‹ Nouveaux voyages en zigzag à la Grande-ChartreuseChapitre 37 sur 45 · ES · texte numérisé non relu

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s'appelle une sous-prélecture. Pour la vie, le mouvement et la magnificence, notre Thonon est auprès une Babylone. Avec cela, une population de bonnes gens, industrieux, aisés, et qui ont l'air contents d'être au monde. Pourquoi pas? Ils ont leurs pierres, leur beau soleil, des moutons à revendre, et, relégués dans ce coin de royaume, loin des spectacles et des exemples qui excitent l'envie et qui attisent l'ambition, ils y vivent de leur petite vie de canton, tranquilles, occupés et bien cliez eux. On serait beureux à moins.

Nous allons descendre cbez M. Lyons, qui tient le premier hôtel de l'endroit, avec enseigne à la muraille et fumier devant le seuil. M. Lyons est absent; on va le cberclier parmi les pierrailles des environs.

Uetrouvé enfin, M. Lyons accourt pour déclarer qu'il n'a pas une côtelette à nous offrir, mais qu'il va faire un tour de pays pour ramasser des vivres. Sur ce, M. Lyons repart, et madame Lyons et les demoiselles Lyons, deux fort jolies personnes, coiffées en cheveux, sveltes, propres et basanées. Pendant leur absence, un ami de l'hôtel nous entretient, qui se trouve être l'inspecteur des eaux et forêts! Ohé! embrouillaz-miz ! Inspecteur des pierres, passe encore! mais des eaux, mais des forêts, dans le pays le plus chauve et le plus desséché de la création!

Au bout d'une demi-heure environ, la famille Lyons reparaît chargée de

lièvres, de pigeons, de gibier de toute sorte, et au même instant un homme vient à passer qui offre à vendre du poisson de mer. « Pour le coup, messieurs, s'écrie le père Lyons, vous aurez une soupe au poisson; un peu de patience, et vous verrez! » Qu'on juge de l'épanouissement d'espoir, d'attente, de félicité avec lequel nous voyons ces victuailles et nous écou-

tons ces paroles... Bientôt tout est prêt, et, servis par les deux jeunes demoiselles, nous absorbons avec un inénarrable plaisir tout ce qui se présente. La soupe au poisson, traitée par le père Lyons, est de toutes les soupes la plus savoureuse et la plus appétissante.

C'est cruel, lecteur, n'est-ce pas, d'insister ainsi devant vous sur le vif agrément de ces banquets sans pareils, où tout s'est rencontré de ce qui rend un régal exquis, brillant, parfait? C'est de goût médiocre aussi, n'est-ce pas, de vous entretenir si souvent, et avec un si visible contentement, de ces détails de cuisine et de gastronomie?... Mais qu'y puis-je faire! Passer outre sans chanter mon hymne à ces souvenirs si fleuris, et qui comptent, sinon parmi les plus pratiques, du moins parmi les plus joyeux du temps passé, m'est impossible, et j'aime mieux encore faire quelque brèche au bon goût que d'aller manquer de gratitude envers cette bicoque ignorée, envers ces bonnes gens de la famille Lyons, envers cette table proprette et chargée de mets, autour de laquelle, préparés par l'abstinence, secondés par la fortune et comblés par la cordialité, nous fîmes une chère si merveilleuse. Mais il y a plus, je voudrais vous inspirer l'envie de connaître par vous-même la charmante allégresse de ces festins de hasard dont la faim est l'assaisonnement, et que transforment si promptement en une véritable fête le contraste, la nouveauté, l'imprévu des ressources et aussi la bonne grâce des hôtes. Toutefois, n'allez pas, prenant mes tableaux pour des indications et notre plaisir pour les arrhes du vôtre, chercher à Castellane ce qu'il nous est arrivé d'y rencontrer, car, en ces choses d'accident, on ne peut rien faire renaître; et qui sait d'ailleurs si, à cette heure, le père Lyons vit encore, ou si, toujours demoiselles gracieusement accortes, ses deux filles seraient les pourvoyeuses de votre chère et les servantes de votre banquet? Mais lancezvous dans le genre de vie qui comporte presque inévitablement ces aubaines fortunées; allez, marchez devant vous au travers des contrées, au-devant de bonnes gens ; et le contraste, et la nouveauté, et l'imprévu, et la faim surtout, changeront, pour vous comme pour nous, en incomparable trésor la trouvaille inespérée de quelques modiques provisions. Puis, quand viendra l'âge de garder le logis, visité alors par ces souvenirs, comme nous encore vous redirez, non pas sans mélancolie, mais avec un reconnaissant essor du cœur: « Que de joies pourtant j'ai goûtées! et en fait de bons gros plaisirs, à la fois vifs et sains, qui donc pourrait m'en signaler que je n'aie pas cueillis et savourés ? »

D'ailleurs, lecteur, ces plaisirs, quand même ils ont pour occasion des

choses de bouche et de régal, ce serait ne les comprendre pas du tout que d'aller les confondre avec les joies purement matérielles de la gourmandise satisfaite; et pour C3 qui est de nous, s'ils étaient d'estomac, plus ou autant que d'esprit ou de cœur, nous serions porté à en médire bien plutôt qu'à en faire l'éloge ou à en retracer le tableau. 11 n'y a, eu effet, que de brutaux gourmets qui puissent se plaire à des ressouvenirs de truffes ou de coulis; et ces hommes-là, quand l'âge vient à leur interdire leur chère d'autrefois, c'est, non pas de mélancolie ni de reconnaissants pensers qu'ils sont visités, mais d'ignobles regrets et d'impuissantes envies. Certes, la faim conquise, l'appétit acheté, sont d'autre sorte déjà que le palais chatouillé, que la gourmandise séduite ; mais, en outre, l'esprit d'observation, la gaieté, la bienveillance, mis en jeu tous à la fois par l'aspect des incidents, par le bien-être de l'arrivée, par le besoin et le bonheur de se complaire mutuellement, sont les naturels accessoires de ces banquets de taverne. Et c'est bien pourquoi, au rebours de ce que nous disions tout à l'heure, le souvenir en est non pas joyeux seulement, mais poétique aussi, comme l'est tout souvenir de ce qui fut charmant de vivacité, brillant de joie, vivant de belle humeur et d'expansive cordialité.

Au surplus, si les plaisirs de la table, réduits ainsi à n'être vifs que par l'assaisonnement des privations et de la fatigue, et à ne devenir sans pareils qu'à cause de l'allègre disposition des convives, s'ennoblissent réellement et viennent prendre rang parmi les bonnes joies de ce monde, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont aussi leur élément gastronomique, leur physiologie, bien humble sans doute, mais riche en règles pratiques et en bienfaisants aphorismes. Cette physiologie, il nous appartiendrait, ce semble, de la faire, à nous qui avons, pendant un grand nombre d'années, hanté périodiquement les hôtelleries et les tavernes de tant de contrées diverses ; mais pour tenter d'écrire un pareil livre, il faut plus de loisir que nous n'en avons, plus surtout de cette fleur d'esprit et de goût sans laquelle un sujet pareil devient bien vite rassasiant comme un mets sans sel, et plat comme un vin sans bouquet. Bornons-nous donc à formuler ici ce simple aphorisme, dont nous avons mille fois éprouvé la justesse : c'est que, pour le voyageur affamé qui sait prendre les gens, deviner les ressources, seconder les apprêts et pourvoir à la propreté, il n'y a pas de taverne écartée, pas de trou perdu, qui ne contienne tous les éléments d'un bon repas et quelque friandise en sus, figue ou raisin, fromage ou amandes, miel ou tartines.

Nous quittons à regret Gastellane pour rentrer dans les solitudes pétrées. Les rocs ci et là sont appointis en pain de sucre ou dressés en pans de murailles : on dirait parfois les ruines d'une ville écroulée de la veille. Du reste, le seul passant à qui nous ayons affaire, c'est un vendeur de moutons, sensé, poli, henriquinquiste, et qui cause admirablement bien laines et procès.

Sur le soir, on atteint Barème, gros village, où l'hôte est un ladre sans entrailles, qui nous affame en règle. Par avarice, et pour n'avoir point de gages à payer, cet homme est maître et valet, hôte et cuisinier, sommelier et femme de chambre ; en sorte que ce n'est qu'après qu'il a lavé nos assiettes et soupé de nos débris qu'il peut s'occuper de faire nos lits. Enfin vers minuit tout est prêt, et c'est alors à qui se réveillera pour s'en aller dormir.

VINGT - TROISIÈME JOURNÉE

Pour la première fois depuis vingt-trois jours, le soleil se retire de nous, et des nuées tout aussi noires que les nôtres ont voilé ce ciel de Provence, dont les poètes vantent à l'envi la sérénité. En même temps, la contrée déjà si nue a pris l'aspect d'un lugubre océan, et du fond d'une gorge où nous allons entrer, accourt un vent pluvieux qui intercepte nos paroles, qui ballonne nos blouses, et qui décoiffe nos tètes. Cette gorge, c'est FAverne en personne. Plus de jour, plus d'air, plus de terre; à la place, deux mornes palais de pierre, un bout d'étroite chaussée et, tout au fond, le Styx qui rougit et bouillonne.

Au plus noir du passage, nous atteignons un cavalier qui se prélasse sur un joli cheval bai. Salut de part et d'autre, après quoi nous le com-

plimentons sur les beautés de la promenade. « Oui, dit-il, un pays pauvre, niais des populations honnêtes; les affaires petites, mais sûres. » Nous voilà d'autant plus curieux de savoir quel genre d'affaires lait ce monsieur, lorsque devinant notre pensée : « Je suis tailleur, messieurs. Nous habillons ces vallées. A cette heure, je me rends de bourgade en bicoque et de bicoque en chaumière pour faire choisir des étoffes et pour prendre des mesures. Pendant l'hiver, on confectionne la marchandise, et au printemps on l'expédie. Depuis quinze ans, toujours la même chose; aussi ces pierres me connaissent, » ajoute-l-il en souriant. Après quelque entretien encore, ce monsieur pique des deux, et bientôt nous l'avons perdu de vue.

Après deux heures de marche, une maisonnette se présente, nous y entrons en criant famine. Philémon et Baucis accourent, un vieux et une vieille

... ne marchant qu'avec peine.

Baucis nous met sur la table tout ce qu'elle a, du lait, du fromage, des raisins, des noix et une tête de mouton que l'on s'apprête à diviser en rations. Mais quoi? la cervelle n'y est pas! « Attendez, attendez, » dit Baucis en s'éloignant, et, bientôt de retour, elle apporte la cervelle soigneusement ployée dans du papier. Nous nous prenons à rire; mais elle demeure sérieuse, car, à ses yeux, c'est d'un acte de probité qu'elle vient de s'acquitter. Cependant Philémon, qui s'est éloigné aussi, reparaît en traînant le sac de noix, et lui-même il en emplit nos poches, même après que nous venons de régler le compte de notre dépense. 11 y a des ladres, il y a aussi des généreux.

Au sortir de cette chaumière, un homme qui se trouve là offre de lions faire gagner quatre heures sur le chemin que nous nous sommes proposé de suivre, si seulement, laissant Digne sur la gauche, nous voulons couper droit sur Marigé, deux lieues plus loin. Cette proposition nous séduit; un exprès est envoyé à notre cocher pour qu'il ait à nous courir après, et nous nous engageons dans les pentes d'une montagne. Le sol est ici plus fendillé, plus aride, plus hideux encore que tout ce que nous avons vu. Néanmoins, le paysage est loin de manquer de caractère, et ces vastes nudités ont en réalité plus d'imposante grandeur que la plupart des paysages boisés et fleuris. Nous n'avons vu la Palestine, et en particulier la contrée où est assise Jérusalem, que dans les représentations plus ou moins lidèles de la gravure ou des panoramas; mais, en vérité, à plusieurs

VOYAGE A GÊN1S. 435

reprises, nous avons cru saisir entre ces représentations et les sites que nous avons ici sous les yeux une frappante analogie.

qui, après avoir salué respectueusement toute la société, nous offrent leurs services. « Croyez-nous, messieurs, le temps changera, et vous serez

aises d'être abrités. » Mais le soleil brille en ce moment, en sorte que nous laissons dire, et les deux marchands ont du dessous.

Plus loin, une mendiante nous attend aussi pour nous tenir d'interminables discours en azès, et les sous qui pleurent dans sa main ne font que rendre plus rapide et plus bruyant le flot de son éloquence. A la fin, se taisant tout à coup, elle se retire à quelque distance, et là, dévotement agenouillée, elle implore en notre faveur la protection de sainte Madeleine. Un homme vient à passer : »« Qué fay? — Prious (je prie), » dit-elle, et elle continue son oraison. Pendant ce temps, le ciel s'est de nouveau chargé de nuées, qui se mettent à crever sur nos tètes, et les deux marchands, qui choisissent ce moment pour nous devancer, abrités sous de magnifiques parapluies, ne laissent pas que d'avoir du dessus. Nous arrivons à Marigé transis de froid et mouillés jusqu'aux os.

Dans toute cette région, les auberges offrent quelques caractères communs et distinctifs. I/ail et l'huile d'abord, qui dominent dans tous les assaisonnements; ensuite, pas de couteaux, ils sont fournis par le consommateur. Dans les chambres à coucher, point d'eau, et du linge, pas davantage. Enfin, comment dirai-je... tous les endroits désirables, et pas l'endroit nécessaire. La clef des champ, rien d'autre.

VINGT-QUATRIÈME JOURNÉE

Ce matin, pluie encore. Du reste, l'eau qui est tombée pendant la nuit a enflé les torrents au point que, sans la voiture, il nous serait impossible

pour l'heure de continuer notre voyage dans ce pays sans ponts. A chaque fois donc, on la charge devant, derrière, sur l'impériale; le reste en-

fourche les chevaux et partage avec eux les grands coups de fouet au moyen desquels on les décide à gagner au travers des bouillons la rive

opposée.

A Sisteron, l'hôte à qui nous avons été annoncés par le commis tailleur vient au-devant de nous. C'est un vieillard gais vif, bon enfant et farceur

au non plus. « Accourez, accourez, braves gens, nous crie-t-il de tout loin, c'est ici le déluge qui commence, et vous allez rester huit jours dans mon arche, où il y a une paire de chaque espèce de bon gibier!... » Nous entrons, la table est servie, le déjeuner tout prêt; c'est l'hôte qui nous sert. « Entendez-vous comme elle tombe! Bravo, je vous tiens! Commençons par ce liùv: c ; tàlomoi ces perdrix, et vive le déluge! nous allons rire et nocer... » Mais après une puissante averse, le soleil reparaît. « Allons, s'écrie-t-il , je suis enfoncé! C'est égal, prenez mon nom, et recommandez-vous de moi, vous serez bien reçus partout. >■

Mais que vois-je là-bas sur la route, et serions-nous en Palestine tout de bon?... Un grand dromadaire et cinq ânons! L'on marche, l'on approche; c'est une ménagerie ambulante. Le dromadaire porte des singes habillés, les ânons sont chargés de bêtes en caisse, et tout cela se rend à Sisteron, pour y embellir la foire du lendemain. Nous nous faisons donner, au beau milieu du grand chemin, une représentation complète. « Vous voyez,

messieurs, le superbe porc-épic de M. Bouffon, géographe célèbre... Cet animal terrible triomphe de la force par la ruse... Quand il voit son ennemi, sous prétexte de le caresser, il le transplante, >. etc., etc.

Sans autre aventure, nous arrivons très tard à la Sauce, où. tout le monde dort dans le village et dans l'hôtel. A force de vacarme pourtant nous finissons par trouver à qui parler, et, vers minuit, après de laborieux apprêts, nous pouvons enfin aller dormir à notre tour.

VINGT-CINQUIÈME JOURNÉE

Mais ce n'est pas pour longtemps. Dès avant l'aube, une nasse-taille rauque, caverneuse, funéraire, se met à pousser un quiqueriqui profondément apocalyptique... Ohé! un s'éveille, puis deux, puis trois, puis de chambrée à chambrée on s'appelle, on s'avertit, et à chaque retour harmonique de ce chant phénoménal, ce sont de grands éclats de rire. « Ce coq-là? nous dit l'hôte, il a fait la retraite de Russie, et voilà pourquoi. Son père avait le timbre encore plus bas. » Pour le coup, nous regrettons tous de ne l'avoir pas connu.

Vers six heures, nous déjeunons à Gap. L'endroit est riant, le pays est vert et boisé. Gap a été la paroisse de Réguis, ce digne curé dont les prônes, imprimés depuis sa mort, figurent aujourd'hui parmi les plus beaux modèles d'éloquence religieuse. Moins pompeux que Bossuet, Réguis en a la robuste vigueur et l'ample abondance, et bien peu

VOYAGE A GÊNES. Ml

prédicateurs, parmi les catholiques surtout, sont à la fois aussi évangéliques quant à la doctrine, aussi pressants et aussi pratiques quant à la morale. C'est pour cela apparemment que, réimprimés à Genève par les soins d'un pasteur de notre Église, ces prônes y sont devenus plus populaires parmi nous autres protestants qu'ils ne le sont parmi les catholiques de France et à Gap même, où il nous arrive d'en entretenir trois ou quatre personnes qui n'en ont jamais ouï parler.

Après Gap, une montée interminable, de trois heures au moins, puis une descente en proportion qui nous conduit dans un canton où l'on vient de tenir la foire. Les uns, encore à table sous la feuillée, jasent, chantent, rient; les autres, avinés et chancelants, se remettent en route précédés ou suivis des bêtes qu'ils ont achetées. Tout à coup les moutons de s'enfuir

de ci, les chevaux de se cabrer de là : c'est un pourceau malcontent d'avoir été vendu qui crie, pousse, culbute, se débat, et finalement rebrousse au grand galop vers le boiton paternel en tirant son acheteur après lui. Tout à l'heure on les perd de vue, et plus de nouvelles.

Au delà de ce canton, la nuit nous atteint; et Cor, où nous voulions arriver ce soir, étant encore bien éloigné, nous allons frapper à la porte

d'une belle maison qui s'élève isolée sur la lisière d'un bois. « Point de place, messieurs, nous dit l'hôtesse, je n'occupe que le bas de la maison, et tous mes lits sont retenus. — Eh bien, donnez-nous de la paille. — Je ne saurais où la mettre, mes bons messieurs; ainsi hâtez-vous de poursuivre votre chemin, vous trouverez un gîte à deux lieues d'ici. » Là-dessus, l'hôtesse ferme sa porte, et déjà nous nous disposons à suivre son conseil, lorsqu'un monsieur qui était à prendre le frais à deux pas de la maison s'approchant de M. Tôpffer : « Ces jeunes gens, lui dit-il, sont fatigués. Veuillez, monsieur, monter avec moi. »> M. Tôpffer se laisse alors conduire jusque dans l'appartement supérieur, qui est grand, confortable et meublé avec luxe. « Vos messieurs, reprend l'inconnu, couchent à deux, n'est-ce pas?... Voici ma chambre. En voici une autre. Je vous ouvrirai mon salon. Veuillez me faire le plaisir de vous contenter de ce logement, que je mets à votre disposition. » M. Tôpffer se confond en remerciements. « Je vous en prie, monsieur, brisez là-dessus. J'ai voyagé; mon offre est toute naturelle. » Il s'éloigne alors, et nous ne le revoyons plus.

N'est-ce pas la peine, lecteur, de faire cent lieues, d'éprouver bien des fatigues et bien des privations, rien que pour courir la chance de rencontrer l'aubaine d'une hospitalité si noble, si simple, si dégagée à la fois, et d'embarrassantes instances, et de vaniteux empressement. Ah! oui sans doute, car si, d'une part, c'est à ces rencontres que le cœur goûte un pur et entier contentement, d'autre part, c'est en reconnaissant qu'elles ne sont point rares qu'il apprend à aimer les hommes et à croire aux bonnes qualités de notre espèce, deux sentiments excellents qui sont en tout temps un germe de bienveillance et une source salubre de consolation, de douceur et d'équité. Pour nous, tant que nous nous sommes borné à interroger les philosophes sur ce qu'il en est de notre espèce, nous n'avons su qu'osciller misérablement entre deux doctrines également funestes, celle de Rousseau, et, osons le dire, celle de Pascal; celle que l'homme est naturellement tout bon, et celle que l'homme est naturellement tout mauvais; en telle sorte que sur un point qui est pourtant si essentiel, si décisif pour la conduite de la vie, et auquel se rattachent intimement la plupart des principes de morale personnelle, nous ne savions que passer à l'égard de nos semblables d'une niaise estime à un stérile et desséchant mépris. Mais une fois affranchis de ce joug qu'impose le génie aux esprits encore peu formés, et quand les circonstances nous ont eu mis annuellement en contact avec des hommes de toute sorte, de tout pays et de toute condition, l'estime, tout en se tempérant, s'est

fortifiée, et le mépris, remplacé le plus souvent par la compassion, a disparu sans retour. Ah! le beau gain pour le bon sens, pour le cœur, pour l'âme tout entière, et combien dès lors nous avons jugé avec plus de rectitude, aimé avec plus de confiance, compris aussi avec plus de clarté, que le bon, puisqu'il est accessible aux autres, est accessible à nousmême, et que c'est à le poursuivre dans soi comme à l'honorer dans autrui que doit s'employer la vie !

Et pourtant j'aime, je vénère cette amertume religieuse de Pascal; aujourd'hui que je ne m'en fais plus comme autrefois une triste doctrine, j'y recours constamment pour nourrir mon âme d'humilité, pour connaître, guidé par ce maître, jusqu'où, va la faiblesse de ma nature, pour m'abreuver à cette sublime mélancolie dont il soulève et remue le flot avec tant de puissance! A lui le don d'attacher d'abord pour ébranler après, pour secouer, pour déraciner même; et c'est bien pourquoi, aux intelligences trop faibles, ou encore aux âmes à la fois sombres et passionnées, la lecture de Pascal peut devenir dangereuse bien plutôt qu'utile, ou seulement indifférente.

Pour Rousseau, bien rarement aujourd'hui j'y ai recours. Je trouve trop de faux dans sa doctrine et trop d'emphase dans son éloquence ; sa façon d'envisager l'homme, plus encore que celle de Pascal, me mécontente et me répugne comme n'ayant que la factice autorité d'une thèse improvisée, que la fragilité d'un sophisme d'opposition ou de circonstance. Mais pourrais-je oublier jamais que c'est ce sincère et vigoureux champion du spiritualisme qui a été pour moi, à l'âge des ébranlements de croyance et des témérités d'esprit, le bouclier sauveur contre lequel frappaient sans me toucher les flèches empoisonnées de Voltaire, de Diderot, de toute cette phalange brillante et valeureuse de matérialistes déterminés! Oh! non sans doute, car c'est là un éclatant bienfait dont l'influence se projette sur la vie entière, et jusqu'à son dernier jour l'on doit être reconnaissant envers l'écrivain qui fut assez fort pour maintenir en vous le principe de toute moralité élevée, de tout noble perfectionnement, de tout consolant espoir; celui-là seul sur lequel, temporairement disparues, les croyances chrétiennes ne tardent pas à revenir s'implanter et refleurir à toujours!

Mais, il y a plus, un autre avantage dont nous avons été redevable à Rousseau, et non pas certes à Pascal, c'est celui d'avoir entrevu de bonne heure que si le mépris de l'espèce humaine, toujours lié au mépris de soi-même, est une doctrine avilissante et corruptrice que corrigent bien

4i4 NOUVEAUX VOYAGES EN ZIGZAG.

imparfaitement, même chez Pascal, la ferveur de son humilité et le rigorisme outré mais respectable de ses croyances; d'autre part, croire à la vertu, y avoir une foi ingénue, généreuse, est un acheminement à y tendre et le plus puissant encouragement à la pratiquer. Aussi, bien avant que le commerce des hommes nous eût enseigné à voir en eux des créatures parfaitement susceptibles d'aimer et de vouloir le bien, parfaitement capables de le chercher et de l'accomplir, déjà ce trait d'Alexandre et du médecin Philippe, si éloquemment commenté par Jean-Jacques, nous avait révélé ce qu'il y a de grand dans la foi au bien, ce qu'il y a de corrupteur et de décourageant dans la défiante suspicion de tous les motifs et dans la négation intime de la vertu. Au surplus, tout en payant ici notre tribut de gratitude à ce philosophe, nous sommes loin de penser que la lecture de ses écrits soit solutaire au grand nombre des esprits jeunes encore et peu formés. Pour ceux qui sont sains et bien préparés, elle les gâterait infailliblement; pour ceux, au contraire, qui prématurément introduits dans le cercle brillant des encyclopédistes, y ont déjà succombé sous la séduction de leurs paroles ou chancelé sons Fat teinte de leurs sophismes, elle les relève, elle les fortifie et, en les passionnant, elle les sauve.

Demain seulement, à la Mûre, nous apprendrons que le monsieur qui nous a offert ce soir une généreuse hospitalité se nomme Glianipoléon ; qu'après avoir commencé par se faire ouvrier tanneur à Lyon, il s'éleva, par sa conduite et par son travail, à une condition meilleure, et que, possesseur aujourd'hui d'une belle fortune, il est revenu se fixer avec sa famille dans le pays de ses pères.

VINGT-SIXIÈME JOURNÉE

Nous laissons ici un billet de remerciements pour M. Champoléon ; puis, partis au petit jour, nous croisons à deux lieues de là le 15e de ligne, qui se rend en garnison à Embrun. De toutes parts accourent des vendeurs de raisin, et, comme si nous étions du 15e de ligne, nous nous pourvoyons aux prix courants.

Bientôt la Mûre est devant nous, tout près, à deux pas; aussi nous nous moquons fort d'un naturel qui prétend que nous n'y arriverons pas avant une heure et demie de marche... Ce naturel avait raison. Voici tout à l'heure une fissure profonde, des zigzags de route interminables, et la Mûre tout là-haut qui nous attend sans faire un pas pour venir à notre rencontre. On y arrive enfin, mais le 15e de ligne n'y a rien laissé, et nous y déjeunons de miettes.

Au delà de la Mûre s'ouvre un long ruban. Le pays est d'ailleurs assez joli, et nous suivons la rive de deux petits lacs qui, au sortir des Arabies d'où nous sortons, nous paraissent charmants. La nuit et la pluie nous atteignent en même temps, une heure avant Vizille, où nous allons descendre à la poste. A peine sommes-nous installés et en train de nous mettre à table, qu'une escouade de gendarmes commandée par un brigadier ivre investit la maison et pénètre dans la chambre à manger : « Que personne ne sorte! Vous n'êtes pas tous là! Du papier, de l'encre! On va dresser le procès-verbal... » Au bout d'une demi-heure, en effet, le procès-verbal se trouve dressé, le souper tout froid, le sommeil le plus fort. Nous allons dormir.

XXVIIe, XXVIIIe ET XXIXe JOURNÉES

Arrivé à Grenoble, M. Tôpffer, encore indigné de la scène d'hier au soir, s'en va faire à la préfecture un petit bout de plainte qui y est fort bien reçu, en sorte que l'escouade de Vizille sera convenablement semoncée.

Dès ici nous rentrons dans notre route de l'an passé, en sorte que, sans nous arrêter nulle part, nous allons de nos trois dernières journées n'en faire qu'une. D'ailleurs, la pluie, qui ne nous quitte plus jusqu'aux portes de Genève, nous force de prendre des voitures : plus de marche, partant, plus de descriptions, et plus d'aventures.

Au Touvet, on nous demande si nous faisons maigre. — i\Ton. Et l'on nous sert maigre également. Ce n'était pas la peine de demander.

Aux Marches, le chef de la douane voit entre nos mains Mes Prisons,

de Silvio Pellico. « Cette édition, nous dit-il, est prohibée, à cause d'une note insultante pour notre roi, et je serais en droit de la saisir... Mais vous n'en savez probablement rien, et ce n'est plus la peine d'être rigoureux. » Après quoi il se met à discourir avec beaucoup de goût sur les divers écrits de cet auteur, et nous le quittons tout raccommodés avec les douanes.

Quatre ou cinq des voyageurs sont répartis entre les trois sièges de nos voitures. Pour que la pluie ne finisse pas par les fondre en eau, on les empaille. C'est d'un effet charmant, et quand, pour se réchauffer, ils font un bout de marche, à voir ces fantômes, il y a de quoi rejeter sur la France et sur la Suisse tous les moineaux de la Savoie.

Voici le Ghâble, voici Salève, voici le lac et ses beaux rivages, voici le logis, où nous rentrons avec deux malades guéris et une riche besace de souvenirs.

Paki*. — Société d'Imprimerie PAUL DUPONT, rue Jcau-Jacques-Ilousseau (Cl.) 79.H.85.

Notice sur Tôpffer, considéré comme paysagiste i

Première journée. — Départ. — Seyssel 1

Deuxième journée. — Le lac Bourget. — Hautecombe. — Aix 12

Troisième journée. — Chambéry. — Les Charmettes 21

Quatrième journée. — Les Échelles. — La Grande-Char Érèuse 27

Cinquième journéz. — Saint-Laurent du Pont. — Grenoble 37

Sixième journée. — Grenoble. . -42

Septième journée. — Les Marches. — Montmélian 45

Huitième journée. — Saint-Pierre d Albygny. — Le col de Samiers. — Retour. . 48

Première journée. — Départ. — Villeneuve. — Aigle 57

Deuxième journée. — Bex. — Martigny 75

Troisième journée. — La Forclaz. — Trient. — Le col de Balme 86

Quatrième journée. — Jean Payod. — Les Cheminées des Fées 99

Cinquième journée. — Saint-Gervais. — Nant-Bourant 108

Sixième journée. — Le Bonhomme. — Les Mottets. — Le col de la Seigne. — Cor-

mayeur 115

Septième journée. — Vallée blanche. — Les chalets de Bar. — Le col Ferret. . 132 Huitième journée. — Le col de Fenêtre. — Le couvent du grand Saint-Bernard. —

Les Chenaletles 144

Neuvième journée. — Tobie Morel. — Liddes. — Orsières. — Saint- Branchier. —

Marligny-le- Bourg 163

Dixième journée. — Riddes. — Sion. — Le château de Valère 172

Onzième journée. — Les Moyens. — Vex. — Les pyramides d'Useigne. — La gorge

d'Evolena ^ 183

Douzième journée. — Evolena. — Max 200

Treizième journée. — Tourtemagne. — Vic'ge 214

Quatorzième journée. — Stalden. — Saint-Nicolas. — Zermatt 229

Quinzième journée. — Le mont Cervin 238

Seizième journée. — Représentation dramatique à Stalden 249

Dix-septième journée. — Vallée de Couches. — Lax. — Munster. — - Obergesteln. 268

Dix-huitième journée. — Le glacier du Rhône 281

Dix-neuvième journée. — Vallée de la Handeck. — Gutlanen. — Meyringen . . 293

Vingtième journée. — Le lac de Rrienz 302

Vingt et unième journée. — Iuterlaken. — Neuhans. — Thoune 308

XXIIe, XXIIIe et XXIVe journées. — Berne. — Fribourg. — Lausanne. — Retour. . 310

Première journée. — Départ. — Le Chable. — Annecy 313

Deuxième journée. — Le lac d'Annecy. — Taverge. — L'Hôpital 323

Troisième journée. — Aiguebelle. — La Chambre 332

Quatrième journée. — Saint-Jean de Maurienne. — Saint-Michel. — Modane . . 339 Cinquième journée. — Le fort de Bramant. — Laus-le- Bourg. — La Ramasse. —

L'auberge de la Grande-Croix 343

Sixième journée. — Suse. — Saint-Antonin. — Saint- Ambroise 354

Septième journée. — Rivoli. — Turin 359

Huitième journée. — Turin 366

Neuvième journée. — Poyrineau. — Asti • • 369

Dixième journée. — Alexandrie. — Les plaines de Marengo 373

Onzième journée. — Gênes 376

Douzième journée. — Messire Renard. — Le port de Gênes 383

Treizième journée. — M. Paris. — Le palais Dorla. — palais Durazzo. . . 389

Quatorzième journée. — Le Charles-Félix 393

Quinzième journée. — La Corniche. — Renzano. — Cazaretto. — Savone. . . . 396

Seixième journée. — Finale. — Albenga. — San Remo 402

Dix-septième journée. — Oneglia 407

Dix-huitième journée. — Les Palmiers. — Vintimiglia. — Monaco. — Menlone . 412

Dix-neuvième journée. — Nice

Vingtième journée. — La douane de Saint-Laurent du Var. — Antibes. — Grasse . 419

Vingt et unième journée. — Saint-Valier. — L.e logis du Pin 423

Vingt-deuxième journée. — Castellane. — Rarème 428

Vingt-troisième journée. — La gorge du Rar'eme. — Marigé 433

Vingt-quatrième journée. — Sisteron. — La Sauce 437

Vingt-cinquième journée. — Gap 443

Vingt-sixième journée. — La Mûre. — Vizille 44:>

XXVIIe, XXVIIIe et XXIXe journées. - Grenoble. — Retour 447

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