Nouvel essai sur les hiéroglyphes égyptiens
Si jamais les veilles d’ua intrépide investigateur de l’antiquité ont dû exciter vivement l’attention des savans , c’est surtout lorsqu’elles ont été célébrées comme pouvant faire revivre une partie des annales de la contrée la plus anciennement civilisée du globe. L’Égypte ne nous a laissé aucune histoire nationale ; car le canon de Manéthon , qui ne contient qu’une liste de souverains , ne sauroit mériter ce nom.
Quel trésor pour la science, si ces nombreuses inscriptions qui couvrent les monumens de la vallée du Nil avoientpu enfin • être expliquées par un autre Œdipe capable de pénétrer leurs mystérieux symboles !
Ces belles espérances , M. CbampoUion a
cru pouvoir en réaliser une partie; et ses admirateurs ont espéré, comme lui, que les pyramides , les obéliques , les papyrus nous diroient encore quelque diose de cette nation, sur laquelle Hérodote etDiodorede Sicile ne nous ont fait eonnoltre qu’un petit nombre de faits détachés (i).
Ils pensoient que si nous ne pouvions parvenir , chose moralement impossible , à former une histoire suivie du royaume des PJ^araons, nous pourrions du moins devenir plus ce|-tains des événemens qui nous sont déjà connus, et ajouter peut-être qiielque nouvelle conquête à nos richesses historiques. M. Klaprotli nous semble avoir détruit cette illusion. Sans suivre l’ordre qu’il a adopté , sans nous attacher à reproduire sa savante critique, et en évitant surtout avec soin de placer sous los yeux de nos lecteurs une discussion hérissée de lettres cophtes, grecques et hiéroglyphiques , nous essayerons de donner dans des termes simples, et dans un ordre facile à
(i) Nous devons aussi à Plutarque quelques notions sur le Polythéisme égyptien.
Digilized by Coogle
saisir , les raisons qui s’opposent à ce que les hiéroglyphes puissent nous être parfaitement connus. Le problème à résoudre renfermoit deux questions bien distinctes :
Peut-on les lü’e? peut- on les traduire?
Avant d’essayer de lire les hiéroglyphes , il falloit s’assurer, i° s’ils étoient idéographiques ou phonétiques , ou en d’autres termes, s’ils étoient l’expression d’une idée, ou s’Us ne faisoient qu’exprimer un son ; 2 °s’ily avoit une méthode siire pour distinguer ces deux espèces de signes, et chaque signe dans la même espèce ; 3° si l’on savoit avec certitude dans quelle direction il falloit les lire; 4° enfin, comment prononcer ces signes , supposé qu’ils fussent alphabétiques? comment parvenir à en former des mots? telles sont les questions à examiner pour résoudre le premier problème ; peuton lire les hiéroglyphes ?
i” Il est certain que les hiéroglyphes renferment un certain nombre de caractères idéographiques. Les Anciens nous en ont expliqué plusieurs dans ce sens , et leurs explications sont connues. Ainsi on sait ([lie ^abeille signifioit la rayauté , et que le
<scarabée signifioit te monde. Jusqu’à ces derniers temps, les modernes sont demeu- •rés persuadés que tous les hiéroglyphes étoieiit idéographiques. Ce n’est que depuis quelques années , qu’un savant anglais , Young , et plus tard , M. Champollion , avec plus de développemens et de succès , ont découvert qu’il y avoit des hiéroglyphes alphabétiques. Un bloc de basalte avoit été trouvé , pendant le séjour de l’armée française en Égypte , aux environs de Rosette. Après le départ des Français, il' fut transporté au Musée britannique. Cest en examinant ce monument , et les dessins qui en ont reproduit l’inscription , que l’on s’est enfin aperçu que les noms propres contenus dans le texte grec , ne pouvoient être exprimés , dans le texte égyptien, que par des caractères alphabétiques. Cette première découverte une fois constatée , on s’en est servi pour lire sur les monumens égyptiens une foule de noms propres , nationaux et étrangers. On conçoit , en effet, qu’au moyen d’un symbole, ou tropique ou énigmatique , on puisse figurer un combat, un siège, le monde, le soleil, etc.,
en sorte qae le signe convenu pour les exprimer, les rappelle à notre esprit toutes les fois qu’il frappe nos regards : mais pour la foule des noms propres , ils ne pouvoient . être exprimés par des signes idéographiques. Ces noms sans cesse renouvelés auroient tous les jours exigé de nouveaux signes, qui, ne pouvant être promptement et universellement adoptés, auroient été inutiles; et puis, quelle multitude il auroit fallu en employer ! Comment trouver plusieurs millions de signes pour plusieurs millions d’individus? comment d’ailleurs leurs rapports avec l’individu qu’ils désiguoientauroient-ib passé à la postérité, lorsque leur usage n’auroit été que transitoire?
On conçoit donc comment l’écriture alphabétique a dii suppléer , au moins sous ce rapport , à l’insulhsance de l’écriture idéographique. Mais outre que la raison seule démontre que la chose devoit être ainsi, les monumens égyptiens nous offrent un signe non équivoque , au moyen duquel on établit sans peine que les noms propres sont écrits en caractères phonétiques. L’on s’est aperçu qu’ils étoient tous renfermés
-»«+■ 6 -Mi-
dans des cartouches , c’est-à-dire dans une sorte d’encadrement qui forme un carré long. Une fois qu’on est parvenu à constater sur le monument de Rosette et sur quelques autres , que le mot renfermé dans chacune de ces cartouches correspondoit à un nom propre écrit en grec, dont la valeur nous étoit connue , commp celui ÿ Alexandre, de Ptolémée, de Cléopâtre, etc., il a été démontré aussi, que ces noms étoient écrits en lettres alphabétiques -, sans quoi un seul signe ou une seule lettre auroit suffi , tandis que le cartouche en renfermoit plusieurs. Il paroît donc constant qu’il existe des hiéroglyphes qui sont alphabétiques ou phonétiques. Les Egyptiens s’en servoient certainement pour les noms propres ; il n’est pas également démontré qu’ils les employassent pour des noms grammaticaux. La méthode de se servir des hiéroglyphes pour écrire les noms propres , consistoit à prendredans les noms des objets les plus familiers les sons initiaux , dont la réunion étoit nécessaire pour former le nom propre. Par exemple, pour écrire Jean, on auroit tracé les signes
suivans : la figure d’un javelot pour le yy on auroit représenté pour signifier \’e, le signe ou la figure d’un écureuil; celle d’un arbre pour Va, et d’une nacelle pour l’/i.
Mais comme dans l’égyptien , ainsi que dans l’bébreu , on supprime les voyelles , il auroit suffi, sans doute, de figurer ou de désigner un javelot et une nacelle-
«Les Chinois, dit M. Klaproth, ont » aussi une manière phonétique d’écrire » les noms pro(»‘es , qu’ib entourent sou- » vent d’un cartouche comme les Égyp- » tiens. La seule différence entre leur sys- » tème phonétique et celui des bords du » Nil , est que chez eux les caractères idéo- » graphiques employés phonétiquement, » ne deviennent pas des lettres alphabéti- » ques , mais qu’elles représentent la syl- » labe entière qu’ils expriment dans leur » usage ordinaire » (i).
On pourroit demander dans quelle proportion se trouvent les caractères idéographiques et phonétiques tracés sur les mo-
(i) Examen critiqne des travaux de M. Champol* lion , page 24 , a 5 .
nuinens ; mais ce fait seroit trop difficile à établir : M. Champollion a prétendu , dans les derniers temps, que le plus grand nombre des hiéroglyphes étoit phonétique^ mais il se trouve en opposition avec les auteurs anciens, et notamment avec saint Clément d’Alexandrie.
a° M. Champollion nous a-t-il donné une méthode siire pour distinguer les signes idéographiques des signes alphabétiques? 11 dit, il est vrai, que « les signes y> reconnus pour phonétiques dans les noms » propres , conservent cette valeur phoné- ») tique dans tous les textes hiéroglyphi- » ques où ils se rencontrent ». Mais il est peu fidèle à cette règle, et il y déroge toutes les fois qu’il trouve à son application un obstacle imprévu. Ainsi l’œil auquel il avoit donné la valeur phonétique de la lettre s , et quelquefois des voyelles Oj e, o, est employé dads un autre endroit comme signe symbolique pour désigner le dieu Osiris.
Le bras tenant un crochet sert alphabétiquement pour a , e J Of mais il a aussi une signification idéographique, celle de directeur.
Le bélier est tout à la fois la lettre B , et un symbole pour exprimer Vesprît ou plutôt la vie.
Le scarabée est un signe équivalent au D et au T ; et ailleurs , il offre la signification idéographique du monde , de Vunivers.
Le serpent signifie quelquefois les deux consonnes D et T, et quelquefois toujours^ étemel.
Le vautour est tantôt mis pour le V, et tantôt pour exprimer l’idée de nîère (i).
D est inutile de multiplier ce genre de citations^ celles-ci suffisent pour prouver que les signes alphabétiques ne sont pas toujours distincts des signes idéographiques. Il y a plus ; les divers signes alphabétiques, du moins tels que les emploie M. ChampoUion , ne sont pas toujours distingués entre eux. Ainsi l’œil sans cils, auquel il avoit d’abord donné la valeur d’un S, a été changé plus tard en a , e , o , sans
(i) Voyez les assertions contradictoires deM. Champollion, dans Touvrage de M. Klaproth; il cite, avec la plus scrupuleuse exactitude, les endroits d’où elles sont extraites.
-«+ to +*<-
coiit|)ter les diverses significations idéographiques dont nous avons parlé tout à l’heure. La croix que nous appelons de saint André , avoit d’abord , selon notre égyptologue, la valeur d’un E ou d’une S-, plus tard, ces deux lettres sont représentées par un lapin. On sent l’importance de ces variations; car avec la faculté de donner aux signes la valeur phonétique dont on a besoin pour former des mots de son choix , il n’est rien qu’on ne puisse trouver dans une inscription.
3“ Y a-t-il une méthode certaine de déterminer dans quelle direction les hiéroglyphes doivent être lus? Est-ee de gauche à droite comme dans le grec , le latin et nos langues d’Europe? est-ce de droite à gauche comme dans l’hébreu? est-ce enfin de haut en bas? M. Klaproth prétend que les Égyptiens n’ont jamais eu de métliode invariable, mais que la dernière étoil la plus commune. Cette difficulté de déterminer la direction dans laquelle il faut lire les hiéroglyphes, ne laisse pas que d’être fort embarrassante , et M. Champollion nous en fournit la preuve. Il a cru devoir lire le
monument d’Abydos (i) horizontalement ; mais, en suivantcette direction, il se trouve que cinq lignes renferment jusqu’à dix-huit fois le même signe répété , ce qui est peu probable, et ne s’explique pas naturellement ; au lieu que si ou lit l’inscription de haut en bas , dès-lors les signes ne se trou- . A'ent répétés qu’une fois , et on peut supposer avec vraisemblance qu’ils expriment les qualités des souverains dont le nom est placé immédiatement au-dessus. On comprendra sans peine l’embarras où l’on est de déterminer cette direction par la seule inspection des signes et sans tenir compte du sens présumé qu’ils peuvent avoir, si l’on réfléchit que les hiéroglyphes ne sont pas séparés par des intervalles semblables à ceux qui séparent les mots dans notre écriture (2).
(1) C’est une pierre placée dans un temple de la ville de ce nom , et qui contient une liste des rois avec leurs épithètes respectives.
(2) L’auteur d’un article inséré dans la Revue Brin tannique, dit, en parlant des travaux du docteur Young sur le monument de Rosette , que ce savant, en continuant ses recherches, s’aperçut, que « les biérogly-
Mais quoi qu’il en soit de la traduclioo de cette inscription, il est facile de voir que le seul doute sur la direction d’après laquelle on doit lire les hiéroglyphes suffit, tant qu’il ne sera pas levé, pour empêcher de faire quelque progrès dans leur interprétation.
4° En supposant que l’on puisse distinguer les caractères alphabétiques des caractères idéographiques, et que la direction dans laquelle on doit les lire soit bien déterminée, comment les prononcer, quelle valeur phonétique leur donner?
Nous avons déjà dit que pour écrire toutes les lettres qui forment un nom pro-
» phes sont toujours plac^ de droite à gauche , ou de » gauche à droite, selon que les personnages du tableau M auxquels ils appartiennent regardent dans Func ou H l’autre direction ; que, lorsqu’il n’y a point de ta- M bleau, ils sont le plus souvent tracés dans la direction » de la droite ; et que , quand ils sont superposés , ils « doivent se lire de haut en bas. >» Malgré toutes ces indications, il est assez probable que M. Ghampollion s’est trompé dans la lectui’e du monument d’Abydos. Dans l’inscription , les caractères ne semblent pas supperposés, mais alignés, et cependant le sens exige qu’on lise de haut en bas.
■rt+ 13
pre, on prenoit autant de sons initiaux des noms destinés à exprimer des objets physiques, qu’il y avoit de sons à exprimer dans le nom propre. Ainsi dans Jean, je^ prends, pour exprimer \cj, un javelot. Le même système est adopté par M. Champollion pour tous les mots hiéroglyphiques, même pour ceux qui ont une valeur grammaticale. Mais où trouver cette prononciation ? M. ChampoUion et les autres égyptologues ont pensé qu’il falloit la chercher dans la langue coph te, regardée avec raison comme un reste précieux de l’ancien égyptien.
D’après cette méthode , l’image d’une main qu’on appelle tôt dans cet idiome, devient le signe de la consonne t; celle d’une hache, kelebin, le signe de la consonne k; celle d’un livre , labo , le signe de la consonne /y celle d’un hihou, m 'ouladi, le signe de la consonne m y celle d’une flûte, aèùùmd/o, le signe delà consonnes. M. Champollion a reuni, pour chaque caractère, une multitude de preuves, qui , pour quelquesuns d’entre eux , s’élèvent à plus de cent.
C’est par ce procédé que l’on est parvenu
à former un qlphabet. Les consonnes une fois trouvées , l’on a cru découvrir encore que l’emploi des voyelles n’étoit pas plus commun dans l’écriture égyptienne que dans l’écriture hébraïque , où elles sont généralement supprimées. Si tout cela étoit incontestable , nul doute que l’on eût une méthode sûre de lire les hiérogl3rphes. Mais indépendamment de la difficulté de distinguer les signes idéographiques des signes phonétiques , et de s’assurer de la direction dans laquelle il faut les lire ; indépendamment , disons-nous , de ces difficultés qu’il faut pleinement résoudre, avant de posséder l’art de lire phonétiquement les hiéroglyphes, il en est deux autres que nous allons exposer brièvement. Il sera facile de les apprécier, parce que nous nous bornerons à constater des faits que chacun, avec quelque bonne volonté , peut vérifier.
Si la méthode de M. Champollion étoit bonne , elle dcvroit avoir pour résultat de donner aux mêmes mots la même valeur phonétique j et d’éviter, par conséquent , de trouver dans une suite de signes identiques des noms totalement différens. M. Klaproth
cite pourtant treize noms extraits de la hettre à M. de Blacas, où M. Champollion prétend traduire treize cartouches du monument d’Abydos , lesquels , dans son Précis sur les hiéroglyphes, signifient treize noms , n’ayant, avec les premiers, aucune ressemblance. En voici la preuve dans le parallèle suivant:
Misphm-ikoutmosis est remplacé par Âmosis.
Amenojtef par Ckebron.
fTUoutmofis I. par Amcnophis /.
Ammon-mai par Amenses.
Les neuf autres noms n’ont pas plus de
ressemblance que les quatre premiers.
* L’explication du monument d’Abydos offî’e une autre contradiction , dans les deux éditions du précis. Ce qui étoit la seizième dynastie, dans la première édition, devient la dix-septième*, dans la seconde ; et cette même dynastie , qui étoit d’abord celle des Pasteurs, n’est plus dans la deuxième édition , que la contemporaine de ces conquérans. Tout cela n’auroit pas lieu avec une bonne méthode de lire les hiéroglyphes : mais ce n’est pas tout.
Le canon de Manethon renferme une
liste des souverains qui ont régné sur l’Égypte. L’auteur, qui florissoit vers l’an a63 avant notre ère , étoit prêtre et remplissoit les fonctions de sacrificateur dans le temple d’Héliopolis. Il devoit , comme tous les membres de sa caste, posséder la meilleure méthode de lire les hiéroglyphes ; et , dans tous les cas , il est impc^sihle que nous ne la préférions point à une méthode plus moderne , et que l’on nous présente entourée de tant de difficultés. Or, pour un trèsgrand nombre de noms, la liste de Manethon difiêre de celle que nous donne M. Champollion. Il est vrai que celui-ci prétend expliquer ces différences en ffisant que le chronologiste égyptien a employé des noms connus parmi ses contemporains , mais qui ne furent jamais inscrits en caractères sacrés sur les édifices publics; soit que ce fussent des surnoms plutôt que de véritables noms propres; soit que, comme les monarques chinois , ils eussent à la fois un nom propre et un nom de règne.
Voilà bien une assertion , mais on en est la preuve? On pourvoit la trouver dans des faits qui établiroient d’une manière, cer-
laine, non -seulement l’existence des hiéglyphes phonétiques , mais encore leur véritable valeur ; or, nous avons prouvé que jusqu’ici M: Champollion avoit varié dans la manière de les prononçer ; qu’il n’étoit pas même sûr de distinguer les caractères idéographiques de ceux qui ne le sont pas, et, qu’enfin , par suite de cette incertitude, où l’avoit vu , sans compter ses autres variations , trouver deux manières diflGàrentes d’écrire treize noms propres représentés par des hiéroglyphes. S’il éprouve tant de difficultés pour des noms propres , où il est aidé par Manethon, et par les historiens sacrés et profanes , que sera-ce des autres mots pour lesquels il est dénué de tout secours historique ? .
II. nous semble que ces difficultés sont assez graves pour que l’on puisse affirmer hardiment, que nous n’avons pas encore trouvé une manière de lire qui nous mette à l’ahri de l’erreur. Cela ne veut pas dire que M. Champollion n’a point lu les noms propres inscrits sur les nombreux monuinens qu’il a examinés : l’on convient que, guidé par Manethon et les autres auteurs
de l’antiquité , fixé sur la place des noms propres par les cartouches, et ayant pu absolument déterminer la valeur phonétique de quelques hiéroglyplies , il a réussi à lire un assez grand nombre de noms ; mais sans jamais en être assuré par la démonstration de la bonté de sa méthode. Il lui a fallu s’entourer de secours qui y sont étrangers , et il est tombé , malgré ces secours même , dans des variations et des contradictions qui étonnent et embarrassent le lecteur attentif. Il nous reste à parler de la traduction des hiéroglyphes, secoqde question fort peu attrayante pour l’imagination , quoique moins aride que la première.
Il est évident qu’une condition essentielle à toute traduction est de lire les mots dont on essaie de rendre le sens dans une autre langue ; toutefois , il est bon d’observer que tous les hiéroglyphes ne peuvent être traduits. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, ils sont ou idéographiques ou alphabétiques : ce sont ceux-ci seulement qu’il est possible de traduire; les signes idéographiques , n’exprimant que
des idées , peuvent être lus dans toutes les langues, une fois qu’on a compris la relation de l’idée au signe; mais ils ne sont pas traduits.
Si la relation est naturelle , il me sufiira d’ouvrir les yeux pour les lire et les entendre. Ainsi , à la vue d’un arbre , d’une maison, 'd’un cheval, peints sur la toile, le polonais comme l’italien , le grec comme l’égyptien, comprendront les images et trouveront, chacun dans leur langue, un mot difiërent pour exprimer les objets qu’ils représentent. Si la relation n’est pas naturelle , mais tropique ou énigmatique , alors il fahit connoître la valeur du trope ou de l’énigme , pour lire et entendre les caractères idéographiques. Ainsi, à la vue d’un lion , je lirai homme courageux , si je sais que la figure de cet animal est le symbole constamment adopté pour le représenter.
Si l’on sait que le scarabée est la figure énigmatique du monde , ce lien arbitraire d’association entre deux idées d’ailleurs disparates une fois connu, tout homme qui verra un scarabée , prononcera le mot monde dans sa langue naturelle. On com-
prend. donc la difficulté que présentent les caractères idéographiques ^ elle est toute entière dans le peu de rapport du signe avec la chose signifiée. Les anciens , et surtout Horapolion , nous ont donné la signification de quelques hiéroglyphes idéographiques ; mais le nombre de ceux qu’ils ont expliqué est bien peu considérable, relativement au nombre de ceux qui existent.
Quelques modernes , entr’autres le père Kirkèr (i) , ont essayé d’en pénétrer le sens ; mais ils ont échoué complètement , parce qu’ils n’avoient aucune donnée positive pour fixer leurs conjectures. Comment deviner, par exemple , que la figure de Moie en égyptien signifie fils , si l’on ne le savoit par un ancien autem* initié à l’intelligence de ce signe? D’après cela , il est évident que tout ce que nous allons dire regarde les hiéroglyphes phonétiques, puisque seuls ils peuvent être traduits. Or, ceuxci, en supposant d’ailleurs qu’il n’existe
(i) Ce laborieux et savant Jésuite pensoit que les caractères hiéroglyphiques étoient autant de signes cabalistiques.
aucun des obstacles insurmontables que nous avons prouvé s’opposer à leur lecture ; en admettant « que la forme et la n valeur des lettres soit parfaitement dé- M terminées , que leur arrangement ne » donne lieu à aucune équivoque , que la M suppression des voyelles ne peut exposer » à aucune méprise^ en faisant pour un » instant l’bypothèse, que l’on puisse épe- » 1er les syllables, couper et distinguer les » mots avec autant de netteté , de certitude « et de précision que s’ils étoient écrits )) avec quelqu’un des alphabets perfection- » nés de l’occident ; il restera toujours » une difficulté dont le génie lui-même ne » saurait triompher; c’est de découvrir la )) signification des mots quand elle n’est pas » connue par la tradition. » Où la chercher en effet ? dans le cophte , la seule langue où nous puissions trouver des mots appartenant à l’ancien idiome égyptien?
Mais plusieurs raisons prouvent que cette source est tout à la fois altérée et insuffisante ; il est impossible que dans la longue • durée de l’empire égyptien , elle n’ait pas subi l’action du temps à laquelle aucune
langue connue n’a échappé; une contrée plusieurs fois conquise par les Pasteurs , les Perses , les Grecs , les Bomains , les Arabes , doit avoir une langue modifiée par la langue que parlèrent ces divers conquérans; il est certain qu’on y retrouve un assez grand nombre de mots arabes qui y ont été introduits pour remplacer d’anciens mots égyptiens qui avoient été perdus, des mots grecs employés par les chrétiens à exprimer leurs croyances et leurs rites ; d’un autre côté , ces mots de l’ancien polythéisme ont dû disparoître avec les idées et le culte qu’ils représentent : d’ailleurs , le cophte ne possède plus que quelques fragmens de la Bible et une vie des Saints.
£n raisonnant par analogie , on doit conclure que les Perses , pendant leur domination , ont nécessairement modifié la langue du pays conquis ; et cependant on prétend nous traduire des inscriptions antérieures à tous ces bouleversemens politiques qui ont révolutionné la langue comme les lois et les mœurs ! On n’auroit pas de prétentions plus exagérées, quand on posséderoit l’ancien égyptien , comme nous pos-
*♦«■23 Hi-
sédons le latin. Avons -nous, pour la première de ces langues , les secours sans nombre que nous fournissent pour la seconde une foule d’écrits , de sa vans commentaires destinés à en dissiper les obscurités, des grammaires, des dictionnaires que de profonds philologues ont successivement perfectionnés? Les mœurs, l’histoire , la rebgion , les préjugés , l’organisation politique et civile , tous les événemens qui remplissent la vie d’un peuple , nous sont-ils connus pour l’Égypte comme pour l’Italie? Il ne nous reste de la première de ces contrées , que des monumens pleins de grandeur , à la vérité , mais silencieux comme la mort dont ils étoient destinés à attester le triomphe sur notre humanité.
La littérature, les arts, l’histoire religieuse, civile et politique , tout à disparu. Donc , s’il faut tant de sagacité, d’instruction, pour déchiffrer certaines inscriptions latines ; si , outre le secours d’une langue parfaitement connue , on a besoin de tant de connoissanccs historiques et archéologiques , que sera - ce des inscriptions pour lesquelles il faut recréer la langue et toute
la civilisation du peuple qui les a tracées?
c( Ce n’est pas la critique humaine , dit » M. Klaproth , c’est l’intuition de la Di- » vinité qui pourroit opérer un tel miracle-, » et l’on voudroit qu’un savant , de quel- » ques facultés qu’on le supposât doué , » exxt fait seul, en peu d’années , ce que la » raison et le bon sens démonti-ent impos- » sible à des générations littéraires qui se » succèderoient pendant des siècles ! )>
Si quelque chose peut démontrer l’impossibilité de tradxiire, avec quelques succès , les inscriptions hiéroglyphiques de l’Égypte, c’est l’inutilité dxx travail tenté pour l’inscription de l’obélisque de Pamphile , et celle du monxxment de Rosette.
Dans la première , on n’a jamais pu , en suivant la méthode de M. Chantpollion , faire correspondre parfaitement avec la valeur phonétixpie des signes hiéroglyphixpies, la valeur phonétique des mots cophtes -, dans la seconde , le sens des mots cophtes, avec le sens des mots grecs. Mais s’il est si difficile, avec le secours du cophte, de retrouver quelques mots égyptiens, tels qu’on les prononçoit sous Vespasien et
Titus , époque où l’obélisque de Pamphile a été taillé , que sera -ce pour des temps beaucoup plus anciens? Si, avec le secours d’une traduction grecque, on ne peut re- • trouver le sens de l’égyptien tel qu’on le parloit sous les Ptolémée , époque où a été écrit le monument de Rosette , que serace , quand, sans traduction , il faudra interpréter l’idiome que parloit Sésostris'^ Car enfin , le copbte où l’on va chercher le sens des hiéroglyphes alphabétiques, différé moins de la langue égyptienne, à mesure que celle-ci est plus moderne. Cependant M. Champollion n’a pu répondre à la demande que lui a faite l’illustre M. de Saçy, « de publier un travail spécial sur le texte » tant démolique qu’hiéroglyphique du » monument de Rosette , ne fût-ce qu’une » ébauche imparfaite. » « On peut assurer, y> dit M. ' Klaproth , qu’il ne lisoit et ne y* comprenoit pas la deuxième partie des » quatorze lignes hiéijoglyphiques qui res- » tent de ce monument endommagé par le
y> haut (i). »' •"
(i) Page i35.
Le même savant ajoute : « L’inscription » de Rosette est la véritable pierre de tou- » cbe pour juger l’état dans lequel se trouve » la question du déchiffrement des hiérow glyphes. Le fait est qu’on lit une partie » des noms propres , on conçoit la valeur » de quelques signes grammaticaux ; on » parvient à retrouver la signification de » quelques mots dispersés dans les textes ; » on connoît les chiffires numériques , et » on distingue une partie des divinités » par leurs caractères symboliques , ainsi >) que par leurs noms écrits phonétique- » ment (i).
» Les personnes qui s’occupent de l’étude » des antiquités égyptiennes , sont donc en » état de lire et de comprendre les ins- » criptions hiéroglyphiques , comme une » personne qui ne sait pas le basque , dé- » chiffreroit le titre suivant d’un caté- » chisme dans cette langue , imprimé à » Bayonne :
» Guiristono en doctrina laburra, haur- C « gaztei irokhastrer, piariés de la Vieux-
( i) Page i48.
» Ville, BayonacoyawM aphezpicuaren ma- » neoz imprimatna , han choisqui içaiteco » Bayonaco diocesan. On y reconnoîtra les » mots doctrine , diocèse, imprimé, ainsi » que les noms propres de Bayonne et de » la Vieux-Ville; mais on ne parviendra » jamais à saisir le sens entier de ce titre. »
Il nous semble que M. Klaproth accorde encore beaucoup à M. ChampoUion , vu l’extrême difficulté qu’ofiFre la lecture des hiéroglyphes , la comparaison de leur valeur phonétique avec celle des lettres cophtes et du sens grammatical de cette dernière langue avec l’ancien égyptien.
Dans le titre du catéchisme de Bayonne , on lit du moins , et on reconnoit sans peine les noms propres ; il n’en est pas ainsi dans l’ancien égyptien.
Devons-nous regretter beaucoup de rester dans notre ignorance, ou du moins dans une connoissance aussi incomplète des hiéroglyphes? Il est possible, que bien expliqués, ils nous apprissent des faits iraportans ; jusqu’ici , toutefois , on n’y a trouvé que des noms do souverains déjà connus par les tables de Manethon , ou par d’au-
très auteur^ aocieus ; des noms des dieux' que l'antiquité nous a également transmis ; quelques dédicaces en leur honneur, et des formules adulatrices adressées aux rois. Le seul résultat intéressant pour la science , dont nous puissions nous féliciter, est d’avoir constaté l’existence des hiéroglyphes alphabétiques : ils peuvent expliquer le passage d’une écriture incommode et incomplète , à une écriture moins imparfaite. Ce premier pas une fois fait, on conçoit l’adoption des alphabets sémitiques dans lesquels les voyelles sont supprimées, et énfin, le dernier progrès qui fit arriver l’écriture au point de perfection où elle est encore.
Un ecclésiastique distingué , M. l’abbé Greppo , a essayé de prouver , dans un ouvrage fort bien écrit, que les découvertes de M. Champollion , dont il se déclare l’admirateur, dévoient être très-utiles à la religion. Il nous semble que cet avantage, qui devient nul si ses découvertes né sont mieux prouvées , n’auroit jamais pu être bien important en les supposant démontrées , puisque les inscriptions ne renfermoient seulement que des noms qui nous sont déjà
i:onnus, et des formules insignifiantes. Les chififires aiiroient quelque prix s’ils fixoient des dates incertaines ou inconnues ; mais nous n’avons rien trouvé de«semblable dans les découvertes de M. Champollion.
Nous ne voyons pas bien de quels triomphes la religion peut s’applaudir, lorsqu’il ne résulte des listes de souverains traduites par ce savant, la confirmation d’aucun fait important, et qu’elle fait naître, au contraire , une difficulté sur le récit de Moïse concernant le Pharaon qui gouvernoit l’Égypte à l’époque de l’émigration des Hébreux. D est vrai que l’on prétend avoir trouvé un papyrus aussi ancien que le Joseph, fils de Jacob , d’où il résulteroit que Voltaire a nié mal à propos la possibilité d’écrire le Pentaieuque à une époque plus
récente j mais, de bonne foi, doit-on s’ent-
barrasser beaucoup de l’assertion de Voltaire qui se contredit lui-même grossièrement, et qui, je ne sais d’après quelles conjectures, vient contester l’authenticité et la date d’un livre que démontrent les monumens les plus irrécusables. Que faudroit-il pour établir que Moïse est l’auteur
dii Pentatetiquv, s’il ne sufïisoit pas d’avoir pour garans de ce fait le témoignage des auteurs iiationaux qui se succédant de siècle en siècle^ remontent jusqu’au législateur des Hébreux ; le témoignage des auteurs étrangers, égyptiens, phéniciens, assyriens, grecs et romains, cités dans Joseph et dans saint Clément d’Alexandrie ; la parfaitd conformité du style et de la narration avec les hommes , les temps et les lieux de cette haute antiquité ; enfin, la tradition de tout un peuple qui trouvoit dans les écrits de Moïse les dogmes de sa religion , les rites de son culte , son histoire, et, ce qu’il y a de plus fort et de plus péremptoire, ses lois? Si un papyrus , en le supposant bien déchiffré, chose sur laquelle il peut y avoir de l’obscurité , ajoutoit quelque autorité à tant et à de si imposantes preuves , certes , cette autorité devroit être bien légère.
Nous applaudirions sans doute à des découvertes incontestées , qui auroient pour résultat de faire parler en faveur de la religion les monumens de l’antique Egypte ; mais comme jusqu’ici de prétendus amis des lumières ont été chercher dans ses