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Le gonvernenr de Hle en remit U possessico au DOQfeau souYeraia représenté par le général Dfouot
Les Elboi«, enehantés d'aToir pour monarque le premier homme du siècle, et croyant d'ailleurs qo'îl letir arrivait avec d'immenses trésors, reculent de leur mieux le nouveau souverain. Nipoléon fut introduit dans ses Étals au bruit de trois violons et de deux basses. Quand il parvint à la maison de ville de Porto- If'errajo, toujours suivi de cette musique, il se trouva sous on dais orné de papier doré et de morceaux de drap d'écarlate, dans une salle parée à la bâte comme pour un bal forain; au fond, il y avait ua fauteuil, le trône, couvert aussi de papiers dorés et de petits draps d'écarlale. Une salve de coups de canon se faisait entendre. Les £iboia poussaient des Vivat (1). On était au 4 mai. La veille, Louis XVIII avait fait son entrée à Paris. Quelques jours après. Napoléon avait visité rile dans toutes ses parties, fait l'inventaire de ses ressources naturelles, conçu des plans pour la mise en valeur de ses richesses, ordonné dea routes, des quais, des magasins, déterminé de KNivelies cultnres et de nouvelles exploitations, tracé des fortifications, conclu un traité de com> merce avec Livoume, entrepris de négocier un antre traité avec Gênes, commencé rexécution de tous ces travaux, etc. Les Ragusains disaient du pavillon elbois (2) qu'il était le pavillon du Roi du monde* Les Barbaresques étaient alors la terreur de toutes les côtes de la Méditerranée; on demandait à quelques-uns de ces pirates s'ils respecteraient les établissements du nouvel Empereur; ils répondirent : « Noua ne faisons pas la guerre à Dieu ».
Le 24 mai, Napoléon fut rejoint par le bataillon de 600 hommes que, d'après le traité de FoDtainebleau, il lui avait été permis de choisir dans sa garde impériale. Ce bataillon de grenadiers et cliasseurs, augmenté d'une centaine de caraiicrs et d'une vingtaine de marins, s'accrut encore de près de 60 Polonais et de trois compagnies de tirailleurs corses, de 100 hommes diacane. Il y avait de plus une milice locale, de 400 hommes, une petite marine (3), et près de 325 pièces de canon avaient été laissées dans lUe. Napoléon se trouvait ainsi maître de plus de forces que n'en comportait son étroit et paci> fi(}De empire. Un Ilot, un rocher près de l'Ile d'Elbe avait été abandonné parce qu'il servait de repaire . aux Barbaresques ; Napoléon en fit prendre possession et compléta le système de fortification de son nouvel État. Ce fut sa der-
(1) Tomccs d^titb font npporléspar le Rendrai KoUer i*» u eooUoaaUon de U namUon do Pnuslen WaldbODrK.TnMliseu, p. H-CH
W Fond blanc, tnvené dlafonaleafiit d'ooe bande vonire semée de trol» •brilles fond d'or. M. Thieri dit : * piTttlon btanr, barré dlimaranle et semé d'éfollm >.
il) Ccimpoiée d'an briefc, ftmcanstatU, d'une foeirtte, ta Cmt^iut, de denx avteos ta jr««eae tt i'AbeilU, tt d'aac felonqne, VÉUHU.
nière conquête. « Pourvu, disait-il en riant, que r£uroi)e ne s'en alarme pas ». Napoléon avait à Porto- Ferrajo, qu'il projetait déjh d'appeler Cosmopoliy une cour, des levers, d<'s cercles comme aux Tuileries. Autour de lui tout s'animait pour le travail, l'étude, les utiles entreprises.
61. Cependant l'Europe assistait avec des sentiments bien divers au spectacle de cette étonnante captivité. Des changements immenses avaient eu lieu sur le continent.
Les Bourbons n'avaient pas échappé aux périls de leur trop difficile rétablissement, et, dès les premiers mois, ils semblaient pr^s de succomber à leur impopularité. Le désastreux traité du 23 avril 1814 les avait rendus en quelque sorte complices des humiliations de la France; ils devaient être les réparateurs des dernières défaites de l'Empire; ils parurent en être l'aggravation. Les plus grandes fautes ne procédaient pas, au reste, des Bourbons, mais bien des souverains alliés. La crainte de Napoléon avait été la sagesse de ces princes; dès qu'ils n'eurent plus ce frein salutaire, toute sagesse les abandonna, et le monde apprit d'eux ce que peut être la victoire quand elle toinl)e en des mains qui ne sont pas faites pour elle et qui ne la méritent pas.
On avait annoncé une ère nouvelle pour tous les principes de droit, de justice, de liberté, d'autorité. Ce fut une décepÛon universelle qui commença. Les peuples venaient de se battre pour leur indépendance. Nulle pour les uns, menteuse pour les autres, l'indépendance réciproque des nations se trouva partout sacrifiée à de nouvelles prépotences substituées, sans compensation aucune, à la prépotence française. L'Italie passa sous le Joug de l'Autriche, l'Allemagne, sous le joug de l'Autriche et de la Prusse, dominées elles-mêmes par la Bussie et l'Angleterre, qui se partagèrent toute influence dans le reste du monde. Quant à la liberté Intérieure, objet aussi de toutes les promesses, elle ne revint en aucun pays. Hormis la France où la vie parlementaire prit quelque réalité , aucun État sur le continent n'eut à connaître d'autre liberté que celle du pouvoir altsofu. Ferdinand VII d'Espagne emprisonna, proscrivit, déporta les partisans des Cortès qui lui avaient conservé un trône pendant sa captivité de Valençay Quarante députés furent mis aux galères dès le mois de mai 1814. Toutes les anciennes ordonnances de la monarchie absolue en Espagne reparurent brusquement et remplacèrent les améliorations introduites par le régime français. On demanda au roi de Sardaîgne Victor -Emmanuel l•^ de retour dans sa terre ferme, comment II entendait concilier le rétablissement de son autorité avec le nonvel état de choses faK an Piémont par seize ans de domination française; Il répondit : « Que Ton prenne l'almanach royal de 1798 et que tout soit remis en place comme par le passé (I). »
(11 Gatlennt Storia det PUmenU, tom. Il, p. Ml.
On ne conserva du réginoe françaU qoe les impôts. Ce que les peuples siipportent le plus malaisément, ce n'est pas la tjirannie : c*est d'avoir il mépriser les maîtres à qui ils sont contraints d'obéir. Cette souffrance, la plus grande que puisse subir la conscience humaine , ne fut pas épargnée aux peuples en 1814. Il semblait que Jes rois prissent à tâche de montrer qu'ils vivaient en deliors de la morale commune au reste des hommes. Pas une promesse qu'ils n^eussent violée ; pas un principe dont ils n'eussent fait le jouet de leurs ambitions, de leurs cupidités ; pas une alliance de famille, pas un pacte d*amitié, pas un lien du sang qu'ils n'eussent outra^^és avec un impudent éclat. Depuis leur victoire sur le grand Empereur, ils étaient à Vienne à se partager et disputer les nations comme on fait des lots d'un bétail.
Alors l'esprit révolutionnaire se déchaîna de nouveau, non pins ce généreux esprit de I7d9 qui poursuivait l'idéal d'ime autorité et d'une liberté parfaites, mais bien la haine de toute autorité , l'impatience de tout pouvoir établi , le besoin de perpétuels changements, toutes les illusions de l'utopie, moins un esprit que l'infirmité propre aux temps de décomposition. Des conspirations commencèrent à s'ourdir de toute part, en Pologne, en Allemagne, en Espagne, surtout en France et en Italie.
Dans la péninsule italique, si douloureusement atteinte par les derniers événements , il y avait deux vastes complots, l'un au midi autour du roi Murât, l'autre au nord, tendant à 8*emparer du souverain de l'Ile d'Elbe. Cette entreprise, inconnue en France , est assez longuement exposée dans un ouvrage récent, publié en Italie (i) ; comme elle touche de près à notre sujet, nous en reproduirons ici quelques détails. Il s'agissait pour les conspirateurs d'instituer un Empire des Romains et un Royaume d' Italie* , liés l'un à l'autre, ayant pour clief suprême Napoléon empereur et roi. Pour épargner les susceptibilités d'indépendance locale d'un pays qui s'était toujours formé d'États distincts , on avait décidé qu'il y aurait trois capitales, dans lesquelles tes assemblées résideraient successivement pendant trois ans, Rome, Milan, Naples, et déplus quatre vice- rois, à la nomination de l'empereur, résidant dans quatre autres villes principales. Eugène de Beauhamais devait être appelé à une de ces vice- royautés. La constitution que Napoléon devait accepter et promettre de défendre était d'avance posée en ses principes essentiels ; on y trouvait tous les desiderata du libéralisme moderne. Les premières mesures de cette conception furent débattues et établies, à Turin, dans une rénnion de députés des sociétés secrètes du Piémont, du pays de Gênes, de la Lombardie, de la Vénélie, des États Romains et de Naples. Des banquiers de Gênes tenaient à la disposi-
(') Martini, Storia d^lUMa^ tom. I, Ubro III. p. lis et
tion de l'entreprise une première somme de douze millions. Dès la fin de mai 1814, les diefe du mouvement avaient envoyé quelques-uns des leurs à l'Ile d'Elbe , avec une adresse, des signatures, des écrits, divers documents à l'appui de leurs espérances, de leurs promesses. Ces messagers ne furent pas repoussés par Napoléon. Encouragés par cet accueil , les conspirateurs dépêchèrent dans toutes les parties de l'Italie des hommes chargés d'exciter les populations et de tout disposer pour Tarrivéc prochaine du libérateur. Quelques-uns de ces agents vinrent aussi en France, mais sans pouvoir y trouvjsr fies adhérents. « Vous n'êtes pas mûrs pour la liberté », disaient les ooospirateurs français aux conspirateurs italiens. — « Vous l'êtes , vous , pour la servitude, * répondaient ceox-ei aux conspirateurs français. On se sépara, aigris et brouillés. Les chefs do complot italien s'étaient établis à Gènes pour êtro plus à portée de l'Ile d^Elbe. Après plusieurs mois d'agiration, ces chefs croyaient |H>nvoir assurer l'Empereur que tout était prêt cd Italie pour le recevoir. Un peuple unanime Tattendait. Il n*y avait de récalcitrants qu'en Savoie d: dans la Toscane. Cette assurance était donnée à TËinpereiir dans le mois d'octobre 1814, et Napoléon, diaprés Mailini, répondait à cette dernière communication par un magnifique discours rapporte dans l'ouvrage de cet historien et où les patriotes italiens trouvèrent tout ce qu'ils attendaient du souverain en disponibilité de file d'Elbe.
Mais les chefs du mouvement, postés à Gènes, en outre à Livourne et même à Porto-Ferrajo, ne voyaient pas sans inquiétude» vers la fin de Tannée 1814, les messages devenir sans cesse plus fréquents entre 111e d'Elbe, Naples et sortent la France.
En effet. Napoléon se disposait à partir de son Ile ; mais ce n'était pas sur la terre italienne qu'il allait tenter de nouveau la fortune.
En France les projets des conspirateurs étaient moins utopiques. Les Bourbons avaient eu, aux premiers jours, une incontestable et grande |K)pularité; on avait vu en eux la fin de l'interrègne des traîtres, l'avènement des honnêtes gens, la paix mettant on terme i Toccupation étrangère. Mais les hommes odieux et méprisés restèrent en place; ceux qui tendaient à leur succéder déplaisaient plus qu'ils n'inspiraient de la confiance ; d^autres fautes enoore furent commises; enfin l'occupation étrangère ne cessa pas même après les énormes concessions du fatal traité du 23 avril 1814. La France sentit alors toute sa défaite et toute son humiliation, jusquelà dissimulées sous de menteuses démonstrations d'amitié. En ce moment rentraient les soldats des armées d'Allemagne, d Espagne, d'Italie; ces vétérans de la gloire française ne doutaient pas que l'Empereur n^eût été vaincu par la trahison seulement; ils arrivaient indignés.
pleins de menaces; on les renToya dans leurs village, en les privant presque tous de leurs droits militaires ; ils portèrent eu tout lieu leurs colères, leurs regrets, leurs projets de Tengeance, leur culte pour l'Enipereur. Il détint Tisible que tout tournait contre les Bourbons. Alors des partis commencèrent à germer. Il n^y en STait qu'un en réalité, celui du peuple et de TEmpereur; mais en France , malheureusement, il y a comme une scission entre la multitude et ces minorités qui se nomment elles-mêmes les classes moyennes, supérieures, élevées. An lieu d'un seul parti, il y en eut ainsi plusieurs. Les Tieoi théoriciens de la république se réveillé^ rent, et \k même où Us ne firent pas de plus jeaoes adeptes, ils jetèrent les ferments de leurs doctrines intraitables, de leurs passions inquiètes. Si peu nombreux qu'ils fussent, les républicains donnaient le ton à toute Tagitation politique. D'antres, en plus grand nombre, que préoccupaient davantage les nécessités de la pratique , s'en tenaient à la monarchie constitutionnelle et parlementaire; mais ils proposaient de mettre les d'Orléans à la place des Bourbons. Les orléanistes s'accordaient le mieux avec les nouveaux instincts libéraux et révolutionnaires qui Tenaient de se dégager; ils offraient un compromis à toutes les doctrines, à celles de la répobiiqne comme à celles de la légitimité, et c'est par là qu'ils étaient redoutables; ils convenaient à la masse des esprits indécis et troublés. Le sentiment de Tinstabilité des BonrboDs avait fait naître un troi»ième parti , pour le rétablissement de Napoléon H avec une régence. Les partisans de Napoléon H ne mettaient lien en question comme les orléanistes; ils contiouaient Tordre établi depuis quatorze ans, en permettant seulement de le modifier dans le sens de la liberté politique. Le parti des orléanistes isolait la France en Europe ; le parti de Napoléon II assurait à la France l'alliance de rAntriche, celle de plusieurs États secondaires, pent-èlre encore l'alliance de la Russie. Mais ce P>rti, qui seul semblait être dans la loi des cboses, rencontrait toujours devant lui l'obst^ qui, déjà, l'avait fait succomber, la préscBce, la sorvenance possible, la rie de i'emperenr Napoléon 1". Nous avons dit que les ij^publicalns donnaient le ton à l'agitation politique; il n'en était ainsi que dans la bourgeoisie; dans le peuple au contraire, tout cédait V] seul souvenir du grand Empereur ; voulaiton l'émouvoir et l'entraîner? c'était le nom de l'Empereur qu'il fallait invoquer. De là l'illusion ^ pins étrange dans laquelle la politique d'une nation soit jamais tombé.
D'un côté , plusieurs partit dont chacun traînait dans un intérêt opposé, mais qui se paient tous à l'envi, pour renverser les ^rbons, du nom toujours vivant laissé Pfr le souverain de Ttle d'Elbe; il semblait ^a que tout le monde appelât Napoléon;
mais en réalité aucun parti n'en voulait plus.
D'un autre cdté. Napoléon, en revenant en France sur un appel aussi général, croyait pouvoir compter sur l'adhésion unanime de la nation; en réalité, il devait avoir contre lui, au milieu même de cette unanimité, l'eflbrt et la coalition de tous les partis dont son arrivée dérangeait les projets.
Ce furent les orléanistes qui donnèrent les premiers le signal des mouvements et de fappel. A la fin de l'année 1814, un complot ayant pour chefs des généraux de l'Empire commença d'agiter plusieurs divisions militaires dans le nord de la France ; les hommes d'exécution engagés dans Tentreprise s'imaginaient être les précurseurs du retour de l'Empereur (I); mais, sans le savoir « ils travaillaient, i* dit un historien, « pour le duc d'Orléans (7) i*. C'est ce qui fit dire plus tard à Napoléon, instruit de l'importance du complot : « Ce n'est pourtant pas Louis XVIII que je suis venu détrôner (3). >»
Les partisans de Napoléon II se trouvaient , pour prendre à leur tour l'initiative, dans un embarras tout particulier : ils ne pouvaient rien entreprendre qu'ils n'eussent d'abord mis à l'écart, d'une manière sûre et définitive, la personne de Napoléon 1er. or c'était là une nécessité dont on ne pouvait même pas parler dans ces conciliabules où se préparent et s'animent les hommes d'action. Point de popularité et point de propagande possible pour un parti dont l'idée première et fatale était un attentat contre la vie de Napoléon. Aussi ce parti était-il obligé de réserver son appel aux passions de la multitude; il se tenait entre quelques hommes politiques sourds à toute voix autre que celle de la raison d'État. Mais il ne restait pas inactif, et ce fut même lui qui, par ses menées secrètes, détermina et précipita, sans le vouloir, le départ de l'Ile d'Elbe. Le duc de Rovigo, dans ses Mémoires, éclaire d'une lumière sinistre toute cette partie obscure de l'histoire de 1814. Si l'on en croit une de ses assertions les plus graves contre laquelle, à notre connaissance, on ne s'est pas encore inscrit en faux, le projet de
(1) « TouB croTalent être mis en nooTement pour rimpf reur, » dit RoTigo, dam tes Mémoires, tome vji, p. S88.
(f) HUioire de France iouê Ifapoléon, par Blgnon, conliouée par le btron Rraouf, tome XIV, p. tst. — D'après Walter Scott, qol, dans aa Fie de IfapoUon Bonaparte, parle aussi de celte conspiration militaire de 1814-tSlB, le due d'Orléans n'en éUtt pas volontairement complice ; ^est ce que prouverait un billet anonyme adressé à Louis Philippe en réponse à quelque résistance de sa part et que Walter Scott rapporte ea cet termes : « Noos le ferons sans vous ; nous le ferons malgré tous ; noos le ferons pour vous ■. — Voir mt' totre de l,ouU-Phllippe d'Orléans et de tOrtéanisme, par J. Crétioeaa-Joljr ; ParU. iSSi. tome 1% p. S94 et solv.
(S) Napoléon a dit encore dans ses Mémoire» dictés à Sainte-Hélène, tome 11. p. rs, note XLI : « A la dn de janvier isls... une conspiration eiUtalt, mais son retonr (de Napoléon) n'en était pas l'objet... ■ let dea polots ; la poUoe du temps ( ists ) a effaoé le reste. ,
NAPOLÉOW I*'
faire assassiner l*Empereur à Tfle d^Eibe fut repris, et, par un excès de rouerie et d*audace, propoâé à Louis XV III lui-même. Il était nëoesâalre, en eiïet, pour le parti de Napoléon 11^ que la mort de Napoléon 1*^ ne parût pas être i»on œuvre. Le vieux roi, d*ail leurs, pouvait s*y tromper, céder à la haine, k la crainte, et croire que cette mort pacifierait la France ; pourquoi refuserait-il à ses devoirs souverains un sacrifice que semblait lui commander Tintérèt supérieur de la paix ? Mais, soit perspicacité, soit probité, Louis XVni ne se laissa pas entnitner à cet horrible prestige. Il repoussa loin de lui rindigne proposition qu^on avait osé lui faire (1). Le projet d'assassinat rejeté, on s'avisa d'un autre expédient aussi eflicaceet moins dangereux. A Pile d'Elbe, Napoléon touchait à la France et à Tltalie; il était trop près du conlincnt; il y entretenait des communications trop fréquentes; on songea à le transporter dans une prison plus lointaine et plus étroite, à Sainte-Lucie ou à Sainte-Hélène. Cette proposition fut faite au congrès de Vienne dès les premières séances, en novembre 1814. Elle y eut plusieurs adhésions; toutefoison en ajourna Pexamen et le règlement. Mais vers la fin dtt congrès. Napoléon apprit coup sur coup, de plusieurs côtés à la fois, que le projet qui le menaçait était arrêté et qu'il allait être transféré à Sainte- Hélène, sous la main de TAngleterre. Napoléon reçut cet avis de Napfes où Murât le tenait de ses agents auprès de la cour d'Autriche, de Suisse où demeurait Joseph, confident malgré lui de toutes sortes de projets cl de révélations, de Paris où tout se disait, devienne d"où s'échappèrent de mystérieuses missives que Ton crut être de Marie-Louise, de Londres enfin : deux Anglais, d'avance indignés de ce qu'allait faire le gouvernement de leur pays, vinrent d'euxmêmes à l'île d'Elbe pour avertir l'Empereur ; ils n'avaient point d'autre mobile, ajoutaient-ils, que le désir d'épargner une honte à FAngletcrre.
62. Il existe un registre où sont consignés jour par jour les ordres de l'Empereur à l'Ile d'Elbe; on y trouve toutes les préoccupations d'un établissement définitif, des projets d'arenir, des mesures d'amélioration commandées et poursuivies avec sollicitude. Mais tout d'un ooitp ce
(t] « On troaTa qae ce qa*ll y aTalt de plus raisonnable était de se rattacher à la régence ; mais pour cela faire, Il rall.ilt prendri? un parti contre rEoiperenr, qui poQTait partir de »on Ile et arrtrer A l»aris, comme un trait. Les arilsans de la déeh^nce s'étalent mis * la beaogoe. Ils 8'etalent arfltlë tout ce qoMIs avalent trouré de broulllonH et avalent formé le projet de faire asaasalner rFonpereur. Ils avaient Imaginé d'associer l'aotorlté h cet attentat ; Passassln était prêt ; Il ne s'aglo- •aitqac d'obtenir l'agrément du roi. On ■*adre!«a i M. de Biacas ; on le détermina A soumettre le projet an aouverain : mais celui-ci ne voulut rien intendre. Le» meneur» , A qui ses Intentions furent assec durement «tgnlfléeii. n'en persistèrent pas moins dans la coupable résolution qu'ils avaleos prise. « Rotigo , Xtmoires, tome VII, p. «1». ' ". '
! soin d'une administration exclusivement locale ' s'interrompt et fait place à d'autres dispositioBS prises avec autant de mystère que de précipitation. C'est vers la seconde moitié de février 1815 que ce changement se manifeste. A oe moment le départ était décidé.
Le 26 février, vers huit heures du soir, pendant les distraetions d'un bal que donnaient Madame-Mère et la princesse Pauline, quatre navires sortaient eilencieiuement de Porto-Ferrajo. L'escadrille portait 600 hommes de la garde, 200 chassears corses, 200 fantasûns français et italiens, 100 chevau légers polonais, en tout 1,100 hommes commandés par les g^ néraux Bertrand, Drouoi, Cainbronne, par k chef d'escadron Jermanofaki, etc. NatpoléoB était sur le principal navire, le brick Vlnconstant. On avait à peine doublé le cap Saint-André, que le vent tomba tout à coup. Le inatin, 27, on n'était encore qu'A six lieues dt: Porto- Ferrajo, en vne des croisières françaises. Vers midi, le vent se leva un peu et se inatntinL On I s'éloigna enfin de l'Ue. Dans le lointain apparaissaient âes voiles , qui semblaient se rapprocher ; elles ne se rapprochèrent pas. Une d'elles pourtant vint droit à l'escadriUe. C'était un brick de guerre français. Il ne se douta de rioi d demanda des nouvelles de TEmperenr. Napohkw prit Ini-mêrae un porte-voix et répondit : « L'Empereur se porte Men. »
Le fer mars 18 1 5, à trois heures de l'aprèsmidi, l'escadrille impériale jetait l'ancre dans le golfe Juan entre Cannes et Antibes. La plage était déserte. Rien ne s'opposait au débarque* ment.
l>ès le début un échec, no fâcheux proBoatic yingt-ctnq hommes, envoyés sur Antibes pour y gagner le bataillon du Fort*Carré, y furent euxmêmes retenus prisonniers.
Le département du Var et, en général , la Provence n'étaient pas favorables à rEinpereur. Napoléon se hâta de s'engager dans les Alpes en gravissant tout d'abord les montagnes do TEstérel, au-dessus de Cannes. Les premières populations le virent passer avec pins d'étooœment que d'entlKHisiasme. Qoek^ues vieux soldats sortaient des groupes ébahis, criaient Vive V Empereur, se joignaient à sa troupe. Celait tont.
Le 5 mars, Napoléon arriva à Gap, où U fit imprimer les magnifiques proclamations qu'il avait dictées à bord de Vlnconâtanl dans la journée du 28 février. A Gap, tout changea pdor lui. L'enthousiasme populaire comnaença de se montrer. Cependant une grave épreuve l'attendait. Fouché avait répondu à un personnage qui lui demandait si l'entreprise de Ekmaparte réussirait : « Cela dépend du premier bataillon qu'il rencontrera ». Ce premier bataillon se rencontra, dans le Dauplmé, le 7 mars, en avant de Vizille. C'était un détachement envoyé à la hâte de Grenoble, composé d'un bataillon da
h' de ligne et de dem compagnies du génie; en tout 7 à 800 hommes. Des {paysans le précédaient, accourant pour avei-tir i'£ra|)ereur de h marche de cette troupe qui «emblâit mal disposée. Cambroone, qui était à Tavant-garde, Tiat à elle , en parlementaire. Il la trouva rangée eo bataille, silencieuse et sombre, et le commandant se refusant à toute communication. Le moment était critique. On e^tsaya d'uo autre parlementaire, qui ne put pas davdulage se bire entendre. Napoléon prit aussitôt son parti : il s'avança lui-même vers la troupe suivi d*une centaine de grenadiers tenaat leurs fusils sous le bras; quand on fut aàsez rapproché, il mit pied à terre et marcha sool d'un pas rapide jusqu'à ce qu'il fût à la portt« de lii von et du regard ; alors il s'arrAta et dit ; • S'il en est un parmi vous qui veuille tuer son général, son Empereur, il le peut, me îoici. » En disant ces mots , Napoléon avait enlHouvert sa redingote grise et il montrait sa poitrine. Les soldats, après avoir hésité un inomeot, ne poussèrent qu*un cri : Vive V Empereur f La marche continua. Ce n'était plus qu'un' triomphe tumultueux. A la suite «lu bataillon de l'Ile d'Elbe dont chacun enviait la gloire se pressaient le détachement conquis à\iiille9 àefi vétérans accourus de toute ia Yâllee do Graisivaudan, des gardes nationaux, paià le 7* de ligne qui venait de s'échapper de Grenoble, avec son colonel Labédoyère, pour rejoindre l'Empereur. Près de Grenoble où l'on arriva le soir du même jour, à neuf heures, on apprit que le commandant militaire et le préfet voulaient tenir pour le roi, mais que la garnison et la population se prononçaient pour rEotpereur. Les portes étaient fermées ; ou les brisa de Tinterieur et Ton en vit venir les déhris Gain les bras et sur le dos des gens du peuple, qui disaient en riant : « Sire, les clefs ne se retrouvaient pas v. L'Empereur ht son entrée ùaRi, la ville, presque enlevé sur son cheval par la foule. Un moment on craignit pour sa vie quelque secrète fidélité royaliste. Des torclies enflammées projetaient sur ce furieux entliou- Âasiae leurs rouges et lantasliques lueurs. Des lumières apparaissaient aux fenêtres; la ville sllitttnina spontanément et resta, toute la nuit, •plcndide et bruyante : elle avait l'Empereur daDâ ses mors.
Jusque- là Napoléon avait accompli son entreprise avec rinfaillible instinct du génie. Il s'était écarté des mutes qui s'offraient à lui vers Draf^ii^an, Toulon, Marseille : là des populations iocertaines oa hostiles, là des espaces où il eût été possible de le surprendre et de Taccabler; il s'était, au contraire , engagé dans des montagnes <l'uQ diftidle accès où tout en apparence devait loi manquer : en réalité il eût pu y tenir quelque temps, même avec sa petite troupe, en cas d'un premier insuccès; il devait y rencontrer peu de garnisons, des autorités isolées, des populations
NAPOLÉON l"
dont rien ne gênait les sentiments. Sa marche ainsi assurée, la nouvelle s'en répandait, et partout ailleurs les imaginations se préparaient à l'idée de son irrésistible présence. Cette route le long des Alpes avait seule, de plus, l'avantage d'aboutir à une position presque décisive : Grenoble, place forte très-important»*, qui dominait le sud-est de la France, confinait à la Suisse et à l'Italie, deux pays pleins de ferments pour une conilagration générale.
Mais le génie de Napoléon, après s'être si bien montré dans ce que l'on pourrait appeler la partie stratégique de son entreprise , parut tout d*un coup se troubler devant d'autres difficultés. On eût dit que ce génie, maître de lui-même et tout-puissant devant le danger et les obstacles, résistait mal au succès, et que le succès lui faisait perdre la mesure. Eo traversant le Dauphiné. Napoléon avait rencontré, vivaces et fortes, les passions de 1792. A Vizille. un maire lui avait dit : « C'est ici qncst née la révolution, et c'est ici qu'elle ressuscite. >» Le» mots de liberté, d't^gaiité, de haine au despotisme, de souveraineté du ))euple, etc., avaient été prononcés devant lui , avec un singulier entrain , même par ses plus entliousiastes partisans; et il avait été obligé de prodiguer à tout propos Tappellalion de citoyen. La France était transformée ; elle se montrait à lui toute révolutionnaire. « Comme ils m'ont cliangé ce peuple, en moins d'un an ! » disait fréquemment Napoléon pendant sa route du golfe Juan à Paris. Devant des manifestations aussi signilicatives, après deux abdications signées, et dans l'état des esprits en Europe, il eût été habile à Napoléon de ne point se hâter de reprendre un titre souverain. Sans titre, il n'eût pas cessé d'être pour le peuple l'Empereur, et pour les partis, pour les hommes compromis, pour ceux qui aspiraient aux nouveautés, pour l'turope enfin toujours coalisée, mais déjà divisée en secret, il eût été l'homme qui s'annonçait avec le dessein arrêté de ne réagir contre auctm fait accompli; point de défi jeté aux hostilités, aux révoltes imminentes; il ne repoussait aucune inlenlion de retour; il laissait un prétexte à toutes les conveisions; il ne décourageait aucune e.<|)érance de rénovatii)n et d'aflranchissèment ; il était l'homme qui venait arracher la France et l'Europe à l'oppression pour les rendre l'une et l'autre à elles-mêmes ; il ménageait toutes les illusions, celles des rois comme celles des peuples; il n*excluait rien, ni la république voulue par les meneurs les plus ardents, ni le parti européen de Napoléon H, ni les orléanistes dont il eût fait aisément une des ailes du parti de Napoléon U; il n'exduait même pas le rélaUissement de l'Lmpire, car il se posait avant tout en ministre soumis des événements; en vérité, il en demeurait l'arbitre ; et, en attendant, ce qu'il prenait sous le masque formidable de cette apparente déférence à toutes les volontés, c'était une
aatorité d'aofant moins limitée qu'elle n'avait pas de nom, c'était l'effective puissance et la pleine dicla(are telle qu'il la fallait en ces jours de violence et de trouble. Au lieu de se tenir dans cette réserve qui eAt frappé d'indécision les partis contraires et convoqué autour de lui tant de concours et tant de forces réelles, Napoléon, dès le lendemain de son arrivée triomphale à Grenoble, reprit tons ses titres impériaux à la fois : le 8 mars, il décréta que les actes publics seraient revêtus de la formule : Par la grâce de Dieu et les constitutions de f Empire, Napoléon, Empereur des Français, ETC. Cet imprudent et redoutable et cœ» tera , répété à Lyon , ne s'effaça qu*à Paris. A Lyon, où il arriva le 10 mars , Napoléon , déplus en plus réinstallé dans ses prérogatives, rendit, le 13, plusieurs décrets d'une souveraineté absolue et révolutionnaire; on y retrouvait bien des réactions inutiles ou alarmantes : le rétablissement de Tordre et du personnel de la judicature telle que l'Empire l'avait laissée ; le renvoi de tous les officiers, anciens émigrés, que les Bourbons avaient introduits dans l'armée; le renvoi des gardes suisses , la suppression des mousquetaires , des gardes du corps et de tous les nouveaux corps, étrangers ou français, créés par Louis XVllI; la suppression de la cocarde et du drapeau blancs remplacés par les trois couleurs; la suppression de la décoration des lys, des ordres de Saint-Louis, du Saint-Esprit, de Samt-Michei; la suppression de toute noblesse non instituée et conférée par l'Empire; le renouvellement des lois de la Révolution contre les titres provenant des privilèges féodaux; l'expulsion des émigrés rentrés depuis les événements de 1814; l'annulation des nominations faites dans la Légion d'honneur depuis le traité de Fontainebleau; enfin la dissolution de la chambre des pairs et de la chambre des députés, et de plus quelques proscriptions. On retrouvait aussi dans les décrets de Lyon la convocation des œlléges électoraux à Paris, en assemblée extraordinaire du Champ de Mai, pour la révision des constitutions impériales, conception inattendue renouvelée de Charleroagne.
Le 20 mars au soir. Napoléon rentrait dans le palais des Tuileries sur lequel le drapeau tricolore flottait depuis le milieu du jour; un autre drapeau tricolore flottait aussi aux tours de Notre-Dame. Le roi Louis XVIII, sorti des Tuileries, le 19, à minuit, s'acheminait vers Lille, d'où il devait bientôt repasser la frontière et se rendre à Gand. Le gouvernement des Bourbons, à la nouvelle du débarquement du golfe Juan , s'était d'iibord réjoui, puis inquiété; le 6 mars il avait ordonné de courir sus à l'usurpateur, et commencé de prendre quelques mesures; on avait envoyé à Lyon le comte d'Artois et le duc d'Orléans avec le maréchnl Mac«ionald ; dans la Normandie, le duc de Bourbon avec le maré-
chai Aogereaa; dans la Gironde, le doc d'Angoulême; le duc de Berry avec le général Dessoles avait dû défendre Paris à la tête d'un taf]^ d'armée placé en avant d'Essonne à Fontainebleau; la mission d'arrêter la marche de Napoléon avait été confiée au prince de la Moskovya; celui-ci, dans un moment de délire et de terreur, s'était écrié, disait-on : « Je ramènerai Bonaparte mori ou vif dans une cage de fer. > — < Je n'en demande pas tant, « avait ré[iondo Louis XVIIT. Ney occupait, avec son arm^, Lons-le-Saulnier. Mais partout les populations, prises d'enthousiasme ou indifférentes ou intimidées, avaient fait défaut aux royalistes et suiii les soldats, qui, eux, ne résistaient pas à Utw, au nom de Napoléon. A Lyon, l'Em^ierenr avait donné la croix au seul garde national qui n'eût pas abandonné le comte d'Artois. A Lons•!^ Saulnier, Ney n'avait pas tenu au premier appel de celui dont il redoutait la vengeance. Louis XVIH, en apprenant coup sur coup toutes ces défections qui le laissaient sans défense, eut l'idée de rester à Paris et d'y attendre soi vainqueur. Mais les peureux et les insensé avaient combattu l'héroïque et sage résolutioQ du vieux roi.
Le 21 mars au matin, on lisait dans le Moniteur :
a Le roi et les princes sont partis dans la nuit.
« S. M. l'Empereur est arrivé ce soir à hail heures dans son palais des Tuileries (1). »
XVIÎ
LES OEMT-JOCRS.
(20 mars — 22 juin 1815).
61 bfi. DifUeuUnde la situation : rétat det eiprltt; Uéti sur la eoHtUtution, Napoléon refuse dMre U ni d'une Jacquerie. — 6S. Preparati/s de ét/ente militaire. — «i. Ixr coalition européenne; décrtl ^ confire» de tienne mettant Napoléon hors I» I» Noweau traité d'alliance offensive contre la frenet^ — 65. F" aines tentatives de néçoelatinn aoee rEwoft', effet riésattreux de la conduite de .Vurat en Hatit- - W. Début et fin des opérations militaires • lifnf, ff'oterloo. — er Retour de Napoléon à Paris. Ugm ^ partis contre f Empereur, ^ibdieatUtn.
62 his. A Paris Napoléon se trouva en présence des réalités de la situation. Jusque-lÀ il n'avait triomphé que de vains fantômes : la fidélité et l> constance des fonctionnaires, le respect des généraux pour leurs nouveaux serments, rattachement des populations aux légalités établies et tous ces autres principes de stabilité dont les révolutions font une poussière toujours près de s'envoler au souITle des événements. Mais il loi restait à yaincre les véritables dillfieullés. Or ces
(1) On a? ait remarqué ceUe gradation daiu le ton d« Journanx ûe Paris :
n 1* Baonaparte est débarqaé au golfe Juaa.
a* Grenoble a ouvert ses portes ao gHieral BoDa^xrtr-
S* Napoléon a fait son entrée à Lyon.
k* S. M. rKmpereiir est descendue an palaf» des Tuirerie». » — Baudouin, anecdotes historiques du teav* ^ la Restauration i Paris, ISSS, la-is.
difficaltét se montraient k lui presque iosurmoDtables. C'était aTant tout la grande in&tabilité dc$ esprits, profondément troublés, échappant à toute direction, et teU qu'on ne ?oyait paa commeat il aérait possible de reprendre sur eux quelque empire. Les partisans qui venaient à Napoléon arec le plus de sincérité parlaient naïvement ■ des leçons du malheur » ; ils ne songeaient même pas à cacher ce qui faisait leur confiance; ils croyaient le génie de l'Empereur désormais < corrigé *. Dès le 22 mars. Napoléon rétablit le conseil d'État A sa première séance, cette assemblée, si peu politique qu'elle fût, crut devoir voter k Tunani mité un programme de ses princî pes^ programme plein de déclamations sur le despotisme, la souveraineté du peuple, les libertés promises par h révolution. Dominé par ces préocciipations du moment, on eut l'imprudence de procéder à la rédaction d'une constitution nouvelle. Chacun fut admis à proposer les idées qu'il croyait avoir sur ce sujet : toutes les folies qo^avaient mises dans les esprits vingt-cinq ans d'essais, (l'anarchie, de querelles, de despotisme firent alors explosion. On revit ainsi la république de 1800, la république de 1793, toutes les variétés (le république. Il y eut toutefois des partisans du régime monarchique, et, ce qui était fort signiGcatif, c'est que personne n*omit de réclamer en faveur de la liberté politique. Le conseil d'État fut divisé : quelques-uns demandèrent le rétablissement de la constitution de 179 1, avec des modifications à soumettre préalablement au rote populaire, en même temps qu'on soumettrait aussi au peuple cette très-radicale question : V Empereur serà-t-il réélu empereur héréditaire? Cependant ce ne fut pas là l'avis de la majorité, qui se prononça pour une monarchie constitutionnelle semblable à celle de la Charte de 1814, mais plus libérale et non plus indépendante de la souveraineté du peuple. Napoléon eut grand' peine à obtenir que la nouvelle constitution ne contint pas un désaveu formel des con:ititotions impériales : « Vous m'ôtez mon r^a&sé. disait-il ; je veux le conserver ; que faitesvous donc de mes onze années de règne?... Il faut que la nouvelle constitution se rattache à l'ancienne... » Cette exigence parut exorbitante et fut mal prise. Napoléon voulut couper court à ces dangereuses dissidences par VActe additionnel aux constitutions de F Empire, publié, ie 22 avril, de motu proprio; mais cet Acte fut froidement adcueilli , malgré les libertés qu'il contenait, pour cette raison surtout qu'il émanait <le l'initiative de l'Empereur et non des délibérations des assemblées. ■ Encore un octroi, encore une charte octroyée! » s'écriait- 00 tout haut avec impatience. Il est pourtant de l'essence de l'autorité héréditaire d'avoir en soi le pouvoir constituant; mais on était républicain sans le savoir, et l'on attendait de l'Empire rétabli qu'il ne serait qu'une république déguisée. Les citoyens montrèrent peu d'empresse-
NAPOLÉON r^
ment à se rendre aux mairies pour confirmer de leurs votes le nouveau pacte constitutionnel. L'assemblée du Champ de Mai se tint le l«r juia pour la proclamation (le ce suffrage national ) on y remarqua plus de pompe que d'enthousiasme. Toutefois la députation des collèges électoraux prononça un fort beau discours, bien que les commissaires de l'adresse eussent tenté d'y introduire, au lieu du langage de la raison et du patriotisme , celui de la méfiance et d'une intempestive opposition. Les nouvelles chambres s'ouvrirent le 7 juin. Le 11 elles répondirent au discours d'ouverture de l'Empereur. La chambre des pairs dit que r les nouvelles institutions de la France garanti-ssaient à l'Europe que jamais le gouvernement français ne saurait être entraîné» par les séductions de la victoire, au delà des bornes de la prudence ». L'Empereur fit remarquer avec un sourire d'une tristesse amère que « l'entraînement de la prospérité n'était pas le danger qui menaçait le plus la France ». La chambredes représentants, plus agressive encore, parla de son intention de refaire la nouvelle constitution, parce qu'elle procédait de l'Empereur et non d'elle même; elle demanda « à travailler sans relâche au pacte dont le perfectionnement devait cimenter encore l'union du peuple et du trône », Napoléon rappela à ces politiques aveugles et fourvoyés n l'exemple du Bas-Empire, qui, pressé de toutes parts par les barbares, se rendit la risée de la postérité en s'occupant de discussions abstraites au moment où le l)élier ennemi brisait les portes de la ville ». Les députés à qui s'adressaient ces paroles n*en furent qu'olTensés; ils le furent surtout de ce que l'Empereur, dans sa réponse , s'était lui-môme appelé le premier représentant du peuple. Napoléon avait vainement entrepris de ramener les esprits égarés ; ce qu'il essaya surtout avec un des chefs du parti libéral, B(?niamin Constant, qu'il avait fait venir aux Tuileries dès le mois de mars; il ne réussit qu'à étonner, éblouir ce personnage et à le gagner pour quelques jours à sa canne (t). On assure quo Napoléon eut aussi une conversation avec les chefs du parti révolutionnaire, conversation dont quelques mots seulement, assez suspects, ont été conservés. Avec Benjamin Constant Napoléon avait été ingénieux, spirituel, plein d'idées imprévues, et il s'était plu à ravir son interlocuteur par sa raison supérieure , par les aspects inattendus sous lesquels il se montrait à lui ; avec les révolutionnaires il eut l'indignation d'un grand complice méconnu et la majesté sombre d*un m 'Itre outragé. « Comme des hommes prêts à mourir, dit-il , nous n'avons rien à nous déguiser. Si je tombe , les patriotes tomberont avec moi. Voua joueriez mal votre jeu si vous me trahissiez. Après moi, vous tous, révolution- Ci) L«t parole* étranges et magntflqnes de Napoléoa à Benlaniln LonsUnt ont élt rapportées par ce pubUcUte dans on ouvrage qui a para en 1819 sons ee tUre : Mémoiret sur 1er Cent Jours, par Benjamin ConstaniU
naires, vous serez perdus. Je suis votre dernier dictateur. Méditez sur cela. »
Dans sa conversatioa avec Benjamin Constant, rVapoiéon avait dit en parlant des institutions libérales : a Ce n*est que la minorité qui les veut, ne vous y trompez pas. Le peuple, ou si vous Faimez mieux, la multitude ne veut que mot... • On ne pouvait pas constater avec plus de vérité l'état des choses. L'Empire se trouvait dans cette position étrange d'avoir à sa portée une force immense, l'adhésion populaire; mais pour mettre cette Torce en mouvement il n'avait que des intermédiaires suspects au peuple et rebelles à luiroôine ; il succombait à une grave erreur de sa politique : certes, il n'avait jamais méconnu l'importance des classes moyennes; il n'avait jamais cru pouvoir s'en passer; mais il avait cru |)Ottvoir les constituer, ou les remplacer artificiellement par ses Tonctionnaires , par ses collèges électoraux, par sa Légion d'honneur, par sa noblesse nouvelle , par les groupes divers de ses dotataires; en attendant, il avait privé les classes moyennes de la liberté, du èeu\ apprentissage qui put les former à la vie politique; en 1815 il dut subir les fatales conséquences de ce système : il se trouva en présence de beaucoup de méfiances, de beaucoup de rancunes, d'intraitables préventions et surtout d'une inexpérience générale qui ne permettait à personne de s'élever au-dessus de .ses ressentiments particuliers. Ce ne fut pas a'ors le patriotisme qui manqua à la bourgeoU^ie : ce fut l'intelligence de ce que le patriotisme commandait dans un suprême péril national.
Un moment il parut que Na|K)léon eût pu dominer et entraîner toutes ces résistances. Le 24 mai, la cour des Tuileries s'emplit d'une foule d'hommes, la plupart sans armes et en tiabits de travail : c'étaient les fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceau; on n'en avait laissé entrer qu^une partie, 12,000 à peu près. Ils venaient demander des armes d.ins un digne et mâle langage, des armes |>our eux et pour les autres fédérés qui se levaient dans la Bretagne, la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne, le Lyonnais, ailleurs encore dans toute la France. Napoléon répondit, comme ii le savait faire, à la liaran}(uede la députation ; l'offre du patriotisme populaire fut acceptée, et des arman furent promises. Mais dès le début l'admini-stration prit de telles mesures, que l'enthousiasme des fédérés tomba. La fédération, |)ourtant, avait déjà fait ses preuves. Elle avait été |M)ur la révolution, à ses premiers jours, une force cl non l'anarchie; elle eût pu sauver l'Empire en I8^b. Or, il est certain, à la manière dont ce mouvement fut en quelque sorte éconduit, que Naftoléon n'en voulut pas. Pourquoi ? On ne peut répondre à cette question que par une conjecture. Napoléon, dans sa route de Cannes à Paris, avait entendu sur son passage des cris sinistres : « A bas les prêtres! à bas les nobles! » 11 y avait lieu -de craindre que déjà le mouvement des fédé-
rations n'eût été gagné par ces entralneroeoU qui sont tes méprises et les défaillance», toajours possibles, des masses populaires. U^ nie de Napoléon avait eu pour mission de coidprimer ces passions aati-soeiales, de les reoKner à Tordre, et non pas de leur donner des armes contre la civilisation ; de là TarNIt m par lui à TorganHation des fédérations populaires tout d'abord encouragées. La chute dm trOne était préférable pour Napoléon à la chote et à la décomposition de la société modene. Cest à cette décision sans doute qu'il faot rapporter ces mots dits par lui à Benjamin Coostant : « Je n'ai qu'à faire un signe, ou ploiiit a détourner les yeux, les nobles seront mas$a(Tft dans toutes tes provinces... Mais je neveox paii être le roi d'une Jacquerie ».
63. Na(K)léon demanda le salut de la France i une rapide reconstitution de son année. L'étit dans lequel étaient tomltées les forces militaires est à peine croyable. En voici un aperçu, lofanterie, efTectif 9 j,000 hommes ; disponibles, mleraent 66 à 70,000. Cavalerie, efTectif 2j,000 liommes et 1 6,000 chevaux ; disponibles, seulement 11,000 cavaliers montés. Personnel d'artillerie, du génie, des équipages, à peu pië^des cadres seulement. Des pièces d'artillerie en nsm grand nombre, quelles que fussent les quantités qui en avaient été livrées aux étrangers; mais peu ou point de munitions de guerre , d'objets d'équipement, de fusils surtout. Les places fortes désemparées ; les côtes sans défense , les escadres désarmées, les équipages de marine cuo gédiés, ainsi l'avait voulu l'Angleterre; b France en était réduite à faire garder ses ports par la troupe de ligne. En moins de trois rooi$, du 20 niars au t'' juin, Napoléon avait aiosi relevé l'état militaire : infanterie et cavalerie, 214.000 hommes et 64,000 chevaux ; 2U0 bataillons de garde nationale mobilisés, 112,000 hommes; marins enrégimentés, canonniers tle marine, gardes-côtes, 44,000 hommes; geodarmerie, 12,000 hommes; vétérans employai la sûreté intérieure, 10,000; anciens militaires apf)elés à la défense des places , 32,000 Toutes ces forces étaient disponibles au i" juin. Il ? avait en outre en armement dans les députa 146,000 hommes de troupes diverses. Ce total de 570,600 hommes devait être porté à la fm de juin à 750,000 hommes et à la lin de juillet à 900,000. Pour les munitions de guerre, les objets d'équipement, les fusils surtout qui manquaient, Napoléon avait fait partout établir des ateliers; on lui rendait compte chaque jour du travail de ces manufactures. Tout était payé comptant ou par avance. Bn 1792 et 1793 on était parveooi fabriquer 1,000 fusils par jour. En 1815, dès i^ mois lie mai, on en fabriquait 1,500 par Jour, en juin 3,000 ; en juillet on devait en fabriquer 4,000 par jour. Les places fortes ainsi que les côtes avaieut été réarmées ; les défilés Aoâ Yos»^ et de ta Lorraine retranché.^; Paris, Lyon, ctc,
garnis de munitions, coaverls d'ouvrages de campagne, pourvu» d'une nombreuse garde nationatc, de compagnies de canonniers , de bataillons de tirailleurs. Partout une force de résistance; partout, sous les noms les plus divers, des tioupes de partisans appropriées à la nature et au génie de chaque lieu. La France se hérissait de défenseurs.
Il n'en fallait pas moins pour résister à la monstrueuse coalition qui, déjà de toutes parts, s'ébranlait contre un seul pays.
6). A la nouvelle de l'évasion de Tlle d'Elbe, la commotion, la stupeur, l'effroi, avaient été immenses et profonds en Europe. Mais au congrès lie Vienne, où cette nouvelle arriva le 7 mars, il 7 âTait un liomme dont la claire et ferme raison ne se trompait pas sur les difficultés presque insurmontables de l'entrepnse tentée par Napoléon. Talleyrand rassura ses collègues et lear communiqua son Intrépide résolution. La paix seale pouvait permettre à Napoléon de reprendre u force : il ne fallait point lui laisser de répit. Parmi les princes coalisés, il y en avait que le aécontentement des partai^es faits, et d'autres motifs, pouvaient détacher de l'alliance et ramener à Napoléon : il fallait sans tarder lier àf nouveau tous ces princes et les engager tous ensemble dans la guerre. Dès le 13 mars, le coQgrès de Vienne faisait nne déclaration qui mettait Napoléon hors la loi (1). Cette mesure, qu'on dirait empruntée aux temps barbares, rendait d'avance nul et non avenu tout traité, tout arrangement. La déclaration se terminait par la promesse faite en commun de recourir de Boufean aux armes contre « Pennemi et le pertuj-b«iteur du repos du monde.»
En conséquence, le ib mars était signé à Vienne le traité offensif et défensif par lequel les quatre grandes puissances s'obligeaient à reprendre immédiatement les armes et à ne les poser que d'un commun accord et seulement quand Napoléon serait mis lM>rs d'état d'exciter fflcore des troubles. Toutes les puissances signataires de la déclaration du 13 mars adhérèrent successivement à cette nouvelle coalition, la Soède exceptée. La Russie offrit pour la prochaine campagne 300,000 hommes; la Prusse, 200,000; l'Autriche, 150,000, plus une seconde armée pour opérer en Italie ; l'Angleterre, 80,000 Iximmes; la Bavière, 00,000; le Wurtemberg, 40,000; le grand-duché de Bade et la
(11 Dam eette déetantlon on trmve ridée llie de Talkfnuâ, é ce mainrat, de Mpprtaier NapoMoa poar coucJier toutes les difficultés. On y remarque un visible eacoaragenieat à IV^sassInat : ■ En rompant ta convenue qui raveit établi à Ptle iTElhe, Bonaparte détruit u •»< tUre léçmi amqw9l tn» exiUenee se trouwUt mack4e... Il s'est privé Inl-Sméme de la protection des «U .^ Il s'est placé hon des relaUoos civile» et sociales... MW»l et perterbateur du nifinde. Il f «jf tivré à la *<Micte fmbti^iu.^ m Ob ae pouvait pas dire plus claire- »«nt qoe Napoléon était mta hors de la souveraineté, »rt de rbumanUé même, et qu'U éUit lldlc et mér*t«re de te incr.
Hesse-Darmstadf, 28,000 ; TEspagne, 36,000; le Portugal, 20,000; la Hollande, 16,000; la Saie, 14,000; total, 943 000 hommes. Des ordres furent expédiés pour que ce qu'il y avait de disponible de cette masse d'hommes se dirigeât sur la France , et que le reste s^apprètAt k suivre. Le 31 mars, le plan de la coalition était arrêté : sur le haut Rhin , une armée de 338»000 Autrichiens, Bavarois, etc., sous le commandement du prince de Schwarxent)erg ; sur le bas Rhin, une armée de 153,000 Pnissieos, oommandés par Blùcher, en outre une armée de 150,000 Anglais, Hanovriens, Hollandais, etc., sous le eoromandement de Wellington. Les Russes devaient suivre et appuyer l'armée prussienne.
65. Napoléon essaya de traiter, sansespon- d*y réussir et seulement dans Tintention de laisser voir à l'opinion publique de quel c6lé se trouvaient réellement les agresseurs.
Le 4 avril, il notifia aux cours étrangères son nouvel avènement au trOne de France; cette notification, faite avec habileté et grandeur* était à la fois une justification de l'événement accompli, une démonstration de la nécessité de l'Empire pour la sûreté même de l*Ëurope, enfin une protestation de la volonté de l'Empereur de ne plus ambitionner d'autre gloire que celle de la paix.
Le 5 avril» le Moniteur publiait, 1* des observations sur la déclaration du 13 mars ; 2* un rapport d'une commission du conseil d'État sur le même sujet, contenant une exposition des causes qui avaient déterminé le retour de l'Ile d'Elbe; 3* enfin un rapport du ministre des affaires étrangères encore sur la déclaration du 13 mars et sur les questions de droit national que cet acte soulevait.
Ces publications , ces appels au jugement des peuples ne pouvaient être que des préludes de guerre et rendaient vaines les négociations. Cependant des négociations s'engagèrent, du moins de la part de la France. Les agents français à Tétranger reçurent ordre de développer cetlième, à savoir que « le rétablissement des Bourbons ne pouvait manquer de donner lieu à des réactions ayant pour résultat Muévitabie d'amener des révolutions nouvelles et de faToriser par toute l'Europe les tendances au répnblicanistne et aui boeleversements (1) ». On ne s'en tint pas an langage de la raison; on s'adressa aux passions secrètes <\es princes, et il ne parait pas que, dans cette voie, on ait reculé devant les procédés les moins scrupuleux, ainsi qu'on en peut ju«;er par le trait suivant que l'on regrette d'avoir à rapporter : des papiers que Louis XVI II avait laissés lors de sa fuite précipitée des Tuileries furent remis à un ministre russe; c'était un traité secret d'allianee contre la Prusse et la Russie conclu le 3 janvier 1815 entre la France,
(1) M. Bignon, Histoire dé la France sùut Napoléon, tome XIV, p. 177.
l'Autriche et TAngleterre; plus des lettres de Talleyrand an roi pendant le congrès, lettres où le spirituel et caustique diplomate écnTant à on souverain de son humeur s'était complu 5 tout raconter, les choses publiques et des galanteries privées, avec la verve de sa critique malicieuse (1). On ne sait ce qui serait résulté de ces révélations, si elles étaient arrivées à temps aux intéressés. Elles furent probablement retenues par quelques-uns de ces ministres, ennemis implacables de Napoléon, qui gouvernaient alors les rois absolus de la coalition. Les négociations n'aboutirent nulle part C'est ce dont rendit compte le ministre des afTaires étrangères dans un rapport qui fut publié au dernier moment dans le Moniteur du 16 juin. Mais l'on doit rappeler ici l'événement qui frappa le plus d'impuissance les efTorts de la diplomatie française.
Murât avait gravement contribué aux désastres de i8l4 par son alliance avec les ennemis de l'Empereur; en 1815 il fut pour la France une cause non moins fatale de revers , par son ardeur intempestive à prendre les armes contre rAutriche.
En quittant l'Ile d'Elbe , Napoléon avait renvoyé à Murât le chevalier Colonna, chargé de lui dire : l'^que l'Empereur revenait en France, résolu à maintenir le traité de Paris du 30 mai 1814 ; 2^ qu'il désirait que Murât flt connaître à Vienne cette pacifique résolution, impliquant formellement la renonciation par Napoléon à toute prétention sur l'Italie. Le chevalier Colonna devait insister de plus pour bien recommander à Murât de ne pas se presser d'agir quoi qu'il arrivât, et surtout de «s'abstenir de toute hostilité envers le 8aint-si(>ge. L'Empereur changeait de politique envers Rome; il était décidé à se réconcilier avec le pape, à qui il allait envoyer un ambassadeur, son oncle le cardinal Fesch(2).
Des lettres postérieures, écrites de Paris à Murât, vinrent confirmer ces intentions de l'Empereur.
Mais déjà il était trop tard. Murât ne s'appartenait plus. Ce prince savait, d'une part, que la coalition avait résolu de le détrôner; il pressentait, d'autre part, qu'il pourrait être sacrifié à quelque combinaison de l'Empereur pour faire la paix avec l'Autriclie; il craignait que, si l'Italie était reprise par la France, le prince Eugène, resté fidèle, ne lui Tût préréré; il comptait ausM qu*il serait victorieux, qu'il pourrait venir au secours de son beau-frère et de la France, et par là réparer les fautes passées. Poussé par tous ces sentiments à la fois, obsédé d'ailleurs par les sociétés secrètes dont il s'était cru faire le chef. Murât, dès qu'il avait eu vent du*départ de l'Ile d'Elbe , avant même qu'il eût reçu le message porté par le chevalier Colonna, s'était hâté d'envoyer à Vienne une note pour signifier son intcn-
(1) M. Bignon, t. X(V, p. rrs.
' (t) M. BIgnuo, t. XIV, p. M9.
tion de reprendre la ligne de position qu'il oceepait sur le Pô dans la campagne précédente. Cette note, qui était une déclaration de guerre, tomba à Vienne , le 8 mars , le lendemain du jour qu'on y apprenait, par un avis du grand-duc de Toscane, que Napoléon venait de s'échapper de l'iîe d'Elbe.
Plus de doute : Napoléon et son beau-frère s'eotendaient; le premier acte de Napoléon en n^gnant le continent était de provoquer toute l'Europe, et cela par une déclaration de ^erre faite à l'Autriche, la seule puissance qu'il eût intérêt à ménager, la seule qu'il eût quelque espoir de détacher de la coalition. Le fugitif de Hle d'Elbe avait perdu le sens 1
Cependant Murât faisait suivre de près les nwnaces et la guerre. Dès le 12 mars, il se jetait es avant, culbutait tout d'abord l'État pontifical qu'on lui avait recommandé de ne pas iiquiéter, mettait en fuite le pape au milieu des cérémonies de la semaine sainte, circonstaiioe qui fut remarquée, et venait chercher les Anirichiens sur le Pô. Or, toute cette agression ttùi imputée à Napoléon; Murât n'était, disait-co, que son lieutenant; dès f^on apparition sur le couinent. Napoléon revenait à ses fureurs contre le chef de l'Eglise catholique I
On sait le sort qui attendait Murât. Après nae courte campagne commencée avec quelque éclat et terminée misérablement, ce malheurent prince rentra presque seul à Naples, dans la vuxi du 19 au 20 mai, disant à sa femme : « Madame, je n'ai pas pu mourir ». Le lendemain, il fo}a!t encore , laissant derrière lui son royaume an prince royal de Sicile, depuis Ferdinand iV,que ramenaient les Autricliiens victorieux.
Dans des notes fournies au ministre des affaires étrangères pour son rapport du 7 juin, poblié au Moniteur du 16, notes dictées par Napoléon ou écrites de sa main, on lit au sujet des événements de Naples : « Insister pour dire qu'il (l'Empereur) n'est pour rien dans ce q*ji a été fait (1) ». 11 était trop tard pour dissiper les préventions de l'Europe. Personne ne doutait que Murât n'eût agi d'après l'inspiration et l'onlre de Napoléon.
Le vertige régnait. Napoléon voulait conjurer les tempêtes que son génie prévoyait dans bb prochain avenir ; mais les rois ne voulaient pas être sauvés par lui. Il avait compris la nécessité de rendre au peuple la liberté ; mais la libellé .<>« révoltait contre son tardif initiateur. Il n'y avait de sagace que l'instinct des révolutionnaires; ceux-ci pressentaient sûrement que le fondateur de la révolution de 89 ne serait pas l'homme d'une révolution nouvelle et qu'il ne se prêterait pas à ee que lui-même appelait delà Us réclamaliont vagues, absolues^ immodérées. Pour ceux qui tendaient à remanier l'ordre social. Napoléon était un obstacle, le seul qolb
(DM. RIgaoo. t. XI y, p. SIS.
NAPOLÉON r^
eosseol à redouter. Les révolattonnaires comme Its coDserYateors, les absolatistes comme les lib^ranx, tous poussés par les mobiles les plus divers, aspiraient également à une catastrophe.
66. La France, bien que surprise dans un désarroi sans nom» avait pu subvenir en moins de trois mois à la levée d'une force militaire snfflsante poor résister à toute TEurope. Mais cette armée reformée à la liAte manquait de cohésion; les soldats méprisaient la plupart de leurs chefs qoe chacun avait vu passer, de défection en dé- (ectioQ, de P£mpire à la royauté et de la royauté ài'£mpire; on se souvenait des trahisons de 1814; on se croyait encore enveloppé de trahisons; â'aiUenrs l'esprit de dénigrement, d'opposition et de révolte était dans les nouveaux régiments comme dans le reste de la France. Pour maintenir cette armée, ou mieux pour lui donner ce qu'elle n'avait pas, de l'union, de la discipline, de la confiance en elle même, une série continue de snccès était indispensable ; un seul échec, surlenant au début, devait la décomposer et la disperser.
Les opérations militaires commencèrent avec la Kûreté habituelle au vainqueur de tant d'autres coalitions. Déjà 120,000 hommes et 350 bouches à feu étaient arrivés, le 14 juin, sur la Sambre, «ans être attendus, près des armées de Wellington et de Bliicher. Ces deux armées ennemies faisaient le double de l'armée française ; toutefois atlaqaées avant d'avoir pu se joindre, elles allaient être séparées l'une de Tautre, puis battues tour à loor, suivant une tactique dont Napoléon avait souvent fait usage. Mais la veille, pendant la noit, un général chef d'état-major s'échappa de Tarmée française et porta à l'ennemi le plan de cette opération. Un autre général, dont rimpétoosité avait été jusque-là irrésistible, manqua à occuper une iwsition, celle des Quatre-Brafi, nécessaire ponr écraser l'année proiisienne et empêcher la jonction des deux armées de Wellington et de Blûcher. La bataille de Ligoy, chèrement gagnée (15-16 juin), ne décida rien. Quant à ce qui se passa le surlendemain 18, dans cette mêlée du Mont- Saint- Jean ou de Waterloo, nul ne peut le dire, nul ne le sait; il y a ea des démentis pour toutes les accusations, des réfutations pour toutes les apologies; tout est coDlesté, rien n'est prouvé ; les juges compétents ne s'accordent pas et discutent encore. La victoire était assurée, dit-on, lorsqu'il survint on corps prussien que l'oncroyai'. être un corps français, et tout fut remis en question. •< Jouri)<^ incompréhensible, disait Napoléon à Sainte- Hélène, concours de fatalités inouïes!... Et pourtant toat ce qui tenait à l'habileté avait été accompli... Tout n'a manqué que quand tout avait réu>si.... Singulière campagne! reprenail-il, dans moins d'une semaine, j'ai vu trois rois échapper de mes mains le triomphe â^uré de la France.... Sans la désertion d'un traître, j'anéantissais les ennemis en ouvrant la
campagne (le départ de Bourmont). Je les écrasais à Ligny, si ma gauche eût fait son devoir (siPtey avait occupé les Quatre-Bras), Je les écrasais encore à Waterloo, si ma droite ne m'eût pas manqué ( inertie de Grouchy laissant passer les Prussiens et ne se repliant pas sur l'armée française),,. » Jamais le soldat français n'avait été plus brave ; mais il se méfiait de tous ses diefs, hormis un seul. «Tout mouvement qu'il ne comprenait pas, l'inquiétait; ilie croyait trahi. Au moment où tes premiers coups de canon se tiraient près de Saint-Amand, on vieux caporal s'approcha de l'Empereur : — « Sire, méiîez-vous du maréchal Soult; soyez certain qu'il nous trahit..* » — Au milieu de la bataille, un officier fit le rapport au maréchal Soult que le général Vandamme était passé à l'ennemi, que ses soldats demandaient à grands cris qu'on en informât l'Empereur (il n'en était rien). Sur la fin de la intaille, un dragon, le sabre tout dégouttant de sang, accourut criant : « Sire, venez vite à la division ; le général Dhénin harangue les dragons pour passer à l'ennemi. — L*as-to entendu ?~ Non, Sire ; mais un oificier qui vous cherche l'a vu et m'a chargé devons le dire. » Pendant ce temps, le brave général Dhénin repoussait une charge ennemie tout en recevant un boulet qui lui emportait une cuisse (1).
11 est certain que plusieurs soldats furent vus se tuant entre eux pour ne pas survivre à la défaite de la France (2). Napoléon céda luimême à ce désespoir. 11 chercha la mort au plus épais du carnage; mais la mort ne voulut pas encore de lui.
67. Le 19 juin, à Philippeville, Napoléon prenait des mesures poor rallier à Laon les débris de l'armée. A Laon, il eût dû rester là où étaient pour lui la sûreté, pour la France Taction nécessaire, à la tête de l'armée ; mais trompé par une lettre qu'il avait reçue du pré>ident de la chambre des représentants, Napoléon se laissa entraîner à Paris dans les misérables querelles d'un parlement déjà révolté contre sa défaite. Il arriva à Paris le 20 juin. Il n'osa i>as aller occuper le siège de la puissance souveraine, les Tuileries; il se rendit au petit palais de l'Élysée- Bourbon. « Vont-ils me déclarer la guerre à présent ? » dit-il à quelques intimes, en pariant des libéraux des deux chambres. — « Ils vont parler d'économiser l'eau et les pompes quand la maison est en feu, » lui fut-il répondu. Et l'on ajouta quelques mots sut la nécessité d'un coup d'État, de la dictature. Napoléon reprit d'une voix altérée : « J*ai commencé la monarchie constitutionnelle; convoquez les ministres. »
Alors s'ouvrit une seconde et dernière campagne de Waterloo où les ennemis se nommaient, non plus Wellington et Blûcher, mais Lafayette,
(1) Observations sur la campagne de Waterloo, (s) Fleury-chsboulon, Mémoires sur ISlB, t. Il, p. 186
NAPOLÉON ï«'
Lanjuînaîs, FoucUé, Manuel, Jay, Lacoste, et quelques autres que Ton pourrait encore citer. A ces révolutionnaires, à ces républicains en qui le patriotisme parlait moins haut que l'esprit de secte, se joignaient des partisans du doc d*Orléans, des royalistes en grand nombre, enfin des hommes excités par un désir personnel de vengeance. Au reste , ce qui poussa toutes ces hostilités diverses à se coaliser pour renverser Napoléon dans un moment où seul il pouvait encore défendre rindépendancp nationale, ce fut la crainte que l'on eut de le voir s'emparer de la dictature, comme le bruit en courait. Les chambres congédiées, plus de liberté, encore le despotisme, encore le r^e des militaires, des courtisans, des hommes de police, plu» d'avenues pour les nobles ambitions 1 Quelques-uns craignaient aussi pour eux l'exil , la confiscation , les prisons d'État. Il n'y avait que rhumiliation et l'asservissement de la France que l'on ne craignait pas. A ceux qui exprimaient des doutes à cet égard, on répondait que l'Empereur était seul l'obstacle à la paix et que. Napoléon écarté, tout s'arrangerait. On oubliait l'abus que l'Europe avait déjà fait de sa victoire en 1814 dès qu'elle avait cessé de redouter la présence de l'Empereur.
Le conseil des ministres délibérait encore auprès de Napoléon, lorsqu'on reçut à l'Elysée un message de la chambre des représentants convoquée à la hâte : la chambre signifiait à l'Empereur qu'elle venait de se déclarer en permanence pour prévenir sa dissolution; les ministres étaient sommés de comparaître devant elle, pour donner des explications et recevoir des ordres. La chambre s'emparait du gouvernement (séance du 2t juin). Lucien se rendit à l'assemblée au nom de l'Empereur. A la vue de l'homme du 18 brumaire, on s'irrita beaucoup. Lucien fut menacé; l'Empereur, insulté. « Je ne vois qu'un homme entre la paix et nous », criait le républicain Lacoste; « qu'il parte, et la paix sera assurée. » Lafayette demanda compte de trois millions de Français sacrifié» à l'ambition de Napoléon. « Nous avons assez fait pour lui, ajoutait-il, maintenant notre devoir est de sauver la patrie. » C'étaient là les sophismes de la peur et de l'esprit de parti. De tous cdtés on entendait ces cris : « Qu'il abdique, ou nous le déposons. »
L'assemblée se sépara à huit heures du soir, en nommant une commission à laquelle devaient s'adjoindre d'autres commissaires de la chambre des pairs, le tout pour examiner Télat des choses et proposer des mesures en conséquence. On voulut bien admettre dans cette réunion cinq ministres de l'Empereur.
Le lendemain, 22 juin, les commissaires, à la majorité de 16 voix contre 5, proposaient, cofnme moyen de salut, de remettre aux deux chambres tout le gouvernement. Pour ménager le peuple , on déguisait cette usurpation sous des formes diverses : il s'agissait de négocier
directement la paix, de préparer la défenie ntionaie, de lever des tronpee, etc.
Cependant ta chambre des représentants, tffrayée des nouvelles qui lui arrivaient de TinDée oii rEmperetjr était incessamment invoqué, lentait de plus en pins que Napoléon pouvait reprendre son autorité; c'était le seul péril qu'elle redoutât. Une motion sortit des eondliabules des meneurs ; elle circula de banc en banc ; elle m trouva tumultueusement accueillie avant mtoe qu'elle fût faite. C'était une demanded'abdicatkn. R Qu'il abdique ! — Nous attendons nne beore. — Une heure et pas darantage. » — « Si dm une heure il n'a pas abdiqué, ajoutait Laliyette, je propose la déchéance. »
La députation chargée de cette demande arrin à i*£lysée où l'on s'entretenait toujours autov de l'Empereur de la nécessité de s'emparer <ie la dictature, vain munnure dont l'éclio porlé au dehors poussait lea partis an forieox çt roxysme de la peur.
Napoléon, resté seul avec quelques ami*, didi la déclaration suivante :
« Français,
c En commençant la guerre pour soateolr Tiodépendance nationale, Je comptais sur la réoiuoD de tous les efforts, de toutes les volontés, et sur ^ concours de toutes les autorités nationales. J'^tas fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé la dédarattons des puissances contre moi.
t Les circonstanoM me paraÎMent diaoï^éei. U m'offre en sacrifice à la baioe des ennemis de b France. Puissent-ils être sincères et n'en fooloir réellement qu'à ma personue! Ma vie polititjoe est terminée. Je proclame mon fil\ sous le titre de 7(3poléon II, empereur des Français. Les minislro actuels formeront provisoirement le conseil du .Qoo* vernement. L'intérêt que Je porte à mon fils m'engage à inviter les diambres à organiser sa» dd:i la régence par une loL
c Unissez-vous tons pour le aalnt public et pour rester une nation indépendante. >
KAPOLÉ05.
Palais de l'Elysée Bourbon, le 99 Juin UIK.
Les deux chambres, en recevant, le 23 j^ vers le milieu du jour, l'abdication de rEmprrcur, manifestèrent une approbation hypocntf. Il fallait épargner le sentiment populaire inqniH. irrité, paraître louer l'Empereur quand on venait de Voutrager, et faire dire dans le public : ^^^ est sauvé, quand tout était perdu. Les 86$<^' blées proclamèrent même, le 23 juin, Napoléon 11 empereur des Français, mais tout en prenait des mesures qui annulaient en fait cette recoDnaissance du nouveau souverain.
Nous n'avons pas à nous occuper de la soit^ des événeuMuts qui ne sont plus l'histoire de Napoléon. Tous les partis s'étaient coalisés pour abattre l'Empereur vaincu. L'obstacle coramuo écarté, ils se prédpitèrent dans les diversité et les contrariétés de leurs intiigues, ceuxo pour la république, ceux-là pour un d'Orléans, plusieurs [)Our une extension, quoi qu'il arrir^r
da pouTotr parlemeataire, le plas graBd nombre poar les Bourbons. Mais les hommes qui eomp- Uient avec les étrangers et la Toree de leurs armes Turent seuls à n'être pas trompés. Les réToIntionnaires jouèrent encore un rOle sinistre autour des Bourbons. En 1814, la France avait perdu sa grandeur politique. En 1815, après les Cent-Jours, elle perdit quelque chose de plus. Il y a eu en vain, josquld, des gouvernements sages, habiles, soigneux du bien public et même glorieux : ce qui fut fait alors pèse encore sur h France et, ponr mienx dire, sur toute l'Eu- F&pe;cary s'il manque toi^onrs à l'Europe des garanties d'indépendance, de liberté, de progrès pacifique et régulier, c'est que la France ne s'est pas eooon relevée de ses déchéances de 1815.
SAINTE-HâLÊRB.
(35jain 1815— 5 mai 1821.)
(!t. Ifapoléan d Ut tuamtOÊim, — H éemandt deùmhattn emnemi ctmmB êimpU minéral. — Il est dirigé iur RœbeforL — PropoêUUnu qui M iont fatteê pour le transporter «n Amérique en trompant ta surreUlmnee dm Fe$eadre mnglaU». — Ifap^tâmn se eonju au prince répent 4? Angleterre. - U gouvernement anglais décide qvfU sera traité commm privmnier de guerre^ et déporté à Sainte' Hélène, ^ ff. Arrivée é SmitOê-BéUne, — Jspeet et eUwuU de cette île. - iMmgwood. — Occupations de Napoléon. - Ses dictées. — Gines^ rigueurs» persécutions. — iindsoa Lowe. — Les commis*aires de la sainte alnaneê. - ArjwMoii de Santtnit de Las Cases, d^O* Meara. — i^fet proéhiU m Europe par les révéla- Uons du supplice de SeOnte-Héline, — Jgonie et mort de Napoléon. — Ses restes sont transportés en France.
68. — Cependant la nouvelle de Tabdication s'était répandue dans Paris. Des gens du peuple, toujours plus nombreux, s'ameutaient autour des grilles de l^lysée-Bourbon. Le 24 juin, les démonstrations populaires étaient devenues tout à fait menaçantes. On demandait l'Empereur, on criait : A bas les traitrest Le gouvernement provisoire, inquiet, exigea que Napoléon quittât Paris. On eut recours à un subterfuge pour le faire partir. Des voitures s'avancèrent à la porte prindpale du palais sur la rue du faubourg Saint- Honoré. La foule s'y porta. On attendait l'Empereur; on parlait de l'enlever. Pendant ce temps oae autre voiture stationnait, inaperçue, devant l'avenue Marbeuf , et Napoléon y montait. Le 25, il était à la Malmaison auprès de la reine Hortense et de ses deox enfants (1). Le inéme jour, 2ô ioin, Napoléon avait fait de nouveau ses adieux à l'armée, par une proclamation écrite; mais le gouvernement provisoire, qui craignait le peuple, f^raignait encore plus Varmée; il arrêta cette proclamation et ne la laissa pa.s publier.
Grand était reml)arras des politiques insensés Muif sans trop savoir les difficultés de leur attentat , avaient entrepris de dérober à la France Vunique dynastie qui fût encore possible dans l'état des choses et des esprits ! Ils voulaient éloigner
(I) MoQtholon, RéciU de la captivité de rSmpereur Aapotton.etc, i toI. In r ; PtrU, \WJ (lome I*', p.S*).
immédiatement nsmpenenr ; ils n'osaient pas le contraindre à partir ; nn acte apparent de violacé eAt peut-être provoqué une explosion de ces sentiments populàtrea qu'ils redoutaient et avec lesquels ils rusaient. Mais TEmpereur, à qui ces hésitations et eet effroi rendaient de secrètes espérances , cédait mal aux instances qui lui étaient bites ; il ne précipitait pas, comme on le désirait, ses préparatifs de départ; il semblait attendre un retour des partis, de meUlenres inspirations dan» les assemMées, «ne inspiratioo sortant tout à coup de rextrémîté du péril national.
Les -Autrichiens franchissaient le Rhin et le» Alpes. L'armée de Wellington occupait Cambrai, Péronne et, dépassant déjà Roye, poursuivait sa marche sor Paris. L'armée de Blticher, pins rapide encore, était arrivée, le 28 juin, à Senlis. Le 29, on apprît que ses coureurs se montraient à AubervilHers, à Samt-€ermain. Les corps de de l'armée française, ralliés mais sans direction, battaient en retraite et ne s'opposaient pas à ces progrès menaçants.
Napoléon écrivit à Paris pour demander son épée de général, le droit de combattre encore l'ennemi, puis l'exil. " Il nous prend donc ponr des imbédies >, répcmdit Fonché en recevant l'héroïque message. Camot proposa en vain d'accepter l'oflre de l'Empereur et de le remettre comme général à la tète de l'armée ; il fut décidé par In commission de gouvernement que Napoléon partirait, sans plus de délai, de la Malmaison poor Rochefort oh deux frégates l'attendaimt, prêtes à l'emporter en Amérique.
Depuis le 25 juin , Napoléon était sous la garde d'on membre de la chambre des représentants, le général Becker. Le gouvernement provisoire, en faisant ce choix , avait cm mettre la main sur un ennemi de l'Empereur; mais il s'était trompé; le général Becker, homme de cœur, n'avait trouvé dans sa mission de surveillant que l'obligation d'entourer de sécurité, de sympathie et de respect les derniers moments que l'Empereur devait encore passer sur la terre de France.
Le 29 jnin , à six heures du soir. Napoléon partit de la Màlmaison se dirigeant vers Rocliefort. 1! voyagea lentement à travers des populations étonnées, fortement émues, manifestant partout d'énergiques regrets. A Niort , on voulut l'enlever et le placer à la tête de troupes cantonnées dans le voisinage. A Rochefort, oit il arriva le 4 juillet. Napoléon trouva les deux frégates mises à sa disposition, la Saale et ia Méduse, Il aurait pu, dit-on, se rendre tout aussitôt à bord des navires et partir; il ne le fit pas ; le lendemain des bâtiments anglais qui tenaient la mer observaient de plus près les deux frégates avec des forces supérieures. On accusa tour à tour de ce contre-temps l'irrésolution de l'Empereur et un avis secret de Fouché au commandant de l'escadre britannique. Il fallait désormais tromper la surveillance ennemie, passer invisible à travers une croisière aux
aguets, se dérober aux poursuites. Napoléon tU alors venir À lui des dévouements empressés à lui offrir des moyens de salut. Un lieutenant do la marine impériale, nommé Bessba, se faisait fort, avec un petit navire marchand mooillé en rade, le brick danois la MagdeleinCf de transporter l'Empereur, seni de sa personne, à travera l'Aliantique. La proposition du lieutenant Besson fut, un moment, acceptée (1). Des aspirants de la marine impériale tenaient prête une chaloupe, avec laquelle ils étaient assurés de gagner les cdtes d'Espagne et du Portugal ; là on ne pouvait pas manquer de trouver d'autres amis, moins de surveillance, des ressources pour reprendre la route de TAmérique. A l'emboochure de la Gironde, il y avait une corvette, la Bayadère^ dont le commandant, le capitaine Baudin, tout son équipage consulté, promettait de traverser la croisière anglaise ou de périr. Un autre commandant, le capitaine Ponet, de la Méduse^ offrit, en son nom et au nom de son équipage, de surprendre, la nuit, le Bellérophon à l'ancre, de l'attaquer bord à bord , de s'attacher à ses flancs et d'arrêter au moins tous ses mouvements; la Méduse^ de 60 seulement, ne pouvait manquer d'être désemparée par le Bellérophon, qui était de 74 ; mais pendant la lutte, la Saale, profitant de la brise qui, tous les soirs, s'élevait de terre, pouvait passer avec l'Empereur sans avoir à craindre le reste de la croisière anglaise qui n'était pas en état de lui résister. Ce plan était fort praticable, et Napoléon en jugeait ainsi , lorsque le capitaine Philibert, de la Saale , qui avait le commandement de la station française, déclara qu'il le regardait comme un acte de rébellion et que, loin de s*y prêter, il s'y opposait. On soupçonna dans cette détermination inattendue du capitaine Philibert un ordre secret envoyé de Paris par Fouché (2). Un temps inappréciable avait été perdu. La mer semblait interdite. Louis XVIII rentrait en ce moment dans Paris. Joseph, venu à rile d'Aix pour faire ses adieux à l'Empereur, lui offrit de se livrer à sa place et sous son nom aux Anglais; des étrangers pouvaient se tromper à la ressemblance des deux frères. 11 y avait à Bordeaux un navire qui devait transporter Joseph ea Amérique; Napoléon pouvait se rendre à Bordeaux et prendre pour lui-même le navire, tout prêt, qui attendait Joseph. Napoléon ne voulut pas profiter de ce dévouement. Les gens du peuple avaient, eux aussi, leur moyen de salut qu'ils proposaient à l'Empereur; quand ils
(I) MootholoD rapporte to traité passé, le «Juillet, entre le lieutenant Resaon et le comte de Lêt Cases atlpqlanl pour une peraonne non nommée dans l'acte (iTéctts de la captivité, tome I*', p. 8S>SS).
(1) Dana ane dictée deliTapoléon au général Oourgaad, contenant le récit des événements du séjour de Rochefort et de nie d'Ali, on Ht ces mots : « Il Mt probable que cet oMeier (le capitaine Philibert) avait reçu des InstrncUons directes de Foocbé, qui déjà trahUsalt oavertement et voulait me livrer aux Bourbons... • Montbolon. Récits de tu eapUHfé, tome !•', p. loo. I
le voyaient passer, ils lui criaient : À Varmée dt la Loire l
Ayant ainsi hésité entre toutes les offres qui lui étaient faites. Napoléon se décida à écrire la lettre suivante :
An prince régent d'Angleterra.
Rochefort, «3 Juillet 1815.
« Altesse Royale, en butte aux factioas quiâivb sent mon pays et ï rinimitié des grandes puissane» de l'Europe, J*ai consommé ma carrière poliiiqoe, et Je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique ; Je me meu sous U protection de ses lois , que Je réclame de yoht Altesse Royale comme du plus piùssant , do pjj» coostantet du plus généreux de mes ennemie i
NapoUojl
Le général Goorgand fut chargé de porter cette lettre en Angleterre, et le comte de Las Cases d'en remettre nne copie au capitaine Maitland, du Bellérophon. Le capitaine .Maitiaod prit sur lui de recevoir Napoléon à son bord.
Le 15 juillet, Napoléon traversait une foule accourue pour le voir une dernière fois d qui éclatait en sanglots ; il quitUit Pile d'Aii sur k brick PÉpervier, le seul bâtiment français qui eût conservé le drapeau aux trois couleurs i et il montait à bord du Bellérophon, qui bientôt après levait Tancre et faisait voile vers l'Aogie' terre.
Aux lies d'Ouessant, dans la rade deTorbaj, où le Bellérophon s'arrêta le 24 juillet, on apprit que Gourgaud, porteur de la lettre au prince régent, y avait été retenu, et que la lettre seole avait continué sa route entre les maios d'os messager anglais; le capitaine Maitland reccrait en même temps Tordre de se rendre à Plymoatb. A Plymouth, où l'on jeta Tancre le 26, k Bellérophon se vit entouré de canots aimés qui Tattendaient. Toute communication avec la terre lui était interdite.
En recevant la lettre au prince régent, le gouvernement anglais n'avait ressenti qu'on embarras, et c'était de choisir entre les diverses manières qui s'offraient à lui d'abuser de la confiance de l'Empereur dans la générosité de la Grande-Bretagne. Le conseil privé fut conToqoé, et ce conseil, se référant & la déclaration de Viense du 13 mars 1815 qui metlait Napoléon hors la loi et hors l'humanité , eut beaucoup de peiiie à se décider entre les propositions suivantes qui forent soumises à ses délibérations : Une prisoo dans le château de Durbanton, une prison àm la tour de Londres ; la remise de Napoléon i Louis XVXII pour être procédé à un arrêt criminel, à une exécution capitale; la déporiatiooi Sainte-Hélène. L'opposition énergique du comte de Sussex fit ^eule écarter, dit-on, les résolutions les plus barbares (1). Ce fut la déportation à Sainte- Hélène qui prévalut.
La justice de l'histoire veut que l'on ne rende
(1) MontholoD, tome l^, p. los.
pas le goQTernemeDt anglais seul responsable de cette extrême déloyauté. A ce moment, l'opinion publique en Europe subissait d'étranges égarements ; elle ne voyait en Napoléon que le perturbateur de la paix des nations, Tenneroi oomman des peuples et des rois. En France, un des journaux les plus importants justifiait d*a- TiDce, dans un article, ia décision du conseil priré d'Angleterre qui devait livrer l'Empereur Napoléon à une cour martiale pour le faire condamner à mort (1). Blûcber avait hautement annoDcé rintention de faire fusiller Bonaparte dans le fossé de Vincennes où le duc d^Enghien était tombé, et, sur le refus du duc de WellingtoD de se prêter à cette exécution, il avait déclaré qo'il laissait à l'Angleterre la responsabilité de sa faiblesse (2). Un contemporain dont les passions si vives qu'elles fussent étaient d'ordinaire réglées par les habitudes d'une haute moralité, Joseph de Maistre, écrivait de Saint- Pétersboarg : « On parle diversement de la résolation prise par les souverains d'épargner la vie de Bonaparte. Prenons la chose par le t<Hi côté, et admirons la philosophique hoinanité ooi épargne ce féroce ennemi du genre homain. Avant le traité de Paris, je n'aurais pas voulu le juger, car il n'y avait point de loi , et celai qui condamne sans loi tue au lieu de faire mourir ; mais maintenant, où serait le doQte? Bonaparte est un révolté comme un autre; il est entré à main armée dans les États d'on prince légitime, reconnu par l'Europe cn« tière; c'est nn crimjnel de lèse-majesté, puremeotet simplement, et tout le reste de son dossier pourrait être examiné par occasion. L'idée mise en avant, surtout en Angleterre, de le bire juger par des députés de tous les souverains d'Europe, a quelque diose de séduisant ; ce serait le plus grand et le plus imposant des jogemeats qn^on eût jamais vus dans le monde; on pourrait y développer les plus beaux principes du droit des gens, et de quelque façon que la chose tourn&t, ce serait un grand monument dans l'histoire (3) ». Un autre écrivain, un moraliste protestant dont on a fait un des chefs de la nouvelle école libérale, Channiiig, a hésité à dire combien il trouvait juste et même insuffisant le châtiment infligé à Bonaparte (4).
(I) Monlbolon, tome !«', p. loi, clic le Journal de$ DebaU da SO lalllet ISIS.
(^Hadson Lowe, tome 1«, p. 1, de VUMoire de la tttfittcUédeyapoléon é Sainte-Hélène» etc., 4 vol. lo-8«; ^rti. 18IS. Mttdson Lowe ctte k Tapput de son aswrlton leiJfemojresdQ baroa de MUniing..- i
(S) Jowph de Matstre. Correspondance diplomatique, DiMStT, tome 11, p. «o-»!, lettre au comte de Front, ^ikat-rètentworr, 17 ]atiiet (S août } 18».
(l) • K regard des scrupules qu'un asaez grand nombre <i« personnes ont exprirnih tur le droit qu'on iTait de l'eiilCT. i SalQte-Hélène, nous noua bornerons é dire <i«« notre consdenr^ n'est pas encore ratfloée Jusqu'à cette cictsjdve déllcatesae..... Bien ne nous étonne plot dMi Bonaparte que Terrronterte arec laquelle il biTO- <iaa la protection du droit des gens. Qu'on homme qat •viU foolé aux pieds les loto des nations se soit ptocé •ou leur protection, que Toppressear du monde ait pa
NOtV. BIOGR. GéKtH» — T. XXWIl.
HAPOLÊON V' 448(1)
Le 31 juillet, un sous -secrétaire d'État, sir Henry Bunbury, vint signifier à Napoléon la décision prise à son égard par le gouvernement anglais. Cette signification lui fut faite par écrit sous forme d'une instruction adressée à l'amiral lord Keith, et dont copie devait être laissée au général Bonaparte.^
Napoléon protesta ainsi :
4 août 1813.
En mer. k bord du Bellérophon.
< Je proteste solennellement ici, à la face du ciel et des hommes , contre la violence qui m'est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant par la force de ma personne et de ma liberté. Je suis venu librement à bord du Bellérophon; je ne suis pas prisonnier, Je suis llidte de rAnglcterre... Si le gouvernement, en donnant des ordres au capitaine du Bellérophon de me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que me tendre un piège, une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon .... J'en appelle à l'histoire. Elle dira qu'un ennemi qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais vint librement , dans son infortune , chercher un asile sous ses lois ; et quelle plus éclatante preuve pouvait-il donner de son estime, de sa confiance? Mais comment répondit l'Angleterv à une telle magnanimité ? Elle feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi ; et quand il se fut livré de bonne foi , elle l'immola. »
Cette protestation resta sans réponse comme deux autres proteslations qui Favaient précédée.
Napoléon devait être transporté à Sainte-Hélène sur le Norihumberland.
69. — Le 8 août, te vaisseau le Norlhumherland, capitaine Ross, deux frégates et sept bricks ou corvettes, ayant à bord le 53" régiment d'infanterie destiné à former la gamison de Sainte-Hélène, mirent à la voile de la rade de Start-Bay, sous le commandement de Tamiral Georges Cockbiim. La navigation fut tourmentée et pénible. Soixante-dix jours après son départ , le Korthumberland s'arrêtait devant une masse
réclamer ses sympathies comme opprimé, et que ses prétentions aient trouvé des avocats, ce sont là des choses qui doivent être rangers parmi tes événemenla extraordinaires de ces temps si extraordinaires cuxmèmc». 11 faut en convenir, la race humaine est digne de pillé; elle peut être foulée aux pieds, dépouillée, chargée comme une bête de somme, livrée comme une proie S la rapacité, à l'Insolence, an glaive; mais 11 ne faut pas toucher A un cheveu de ses oppresseurs , à moins qu'il ne se trouve un chapitre ou nne disposition an code du droit des gens . qui autorise cette rudesse vis-à-vts de l'offenseur privilégié. Pour nous , nous nous réjouirions de voir tout tjrran, usurpateur ou héréditaire, confiné sur un rocher soliUlre au milieu de l'Océan. Quiconque offre la preuve claire, même douteuse, qu'il est prêt et fermement résolu ft faire de la terre le théâtre du meurtre, Jl briser toute volonté contr;ilrc à la sienne, devrait être enfermé comme une bôle féroce... ■ Nous pourrions emprunter d'autres Imprérations au philosophe libéral ; nous nous en tiendrons à rapologle qui précède du martjrc de Sainte- Hélène. Chanoing. Notice vir Napoléon , dans le recueil publié par Charles de Rémusat sous le titre de Channing, ta vie et lei aruvres, t* édlllon, iSSl, p. vri-s.
énorme de rochers noirs, escarpés et nus. C'é- | tait Sainte-Hélène, le cachot réserré à Napo- i léon. Le vaisseau s'engagea dans on étroit espace et comme sous une voûte eatre des rochers qui se menaçaient , sombre avenue qui menait à un groupe de maisons, James-Town, te chef» lieu , l'ouverture principale de ce bagne dont l'Angleterre et la sainte alliance avaient fait choix (1).
A Piyroonth, à Start-Bay, Napoléon avait pu pressentir le traitement qui l'attendait. A la vérité ses appréhensions les plus sinistres s*étaient dissipées ay milieu des rudes marins du Horthumberland; ces braves gens s'étaient montrés d'abord étonnés et curieux, bientôt après naïvement sympathiques, et toujours respectueux. Mais les marins dn Northumbtrland représentaient le grand peuple d'Angleterre et non pas son oligarchie ; leur générosité naturelle avait involontairement trompé l'auguste captif. A Sainte-Hélène Napoléon ne devait plus trouver que Toligardiie anglaise et ses implacables desseins.
LMIe, à l'intérieur, n'éUit pas tout à fait ce que l'annonçait son aspect du dehors. Après avoir encore contemplé d'énormes masses de rochers, l'œil s'arrêtait, non sans quelque surprise, sur des vallées tapissées de verdure; une partie, an nord-ouest, offrait des sites agréables, des arbres, d'élégantes constructions; c'était Plantation-house, adossée à des hauteurs qui l'abritaient contre les vents du sud-est. Dta nuages, presque toujours amoncelés autour des pics élevés de l'Ile, interceptaient les rayons brûlants du soleil et entretenaient an-dessous d'eux, dans cette région presque tropicale, un dimat des zones tempérées. Mais on ne tardait pas à remarquer que ces nuages sans cesse agités qui voilaient le ciel , s'ils rafraîchissaient l'atmosphère, la faisaient aussi extrêmement variable ; on avait dans la même Journée des brouillards, la pluie, le soleil, la sécheresse, puis encore des brouillards, et toujours le vent. Les vents continus qui soufflaient du sud-est rendaient arides les lieux sur lesquels ils passaient. Peu ou point de terre végétale, si ce n'est dans les ravins et le fond des vallées. Llle n'avait point de productions suffisantes pour ses habitants si peu nombreux qu'ils fussent, et ceux-ci recevaient dn dehors leurs moyens d'alimentation. Les denrées nécessaires étaient à des prix exorbitants. On avait fait plusieurs fois des
(1) « Il est Impotslblé, dit nne relation nodrrne, de renconlrer des rivages d'un aspect plus Inhospitalier. " ( MaHselln, Sainte- H ilin» t Paris, 186S. ) — Hudson Lowe Inl-mémc n'en disconfient pas : « L'aspect de cette Ile, do côté de la mer, est, dit- II, sombre et menaçant. De« masses «te rocher» *oIcank|ues aui cimes at^aSs et dentelées sVléTcnt autour des côtes et forment un rempart naturel Je pierre qui semble fermer l'accès de l'intérieur de Ifle... Ses bords arides et stériles, dépourvus d'arbres et de verdure, ont nn air de désolation qui gUce l'Ame.. » Rndson Lowe , CaplMié de Jfapo- [ téon, 1. 1*', p. u. i
essais de culture; on avait été ooBiraiat de la abandonner, à cause du vent, des pluies tontBtielles, du défaut d'abri , du grand nombre d'iisectcs qnî, à Sainte-Hélène, gennent partout dans le sol.
Il y avait dans IMIe, an nord-est, un pbteau d'une asses grande étendue (1), situéà 531 mètres au-dessus du niveau de la mer. Le litstenant gouverneur y faisait sa résidence pesdant les quelque» mois de l'annéequeee plate» était habitable (2). On y avait aussi établi ine ferme pour des essais de culture, depuis iotffrompus. C'était U le lieu destiné à Napoléoo, non pas à cause de ses conditions insalubres, mais parce qu'il n'y avait pas dans llle an astre lieu d'une garde plus assurée. Longwood , ■ entouré de tous côtés par des ravins abruptes et profonds , et des murailles de rochers inaoceisibles au pied de l'homme (3), » formait on vade cachot naturel.
Quand Napoléon arriva à James-Town, on n'avait pas encore en le temps d'approprier Longwood à sa nouvelle destinatiou. L'aminl fit aussitôt commencer les travaui. Napoléoi, qui ne voulut pas rester à bord du NorihwÊ' berlandf demeura le premier jour, le 17 octobre, cbexun habitant de l'Ile nomnté Porteos, et les Jours suivants aux Briars (les Rooees), dans le cottage d'un négociant anglais, M. fiai* combe, dont l'tionnète et charmante famille offrit à l'auguste captif les seules distracUooi agréables qu'il devait trouver à Sainte -Hélène (4).
Les travaux ordonnés à Longwood forent terminés le 6 décembre ; le 10, Napoléon s'y instalti a? ec sa suite (5). Le lendemain» tout avait été r^
(1) D'une circonrérenoe de près de sept kUonètin. d'après Hodaon Lowe, hiHoirû de la eàpiaiU, etc. tome 1«', p. eo.
(S) t A Longwood, dit on écrivain anglais, sur ki^dotur mois de l'année, Il j en a nn pendant lequel il b't bon. pendant deux autres on est cxpmé à l'ardeur àa i<^!(tl f crtlcal des tropiques; pendant les neuf autres, cV*i <)*<^ aiternalive de brouillards et de beau temps arec ia aTcrses subites. » Docmnenti pour servir à Phiitov^ àt i9 captivité de Napoléon Jionaporte à SaùtU-fi*- /au. etc.; Paris, isn. - U ne faut point que ce noodf longwood ( Long bols) donne des Idées d'ombraire;!! b7 avait que des arbres à gomme, au maigre et plie H''' lage, que les venta alises avalent tous courbés da n(a< côté sous un angle de 4S degrés.
(8) C'est Hudson Lowe qnl s'exprime ainsi, tonte I" p. 61 4e aon Histoire de ta eapiivUé.
(4) Une des deux filles de M. Baleonbe a écrit, nr k aèlonr de rBapereor aax Briars, un rédC intéresuot «vi n'a pas encore été traduit en français : OeeoUecUoBiV tke Bwtperor lifapokon, bj M** Abell foraieriy mlu ^»' beth Balcofflbe.
(I) Ceue suite ae eompoealt dn comte et de Is eonlei»^ Bertrand et de leurs trois enfanU. Mme Bertriod nK bientôt au monde on quatrième enfant, qu'elle preirou ■tnal é l'Empereur : ■ Sire, voici le premier Français arrivé dana llle sans la perniisalon de M. le Roavernedr. * — Le oomie et la comtes^ de Mootboloa et leur estant; M-* de Montboion donna aussi bientût \t Jour ' va second enfant. ~ Le comte de Las Caaes et son fiU. -' Le général Oonrgaud. ^ Quatre valeU de cbanbre. MarctaMI, Saint- Denis, Noverras et Santlol; Je' <<^«^ frères Arcbarobault, plqueurs, GentttlDl, valet dajuco» Clpriuil, maître d'Mld; Lepagc. enlsialeri f^f"^*
juJTaotleft usages des Tuileries. Bertrand, MontboloD, Gourgaud, Las Cases étaient décorés de titres de cour. « Dès le premier jour, un Talet de chambre de service se Uot dans la pièce qui précédait la salle de bain, et qui servait de petite eotrée à l'appartement de TËmpereur. Deux Talets de pied furent placés dans le passage sei^ vaot d*entrée à la salie à manger, où se tenait un ralet de chambre pour le service du salon et du cabioet topographique, dès que VEmpereur était habillé.*. Enfin, le service de table fut fait avec Targeoterie et la porcelaine apportées de Paris. Le maître d'hôtel, le chef d'office portaient l'habit vert brodé en argent, le gilet blanc, la culotte de soie noire , les bas de soie blancs et les souliers à boucles. Les deux valets de chambre, Saint-Denis et Noverraz , portaient le même coslome, à la seule différence de la broderie en or. Il y avait en outre six valets de pied en livrée. Les valets de cliambre seuls servaient TEmperear, lorsqu'il mangeait dans ce qull appelait son intérieur.... L'Empereur prit Thabitude de passer sa soirée à table ; au dessert, il se faisait apporter Racine, Corneille ou Molière, et, choifiissaot, pour lire à haute vuix, l'un des chefsd'œuvre d« ces grands hommes , il nous disait : «A quel spectacle irons- nous ce soir? Entendrons-nous Talroa on Fleury ? » Cette lecture te menait ju&qu'à dix ou onze heures.. .« (l) ». Quand les lectures n'avaient point lieu, on apportait des tables pour jouer, et Ton vit plus d'une fois Napoléon, dont cet amusement ne retenait plus la pensée , prendre un air distrait» demeurer immobile et l'œil fixe , puis se lever pour se readre dans sa chambre à eoucher, en repoussant devant lui le jeu.
Le jour était donné à des lectures , à des dictées, 4 des promenades en voiture ou à cheval, plos tard aussi à des travaux de jardinage. Sur le Norifiumberland on avait vu l'Empereur se leoir enfermé pendant plusieurs heures avec quelqu'un de sa suite pour s'occuper de ce que roo appelait autour de lui ses Mémoires. Ce trarail fut repris à Longwood. Napoléon ne parait pas avoir eu l'intention, qu*on lui a prêtée, d'écrire son histoire; il s'attacha à quelques (hHots seulement, à ceux surtout dont se préoccupait l'opinion de ses contemporains ; il raconta les campagnes d'Italie, celles d'Egypte et de Syrie; quelques épisodes des événements qui se placent
wancUer, Rontieao, Intendant; quatre domestlqnra, attachés an service dea drux famlUes Bertrand et Montho- Im — hontowiikl , offlcter pQlonala, de l'Ile d*Elbe. obtlat la faveor de suivre Napoléon ei arriva à Saiote-Héléoe dana Tannée ISie. — M. Barrjr-Bdward O'Meara, chirurgien dn Bellérophon, faisait aussi partie de l'étabUiseinent de Longwood, en qualité de médecin. — Ce V^rsonnel s'augmenta d*on atsex grand nombre de izens deierviee . pria dans l'Ile, dana la garnison et parmi tes équipages des navires. Bn isn, on comptait, outre les ddtaoïlquet ci-dessus, 10 soldats anglais. 7 servantes sagiabea, 4 aides dont 1 Chinois, employés à la cnllAe, etc. Il y avait de plus le service de l'écurie.
il) Montbolon, RMtt ae la Captivité, Xotac l**, MM.
entre son enfance et son avènement à la souveraineté; sur le reste, il s'en tint à des notes pour rectifier ou compléter les ouvrages les plus récents publiés sur son histoire , comme VAmbassade de Varsovie , de l'abbé de Pradt , les Mémoires sur les Cent- Jour s, de Fieury-Chahoulon, le prétendu Manuscrit venu de Sainte- Bélène^ etc. Nulle part, il ne dit le mot de sa politique; partout il dit le mot qui pouvait le mieux convenir aux idées et même aux préjugés de son temps. Parfois il échappait à ce soin de gloire personnelle pour juger des politiques , des guerriers des temps passés; il s'occupa notamment ainsi des campagnes de César. Dans ces diverses dictées, on trouve une vigueur de conception, un mouvement et une vie de pensée, un calme de raison, une sérénité d'esprit, une beauté naturelle d'expression qu'on n'a pas encore assez admirés. Napoléon est en littérature comme en politique un chef d*école et un modèle incomparable. Sachantcombien la discipline des actes dans la société lient à la discipline des idées et des sentiments, il aimait les œuvres littéraires où l'art s'inspire régulièrement des lois de la logique, du beau et du grand ; il ne tolérait pas plus la fantaisie et les caprices qu'il ne permettait la licence et la révolte; de là le goût exclusif qu'il avait et qu'il professait pour les écrivains du 17^ siècle de la France; il voulait que la littérature fût pour l'âme un régime fortifiant d'idéal héroïque; la tragédie le ravissait ; c'était le lyrisme de la passion, de la volonté, de la vertu humaine. Il avait horreur des genres mêlés, indéterminés, bourgeois. Mats tout en s'asservissant aux règles. Napoléon réclamait pour l'art une liberté indéfinie d'invention ; la sagesse médiocre des écrivains imitateurs le rebutait; c'était là un trait original de son génie : il pressentait pour la littérature un mode d'inspiration nouveau , plus étendu et plus complexe ; poussé par ce besoin, il faillit se plaire à Ossian , il comprit Goethe , mais il s'arrêta à Homère, à la Bible. Les compagnons de sa captivité avaient peine à suivre Napoléon dans ces développements ; Ils n'en ont saisi que des aperçus. Ce qu*ils comprenaient mieux , c'étaient ses jugements sur les hommes de rère impériale; à cet égard ils s'étonnaient surtout de l'impartialité avec laquelle Napoléon parlait de ses ennemis , même de ceux qui l'avaient le plus bassement trahi. Mais dans cette impartialité, dont ils s'émerveillaient à tort, il y avait autre chose qu^une indulgence souveraine; les temps de révolution affectent l'esprit d'un vice mortel , vice dont Napoléon a trop souvent montré que son génie n'était pas exempt : c^est le dédain des principes moranx , c*est surtout le mépris de Tespèce humaine; on ne ressent point de colère contre ceux de qui l'on n*a jamais rien attendu de bon, de grand et de fort. L'Empereur, qui se méfiait, sinon de rinteliigence, du moins des préjugés de ses interlocuteurs, demandait à voir tout ce qu'ils écrivaient à son sujet même
en leur nom personnel. TI soumettait à une révision SCS propres dictées. Les jours se passaient ainsi dans les souvenirs de gloire, dans la préoccupation des passions de l*Europe, dans un soin assidu à prévenir Topinion de la postérité.
Cependant Thorrible lutte des vengeances de la politique contre Thoinme que protégeaient en Tain les grandeurs de son histoire , Tauréolc de son génie et la majesté du malheur n'avait pas tardé à commencer. Nous n'en raconterons pas tous les épisodes ; nous en relèverons quelques traits seulement.
Les sujétions auxquelles Napoléon se trouva condamné avaient été, presque toutes , imaginées par la crainte d'une nouvelle évasion comme celle de llie d'Elbe. £n Europe, en Amérique on parlait tout haut d'expéditions pour délivrer le captif de Sainte-Hélène. Chaque jour voyait naître un projet. On savait combien les esprits révolutionnaires revenaient tumultueusement à l'homme de la souveraineté moderne. Le danger paraissait immense. La peur des rois ne recula devant rien pour empêcher une nouvelle apparition de Napoléon sur le continent.
0e là, tout d'abord, le camp établi au-devant de Longwood , sur le plateau voisin de Deadwood; les postes placés à toutes les avenues possibles, postes dont les sentinelles se rapprochaient la nuit jusqu'à toucher la maison pour empêcher d'en sortir; de là l'officier qui devait suivre Napoléon dans ses promenades et ne jamais le perdre de vae; un télégraphe transmettait d'heure en heure, de Longwood à Plantation-bouse» des observations sur la présence de Napoléon et ses moindres mouvements.
On ne s'en tenait pas à cette garde et à cette surveillance. Pour que les moyens d'évasion manquassent au captif, pour que l'idée même de s'en procurer s'éloignât de lui, il fallait que Napoléon ne pût ni s'entendre avec des agents , ni avoir des ressources pécuniaires pour en gagner, ni recevoir du reste du monde des propositions, des confidences, des avis propres à l'entretenir dans l'espoir de son rétablissement en Europe. On en Tint ainsi , et cela dès les premiers jours, à lui interdire de recevoir ou d'en- Toyer des lettres dans l'Ile autrement que décachetées et sous le couTerl du gouverneur. Les lettres adressées hors de Tlle et celles qui venaient du dehors devaient en outre passer, pour y être examinées , à Londres, dans le cabinet du foreign office. Napoléon fut privé de toute correspondance avec les membres de sa famille, aucun d'eux n'ayant voulu se soumetti^ aux gênes et aux tolérances d'une pareille inquisition. Quant aux lettres des partisans, des amis enthousiastes, il ne pouvait même pas en être question; elles étaient toutes retenues, ainsi que les publications imprimées où Ton aurait pu voir les mouvements de l'opinion publique d'Europe en faveur de la cause de l'Empire ; on ne laissait arriver au captif de Longwood que les pamphlets, les
NAPOLÉON l"
injures et les nouvelles du triomphe de ses eoDe rois. On en vint encore à interdire à Napoléon de recevoir des visites, sans que les personnes, le bot de l'entretien, les paroles à dire eussent été preablement l'objet d'un interrogatoire, d'une esquête, d'une permission de la part do goarerneur. Napoléon, dans ses promenades, aimait à se laisser saluer des passants; il s'arrêtait iii porte des maisons , questionnant aTcc biecTeillance, faisant des dons aux bonnes gens, caressant les enfants qui lui rappelaient son fils. C«s communications furent défendues, et oonne rien ne pouTait contraindre Napoléon à s'en abstenir, les habitants reçurent Tordre, sot» des peines dïTerses, de s'écarter de son passa^^de ne point s'offrir à sa Tue, de s'en éloigner, d même, chose incroyable, il leur fat lait ifljonction de ne point parier entre eux da « général français ». Les habitants de Sainte-Héièse inventèrent un sobriquet pour désigner l'Eiopcreur et se donner de ses nouveliés à l'iiua d? la police : ils l'appelaient Boney on Bony [W Ce qui n'était pas moins malaisé, c'était d'aleTer à Napoléon des moyens d*acquérir oo de payer des agents ; on STait saisi et inventorié sr> eiïets ; oo ne lui avait trouTé qu'une somme d« peu d'importance (3); on lui supposait, non sus quelque raison, d'autres ressources, qui avaient été dissimulées; on entreprit de s'en assurer; pour cela on fit sur les dépenses de la maison de Longwood des difficultés qui {jaraissaient inspi* récs par le désir d'indignes économies; en néilité, on espérait que l'Empereur, Impatieotf, déclarerait qu'il subTiendrait lui-même à $a nourriture et à celle des personnes de fa suite; et l'on Terrait par là s'il avait de l'argent cacbé. On fut trompé dans ce calcul; Napoléon ne manqua pas de s'impatienter, de repousser poor lui et les siens la parcimonie de ses geôliers: mais a déclara en même temps qu'il n'avait de
(1) « La eanie de ce tobrlqnet vient de la défeoie qsii été faite aux babltanU de nie de a'entrcteDlr »ar Bovparte et tes gêna de sa aulte. Tolcl la déclaration ea cette défense est mrnllonnée : « Penonne ne doU ^ menUon du nom de Bonaparte on en faire le w)^ ^ sa converaaUon , encore moins s'occuper des restriction* qu'il a pin ou qu'il plairait à Son Excellence de lui ^ iposer, parre que Bonaparte a été mis hors la loi co^ mune par le contrés (de Vienne, ItlS). Personne ne «"«^ parler non plus aux gens de sa anlte, atteodo qn'U'*'^^ consenti volontairement i se soumettre aux Déoe* r^ trictlona que celles qui lui étalent imposées. * P>r* Sl-5f des DoeuvMntt pour tenir à rhistoln de tt <^ tivité de Napoléon Bonaparte à Sainte Hélint» 9v»^ ISM.
(S) 80,000 francs. Mata on avait mal cherché. «l>]^ site des effeU, dit Montholon, ne fut opérée qn'i l)cr< du Northumherland par le secrétaire de fanlrsl cptiburn. et seulement pour la forme. Chacun de noosdooK* ce qu'il voulut de l'argent qu'il emportait. Le P»JJ' maréchal remit 4.000 napoléons, comme étant b caiicir de rRroperenr. Nous conservlmes en secnrt *^^^ 400,000 francs en or, 8 A W «,000 francs de ^»''""rT . mants, et des lettres de crédit pour plu* de 4 mlino» Monthwlon, nteiU de la Captivité, etc., *•»*/;• p. 114. - On se doutait A Sainte-Héléne qne cciie^^ des effet» avait été Illusoire, et Pou voulait forcer It"» pereur & montrer le fond de sa cassette.
reâsources qa'en Europe et en Amérique, auprès de sa familte et de ses amis, à qui il ne lui était pas permis d'écrire; que, 8*ii pouvait leur faire appel, il n'aurait rien à imposer au trésor an- ^â\&. « Pour moi , disait-il ; je n*ai besoin de rieo; j'irai demander la soupe au camp de Deadwood ; ces braves gens ne refuseront pas le plus TîemL soldat de l'Europe. Mais j'ai avec moi des femmes, des enfants; c'est pour eux que je Teun écrire en Europe , et avoir le secours des miens ». En attendant, il ordonna qu'on ftt fondre, à James-Town, les belles et précieuses pièces d'argent de son service de table. Le gouverneur fut atterré quand il eut vu qu'il n'avait abouti qu*à procurer à Napoléon Tooeasion dé montrer la détresse à laquelle il était réduit par l'avarice de l'Angleterre. On avait alloué À la captivité de Longwood 13,000 livres sterling (300,000 francs) par an; on ne voulait plus fournir que 8,000 livres (200,000 fr.). Le gouverneur prit sur lui, dit-il, de ne pas faire cette économie et de maintenir Je chiffre de 13,000 livres.
Tontes ces vexations n'avaient qu'un but, prévenir, rendre impossible un projet d'évasion. Hais il y en eut encore une , et celle-ci rien ne semblait l'expliquer : Napol^n, en montant sur le yorthumberlandt apprit que le gouvernement anglais lui refusait le titre d'Empereur et qu'il défendait qu'on le lui donnAt dans toutes les relations, publiques et privées, qu'on aurait avec lui. Cette défense fut maintenue jusqu'au dernier jour avec une obstination et des sévérités inconcevables.
L'amiral Georges Cockburn, si rude qu'il fOt, avait su toutefois rendre tolérables ces excessives rigneurs ; tant qu'il eut le gouvernement provisoire de l'Ile, il fit observer sa consigne avec une inflexibilité qui n'avait rien de trop provoquant Mais il vint on homme à qui manquaient la franchise et la simplicité nécessaires pour une aussi cruelle mission ; le général Hudson Lowe avait de Tesprit ; sa probité était reconnue, et l'on trouve dans ses lettres des témoignages de sentiments élevés; seulement il voyait enNapolè)n , avec bien des hommes de son temps, une sorte de phénomène plus redoutable qu'il n'était à respecter, le génie de la révolution et du mal un moment abattu mais non vaincu rncore ; il était de plus attaché à la lettre de ses instructions; il ne jugeait pas l'autorité ministérielle dont il était fier d'are l'agent, et il mit <lans rexécution de son mandat un mélange de iiauteur servîle et d'obséquiosité sans sympathie <lont le contraste choqua toujours les captifs de liOngwood.
Hudson Lowe arriva à Sainte-Hélène, pour remplacer l'amiral Cockburn dans le gouvernement de rt!e, le 14 avril 1816. Le soir même il fit prévenir, à Longwood, que le lendemain, à neuf heures, il s'y présenterait pour voirie « général Bonaparte » ; et cela sans demander an-
trement audience. Le lendemain, 15, à l'heure dite, il débouchait au triple galop sur la route de Longwood, suivi, avecgraD<l fracas, de son étatmajor. L'Empereur refusa de se laisser voir et fixa la réception au jour suivant, 16 avril, à deux heures. Le lendemain la réception eut lieu; elle ne calma aucune prévention. L'Empereur dit de son visiteur qu'il lui trouvait un aspect si nistre, les regards et l'attitude inquiète d'un animal qui voudrait mordre et qui se dérobe, une figure de hyène. Dès ce moment la guerre était déclarée.
Le nouveau gouverneur n'eut point de représailles contre cette subite hostilité. Il resta impassible dans ses devoirs de gardien, mais il commença d'en développer, d'en mettre en pratique toutes les prescriptions avec une imperturbable ténacité.
Le 17 juin 1817, on vit débarquera Sainte- Hélène trois personnages pompeusement annoncés; c'étaient les commissaires de la sainte alliance venant s'assurer, aux termes du traité du 2 août 1815 entre les puissances européennes, si l'Angleterre gardait bien le prisonnier que les événements lui avaient livré. Ces commissaires éUûent, de la part de la Russie, le comte Balmain, de la part de l'Autriche, le bai-on Sturmer, de la part de la France, le marquis de Montchenu. Un moment, on espéra que ces trois envoyés avaient des instructions d'une politique moins implacable, et qu'ils mettraient fin au cruel formalisme de Hudson Lowe. II n'en était rien. Les trois commissaires montrèrent de telles prétentions que Napoléon refusa de les reconnaître et de les recevoir. Dans nie, où ils continuèrent à demeurer, ils eurent bientôt acquis, par leurs manières polies, le renom de personnes qui s'intéressaient au sort de l'auguste prisonnier sans rien pouvoir faire en sa faveur. En réalité, ces hommes aimables reprédcntaient des peurs et des haines égales au moins à celles de l'Angleterre, et Hudson Lowe écrivait à lord fiathurst qu'il était gêné par eux dans les concessions qu'il aurait voulu faire aux réclamations de Napoléon et de ses compagnons de captivité (1).
U est certain que des projets d'évasion se sont souvent présentés à Napoléon et surtout aux personnes de sa suite; les détails précis manquent; mais on en trouve des mentions nombreuses dans les récits qui nous sont venus
(1) ff ...Votre Seigneurie Jugera det obcUcki réeb qui empêchent d'accorder au général Bonaparte plus de liberté personnelle et de liberté de communication qull n'en a actuellement, et Je ne puia ro'eœpêeher de regarder eomroe le principal de eet obataclea la résidence à Salote>Héléne de« commUsalren... i Lettre de Hudson Lowe à lord Balhurat, du S décembre 1S16. .- Le IS da même mois, Hudson Lowe, revenant lor cette observation, écrirait encore a lord Balhurtt : « ...Je pense qa'on pourrait lui montrer beaucoup d'indulgence sans augmenter beaucoup le risque d'une évasion , si les commissalrea n'étalent pas Ici... » — Hudson Ijoyre » /iUtoirê de la eaptivM de Napoléon à Saintê-aéléne, tome II , p. 147-8.
de Sainte-Hélène. Ge qai ect plv» certain encore, c'est que Napoléon n'a point voulu se prêter à ces projets. On ne peut nier qn'iè n'ait quelque temps entretenu l'espoir d'un rcHMur en Europe ; mais oe retour, il l'attendait d'une révolution, qui ne pouvait manquer d'éclater et qui devait le rappeler. Son esprit voyait clairement dans l'avenir. Seulement il en était de cette révolution comme de ces montagnes que l'on aperçoit en voyageant; on se croit près de les atteindre, et elles sont encore éloignées. Napoléon se douta enfin du mirage qui m jouait de sa clairvoyance; alors sa pensée, sondant par d'autres voies les profondeurs de l'avenir, vit dans le martyre qui lui était infligé le gage des destinées assurées à son nom et à sa dynastie. Dans ce drame sombre de la vie où le bien et le mal sont en lutte, point de grandeur réelle sans l'épreuve et la consécration du malheur, tin jour il disait : « Mieux vaut pour mon fils que je sois id; s^it vît, mon martyre Kû rendra sa couronne (t). » Un autre jour il lut échappa cette parole : « Jésus-Christ ne serait pas Dieu s'il n'était pas mort sur la croix (2). » Ces deux expressions de sa pensée revinrent plusieurs fois dans les entretiens de Napoléon en des termes équivalents. L'idée de l'irrésistible puissance de son martyre s'étant offerte à hii. Napoléon cessa de réagir contre son supplice; il repoussa la proposition de s'évader comme une lâcheté et une défaillance ; il aima sa souffrance ; il se complot en quelque sorte à Taggraver et sembla provoquer les rigueurs de son geôlier; on eût dit qu'il s'attachait adonner plus d'éclat à l'excès des persécutions.
Uudson Lowe, qui ne comprit jamais ce calcul de son prisonnier, ne sut préserver son odieuse mission d'aucun scandale. Dès son arrivée, il avait exigé une diminution du personnel de Longwood* Napoléon désigna les quatre serviteurs dont il était contraint de se séparer; Il en profita pour éloigner de 111e le Corse Santini, en qui 11 avait démêlé le projet arrêté de tuer le gouverneur (18 octobre 1816) (3).
A la fin de la même année, Hudson Lowe fit enlever le comte de Las Cases et son jeune fils, qui l'un et l'autre étaient agréables et nécessaires à l'Empereur pour ses travaux de lecture et de composition. Les deux Las Cases furent déportés au Cap de Bonne-Espérance sans qu'il leur eût été permis de faire leurs adieux à l'Empereur et à leurs compagnons 4e captivité (30 décembre 1816).
11 y avait, depuis le Btllérophon, près de l'Empereur, un médecin anglais, O' Meara, qui s'était attaché à sa personne et lui donnait des soins de plus en plus nécessaires. Homme d'es-
(1) MonUioIon , RécUt d* ta Captivité, etc.. tome !•>,
(S) Montbolon, ibidem, tome H. p. isi.
(S) Plootowskl. Rousseau, Archambault Jeune quittèrent Loogwood en mime temps que SanUni.
prit, d'instruction^ parlant avec facilité l'italicD, (y Meara était plus qu'un médecin pour Tauguste captif; l'Empereur trouvait en lui un iaterlocuteur dont il appréciait l'intelligenoe vive, ouverte, sympathique. Mais O' Meara, gagné par l'admiration et raffectieo , refusa d'être on Ob' servateor au service de Hiidson Lowe, et odni-d l'expulsa de l'Ile (ta juillet 1»18). L'Empereur resta saut médecin dans un moment où sa saoté comnnei(ait à réclamer une attention assidue. Ce fut là pent-étre l'acte le plus cruel que l'on puiiae reprocher au gouverneur de Sainte-Hélèoe.
Mais Hudson Lowe avait donné dans n piège; il croyait avoir éloigné d'iacommodei prisonniers : il avait envoyé en Europe des témoins pour déposer contre lui et contre l'Angle* terre. On ne saurait exprimer en termes soifisuts l'impression qui fut ressentie sur le continent as récit et aux dénonciatioBt de Santini, de Lu Cases et d'O' Meara. On avait voidu douter des premières révélations faites à Londres par Santini. Ces révélations avaient été bientdt confirmées par les lettres de Las Cases échappé dn Cap de Bonne-Espérance. Le mémoire publié par O' Meam sur la santé de l'Empereur dissipa les dernières incrédulités. 11 était donc vrai que Napoléon mourait à Saint-Hélène abreuvé d'ontr^es sous la main d'un geôlier anglais!
Etrange et providentiel égarement de l'esprit d'injustice et die haine t La coalition des rois eût pu , tout en privant ?iapoléon de l'empire et de la liberté , lui accorder un exil sur une tcne clémente, et, dans la peine elle-même, les res^ pects que réclamait pour lui l'indélébile car«tère de la souveraineté. Napoléon avait laissé mie œuvre inachevée, ioterrompoe; des peapies en courroux contre ses oppressions ou ses vaioes promesses d'affranchiasement; en France, des humiliations, des déchéances, des ruines qui semblaient iri'éparables, et dans les institutions administratives et politiques d'immenses atteintes à la liberté qui les faisaient toutes pencher vers le despotisme. Qu'eût-il été fait de sa gloire jogée tout d'abord par tant de ressentiments? Cette gloire fût restée sans nul doute retentissante i travers les siècles, mais telle peut-être qu'elle eût moins rapproché Napoléon des grands foadateurs du genre humain que de ses fléaux et de ses destructeurs. 11 manquait une faveur à cette gloire qui en avait déjà tant reçu de la fortune : c'est qu'elle ne pût pas être jugée par les témoins et par les victimes ; c'est qu'entre elieetle jugement des contemporains il vint à se lever la pitié des peuples émus au récit des vengeances des rois contre leur malheureux et sublime captif. La poésie, pas plus que la pitié, ne résista lu contraste de tant de prospérités et de tant do misères. Napoléon tout-puissant avait entreïm et payé des |)oéte8 pour qu'on le chantAt; il ne» avait eu que de compromettantes flatteiies;dt'' pouillé de tout, en proie à d'in£»mes traitements, il vit venir à lui la vraie poésie, évoquée svatt
l'heure par rextrétne persécution. Déjà les imaginations populaires lui avaient attribué une incomparable grandeur; l'auréole de cet idéal où son nom rayonnait s'agrandit encore, 8*épura, slllumîna de célestes reflets. Il était le pins grand parmi les hommes; il devint plus qu'un homme sur cet autre Golgotha de Sainte-Hélène. Ce furent l'Angleterre et la sainte alliance qui se chargèrent de procurer à Napoléon cette absolution et cette apothéose.
Pendant les cinq années que dura sa souffrance. Napoléon eut le temps de revenir sur son histoire, d*en établir les points décisifs, de prévenir les interprétations erronées ou sévères, d'expliquer comme il Tentendait ce quMl avait lait, d'indiquer ce qu'il aurait voulu faire, d'élever ses intentions à la hauteur d'actes accomplis, de s'associer aux nouvelles aspirations dû monde, d'ajouter à Fadmiration toutes les illusions des regrets et des désirs impatients, de se poser enfin devant la postérité comme le demandait sa science profonde du cœur des hommes. Quelle incrédulité, quelles contradictions n'eût pas rencontrées un aussi habile plaidoyer, s'il fût parvenu en Europe de quelque paisible et douce retraite, entourée de bien-être, de respects et de soins généreux. ! Mais ses dernières paroles s'échappèrent d'un cachot tourmenté et terrible où nul attentat ne lui était épargné; elles eurent l'autorité irrésistible et sacrée du martyre; toute conviction contraire céda et fit silence.
£n recevant le mémoire d'O' Meara, la famille Bonaparte avait demandé d'envoyer à Sainte- Hélène un médecin et un prêtre. Le prêtre, c'était Napoléon qui l'avait fait réclamer. Seul parmi les princes de la samte alliance « Pie Yll avait intercédé à Londres pour l'Empereur captif (1). Il s'empressa d'accorder à deux ecclésiastiques les pouvoirs nécessaires à l'exercice de leur ministère dans des lieux éloignés de toute juridiction religieuse. Le médecin choisi, Antommarchi, professeur de l'école de médecine à Pise, et les deux prêtres, les abbés Buonavita et Vignali (2)i
(1) Dans uoe lettre du cardinal ConiatTl, do l Jafn tSlS, m troate rapportées ees paroles du pape Pfe Vil : « Napoléon est malheureox. trèa^nalbaoreui. Nœa avoua otbUé ses torts. L'Église oe doit Jamais oublier ses ler- Tices. Il a tait en fa? eur de ee siège ce que nul autre, peot-éCre, dam sa position, n'a«ralt ev le eoarafe d'entreprendre. Noua ne Intseronapas iagrai... Safolr q«e cet infortuné souffrirait par noua est déjà presque un sup> pttce, sortont au moment où 11 nous demande on prêtre pour se réconcilier a? ce Dieu. Nons ne vonlona, noua n« poQToos, nous ne devons participer en rien atii.maus qu'il eadiire; noua désirons, au contraire, du plus profond de notre ccear, qu'on les allège et qu'on lui rende la vie plus éoQGf..... Demandez-lai (an prince régent d'Angleterre) cette grSce en notre nom... * Cet paroles ont été-prononcées par le pape pour motlTer le refus de laisser publier an livre contre Napoléon au sujet de ses démêlés avec le sAinl-sIége. Voir tome l*',p. 4S5, s* édition de l^Éqliit romains en facê de la AévokUUtn, par M. Crétioeau-Joly.
(t) L'abbé Buonavt^y vlenx et Infirme, avait été, à me d'Elbe, chapelain de Madame-Mère. L'abbé Fignali, trop Jeune, non encore Sgé de trente ans, avait faille voyage de l'Ile d'Elbe poar voir l'Empereur. — Il man-
448 C) arrivèrent à Sainte -Hélène, après bien des r^ tards qui leur furent opposés^le 1 âseptembre 1819.
Le docteur Antoramaixhi trouva l'Empereinr atteint des symptômes les plus alarmants. Le mal avait fait d'irréparables progrès. Toute l'année 1820 se passa dans des alternatives de rétablissement et de souffrances, celles-ci devenant chaque jour plus pressantes.
Le 17 mars 1821 Napoléon disait à Antomr marchi : « Ce n'est pas la faiblesse, c'est la force qui m'étouffe, c'est la vie qui me tue. » Et regardant le ciel limpide, sans nuages : « U y a six ans, à pareil jour, en France ( il était à Auxerre, revenant de l'Ile d'£lbe) , il y avait des nuages au ciel ; ah I je serais guéri si jic voyais ces nuages 1 u Puis, posant la main du médecia sur son estomac : « C'est un couteau de boucher qu'ils m'ont mis là; et il& ont brisé la lame dans la plaie. »
Le 2 avril, on annonça une comète apparue, la nuit, à l'orient : « Une comète, s'écria-t-il, ce fut le signe de la mort de César. »
Le 15 avril, la chambre de l'Ëmpei-eur se ferma à tout le monde, excepté afj général Mon* tholon et à Marchand. L'Empereur arrêta ses dernières volontés et fit son testament. Lorsqu'Antommarchi put entrer : « Voilà mes apprêt&, » dit-il. Antommarchi voulut user des banales assurances habituelles aux médecins en pareille occasion ;. Napoléon l'interrompit : « Pas d'illusion, je sais ce qu'il en est; je suis résigné. »
Le 19, il y eut une amélioration ; on en félicitait l'Empereur : « Vous ne vous trompez pas , dit-il, je me trouve mieux aujourd'hui; mais c'est que ma fin approche. » Il ajouta : n Quand je serai mort, chacun de vous aura la douce satisfaction de retourner en Europe. Vous reverrez vos parents, vos amis, la France I... Moi je retrouverai mes braves aux Champs-Elysées... » Haussant la voix : « Kleber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murât, Masséna, Berthier, tous viendront à ma rencontre... Nous causerons de nos guerres avec les Scipion, les Annibal, les César, les Frédéric.^ à moins, dit-il en souriant, qu'on n'ait peur là -haut de voir tant de guerriers ensemble. »
Amott, médecin anglais qui avait donné des soins à Napoléon avant l'arrivée d'Antommarchi, entra en ce moment; il était appelé par l'Empereur. Napoléon paraissait ému, agité : « Approchez, dit-il à Bertrand en se maîtrisant tout d'un coup ; traduisez à Monsieur ce que vous allez entendre; rendez tout» n'omettez pas un mot
n J'étais venu m'asseoir au loyer du peuple britannique. J'attendais une loyale hospitalité. Vous m'avez donné des fers... C'est votre ministère qui a choisi cet affreux rocher, où se consomme en moins de trois années la vie des
qoait ft eette mission eccléria«tlque an prêtre français. On aralt refusé, dit-on. à l'abbé de QueUfij depuis arcbe* véque de Parts, fautorisaUen, qu'il avait sollicitée, de se rendre A Sainte-Hélène.
Européens, pour y achever la mienne ^lar un assassinat.., 11 n*y a pas une indignité, une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles même qu'on n^a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous n*avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier d'Europe; ma femme, mon fils même, n'ont plus vécu pour moi... Dans cette lie inhospitalière, vous m'avez donné pour demeure Tendroit le moins fait pour être habité, celui oii le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans uu air malsain, moi qui parcourais à cheval toute l'Europe!.... » L'Empereur termina ainsi : « Mourant sur cet affreux rocher, privé des miens et manquant de tout, je lègue l'opprobre et l'horreur de ma mort à la famille régnante d'Angleterre (t). »
L'Empereur s'évanouit en prononçant ces mots. Ce furent ses dernières paroles de haine.
Le 21 avril, il demanda à rahl)é Vignali (2) d'établir près de sa chambre une chapelle ardente. Comme l'abbé Vignali n'en avait pas encore desservi, Napoléon entra dans de minutieux détails sur tout ce qu'il fallait faire. Antommarchi, présent, ne put dissimuler un sourire, en voyant l'Empereur si bien au courant des cérémonies de l'Église. L'Empereur surprit ce sourire et s'en montra offensé : « Je ne suis ni philosophe, ni médecin, dit-il; je suis chrétien, catliolique romain. » Puis, se tournant vers le prêtre, d'un ton radouci : « Oui, ajouta-t-il, je suis né dans la religion catholique; je veux remplir les devoirs qu'elle impose, recevoir les secours qu'elle administre. Vous direz, tous les jours, la messe dans la chambre voisine ; vous exposerez le Saint-Sacrement pendant les quarante heures. Quand je serai mort, vous placerez l'autel à ma tête; vous continuerez à dire la messe; vous ne cesserez que lorsque mon corps sera en terre. » L'abbé se retira. Napoléon prit encore Antommarchi à partie et lui fit des remontrances sur son Incrédulité.
Dans la nuit du 21 au 22 avril, Napoléon communia.
Ces pratiques religieuses déplaisaient aux compagnons de la captivité de l'Empereur. Comme Antomnurchi, ils ne craignaient pas de le troubler dans ce dernier acte de sa foi. Ils agissaient ainsi dans l'intérêt de sa gloire, disaient-ils. La chapelle ardente fut enlevée, malgré la volonté expresse de l'Empereur. Le mot de capucinade Tut même prononcé à cette occasion par quelqu'un autour du mourant.
Le 28 avril, Napoléon recommanda À Antommarchi de faire l'autopsie de son cadavre, de
(0 Mémoires tT AniommareM, ou Ui demitn moments 4e Napoléon, t. il. p. llS-llS, de l'édition de itM.
(1) l/abbé Buonavlta n'était plut à Sainte-Hélène, dont Il n'aralt pat pu supporter le climat: Il était parU en JanTler iMi, chargé d'une pleuve mission auprès de Madame-Mère.
prendre son coeur et de le porter à sa « chère Marie- Louise».
Le 29, on Ht boire à Napoléon l'eau d'une source qui coulait à une lieue de Longwood. £o sentant celte eau dans sa bouche, il poussa une exclamation. « C'est le premier soulagement qoe j'éprouve depuis longtemps, dit-il ; si je me rétablis, j'élèverai un monument à cette source bienfaisante ; et si je meurs , si l'on ne veut moa corps ni en Corse, dans la catliédrale d'Ajaccio, ni en France, sur les bords de la Seine, je demande qu'il lui soit permis de reposer là où coule cette eau si fraîche, si pure, si douce. »
L'avant-veille, 27 avril, Napoléon avait dicté à Montholon la lettre par laquelle il voulait que sa mort Tût annoncée à Hudson Lowe (t).
Le 3 mai, Na|)oléon reçut le saint viat'qoe. Puis il donna à ses compagnons de captivité des insti'uctions pour la conduite qu'ils devsient tenir en Europe : « ...J'ai sanctionné tous les principes, par mes lois, par mes actes. Il n'en est
pas un que je n'aie consacré Malheureusement
les circonstances étaient graves. J'ai été oblif;ê de sévir, d'ajourner. Les revers sont venus ; je n'ai pu débander l'arc, et la France a été privée des institutions libérales que je lui destinais... Soyez fidèles aux idées que nous avons défendues ; il n'y a hors de là que honte et coorusion. »
Le délire, dont les accès devenaient , depuis quelques jours, de plus en plus fréquents, s'empara du mourant
Le 4 mai, il s'éleva un orage. De noires nuées, amassées sur les sombres pitons de l'tle, descendirent jusque dans les bac- fonds. Le vent soufflait avec des cris stridents et les faisait tourbillonner. La pluie tombait, des torrents se précipitaient des flancs desroontagftes. Longvrood était inondé, ravagé. Un saule du jardin cultivé par Napoléon et sous lequel il venait s'asseoir avait cédé. Toutes les plantes étaient déracinées, éparses. Un seul arbre à gomme résistait; un tourbillon l'enleva dans une dernière torsion (2).
La violence de l'ouragan ne tira pas Napoléon de l'assoupissement où il était. Il semblait avoir de douces visions; Il souriait.
Le 5 mai , à cinq heures quarante-neuf minutes de l'après-midi, on l'entendit murmurer quelques mots à peine intelligibles : « Tête... Armée... Mon Dieu! » Une légère écume blanchit à ses lèvres.
Son Ame était libre.
(1) Cette précsuUon , si caractéristique, est attestée par Montbolon qui donne la lettre dictée par rEmpereur. RécUi dé la Captivité^ tome U, p. tu.
(1) Hodaon Lowe. alors près de là, éma, effrayé, parie ainsi de cet ouragan, en empruntant le langage d'un poète anglais : c Au milieu des fureurs el des hurlements de la tempête, on eût dit que l'esprit des orages, porté sur les ailes du Tent, courait apprendre au monde qu'un être puissant tenait de descendre dans les sombres ablnes de la nature morte! »
A roightj power had passed awaj To brcatliless nature's dark abysa.
L'aotopsie da corps de Napoléon fut faite le ' mai par Antommarchi, en présence des médecins anglais. A?ant de procéder à la constatation lies diverses maladies dont l'Empereur était rnorty Antoromarchi Gt les observations suivantes : <i Là hauteur totale du corps de Napoléon était de cinq pieds deux pouces et quatre lignes. Il était considérablement amaigri; il n'était pas en volume le tiers de ce qu'il était avant son arrivée à Sainte-Hélène. La tète avait vingt pouces et dix lignes de circonférence, et mesurait, du sommet au menton, sept pouces et six lignes. Les cheveux étaient rares et de couleur châtain clair. On remarqua plusieurs cicatrices : une à la tète, trois à la jambe gauche dont une sur la malléole externe, une cinquième à l'extrémité du doigt annulaire de la main gauche et enfin trois autres sur la cuisse gauche. »
Il fut défendu par le gouverneur d'emporter le cœur de Napoléon, pour le remettre, suivant la volonté du défunt, à l'impératrice Marie-Louise. L'estomac seul dut être conservé et envoyé en Angleterre.
Le corps de Napoléon fut exposé ; la population de Longwood vint le contempler : il était revêtu de l'uniforme de colonel des chasseurs de la garde, décoré des ordres de la Légion d'bonncnr et de la Couronne de fer, avec de longues bottes à l'écayère, le chapeau à cornes, i'épée au côté, un crucifix sur la poitrine.
On étendit sur le corps le manteau de drap bleu que Napoléon portait à Marcngo.
Denière la tète, on avait placé un autel où le prêtre, en surplis et en étole , récitait des prières.
Toutes les personnes de la suite, officiers et domestiques, en habits de deuil, se tenaient debout à gîuclie.
La population passait et défilait. Chacun s'efforçait de dérober on objet qui eût appartenu à TEmpereor. Les linges ensanglantés, le drap qui avaient servi à l'autopsie, furent déchirés , partagés , emportés.
Le corps de Napoléon , enfermé dans un quadruple cercueil, fut déposé, le 8 mat, à Hutt's Gâte, près de la source dont l'eau lui avait été si douce.
Cliacun prit une feuille du saule qui ombrageait la tombe, et près de là on dut placer une i^tinelle afin d'empêcher que tout ne fût enlevé.
Le cercncil de Napoléon, souvent réclamé en France depuis la révolution de 1830, fut enfin accordé par l'Angleterre, à la suite d'une négociation arrêtée à Londres, le 12 mai 1840, entre lord Palroenton et M. Guizot, aml>assadeur de France, M. Thiera étant ministre des affaires <>trang^res à Paris. Le prince de Joinville partit, le 7 juillet 1840, sur la frégate la Belle- Poule accompagnée de la corvette la Favorite, pour se rendre à Satate-Hélène.
Les deux navires arrivèrent à James-Town le «octobre 1840.
Le cercueil fut exhumé le lô, ouvert le même
jour. Le corps de Napoléon parut aux regards. Il était là, dans son habit vert aux parements rouges, semblable aux corps incorruptibles des légendes des saints ; il avait conservé sa forme , sa couleur blanche et mate, les lignes fines et sculpturales de sa beauté. La décomposition ne l'avait pas atteint, bien qu*il n'eût pas été embaumé.
Replacé dans son cercueil , le corps de Napoléon fut transporté en Fiance, où il arriva, le 29 novembre 1840. De Cherbourg à Paris, ce fut un triomphe continu. Les restes de Napoléon reprenaient possession de la France, sur laquelle son esprit n'avait jamais cessé de régner. Déjà , pour signifier cette souveraineté mystique et réelle , la statue de bronze du fondateur de l'ordre nouveau était remontée, depuis le 28 juillet 1833, au haut de la colonne d'Austerlitz.
Le cercueil de Napoléon fut déposé sous la coupole de l'église Saint-Louis de l'hôtel des Invalides, le 15 décembre 1840.
En ce moment, l'Europe, toujours coalisée contre la France, venait de lui infliger un outrage ; elle avait fait, à propos de l'Egypte et de la Syrie, le traité du 15 juillet 1840, dit de la quadruple alliance; la France en était exclue; on réglait sans elle le& affaires du monde; elle ne comptait plus au nombre des puissances européennes. Waterloo et ses défaites se levaient contre elle. On eût dit que les restes de Napoléon se levaient aussi de leur tombe pour les venger.
Le 24 août 1855, Yictoria, reine de la Grande- Bretagne, vint prier sons le dôme des Invalides, au tombeau de Napoléon, pour le pardon et la paix des nations.
En 18ÔS, l'Angleterre céda à la France en toute propriété Longwood et la terre où les restes de Napoléon avaient reposé du 8 mai 1821 au 15 octobre 1840.
BIBLIOGIAPBIE.
La bibliographie napoléonienne est si étendue qo'on ne saurait espérer de l'avoir complète. Napoléon a beaucoup écrit ; les ouvrages qui lui ont été attribués sont à leur tour assez nombreux ; mais ce qui n'est pas encore entièrement connu et dépasse déjà toute imagination , c'est l'amas de livres composés dans les diverses langues du genre humain sur Napoléon Bonaparte, ses opérations militaires, ses insUtutlons civiles, son caractère, son gouvernement, etc. Obligé parles limites toutes biographiques de cette notice de nous en tenir à ce qui concerne l'homme lui-même et sa part per* soonelle d'action dans Tcenvre générale de son temps, nous allons donner ci-après une liste des écrits authentiques de Napoléon et de ceux qui lui ont été attribués. Quant à tous les, ouvrages qui ont été publiés k son sujet, nous n'en ferons qu'un choix et un choix assez restreint ; nous tâcherons toutefois de ne laisser en dehors de nos indications aucun livre d'une réelle importance ; nous donnerons même quelques-uns de ces écrits qui ne sont pas tous , il est vrai . recommandables pour la plénitude et la sûreté de leurs renseignements, mais
qui ont da notas l'avaotase de re|>rë8enter, pkis particulièrement, les opinions, les tbéories, les systt^es dont la vie et l'œuvre de Napoléon ont Ole le sujet ou le prétexte ; à ce titre, nous ne négligerons même pas de citer quelques pamphlets.
OBavres «e IfapoMoa.
Écrits de la jeunesse. — Depuis les premières campagnes (fltaHe jusqu'en 1816.
— Dictées de Sainte-Hélène, — Recueils divers des écrits de Napoléon. — Œuvres apocryphes.