‹ Nouvelle biographie universelle depuis les temps les plus reculés jusqu'a nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l'indication des sources a consulter; (volume 4)Chapitre 16 sur 200 · CHASTELLUX — CHASTENAY-LANTY · texte numérisé non relu

CHASTELLUX — CHASTENAY-LANTY

qui ont été publiées pour la première fois par M. Renouard, dans la nouvelle édition qu'il a donnée, en 1822, 2 vol. in-8". Ces notes n'ont pas d'importance, et ne'consistent qu'en formules très-brèves, qui apportent peu d'éclaircissements au texte. Cet ouvrage ouvrit au chevalier de Chastellux les portes de l'Académie française ; il y fut reçu le 27 avril 1775, à la place de M. de Châteaubrun. « Il fut accueilli du public presque « avec autant d'enthousiasme que M. de Males- « herbes l'avait été^le jour oîi il parut pour la « première fois dans cette assemblée (1). « Son discours de réception SMr le goût fut trouvé long, et n'obtint pas le même succès que sa personne. Le directeur de l'Académie était alors M. de Buffon, qui répondit au récipiendaire dans ce style magnifique dont il avait le secret. Tout en blâmant le fade usage des compliments usités en pareille circonstance , il comida M. de Chastellux de louanges. Il présenta comme un modèle de goût l'écrit de Chastellux intitulé £'s5ai sur Vunion de la ■poésie et de la musique (1763, in-12 ), et mentionna avec éloge ses Vies de quelques grands capitaines, dont nous avons vainement cherché l'indication dans toutes les bibliographies. L'exïiédition d'Amérique à laquelle le chevalier prit (jart lui fournit l'occasion de rédiger le Journal de deux voyages qu'il entreprit, l'un de Newport à Philadelphie et à Portsmouth, et l'autre dans la Virginie, ia Pensylvanie, etc. La première partie sortît des presses d'une imprimerie particulière établse à bord de l'escadre de Rhode-Island , et ne fut tii'ée qu'au nombre de 24 exemplaires, ia-4". Après son retour en France, l'auteur, cédant aux instances de ses amis, consentit à donner une édition complète de son travail, intitulé : Voyages dans V Amérique septentrionale, dans les années 1780, 1781 et 1782; Paris, Bault, 1786, 2 vol. in-S". Une édition subreptice et morcelée avait été faite précédemment par un imprimeur de Cassel, en 1 vol. in-8°. L'ouvrage complet et rectifié obtint un succès que n'altéra point la critique acrimonieuse qu'en fit Brissot de Werville. L'intérêt du sujet et le talent du narrateur le font lire encore aujourd'hui avec beaucoup d'intérêt. Parmi les autres écrits du chevalier de Chastellux, il faut citer le Discours sîcr les avantages et les désavantages qui résultent pour V Europe de la découverte de V Amérique , objet du prix proposé par M. ïabbé Raynal (2), par M. P**, vice-

« est, en était incapable, malgré son génie et son élo- « (lucnee. »

(1) Mémoires secrets de la république des lettres, t. 30.

(2) Nous avons sous les yeux une lettre autographe inédite de M. le marquis de Chastellux, en date du ^ juillet 1788. par laquelle nous apprenons « que ce dis- « cours ayant été publié avant l'époque iixéc pour le « jugement que l'Académie de Lyon devait prononcer, « Il en est résulté qu'elle n'a plus voulu couronner aucun « (les ouvrages qu'elle avait entre les mains, quoiqu'elle « eût paru très-satisfaite de plusieurs d'entre eux. » 11 ajoute qu'il obtint aussi le suffrage de M. l'abbé Raynal, lui-niémc.

consul à E**; Londres et Paris, 1787, in-S". Malgré l'éloge que La Harpe a fait de ce discours, nous pensons que le sujet n'a pas été assez approfondi , et que le style de l'auteur, souvent emphatique, fait regretter qu'il n'ait pas préféré cette noble simphcité qui se fait remarquer dans ses voyages; — Éloge d'Helvétius, 1774, in-8°. — n a traduit de l'italien d'Algarotti \ Essai sur l'Opéra; Paris, 1773, in-S", et de l'anglais de David Humphreys le Discours en vers adressé aux ojfficiers et soldats des armées américaines; Paris, 1786, in-8°, avec le texte en regard de la traduction. — Il a été l'éditeur du Recueil de comédies de la marquise de Gléon. Il a fourni plusieurs articles pour le supplément de l'Encyclopédie, et entre autres celui de Bonheur public, qui fut supprimé par le censeur, l'abbé Faucher, parce que le nom de Dieu ne s'y trouvait pas une seule fois. C'est un exemple de censure perfectiomié, que les plus habiles en ce genre n'ont pas osé imiter. Quelques bibliographes (MM. Barbier et Qnérard) attribuent à Chastellux deux écrits en faveur de l'inoculation que nous croyons plutôt être l'œuvre de son frère aîné. Vers la fin de 1787, le marquis de Chastellux épousa miss Plunkett , d'origine irlandaise , dont il avait fait la connaissance aux eaux de Spa. Ce mariage tardif ne fut pas heureux : une année ne s'était pas écoulée qu'il fut rompu par la mort du marquis. Tous les Mémoires du temps s'accordent à reconnaître qu'il était doué des qualités les plus solides et les plus aimables, qui le faisaient rechercher à la cour et à la ville. On joint quelquefois à la dernière édition de la Félicité publique une notice qui a paru huit mois après, sur le mariage de Chastellux, par le comte Alford de Chastellux ; Paris, Benouard, 1822, in-S". J. Lamoureux.

Documents inédits. — Grimm. Correspondance littétaire. — Mémoires secrets, etc.

CHASTENAY-LANTY ( Gérard- Loiiis - Gui, comte de), honmie politique français, né à Essarois, en Bourgogne, le 30 janvier 1748, mort le 20 avril 1830. Après avoir suivi quelque temps la carrière des armes , et voyagé pour son instruction dans différentes contrées de l'Europe, il revint en Bourgogne. Envoyé aux états généraux par la noblesse du bailliage de Chàtiiion-sur- Seine, il approuva d'abord les opérations de Nècker, se montra partisan du nouvel ordre de choses, se réunit au tiers état, et prêta serment de fidélité h la nation le 24 juin 1791. Lors de la fuite de Louis XVI, il changea d'opinion politique, protesta contre l'abolition de la noblesse, et se retira dans ses propriétés, où il se fit chérir par sa bienfaisance. Arrêté sous le régime de la terreur et traduitdevantletribunalrévolutionnaire de Paris, il dut sa délivrance moins au. talent de Real qu'aux témoignages de reconnaissance que lui prodiguèrent les malheureux qu'il avait secourus. Au 18 brumaire, le comte de Chastenay fut nommé membre du conseil du département

CHASTENAY-LAJNTY — CHASTILLON

de la Côte-dOr, et eu 1811 envoyé au Corps législatif par les électeurs de son arrondissement; en 1814 il adhéra à la déchéance de Napoléon.

Galerie hist. des contemp.

CHASTENAY-LANTY (Henri-Louis , comte de), officier français, fils du précédent, né à Paris, le 8 juillet 1772, mort le 3 mai 1834. II entra fort jeune dans les gardes du corps, et fut souslieutenant dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. Incarcéré en 1794, il sortit de prison au 9 thermidor. En 1814 il porta à Louis XVIII le décret de son rappel. Officier supérieur des chevau-légers de la garde, colonel en 1815, Cl^astenay-Lanty fit la guerre d'Espagne en 1823. En 1 832 il fut élevé à la dignité de pair de France.

Moniteur universel.

CHASTEXAY LANTY {VictoHne de), femme delettres, sœur du précédent, née vers 1 770, morte vers 1830. On a d'elle : les Mystères d'IIdolphe, traduit de l'anglais d'Anne Radcliff; Paris, 1797, 1808-1819,4vol.in-12; — Calendrier de Flore,Qu étude de Jleiu's d'après nature;VaTis, i802-180i, 2 vol. in-8°; — du Génie des peuples anciens, ou tableau du développement de l'esprit humain chez les peuples anciens; ibid., 1808, 4 vol. in-8» ; — les Chevaliers normands en Italie et en Sicile, et considérations générales sur l'histoire de la chevalerie, et particulièrement sur celle de la chevalerie en France; ibid., 1816, in-8».

Galerie historique des contemporains. — Quérard, la France littéraire.

*CHAST!-;XET DE PUYSÉGUR { Armand- Marie- Jacques), général et physicien français, mort en 1825. On a de lui : Appel aux Savants observaîeîus dit dix-neuvième siècle de la décision portéepar leurs prédécesseurs contre le magnétisme animal, etc.; Paris, 1813, in-8°;

— les Fous, les insensés, les maniaques et les frénétiques ne seraient-ils que des somnambules désordonnés; Paris, 1812, in-8";

— Intérieur d'un ménage républicain , pièce en vaudevilles; 1794, ui-8°; — la Journée des dupes, pièce tragi-polïtique-comique, représentée sur le Théâtre-National par les grands comédiens de la patrie , 1789, in-8", pièce attribuée aussi à Bergasse; — le Juge bienfaisant, comédie en trois actes, 1799, in-S*" ; — le Magnétiseur amoureux; Paris, 1824, 2 vol. in-12 ;

— du Magnétisme animal considéré dans ses rapports avec diverses branches de la ph7jsique générale; Paris, 1804-1807, in-8°, et 1820, avec des notes de D'Espréménil; — Mémoire pour servir à l'histoire du magnétisme animal; 1784, et 1820, 3^ éd. in-8°; — Recherches, expériences et observations physiologiqites sur l'homme dans l'état du somnambulisme naturel et dans le somnambulisme provoqué par l'acte magnétique; Paris , 1813, in-8°.

Qacrard, la France littéraire. - Brunet, Manuel du libraire.

CHASTlLLÔN OU CUATSLLOS, antienne fa-

mille française, divisée en un grand nombre de branches , dont les principales étaient ;

Les comtes de Saint-Pol et de Jilois, àe 1235 à 1291;

Les comtes de Blois, de 1291 à 1386;

Les comtes de Penthièvre, de 1337 à 1434.

Eudes, fils de Milles, qui, sous le nom d' Urbain II, fut le premier des papes français. (Voij. Urbain H. )

Hugues, comte de!Saint-Pol et de Blois, vivait dans la seconde moitié du treizième siècle. IJ était en possession de ces deux comtés en 1227.

Renauld, qui suivit à la croisade Louis le Jeune, vivait au douzième siècle. Il devint prince d'Aotioche, par son mariage avec Constance,' fille de Bohémond II, se rendit fameux par ses brigandages, et finit par tomber entre les mains de Saladin, qui lui fit trancher la tête.

Jean de Chastillon, comte de Chartres et de Blois, qui reçut en 1271, de Philippe m, dit le Hardi, le titre glorieux de garde, tuteur et défenseur de ses enfants et de l'État.

Gaucher de Chastillojn, comte de Crécy et de Porcean, connétable de France. Il naquit en 1250, fut créé connétable de Champagne en 1286, et commanda les troupes de cette province partout où elles se trouvèi^ent. I! mit en fuite, en 1291, l'armée de Henri, comte de Bar, gendre du roi d'Angleterre; se battit en héros à la funesto journée de Courtray, le 11 juillet 1302, et fût nommé par Philippe le Bel connétable de France, après la mort de Raoul de Cierraont de Nesle, tué à cette bataille. Il contribua beaucoup, en 1304, au gain de la bataille de Mons-en-Puelle; en 1317, il fit couronner roi de Navarre, à Pampelune, Louis , fils aîné de Pîiilippe le Bel, et depuis roi de France, sous le nom de Louis X, dit le Hutin. Ce prince lui confia alors les affaires les plus importantes. Gaucher de Chastillon assista au sacre de Philippe le Long et à celui de Charles le Bel, qui le choisit, en 1324, pour l'un de ses exécuteurs testamentaires. Il signa comme commissaii'e, au nom du roi, les traités de paix faits avec l'Angleterre , en 1325 et 1326; en 1328, il commanda l'armée française à la bataille de Mont-Cassel, où les ennemis furent entièrenient défaits, et il mourut l'année suivante.

Alexis-Madeleine-Rosalie de Bois-Rogues, duc de Chastillon, né en ICJO, fut successivement colonel d'un régiment de dragons, inspecteur général de la cavalerie , maréchal de camp et lieutenant général. Il commandait en cette qualité la cavalerie française à la bataille de Guastalla, où il fut dangereusement blessé. Ses vertus et l'estime dont il jouissait à la cour le firent choisir, en 1735, pour être gouverneur du dauphin, fils de Louis XV. Il fut créé duc et pair en 1736, et lieutenant général au gouvernement de Bretagne en 1739. Lors de la maladie de Louis XV, il conduisit le dauphin à Metz, et fut exilé peu de temps après, sous prétexte qu'il

CHÂSTILLON — CHATEAUBRIAND

avait fait cette démarche sans en avoir reçu l'ordre du roi. Il revint de son exil en 1747, mais ne reparut plus à la cour. Il mourut en

Louis Gaucher de Chastillon, son filsf^fut le dernier mâle de sa maison. Il mourut en 1760, et ne laissa que deux filles, les duchesses d'Uzès et de la Trémouille,

André DucUcsne, Histoire générale de la maison de Chaslillon, 1621, In-fol. — ArV^de vérifier les dates. — Morérl, Dictionnaire historique.

CHASTILLON. Voy. CHARLES DE BLOIS.

CHASTILLON-SUR-LOING , nom d'une ancienne famille française ; elle a fourni à l'histoire plusieurs illustrations , parmi lesquelles l'amiral de Coligny, son frère Odet, dit le cardinal de ChastÙlon {voy. Cougny), et Dajsdelot {voy. ce nom).

CUASTILLON ( Claude, et non Nicolas ), ingénieur français, né à Châlons-sur-Mame, en 1547, mort en 1616. Il fit d'abord de rapides progrès dans le dessin et la géométrie, pour lesquels il avait teaacoup de goût. 11 n'aimait pas moins les voyages, qui devaient contribuer à ses études d'artiste. Ces voyages il les fit presque toujours à pied. Les reproches incessants que lui valurent ses fréquentes absences de la maison paternelle la lui firent déserter un matin. Il entra alors chez un architecte en tournée ; plus tard il exécuta quelques plans avec assez d'habileté pour qu'il fût nommé topographe duroi Henri IV, en 1580. Il profita de son emploi pour reproduire les scènes variées de l'époque : sièges, batailles, charges, etc. Il parcourut la France , la Suisse , la Savoie et une partie de l'Italie. Lorsqu'il avait quelque plan à lever, il ne craignait pas de s'exposer aux balles et à la mitraille pour exécuter son œuvre. Le passage suivant, emprunté à la Briève chronologie ou sommaire des temps, par Gaillard, un de ses contemporains, témoigne de son hitrépidité. « Le roi, dit le chroniqueur, fait entreprinse sur Chartres, et s'en rend maître à l'aide du sieur de Chastillon , lequel y monstra sa valeur et industrie ». Chastillon a laissé plus de trois cents vues de châteaux, de villes, de batailles. Un grand nombre de ces' pièces portent la date de 1612; la plupart ont été exécutées antérieurement. J. Boisseau , possesseur des planches , en exécuta, en 1641,, un nouveau tirage, en y joignant d'autres vues. Deux éditions datées de 1648 et de 1655, et dont les épreuves sont surchargées aux premiers plans, se rencontrent plus facilement que les impressions primitives. En fait de texte, il n'a été imprimé qu'une table. Ce recueil précieux, que l'on retrouve à la section des Estampes dans la Bibliothèque impériale de Paris, reproduit seul les vues de vieux châteaux et de mouunionts dont il ne subsiste plus de traces; aussi est-il fréquemment et utilement consulté. Il est intitulé: Topographie françoise, ou représentation de plusieurs villes, bourgs, (fhasteaux.

forteresses, vestiges d'antiquité, maisons modernes , et autres du royaume de France, sur les dessins de défunt Claude Chastillon , ingénieur du roi; Paris, chez Jean, enlumineur de^la reine , avec privilège de quarante ans , 1&8, 1 vol. Un des plus complets biographes de Claude Chastillon, M. Grouet, a vu à la bibliothèque de Reims un plan du pont de Rouen de la main et de la façon de Chastillon , daté de 1608. On prétend aussi que ce fut par les dessins et sous la conduite de cet artiste que furent exécutés les plans de la place Royale et du Pont^ Neuf de Paris.

Grouet , dans l'Écho du monde savant, I842. — Journal de Rouen, nov. i844.

CHATEAU ( Guillaume ) , graveur. Voyez,

CHATEAUBRIAND [ François- Augustc, vicomte de), célèbre écrivain et homme d'État français, né à Saint-Malo, le 14 septembre 1768, mort à Paris, le 4 juillet 1848. Filsd'Auguste de Chateaubriand, seigneur comte de Combourg, et d'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, il était le dernier de dix enfants, dont six vécurent, quatre sœurs, et un frère , Jean-Baptiste, comte de Chateaubriand, l'aîné de tous. Il reçut le titre de chevalier, et fut destiné à la marine royale. Ses premières années se passèrent à Saint-Malo, près de sa mère et de ses sœurs. L'incident le plus remarquable de son enfance fut la vive et délicate amitié qu'il ressentit pour la quatrième de ses sœurs , « néghgée comme lui, dit M. Sainte-Beuve, rêveuse et souffrante, et qu'il nous peint d'abord l'air malheureux, maigre, ti'op grande pour son âge, attitude timide, robe disproportionnée, avec un coUier de fer garni de velours brun au cou , et une toque d'étoffe noire sur la tête. » Cette sœur s'appelait Lucile ; et ces premières impressions d'enfance se retrouvent, mais transfigurées parle génie poétique, dans les belles pages de René.

Mis au collège à Dôle, le jeune Chateaubriand, s'appliqua aux mathématiques, sans beaucoup do goût, mais non sans succès, et étudia avec plus de plaisir les classiques grecs et latins. Il alla compléter son instruction au collège de Rennes, « où il hérita du lit de Parny, » et eut pour condisciples Moreau et Limoëlan. De Rennes il se rendit à Brest, où il devait s'embarquer. Après avoir rêvé un .moment un voyage aux Indes orientales, il partit brusquement pour le château de Combourg , et déclara qu'il renonçait à la mar rine. Ses parents décidèrent qu'il embrasserait l'état ecclésiastique, et l'envoyèrent achever ses études à Dinan. Les années que Chateaubriand passa à Dman et à Combourg , incomplètement occupées par des études irrégulières , développèrent les habitudes rêveuses de son esprit, l'ardeur sombre , la timidité et l'indépendance de son caractère, lia lui-même raconté, avec une minutie pleine d'intérêt, la vie qu'il menait alors, et des littérateurs éminents de notre temps l'ont peinte d'après lui.

CHATEAUBRIAND

Mais cette oisiveté ne pouvait se prolonger indéfiniment. Nommé sous -lieutenant dans le régiment de Navarre, Chateaubriand se rendit, en passant par Paris, à Cambrai, où ce régiment tenait garnison. En 1786, il fut rappelé à Combourg, par la mort de son père. Il revint ensuite dans la capitale, et fut présenté officiellement à la cour. Ce fut pour la première fois que le nom, si illustre depuis, de Chateaubriand parut dans une feuille publique. La Gazette de Fance, du 27 février 1787, publia à cette occasion une note ainsi conçue ; « Le comte Charles d'Haute-Feuille, le baron de Saint- Marsault et le chevalier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont eu le 19 celui de monter dans les voitures de Sa Majesté et de le suivre à la chasse. » Mais Chateaubriand ne profita pas de sa présentation à la cour pour solliciter de l'avancement : il se souciait fort peu de la canière militaire, et songeait à se faire un nom par des productions littéraires. Bien qu'introduit dans le grand monde parisien par son frère aîné et par ime de ses sœurs, M™^ de Farcy , il vivait presque aussi solitaire qu'à Combourg, relisant les classiques , étudiant le grec avec ardeur, et voyant quelques "hommes de lettres, tels que Lebrun, Parny, Chamfort, de Flins, La Harpe, DelîUe de Sales. Il se trouvait en Bretagne lorsque les premiers troubles de la révolution agitèrent cette province. Il se hâta d'accourir à Paris pour voir de près le grand mouvement qui soulevait cette capitale. Il vit la prise de la Bastille, les scènes odieuses des 5 et 6 octobre, la fédération de 90. Si les idées du jeune Chateaubriand, son caractère , naturellement indépendant et même frondeur, le rapprochèrent un moment de la cause révolutionnaire, son indignation l'en détacha promptement. « La révolution m'eût entraîné, dit-il, si elle n'eût commencé par des crimes : je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un argument de liberté. Je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus borné qu'un terroriste. N'ai-je pas rencontré plus tard toute cette race de Bnilus au service de César ! » Il ne faudrait pas d'ailleurs voir dans Chateaubriand à cette époque un homme pohtique; lui-môme a raconté quelle était sa principale préoccupation en 1790. « A force d'intrigues et de soucis, dit-il, je parvins, par la protection de Delille de Sales, à faire insérer dans VAlmanach des Muses une idylle ( V Amour de la campagne), dont l'apparition me pensa faire mourir de crainte et d'espérance. » On peut lire dans VAlmanach des Muses de 1790 ce premier essai d'un poète de vingt-deux ans. Il est impossible de voir même un germe de talent dans cette fade poésie; mais elle fait un contraste si piquant avec la destinée du futur ministre, que nous en citerons les derniers vers. Le jeune poëte, inquiet et sensible,

après avoir déclaré qu'il veut terminer sa carrière près d'un fleuve, qu'il ne nomme pas , mais dont il célèbre l'onde enchanteresse, continue ainsi :

Rentré dans la nuit des tombeaux.

Mon ombre, encor tranquille et solitaire. Dans les forêts ehercbera le repos.

Au séjour des grandeurs mon nom mourra sans gloire; Mais il vivra longtemps sous les toits de roseaux ;

Mais d'âge en âge en gardant leurs troupeaux.

Des bergers attendris feront ma courte histoire :

« Notre ami, diront-ils, naquit sous ce berceau,

« Il commença sa vie à l'ombre de ces chênes ;

« Il la passa couché près de cette eau,

« Et sous les fleurs sa tombe est dans ces plaines. »

Ces vers, qui semblent un écho affaibli des idylles de Léonard et de Berquin, prouvent qu'à ce moment Chateaubriand n'avait pas encore conscience de son propre génie poétique , si original et quelquefois si étrange. Il entrait dans la littérature par l'imitation et copiait sans succès des modèles insignifiants. Heuureusement, il ne tarda pas à quitter Paris, et son début poétique n'eut pas de suite. La capitale était alors agitée par des commotions quotidiennes, qui en rendaient le séjour insupportable à tous ceux qui ne partageaient pas les passions du moment. Le jeune gentilhomme breton, qu'aucun devoir n'y retenait, en partit pour aller découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique en retrouvant la mer polaire. Ce projet avait tout ce qu'il fallait pour séduire une jeune imagination, puisqu'il était vague et grandiose. Il se prépara à ces pérégrinations lointaines en passant quelque temps sous les ombrages de Combourg. «Au printemps de 1791, raconte-t-il, je dis adieu à ma respectable mère, et je m'embarquai à Saint-Malo ; je portais au général Washington une lettre de recommandation du marquis de La Rouairie. Celui-ci avait fait la guerre de l'indépendance en Amérique; il ne tarda pas à devenir célèbre en France par la conspiration royaliste à laquelle il donna son nom. J'avais pour compagnons de voyage <le jeunes séminaristes de Saint-Sulpice , que leur supérieur, homme de mérite , conduisait à Baltimore. Nous mîmes à la voile ; au bout de quarante-huit heures nous perdîmes la terre de vue, et nous entrâmes dans l'Atlantique. « Après avoir failli se noyer dans la traversée. Chateaubriand descendit à Baltimore, et partit sur-le-champ pour Philadelphie. Là il eut l'honneur de causer et de dîner avec Washington. Ce grand homme s'étonna des projets du jeune voyageur, parla des difficultés de l'entreprise. «Mais, lui répondit vivement Chateaubriand, il est moins difficile de découvrir le passage polaire que de créer un peuple comme vous l'avez fait ! — Bien ! bien ! jeune homme! » dit Washington en lui tendant la main.

Chateaubriand visita ensuite New-York et Boston ; puis, remontant la rivière d'Hiidson , il fit voile pour Albany. De là il se rendit chez les Iroquois , chez les Sauvages du Niagara, parcourut les lacs du Canada, l'intérieur desFlo-

rides, la nation des Natchez, celle des Muscogulges, celle des Huions. Un jour, s'étant rapproché des défrichements américains, il trouva, dans une ferme bâtie de troncs d'arbre, un journal anglais qui lui apprit la fuite de Louis XVI et son arrestation à Varennes. « Je crus, dit-il, entendre la voix de l'honneur, et j'abandonnai ïnes projets. » Il revint donc en France. Il n'avait trouvé ni passage au nord-ouest ni mer polaire ; mais il avait découvert une littérature nouvelle, la littérature du dix-neuvième siècle. En présence d'une admirable et vierge nature, il avait senti s'éveiller en lui le génie poétique; mais pour avoir pleine conscience de ses forces, pour oser se produire avec toute son originalité, pour pouvoir, en un mot, créer une littérature, il avait encore besoin de dix ans d'épreuves et d'études.

A peine de retour en France, Chateaubriand se maria à Saint-Malo. <c Mes sœurs, dit-il, se mirent en tète de me faire épouser M"e de Lavigne. Je ne me sentais aucime qualité de mari... Lucile aimait M"e de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma foi'tune. Faitesdonc , dis-je. Chez moi l'homme public est iné branlable, l'homme privé est à la merci de qui conque veut s'emparer de lui ; et pour éviter une tracasserie d'une heure , je me rendrais esclave pendant un siècle. » Ce mariage n'empêcha pas Chateaubriand d'émigrer. La pieuse, vertueuse et spirituelle M™e de Chateaubriand n'occupa jamais qu'une place médiocre dans la vie de son mari. Celui-ci, aussitôt arrivé à Paris, fit ses préparatifs de départ pour Coblentz. L'argent lui manquait, car la dot de Mi'e de Lavigne avait été constituée en assignats. Un notaire lui prêta douze mille francs. Il en perdit presque aussitôt dix mille cinq cents au jeu; avec les quinze cents qui lui restaient, il partit. Il quitta Paris avec son frère, le comte de Chateaubriand. Arrivés à Bruxelles, les deux frères se séparèrent, et le plus jeune se rendit sur les bords du Rhin, pour se joindre à l'armée prussienne qui envahissait la Fiance. On trouva qu'il venait bien tard; il eut beau faire observer qu'il arrivait tout exprès de la cataracte du Niagara ; « il fut au moment de se battre pour obtenir l'honneur de porter un havresac ». II ne put même rentrer dans son régiment de Navarre, et prit parti dans les compagnies bretonnes qui allJaieut au siège de Tliionvilie. Vêtu d'un uniforme blanc, la giberne et le sac au dos , sur l'épaule un fusil sans chien, il partit avec ses camarades pour aller restaurer le trône. Mais les émigrés rencontrèrent sur la frontière des soldats répubhcains aussi braves qu'eux , plus entiiousiastes , et mieux comman- <lés. On sait que le sort ne fut pas favorable aux royalistes. Après avoir escai-mouché pendant quelques jours devant Thionville, ils durent suivre le mouvement de retraite des Prussiens au mois d'octobre 1792, et furent licenciés. Blessé à la cuisse au siège de Thionville, atteint à la fois

CHATEAUBRIAND S

d'une maladie contagieuse et d'une affreuse petite vérole. Chateaubriand fut laissé pour mort dans un fossé. Des gens du prince de Ligne le jetèrent dans uu fourgon. Des femmes de Namur lui donnèrent du pain, du vin et une couverture de laine. On le déposa ensuite à l'enti'ée de Bruxelles , et il alla quêtant de porte en porte un asile. « A Bmxelles, dit-il, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville,

Quand il fut dans la ville De Bruxelle en Brabant,

y fut mieux accueilli que moi , car il avait toujours cinq sous dans sa poche. Je frappais, on ouvrait; en ra'apeieerant on disait : Passez! passez! et l'on me fermait la porte au nez. On me chassa d'un café. Mes cheveux pendaieat sur mon visage, masqué par ma barbe et mes moustaches. J'avais la cuisse entourée d'un torchis de foin; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes nouée à mon cou, en guise de manteau. Le mendiant de l'Odyssée était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi. >> A la fin cependant, grâce à six cents francs qu'il reçut de son frère, il se fit admettre dans le taudis d'un barbier, fut soigné tant bien que mal, et partit pour aller rejoindre les royalistes bretons réunis à Jersey. Il fit le voyage dans la cale d'une petite barque. « Le gros temps, dit-il, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey. Comme j'étais près d'expirer, on me descendit à terre, et on me mit contre un mur, le visage tourné vers le soleil pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer ; elle eut pitié de moi, elle appela son mari, qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheur, où je fus pis dans un bon lit. C'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende. Quand nous arrivâmes à Jersey, j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par un oncle maternel, le comte de Bedée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort. Au printemps de 1793 , me croyant assez fort pour reprendre les ai-nies, je passai en Angleterre, où j'espérais ti'ouver unedirection des princes; mais ma santé, au Heu de se rétablir, continua de décliner; ma poitrine s'entreprit, jfi respirais à peine. D'habiles médecins consultés me déclarèi'ent que je traînerais ainsi quelques semaines, peut-êtrcmême quelques mois, peutêtre quelques années, mais que je devais renoncer à toute fatigue, et ne pas compter sur une longue existence. » Dans cet exil de Londres, le jeune émigré resta longtemps sans argent et sans ressource. Il faut lire dans ses Mémaires la description du galetas qu'il habitait, rue Mai7-le- Bone. ;( Mon lit, dit-il, consistait en un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps»

Sô

CHATEAUBRIAND

Quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud, Mon cousin de Là Bouetardaye, chassé, faute de payement, d'un taudis irlandais, quoiqu'il eût mis un violon en gage, vint chercher chez moi un abri contre le constable. Un vicaire bas-breton lui prêta un lit de sangle. La Bouetardaye était conseiller au parlement de Bretagne : il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait sous la pourpre, à mes côtés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il s'asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carré , et chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que trois cordes. »

Les jours où il faisait froid, les deux amis , ne pouvant allumer de feu , demeuraient au ht. Ils restèrent une fois plusieurs jours sans manger. Quand Chateaubriand passait dans la journée devant une boutique de boulanger, il s'arrêtait, et se tenait aux murs , tout près de s'évanouir. Son compagnon de chambre, perdant courage, se frappa de plusieurs coups de canif, et fut sur le point d'en mourir. Heureusement le hasard vint à leur secours. Chateaubriand reçut quelque argent de sa famille , et le paraplilétaire Pelletier, un de ces hommes à ressources qui étaient alors la fortune des émigrés , lui offrit d'aller déchiffrer de vieux manuscrits, dans une province chez un ministre anglican, M. Ives, qui avait besoin d'un secrétaire. Vivant intimement dans la famille du ministre , lisant Dante et Pétrarque avec la charmante Charlotte miss Ives, il se fit aimer de la jeune fille. Mais lorsque madame Ives, devinant cet amour, vint offrir au jeune étranger de faire partie de leur famille, celui-ci ne put répondre que par ce mot : Je suis marié; et il partit, laissant après lui des regrets qu'il aurait dû sans doute prévoir et prévenir.

II revint à Londres reprendre ses traductions pour les libraires , et ses leçons de français. Malgré les embarras extrêmes de sa position, il s'occupa en même temps de réunir des matériaux pour le grand ouvrage qu'il méditait , ouvrage qu'il commença à écrire en 1794, qu'il fit imprimer en 1796, et qu'il publia en 1797 chez le libraire de Boffe, sous ce titre : Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la révolution française. Voici sur cet ouvrage le jugementde M. deCarné : « Donnant le jour au travail de manœuvre qui le faisait vivre , consacrant les nuits à des études persévérantes, il enfantait mille projets d'ouvrages carressés et abandonnés tour à tour. Enfin, du milieu de ces fugitives pensées, il sortit une idée politique imposante : il lui donna un corps dans son esprit , et conçut le projet de faire un livre. Il ne s'agissait de rien moins

que d'ouvrir les annales de tous les peuples, anciens et modernes , et de montrer la nature himiaine constamment la même , constamment soumise aux mêmes lois, poursuivant les mêmes espérances, et toujours détournée de son but par les mêmes passions ; il s'agissait, enfin, d'établir que les révolutions ne valent pas ce ((u'elles coûtent, et que l'humanité fut dans tous les siècles soumise aux mêmes conditions de doute, de désenchantement et de despotisme. L'idée était hardie et neuve... L'essai est écrit au point de vue sceptique , et reproduit contre la religion révélée les objections qui avaient cours de son temps; et pomtant il perce à chaque page des sympathies , vagues encore , mais ti'ès-réelles, vers de meilleures et de plus douces espérances. Chateaubriand , en jugeant les grandes réputations du dix-huitième siècle , fit preuve d'une remarquable liberté d'esprit; et si ses conclusions sont décevantes , si l'histoure de l'humanité apparaît dans ce livre sous un jour désespérant, c'est qu'il est impossible de ne pas la voir ainsi quand on n'est pas chrétien et qu'on est de bonne foi. »

Ce livre n'obtint pas grand succès en Angleterre , et passa tout à fait inaperçu en France. Chateaubriand l'avait adressé à Delille de Sales , philosophe matérialiste , et à Ginguené, sceptique républicain. Ce fait en dit bien assez sur l'esprit de VEssai. Le royahste s'y laisse à peine deviner, et le chrétien ne s'y aperçoit pas du tout. Mais un triste événement allait ramener Chateaubriand aux croyances chrétiennes. Luimême a raconté sa conversion avec une simplicité et une émotion qui prouvent combien elle fut sincère. « Ma mère, dit-il, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots, où elle vit périr une partie de ses enfants , expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Lç souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à cette reUgion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère ; quand la lettre me parvint, au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien ; je n'ai point cédé , j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie de mon cœur : j'ai pleuré, et j'ai cru. »

Ce fut dans toute l'ardeur de cette conversion soudaine que Chateaubriand conçut et ébaucha le Génie du Christianisme. Les proscriptions de fructidor venaient d'exiler à Londres un poète élégant, un critique exquis , Fontanes, qui compatit aux souffrances de Chateaubriand et devina son génie. « Travaillez , travaillez , mon cher ami , lui disait-il ; devenez illustre , vous le pouvez , l'avenir est à vous, w Encouragé par

cette voix prophétique, l'obscur exilé travaillait avec ardeur au Génie du Christianisme, « S'il est, dit-il, des effets rétroactifs et symptomatiques des événements futurs , j'aurais pu augurer le mouvement et le fracas de l'ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mon esprit et aux palpitations de mon cœur. » Mais pour fleurir, cette gloire, que Chateaubriand pressentait vaguement, avait besoin du sol natal ; un désir invincible de revoir la France 8'empara du proscrit. Au début du consulat, les lois rigoureuses contre l'émigi-ation subsistaient encore, bien que Bonaparte en eût fort adouci l'application. Il fallut se procurer un passeport sous un nom étranger. Le ministre de Piusse en donna un sous le nom de Lassaigne, habitant de Neufchâtel. « Je me ghssai dans ma patrie, dit Chateaubriand , à l'abri d'un nom étranger, caché doublement dans l'obscurité du Suisse Lassaigne et dans la mienne. »

Ce fut au printemps de 1800 que Chateaubriand revit sa patrie après huit ans d'e>iil. Il s'arrêta aux Thèmes , près de Paris. Fontanes vint l'y prendre, et le conduisit dans un entresol de la rue de Lille, à côté de la rue des Saints-Pères. « On m'adressa, dit Chateaubriand, à M. Migneret( hbraire), qui consentità se charger de l'impression du Génie du Christianisme et à me donner quelque chose pour vivre. Après avoir fait viser son passepoj't à la police sous le nom de Lassaigne , et obtenu un permis de séjour à renouveler de mois en mois. Chateaubriand , installé dans son entresol , se livra tout entier à l'achèvement de son œuvre , ne sortant de sa retraite que pour aller dans les rues, sur les places, dans quelques salons, étudier, sous tous ses aspects, cette société qui se reformait après la révolution. Il débuta cette année même par quelques pages insérées dans le Mercure. C'était un article au sujet de l'ouvrage que Mme de Staël venait de publier sous le titre : la Littérature considérée dans ses rapports avec la société. Encouragé par le succès de cet article , l'écrivain se décida enfin à détacher du Génie du Christianisme et à livier au public, en 1801, l'épisode à'Atala, dont la préface contient le récit des circonstances qui avaient conduit l'auteur à chercher dans la foi chrétienne la paix et la lumière de l'àme. 'c Atala, dit M. de Carné, arracha à l'Europe un long cri d'étonnement et d'admiration, et jamais étincelle ne courut plus rapidement. D'innombrables éditions , des traductions dans toutes les langues , popularisèrent en peu de mois le nom de Chateaubriand, de Lisbonne à Saint-Pétersî>ourg. Le Grec lut Atala sur les ruines des Propylées , et l'on dit même que les sultanes pleurèrent la fille de Simaghan , dans la solitude des harems. Mais Atala n'était que l'éblouissante aurore qui annonçait la levée de l'astre. » Le succès à' Atala détermina l'auteur à recommencer le Génie du Christianisme^ dont deux volumes

CHATEAUBRIAND 88

étaient déjà imprimés et prêts à paraître. C'est dans une campagne de la Sologne , chez M«"e de Beaumont, à Savigny, près de Juvisy, au milieu de la poésie des champs , du silence des bois et des jouissances de l'amitié, que fut refait et achevé cet ouvrage immortel. Il parut en 1802, avec René, qui y figurait ainsi (\\x' Atala à titre d'épisode. La publication de ces ouvrages fit une révolution morale et {littéraire. Insuffisant comme démonstration , le Génie du Christianisme est une œuvre trop brillante, trop poétique, trop environnée de séductions enchanteresses et de grâces frivoles, pour qu'on puisse, le regarder commeun traité religieux. Mais ce livre retrempait lésâmes, fatiguées par tant de déchirements, dans des croyances élevées etconsolantes, et les relevait pardes espérances sublimes. Il eut donc une véritable influence morale sur la société ; il exerça une action encore plus grande sur les lettres. Tant de formes diverses que notre littérature avait revêtues, pendant deux siècles du développement le plus riclte et le plus actif, n'avaient pas épuisé l'ordre entier des sentiments et des idées de l'hnmanité. Il restait tout im côté de l'âme à exploiter pour l'éloquence et la poésie. Jusque là les impressions qui naissent des beautés de la nature , des richesses variées de la création , n'avaient occupé qu'une faible place dans notre littérature. Fénelon avait surtout étudié et senti les charmes de la campagne dans Homère; ses plus illustres contemporains avaient détourné des champs leui'S regards fascinés par la grandeur de la vie sociale et le luxe des cours. Les poètes du dix-huitième siècle n'avaient fait dans leurs bergeries que la plus ridicule contrefaçon de la vie pastorale. La nature attendait donc des peintres. En outre , toutes ces nuances de sentiment , toutes ces idées déheates et fugitives, ingénieuses et fantastiques , qui naissent de la partie la plus brillante et la plus capricieuse de l'imagination, que la raison n'admet que par une sorte de tolérance, mais dans lesquelles on trouve tant de douceur à se bercer, à se perdre quelquefois , et qui ont pour nous un charme indéfinissable de mystère et de rêverie, tout cela était lesté en dehors d'une poésie profonde et touchante sans doute dans nos grands maîtres du dix-septième siècle, mais toujours éminemment raisonnable, et plus tard ironique et froide au dix-huitième siècle. Chateaubriand était destiné à porter la main sur toutes ces cordes laissées muettes jusque là. Il avait eu), il est vrai, dans cette tâche nouvelle deux illustres piédécesseurs, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ; mais elle était réservée surtout à son imagination brillante et rêveuse,' à son talent ingénieux et poétique. D'ailleui's, ces sentiments et ces idées ne devinrent dominants dans la société que lorsque les anciennes barrières élevées par le luxe et l'étiquette entre l'homme et la nature furent tombées de toutes parts , et que la destruction des croyances, l'in-

CHATEAUBRIAND

certitude de l'avenir, les maux éprouvés par chacun dans les convulsions sociales, eurent disposé les âmes à la rêverie , aux caprices de l'imagination et à la mélancolie des souvenirs. Nous avons expliqué le succès du Génie du Christianisme , d'Atalà, de Mné, œuvres origmales et durables (1), où des recherches de sentiment, des traits plus brillants' que naturels, des hardiesses au-dessus delà prose, sont suffisamment rachetés par une éloquence émue et fière , par la peinture attendrissante des passions,? par l'expression naïve et poétique des sensations les plus intimes du cœur, par la vérité imposanté'Ou gracieuse de tous ces tableaux de la nature que, dans son souvenir, l'auteur avait rapportés de ses pèlerinages lointains. L'admiration gagna le nouveau chef de l'État kii-même : il est vrai que par ses tendances religieuses , ou du moins par cette prédication poétique qui ramenait les esprits au catholicisme. Chateaubriand devenait, sans le vouloir, l'un i des auxiliaires de la politique du premier I consul. En 1803 il fut nommé secrétaire de lé- : gation à Rome, et le 29 novembre de la même année ministre de France près la république du I Valais. Il ne garda pas longtemps cet emploi. En apprenant, au mois de mars 1804, la nouvelle delà mort du duc d'Enghien, il donna sa démission , et se remit tout entier à ses méditations et à ses travaux d'écrivain. Ce fut vers ce temps qu'il eut la douleur de perdre la sœur charmante qui avait été la muse de sa jeunesse. Mariée et veiive, de plus en plus tourmentée par le malheur, Lucile, « que la nature avait créée uniquement pour souffrir », avait fini par avoir, dit son frère, le génie, le caractère et la folie de J.-J. Rousseau. « Nature angélique, dit M. de Loménie, inquiète et sombre, esprit troublé, cœur aimant, mélange inexplicable de folie, de grâce , de mélancolie tt de poésie , Lucile cherchait parfois à soulever, à analyser en quelque sorte les nuages qui obscurcissaient son esprit. Elle écrivait à son illustre frère les lignes suibantes : « J'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui semblent exister et qui n'existent pas , qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace , dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les vît distinctement. » Quand Chateaubriand lui recommandait de soigner sa santé , elle répondait : " Pourquoi ma santé ? Je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert. »

« La mort de Lucile fut aussi triste que sa vie. Durant un voyage' de Chateaubriand en 1804, quittant le cloître où elle vivait, elle s'en alla mourir dans une retraite inconnue ; un vieux serviteur, auquel elle avait été confiée, suivit seul

(1) « Le Génie du Christianisme, a dit M. Thlers {Histoire du consulat et de l'empire) vivra comme ces frises sculptées sur le marbre d'un édifice» vivent avec le monument qui les porte, n

son cercueil. Quand Chateaubriand retint, le vieux serviteur était mort , et le frère ne put pas même retrouver les cendres de sa sœur. « Elle m'a quitté, s'écrie- t-il , cette sainte de génie; je n'ai pas été un seul jour sans la pleurer. Lucile aimait à se cacher ; je lui ai fait une solitude dans mon cœur : elle n'en sortira que quand je cesserai de vivre.... La mort de Lucile atteignit aux sources de mon âme ; c'était mon enfance au milieu de ma famille , c'étaient les premiers vestiges de mon existence qui disparaissaient. »

Chateaubriand, par les trois ouvrages dont nous venons de parler, était entré en pleine possession de son génie et de la gloire; il conçut le plan d'ime épopée qui devait être la démonstration diamatique et vivante de la thèse développée dans le Génie du Christianisme, et faire victorieusement ressortir la supériorité poétique et morale de la religion chrétienne, en l'opposant, par un contraste perpétuel, à tous les enchantements du paganisme , à toutes les leçons de la sagesse antique. H avait déjà formé le plan des Martyrs ; mais il voulait voir les lieux qui devaient servir de théâtre aux scènes de son épopée, et teindre son imagination de leurs couleurs. Il se résolut , dans ce but , à de nouveaux voyages. « Je voulais aussi , dit-il , accomplir le pèlerinage de Jérusalem. » Nous croyons qu'en parlant ainsi. Chateaubriand fut sincère; mais, de son aveu, la visite aux lieux saints n'était pour lui qu'un but secondaire , et ne venait qu'après le besoin de recueillir des images et des éléments de description pour une œuvre poétique. Par là se trahit assez la différence qui existe entre ce pèlerin de notre âge et les pèlerins d'autrefois; par là on peut assez voir que Chateaubriand, catholique consciencieux sans doute , a été pardessus tout poète, et que l'imagination est chez lui le i)remier aliment de la foi. Parti de Paris le 13 juillet 1806, il alla s'embarquer h. Ti-ieste; il parcourut la Gièce,irAsie Mineure, la Judée; puis il s'avança sur les côtes d'Afiifjue, campa sur les ruines de Carthage , et s'embarqua pour l'Espagne, où il visita les ruines de l'Alhambra. Il revint en France après une année entière passée dans cette excursion hardie, où il rencontra plus d'un péril. Les Martyrs, dont bien des pages avaient été écrites d'avance sous le ciel de la Grèce ou au milieu des sables du désert, parurent en 1809. On sait combien de critiques furent soulevées par ce livre , et à quelle longue polémique son apparition donna lieu; on sait que malgré la confiance qu'il eut dans son talent, l'auteur perdit un instant courage, et eut besoiu d'être consolé et rassuré par l'amitié et le goût de M. de Fontanes. Le jour du ti'iomphe arriva bientôt cependant, et les Martyrs furent placés parmi nos monuments littéraires , à un rang glorieux qu'ils conserveront. H n'en est pas moins vrai que beaucoup des critiques essuyées alors par Chateaubriand étaient justes et le sont encore. On en fit de très-fondées sur le choix du

sujet : non qu'il faille, avec Boileau, interdire absolument au poète les sujets chrétiens, ce qui serait proscrire Dante et Milton; mais lorsqu'au milieu d'un siècle peu croyant, une imagination plus poétique que religieuse met en jeu les mystères de la foi et fait agir les puissances célestes dans une œuvre en prose d'un caractère indécis entre le roman et l'épopée, il est impossible que ces objets divins ne perdent pas de leur sublime grandeur et de leur mystérieuse sainteté , que même ils ne paraissent pas rapetisses et profanés par les ingénieuses combinaisons qui les mettent en œuvre. Pour ouvrir aux imaginations le ciel ou l'enfer des chrétiens, il faut avoir la foi de Dante et de Milton, il faut parler comme eux la langue des poètes, et s'adresser à des âmes disposées par le sentiment religieux à suivre le vol du génie. Le ciel et l'enfer de Chateaubriand , et toutes les scènes où il fait apparaître l'Éternel ou ses ministres, ne produisent d'illusion sur personne , et ne sont que de belles études de style. Qu'on lui ait aussi objecté avec beaucoup de raison que le paganisme n'était plus à l'épocpie de Constantin tel qu'il le représente, et qu'un Démodocus, parlant le langage de Nestor, était au quatrième siècle de l'ère chrétienne un personnage impossible ; qu'on lui ait reproché non moins justement d'avoir trop multiplié les événements et les horizons de son poëme, et décrit, pour soutenir l'intérêt, trop de tableaux divers , il n'importe , car après tout il est peu d'ouvrages qu'on lise avec plus de charme ; il n'est personne qui ne soit entraîné par la magie de ce langage si coloré , si souple , si hdimouieu:c, par ces peintures fraîches et vivantes qui mettent sous nos yeux la Rome des empereurs, les forêts de la Gaule, les assemblées des catacombes et les retraites de la Thébaïde , par cet accent de sensibilité qui prête tant d'intérêt au chaste amour de Cymodocée et au délire de Velléda.

En 1811 parut Y Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui est peut-être l'ouvrage de Chateaubriand où la forme est le plus constamment rigoureuse et pure , et où le goût a le moins de taches à relever. Napoléon, qui avait durement traité le poète, et qui en 1807 lui avait enlevé la propriété du Mercure à l'occasion d'un article sur le Voyage en Espagne de M. de Laborde , où il avait cru voir des allusions offensantes, sembla disposé à laire sa paix avec lui , et fit les premières avances en chargeant le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, de témoigner à l'Institut sa surprise de ce que le Génie du Christianisme n'était pas même mentionné dans le rapport sur les prix décennaux. En 1811 Chateaubriand fut désigné pour occuper à l'Institut le fauteuil vacant par la mort de Marie-Joseph Chénier; mais des difficultés qui s'élevèrent au sujet du discours qu'il devait prononcer le déterminèrent à ne pas accepter le fauteuil académique. 11 faut avouer que l'Institut, dans

CHATEAUBRIAND 92

son empressement à se rendre au désir exprimé par le maître, avait manqué de tact,'et que ce n'était pas à l'auteur du Génie du Christianisme à faire l'éloge d'un homme dont il était séparé par lé dissentiment politiquele plus complet etpar une inimitié littéraire. La fermeté avec laquelle il se refusa dans cette circonstance à des concessions dont la faveur impériale eût été le prix, accrut encore les sympathies qu'il avait inspirées au pubUc. Mais bientôtles Bourbons revinrent de l'exil.

« Dès que le sol , dit M. de Noailles , avait tremblé sous les pas des soldats étrangers, M. de Chateaubriand avait pris la plume. Deux sentiments agitaient à la fois son âme : l'horreur de l'oppression qui pesait sur la France, et l'indignation de la voir exposée à être partagée. Se flattant que cette invasion pourrait s'arrêter avant d'avoir atteint ses derniers résultats , si le pays se séparait du héros dont la gloire lui coûtait si cher, il préparait en silence et au péril de sa vie un écrit qui offrît à la France , en ce moment suprême , un noble refuge dans l'autorité, modifiée selon les temps, sous laquelle avaient vécu nos aïeux. C'est cet écrit qui devint la fameuse brochure de Bonaparte et des Bourbons. « Non, s'écriait l'auteur dès les premières paroles , non, je ne croirai jamais que j'écris sur les ruines de la France! Il ne péril a point et ne sera point divisé, ce royaume que Rome expirante enfanta au milieu de ses ruines, comme un dernier essai de sa gi-andeur. » L'auteur se livrait tout entier à l'entraînement d'une éloquence passionnée, qui ne lui laissait pas le sang-froid nécessaii'e pour être impartial ; il se répandait en invectives contre la tyrannie , avec la fougue de Démosthène dans ses plus véhémentes philippiques : puis il faisait reparaître aux yeux des Français l'illustre maison de France qui avait si longtemps régné sur notre pays , et il s'efforçait de prévenir les nouvelles générations en faveur de cette famille qui leur était inconnue. »

Ce fut par cette brochure que Chateaubriand entra dans la carrière politique. « Cette vie politique, dit M. Sainte-Beuve, peut se diviser en trois temps : 1° du 30 mars 1814 au 6 juin 1824, la période royaliste pure ; 2" du 6 juin 1824, jour de son renvoi du ministère, jusqu'à la chute de la Restauration , la période libérale, en contradiction ouverte avec la première ; 3° la période de royahsme etderépublicanismeaprès juillet 1830, quand Chateaubriand dit à la duchesse de Berry, pour l'acquit de sa conscience! Votre fils est vion roi, et qu'il donne en même temps une main à Carrel, une autre à Béranger, et prend à l'avance ses précautions avec la république future. » Louis XVIII, qui avait dit de la brochure de Bonaparte et des Bourbons, qu'elle lui avait valu une armée, ne se mit guère en peine d'en récompenser l'auteur. Le prince était classique et- libéral , et Chateaubriand passaitpour n'être ni l'un ni l'autre. Le roi le nomma ministre en Suède, et sembla faire une épigramme en envoyant r«p6tre de la

CHATEAUBRIAND

légitimité à la cour de Befnadotte. Le nouvel ambassadeur allait partir pour Stockholm, lorsque Napoléon, débarquant en France, marcha sur Paris. Chateaubriand suivit Louis XVm à Gand, fut nommé ministre d'État, et rédigea en cette qualité son Rapport au roi sur l'état de la France , morceau trop poétique pour être vrai , et chef-d'œuvre littéraire plutôt qu'ouvrage politique.

La seconde restauration lança Chateaubriand dans la sphère de la politique active. Ici le publiciste et l'homme d'État remplacent chez lui le littérateur et le poète. Il seraittroplongde raconter toutes les vicissitudes par lesquelles il passa dans cette vie nouvelle. M. deLoménie les a résumées en quelques pages excellentes , vives , colorées, que nous citerons, parce qu'elles offrent un tableau sympathique, mais impartial, delà vie politique de Chateaubriand sous la Restauration. « Après Waterloo, Chateaubriand conserva son titi-e de ministi'e d'État, mais refusa d'accepter un portefeuille en compagnie de Fouché. Trois partis se disputaient alors le terrain : les ultraroyalistes voulaient le roi moins la charte, les libéraux, la charte moins le roi , les modérés l'un et Pantre. Par ses sympathies, ses, convictions, les instincts de son génie. Chateaubriand tenait essentiellement à ce dernier parti; et pourtant, entraîné par sa haine du régime impérial, par la violence même de ses derniers écrits , ou p<irje ne sais quelles sympathies de personnes, il se trouva d'abord enrôlé sous les drapeaux des plus fougueux partisans du trône et de l'autel. Toutefois,! dans cette position équivoque. Chateaubriand ne fit pas complète abdication de lui-même. Deux grands principes ont constamment resplendi comme deux flambeaux sur sa vie politique. Partout et toujours Chateaubriand a défendu de sa parole et de sa plume l'intégrité du gouvernement représentatif et la liberté de la presse. Mu par une idée de poète, il s'était alors mis en tête de faire l'éducation constitutionnelle des hommes de l'émigation et de les rallier à la charte. Malheureusement, dans l'espoir d'arracher des concessions à des esprits ombrageux et peu favorables aux institutions nouvelles , il concéda beaucoup de son côté; de là bon nombre d'inconséquences, que plusieurs lui ont vivement reprochées; de là l'appui qu'il prêta , au nom des libertés pubhques,à cette chambre réactionnaire de 1815, ennemie de toutes les hbertés ; de là cette singulière mosaïque de doctrines constitutionnelles et de systèmes décrépits qui se rencontre dans son ouvrage de la Monarchie selon la charte.

« Après avoir nettement posé les principes du gouvernement représentatif, rompu définitivement avec l'ancien régime , et miraculeusement entrevu la révolution de Juillet dans l'article 14 de la charte, Cîiâteaubriand procède par voix d'exclusion absolue contre les hommes de la république et de l'cnipivo, r.'îiv'igno dans le

I chapitre 42 qu'on mette sur la même ligne le soldat mort pour le roi dans les champs de la Vendée et le soldat mort à Waterloo pour la patrie, accepte, dans le chapitre 52, comme bonnes les choses de la Révolution , et repousse sans distinction les principes et les hommes qui les ont faites ; redemande à grands cris pour le clergé une propriété particulière , la tenue des registres de l'état civil et le monopole de l'instruction publique à tous les degrés.

« La lutte une fois engagée, Chateaubriand la soutient avec ce style nerveux et coloré qui n'est qu'à lui. Le journahsme devint dans ses mains une arme puissante, et le ministère Detazes chancela sous les coups que lui porta le Con^ej'wa^eiir.. L'assassinat du duc de Berry détermina sa chute. Au moment même où un député venait en pleine tribune accuser le ministre de complicité avec l'assassin. Chateaubriand, emporté par la fougue de sa polémique, s'oubha jusqu'à écrire sa fameuse phrase ! Les pieds lui ont glissé dans le sang. Le royal ami de M. Decazes ne la lui pardonna jamais.

« A l'avènement du ministère Villèle, Chateaubriand fut nommé d'abord ambassadeur à Berlin, puis à Londres; en septembre 1822 il passa les Alpes pour représenter la France au congrès de Vérone. Dans cette assemblée des rois. Chateaubriand plaida chaudement, mais en vain, la cause des Hellènes, défendit les intérêts de la France au sujet de la guerre d'Espagne, et revinê (bientôt remplacer M. de Montmorency aux aflaires étrangères. C'est ici le point le plus éclatant de sa carrière politique. On a écrit partout que le congrès de Vérone avait imposé la guerre d'Espagne à M. de Villèle , et que M. de Villèle l'avait imposée à son collègue. Or, Chateaubriand a prouvé que le congi'ès n'a jamais voulu la guerre, que Mi de Villèle s'en souciait peu, et que lui seuU'avait désirée et décidée. Dans quel but.? Le voici; laissons parler Chateaubriand lui-même : « Qu'on s'imagine Ferdinand régnant d'une manière raisonnable [à Madrid, sous la verge de la France; nos frontières du midi en sûreté, l'Ibérie ne pouvant plus vomir sur nous lîAutriche et l'Angleterre; qu'on se représente deux ou ti'ois monarchies bourbonniennes , en Amérique, faisant à notre profit le contre-poids de l'influence et du commerce des États-Unis et de la Grande- Bretagne ; qu'on se figure notre cabinet redevenu puissant au point d'exiger une modification dans les traités de Vienne, notre vieille frontière recouvrée, reculée, étendue dans les Pays-Bas, dans nos anciens départements germaniques , et qu'on dise si pour de tels résultats la guerre d'Espagne ne méritait pas d'être entreprise. » On trouvera peut-être beaucoup de poésie dans ce plan, mais nul du moins n'en méconnaîtra le-pati'iotisme et la grandeur.

« îîiiit mois s'étaient à peine écoulés depuis

CHATEAUBRIAND

lareddition de Cadix etIadélivrancedeFerdinand, lorsque l'homme à qui la Restauration devait ce peu de gloire fut tout à coup chassé comme un valet qui aurait volé la montre du roi sur la cheminée. M. deVillèle le jalousait, Louis XVIII lie l'aimait pas : il avait refusé de soutenir la conversion des rentes, qu'il désapprouvait; il n'avait voulu du renouvellement septennal qu'avec le changement d'âge ; il était populaire , M. de Villèlene l'était pas; les rois étrangers lui envoyaient des cordons , M. de Villèle n'en recevait pas ; il était tenace et fier comme un Breton , M. de Villèle souple et rusé comme un enfant de la Gascogne. Il fut incivilement éconduit. L'injure était grande; la vengeance égala l'injure. Coriolan passa aux Volsques, Chateaubriand s'arma de sa plume, et planta sa tente dans le Journal des Débats. Le chef de la phalange royaliste de 1818 connaissait mieux que personne le côté faible de ses anciens soldats. Réduction des rentes , censure , loi du sacrilège, dissolution de la garde nationale , toutes les mesures ministérielles furent criblées à jour. En vain M. de Villèle appela à,son secours toutes les ressources d'un esprit subtil, en vain il s'accrocha à son portefeuille avec la rage du désespoir : après trois ans d'une lutte acharnée, il fut précipité des hauteui's du ministère par son formidable ennemi. Chateaubriand n'avait pas prévu toutes les conséquences du combat : en rompant des lances avec un ministre de la Restauration , il faisait la guerre à l'homme, et non à la chose. Or, il advint que la jeunesse ardente qui se pressait sur ses pas confondit l'homme et la chose dans une haine commune. Le ministère Martignac fut un temps d'arrêt dont Chateaubriand profita pour aller à Rome tenir cour plénière d'illustrations et méditer sur le néant des grandeurs humaines. A l'avènement du ministère Polignac, il envoya sa démission d'ambassadeur, la Lutte recommença; on sait comment elle se termina. Quand il apprit les fatales ordonnances. Chateaubriand était à Diepp-, il accourut en toute hâte : il arrivait trop tard. Au moment où il franchissait les barricades pour se l'cndre à la chambre des pairs , on le reconnut , on l'entoura , et ces mêmes hommes qui venaient de chasser les Bourbons portèrent en triomphe le vieux serviteur, hélas ! trop vengé , qui s'en allait tenter pour eux un dernier et inutile effort. »

Quelques jours après, àlatribunede la chambre des pairs , Chateaubriand prononça un magnifique discours en faveur du duc de Bordeaux. Il refusa de prêter serment à Louis-Philippe , renonçant ainsi à son siège dans la chambre des pairs et à sa pension de douz* mille francs. En 1831 il fit paraître un nouvel ouvrage, intitulé delà Restaurationet de la monarchie élective^ dans lequel on lisait cette étrange phrase : « Je suis bourbonnien par honneur , royaliste par raison et par conviction, républicain par gortt et par

' caractère. » La proposition faite aux chambres d'une loi qui bannissait la branche aînée des Bourbons et la captivité de la duchesse de Berry fournirent encore à Chateaubriand la matière do plusieurs brochures plus ou moins légitimistes. Arrêté pendant quelques jours en 1832, il fut défendu par M. Berryer , et acquitté. Ses voyages à Prague, ses pèlerinages à la cour de l'exil^ en 1833 et 1834, furent les derniers actes importants de sa vie politique. A partir de ce moment, il s'occupa surtout de la rédaction et de la révision de ses Mémoires d'outre tombe. H était déjà rentré dans la carrière littéraire par la publication de quelques ouvrages poétiques et historiques.

En 1825, il fit paraître, dans l'édition de ses œuvres complètes, les Natches, œuvre de sa jeunesse. Aussi informe dans son genre, aussi plein d'idées audacieuses et incohérentes que VEssai sur les révolutions, le poëme des Natchez étincelle parfois des plus grandes beautés. Là se trouvent René , Atala , Chactas ; là toutes les créations favorites du poète ont reçu leur premier souffle de vie ; mais il a bien fait de les en retirer plus tard pour les faire paraître dans des ouvrages plus sagement ordonnés que cette épopée des déserts, où les mœurs des sauvages sont loin d'offrir la poésie et l'intérêt dont l'auteur lésa crus susceptibles. Le dénouement de ce bizarre poëme, à force de vouloir être terrible , est devenu d'une révoltante atrocité.

Dans ses Études ou discours historiques sur la chute de Vempire romain, la naissance et Vinvasion des barbares. Chateaubriand a posé les premières assises d'un grand édifice , comme ces conquérants de l'antiquité qui laissaient du moins des trace* gigantesques de leurs campements dans les lieux où ils ne pouvaient fonder leur domination. II avait conçu une nouvelle histoire de France sur un plan vaste et neuf. L'idée fondamentale de cet ouvrage, idée plus grandiose peut-être qu'orthodoxe, était que le christianisme n'est point une religion immobile et inflexible ; qu'il marche avec l'homme , qu'il admet dans son sein tous les développements de l'humanité. Le début des Études, tracé dans la grande manière de l'auteur, est beau et imposant ; mais si l'on poursuit cette lecture, on éprouve quelque désenchantement. Les vues neuves et profondes ne manquent pas ; mais peutêtre s'en trouve-t-il encore plus qui sont hasardées et bizarres; l'imagination.du poëte a plus présidé au choix et à l'emploi des matériaux que l'exactitude et la sévère critique de l'historien. Tout en admirant ce style qui conserve toujours sa teinte originale et son grand caractère, on y désirerait moins d'antithèses, une tendance moins constante à l'effet.

Dans la dernière partie de sa vie, Chateaubriand publia encore un Essai sûr la littérature anglaise , une traduction du Paradis perdit, le Congrès de Vérone, et la Vie de

CHATEAUBRIAND

Rancé. Dans ces œuvres iniparfiiites on reconnaît encore l'auteur du Génie du Christian nisme, maisrincohérence des idées rappelle trop souvent l'auteur àeV Essai sur les révolutions. Chateaubriand, qui sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe avait* souvent prédit l'avénement de la république, put la saluer de ses regards mourants ; il eut là douleur de voir les journées de juin, et mourut au milieu du deuil général qui couvrait la capitale. Sa dépouille mortelle fut conduite à Saint-Malo, et déposée dans la sépulture qu'il s'était depuis longtemps choisie lui-même, sur une petite île voisine, appelée le grand Bé : c'était là son île de Sainte-Hélène. Ses funérailles furent admirables. M. Ampère, dans une lettre à l'Académie, en a fait un beau récit, dont nous citerons le dernier trait. K H semble, dit-fl, que le génie du peintre incomparable fût empreint dans ce spectable magnifique, et qu'à lui seul parmi les hommes il ait été donné d'ajouter après sa mort une page splendide au poëme immortel de sa vie «. L. J.

M. de Loménie , auquel nous avons déjà emprunté quelques citations pour l'article qui précède, a bien voulu détacher d'un travail inédit' sur Chateaubriand la page suivante, que nous nous empressons de reproduire ici :

îi n est arrivé à Chateaubriand ce qui arrive à presque tous les hommes qui ont imposé longtemps l'admiration à leur siècle ; l'époque qui suit leur mort est celle où ils sont jugés le plus sévèrement : on dirait que nous éprouvons le besoin de nous dédommager d'une longue adulation par une rigueur excessive. C'est ainsi qu'on a vu des écrivains qui avaient épuisé pour Chateaubriand vivant toutes les formules de l'enthousiasme et du respect changer brusquement d'attitude, et, sans s'inquiéter du contraste, toiser Chateaubriand mort, avec une familiarité aussi rude qu'inattendue. A la vérité, l'auteur du Génie du Christianisme laissait en mourant un ouvrage qui donnait prise à la critique. L'homme qui avait le plus soigné sa gloire et l'à-propos de ses œuvres se voyait obUgé de laisser publier son livre de prédilection , ses Mémoires, à une mauvaise heure, sous un mauvais jour et dans les conditions les plus contraires à un succès ; forcé, comme il \&à\%,(ïhypotMquersa tombe, il avait dû, avec une douloureuse amertume, connue de tous ceux qui l'ont approché, livrer à des créanciers impatients un ouvrage écrit pour l'avenir, et que l'avenir pourra seul apprécier avec impartialité , car ces mémoires , pleins de génie et de passion, blessaient à la fois tous les partis et toutes les influences du moment. Rédigés à des époques différentes et sous des impressions diverses, ils offraient une certaine incohérence de tons dont l'effet ne pouvait être atténué que par une publication simultanée et complète , et ils paraissaient morcelés en feuilletons dans un journal. Travaillées avec ainom* par un grand artiste, ces pages , destinées à un public calme et en état de

NOUV. BIOGR. UNIVERS. — T. X

goûter une œuvre d'art, voyaient le jour au miheu d'une crise sociale qui ébranlait toutes les existences et étaient parcourues à la hâte sur la table d'un eafé par des lecteurs en proie à mille agitations, à mille anxiétés. De là un double résultat, également fâcheux pour les Mémoires d'outre tombe : d'un coté, le déchaînement de tous ceux que Chateaubriand blessait dans leurs affections politiques , dans leurs sentiments de famille ou dans leurs prétentions personnelles, soit par des'jugements hostiles, soit par un silence qui semblait injurieux à la vanité de plusieurs ; et d'un autre côté , chez la masse des lecteurs, trop de préoccupations étrangères pour ne pas accepter avec une facilité indifférente les récriminations intéressées et les "arrêts sévères des critiques plus ou moins mécontents, s

La postérité remettra à leur place les Mémoires d''outre tombe : la postérité n'a point- de ran,cunes à satisfaire ni de représailles à exercer contre le génie; elle sait discerner ses erreurs, mais elle ne le méconnaît pas, et elle a pardonné à Saint-Simon et à J.-J. Rousseau bien plus d'injustices, bien plus de prétentions , bien plus de défauts qu'elle n'aura à en pardonner à Chateaubriand. Le grand grief des critiques de nos jours contre les Mémoires d'outre tombe consiste dans l'excès de personnalité qi^'ils; reprochent à l'auteur. Il est incontestable (^^ je Chateaubriand n'est pas modeste ; mais quand on a pendant cinquante ans tenu le sceptre de la littérature, n'est-on pas un peu excusable de manquer d'humilité , et s'il est vrai, comme dit La Rochefoucauld, « que ce qui nous rend la vanité « des autres insupportable, c'est qu'elle blesse la « nôtre , » à voir le soulèvement de plusieurs écrivains contre Vintolérable am4}ur proprede Chateaubriand, ne dirait-on pas que chaque mérite qu'il s'attribue est un vol qu'il leur fait.?

L'auteur du Génie du Christianisme n'a certainement pas échappé à la grande infirmité de notre époque. Il a eu sa part, et une assez forte part, d'égoïsme et d'orgueil. Mais ceux qui ont pu l'étudier de près dans sa vieillesse, à cet âge où les traits du caractère deviennent, comme les traits du visage, plus accentués et plus saillants, ceux-là savent tout ce qui se mêlait de noblesse d'âme et de sincère [défiance de soi-même à cet égoïsme et à cet orgueil qu'engendrent les séductions de la gloire. -y.

Paraître sous un beau jour devant la;postérité, voilà la pensée dominante de toute la vie de Chateaubriand. Lorsque tant d'autres iUustres ne soagent qu'à tirer parti de leur renommée dans l'intérêt d'une j ouissance déterminée et immédiat» d'ambition ou d'amour-propre, ou encore dans l'intérêtde leur bien-être ici-bas, et à arranger leur existence de manière à la rendre aussi agréable, aussi douce que possible , Chateaubriand n'hésita jamais à tout sacrifier, non-seulement des intérêts ou des ambitions , mais peut-être aussi quelquefois des convenances et des devoirs du

moment, à cette constante préoccupation de l'avenir. Qu'on juge comme on voudra cette soif de gloire humaine, de môme nature que celle qui dévorait Alexandre lorsqu'il s'écriait : « O Athéniens ! combien il en coûte pour être « loué de vous. » Quon préfère à une passion de ce genre une ambition encore plus désintéressée et plus pure, celle qui consiste à se dévouer tout entier à la cause qu'on estime la plus juste, à se condamner au besoin pour l'accomplissement d'un devoir, non-seulement à tous les sacrifices dans le présent, mais même à l'oubli de la postérité, on sera daHS le vrai. Mais il faut convenir aussi que cet ardent besoin de se survivre SOUS une belle forme n'est pas une maladie si commune de nos jours, et que c'est déjà pour un homme une distinction rare que d'en être atteint.

A cette passion de Chateaubriand qui le portait sans cesse à courtiser l'avenir aux dépens du présent, il faut joindre un trait de caractère qui explique la tristesse profonde, tranchons le mot, . la morosité de sa vieillesse. Cet homme, si rétit ■ à l'admiration d'autrui , n'était rien moins que présomptueux quant à l'opinion qu'il avait delui-mêmer II croyait peu, il est vrai, au génie-' de ses contemporains et à la durée de leur gloire , mais il doutait presque autant de son propre génie, et la crainte d'être enseveli dans le commun naufrage des réputations de son siècle, et de manquer le but de toute sa vie, faisait le tourment secret de ses deniiers jours. Ceux qui ne l'ont pas connu sont tentés d'attribuer à un déguisement de la vanité les nombreux passages de ses Mémoires où il fait allusion à l'incertitude et à la fragilité de sa renommée, tout en s' efforçant de la consolider de son mieux ; ceux qui l'ont vu de près savent à quoi s'en tenir sur la sincérité de ses inquiétudes. Le sentiment religieux, quoique très-vif dans cette âme d'artiste, ne fut jamais assez fort pour lui faire prendre résolument en mépris la destinée de son nom. Ajoutons à cela que son caractère se prêtait peu à des diversions qui l'eussent éloigné de cette idée fixe; point d'enfants, un intérieur froid et triste , aucun de ces goûts divers qui aident les vieillards à se traîner doucement jusqu'à la tombe. L'unique distraction de sa vie consistait à passer chaque jour deux ou trois heures à VAbbmje aux Bois. Pour tout autre que pour lui cette distraction eût été le bonheur, car il se trouvait là sous la charmante influence de la meilleure et de la plus aimable des femmes , de M"'^ Récamier, dont l'existence entière était consacrée à chercher les moyens de <lésennuyer ce Louis XIV de la littérature, aussi ennuyé que le grand roi.

Tant que la vieillesse ne lui fit point trop sentir ses atteintes. Chateaubriand résista de son mieux aux impulsions dece caractère malheureux, (ju'il tenait, dit-il, de Dieu et de sa mère ; chaque jour, à la même heure, avec l'exac-

CHATEAUBRIÂND 100

titude d'une horloge, les habitants de la rue de Sèvres le voyaient passer, élégamment vêtu, en redingote courte, une badine à la main, se dirigeant vers la grille de V Abbaye aux Bois; mais lorsqu'il fut peu à peu envahi par les infirmités de l'âge, lorsqu'au lieu d'arriveràpiedà l'Abbaye,\\ fallut d'abord venir en voiture, lorsqu'après avoir gravi assez lestement l'escalier, il lui fallut s'aider d'une canne, et lorsque enfin, ses jambes refusant tout service, on dut le monter dans un fauteuil, porté à bras par deux domestiques, cette caducité, si odieuse à sa poétique imagination, le fit s'abandonner tout entier à une profonde et incurable mélancolie. A mesure que ses facultés faiblissaient, il se repliait sur lui-même , et, ne voulant pas qu'on vît son esprit subir comme son corps la pression des années , il s'imposait le silence, et ne parlait presque plus (1).

Cette vieillesse taciturne et triste offrait un spectacle douloureux ; mais elle avait aussi quelque chose d'imposant, qui commandait le respect. Ce n'était ni la vieillesse égoïste et affairée de Voltaire, ni la vieillesse égoïste et calme de Goethe ; c'était'une vieillesse égoïste aussi, mais d'un égoïsme plus élevé et moins présomptueux, l'égoïsme d'un génie qui a travaillé cinquante ans pour vivre dans la mémoire des hommes , et qui souffre parce qu'il doute de sa gloire, parce que le présent ne l'intéresse plus, parce que l'avenir l'inquiète. Et cependant si un écrivain de notre*siècle peut compter sur l'avenir, n'estce pas Chateaubriand?

Page 1