A M. MANUEL RODRIGUEZ
Ce 10 novembre 1868.
Monsieur,
La question que vous me faites l'honneur de m'adresser me prend, je l'avoue, fort au dépourvu, bien que j'aie eu le loisir d'y réfléchir en assistant de loin, comme je le fais, et avec une attention suivie, à ces grands événements. Ce qui m'a paru avant tout dans cet accord unanime pour rejeter un gouvernement méprisé, c'est qu'il y a un degré de scandale et d'immoralité flagrante que la longanimité d'une nation généreuse ne peut décidément supporter. Quant à savoir la forme et la nature de gouvernement qui doit le plus opportunément succéder, il faudrait pour cela voir les choses de près, connaître non seulement les hommes éminents qui sont à la tête du mouvement politique, mais encore le fond même de la nation, et ce fond, qui sans doute n'est pas uniforme partout, le connaître dans ses variétés de province à province, et dans sa moyenne générale. Je ne suis jamais allé en Espagne, je n'ai pas vu, et
conséquemment je ne me permets point de préjuger de ces choses. Ce qui me paraît le plus à désirer, c'est tout ce qui se rapprochera de la raison, des principes modernes, de la liberté et de la tolérance pour tous, de l'économie bien entendue, de l'esprit de paix et de travail qui est de plus en plus l'esprit de la civilisation même; plus on saura renoncer aux fictions surannées, à ce que le passé nous lègue de convenu, d'artificiel, dans le gouvernement des hommes, mieux ce sera. Ces fictions en effet, si légères et si transparentes qu'on les suppose, finissent toujours par obscurcir la vérité, par Fempêcher d'arriver toute nette et toute franche à la connaissance des gouvernants , et les abus qu'on croyait évincés et supprimés rentrent bientôt par une autre porte. Mais, en matière politique, je vous l'avoue, je suis encore de la secte des empiriques : je considère volontiers toute nation comme une malade (en connaissez-vous une de parfaitement saine ? ), et dès lors je raisonne un peu comme un médecin qui n'agit pas toujours en raison du mieux normal, du mieux absolu, mais qui tient compte de ce qu'il croit possible pour le moment, pour la circonstance et pour le lendemain. Vous voyez, monsieur, quelle est ma timidité ou plutôt mon incompétence : je me borne donc à faire des vœux sincères pour le bonheur et la liberté d'un noble peuple, en laissant la solution aux mieux informés et aux habiles, à la condition qu'ils restent en même temps honnêtes.
Veuillez agréer l'hommage de mon respect et de ma sympathie.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE