A M. JULES DOÎNEL, BIBLIOTHÉCAIRE A NIORT
Ce 4 avril -1869.
. . . Votre jugement sur Alfred de Vigny se rapproche un peu de celui que j'ai eu au commencement et à la fin. On doit reconnaître toutefois que de Vigny avait Fimagination noble, élevée, la conception grandiose, bien que l'exécution chez lui fût presque toujours précieuse. Son Cinq-Mars est faux: c'est un roman historique à l'usage des dames du faubourg Saint-Germain de J827; îes jeunes femmes de ce monde en raffolaient. L'auteur n'a jamais reconnu qu'il s'était trompé; il avait le don de voir faux en histoire, quoique cependant il sût dégager du spectacle des événements des pensées élevées ou délicates. Le cœur n'a pas grand'chose à faire avec lui.
GGCL
Ce /« avril 1869.
Gher monsieur^,
On me dit -que je ne paraîtrai pas trop imporlun de venir vous écrire et pour la personne même que vous avez déjà
L Sans nom do destinataire.
introduite dans radmiaistration, protégée et avancée jusqu'à ce jour. 11 s'agit de Chivot, qui est entré à l'administration grâce à vous, il y a quatorze ans déjà. Ses services, vous les coanaissez mieux que personne, puisque c'est auprès de vous, au Secrétariat, qu'il a été pendant plus de trois ans. 11 a eu, il y a deux ans, une mission en Egypte, et je crois qu'il a justifié la confiance qu'on avait mise en liii. 11 aspire maintenant à monter d'un degré et à la place de sous-chef.
J'en ai trop dit et je veux surtout, cher monsieur, vous remercier de tout ce que vous avez fait, en ma considération, dès le principe et vous dire que j'en suis toujours reconnaissant. Ma mauvaise santé, qui me retient dans la chambre, ne me permet plus d'espérer les chances de vou ^ rencontrer quelquefois. Cette privation même ne fait que graver les souvenirs.
Veuillez agréer, cher monsieur, l'assurance de mes sentiments de haute considération et de dévouement.
GGGIl
A M. BUISSON, AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE, A NEUGHATEL (sUISSê).
Pari<?, 6 avril 1859.
Monsieur,
Je me tiens pour très honoré de votre appel. J'ai déjà répondu à l'une de vos amies, madame Beck-Bernard (de
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 343 Lausanne), à ce môme snjet^. Personnellement et à n'interroger que mes seuls sentiments individuels, je ne puis que souhaiter plein succès à votre entreprise : mais, au point de vue de la doctrine et de l'idée même, j'ai une objection insurmontable. Votre christianisme libéral^ expression dont on a déjà tant usé et abusé en France dans le parti Lamennais-Lacordaire-Montàlembert^ est matière à confusion. Vous semblez admettre comme chose convenue et incontestable que l'Évangile et la morale du Christ est l'idéal auquel se rallieraient tous les esprits dissidents. Mais, je vous en demande bien pardon, cela n'est pas. Quantité de vrais philosophes et de sages ne trouvent pas que le Sermon sur la montagne soit le code le plus parfait de morale; il renferme à leur sens trop de pieuse folie et de divin ou d'humain délire. J'en puis parler d'autant plus à mon aise que, personnellement, et par ma proprj sensibilité, je pencherais volontiers du côté de cet admirable Sermon ; mais d'autres plus sévères et plus raisonneurs résistent et veulent plus de logique jusque dans la morale. Ainsi ce ne serait qu'à l'aide d'un malentendu ou d'un sous-entendu que cette partie considérable de libres penseurs, honnêtes gens, adhérerait à votre programme.
Yeuillez agréer, cher monsieur, avec mon excuse pour ma raison récalcitrante, l'assurance de mon aiîectueux respect.
i. Voir tome H de la Correspondance^ page 360 (lettre à madame datée du 18 mars 1869).
CCCilî.
A M. lîARMANT, î) î R E C T E U R D U V A U D E V î L L E .
Ce 10 avril iRfiO.
Monsieur,
C'est une grande présomption à moi de venir m'adresser à Yous pour une pièce de théâtre qui m'a intéressé à h\ lecture, qui m'a paru r^'nlrer dans le cadre de ces pièces passionnées et vraiment modernes que votre th'éâtre a le privilège de faire réussir. Je sais et je me suis dit toute la différence qu'il y a entre un jugement formé dans un fauteuil et celui d'un lecteur qui se met au point de vue de la rampe. Malgré tout, l'auteur de la pièce, qui me paraît avoir fort étudié les procédés scéniques, pourrait bien avoir réussi du premier coup et sauf les conseils que la mise en œuvre suggère nécessairement. Oserai-je appeler toute votre attention sur la lecture du manuscrit et vous prier de r^xevoir et d'entendre l'auteur, qui est de mes bons amis, homme d'esprit et d'art, — de plusieurs arts, — qui a fort éLudié surtout certains côtés plastiques trop négligés peutelre au théâtre et qui peuvent avoir leur nouveauté? il sera auprès de vous le meilleur interprèfe de son ouvrage.
Et maintenant il ne me reste, monsieur, qu'à vous prier de vouloir bien agréer mes excuses avec l'assurance de ma haute considération.
DE C'A. SAK\TE-BEUVE
GGCIV.
A M. EDMOiND BIRÉ L
Ce 19 avril 1869.
Monsieur,
Je parcours avec empressement et intérêt votre volume. Personnellement, j'ai à vous remercier de vos remarques et des paroles dont vous les accompagnez. J'aurais bien quelque objection à faire sur l'idée générale du livre. Vous avez voulu, avant lout, réfuter le tableau qu'avait tracé Victor Hugo de l'année 1817. Je ne crois pas que Hugo ait voulu systématiquement être malveillant, et l'idée générale de ses pages me paraît autre. Moi aussi, j'ai vu Tannée 1817, et je m'en souviens. Mettez, si vous voulez, 1816 ou 1818, on n'en est pas h quelques mois près; mais ce qui est certain, c'est que, de quelque point de vue qu'on prenne la Restauration, le caractère de ce régime n'était point encore prononcé et tranché à cette date. Il y avait amalgame, mélange, tâtonnement ; la forme nette n'était pas encore désengaînéc. Il y a dans l'âge de l'homme et de l'enfant un cer'ain moment de transition qu'on appelle Vâge bête. Eh bien, l'an 1817 répondait assez fidèlement, pour ce régime, qui eut son éclat et tout son développement heureux vers 1828, à ce premier âge intermédiaire» et
1. Auleur d'un livrv^ qui parut en 186), Mclor Hugo cl la Restauration, et que Saiute-Benvc a déjà réfuté dans le t )mo Xî des Nouveaux Lundis^ a la suite d'un article sur le poète Charles Loyson.
gauche. Je me figure que c'est cette idée qui a inspiré les pages de Hugo. Quant aux détails inexacts, vous avez bien fait de les relever; toute erreur appelle sa rectification.
Je réimprime en ce moment mes Portraits contemporains. Deux premiers volum s de cette réimpression paraîtront à la fois. Dans le premier, où j'ai placé tout ce que j'avais écrit sur Yictor Hugo, vous verrez une note sur le mot iVenfant sublime. Je suis persuadé et convaincu que le mot a été dit par Chateaubriand ; après m'être assuré, comme vous, qu'il ne se trouvait point dans une note du Conservateur littéraire^ j'en suis venu à penser que c'était en causant avec M. Agier, que Chateaubriand l'avait dit, et M. Agier l'aura répété et l'aura même imprim.é dans quelque article de la Quotidienne ou de quelque autre journal royaliste. La grimace que faisait Chateaubriand et sa dénégation quand on lui rappelait le mot, ne prouvent rien que sa variation de sentiments à l'égard de Hugo.
Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération ]a plus distinguée.