A M. ALFRED ASSELINE
20 novembre i841.
Je suis bien touché, monsieur, de la lettre que vous m'écrivez; vous n'aviez pas besoin d'explication, et votre nom suffisait. Quoiqu'il y ait bien longtemps, en etTet, que je
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n'ai eu Thorineur de revoir votre famille, rien de ce qui y touche ne saurait être oublié de moi; j'ai du vous y voir autrefois, mais enfant. Vous avez autour de vous de quoi vous exciter et vous guider mieux que personne ne saurait faire ^. Le seul avantage souvent (et il est triste) de ceux qui paraissent arrivés, c'est de savoir beaucoup mieux les difficultés et les dangers que les moyens. La fortune, même quand le talent s'en mêle, y est pour beaucoup. Dans les études positives, avec de la patience et de la volonté, d'une manière ou d'une autre, on arrive. Dans le champ de l'imagination, le naufrage est presque partout, il n'est qu'heur et malheur. Yous devez être très jeune ; ce n'est qu'alors qu'on est si découragé encore ; vous le serez moins en avançant, dès que vous vous serez fixé, même peut-être à contre-cœur d'abord.
Je vous parle un peu au hasard, ne sachant pas. Je vis très retiré et tout absorbé dans un volume que j'achève et qui me prend mon peu de loisirs. Je suis pourtant à ma Bibliothèque ^ une couple de jours de la semaine, samedi, mercredi, de dix à trois heures. Si, un jour, vous passiez par là, j'aurais plaisir à vous reconnaître et à vous redire combien j'ai gardé bon souvenir de vos excellents parents et de tout ce qui vous touche.
1, M. Asseline, père de M. Alfred Asseline, était fonde de madame Victor Hugo.
2. La Bibliothèque Mazarine, dont Sainte-Beuve était alors l'un des conservateurs.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE
A RODOLPHE TÔPFFER.
Ce décembre (184-1).
Je vous aurais déjà répondu bien vite, monsieur, si, malgré tout le désir, il ne nous manquait souvent ici une chose, cette étolOfe dont non seulement la vie est faite, mais aussi la grâce de la vie, je veux dire le temps. C'est là une grande plaie, je vous assure, et qui finit, j'en suis certain, par influer prodigieusement sur le moral et sur le fond de tout. L'activité surexcitée ne peut suffire, et, sans faire tout ce qu'on doit ni surtout rien de ce qu'on aime, on arrive à une petite fièvre continue qui devient notre pouls habituel. Votre beau lac, vos rivages heureux et votre vie plus calme et en même temps si remplie, m'en avaient guéri pour un temps : que je voudrais être sûr de n'être pas devenu incurable depuis lors! — 11 s'est passé bien du temps, monsieur, depuis que je ne vous ai écrit. Dans cet intervalle, savez-vous ? vous avez pris ici vos lettres de grande naturalisation, et vous eles, n'allez pas faire le modeste, vous aussi, un de nos illustres. Votre nom est partout, avec vos spirituels crayons et vos pages aimables. Ainsi, c'est à vous de nous écrire maintenant.
Je suis très fier d'avoir commencé le coup de cloche. Un critique, je l'ai pensé souvent, n'est qu'un homme dont la montre avance de cinq minutes sur les autres montres. Et, quand je dis cinq minutes, de ce temps-ci, c'est beaucoup.
Mon cher confrère M. Chasles a très bien reçu le paquet de vos livres : il m'en a paru, dans le tenfips, très touché, et trèscharnfié aussi de la lectnre. Comme, un jour, après bien des mois, je me hasardai à lui demander : Et à quand V article? il m'a répondu : C'est fait. Qu'ajouter alors? je l'ai cru, je le crois encore; mais c'est l'article sans doute qui se sera perdu, et qui est resté dans quelque case des Débats, oublié, égaré, introuvable. Voilà ma théorie à ce sujet. Je me méfiais un peu d'avance de ces accidents : ce n'a été qu'à mon corps défendant que je vous ai transmis cette demande. Il a fallu qu'elle revînt maintefois à la charge, et qu'il y eût même un billet autographe. Excusez-moi. Excusez-le aussi ; il fait peu ce qu'il veut; l'essentiel est que vous pouvez vous passer aujourd'hui de sonneur et que chacun va de soi-même à votre sermon.
Ce serait une douce chose, monsieur, que de vous voir, que de causer, de dîner en tête-à-tête ensemble, d'arracher à la foule quelques-unes de ces heures d'intimité qui font un gros nœud dans l'amitié et qu'on n'oublie plus. 11 faut que ce soit vous qui me le fassiez espérer; car, de mon côté, je ne sais plus quand les affaires et le travail me permettront le loisir de votre belle contrée.
Croyez bien, monsieur, à mes sentiments tout établis, tout formés et déjà anciens.
Je m'aperçois que j'ai écrit de mon écriture illisible, comme n'ayant pas affaire à de mauvais yeux, moi qui n'en ai guère de meilleurs.
DE C.-A. SAINTE-BEUVE