À M. PHILARÈTE CHASLES
Ce 3 juin {\Uh).
Je reçois, mon cher Cbasles, un petit mot très aimabïe; je prends toutes les amitiés, mais pourquoi les félicitations? Croyez bien pourtant que j'accepterais le tout, si je ne craignais qu'il n'y eût quelque méprise et quiproquo^ et que quelque autre personne ne fût privée d'une réponse. — Oui, vous avez bien raison: rester critique, rester écrivain, indépendant, et en face du public, ce serait encore le plus beau rôle, — dût-on ne jamais être de l'Académie. Ma crise passée, je m'y tiendrai; j'y reviendrai. A vous de cœur.
Merci mille fois pour Émile D...
LIY.
A M. ARSÈNE HOUSSAYE
Lundi (1844).
Mon cher ami,
Excusez-moi d'avoir ignoré ce dont on ne m'avait pas prévenu et ce qui s'est passé durant mon absence. Je ne manquerai pas de tenir compte pour Raphaël de votre priorité, et je mettrai sur le compte de mes sourcils gri-
sonnants la différence de vue entre vous, le poète de la jeunesse et des roses, et moi qui ne vois plus de roses. — Merci de votre charmant volume ; encore une fois excusezmoi, et permettez que je garde votre article quelques jours.
Tout à vous.
Mes hommages, s'il vous plaît, aux pieds de madame Houssaye.
A M. l'abbé barbe.
Paris, ce 5 mai i8-i4.
Mon cher Barbe,
Rien ne pouvait m'être plus agréable et plus doux qu'un souvenir de toi et venant à cette occasion^. J'ai bien souvent pensé à toi, mon cher ami; mais, l'occasion de te le dire ne se présentant pas, j'attendais toujours, comptant bien que ton amitié s'en dirait autant de son côté, et que nous nous retrouverions, à coup sûr, les mêmes.
Me voilà, en effet, arrivé à un but auquel j'avais très peu visé ; j'en dois être très heureux et satisfait, en même temps qu'honoré. Je dis que j'en dois être, car cela ne change les choses qu'à l'extérieur, et le vrai bonheur n'est
1. Sainte-Beuve venait d'être nommé de l'Académie française (le 14 mars 1844).
pas là : il est, même à ne prendre que le côté littéraire, dans rétude, dans la satisfaction de produire des œuvres telles qu'on les a conçues. A plus forte raison, si ou sort de ce point de vue tout passager, a-t-on le droit de penser ainsi et de mettre le bonheur en lieu plus haut et plus réservé. — Les positions littéraires officielles, avec les avantages qu'elles procurent, amènent des devoirs, des sujétions, des pertes de temps continuelles ; quand on y arrive, le bon temps de l'étude libre, obscure, recueillie, est d'ordinaire passé.
J'ai commence un gros livre que toutes ces distractions ambitieuses de candidature et cette vie de monde ont fort interrompu ; j'ai hâte d'y revenir et de l'achever. Tu en auras entendu parler, et je voudrais que tu n'eusses pas trop de préventions contre. C'est de mon livre sur Port- Royal qu'il s'agit. Si tu le lis, tu verras que j'ai sincèrement tâché d'être impartial, de ne pas trancher en matière de foi, et de faire connaître mes personnages historiquement et sous l'aspect moral. — Cette querelle, qui vient de se ranimer si vive entre le clergé et la philosophie éclectique (qui n'est pas la mienne et ne l'a jamais été), cette querelle, à laquelle mon livre est antérieur, me servira d'avertissement pour redoubler de prudence et d'impartialité. Je m'y crois obligé, désormais, encore plus que par le passé; et, à ne prendre les choses même que par le côté du goût, vraiment, je devrai parler des jésuites avec mille fois plus de précautions, après tout ce réchauffé d'injures qu'on vient de nous servir.
Quant au fond, mon cher ami, je voudrais pouvoir te dire que je suis plus fixe : malheureusement, ma vie, en
DE C.-A. SAINTE-BEUVE. 93 même temps qu'elle a eu Tair de se régler socialement et de se consolider, est allée, au dedans, fort au hasard ; et les mille petits liens, les distractions courantes, les fautes acquises et le poids même du passé, sont propres à empêcher, à étouffer ce qu'il pourrait y avoir, par moments, de velléités sérieuses. Je sens le mal, puisque je te parle ainsi, et je continue pourtant : détériora sequor ; parce que le flot nous pousse et que ma nef n'a pas d'ancre. — Je ne sais quand je pourrai aller à Boulogne : je suis toujours en arrière de mes affaires littéraires, ne pouvant suffire aux engagements pris, aux choses commencées ; en souffrant et n'osant me permettre un loisir bien décidé, tandis que je perds souvent le temps, ici, en mille petites parcelles.
Quand Port-Royal^ pourtant, sera fini, je me donnerai cette vacance ; et nous recommencerons quelque bonne promenade d'autrefois.
Ma mère ne va pas mal ; malgré son grand âge (près de quatre-vingts ans), elle est très alerte et court encore dans Paris. Elle est bien sensible à ton bon souvenir. — Mon père et ma bonne tante étaient de Moreuil en Picardie : voilà le hourg paternel.
Mille amitiés, mon cher Barbe, ainsi qu'à ton frère, qui est, je crois, le bibliothécaire de la maison. Je t'embrasse et te prie de m'écrire, tout simplement et directement, quelquefois. Cela me fera bien du plaisir.
A loi.
CORRESPONDANCE LYl.