‹ Nouvelle correspondance de C. A. Sainte-Beuve: avec des notes de son dernier secrétaireChapitre 160 sur 185 · NANCY · texte numérisé non relu

NANCY

Paris, ce 16 juin 4869.

Cher monsieur,

Je reçois le tome II de votre beau Virgile. J'avais déjà lu par extraits votre introduction. Je me sens bien honoré de la part que vous m'y avez faite dans la discussion *. Vous avez bien fait de ne pas suivre mon conseil : je vois que votre commentaire est de plus en plus simple , sévère, essentiel, et surtout critique. Vous aviez dans le pre-

!. Voir E. Benoist, GEuvrts de Virgile, t. II, Introduction.

niior volume quelques digressions qui m'avaient donné ridée qu'on pourrait y en adjoindre quelques autres. Mais ces jeux d'amateur n'étaient point votre fait et vous êtes rentré plus que jamais dans le vrai de la bonne méthode * .

J'ai été désolé d'avoir pu manquer d'égards, sans m'en douter, envers ce maître et arbitre des virgiliens, "Wagner. Je viens de lui écrire à Dresde pour m'excuser. Veuillez, si vous lui écrivez, lui dire que je réparerai ma faute à une prochaine réimpression.

Me permettrez-vous une observation ? c'est au sujet de votre ponctuation et du sens qu'elle entraîne, au livre li de VÉnéide, vers -433. Je ne consulte que l'oreille et le courant naturel du sens, et je mets la virgule après Danawn, Manu veut dire jiar mon courage. Je ne croirai jamais que Virgile ail laissé ce Danaum en l'air pour attendre manu à huit mots de distance. Tela va très bien avec Danaum^ et vices est un de ces mots vagues qui viennent par redoublement; le Danaum enjambe par-dessus et va rejoindre tela par attraction et entraînement *.

1. Sainte-Beuve avait d'abord exprimé le désir (\ oit Nouveaux Lundis, t. XI, p. 197) de voir se conserver dans les éditions françaises de Virgile, indépendamment de la partie philologique, une certaine part de critique littéraire admirative, et aussi « quelques accessoires historiques qui fissent ornement». M. Benoist s'empressa, dès le début du second volume de son VirgUCy de discuter cette opinion et développa les raisons qui Tem péchaient de s'y ranger. Avec une absence de parti pris et d'entêtement bien rare, Sainte-Beuve le félicite de n'avoir pas suivi son conseil. (G. L.)

2. Il importe pour l'intelligence de cette intéressante discussion, qui montre Sainte-Beuve philologue, de rappeler les vers

Fxcusez mon iinperiinence, mais en ceci j*obéis à un sens intime d'homme qui était né pour faire des. vers latins.

Agré( z, cher monsieur, tous mes compHments, remerciements et laissez-moi ajouter, mes amitiés.

CGGXVl.

AU MÊME

Ce 29 juin 1869.

Cher monsieur et ami,

Je prends acte de lous vos excellents arguments. Vous me direz si les quelques philologues qui comptent dans uolrc Université rendent les armes sur la virgule de ce Danaum,

Aujourd'hui, je viens vous prier d'une chose. J'ai écrit pour m*excuser auprès du respectable Wagner, qui a bien

auxquels il fait allusion. Il tenait pour la ponctuation généralement acceptée en France :

Testov iii occasu vestro nec tela nec uUas Yitavisse vices Danaum ; et, si fata fuissent Ut cadereni, meruisse manu.

M. Benoist, au contraire, avec le philologue hollandais Peerlkamp et toute l'école allemande, mettait un point et virgule après vices et rapportait Danaum à manu. Il crut devoir maintenir une opinion qui, à défaut de l'harmonie et de l'oreille invoquées par Sainte-Beuve, avait pour elle la grammaire et la métrique. Sainte- Beuve tient bon lui aussi ; il reviendra vivement à la charge dans sa lettre du 9 juillet. (G. 1..)

358 NOUVELLE CORBESPONDANCE

voulu me répondre par une belle lettre en latin. Mais j'aimerais à çaToir les propres termes de sa plainte pour pouvoir poser Fappareii à l'endroit juste en réimprimant. Je vois bien que je lui ai trop retiré en le présentant comme simple annotateur à la suite de Heyne : pourtant c'est bien ainsi qu'il s'est présenté. L'î cinquième volume qui donne son texte à lui est-il donc le point de départ d'une nouvelle revision critique ? Je ne pourrais, sans bouleverser tout mon article, introduire dans le texte que quelques modifications, mais je compte bien lui faire large part et faire amende honorable dans une note. Si j'avais sous les yeux le texte de son grief, elle en serait meilleure *.

Pardon de tout ce soin et croyez-moi, cher confrère en Virgile,

Tout à vous.

P. -S. —J'aurai cette semaine, par Klincksieck, l'édition parabilior que vous m'avez indiquée.

1. Dans l'article consacré au tome I*** du Virgile de M. Benoist {Moniteur universel du 2 décembre 1867), Sainte-Beuve avait écrit d'abord : « Wcgner, en donnant la quatrième édition du Virgile (de Heyne) et en se permettant d'y indiquer quelques corrections et d'y ajouter ça et là des perfectionnements... » Wagner se plaignit avec quelque dépit dans une revue allemande de la part assez mince qui lui était faite dans l'œuvre commune des éditeurs de Virgile. Sainte-Beuve s'empressa aussitôt d'écrire au vénérable doyen de la philologie allemande, pour s'excuser d'un manque d'égards involontaire (voir lettre du 16 juin 1869) et dans la réimpression de son article, au tome XI dos Nouveaux Lundis, il modifia (page 178) la phrase citée plus haut, en y ajoutant une nutc qui rendait pleine justice à à l'arbitre des virgiliens ». C'est une preuve, ajoutée à tant d'autres, des scrupules de Sainte-Beuve en matière de critique et de son désir d'exacte justice. (G. L.)

A M. OCTAVE PIRMEZ.

Paris, ce 30 juin i86}.

Monsieur,

Je vous remercie d'avoir pensé à moi pour me faire lire vos Jours de solitude.

Cest toute une jeunesse, toute une vie, — toute celle du moins qui mérite d'être vécue et qu'on s'en souvienne.

J'ai repassé avec vous sur bien des traces d'autrefois.

Je vous ai suivi (comme si je me souvenais moi-même) dans les beaux lieux que vous avez parcourus et où vous avez recueilli et semé bien des rêves.

C'est tout un cycle, naturel et poétique tout ensemble. Vous avez fait l'histoire de bien des pèlerinages et de bien des cœurs.

La philosophie de Marc-Aurèle, qui couronne cette tristesse sereine, est une belle conclusion.

Heureux qui peut y habiter en paix, assez près et assez loin des hommes!

Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués et de mes sympathies.

CCCXVIll.

A M. DE SAlNT-GEiMS.

Paris, 3 juillet -1869.

Cher monsieur,

Vous nraurez excusé; toujours soutfrant, avec cela eni,^agé dans un travail périodique, je manque à bien des devoirs et à des plaisirs : c'en eut été un pour moi de vous avoir déjà félicité de voire deuxième volume, sur lequel je me rencontre tout à fait de sentiment avec notre ami M. Lallicr.

Vous faites bien de détacher ce portrait du plus. aimable des saints^ : je Val beaucoup étudié autrefois, et je pense que vous ne le surfaites en rien. Si quelqu'un a jamais reçu un don, c'est lui bien visiblement ; il avait VattrcUty et le charme qu'il répandait alenlour était irrésistible. La Savoie doit Taimer entre tous, car, lui-même, il la'fait aimer et il la représente en ce qu'elle a de plus naïf, de plus lin, de plus riant, de plus cher aux âmes poétiques et tendres. Vous avez très bien remarqué qu'il avait l'amour de la nature, mais de telle façon et à tel degré, qu'on ne sait trop si c'est la nature qui Ta mené à la charité ou la charité à la nature. Connue son doux et puissant Maître le Nazaréen, il avait le don des symboles; tout ce qu'il voyait autour de lui lui parlait et il traduisait, lui aussi, ce langage en paraboles. 11 allait évangélisant. C'est comme cela qu'on les voudrait tous, et, quoiqu'il n'ait été ni fade ni

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