À MADAME CARLIER, AU COLLÈGE DE SÀINT-OMER
iO octobre iBZZ, Madame,
Vous êtes un très aimable médecin, et je suis sûr aussi qu'on retrouverait bien vite joie et santé à suivre vos ordonnances. Pourquoi faut-il qu'on ne se croie pas assez malade> qu'on ne le soit réellement pas assez, pour avoir le droit de
les suivre î
Certainement une quinzaine de jours, et surtout de jours aux environs du pays natal, serait un rapatriement déli-
* 1 . M. Buloz avança probablement sa promesse d'une quinzaine, car la première œuvre d'Emile Souvestre, Études sur la Bretagne* — La CornouaiUe, qui parut dans la Revue des Deux Mondes, porte la date du 15 septembre 1833.
cieux pour quelqu'un qui est à toute heure rongé par cet air irritant et desséchant de Paris ; mais, je vous le répète, je ne me crois pas assez en droit de quitter les ennuis et les travaux commencés ici, pour me donner cette récréation agréable. Je reste donc attaché à mon pieu et tournant de mon mieux dans un court rayon.
Quant à ma mère, vous pensez bien qu'à son âge on craint tout remuement un peu fort. J'ai eu du regret de n'avoir pas rencontré Carlier durant mon séjour ici ; nous nous sommes croisés inutilement. Je ne suis chez ma mère qu'à une certaine heure de l'après-midi, ce qui m'est absolument indispensable, sous peine de n'avoir pas une seule matinée de libre, et ne quittant presque jamais Paris; c'est la seule espèce de retraite que je puisse me procurer, que ces quelques heures de travail et de matinée.
Avec œla, sans être malade^ j'ai des jours de souffrance qui me fout rester coi et farouche. Soyez assez bonne, madame, pour lui redire cela. J'ai été contrarié d'apprendre que l'affaire de Vitry n'avait pas réussi comme il l'eût désiré. J'espère pourtant que votre séjour là-bas vous est assez doux et toiérable.
J'ai reçu d'un de ses collègues, M. Noël, un discours dont je prie Carlier de le remercier beaucoup pour moi. 11 y a grande habitude d'écrire et bien des connaissances.
Adieu, madame; permettez à un indigne malade de baiser du moins la main qui a tracé cette impossible ordonnance.
Votre dévoué et respectueux.
À MADAME PÉLE6RIN ^
Ce jeudi, 16 (1834).
Madame,
En reprenant ici ma vie un peu tracassée, que je vais lâcher de rendre aussi retirée et aussi studieuse que possible, il m'est bien doux de vous remercier de toute cette fraîcheur et de toute cette provision de calme que j'ai faite à Précy •, sous votre toit hospitalier et en si aimable et si heureuse compagnie. Gomme vous avez la bonté de vous intéresser à mes affaires , je vous dirai que la mienne ^ est, sinon éteinte, du moins apaisée, et elle Test surtout pour moi par la résolution où je suis de ne m'en plus occuper et d'ignorer tout ce qui s'y rapportera. Vous trouverez dans l'une des Revues des Deux Mondes l'article inno* cent qui est le corps du délit. Les autres Revues sont un
1 Belle-mère de M. Th. Gaillard» à qui est dédié le sonnet à madame F . dans les Pensées d'août :
Heureux, loin de Paris, d'errer en ce doux lieu...
2. C'est de Précy qu'est datée la première pièce des Pensées d'août :
Assis sur le versant des coteaux modérés...
3. Sainte-Beuve fait allusion ici à la querelle qui lui fut faite à propos de son article de la Revue des Deux Mondes sur Ballanche (15 septembre 1834). — L'histoire de cette querelle est racontée tout au long à la fin de ce même article, recueilli dans les Por^ traits contemporains^ t. II, p. 46, édition de 1869. — On peut voir aussi, à ce sujet, dans le tome I*" de cette Correspondance (p. 25), une autre lettre datée de ce joli pays de Précy, et écrite à Jean-Jacques Ampère (8 octobre 1834).
peu prises péle-méle dans ma collection dépareillée. Je n'ai pas joint Jacques ^ à Henri Farel *, parce qu'il paraît que je serai obligé d'écrire un portrait de Fauteur, et que, alors^ j'aurai besoin du livre pour quelques jours, mais je vous l'enverrai plus tard. ..
J'espère que madame Gaillard va toujours bien et fait toujours force italien dans son Silvio Pellico, ce qui va la faire sourire et dire que je raille, tandis que je suis le plus respectueusement sérieux du monde, et, pour preuve, c'est que je joins ici, mais pour elle seule, un sontiet qu'elle a désiré et qui lui donnerait bien lieu de me rendre la raillerie au centuple^ si je ne comptais'sur son aimable indulgence.
Adieu, madame et amie; gardez-moi toujours, s*il vous plaît, un souvenir bienveillant, comme moi j'en garde un bien vif de toutes vos bontés et de cet accueil si cordial qui me rappellera à Précy irrésistiblement* toutes les fois que Paris ne me tiendra pas le collier trop serré.
Veuillez présenter mes respects à madame Gaillard, mes amitiés à monsieur, et mes compliments à vos hôtes, s'ils y sont encore.
Votre dévoué et respectueux.
Ma mère vous fait mille remerciements aussi, et elle m'a trouvé très engraissé, ce qui a été, en arrivant ici, mon premier petit chagrin. \