‹ Nouvelle correspondance, entièrement inédite, de Alexis de TocquevilleChapitre 60 sur 64 · Un débat sur rinde au Parlement anglais · texte numérisé non relu

Un débat sur rinde au Parlement anglais

518 COBRESPONDANCE.

<;riminés qiron vous poursuit, mais bien à cause de ce qu'on n*ose pas incriminer. Ceux-là sont, me dit-on, la plus admirable apologie des institutions libres et des grands effets que ces institutions produisent. Je n'ai pas besoin de vous dire que, sur ce terrain, je suis avec vous de cœur et d'âme, et qu'ici vous êtes le champion de ma cause. Laissez-moi donc vous serrer la main de loin avec effusion.

Vous serait-il impossible de m'envoyer votre article sous enveloppe? Nul, j'ose le dire, ne vous lirait avec im cœur plus sympathique que moi.

Présentez mes hommages à madame de Montalembort et croyez à tous mes sentiments de sincère amitié.

Je suis arrivé ici depuis trois semaines pour y passer l'hiver, afin d'essayer de m'y débarrasser d'une bronchite opiniâtre qui commençait à m'inquiéter.

A Madame la comtesse de grangey

Cannes, 1*' mars 1859.

Chère cousine, je vous renvoie les lettres si intéressantes que vous m'avez envoyées et j'y joins deux mots : car aujourd'hui le temps me manque pour faire une chose que j'aime beaucoup, qui est de vous écrire longuement.

Que notre cher Antonin se soit fait les amis les plus respectables parmi ceux qui ont vécu près de lui, c'est, en vérité, ce qui ne demandait pas sa preuve. Je connais notre jeune homme à fond, et je sais les sentiments qu'il doit et peut inspirer.

Je ne suis pas encore bien rassuré par la correspondance que vous m'avez envoyée, et je désire vivement en savoir plus long. L'âme de votre fils, malgré tout ce qu'il dit de son calme, est encore profondément agitée ; elle

n'a point repris son équilibre; et tant qu'un homme est en cet état, on ne saurait être parfaitement tranquille. L'idée de donner sa démission me paraît folle. Dieu veuille qu'elle ne soit pas exécutée avant que vous soyez arrivée à temps pour l'en empêcher. Je suis sûr que cet incident n'exercera qu'une très-faible influence sur sa carrière, pour peu qu'il laisse un peu marcher les choses sans s'en mêler; et c'est plus que jamais le cas de dire avec Pascal, « que presque tous les malheurs des hommes leur arrivent toujours pour ne pas savoir se tenir quelque temps tranquilles dans une chambre. » A la chambre près, qui serait bien chaude en Gochinchine, Antonin ne saurait mieux faire. L'amiral sera bientôt iaché et troublé de ce qu'il a fait; car votre fils n'est pas le premier venu... Enfin, ce qui m'inquiète, c'est l'espèce de mal du pays qui semble s'être emparé de votre fils et qui, du reste, se comprend très-bien. Il serait, au contraire, très à désirer qu'il pût rester-là jusqu'à la fin des opérations militaires et y prendre part dans une condition quelconque. Mais c'est beaucoup demander d'un jeune homme épuisé de fatigue et abreuvé de dégoût. Le temps me manque et j'en reste là. Mille et mille amitiés de cœur.

Ci-jointe une lettre pour Ampère. J'écris de plus en particulier à celui-ci.

A M. BOUCHITTË. 521

A M. BOUCHITTË

Cannes, 5 mars 1859.

J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, et je vous en remercie. Je vois que vous ne m'oubliez pas, et que les bruits qui ont alarmé mes autres amis vous ont ému vous-même. Ces bruits étaient, comme vous Pavez su, sinon entièrement faux, au moins singulièrement exagérés. Il n'est que trop vrai que je suis malade; sans cela je ne serais pas ici ; mais, pour le moment, ma maladie, loin de s'aggraver, semble marcher vers un mieux décisif. Depuis mon arrivée ici, j'ai retrouvé le sommeil, l'appétit, les forces ; malheureusement les bronches sont encore loin d'être guéries, et tant qu'on n'en arrivera pas là, on ne tient rien.

Ma plus grande misère est l'ennui. On m'ordonne comme premier remède le silence; et, en effet, mon corps s'en trouve à merveille; mais souvent mon esprit se sent accablé de ce régime. Je n'aurais jamais pu m'imaginer ]e prix qu'a la parole avant d'en avoir perdu Tusage. Je ne puis encore travailler sérieusement; j'en suis donc réduit à lire. Mais on ne peut lire sans cesse, et puis quoi ]ire? J*ai toujours été un très-mauvais liseur j à moins que je n'eusse un but positif dans la lecture. Mon habitude est plutôt de me nourrir sur moi-même, ce qui est souvent, il est vrai, une assez maigre nourriture. Mais telle qu'elle est, je la préfère à une meilleure que me

fournissent les autres. Je dis me nourrir mr moi-mêmej en réfléchissant profondément, mais non en laissant di* vaguer misérablement ma pensée, comme je suis réduit à le faire en ce moment.

Je vous sais gré de garder bon souvenir du pauvre Tocqueville; c^est un lieu qui est bien avant dans mon cœur; et je préférerais vivre sous son ciel tantôt si tristement doux, tantôt si orageux et si terrible, que de respirer Tair le plus embaumé de Tunivers, sur les bords, de la mer la plus bleue et la plus tranquille. Mais ma pensée ne se tourne vers lui en ce moment qu'avec quelque mélancolie; car je ne pense pas que son climat puisse s'arranger d'une manière habituelle avec ma santé, et je désespère de passer de nouveau sous mon toit ces longs hivers qui me paraissaient si courts.

Adieu, mon cher ami....

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