SAINT VINCENT DE PACL A MARSEILLE
Vincent de Paul , pendant les trois années qu'il passa à Paris , dans la maison de M. de Gondi , généra! des galères (i) , visitait régulièrement les malheureux condamnés à la chaîne. Ce spectacle a remué profondément son âme: il ne peut plus contenir sa pitié; il part, sans communiquer son dessein, pour aller fa're des misiions dans les chiourmes de Marseille. Nous sa%''ons de lui-même que pour toucher ces hommes durs, il baisait leurs fers, les assistait dans tous leurs besoins, et ^qu'à force de douceur, de tendresse et de charité, il parvint bientôt à faire de ce repaire de tous les vic;s, un temple où l'on entendait sans cesse les louanges d»^ Dieu, dans des bouches vouées auparavant au blasphème.
(1) On avait confié, à Vincent de Paul, l'éducation des enfans de M. de Gondi.
Cependant parmi ces forçats qu'il soumet à la Providence, il en trouve un dont le désespoir lui résiste C'est un jeune homme, condamné par des lois fiscales à trois années de captivité sur les galères, et inconsolable de la misère où il a laissé sa femme et ses enfans. Vincent de Paul ne peut tarir ses larmes, il va briser ses fers : il profite de l'obscurité dans laquelle il s'est caché pour déployer toute la charité qui l'enflamme. Il sollicite et obtient la liberté de cet infortuné, par un moyen que l'imagination n'oserait prévoir : et, à l'exemple de l'illusire Evêque de Noie , saint Paulin , qui , pour rompre la chaîne d'un esclave en Afrique, se réduisit volontairement en esclavage, Vincent de Paul se met lui-même à la place de ce jeune forçat. Le bruit d'un si étonnant sacrifice s'étanl répandu, Vincent de Paul quitte Marseille, et trop heureux de trouver un refuge contre l'admiration publique qui le poursuit, cet humble héros du christianisme court ensevelir avec joie son importune réputation dans l'obscurité de la cure de Clichy ( i ).
Quel héroïsme de vertu et de charité ! ( "e qui ajoute encore à la grandeur de cette action, c'estje soin que prit Vincent de Paul, pendant toute sa vie, pour la cachera ses contemporains. Jamais cet homme dont les infirmités attestèrent jusqu'à sa mort cet héroïque et cruel dévouement, jamais cet homme qui répétait sans cesse, dens les cours des rois, qu'il était le fils d'un laboureur, et qu'il avait gardé les troupeaux dans son enfance , jamais il n'a parlé de ce beau trait de sa vie, qu'il n'osa pourtant jamais désavouer. Il ne répondait que par un doux sourire, et les yeux humblement baissés, quand on lui en rappelait le souvenir, rougissant de la joie involontaire qui échap-
(1) Petite paroisse à deux lieues de Paris.
pail h son âme au seu' nom des forçais. Dans un premier epanrhcmt-nl (le cœur , il a\aif confie, prîr écrit, ce s'^cret à un ami. Il apprend, dans sa vieillesse, qu'on a conserve celle lettre : dès ce moment il fait des elforts incroyables pour la recouvrer. Il n'aurait pu prendre plus de précautions pour cacher le plus grand des crimes. L'homme de cotifiance, qui écrivait sous sa dictée, rendit heureusement ses instances inutiles en ajoutant : « Si la lettre qu il vous demande est honorable pour lui , gardez-vous de la renvoyer, car il la brûlerait. » C'est ainsi qu'il a fallu presque toujours dérober sa gloire à son inexorable humilité qui s'efforçait de l'anéantir.
le C. MACBT , Panigyriqu€ de StVinctnt de Paul. EXRAIT d'une lettre ÉCRITE DE VERSAILLES EX 1829.
Le nommé Blonde, condamné à la peine de mort pour crime d'assassinat , a subi sa peine. C'était un forçat libéré du caractère le plus violent et le plus haineux, et qui avait égorgé une femme de fms voisines, soupçonnée par lui d'avoir contribué à le friiie mettre sous la surveillance de la police, loin de sa commune natale.
Blonde était renfermé dans la prison de Versailles ; c'était la terreur de tous les autres détenus, et les surveillans eux-mêmes ne i approchaient qu'en tremblant, quoique chargé de chaînes. Les blasphèmes et les malédictions sortaient sans cesse de sa bourbe. Tout-à-coup la porte de son cachot s'ouvre. Vne femme y pénètre seule, elle n'a besoin ni de gendarmes ni de geôliers. Sa présence étonne Blonde. Ses paroles pleines de douceur et d'intérêt captivent son attention. Il est surpris qu'un être sur la terre s'occupe de lui. C'est un ange envoyé de Dieu auprès de ce malheureux, que la société repousse avec horreur,
mais sur lequel le ciel a encore des desseins de misé'corde. 1! Suffit de quelques visites pour que Blonde
accorde sa confiance à Madame Il semble qu'il
sorte d'un long sommeil , lorsqu'on l'initie successivement aux verite's de la religion. Il tremble lorsqu'on lui parle de la justice rigoureuse dusouvertin juge, il retrouve la paix lorsqu'on l'en retient des mise'ricordes infinies du Dieu qui est venu pour sauver les
pécheurs Jugez de ia conversion par les derniers
momens de sa vie ; car je ne veux pas vt)us conduire
au tribunal, le jour de sa condaronation Cet
homme, si farouche hier, parle mainten;int avec ia douceur d'un agneau, avoue son crime avec simplicité et sans excuses, recoimaît qu'il mérite la mort, et déclare qu il l'attend avec espérance, depuis que son cœur est rempli de sent'imeiis nouoeuux.
Le prêtre de Jésus-Christ était allé le matin de IV'xéruiion annoncer à Blonde le fatal momeni : il répondit qu'il était prévenu. Ces femmes incomparables qui lavaient ramené à Dieu, venaient de le quitter : leurs larmes lui avaient tout appris , leurs adieux , leurs touchantes exhortations lui avaient donné ce calme et cet esprit de sacrifice et de réparation enseigné aux hommes par les sublimes exemples du calvaire. Un geôlier accompagnait l'Ecclésiastique. Blonde secoue seschiînes, elles tombent autour de lui , il les avait rompues. Le geôlier fi-émit ; Blonde le ^^ssurc : « Vous le vojpz, Dieu seul me tient dans les fers, il ma visité dans la prison, il me donnera la force d'expier mes crimes: vous pouvez renouer mes liens, t Puis se trouvant seul avec le prêtre, il lui remit un poignard de huit à neuf pouces qu'il tenait caché dans son pantalon, et qu'il avait lait à la prison même : « Vous ne vous figurez pas, lui dit-il, les tentations que j'ai eues de me donner la mort avec cet instrument. Je pensais surtout qu'en me soustrayant à
IVchafaud , je déshonorerais moins ma famille. Mais ia pensée de réteruilé, de ma réprobation pour un crime plus grand que le premier, de l'inutilité de la réconciliation que j'ai reçue hier, du chagrin que je causerais à vous, Monsieur, et aux bonnes personnes qui m'ont fait tant de bien , toutes ces réflexions m'ont arrêté. Cependant comme je crains qu'il ne me vienne encore quelques mauvaises idées, prenez. Monsieur, gardez ce fatal instrument , cachez-le , que je ne le voie plus. « Qui peut rendre les délicieuses émotions du ministre de Jésus-Christ ?. . . .
Ils sont lun et l'autre sur l'échafaud... la reconnaissance de Blonde s'exhale par les embrassemens qu'il prodigue à celui qui lui a témoigné tant d intérêt , il le charge de dire aux personnes qui sont venues le visiter avec tant de bonté, qu'à son dernier moment il a uni leurs noms à ceux de Jésus et de Marie.
Quelques lecteurs souriront peut-être de ce détail : je les plains; ils n'ont alors ni l'intelligence, ni le sentiment de la foi; mais les âmes pieuses apprécieront ce qu'il y a de touchant dans cette dernière pensée. Blonde renouvelle l'expression de la douleur que lui cause ses crimes, il prie à genoux, il baise son crucifix ; il a quitté la terre....
La Cerrtêpandant , liot ao.
— lZi9 .