CATARACTES DIN NIL. "M
jettent dans les eaux du Nil un reflet de leur beauté; en outre, les souvenirs historiques, l'écho de ce que dirent les anciens, contribuent à faire du spectacle des rapides une des vues qui sollicitent le plus fortement l'intérêt et qui s'effacent le moins de la mémoire, Là est la « porte » de l'Égypte ; là, depuis les origines de l'histoire éerite, on trace comme une limite visible entre deux mondes. Par une remarquable coïncidence, ceite limite est, à peu de chose près, marquée par la ligne tropicale, car c'est près d'Asouân que les astronomes virent pour la première fois, au jour du solstice d'été, les gnomons dépourvus d'ombre et les puits éclairés jusqu'au fond par les ayons solaires. Un autre domaine commençait pour eux au delà de cette ligne idéale; il leur semblait que, dans la zone torride, tout devait contraster avec les phénomènes de la zone tempérée. Encore aujourd'hui, on se laisse entrainer facilement à exagérer toutes les différences locales entre les régions qui s'étendent des deux côtés de la cataracte et les populations qui les habitent.
Lors de la crue, la navigation n'est pas arrêtée sur le parcours de ce qu'on appelle la cataracte : les bateliers la descendent et la remontent sans danger au-dessus des écueils; mais quand les eaux sont basses, le trajet, à la descente ou à la montée, sur les mille bras de l’immense « escalier de Neptune », ne peut s'accomplir que grâce à l’aide des chelldla, ou gens de la cataracte, qui tirent ou retiennent lesquif au moyen de cordages; une cinquantaine de grandes dhahabiyé, louées par les visiteurs du Nil, franchissent ainsi chaque année le pas dangereux, et grâce à l'expérience des pilotes les accidents sont rares. L'adresse des bateliers en descendant les cataractes consiste à maintenir la barque sur le renflement central que forme le courant et qui s’élève parfois à 2 mètres, même plus encore, au-dessus de l'eau longeant les rochers : du haut de cette colline mouvante, le pilote commande du regard la tumultueuse cataracte. Dès que l’embareation glisse à droite où à gauche de ce dos des vagues, le danger commence ; si les matelots ne peuvent la ramener par rame ou gouvernail dans le fil du courant, elle est irrévocablement entrainée dans le remous du bord, et les rochers, comparés par les Arabes à des monstres, la « mordent » au passage,
\ la vue des rapides, on se demande, tout en tenant compte de l'exagéralion poétique des anciennes descriptions, si les rochers du barrage n'élaient pas plus élevés il y a deux mille années et si les eaux du Nil ne formaient pas à cette époque une véritable chute. I est probable, en effet, que le fleuve plongeait alors en cataracte du haut d'un seuil de granit. A l'est des rapides on retrouve, dans le désert, un ancien bras du fleuve à
un niveau de plusieurs mètres au-dessus de la hauteur actuelle des crues, Môme le voyageur peu aceoutumé à l'observation de la nature ne peut manquer de reconnaître qu'il chemine dans un lit fluvial abandonné : il voit encore les serpentines du fleuve entre les rochers couverts d’inseriptions hiéroglyphiques; là se retrouvent les berges et les banes, et çà et là les alluvions se montrent sous les flots de sable qu'apporta le vent du désert. Les annales que les archéologues déchiffrent sur les falaises racontent le passage des conquérants, depuis Thotmès et Ramsès jusqu'à Desaix, dans cet ancien lit fluvial; mais il est probable que, lors des origines de l'hisloire égyptienne, le défilé depuis si longtemps à sec était oceupé par un bras du Nil. Les observations faites par Lepsius à Semné, en amont de la deuxième cataracte, justifient cette hypothèse : les marques burinées en cet endroit sur le roc, il y a 4700 ans, sous le règne d’Amenemha Ill, prouvent que le niveau des crues dépassait alors de plusieurs mètres celles de nos jours : pour la plus haute, l'excès dépassait 8 mètres, el même la moins forte laissait à plus de # mètres en contre-bas le niveau des plus fortes inondations actuelles’. De même sur la rive droite de ia cataracte de Hannek, M. de Goutberg a trouvé des couches de limon nilotique à 5 mètres et demi au-dessus de la nappe des plus hautes crues contemporaines. N'élaient-ce pas les seuils des cataractes qui retenaient ainsi les eaux du fleuve et le forçaient à se rejeter dans le val aujourd'hui desséché qui sert de grand chemin entre l'Égypte et la Nubie*? En amont du « Ventre des Pierres », on voit beaucoup de terrains qui furent autrefois cultivés et qui sont devenus complètement stériles parce que les eaux d'inondation ne les atteignent plus. De même que toutes les vallées fluviales, dont le lit se régularise par l’action des eaux, celle du Nil égalise sa pente, en s’abaissant dans la Nubie, tandis qu'elle s'élève dans l'Égypte inférieure. M. de Gottherg explique l'abaissement du plan d’eau dans la Nubie par la disparilion de cataractes qui existaient jadis entre Ouâdi-Halfà et Asouân et dont il reste encore quelques traces. Les roches, qui formaient seuil en cet endroit, étaient formées de schistes qui n'ont pas résisté comme les écueils cristallins à la force destructive du courant. Les masses granitiques se détruisent également sous l'effort des eaux, mais fort lentement. Les blocs apportés par le flot dans une anfractuosité de la pierre tournoient en creusant peu à peu la paroi et finissent par former des « marmites de géants », la plupart verticales, mais parfois aussi inclinées ou même horizontales.
t Richard Lepsius, Briefe aus Ægyplen, Æthiopien, und der Halbinsel des Sinaï. #* J.-J, Ampère: — Amelia Edwards, À Thousand miles up the Nile.
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