BALOUTCHISTAN
Le pays des Baloutches n'a pas même Tombre d'indépendance politique. En réalité, il n'est qu'une province de l'Empire Indien. Sa province la plus fertile, et de beaucoup la plus populeuse en proportion de son étendue, le Katchi-Gandava, appartient géographiquement à la région des plaines, et depuis longtemps les Anglais y ont établi des cantonnements militaires. Sur le plateau, la forteresse principale, Kwatah, est également occupée par une garnison britannique, surveillant d'un côté la cité afghane de Kandahar, de l'autre la capitale baloutche de Kalat; enCn, dans cette ville, un résident anglais donne au souverain des conseils qui, venant de la part du vice-roi des Indes, sont toujours obéis. Le long de la côte, les petits ports, peuplés surtout de marins et de marchands qui se trouvent sous la juridiction directe de l'Angleterre, sont de véritables colonies hindoues, et le télégraphe transcontinental, qui longe le littoral, n'a cessé d'être protégé par des soldats que paye le gouvernement de Calcutta. Plusieurs officiers anglais, notamment le colonel Mac Gregor, ont été envoyés en Baloutchistan pour étudier les lieux d'ancrage de la côte et les routes stratégiques se dirigeant du littoral aux plateaux afghans ; cependant il reste encore dans le pays bien des espaces inexplorés, non qu'ils soient inaccessibles ou défendus contre la curiosité des voyageurs par des populations indomptables, mais ce sont de monotones solitudes, des pays de sables, d'argiles salines et de rochers. Il est probable que de longtemps encore ces régions ne seront connues que d'après les dires plus ou moins concordants des indigènes. Ainsi la contrée, en grande partie déserte, qui s'étend, sur un espace d'environ 70 000 kilomètres carrés, au sud de la rivière Hilmend, jusqu'aux
«W nonVELLE GËOCRAPniE UNIVERSELLE.
BMKil^nes de Wachati ou Koh-i-Sabz et au Sianch koh, est tenu pour un lerriloire sans valeur et sans maître : tandis que Hughes en fai't une partie de rATghanistan, une dépendance naturelle du bassin dont le Hamoun occupe la dépression terminale', la plupart des cartes le représentent comme appartenant au khan de Kalal. Il est certain que ce teiritoirc peut être attribué d'avance au vassal de l'Angleterre, car dans cette contrée de l'Asie ce sont les Anglais qui tracent les frontières. . Déjà la carte ofû-
cielle dressée en i872 aux bords mêmes du Hilmcnd par Goldsmid marque la frontière commune de la Perse, de l'Afghanistan et du Baloutchistan au Koh-Malak-i-Siah ou « Mont du Roi Noir » à l'ouest du Hamoun, et de cette pointe mène directement la limite baloutche à la grande courbe du Hilmcnd, en aval de Roudbar. Ainsi la superficie du Baloutchistan égalerait la moitié de la France; mais ce vaste territoire, d'après les évaluations les plus larges, n'a pas même la population d'une cité de deuxième ordre : en y comprenant la province de Katcbi-Gandava,
■ The Country of Balocbiitan. London, 1877.
MONTAGNES DU BALOUTCHÏSTAN. 1H
qui appartient ethnographiqucment et géographiquement à l'Inde, le Baloutchistan n'a pas un demi-million d'habitants ^
La partie la plus élevée du khanat est celle qui confine à TAfghanistan : aussi a-t-elle reçu des indigènes le nom de Kohistan ou « Pays des Monts », qui appartient à un si grand nombre de contrées dans l'Asie mahométane. Peut-être le double sommet du Takatou; sur la frontière afghane, au nord de Kwatah, est-il le point culminant du territoire; cependant il est probable que d'autres cimes, dans le chaînon du Tchihil-Tan, ou des « Quarante Hommes », à l'ouest de Kwatah, sont légèrement plus élevées; dans le Koh-i-Mouran ou « Mont des Serpents », qui se dresse plus au sud, entre Mastang et Kalat, quelques pointes atteignent, d'après Gook, à la hauteur du Takatou, soit 3650 mètres; le Kalipat, au nord de la future ligne de chemin de fer, aurait aussi la même élévation. Dans leur ensemble, tous CCS monts firaholii, qui forment le rempart oriental des plateaux au-dessus de la plaine de Katchi-Gandava, s'alignent avec une étonnante régularité en murs parallèles, dont la direction est celle du nord-nord-est au sud-sudouest. Sculptées en gradins inégaux, taillées en pyramides ou hérissées d'aiguilles, ces montagnes calcaires sont en maints endroits complètement dépourvues de végétation; seulement quelques forêts de genévriers mêlent leur verdure pâle au bleu de l'air et aux reflets roses de la roche* éclairée par le soleil ; suivant les heures du jour, avec leurs changements d'ombre et de lumière, les monts apparaissent tantôt comme un voile rose ou violet à peine visible, comme une vapeur transparente, tantôt comme des cônes de lave en fusion d'un rouge étincelant*. Entre les chaînes parallèles s'ouvrent quelques bassins, jadis emplis par des eaux lacustres, et maintenant vidés par les torrents. Il en est que des prairies verdoyantes, des bouquets d'arbres font ressembler lointainement aux fraîches vallées dés Alpes ; mais il en est d'autres aussi que l'aridité du sol rend sinistres avoir : ce sont des fragments du désert enfermés dans un amphithéâtre de niontagnes. Tel est le Dacht-i-Bedaoulat ou « Plaine Désolée » que les montagnes du Mardar ou de ce l'Homme Mort » séparent de Kv^atah : le chemin de rinde par le défilé de Bolan traverse cette plaine redoutée où s'engouffrent les vents, soulevant en été des trombes de poussière, en hiver des tourbillons de neige; souvent des voyageurs ont péri dans ces tourmentes.
De même que la plupart des chaînes calcaires, les remparts parallèles des monts Brahoui sont coupés de distance en distance par des fissures
* Superficie et population du Baloutchistan, diaprés Behm et Wagner :
276500 kilomètres carrés. 350 000 habitants. 1,3 hab. par kilomètre carré.
* Richard Temple, Froceedingt ofihe Geographical Society, sept. 1880.
transversales, au fond desquelles passent les torrents, permanents ou temporaires, descendant de vallée en vallée : mainte fissure où coulent les eaux présente une série de lignes brisées, à angles brusques, d'une régularité presque géométrique; alternativement les eaux, pendant la saison des pluies, serpentent dans une vallée normale, puis s'engouffrent dans une cluse rectiligne, au sortir de laquelle reprend leur cours régulier entre deux crêtes parallèles. Dans cette contrée, qui naguère manquait de tous chemins artificiels, les seules routes étaient celles qui suivaient ces torrents, creusant le sol de terrasse en terrasse; mais elles n'étaient praticables que pendant la saison des sécheresses ou des eaux moyennes, lorsque le flot ne remplissait pas la fissure des cluses. Onze chemins de cette espèce rattachent le plateau de Kalat à la plaine de Katchi-Gandava, mais tous n'ont pas encore été explorés par des Européens. Le plus facile est celui de Miloh ou Moula ; à partir de l'oasis de Gandava, le sentier s'élève par une pente graduelle, moins forte que celle de bien des grandes routes, et, contournant au sud un chaînon de montagnes élevées, gagne le plateau de Djala^van ; mais cette route est fort longue et n'atteint les hautes terres que bien au sud de la capitale du khanat. Le chemin des monts Brahoui qui parait avoir été le plus fréquenté pendant toute la période historique est celui qui, au sortir de l'oasis de Dadar, à l'extrémité septentrionale du Katchi-Gandava, pénètre dans les gorges de fiolan et remonte ce long défilé jusqu'à la « Plaine Désolée». Les armées anglaises ont fréquemment emprunté ce passage dans leurs invasions de l'Afghanistan et les ingénieurs ont transformé l'ancien chemin raboteux, interrompu çà et là par le. torrent, en une belle route carrossable où se croisent les convois d'artillerie. Mais le Bolan est désormais abandonné par la plupart des voyageurs ; le principal chemin de commerce entre Chikarpour et Kandahar est celui qui s'amorce à la voie ferrée déjà construite jusqu'au nord de Sibi, dans la vallée de Harnaï, à l'altitude d'environ 900 mètres.
La région la plus élevée du socle de plateaux qui porte les diverses chaînes des monts Brahoui est précisément celle où s'est bâtie Kalat, la capitale du khanat des Baloutches : ainsi que l'indique la divergence des cours d'eau, qui de ce faite rayonnent vers tous les points de l'espace, pour aller se perdre dans les déserts ou les campagnes irriguées, il faut descendre du plateau de Kalat, quelle que soit la direction que l'on prenne : c'est là ce qu'avait déjà constaté Pottinger dans son voyage entrepris au commencement du siècle \ L'altitude de Kalat, qui est de 2050 mètres, n'est égalée
* Traveîi in Belootclùstan and Sinde,