‹ Nouvelle geographie universelle v. 9, 1884Chapitre 35 sur 186 · C. Perron · texte numérisé non relu

C. Perron

■H ■ 800 kil.

plans, recueillir pour Tétude stratégique du pays les renseignements nécessaires, tenus en grande partie secrets dans les archives militaires des deux empires. Quoique la Perse ait été visitée fréquemment depuis Marco Polo, quoiqu'on lise encore avec le plus vif intérêt les voyages de Thévenot et de Chardin, et que pendant ce siècle des ouvrages du plus haut mérite aient été publiés par des explorateurs français et allemands, cependant les documents cartographiques de beaucoup les plus importants sont ceux qui ont été rédigés par des Anglais et des Russes, sur l'invitation de leurs gou-

vernements respectifs. C'est d'après les relevés faits sur le teiTain par deux généraux, l'Anglais Williams et le Russe Tchirikov, qu'a été délimitée la frontière turco-persane dans le pays des Kourdes.

Sans limites naturelles précises du côté de l'est, où l'Afghanistan et le Baloutchistan continuent le plateau, les plaines et les montagnes de l'Iran, cette contrée forme sur ses trois autres faces un ensemble géographique bien distinct. Des plissements du sol au-dessus des oasis turkmènes et le long des côtes méridionales de la Caspienne, d'autres plissements au bord de la mer d'Oman et du golfe Persique, enfin des montagnes en gradins dominant les plaines de la Mésopotamie, constituent le rempart extérieur de la Perse. Dans l'intérieur de cette enceinte montueuse s'étendent des plaines creusées vers le centre et n'offrant sur une grande partie de leur surface que des sables, des argiles dures et des salines. La population de l'Iran s'est portée principalement sur le pourtour du pays, au nord, à l'ouest et au sud-ouest, dans les vallées qui fournissent l'eau nécessaire à ses cultures; loin de se présenter en masse compacte, elle se distribue ainsi en deux colonnes convergentes, l'une de l'est à l'ouest, l'autre du sud-est au nord-ouest, qui se rencontrent entre la Caspienne et la haute vallée du Tigre, dans la province de l'Adcrbeïdjan ; c'est là, au point de jonction des deux zones de peuplement et de culture, que s'élève Tabriz, la cité la plus populeuse de la Perse; là s'établit l'unité de la contrée. Si l'on néglige les irrégularités de détail, les régions peuplées sont disposées en forme d'angle, coïncidant avec celui que présentent dans leur ensemble les chaînes bordières du plateau.

Au nord-est, la crête extérieure qui constitue la limite naturelle de l'Iran et du Turkestan est en réalité, malgré l'éloignement et la cavité intermédiaire de la Caspienne, le prolongement régulier du mont Caucase. La péninsule d'Apchéron, le seuil sous-marin, les bancs et les îlots qui vont rejoindre la pointe de Krasnovodsk en séparant les deux profonds abîmes de la Caspienne, enfin les deux massifs du Grand Balkan et du Petit Balkan indiquent de la façon la plus nette l'existence d'un axe de jonction entre le grand Caucase et le « Caucase des Turkmènes » qui, sous les divers noms de Kouran dagh, Kopet dagh, monts de Gulistan, Kara dagh, se continue jusqu'à la cassure dans laquelle passe le Heri-roud : au delà, les montagnes, qui se reploient dans la direction de l'est, puis du nord-est, appartiennent

MONTAGNES DES TURKMÈNES. 145

au système du Paropamisus. Toute cette région du Caucase des Turkmènes commence à être connue dans ses détails topographiques, grâce aux explorations des géomètres russes chargés de délimiter la frontière. La carte au 84000', achevée depuis quelques années pour la région du bas Atrek, se continue pour tout le Daman-i-koh ou «• Piémont » turkmène jusqu'aux oasis de Sarakhs et de Merv.

En vertu du traité de limites ratifié en 1882, de riches vallées tributaires de TAtrek, possédant de vastes pâturages et de magnifiques forêts de chênes et de cèdres, ont été rendues à la Perse; mais en échange les Russes succèdent à riran dans leurs prétentions à la suzeraineté de Merv, la « clef de rinde » ; ils ont pris aussi à la Perse quelques-unes des vallées du Kopetdagh, à l'ouest d'Askhabad et au sud de la forteresse rasée de Gôk-tepe, naguère si vaillamment défendue; en cet endroit, qui rappelle les exploits de la conquête, ils se sont attribué tout le versant de la montagne, jusqu'au faîte de partage, et disposent ainsi à leur gré des eaux qui arrosent les champs et les jardins de leurs sujets les Turkmènes.

Ce qui donne une importance exceptionnelle à cette chaîne bordière de l'Iran, c'est qu'elle possède des sources et des ruisseaux dont l'eau s'évapore à une faible distance des montagnes dans les sables de la plaine. Les Persans, habitants de la région haute, sont les propriétaires naturels des fontaines et ils en usent pour l'irrigation de leurs champs. Mais sous ce climat, dont le ciel est trop avare de pluies et où les étés sont brûlants, l'eau est rarement assez abondante pour satisfaire tous les riverains; gens d'amont, gens d'aval deviennent forcément les ennemis les uns des autres. Quand les montagnards cultivateurs, appuyés sur des armées, disposaient de la force nécessaire, ils ne manquaient pas d'utiliser jusqu'à la dernière goutte l'eau de leurs torrents; ils en suivaient le cours, établissant des barrages de distance en distance, creusant des canaux sur les pentes, accroissant à droite et à gauche la zone des cultures. Aux époques de la puissance persane, toute la zone de l'Atok ou « Arrêt des Eaux », — c'est-à-dire le Daman-i-koh, — était envahie par les Iraniens : les Turkmènes étaient rejetés dans le désert, une rangée de villes et de forteresses défendait contre eux la région des terrains cultivables, où se perdaient les derniers filets humides ^ Mais aussi, quand les redoutables cavaliers turcomans s'étaient ouvert une brèche dans la ceinture de forts, avec quelle furie de vengeance ils brûlaient les villes, capturaient ou massacraient les hommes qui les avaient privés de l'eau nourricière, des fraîches vallées, de

* H. RawUnson, Froeeedmgê of tke Geographical Society , january 1883.

i46 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.

la verdure des champs et des prairies ! Avant l'arrivée des Russes, la guerre se continuait sans trêve entre Persans et Turkmènes de la frontière, et ceux-ci, devenus les plus forts, pénétraient par toutes les gorges des montagnes pour aller ravager les vallées situées au delà; les haines traditionnelles, exaspérées encore par les diflerences de race, de religion et de mœurs, étaient alimentées par une cause incessamment agissante, l'inégale répartition des eaux : des deux peuples, l'un pouvait se nourrir des produits du sol, l'autre avait à subsister par le pillage. Maintenant la toute-puissante volonté de la Russie a tracé la frontière, ici donnant aux Turkmènes les sources des rivières, ailleurs les laissant aux Persans, avec interdiction pour eux d'accroître l'étendue des champs riverains ou d'augmenter le nombre ou la section de leurs canaux, sous menace d'une « punition sévère ». Mais peuvent-ils empêcher les sécheresses, et si les Turkmènes protégés par la Russie ne voient pas arriver le courant sur lequel ils comptaient, n'accuseront-ils pas leurs ennemis héréditaires? La guerre, changeant de forme, prendra peut-être un caractère diplomatique entre les deux puissances, mais la frontière même, empêchant une méthode de culture commune au profit de tous les intéressés, n'interdit elle pas la conciliation aux peuples limitrophes?

La chaîne bordière, dans sa partie orientale, est assez uniforme en altitude; ses montagnes, dont les pentes supérieures sont couvertes de genévriers, s'élèvent de 2400 à 3150 mètres. Quelques chaînons avancés et des contreforts séparent cette haute crête et la plaine; d'en bas on n'aperçoit en maints endroits que les hauteurs de ces massifs secondaires. L'un d'eux est une montagne fameuse en Asie, le Kelat-i-Nadir, ainsi nommée, c< fort de Nadir », parce que le célèbre conquérant en avait fait une de ses citadelles. C'est un roc calcaire de forme allongée ayant 33 kilomètres de longueur de l'est à l'ouest, sur une largeur moyenne de 10 kilomètres; ses parois escarpées s'élèvent de 300 à 400 mètres audessus de la plaine, offrant en certains endroits des redressements yecticaux de 100 et même de 200 mètres de hauteur. Un torrent né dans les montagnes du sud pénètre par une fissure dans l'intérieur du Kelat-i- Nadir et se répartit en canaux d'irrigation qui fécondent la terre végétale éparse dans les cavités du plateau ; en temps ordinaire, les eaux des rigoles d'arrosement sont assez abondantes pour rentrer dans le lit du torrent et s'échapper dans les plaines par la cluse qui traversé le rocher du sud au nord ; des marécages qui se sont formés à l'issue des eaux rendent parfois l'air de la contrée fort insalubre. Les deux portes où passe le ruisseau, de même que trois autres brèches ouvertes dans les parois de circonvallation,

Dvmia de Tarlor, d'apii» Hic-Gk gor.

MONTAGNES DES TURKMÈNES. 149

sont fortifiées avec soin, et sur le point le plus élevé du rocher, à Touest du massif, se dresse une citadelle, maintenant en ruines, au milieu de laquelle un village a surgi. De l'ancien palais fortifié de Nadir, la vue s'étend au loin sur les plaines grises des Turkmènes, tandis qu'au sud se profile la longue chaîne du Kara dagh ou «Montagne Noire», se continuant à l'ouest par le Hazar Masdjid ou les « Cent Mosquées ». Le pic le plus élevé qui donne son nom à la rangée de pics se découpe en une multitude d'aiguilles, que l'imagination fervente des pèlerins de Meched compare à des minarets gigantesques ^ - ^

Au nord-ouest du « Fort de Nadir », d'autres massifs placés en dehors du versant septentrional de la chaîne limitent les riches et fertiles bassins du Dereghez ou « Yal des Tamaris », les plus verdoyants que possède la Perse, après les régions du littoral caspien, dans le Ghilan et le Mazanderan. C'est au pied de ces monts avancés que s'arrête actuellement, à la station d'Askhabad, le chemin de fer construit par l'armée russe lors de la guerre contre les Turkmènes Tekke et destiné sans doute à se continuer dans un avenir prochain vers l'Afghanistan en longeant la base des montagnes ; les ingénieurs russes ont aussi proposé de tracer une voie ferrée qui franchirait la chaîne par l'une des vallées du Dereghez et redescendrait au sud-est dans la direction de Meched. A quelque distance au delà du col de Garm-ab, les deux versants de la chaîne maîtresse font partie des nouvelles possessions russes : la frontière descend dans la vallée du Sambar, puis traverse son affluent le Tchambir, et longeant la ligne de partage entre le bassin du Sambar et celui de l'Atrek, va rejoindre le confluent des deux rivières. Dans cette région, les monts s'abaissent graduellement vers la Caspienne et le plateau d'Iran peut être escaladé sans peine par les voyageurs qui suivent les nombreuses vallées ouvertes entre les ramifications divergentes des chaînes de montagnes. Les Turkmènes pillards connaissent bien ces chemins qui leur permettaient naguère de prendre à revers les populations du plateau, sans avoir à gravir la chaîne orientale, dressée comme un rempart au-dessus de leurs steppes.

L'Atrek, le principal affluent de la Caspienne, sur sa rive asiatique, est la rivière qui a donné son nom à tout le bassin compiûs entre le Kopet dagh et le plateau d'Iran. En remontant la vallée maîtresse, dont la longueur n'est pas moindi*e de 500 kilomètres, on atteint ainsi, près de Koutchan, à plus de 1350 mètres d'altitude, une haute plaine qui forme le seuil de partage entre le versant de la Caspienne et celui du Ileri-roud. Là est

* Napier, Journal ofthe Geographical Society, 1876; — Gill and Baker, Cloudi in ihe Fait,

un exemple bien remarquable de ce fait, que les lignes de séparation pour Técoulement des eaux ne coïncident pas toujours avec les arêtes de montagnes. Dans cette région de la Perse, on voit de toutes parts l'horizon fermé par des chaînes élevées, et cependant ce sont des renflements à peine perceptibles du sol qui rejettent les eaux, d'un côté vers la Caspienne, de l'autre vers la rivière de Ucrat. Comme pour tant d'autres rivières, de même pour le haut Atrek les indigènes indiquent comme la vraie source, non celle dont l'émissaire a le cours le plus long, mais celle dont le flot est permanent. Cette fontaine, connue sous le nom de Kara Kazan ou ce Noir Chaudron », est un bassin ayant une cinquantaine de mètres en largeur; l'eau monte du fond en mille filets verticaux et vient s'épanouir à la surface en bouillons, qui se déplacent incessamment en entrecroisant leurs rides circulaires. L'eau du Noir Chaudron est légèrement thermale \

Au sud de la dépression longitudinale dans laquelle se fait le partage des eaux se dressent d'autres montagnes, moins élevées en moyenne, mais dominées par quelques sommets plus hauts que les grandes cimes du Caucase des Turkmènes. Ainsi l'un des sommets que l'on aperçoit à l'ouest de Meched dépasserait 3300 mètres; un autre, le Chah Djchan, dominant le seuil de partage entre l'Atrek et le Kachaf roud, aurait la même élévation; enfin au sud-ouest et à l'ouest de Boudjnourd, deux monts atteindraient une hauteur encore plus considérable, l'Ala dagh ou <( Mont Bigarré » (3750 mètres) et le Kourkoud (3810 mètres). Dans leur ensemble, ces diverses chaînes de la Perse nord-orientale se développent parallèlement à la longue chaîne bordière du Kopet dagh, c'est-^Wire du nord-ouest au sud-est; mais elles sont plus irrégulières dans leurs allures et coupées d'un plus grand nombre de brèches. Néanmoins elles sont plus pénibles à traverser, à cause de la rareté des eaux et du manque de verdure : les pluies qu'apportent les vents polaires, celles qui sont entraînées par les courants équatoriaux sont également arrêtées au passage par les montagnes bordières du plateau; il n'arrive plus que de rares ondées sur les hauteurs situées au dedans de l'enceinte iranienne.

L'ensemble de la zone montueuse qui limite la Perse au noixl-est varie singulièrement en largeur. Tandis qu'à l'occident l'épaisseur de la muraille qui sépare les plaines d'Astrabad de celles de Chahroud, — la région Caspienne des espaces déserts de la Perse centrale, — est d'une quarantaine de kilomètres à peine, à l'orient des chaînes parallèles s'ajoutent à l'arêto principale des montagnes, et de l'ouest à l'est elles occupent une largeur

t Giil and Baker. Cloud* in tite Ead.

ATREK, ALA DA6II, ELfiOURZ. 151

de plus en plus considérable, de manière à se développer en demi-eercle à Test du grand désert. Entre la Perse et TAfghanistan, sous le méridien de Meched, les arêtes qui se succèdent du nord au sud, presque toutes orientées suivant la direction normale des montagnes persanes, du nordouest au sud«est, sont au nombre d'une douzaine, sans compter les saillies secondaires : de Meched au Seïstan, la route suivie par les caravanes présente une succession continuelle de montées et de descentes dont quelquesunes sont très pénibles par Tescarpement et la hauteur des pentes; presque partout on se trouve à plus de 1000 mètres d'altitude et mainte brèche des montagnes dépasse 2000 mètres. D'autre part, les dépressions qui séparent les chaînes parallèles sont en maints endroits des espaces sablonneux et déserts. Ainsi, quoique toutes ces allées intermédiaires soient autant d'avenues naturelles qui mettent en communication la Perse et l'Afghanistan, cependant les difficultés des routes, soit qu'elles passent à travers les sables, soient qu'elles escaladent les monts, ont contribué à faire de cette contrée une « marche » entre les deux Ëtats; en outre, les incursions des Turkmènes, qui dans ces régions favorables aux embuscades pénétraient en cavalcades forcenées jusqu'à plus de 500 kilomèti^s de leurs plaines, ont grandement aidé à faire une véritable frontière de ces contrées où se rencontrent les Perses et les Afghans^

Les montagnes qui dominent de leurs pentes boisées l'hémicycle méridional des côtes de la Caspienne sont généralement désignées sous le nom d'Elbourz, qui cependant n'appartient qu'à un massif isolé, celui qui se dresse au nord-ouest de Téhéran : c'est là l'antique Albordj, la « montagne première d'où naquirent toutes les autres », le centre des sept « parties symétriques de la Terre qui correspondent aux sept cieux des planètes et aux sept cercles de l'enfer », le « sommet lumineux qui touche au ciel, la source des eaux et le berceau des hommes » *.

En réalité, toutes ces hauteurs qui se dressent entre la mer russe et le plateau persan ne constituent pas une chaîne unique, mais des fragments distincts se rattachant les uns aux autres par des chaînons secondaires. Le premier massif oriental est l'un des plus élevés : c'est le Chah kouh (Chah koh)'ou « mont Royal ». Sa crête déchiquetée, contrastant par ses dents de scie avec les dômes et les tables de la plupart des autres montagnes de l'Elbourz, s'élève immédiatement à l'ouest des croupes herbeuses, si impor-

* Mac Gregor, Narrative of a Joumey Ihrough the province of Khorauan,

* Boundehech; — Eugène Burnouf ; — Michel Bréal, Mélanges de mythologie et de linguiêtique, ' Kouh en Perse, koh en Afghanistan, sont le même mot iranien désignant les chaînes de montagnes, les massifs ou les cimes isolées.

tantes au point de vue militaire, qui séparent les plaines d'Astrabad et celles de Chahroud : c'est là que passe l'une des voies historiques les plus fréquemment suivies entre l'Iran et le Touran. La hauteur du seuil, au col de Tchaltchanlyan, est de 2620 mètres, et les aiguilles les plus élevées du mont Royal dominent le passage d'une hauteur d'environ 1500 mètres; des amas de neige emplissent toute l'année les cavités septentrionales les plus rapprochées de la cime, au grand chagrin des montagnards, qui sont tenus de payer un tribut de neige au gouverneur d'Astrabad. I^e village Chahkouh-Bala, situé probablement à 2400 mètres d'altitude sur la pente septentrionale du mont, passe pour être le groupe d'habitations le plus haut de la Perse. Des gisements de charbon et des assises de sel gemme se trouvent dans les roches calcaires et gréyeuses du Chah kouh et des montagnes voisines.

Un col, plus fréquenté que celui de Tchaltchanlyan, parce qu'il abrège d'une journée le chemin des voyageurs qui se rendent de Téhéran dans la province d'Astrabad, contourne à l'ouest le sommet du Chah kouh : c'est le Chamcherbour ou le <c Col taillé par l'Épée » ; les indigènes y voient une œuvre d'Ali et racontent que le héros, après avoir fendu la montagne, jeta son glaive dans la Caspienne : de là viennent les tempêtes qui la bouleversent souvent. Peu de passages ressemblent plus à un portail ouvert de main d'homme que cette autre brèche de Roland, moins haute et moins grandiose toutefois que celle des Pyrénées. Le défilé du haut, long d'environ 135 mètres et large de 5 à 6 mètres, est dominé do part et d'autre par deux rocs en forme de piliers qui sont parfaitement dégagés du reste de la montagne, et dont les parois polies ont de 6 à 10 mètres de hauteur : d'après Napier, dont l'opinion paraît inconciliable avec le texte des auteurs, cette porte naturelle serait le passage auquel les Grecs avaient donné le nom de « Pyles Caspiennes »\ Il est certain que le Chamcherbour est une des routes les plus anciennes de la Médie. Diverses superstitions locales témoignent du caractère sacré qu'avait pris cette région visitée par des hommes de tous pays. C'est ainsi qu'un rocher situé près du village d'Aslana, là où plusieurs routes se rencontrent au sud-ouest du col, porte l'empreinte d'un pied que protège une barrière contre l'importune curiosité des libre-penseurs, si nombreux en Perse : cette marque, après avoir été attribuée à des dieux, est vénérée maintenant par les chiites comme un témoignage de la visite d'Ali. Près de là jaillit une source puissante, probablement la plus forte de la Perse entière : c'est la Tchesmeh-i-Ali ou

* Journal of the Geographical Society^ 1876.

CHAH KOUH, GHAMCHERBOCR, TCIIESUER-l-ALt. ISS

ce Fontaine d'Ali », qui, d'après Napier, aurait un débit de près de 3 mètres cubes à la seconde. Elle fertilise les champs d'Astana, créant une verte oasis au milieu de tous ces rochers jaunâtres, d'une nudité désolante, comme presque tous ceux du versant méridional de l'EIbourz; mais elle est bien plus appréciée pour ses vertus mystérieuses de purification que pour ses propriétés fertilisantes; les pèlerins qui se rendent à la ville sainte de Heched ne manquent pas de se plonger dans ses eaux. U'ailleurs il parait que la source d'Ali est efficace pour le traitement des maladies cutanées.

Au delà du Cbamcherbour, la chaîne maîtresse, connue sous les noms spéciaux de Hazardjar et de Savad kouh, se prolonge régulièrement au sudouest, présentant à la Caspienne des pentes rapides couvertes de la plus riche végétation et s'abaissant au contraire du côté du plateau par une succession de terrasses, les unes rocailleuses, les autres gazonnées, et n'ayant de végétation arborescente que dans quelques cavités où sourdent les eaux des fontaines. La rivière la plus abondante de cette partie du Hazanderan, le Tilar ou Talar, reçoit ses premières eaux non du versant septentrional des montagnes, mais du versant méridional; il naît sur le plateau de Khing, à plus de 2850 mètres d'altitude, puis, réunissant un

i54 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.

grand nombre d*afflucntSy se perce une issue à travers la chaîne de TElbourz; une route, naguère très fréquentée avant la construction d'un grand chemin tracé plus à Touest, s'engage dans cette cluse et descend vers la côte de la Caspienne; elle sert aux caravanes qui apportent du bois, du charbon et des approvisionnements à la capitale. Une haute montagne, le Nezwar (3965 mètres), domine le défilé du côté de l'orient, entouré presque circulairement par des affluents du Talar. Des ruines de forteresses, attribuées à Alexandre le Grand comme tant d'autres édifices de la contrée, défendent les abords du col, près du village de Firouz-kouh, Une chaîne parallèle, beaucoup moins élevée et composée en grande partie de conglomérats et de débris roulés, sépare cette partie de l'Elbourz des plaines désertes de l'intérieur : on l'appelle montagne de Samnan, d'après la ville la plus importante de la route qui en longe la base méridionale. Un contrefort de cette chaîne qui s'avance au loin dans le désert en interrompant la route est très probablement celui dont les seuils, connus aujourd'hui sous le nom de Sirdara, avaient reçu jadis l'appellation de ce Pyles Caspiennes » ; des ruines nombreuses de fortifications témoignent de rimportance qu'on attachait à la possession de ce passage, qui évité un long détour par les plaines salines du sud ou les monts escarpés du nord S La plus haute cime de l'Elbourz, le Demavend, dressant sa pyramide à 2000 mètres au-dessus des monts environnants, n'appartient point géologiquement au même système orographique; c'est un volcan, composé en entier de roches éruptives et de cendres, tandis que toutes les montagnes qui forment le piédestal du Demavend consistent en assises sédimentaires, calcaires et grès dont les strates n'ont été nullement dérangées par l'apparition du cône supérieur*; l'amas de scories a été rejeté par les crevasses du sol au-dessus du relief antérieur des monts et des plateaux, et l'on peut voir en maints endroits les roches ignées recouvrant les strates calcaires ; cependant on remarque à l'est du volcan une énorme crevasse qui forme à peu près la ligne de séparation entre les matières rejetées du sol et les couches sédimentaires. Le cône central est un peu incliné vers l'ouest, comme si sa base orientale avait été soulevée ; un demi-cercle ébréché, reste d'un cratère plus ancien, entoure le pic comme une autre Somma autour d'un Vésuve plus grand '. La hauteur du volcan, le cône le plus élevé de la Perse, a été diversement évaluée ; tandis que Kotschy, le premier Européen qui ait atteint le cratère après le botaniste Aucher Eloy, lui donnait une altitude

* Ouseley, Fraser, Tuilhier, Morier ; — Cari Ritler, Asien^ vol. VHL

• E. Tielze, Verhandlungen der geologischen Reichsamtalt, 1877, n» 2. "* F. di Filippi, ISote di vn Yiaggio in Pema.

ELBOURZ, DEMAVEND. Vàl

de 4200 à 4500 mèlres seulement, en jugeant d'après les zones végétales, Thomson, Lemm, d'autres encore, ajoutaient plus de 2000 mètres à cette évaluation. Ivachintzov a mesuré 5628 mètres par des opérations trigonomélriques : les écrivains persans, qui voient dans le Demavend, avec leur ignorance complète de la mesure, le mont le plus élevé de la Terre, parlent de 30 kilomètres de hauteur*. De Téhéran on le voit, même pendant la nuit, dominer l'horizon, et quand le soleil se lève derrière l'Elbourz, sa grande ombre noire se projette au loin sur les vapeurs de la plaine ; on l'aperçoit même de la base des montagnes de Kachan, par delà la zone des déserts. Il ne semble pas que depuis les temps historiques le Demavend ait eu des éruptions, mais des colonnes de vapeur s'élèvent fréquemment des fissures du sommet et surtout du cône adventice de Doudi kouh ou « mont de la Fumée » qui s'élève sur la pente méridionale : ces vapeurs ont parfois fondu les couches de neige qui recouvrent le cône terminal et les petits glaciers des ravins circulaires, causant ainsi de violents déluges, qui ont entraîné des avalanches de débris sur les terrasses inférieures. Des fontaines thermales très abondantes, naissant sur le pourtour de la montagne, et répandant la même odeur sulfureuse que les fumerolles de la cime, sont formées de neiges fondues suintant sous les couches de cendres; on ne les emploie qu'au traitement des maladies, les agriculteurs les ayant reconnues funestes à la végétation. En outre, les ruisseaux ferrugineux et ceux qui déposent du travertin s'écoulent en très grande abondance des pentes du Demavend. D'après de Filippi, le volcan était encore en activité lorsque déjà, sur le plateau d'Iran, les alluvions avaient comblé les anciens lacs.

D'après la légende, le Demavend ou Divband, la « Demeure des Div ou Génies », a vu s'accomplir presque tous les événements cachés sous le voile des mythes. C'est là, disent les mahométans de Perse, que s'arrêta l'arche de Noé; là vécurent Djemchid et Roustem, chantés par les épopées; là Feridoun, vainqueur du géant Zohak, alluma un feu de joie, qui rappelle peut-être d'anciennes éruptions ; là est enfermé le monstre, et les vapeurs de la montagne sont la fumée de ses narines ; là aussi est cloué un Prométhée, Yasid ben Djigad, dont le foie, sans cesse renaissant, est rongé par un oiseau gigantesque'. I^es gi*ottes des volcans sont remplies de trésors, gardés par des serpents, mais les indigènes ne vont y chercher que le soufre contenu dans les parois du cratère et des fumerolles voisines. L'escalade de la

' Czarnotta, MHiheilungen von Pelcrmann, 1859, II.

* Cari Ritter, Aiien, vol. VIII; — Melgounov, Das sùdlidie Ufer des Kaspiêchen Meeres.

montagne est pénible, quoique la pente soit partout régulière et que les nappes de lave et les talus de cendre ne soient nulle part coupés de précipices : pour se garantir du mal de montagne, que les exhalaisons du sol contribuent parfois à rendre dangereux, les gravisseurs ont l'habitude de mâcher de l'ail ou de l'oignon. II arrive fréquemment que des chercheurs de soufre périssent en des tourmentes soudaines, qui soulèvent à la fois les neiges et les cendres, mêlées aux vapeurs sulfureuses, et rendent l'atmosphère irrespirable. Des bords du cratère, dont la cavité, dépassant 500 mètres de tour, est remplie de glace, on domine un immense horizon, de plus de 100 000 kilomètres carrés; mais il est rare que l'espace ne soit pas brumeux; à travers le voile gris des poussières et des vapeurs, on distingue à peine au pied de la montagne les taches noires indiquant les jardins d'Àmol, et la nappe bleue de la Caspienne, limitée par la ligne jaunâtre de la plage, recourbée en demi-cercle. Du côté des plateaux iraniens, on devine, plutôt qu'on ne voit, les cités entourées de leurs jardins; il faut descendre sur les terrasses avancées pour avoir sous les yeux le tableau précis de l'étendue, tachetée d'oasis, « pareille à la peau de la panthère »*.

Au nord-ouest du Demavend, la chaîne de l'Ëlbourz prend la direction du noitl-ouest, presque parallèlement au littoral de la Caspienne, mais en se rapprochant peu à peu de la côte. Le Totchal, la montagne dont la longue croupe domine au nord la plaine de Téhéran, atteint l'altitude de 3900 mètres, et plusieurs cols de cette partie de l'Ëlbourz dépassent 2500 mètres : il en est où des réduits en partie souterrains ont été aménagés près du seuil pour abriter bêtes et gens contre les tourmentes de neige. Au nord-ouest de Téhéran, une des cimes, non la plus haute, est désignée spécialement sous le nom d'Elbourz; une autre, la montagne suprême des Alpes de la Perse septentrionale, est un de ces « Trônes de Salomon » qui se trouvent en tout pays musulman : le Takht-i-Soulaïman de l'Ëlbourz n'aurait pas moins de 4400 mètres de hauteur*; au milieu de juillet, il resplendit encore de l'éclat des neiges, mais on n'y a point vu trace de glaciers, soit actuels, soit anciens' ; la Perse, où tant d'indices semblent témoigner d'une période antérieure des pluies et des neiges, n'aurait pas eu dé période des glaces. C'est à faible distance au sud-est du Trône de Salomon, au-dessus de gorges d'un accès difficile, dominée par le mont Siyalar, que se dresse

< Kotschy, Miltheilungen von Petemiann, U, 1859 ; — Rosenburg, MUtlieilumjen der Geograptiischen GeielUchafl in Wien, mars 1876.

« Voo Godel-Lannoy, Allgemeine Zeilung-^ ocl, 1880. ' De Filippi, ouvrage cité.

TEHERAN El

LE DEMAVEND

Bututte et Cf [WiB.

j- Erharit.a.R.Hic<ifc,(Wi».

ELBOCRZ. 159

Je roc sourcilleux d*Âlamout ou « Nid d'Aigle », dont le « Vieux de la Montagne », le roi-prêtre des « Assasins », c'est-à-dire des fidèles enivrés de a hachich », avait fait sa principale forteresse et le dépôt de ses rapines. Après un long siège, cette place fut prise par les Mongols en 1270; les autres cent châteaux de la secte durent également se rendre ; mais la religion, dite des Ismaïli, existe encore, et le descendant direct du Vieux de la Montagne réside à Bombay, paisible sujet britannique, entretenu par les impôts volontaires de ses fidèles K

^ Au delà du Takht-i-Soulaïman s'allongent les croupes pâtureuses du Saman, les monts s'abaissent et la chaîne est traversée dans toute son épaisseur par un fleuve abondant, le Sefid roud (rivière Blanche), qui naît dans les montagnes du Kourdistan, et qui longe sur un espace d'environ 200 kilomètres la base méridionale de TElbourz avant de trouver la brèche qui lui permet de s'échapper vers la Caspienne : à l'ouest du Heri roud, le Sefid roud est le seul cours d'eau qui perce de part en part la région faîtière formant le diaphragme de l'Asie occidentale. Aussi cette brèche, fort curieuse au point de vue géographique, ne l'est pas moins par les phénomènes de son climat local. Tous les voyageurs parlent du redoutable vent du nord, qui pendant l'été monte de la mer Caspienne et pénètre dans la gorge du Sefid roud, d'abord peu violent, mais gagnant incessamment en force à mesure qu'il s'engage plus avant dans le défilé, et soufflant en ouragan à l'issue de la^ cluse, là où le pont de Mendjhil traverse le torrent ; les vapeurs légères apportées par ce vent de la mer se condensent sur le plateau au contact de couches d'air plus froides et vont en nuages épais s'enrouler autour des monts. Après les premières heures de la journée, on se garde de passer sur le pont de Mendjhil, de peur d'être emporté par le vent ; les animaux refusent eux-mêmes d'avancer. On comprend facilement l'origine de ce courant atmosphérique : pendant les chaudes journées d'été, les vallées garanties des vents du nord par les massifs de l'Elbouns s'emplissent d'une atmosphère brûlante ; l'air de la Caspienne, attiré par ce foyer d'appel, se précipite dans l'entonnoir du Sefid roud et sans relâche s'introduit sous les couches ascendantes de l'air du plateau. En hiver, c'est le phénomène contraire qui a lieu : le vent froid des hauteurs s'engouffre dans la gorge du Sefid, appelé par la température moins froide de la Caspienne *.

La chaîne de montagnes qui reprend de l'autre côté de la rivière

* II. Yule, The Book of $er Marco Polo.

* Auoher Eloy, Relations de Voyagea en Orient; — Iloutum Schindler, Zeitschrifl dev Gesell^ nchafi fur Erdkunde zu Berlin, 1876; — Melgoiinov, ouvrage çilê,

Blanche pour contourner la baie d'Enzeli, puis se reployer au nord et projeter dans la mer ces promontoires d'Astara, d'où s'écoule le torrent qui marque la frontière entre la Perse et la Russie, est considérée d'ordinaire comme appartenant à un système orographique distinct de celui de l'Elbourz; elle est le prolongement des monts de Talîch, dont les premières collines s'élèvent dans la Transcaucasie au-dessus de la steppe de Mougan. I^ crête de ces monts est, en droite ligne, à une vingtaine de kilomètres des plages caspiennes; en maints endroits les escarpements se présentent comme un rempart au-dessus de la mer. Pourtant plusieurs brèches de la chaîne permettent de gagner le plateau de l'Âderbeïdjan, et deux chemins qui partent, l'un du poste russe d'Astara, l'autre du petit port de Kerganroud, traversent la montagne à 1980 mètres; plus au sud, un sentier qui contourne les pentes septentrionales de l'Ak dagh n'a pas moins de 2700 mètres. Entre ces deux versants du Talîch, le contraste est soudain : d'un côté, on aperçoit la mer entre les branches des arbres croissant sur la pente rapide ; de l'autre s'étendent les pentes doucement ondulées d'un plateau presque dépourvu de végétation*.

L'étroite zone littorale qui forme entre les montagnes et la Caspienne les deux provinces de Ghilan et de Mazanderan est une contrée tellement différente de la Perse par l'aspect, la nature du sol, le climat, les productions, qu'on doit y voir plutôt une dépendance géographique de la Caucasie qu'une partie de l'Iran, auquel ce territoire se rattache politiquement. I^c contraste est si grand entre le plateau s'étendant au midi de l'Elbourz et les vallées fertiles de sa base septentrionale, que maints auteurs ont cherché dans cette opposition tranchée une des causes [trincipales du dualisme qui constitue le fond de l'ancienne religion persane. Il est vrai que si le Mazanderan, comparé aux âpres solitudes du plateau, représente un paradis par l'abondance de ses eaux, la force et l'éclat de sa végétation, la fécondité de ses jardins, il est aussi le pays du mal par les bétes féroces qui parcourent ses forêts, par les moustiques dont les essaims obscurcissent l'atmosphère, et surtout par l'air fiévreux qui naît de ses marais et décime les habitants : cette contrée si belle était précisément celle que peuplaient les mauvais génies, ce Si tu veux mourir, va dans le Ghilan, » dit un proverbe de la Perse. Une autre cause qui devait faire considérer le bas Mazanderan comme un pays maudit, comparé aux régions supérieures, c'est que les « héros w, c'est-à-dire les conquérants, vivaient dans la montagne et sur les collines avancées, tandis que dans les régions de la plage

* Thielmann, Streifzûge im KaukaêUê^ etc ; — Httntschc, Talyêch^ eine geographische Skizze,

TALIGU, 6HILÂN ET MAZÀNDERAN. 161

non protégées par des marais travaillaient des peuples asservis ou tributaires et par conséquent méprisés. Une zone côtière, qui se développe sur une longueur d'environ 600 kilomètres et dont la largeur est de 15 à 20 kilomètres seulement, ne pouvait évidemment devenir le domaine d'un peuple autonome; les habitants du haut pays, descendant à rim{jrovisle des montagnes, étaient d'avance les maîtres de ces riches bourgades qu'ils voyaient à leurs pieds^. Si frappant que soit le contraste du sol, du climat et des cultures entre les plateaux d'Iran et les campagnes basses du Mazanderan, il symbolise beaucoup moins nettement l'opposition du bien et du mal que ne le fait, dans la Perse proprement dite, le passage soudain des sables mouvants ou des âpres rochers du désert à l'oasis ombreuse et verdoyante, emplie du murmure des fontaines, du chant des oiseaux, et cachant une cité populeuse dans les profondeurs de sa verdure.

Les vapeurs de la Caspienne et celles qu'apportent les vents polaires ont plus fait que tout autre agent géologique pour donner au Mazanderan sa parure de végétation. La quantité de pluie qui tombe sur les versants de l'Elbourz n'a pas encore été reconnue par des obsei'vations comparées ; mais d'après les évaluations approximatives il pleuvrait au moins cinq fois plus sur les pentes septentrionales de la montagne que sur les pentes opposées, tournées vers l'Iran *. Quand les nuages pluvieux montent de la mer, on les voit presque toujours s'arrêter à la crête même des monts, limités nettement par l'air sec qui repose sur les plateaux*. Après les grandes averses, l'eau douce que le vent de la mer avait jetée sur les monts et que les torrents ont rapportée, recouvre jusqu'à une grande distance le flot salé de la Caspienne; une tradition, rapportée par Plutarque, dit qu'Alexandre but de cette eau dans sa campagne d'IIyrcanie. Par l'effet des pluies, le relief des monts diffère complètement entre les deux côtés des Alpes persanes. Tandis qu'au sud l'Elbourz se redresse en terrasses régulières, faiblement entamées par les météores, les escarpements du nord sont entaillés dans tous les sens de ravins profonds dont les débris sont étendus sur le sol de l'étroite plaine en graviers et en limons : de chaque colline avancée on voit se succéder le long de la côte les arêtes parallèles de promontoires dont les derniers vont se perdre dans la brume; chacune de ces lignes indique l'entrée d'une vallée avec ses vallons latéraux et tout un système de torrents, de rivières et de canaux d'irrigation. Quoique se développant au nord du 36* degré de latitude, les côtes

* Oliver Saint-John, Eoitern Perxia,

* G. Radde, MiUheilungen von Pelermann^ 188t.

du Mazanderan ont une végétation sinon tropicale, du moins aussi riche que celle du midi de l'Europe. Au nord de la Caspienne s'étendent partout les steppes et les déserts, au sud on parcourt des campagnes italiennes où croissent figuiers, amandiers, grenadiers, citronniers, orangers; sur les collines croissent des fourrés de buis et des cyprès entourent les villages et les châteaux; plus haut, les forêts, qui recouvrent les pentes jusqu'à l'altitude de 2000 mètres, ressemblent à celles de l'Europe centrale et consistent surtout en frênes, hêtres et chênes : les Européens domiciliés à Téhéran n'ont qu'à traverser un col de l'Elbourz pour se croire de nouveau dans leur patrie. Les campagnes cultivées de la base sont d'une extrême fécondité : ainsi que le disait Strabon, « le grain tombé des épis suffit à y faire lever une moisson nouvelle; les arbres y servent de ruches aux abeilles et laissent le miel dégoutter de leurs feuilles ».

Le Mazanderan continue d'être le jardin de la Perse, et Téhéran lui demande le riz, le froment et les fruits, les soies grèges, aussi bien que le bois et le charbon de ses forêts et les poissons de la Caspienne. On comprend que les souverains de la Perse aient veillé à la défense de cette riche province contre les incursions des pillards turkmènes qui parcourent au sud-est de la Caspienne les vallées de l'Atrek et du Gurgen. Très facile à défendre du côté de l'occident, où les promontoires se rapprochent de la mer en ne laissant que d'étroits passages, la plaine du Mazanderan s'ouvre au contraire assez largement à sa bouche orientale, vers la vallée du Gurgen, la « rivière des Loups », qui donna son nom à l'Hyrcanie des anciens. Il a donc fallu couper cette entrée par des murs et des tours, s'appuyant d'un côté sur la mer, de l'autre sur les montagnes : c'est le rempart qui devait arrêter les Yadjoudj et les Madjoudj, les tribus de <c Gog et de Magog », ainsi que les nommaient les auteurs arabes du moyen âge. Mais ces murailles furent plus d'une fois franchies et la population du Mazanderan comprend un grand nombre de cultivateurs, descendus des Turkmènes nomades.

Quoique la Caspienne soit très profonde à une faible distance du littoral, puisque la sonde indique des abîmes de 750 mètres à la distance de 30 kilomètres seulement, la côte du Mazanderan est complètement dépourvue de bons ports; les alluvions qu'apportent les nombreux torrents de l'Elbourz sont reprises par les flots de la mer et distribuées le long des plages. Presque partout la côte se développe en ligne droite ou en courbes très allongées; la seule forte saillie du littoral est formée par les dépôts du Sefid roud, dépassant d'au moins 25 kilomètres le tracé normal du rivage. Cet empiétement des terres sur la mer explique la naissance de la vaste baie intérieure dans laquelle s'écoulent les eaux de la branche occi-

MAZANDERAN ET GIllLAN, MOURD AB, ASTRABAD. 163

dentale du delta. Les vagues, s*emparant des troubles apportés par la rivière Blanche, en ont formé, de pointe à pointe, un cordon littoral enfermant une nappe d*eau qui faisait autrefois partie de la mer : c'est le Mourd ab ou la « Mer Morte » des Persans. Ses eaux, quoique s'étendant sur un espace d'environ 400 kilomètres carrés, n'ont aucune profondeur; les bateaux ne peuvent y naviguer qu'en un petit nombre de chenaux tortueux; le grau d'Enzeli, qui fait con^muniquer l'étang avec la mer Caspienne, ne laisse passer que des embarcations de 50 ou 60 centimètres de quille; des roselières, .prolongeant au loin les fonds de la mer Morte, ont valu au Ghilan son nom, qui signifie « Pays des Marais ». Les terres les plus hautes de la plaine sont, comme dans tous les deltas, celles qui bordent le fleuve. Par ses crues annuelles, le Sefid roud n'a cessé d'exhausser ses rivages * ; d'après une tradition constante, Langheroud ou « Fleuve de l'Ancrage », ville située de nos jours à plusieurs kilomètres de la mer, aurait été un port de la Caspienne, encore au milieu du siècle dernier, et l'on aurait trouvé des ancres dans le sol de cette ville.

Le golfe d'Astrabad, à l'angle sud-oriental de la mer Caspienne, re^^ semble à la mer Morte du Ghilan, mais il est plus profond et plusieurs passages y font pénétrer le flot vif du large; les navires calant plus de 4 mètres peuvent entrer dans ce bassin par un temps favorable. Une flèche, à laquelle les Russes ont donné le nom de Potemkin, sépare le golfe de la haute mer; elle se rétrécit peu à peu de l'ouest à l'est et se termine par deux îles, dont la plus grande, Achour-adé, a été choisie pour station navale par le gouvernement russe : des fourrés, peuplés de gibier, occupent presque tout le cordon littoral. Le golfe d'Astrabad ofTre dans l'ensemble de ses contours l'aspect d'un territoire inondé plutôt que celui d'une baie de formation primitive : il semblerait que l'ancien rivage a été rompu et que les campagnes situées au delà ont été submergées par les eaux montantes. Les phénomènes d'immersion que l'on a constatés ea maints endroits du littoral caspien, notamment à Bakou, et tout près d'Achour-adé, à la « Butte d'Argent » ou Goumîch-tepe, rendent très probable cette invasion de la mer dans le golfe d'Astrabad. D'ailleurs on remarque également des traces de dépression des eaux caspiennes en plusieurs endroits du rivage, sur la côte du Mazanderan; des mouvements en sens opposé n'ont cessé de se produire dans le niveau maritime. A diverses hauteurs au-dessus de la plage actuelle, on suit du regard les lignes tracées par le choc des .vagues à l'époque où la mer intérieure tenait peut-être encore au Pont Euxin. Quel-

* Melgounov, ouvrage cité.

ques-unes de ces rives délaissées sont bordées de troncs d'arbres que les flots avaient à demi enfouis dans la vase ; ces bois sont d'espèces identiques à ceux des forêts voisines, que les torrents charrient vers la mer et que l'on voit, après les fortes crues, flotter en multitudes le long des côtes. Les coquillages mêlés au sable des plages anciennes appartiennent tous à des espèces vivant actuellement dans les mers voisines et quelques-uns ont gardé la fraîcheur de leurs nuances; mais, par une remarquable exception, les cardiacés, si communs de nos jours dans la Caspienne, ne se retrouvent point sur le littoral abandonné :on y voit un indice de changements importants qui auraient eu lieu dans le régime de la mer depuis le retrait des eaux. Des roches de grès se forment encore de nos jours sur les côtes méridionales : on y trouve non seulement des coquilles et des morceaux de bois, mais aussi des restes de l'industrie humaine, ce qui prouve que l'agglomération de ces sables en pierre est bien un phénomène contemporain*.

A l'ouest des montagnes de Talîch, se dresse un mont presque isolé, que. sa forme conique désigne de loin comme un vojean : c'est le Savalan, dont la croupe suprême s'élève à 4844 mètres et que recouvre presque constamment une couche de neige; depuis les temps historiques, on ne parle pas d'éruption de cendres ou de laves qui aient ébranlé cette montagne. Les voyageurs qui l'ont gravie n'y ont trouvé que des traces de cratère; mais d'abondantes . sources thermales jaillissent à sa base. À l'est, au nord, au sud, le Savalan est complètement séparé des monts environnants; seulement à l'ouest, un chaînon de hauteurs le relie au Kara dagh, ou « montagne Noire «, dont la crête se développe en demi-cercle au sud des gorges de l'Araxe et va rejoindre en Arménie le massif de l'Ararat. La montagne Noire est l'arête qui limite au nord-ouest le plateau de l'Iran, fermant ainsi la longue avenue qui s'ouvre entre l'EIbourz et les monts du Kourdistan. Mais on ne peut point dire que cette chaîne, longée au nord par la frontière russe, soit une limite naturelle. Les monts du nord de la Perse, ceux de la Transcaucasic méridionale et de l'Arménie turque constituent dans leur ensemble un même système orographique unissant les chaînes, de l'Iran à celles de l'Asie Mineure : c'est la région montueuse à laquelle Cari Ritter donne le nom d'isthme médique'. En cette contrée, le sol même des plaines est très élevé : la plus profonde dépression, représentée par la cavité du lac d'Ourmiah, dépasse 1500 mètres d'altitude.

Dans l'angle nord-occidental de la Perse, la plus haute montagne, un

^ Tietze, MUtheilungen der Geographischen GeselUchafl in WieUy 1875. * Erdkunde^ Atietif voL VIU.

CASPIENNE, 5AVALAN, SEIIEND. 165

des pics sacrés des Iraniens, est le Sehcnd (5546 mètres), dont la base circulaire a 150 kilomètres de tour et qui plonge par ses racines dans le bassin du lac d'Ourmiah : c'est du haut de cet observatoire naturel que Monleitli dressa la carte de l'Azerbeïdjan, qu'il voyait étendu à ses pieds'. I>c fier massif, formé de roches trachytiques auxquelles s'appuient des calcaires, des schistes, des grès, des conglomérats, est très abondant en sources de toute espèce, thermales et froides, acidulés, ferrugineuses, sulfureuses : ce

sont des fontaines du Sehend qui alimentent les réservoirs de Tabriz; sur le versant occidental, les eaux très chargées de sel qui descendent vers le lac d'Ourmiah en augmentent la teneur saline. Une caverne profonde de la montagne, l'Iskandcriab ou t< grotte d'Alexandre », émet en abondance de l'acide carbonique et les animaux qui pénètrent dans cette fissure du sol périssent infailliblement; des amas d'ossements encombrent l'entrée : d'après les indigènes, c'est au fond de l'antre, gardé par cette atmosphère empoisonnée, qu'Alexandre aurait enfoui ses trésors*. Les

■ Jotuvalofthe Grographical Socùrly of London, IfôS.

* TtveiTiier ; — Oiuelcf ; — Browne ; — Honluitb ; — Girl Rillvr, Atien, vol. Vlll.

roches du versant oriental sont veinées de cuivre et de plomb argentifère; les gens du pays vont y faire leur provision de minerai uniquement pour en retirer le plomb au feu de leur cuisine, ignorant que ce métal est mêlé à une grande quantité d'argent, que d'ailleurs ils ne sauraient pas extraire*.

Au sud du Savalan, la région triangulaire comprise entre l'Elbourz et les chaînes bordières de la Perse occidentale est occupée par divers massifs et chaînons qui forment la transition entre les deux systèmes orographiques. Le plus imposant de ces massifs, parallèle à FElbourz et s'y rattachant par son extrémité sud-oriçntale, est parfaitement limité des trois autres côtés par la longue courbe que décrit la rivière du Kizîl ouzen avant de s'unir au Chah roud pour entrer dans la gorge de Mendjhil. C'est le célèbre Kaflan kouh, qui est à la fois une frontière météorologique et historique. Au nord, le pays est plus humide : c'est la région des eaux courantes et des pâturages ; au sud l'air est plus sec, le sol plus aride. D'un côté la population est principalement composée de Turcs; de l'autre elle est persane en majorité. Aussi le Kaflan kouh, malgré sa faible hauteur, comparée à celle de l'Elbourz, des monts du Kourdistan et de l'Arménie, et malgré la facilité de la route, trop mal pavée, qui l'escalade, est cependant considéré comme faisant partie du diaphragme médian de tout te continent d'Asie' ; d'ailleurs il appartient en effet à la ligne de faîte pour le partage des eaux entre la Caspienne et le désert persan ; son nom aurait le sens de « Mont des Limites » et non celui de montagne des Tigres, comme on l'explique d'ordinaire'. Le Kaflan kouh se compose de marnes redressées et çà et là changées en une sorte de porcelaine par des éruptions de porphyre*. La haute chaîne du Khamseh, qui se prolonge au sud, séparée de l'Elbourz par la vallée du Chah-roud, est, comme le Savalan, très riche en métaux ; un des chaînons que l'on traverse pour se rendre de Sultanieh à Kasvin est en entier une masse de pierre ferrugineuse dont la teneur métallique est très élevée*.

liCs chaînes du Kourdistan, dressant quelques-uns de leurs sommets à une élévation presque aussi considérable que celle du Sehend, se rattachent au massif du Tendurek et, comme ce cône, qui fait face à la double cime de l'Ararat, elles sont en partie d'origine volcanique; un cralère s'est ouvert dans cette région des montagnes et ses laves se sont écoulées en un large

' Czarnotta, Geologische ReichsanslaU, 1852, II.

* Chardin, Voyages en Perse et autres lieux de VOrient.

* Ouseley, Travels in the East ; — Cari Ritler, Asien. vol. VIII.

* De Filippi, Note di un Viaggio in Persia, ' Czarnotta, mémoire cité.

KAFLAN KOUU. MONTAGNES BOROrËRES DE LA PERSE. 167

neuve (le pierre au-dessus des sables et des graviers de Ja vallée de Selmas, aniuent nord-occidental du lac d'Oumiiah; en certains endroits la rivière coule entre des falaises basaltiques de 100 mètres de hauteur'. I^s montagnes du faite semblent consister pour la plupart en porphyres trachytiques, comme le Sehcnd; elles commencent sui' le territoire lurc; seule-

s notimiuits nn KiimiKTiv

ment au sud du lac d'Ourmiah, ta frontière persane, d'ailleurs purement conventionnelle, se repioie à l'ouest d'une première arête, pour descendre ensuite dans la plaine et contourner la base des montagnes. 11 n'est guère de plissements du sol qui, dans l'ensemble, aient une plus frappante régularité que ceux de la Perse occidentale. Ils se dirigent uniformément du nord-ouest au sud-est, en s'inclinant un peu plus vers le sud que le Caucase ponto-caspien et que le •< Caucase des Turkmènes ». La plupart des

' Loltus, Quarterls Journal of the Geagrapkkat Society, auji. 1. 18&5,

chaînes sont composées de roches calcaires et crétacées de formation tertiaire, tandis que les avant-monts rapprochés du Tigre sont pour la plupart des nummulites et des grès plus récents; parmi toutes ces montagnes, il n'existe que des noyaux granitiques de peu d'étendue, à l'exception de celui qui se dirige du lac d'Ourmiah vers Ispàhan. Les monts du rebord iranien sont désignés parfois sous l'appellation générale de Zagros, que lui donnèrent les Grecs ; mais ce nom appartient spécialement à la chaîne qui se dresse comme un rempart immédiatement au-dessus des plaines de la Mésopotamie, et que la longue vallée de la Kerkha sépare des chaînes orientales du Louristan et du Khouzistan. Les montagnes bordières de la Perse s'alignent comme les crêtes du Jura, des AUeghany, du Matra hongrois, des monts de Bosnie, du Soulaïman-dagh, et pour la plupart elles sont coupées de distance en distance par de larges brèches ou teng^ ouvertes non dans la partie la plus basse des chaînes crétacées et nummulitiques, mais précisément à travers les voussures les plus élevées; nulle part on ne peut mieux constater que certaines gorges des monts sont ducs à la fracture du sol et non au travail lent des érosions; les rivières s'y engagent par de brusques détours, pour descendre ensuite dans les vallées normales comprises entre les chaînes parallèles, puis disparaître de nouveau dans une cluse latérale*. liCs murs qui par centaines s'étagent des plaines de la Babylonie aux plateaux de l'Iran entre les déGlés des rivières reproduisent ainsi cette disposition, que l'Anglais Raverty, habitué à la manœuvre des troupes, compare aux « bataillons en colonnes de compagnies ». Le socle de chaque jphaîne est d'autant plus élevé qu'il est plus rapproché des hautes terres de l'Iran; en venant de la plaine, il faut monter par une succession de degrés et de cluse en cluse, qui ont fait donner à cette région le nom de Tengsir ou « Pays des Teng )>.

Quelques-unes des chaînes de la Perse occidentale sont aussi uniformes dans leur élévation générale que dans leur direction, mais il en est cependant dont les crêtes sont fort inégales. Avant que la commission anglaise désignée pour la Oxation des frontières persanes à l'est et à l'ouest eût exploré scientifiquement les monts iraniens, on leur donnait une hauteur moindre que la véritable : les successions de montées et de descentes ayant trompé la plupart des voyageurs, ils étaient tentés de mesurer plutôt l'élévation relative que l'altitude absolue de la montagne, calculée d'après le niveau de la mer'. L'une de ces hautes cimes est le fameux Elvend, leRevand

^ Loflus, mémoire cité; Blanford, Eastern Penia,

* Oliver Saint-John, Eastern Penia ; — Miltheilungen von PetermanUf n* 2.

MONTAGNES BORDIKRES DE LA PERSE. i71

de la mythologie iranienne; ce mont de granit et de quartz s*élève à 3270 mètres; la cité de Hamadan, qu'il domine au sud, est à 1877 mètres. Pendant huit mois de Tannée, l'Elvend est couvert de neige. Au sud d'Ispahan, TAlidjouk aurait plus de 4200 mètres; mais de toutes les chaînes celle qui atteindrait la plus grande élévation est le Kouh Dinar, qui se profile au nord de Chiraz, parallèlement à la côte du golfe Persique. On l'aperçoit de la mer, près de Bouchir, à plus de 200 kilomètres de distance et par-dessus d'autres arêtes de montagnes qui dépassent 3000 mètres; d'après Oliver Saint-John, aes pics du Dinar auraient au moins 1000 mètres de plus qu'on ne leur attribuait autrefois ; la principale cime, le Kouh-i- Dena dépasserait 5200 mètres : dans toute l'Asie Antérieure, à l'ouest de l'Hindou-kouch, elle ne le céderait qu'au seul Demavend. Quelques-uns des monts les plus bas de la région du Tengsir sont encore plus difficiles d'accès que les colosses du plateau ; les cassures de la roche leur ont donné en cer^ tains endroits des parois verticales de cinq et six cents de hauteur et formé ainsi des forteresses naturelles ou diz^ dont on ne peut réduire les habitants que par la faim. Le dernier souverain national de la Perse, Yezdidjerd, chercha pendant quelque temps un asile contre les Arabes dans une de ces citadelles de rochers \ Dans la Perse méridionale, les monts s'abaissent peu à peu, mais leur ordonnance est changée. Les mouvements profonds du sol qui ont reployé les chaînes du nord parallèlement au golfe Persifle et à son ancien prolongement septentrional, maintenant comblé par les alluvions du Tigre et de l'Euphrate, ont donné aussi aux saillies du Laristan une direction parallèle à celle des côtes du détroit d'Ormuz; là, c'est principalement de l'ouest à l'est qu'elles sont alignées : un des sommets qui se dressent sur un de ces chaînons parallèles, au nord-est de Bandar Abbas, le Djebel-Boukoun, atteint 5250 mètres. La grande île de Kichm, qui borde le littoral au sud des montagnes du Laristan, est orientée dans le sens du sud-ouest au nord-est : on dirait qu'en cet endroit la pointe aiguë de l'Arabie méridionale qui se termine au Ras Masandam a pénétré par des roches profondes dans les assises des monts persans et les a reployées vers le nord, comme si elles étaient composées de matières visqueuses. Les autres îles du littoral de l'est, dans le golfe Persique, sont de simples fragments de montagnes côtières, partiellement immergées et suivant l'orientation générale des monts persans.

Sur le plateau d'Iran proprement dit, les plissements du sol qui s'élèvent au-dessus des étroites vallées en culture et des espaces déserts suivent,

' Loftus, mémoire cité.

comme les chaînes bordières de la Perse occidentale, la direction normale du nord-ouest au sud-est. Sur une longueur de 1800 kilomètres, des bords du Kizil ouzen, dans l'Azerbeidjan, aux montagnes de Bampoucht, dans le Baloutchistan, s'aligne, sans d'autres interruptions que celles des cols et des cluses et sans autres irrégularités que de légères inflexions de Taxe, une chaîne de montagnes qui çà et là prend un caractère vraiment alpin, IjC Garghich, au sud-ouest de Kachan, et le Darbich, au sud-est, ont l'un et l'autre plus de 3500 mètres; le Chir kouh, au sud de Yezd, est un massif alpestre de près de 4000 mètres, dont le dôme suprême, ressemblant par son profil au Mont-Blanc des Alpes, est zébré de neiges jusqu'à la fin de l'été et gaide même quelques névés persistants'; divers sommets du Djamal-Baris ou des « Monts Froids », et le cône basaltique Kouh-i-Hazar, au sud-ouest et au sud de Kirman, dépassent 4200 mètres, d'après Oliver Saint-John ; le Kouh-i-Birg, sur la frontière du Baloutchistan, atteint encore 2400 mètres. A en juger par quelques noms des pays encore mal explorés qui se trouvent dans celte partie de la Perse sud-orientale, les monts en seraient assez élevés : l'une des arêtes est connue par l'appellation de Sefid kouh ou « montagne Blanche » et toute une région de ce Kouhistan ou c< Pays des Monts » est désignée uniformément par Baloutches et Persans comme le Sarhad ou « Terre Froide ». Près de l'extrémité méridionale de cette chaîne maîtresse qui traverse l'Iran dans presque tout son diamètre, et qui, entre Kirman et Bampour, est en grande partie composée de roches éruptives, deux cônes volcaniques, le Nauchadour et le Basman, ainsi que d'autres monts à cratères moins élevés, dans le pays de Narmachir, se dressent près des bords de la cavité qui fut une mer intérieure et que remplissent aujourd'hui les sables du désert*. Or il est à remarquer que le prolongement de l'axe iranien par le Sehend irait précisément atteindre au nord-ouest un autre massif volcanique, celui de l'Ararat. Le long de la côte méridionale, sur le golfe Persique et la mer d'Arabie, on remarque des traces d'oscillations qui se rattachent peut-être à des phénomènes volcaniques. Le Mekran de Perse, comme celui du khanat de Baloutchistan, présente de nombreux monticules qui furent des cônes d'éruptions boueuses. Au large du port de Djask, une butte d'argile qui surgit du fond de la mer est probablement un de ces anciens volcans de boue*.

Les petits groupes insulaiixîs qui s'élèvent sur le plateau, au milieu des

* SUick, Six Montks in Persia,

* PoUinger, Travels in Behochiêtan and Sinde,

' A. Stiffe, Quarterly Journal of the Geological Society, 1874, voh XXX.

Page 1