TURCS ET TURKMÈNES. SOI
en foi'ce sont naturellement cens du nord cl du nord-ouest, les plus rapproches du pays d'origine. Dans TÂzerbeidjan, ils embrassent presrpic tous les habitants de la campagne; mais jusque dans le centre de la Perse on les rencontre en colonies nombreuses. Quelques-unes des hordes de
B* a. — Ktauran k l'ouï.
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Turcomans, les Kachkaï, venues dans le pays à l'époque de Djenghiz-khan, campent dans les environs de Chiraz, de Foi'g et de Taroun, au sud-ouest de l'Iran, et sont assez nombreuses, assurc-t-on, pour former au besoin une armée de trente ifiille cavaliers. Ces tribus étaient autrefois des plus redoutées. Chaque TuiToman croyait avoir le droit de répandre te sang de
tout homme qui lui déplaisait; la plus grande marque d'affection qu'il pût donner à un compatriote était de lui offrir le sang qu'il* avait fait couler : ce Regarde ce sang comme s'il avait été répandu par toi ! Je le mets sur ta tête ! * »
Dans les hautes terres iraniennes de l'orient, les immigrants de race turque appartiennent à (^s tribus turkmènes qui, depuis les premiers temps de l'histoire écrite, sont toujours en guerre contre les gens du plateau. On sait qu'avant l'extermination des Tekke et la prise de possession de leur pays par les Russes, Persans et Turkmènes se disputaient incessamment les pâturages des montagnes bordières et surtout le cours supérieur des ruisseaux alimentant les canaux d'irrigation. Les Iraniens avaient rarement le beau rôle dans ces combats. Il arrivait qu'à la vue des agresseurs, les Persans khorassaniens, pourtant les descendants de ces Parthes qui firent trembler les légions romaines, jetaient leurs armes, présentaient leurs mains à la corde et liaient eux-mêmes leurs compagnons, sachant néanmoins qu'ils allaient être livrés à une servitude pire que la mort*. De leur côté, les gouverneurs persans faisaient aussi des captifs, mais seulement lorsque, disposant de forces considérables, ils pouvaient surprendre à rimpro\^ste un petit campement de Turkmènes isolés. D'ordinaire les paisibles cultivateurs du plateau n'avaient d'autre ressource que de se réfugier dans les tourelles de défense qui, par dizaines de milliers, s'élèvent au milieu des champs dans la région des frontières; ils laissaient passer la terrible cavalcade, puis, sortant de leurs retraites, ils rentraient dans les villages pour voir ce que leur avaient laissé les Turkmènes et compter le nombre des manquants. Lorsqu'une des tours de défense avait été prise par les Turcomans, les gens du pays ne manquaient pas de la démolir pour en construire une autre, espérant qu'elle échapperait au mauvais sort de l'ancienne.
Certainement les pillards venus de la plaine auraient pu sans peine s'établir sur les hauteurs conquises, mais leur vie vagabonde, leurs mœurs de cavaliers les ramenaient sans cesse dans les régions basses, voisines du désert. Cependant un certain nombre de tribus conservaient leur terrain de conquête, les unes pour y continuer une existence nomade entre les pâturages d'hiver et les pâturages d'été, les autres pour y fonder des villages permanents et se livrer à l'agriculture. Dans le Mazanderan, sur le ver^ sant septentrional de l'Elbourz, de même qu'au sud de l'Atrek, et dans le
* Dupré, Voyages en Pei'se, tome 1.
^ De Blocqueville, Ferricr, Vambéry, Mac Gregor, etc
TURKMÈNES, KOURDES, LOURI, BAKHTYÂRI. 903
Khorassan, jusqu'aux limites du désert, on rencontre des campements et des villages de Turkmènes, descendants des coureurs de la steppe. De nos jours, l'immigration continue, mais sous une forme pacifique : les marchés d'esclaves à Khiva et à fiokhara sont fermés, la guerre a cessé sur les frontières, que surveillent les sentinelles russes, et, devenues inutiles, les tours de défense des montagnes bordières tombent en ruine\
lues populations kourdes qui vivent au nord-ouest et à l'ouest du territoire persan ressemblent aux Turkmènes par la bravoure et les mœurs guerrières, mais elles n'appartiennent point à la même race. Occupant en Perse, dans la Transcaucasic russe, et dans l'Arménie turque presque toute la région faitière et dispersés autour de ce massif central en de nombreux archipels et en ilôts, les Kourdes ne sont point constitués en nation ; mais c'est sur le territoire turc qu'ils sont en plus grand nombre et que vivent leurs tribus les plus puissantes, ayant le mieux conscience de leur importance politique. Les Kourdes des montagnes du Zab, du Tigre et de l'Euphrate, en dehors de la Perse, forment le point d'appui de la race entière, à l'exception des tribus que le gouvernement iranien a établies de force près du golfe Persiquc, dans les montagnes bordières du Kopet dagh , ou même au milieu des Baloutchcs du sud-est. Il est aussi des populations que l'on doit considérer comme appartenant au groupe ethnique des Kourdes, quoiqu'elles n'en portent pas le nom. Tels sont les Louri, d'après lesquels a été appelée la province du Louristan, embrassant les vallées du haut basr sin de la Kerkha ; leur nom est appliqué pai*fois à tous les nomades de la Perse. La langue des Louri diffère assez de celle des Kourdes pour constituer un dialecte spécial, et ils se croiraient insultés si on les confondait avec les Kourdes, plus souvent désignés par eux sous le nom de Lek. Ceux-ci, les aborigènes, auraient taidé à se convertir au mahométisme, tandis que les Louri, dès les premiei^ temps de l'Islam, avaient accepté la foi des conquérants arabes'. I^ur principale tribu, qui est en même temps la plus importante de la Perse entière par la cohésion de ses clans, est celle des Feïli, qui habite le haut bassin du Karoun, en amont de Chouster et deDizfoul; d'après Morier, elle comprendrait cent mille tentes; son organisation est toute féodale. Quelques clans des Louri portent des noms d'animaux comme les tribus de Peaux-Rouges : ils se disent Corbeaux, Pieds-Jaunes, Jambes-de-Loup.
Les tribus qui, avec celles des Kourdes et des Louri, ont le mieux conservé
' Lessar, MiiiheHungen von Petermann, X, 1$82.
• Houtum Schindler, Zeilichrift der GeuUuhaft fUr Erdkunde %u Berlin, 1877.
leur type et leurs coutumes sont les fiakhtyari, c'est-à-dire les « Heureux » ou les « Vaillants », du Lourislan et de la Susiane. Suivant quelques auteurs, il faudrait voir en eux de véritables Kourdes; mais leurs dialectes se rapprochent du persan. Physiquement, ils se distinguent aussi par des traits spéciaux. D'après M. Duhousset, qui eut sous ses ordres tout un régiment de Bakhtyari, les hommes de cette race ont, parmi tous les Iraniens, le crâne le plus brachycéphalc*. Trapus, robustes, bien musclés comme les Kourdes, ils ont en général le teint brun, une chevelure noire ondulée, Tœil ombragé d'épais sourcils, le nez gros et aquilin, s'abaissant sur la lèvre, le menton carré, les pommettes saillantes : même sous leur costume de bergers, on voit en eux les soldats et l'on est frappé de la ressemblance qu'ils offrent avec les figures représentées sur les monnaies sassanides". Les Bakhtyari, comme les autres tribus pastorales, campent en été sous la tente, dans les pâturages que la coutume leur assigne ou qu'ils ont conquis par la force de leur bras; en hiver ils habitent les petits villages de la plaine bu des pentes inférieures. Les deux grandes divisions des Bakhtyari, les Haft Leng ou « Sept Pieds » et les Tchahar Leng ou « Quatre Pieds », ainsi nommés de la proportion de leurs impôts, se partagent en clans ou tirha^ en groupes de familles régis patriarcalement par des chefs qu'assiste d'ordinaire un conseil des anciens; quelques-unes des tribus sont considérées comme ayant une noblesse particulière, soit à cause de la généalogie de leurs chefs, soit en vertu de leurs exploits ou de leurs richesses; d'autres se trouvent à l'égard des tribus plus puissantes dans une sorte de vasselage et la tradition leur attribue une origine inférieure, turque ou persane'. Naguère les fiakhtyari étaient fort redoutés comme brigands et pillards de caravanes, et pour se rendre de Chiraz ou d'Ispahan dans le bassin inférieur de l'Euphrate, les voyageurs prenaient grand soin d'éviter leur territoire : un explorateur récent, Mackenzie, n'a pas craint de se confier à eux et n'a eu qu'à se louer de leur bon accueil et de leurs prévenances*. Quant aux Arabes et aux Baloutchcs, qui sont aussi parmi les habitants de la Perse, la plupart de leurs tribus occupent des territoires limitrophes à leur pays d'origine : les peuplades arabes, qui prétendent être originaires du Nedjed, campent au sud-ouest dans la partie de la plaine du Karoun qui d'après eux a reçu le nom d'Ârabistan ; de même les Baloutches de Perse habitent au sud-est du royaume une province qui fit jadis partie du
' Indice céphalique des Bakhtyari : 0,91 .
* Duhousset, Études sur les populations de la Perse; — Khanîkov, Ethnographie de la Perse,
* Rich ; — Bode; — Rawlinson; — Layard; — lioutum Schindler, etc.
* Proceedings ofthe Geographical Society ^ March 1885.
BAKUTYARI, ARABES, BALOUTCHES. S05
Baloutchistan et qui en a gardé l'appellation; d'après Fioyer, ils sont en général plus grands et plus forts que ceux du Khanat et plusieurs de leurs clans appartiennent à la famille des Rînd ou « Braves » des frontières de rinde; dans certains districts, ils ne sont pas moins redoutés que les Turkmènes ne l'étaient naguère dans le Khorassan, et parfois on a vu ces brigands, montés sur des chameaux rapides, qui font jusqu'à 130 kilomètres par jour, pénétrer dans le voisinage de Kirman et de Yezd ; mais ils ne tuent pas leurs victimes comme les Turkmènes : ils se bornent à les dépouiller *. Parmi les tribus errantes qui parcourent les plateaux de la Perse et que Ton évalue parfois au quart, ou même au tiers de la population totale', il en est beaucoup qui se donnent une origine arabe plus ou moins justifiée par la descendance de leurs chefs; mais, quelle -que soit leur filiation, ils n'en sont pas moins devenus des Iraniens par le langage et l'aspect. Tels sont les « Arabes » du district de Veramin, au sud-est de Téhéran : leur langage est le persan de la contrée et leur type ne se distingue point de celui de leurs voisins; les croisements ont transformé peu à peu les anciens immigrants arabes en de véritables Persans.
Turcs ou Kourdes, Arabes ou Baloutches, Persans même, tous les nomades ou semi-nomades de la Perse dont la principale richesse consiste en troupeaux, et qui vivent en été dans les campements des montagnes pour redescendre en hiver dans le voisinage des cités, sont compris sous l'appellation générique d'Iliat ou « Familles ». Suivant les vicissitudes politiques, leur nombre s'accroît ou diminue; lorsqu'une province souffre de la rapacité d'un gouverneur ou du passage des armées, les Iliat Chehr- Nichin qui s'étaient accoutumés à une résidence fixe et à la culture du sol abandonnent leurs villages pour reprendre leur vie errante comme Sahara-Nichin ; dans les temps propices, des tribus se fixent sur les terrains qui leur sont concédés'. Seuls les Kaouli, Louli ou Karatchi, qui sont les Tsiganes de la Perse et que l'on voit çà et là campant aux abords des villes, ne changent point. S'accommodant à toutes les religions, sans en avoir aucune, habiles à dire la bonne aventure, forgerons, étameurs, fabricants de tamis et d'ustensiles de ménage, maquignons et voleurs, ils ressemblent à leurs congénères d'Europe : c'est parmi eux que le chah fait choix de ses coureurs*; on évalue à quinze mille environ le nombre des familles tsiganes. Quant aux Louti, ce sont à proprement parler les baladins et les
* Stewart, Proceeding» oflhe Geographical Society, Sept. 1881.
■ Morier; — Goldsmid; — Lovett; — Oliver Saint-John; — Hântsche.
* E. Tietze, MUtheilungen der Geographiêchen GeselUchafl in Wien, 15 juli 1875.
* Polak, Penien^ Das Land und ieine Bewokner,
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montreurs d'ours, les prestidigitateurs, mais on confond d'ordinaire sous ce nom les gens des trU)us les plus diverses, associés les uns aux autres pour le vol et le brigandage.
Les Arméniens, jadis fort nombreux sur le territoire persan, ne sont plus représentés maintenant dans le pays que par de faibles communautés. La grande majorité de ceux qui peuplaient les districts septentrionaux de la province d'Âzerbeîdjan, soit de quarante à cinquante mille individus, quittèrent la Perse en 1828, pour aller s'établir dans l'Arménie russe, où la moitié succomba de froid et de faim ; deux mille cinq cents familles seulement étaient restées dans le pays. En dehors de l'Azerbeïdjan, les Arméniens de la Perse ne sont que des immigrants. En 1605, lorsque le chah Abbas P' les fit émigrer de leur patrie des bords de l'Araxe, coupant les canaux et les ponts, démolissant même les demeures sous les yeux des bannis, douze mille familles transférées à Ispahan survécurent aux fatigues de l'exil et bientôt s'enrichirent par leur travail ; Chardin, qui vit à Ispahan la colonie arménienne dans toute sa prospérité, vante son industrie et son intelligence commerciale; mais, depuis cette époque, l'oppression des gouverneurs avait réduit la plupart des Haïkanes à la misère. Dans ces derniers temps, ils sont considérés presque comme des sujets russes et jouissent de la protection spéciale du puissant ambassadeur, dont les conseils sont: presque des ordres ; leur situation s'est fort améliorée, mais quelquesunes de leurs communautés sont encore peu florissantes, et presque tous leut's jeunes gens émigrent pour aller chercher fortune en Transcaucasie, à Gonstantinople, dans l'Inde et jusqu'à Java et en Chine. Interrogé par le voyageur Polak, le patriarche d'Ispahan, dont le diocèse s'étend de Ilamadan à Batavia, évaluait à vingt mille seulement les ouailles dispersées de son troupeau. Dans les hautes vallées situées au nord-ouest d'Ispahan, quelques villages sont habités uniquement par des cultivateurs haïkanes,. vaillants montagnards qui se distinguent singulièrement des Arméniens timorés des villes et qui savent défendre leurs récoltes contre les pillards bakhlyari des alentours'.
Les Juifs sont encore moins nombreux que les Arméniens sur le territoire persan ; on n'en compte pas même vingt mille, avec ceux qui pra-. tiquent leur culte en secret, mais que l'on sait être de faux convertis : très méprisés, ils habitent dans chaque ville un ghetto^ pareil à ceux qui se trouvaient autrefois dans les villes d'Europe, et leurs maisons ont des portes basses où l'on se courbe en entrant et qu'il est facile de barricader.
* Houtum Schindler, ZeiUdkrifl der GuelUchafl fur Erdhmde m Berlin, 1877.