INTRODUCTION
COUP D'ŒIL sur LFfe ORIGINES LATINES ET SUR L^HISTOIRB DE La LANGUE FRANÇAISE.
De tous les éléments qui sont entrés dans la formation de la langue française, le principal est le latin; mais c'est moins le latin classique, le latin de Cicéron et de Virgile, que le latin populaire, celui des cultivateurs et des soldats. Transporté en Gaule par les légionnaires de César et par les colons qui les suivirent, le latin prit place à côté de l'idiome des Gaulois, le celtique : peu à peu la langue des Romains s'imposa aux vaincus par la supériorité de la civilisation des vainqueurs, par les relations qui s'établirent avec eux pendant une occupation de plusieurs siècles, enfin par la diffusion du christianisme, dont les apôtres se servaient en Occident de la langue latine. Cependant il subsista, dans la langue parlée par les habitants de la Gaule, quelques traces de l'ancien celtique, et l'on en rencontre encore aujourd'hui dans la langue française.
Au V* siècle, l'invasion des tribus germaniques en Gaule fournit à la langue un élément nouveau. Mais, tandis que les Romains avaient fait accepter leur langue, du droit du plus fort et du plus avancé en civilisation, les Barbares durent adopter en grande partie celle des vaincus, et ils n'apportèrent à l'idiome gallo-romain qu'un contingent d'environ 500 mots germaniques. Le reste du vocabulaire demeura près-
rai INTRODUOTIOIT.
que exclusivement latin, et la syntaxe continua d'être toute latine.
Ainsi se forma en Gaule, comme dans les pays méridionaux de l'Europe occidentale, une langite romane^ c'est-à-dire un débris du latin vulgaire, mêlé à des éléments celtiques et germaniques.
Cette langice romane de la Gaule subit à son tour une suite de modifications lentes, insensibles, mais continues qui, vers le ix* siècle, en font un idiome nouveau, la langue d'oïl^ qui n'est plus le latin, et qui n'est pas encore le français, mais qui pourra le devenir, à la différence de la langue d*oc^ langue du midi de la France, qui formera seulement quatre dialectes distincts, le limousin^ le langicedocien^ le gascon et le provençal (1). La langue d'oïl aussi comprenait quatre dialectes^ le normand^ le picard ^ le bourguignon et le français ou dialecte de l'Ile-de- France. La langice française n'existe véritablement qu'à partir du moment où ce dernier dialecte a pris le pas sur tous les autres, c'est-à-dire à partir du xiv siècle. Il lui reste sans doute bien des transformations à subir pour devenir la langue d'aujourd'hui; mais ce qui, dès lors, établit entre elle et la langue d*oïl une distinction profonde, c'est la suppression de l'ancienne déclinaison latine, qui s'était eu partie maintenue dans la langue d'oi*/ ou vieu^ français. Cette suppression achève de donner à la langice française ce caractère analytiqiceqm distingue les idiomes mo-
(i) On sait qae ces deux langues étaient ainsi désignées pai la manière dont chacune prononçait le signe de Taffirmation. On disait otl, qui est devenu oui^ au nord de la Loire {langue d*oil) ; on disait ac au sud de la Loire {langue d'oc), et ce nom était resté à une des proyinces de l'ancienne France.
IKl'BODUCTION. IX
dernes, et qui s'oppose au caractère synthétique des idiomes de Tantiquité.
Pour bien connaître la langue française, il y a donc à tenir compte de deux faits :
1* De ses origines latines;
2* De son histoire^ c'est-à-dire des transformations qu'elle a subies depuis les premiers bégayements de la langue romane, jusqu'au jour où l'Académie de Berlin mit au concours une dissertation sur les causes de l'universalité de la langue française (1784).
Le fond de la langue est dans ses origines latines, mais si Ton veut tenir compte de tous les autres éléments, il faut y joindre, non-seulement l'idiome c^/tiqice elle vieil idiome germaniqice, qui nous reportent à son premier âge, mais les idiomes qui, depuis le XIV® siècle, ont ajouté au vocabulaire de la langue d'oïl.
Ainsi l'on voit s'introduire dans la langue, au temps des Croisades, des mots d'origine orientale; au XVI® siècle des mots italiens; au xvn« des mots allemands et espagnols; au xk® des mots anglais.
De plus, même parmi les mots qui ne sont pas d'origine étrangère et moderne, il faut distinguer les mots de formation populaire et les mots de formation savante. Ces derniers sont ceux que les érudits empruntent aux langues classiques, au grec et au latin, en tenant un compte plus exact de l'étymologie que n'avait fait le peuplé dans les mots qu'il avait précédemment tirés de la langue latine.
Les emprunts faits au latin par le peuple ou par les savants se sont faits d'après des procèdes tellement différents, que souvent le même mot latin donne au français deux mots, l'un de formation po-^ pulaire^ l'autre de formation savante : c'est ce
IKTKODUOnOîT,
que Ton appelle des doublets, i
mots suivants
DU MOT ULXIN
BAR lOBlUlIOir FOPULAIU
acrenXy
aigre.
advocatum,
avoué,
articuîum^
orteil.
capitale.
cheptel,
causam,
chose.
cumulare
combler,
decimam.
dîme,
dotare,
douer.
exameriy
essaim.
fragilem.
frêle,
hospitaley
hôtel,
integrum.
entier,
justiticm]
justesse, loyal.
legalem
nativurrtf
naïf,
ruwigare,
nager.
pensare,
peser,
pietatem,
pitié.
ngiduniy
raide,
separarey
sevrer.
traditionem^
trahison,
etc.,
etc..
PAB lOBMA3n0V flàYAVIB
acre ; avocat ; article ; capital ; cause ; cumuler ; décime ; doter; examen ; fragile ; hôpital; intègre ; justice ; légal; natif; naviguer; penser; piété ; rigide ; séparer ; tradition ; etc.
On le voit, les mots de formation savante sont calqués sur les mots d'où ils dérivent. Il n'en est pas de même des mots de formation populaire; mais, si ces derniers s'écartent de leur type latin , c'est d'après des règles presque invariables , dont les principales sont les suivantes, et qui sont déterminées par l'influence de Vaccent tonique des mots latins. (Voyez i 23.)
Il y a d'abord une règle générale, qui est celle-ci :
Maintien des voyelles accentuées en latin; or, en latin, l'accent tonique est toujours ou sur l'avantdernière syllabe, quand elle est longue, ou sur î'anté-
INTBODUCTION. Xi
pénuftième, quand ravant - dernière est brève. Ex. :
irganum, orgue; tmaginem, îWiage.
can^drem, chantew/ /
Qxndre^ aimer;
^orticum, porche;
Cette règle a deux applications particulières, à savoir :
1** Suppression de la voyelle atone et brève qui précède ou suit la syllabe accentuée des mois latins. Ex . : Premier cas :
bon(i)té.tem5 bonté; pos(i)turam5 posture.
christian(i)titemj cliré-
tienté; cum(ù)lâre, combler.
Deuxième cas :
ap6st(ô)lum, apôtre; 1 epist(ô)lara, épftre;
c6mp(ù)tum, compte ; j orâc(ù)lum^ oracle,
2** Suppression fréquente de la co^isonne placèt^ entre deux voyelles,ou consonne médiane, Ex.:
ma(g)istrum, maître (primitivement maistre) ;
se(c)urum5 sûr
ma(t)urum5 mûr.
au(g)ustum, août
li(g)are, lier;
pli(c)are, plier;
etc., etc.
Cette suppression de la consonne médiane entraîne, on le voit,quelquefois celle de la syllabe initiale.
Cette syllabe initiale, quand elle est atone, est du reste supprimée aussi devant la tonique, même sana qu'il y ait suppression de la consonne médiane. Ex ;
illorum, leur; 1 avùnculum, oncle;
Apùliam, Fouille; | etc. ,
seur) ;
meur);
âoust);