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SUFFIXES DE NOMS ET D*ADJECTÏFS

216. — Les suffixes qui servent à former des noms et des adjectifs, avec d'autres noms ou adjectifs ou des verbes, sont très nombreux.

Étant donné un verbe, on peut avoir à exprimer : 1° l'action même ou l'état indiqué par ce verbe {imitation = action d'imiter) ; 2° le résultat de l'action ou de l'état {blessure); 3** le moyen physique ou moral de l'action {grattoir) ; 4*» l'agent habituel de l'action {imitateur) ; 5° l'union possible, sous forme adjective, de cette action ou de cet état à une personne ou à une chose {imitable).

Étant donné un adjectif, on peut avoir à nommer la qualité incluse dans cet adjectif, ou à communiquer à l'adjectif une signification diminutive.

Étant donné un substantif, on peut vouloir désigner le

LES MOTS CRÉÉS. - SUFFIXES iOl

même objet avec une idée accessoire de petitesse ou de grandeur, ou une personne ou un objet ayant un rapport direct avec Tobjet marqué par ce substantif, ou, sous forme adjective, un qualité relative à cet objet.

De là une série de mots nouveaux formés avec le radical de ce verbe, de cet adjectif, de ce substantif, à l'aide de suffixes exprimant ces différentes idées. Et ces suffixes peuvent s'ajouter les uns aux autres. Ainsi, avec le mot latin cor, qui a donné le mot français cœur, l'ancienne langue avait formé, à l'aide du suffixe âge, le substantif dérivé corage, devenu courage. Sur courage, on a formé : 1** l'adjectif courageux avec le suffixe eux; 2** le verbe encourager par la combinaison du préfixe en et du suffixe er. Enfin, sur encourager, avec le suffixe ment, on a formé le substantif encouragement,

cœur

cour - âge

cour - ag - eux en - cour - ag - er en - cour - ag - ement.

Il arrive souvent aussi que deux suffixes s'agglutinent et forment un nouveau suffixe : erie, comme nous le verrons, résulte de la fusion de ier et de ie.

Noms et adjectifs formés sur le verbe.

Action et résultat de l'action.

217. — Nous avons déjà vu que, pour nommer l'action marquée par le verbe, on peut faire un substantif verbal, en supprimant la flexion du verbe. Nous devons nous occuper ici des moyens d'exprimer la même idée à l'aide de suffixes.

11 y a un rapport si intime entre l'idée d'une action et

celle du résultat de cette action, c'est-à-dire entre la cause et l'effet, que les suffixes, qui marquent spécialement Tidée d'action, expriment aussi dans bien des cas le fait résultant, et inversement. La signification principale du suffixe a même pu se transporter d'une idée à l'autre. Ainsi le suffixe âge (latin aticum) marque primitivement un fait (d'abord une chose), et non une action. Dans message, formé sur le participe passé primitif du verbe mettre (qui avait le sens à' envoyer) ^ âge fait en quelque sorte double emploi avec la flexion du participe passé*. « Message » désigne tout d'abord un homme envoyé, ou, avec la valeur neutre, une chose envoyée. C'est avec la valeur neutre, et souvent avec une idée accessoire de collectivité , que le suffixe âge s'est maintenu , et a été ajouté soit à des verbes, soit à des substantifs : feuillage, ombrage, laitage, lainage. Puis, insensiblement, lorsqu'il s'ajoutait au radical d'un verbe, ce suffixe est arrivé à marquer l'action même du verbe, aussi bien que Feffet de cette action, et souvent l'action seule. De là le sens de drainage, tissage, canotage, etc. La signification collective s'est conservée dans quelques dérivés de verbes; <( étalage », par exemple, a, entre autres sens, celui de «ensemble de marchandises étalées. » On peut citer encore entourage. L'idée de collectivité se rattache d'ailleurs, dans quelques mots, aux autres suffixes exprimant l'action du verbe : administrditioxï., gouvernement, assistsmce ont, entre autres sens, celui de « réunion de gens qui administrent, qui gouvernent, qui assistent. »

218. — Les principaux suffixes qui marquent particulièrement l'action du verbe, mais qui expriment souvent

1. Cette signification adjective s'est conservée à la forme savante du même sufrtxe, atigue, dans erratique^ lunatique, etc.

aussi le fait résultant, sont, h côté de âge: adon, ance, ement.

Le suffixe ation (latin ationem) est savant; il s'est substitué au suffixe populaire aison, de même origine, que Ton retrouve dans comparaison, combinaison j démangeaison. Les dérivés en ation sont très nombreux : constatation, navigation, consultation, fondation, etc. Très souvent ce suffixe s'ajoute à des verbes en iser : généralisation, centralisation.

Le suffixe ance (latin antia) se trouve dans naissance, renaissance, croyance, délivrance, connaissance, reconnaissance, ignorance, obéissance, vengeance, souffrance, etc.

Le suffixe ement (latin amentum] se trouve dans empêchement, gémissement, renouvellement, ornement, gonflement^ fondement, elc.

Si Ton compare canotage et navigation, fondements et fondations, allégeance et allégement, on se rendra compte que les quatre suffixes que nous venons d'examiner ont au fond la même valeur; ce qui n'empêche pas chacun des mots qu'ils servent à former, de prendre des nuances de sens très diverses. On peut ajouter que le suffixe ance s'unit particulièrement à des verbes exprimant une idée morale,

219. — Le suffixe erie se compose de deux suffixes latins agglutinés, arium et iam. Le premier, employé seul, a produit et produit encore des substantifs en ier, (Voyez § 240). Le second, employé seul, a produit des substantifs en ie tels que jalousie, courtoisie, etc., mais il est devenu stérile, remplacé qu'il est par erie. Nous reparlerons du suffixe erie à propos des mots formés 8ur le substantif. Lorsqu'il se joint à un radical de verbe, il exprime le résultat de l'action de ce verbe, et souvent aussi l'action même : plaisanterie, moquerie, bouderie^ rêverie, sauterie,

gâterie. Remarquez qu'il se joint surtout à des verbes exprimant une idée morale. Cette distinction n*est d'ailleurs pas absolue, car on a tuerie, sauterie^,

220. — Le suffixe ure (latin atura^^ vieux français eiire) a la même valeur que le suffixe erie, sauf qu'il se joint plutôt à des verbes exprimant une action physique: blessure, coupure, enflure, levure, engelure (formé sur l'ancien verbe engeler), flétrissure, etc.

En comparant « enflure » et « gonflement », et les sens successifs de ces deux mots, on se rendra compte de la distinction primitive et de la confusion ultérieure (par extension en sens inverse) des suffixes ement et ure (Cf. § 217).

221. — En parlant plus loin des changements de sens des mots, nous constaterons que le participe passé féminin a produit des substantifs où l'idée participiale disparaît complètement, et qui peuvent exprimer le résultat de l'action du verbe, comme les dérivés en ure et en erie^. Or, la flexion du participe passé féminin de la première conjugaison (latin ata, fr. ée) se trouve aussi dans la langue sous la forme ade, empruntée aux langues romanes où la flexion ata est restée ata (italien) ou est devenue ada

1. Après on verbe exprimant une fabrication ou une action qui peut produire des objets de vente, le suffixe erie sert à désigner le métier correspondant et le lieu où il s'exerce, et souvent, avec une idée collective, les objets fabriqués : tannerie, menuiserie (de l'ancien verbe menuiser), fonderie, pâtisserie (de l'ancien yerhe pdtisser). Ce dernier mot, en particulier, signifie à la fois : métier de pâtissier, magasin de pâtissier, et gâteau quelconque. Comparez la valeur ordinaire du même suffixe après un substantif (§ 236).

2. Le suffixe savant ature se trouve dans ligature, arcature, etc., et se joint aussi bien à des noms qu'à des verbes. — Dans les mots tirés directement du latin, ure peut correspondre à ura (au lieu de atura) : ainsi ceinture, venant de cinctura.

3. Pensée est au verbe penser ce que rêverie est au verbe rêver. Comparez encore tranchée (relativement à trancher) et coupure (relativement à couper).

(provençal). Ce suffixe ade^ ajouté au radical d'un verbeS exprime, comme la flexion française ee, le résultat de Faction: bousculade^ reculade^ promenade^.

Moyen, lieu et agent de l'action.

222. — Pour obtenir, à l'aide d'un verbe, un substantif exprimant le moyen de l'action, ou le lieu où se fait Faction, souvent les deux à la fois, on a ajouté au radical du verbe la flexion oir (latin atorium) : abreuvoir, comptoir , dressoir, éteignoir, aiguisoir, parloir, etc. Avec la forme féminine oire, on obtient des substantifs féminins de même valeur : balançoire, bouilloire^ baignoire. Souvent, dans les mots savants, la flexion oire (latin orium) donne dés substantifs masculins: réfectoire, laboratoire, répertoire^,

223. — Pour nommer l'agent de l'action marquée par le verbe, on emploie le suffixe eur (latin atoremY, ou son équivalent savant : ateur. Exemples : afficheur, chercheur, couvreur, bénisseur, accordeur, imitateur, organi' sateur, etc.

Quelquefois on emploie avec le même sens le suffixe ler qui se joint plus habituellement à des noms (voyez §240) : menuisier (de l'ancien verbe menuiser), pâtissier (de pâtisser), placier (de placer), courrier (de courre ancienne forme de courir). Ces deux derniers mots ont aussi une

1. Il peut aussi se joindre à un substantif : cotonnade, bourgade.

2. Pour l'équivalence des suffixes, comparez bousculade et celaboussure, promenade et allure (au sens ancien de marche, dépouillé de ridée accessoire d'habitude).

3. oire se trouve aussi dans les adjectifs savants tels que méritoire, oratoire, etc. C'est la valeur primitive du suffixe latin orium. Il s'est développé, par voie populaire, dans le sens substantif, de la même façon que le suffixe aticum = âge (Voyez § 217).

4. Qu'il ne faut pas confondre avec un autre eur, dérivé simplement de orem, et dont nous parlerons à propos des mots formés sur les adjectifs.

10 i GRAMMAIRE HISTOBIQUE DU FRANÇAIS

forme en eur {placeur^ coureur) dont on profite pour exprimer des variétés du sens primitif.

Avec une idée péjorative, les suffixes eur et ier sont quelquefois remplacés par le suffixe ard * : cumulard, babillard, capitulard, braillard^ pillard.

Ces diflerents suffixes (eur, ier y ard) y employés avec une valeur neutre ou sous leur forme féminine, peuvent donner des noms de « choses agissantes» ou de « moyens d'action». Exemples : classeur^ batteuse, balancier, barrière, muselière, buvard,

224. — Pour exprimer le moyen ou l'agent d'une action avec une idée diminutive, on substitue aux suffixes spéciaux que nous venons d'énumérer les suffixes diminulifs que nous étudierons plus loin. Exemples : tranchet, cou- /?eret, allumette, bouillotte (comparez avec 6owi//ofre), par lotte (comparez avec parloir), gâteau, sauterelle-

Adjectifs en able.

225. — Le suffixe able^ sert à former des adjectifs indiquant qu'un objet ou une personne peut être Y objet ou le sujet de l'action marquée par le verbe, suivant que ce verbe est transitif ou intransitif : « aimable, explicable, — périssable, valable, » Même lorsque le verbe est transitif, si, en formant l'adjectif, on a pensé à la valeur absolue de ce verbe, l'adjectif en able peut indiquer le sujet de

1. Ce suffixe ard ou art se trouve d'abord dans des noms propres d'origin-^ germanique, tels (|ue Beimard, La langue populaire Ta emprunté à ces noms propres, et lui a donné une valeur généralement péjorative. On le joint d'ailleurs, non seulement aux verbes, mais encore soit à des substantifs, pour en former des noms de personnes [monlagnard^ campagnard, communard, veinard) ou des noms de choses {cuissart, billard, poignard), soit à des adjectifs, pour en lormer d'autres adjectifs [richurd, vieillard).

2. Exceptiounelleiuent le suftixe able a été joint à des radicaux de substantifs: charitable, équitable, véritable.

l'action marquée par le verbe : secourable ( = qui peut secourir^ et non pas, ou plus rarement du moins: gui peut être secouru). Expliquez de même comptable devenu substantif.

Noms et adjectifs formés sur r adjectif,

226. Pour nommer la qualité incluse dans un adjectif, les principaux suffixes employés sont : esse ou ise, eur^ té ou ité.

Esse * et ise dérivent l'un et l'autre du latin itia et ont la même valeur. On les joint surtout à des adjectifs expri- 0iant une qualité morale : mollesse^ jeunesse, faiblesse, sagesse^ tendresse, franchise, gaillardise, friandise^ sottise.

Eur, dérivé du latin orem^^ sert particulièrement à former des noms de qualités physiques: rougeur, blancheur, maigreur, aigreur, etc.

Té (latin tatem), qu'on ajoute à la forme féminine des adjectifs à cause du genre de ce suffixe* , donne des noms de qualités, surtout de qualités morales: chasteté, lâcheté, rareté, vileté, pureté, saleté, A côté de té, il faut placer le sufQxe savant ité, de spécialité, conformité, crédulité, con^ nexitéf etc.

1. Il y a un autre esse, d'origine grecque, qui sert à former [des féminins de noms d^horaraes et d'animaux.

2. Nous avons vu plus haut qu'il y a un autre suffixe eur (du latin atorem) qui donne des noms d'agents. D'autre part, il faut se rappeler que le suftixe latin orem formait des noms d'action ou d'état, et qu'il rest3 trace de cette signification dans les mots tels que doufeur, ardeur, fureur, venus directement du latin.

3. Dans les mots dérivés directement du latin, le suffixe té est joint au radical de l'adjectif: bo}ité, santé (et non honnête, saineté): pauoreté a un e devant té, à cause du groupe de consoimes qui termine le radical et qui amène un e muet à la fin de l'adjectif pauvre, même au masculin.

108 GRAMMAIRE HISTORIOIjE DU FRANÇAIS

Ces mêmes suffixes expriment souvent, par extension^ un acte, ou un objet en général, possédant la qualité nommée : une sottise, une faiblesse, une rareté, une rougeur (teinte rouge).

Ajoutez, comme nommant la qualité, le suffixe savant itude (latin itudo), que l'on trouve dans exactitude, ingratitude, promptitude,

227. — Le suffixe savant at (latin atum) ^ mérite une place à part. Il s'ajoute à des adjectifs ou à des noms de personnes exprimant un état ou une fonction, pour nommer cette fonction ou cet état: honorariat, externat, consulat, volontariat. Par extension, on passe de la fonction au lieu où on l'exerce. De là l'un des sens des mots commiasariat, consulat. Il faut remarquer que at s'ajoute souvent à des adjectifs ou à des substantifs qualificatifs en aire (voyez § 241), et que le suffixe aire devient ari devant at : commissariat, volontariat. Le suffixe populaire qui correspond au suffixe savant a^ esté. Comparez épiscopat, mot entièrement savant, à évêché] mot populaire de môme composition.

228. ■— Les suffixes que l'on ajoute aux adjectifs pour former des diminutifs sont surtout et (latin * ittum) et ot (latin *ottum): jeunet, pauvret, muet (devant lequel le simple mu a disparu), seulet, pâlot, vieillot.

229. — Le suffixe âtre (latin astrum) s'ajoute aux adjectifs désignant des couleurs pour indiquer une nuance douteuse: roussâtre, verdâtre, grisâtre,

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