A UN AMI : M. DARGAUD
Dans l'un des innombrables entretiens que nous avons ensemble depuis vingt ans, et dans lesquels je vous ai ouvert péripatétiquement toute mon âme, vous m'avez demandé pourquoi les secondes Méditations n'avaient pas excité d'abord le même enthousiasme que les premières, et pourquoi ensuite elles avaient repris leur rang à côté des autres. Je vous ai répondu : « C'est que les premières étaient les premières, et que les secondes étaient les secondes. »
Il n'y a pas eu d'autre raison; mais cette raison en est une, bien qu'elle paraisse une puérilité. En effet, la nouveauté en tout est un immense élément de succès. L'étonnement fait partie du plaisir à l'apparition d'une beauté de l'art comme d'une beauté de la création, comme d'une beauté vivante. Une fois ce premier étonnement épuisé ou émoussé, la chose reste aussi belle, mais elle n'est plus aussi admirée. Le ravissement même devient une habitude; et
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l'habitude, comme dit Montaigne, « enlève sa primeur il toute saveur ». Croyez- vous que le premier rayon de soleil qui inonde le matin les yeux de l'homme qui s'éveille soit plus pur et plus éblouissant que les rayons qui le suivent, et dont on ne s'aperçoit plus ? Non, mais il est le premier. Croyezvous que les milliards de coups de canon qui se tirent par an dans le monde frappent l'oreille et l'imagination de l'homme de la même impression dont son oreille et son imagination furent frappées la première fois que, par l'invention de la poudre foulée dans le bronze, il crut voir et entendre le tonnerre descendre des nuages, s'allumer et retentir sous sa main? Croyez-vous que les milliers d'aérostats qui s'élèvent tous les ans au-dessus des dômes illuminés de nos capitales, dans leurs jours de fête, attirent, fascinent et éblouissent autant les yeux de la foule, que ce premier globe aérien emportant au ciel sa nacelle pliante sous le poids de ces deux pilotes que nos pères virent naviguer pour la première fois dans les cieux ? Non : le phénomène est le même, l'admiration s'est usée. L'invention vieillit comme toute chose ici-bas. S'il en était autrement, la vie se passerait en extases devant les merveilles du génie humain inventées par ceux qui nous ont précédés, et que nous foulons aux pieds. La nouveauté est une des conditions de l'enthousiasme.
En descendant du grand au petit, je l'éprouvai tout de suite à l'apparition de ce second volume de mes poésies. J'étais le même homme; j'avais le même jîge ou un an de plus, la fleur de la jeunesse, vingt-
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six ans ; je n'avais ni gagné ni perdu une fibre de mon cœur, ces fibres avaient les mêmes palpitations ; la plupart même des méditations qui composaient ce second recueil avaient été écrites aux mêmes dates et sous le feu ou sous les larmes des mêmes impressions que les premières. C'étaient des feuilles du même arbre, de la même sève, de la même tige, de la même saison ; et cependant le public n'y trouva pas au premier moment la même fraîcheur, la même couleur, la même saveur. « Ce n'est plus cela, s'écriait-on de toutes parts; ce n'est plus le même homme, ce ne sont plus les mêmes vers! » C'est que si mes vers étaient encore aussi neufs pour ce public, ce public n'était plus aussi neuf poiu» mes vers.
C'est aussi que l'envie littéraire, éveillée par un premier grand succès surpris à Tétonnement des lecteurs, avait eu le temps de s* armer contre une récidive d'admiration, et s'arma en effet de mon premier volume contre le second.
C'est enfin que mes admirateurs, même les plus bienveillants, étaient eux-mêmes en quelque sorte avares et jaloux de la vivacité d'impression qu'ils avaient éprouvée à la lecture de mes premières poésies, et que cette impression était si forte et si personnelle en eux, qu'elle les empêchait réellement d'éprouver une seconde fois une autre impression semblable ; comme une première odeur, respirée jusqu'à l'enivrement, empêche l'odorat de sentir une corbeille des mêmes fleurs.
Je compris cela du premier coup. Je ne suis pas né