‹ Nouvelle méditations poétiques: avec commentairesChapitre 30 sur 74 · SAUL, LA PYTHONISSE D'ENDOR · texte numérisé non relu

SAUL, LA PYTHONISSE D'ENDOR

SAUL, seul.

Peut-être... puisqu' enfin je puis le consulter,

Le Ciel, peut-être, est las de me persécuter?

A mes yeux dessillés la vérité va luire :

Mais du livre du sort, ô Dieu! que vont-ils lire?...

De ce livre fatal qui s'explique trop tôt,

Chaque jour, chaque instant, hélas ! révèle un mot.

Pourquoi donc devancer le temps qui nous l'apporte ?

Pourquoi, dans cet abîme, avant l'heure... ? N'importe,

C'est trop, c'est trop longtemps attendre dans la nuit

Les invisibles coups du bras qui me poursuit !

J'aime mieux, déroulant la trame infortunée,

L'APPARITION DE L'OMBRE DE SAMUEL m Y lire, d'un seul trait, toute ma destinée!

(La pythonisse d'Endor eatre sur la scène.)

Est-ce toi qui, portant l'avenir dans ton sein. Viens, au roi d'Israël, annoncer son destin?

LA PYTHONISSE

C'est moi.

SAUL

Qui donc es-tu ?

LA PYTHONISSE

La voix du Dieu suprême.

SAÎJL.

Tremble de me tromper !

LA PYTHONISSE

Saûl, tremble toi-même !

SAÎJL.

Eh bien! qu'apportes-tu ?

LA PYTHONISSE

Ton arrêt!

SAUL

Parle.

LA PYTHONISSE

OCiel!

Pourquoi m'as-tu choisie entre tout Israël ?

Mon cœur est faible, ô Ciel! et mon sexe est timide. Choisis, pour ton organe, un sein plus intrépide; Pour annoncer au roi tes divines fureurs, Qui suis-je ?

SAUL, étonné.

Eh quoi ! tu tremble et tu verses des pleurs ! Quoi! ministre du Ciel, tu n'es plus qu'une femme!

lia MÉDITATIONS POÉTIQUES

LA. PYTHONISSE

Détruis donc, ô mon Dieu, la pitié dans mon âme!

SAÎJL.

Par tes feintes terreurs penses-tu m'ébranler ?

LA. PYTHONISSE

Mais ma bouche, ô mon roi! se refuse à parler.

SAlJLy avec colère.

Tes lenteurs, à la fin, lassent ma patience : Parle, si tu le peux, ou sors de ma présence?

LA PYTHONISSE

Que ne puis-je sortir, emportant avec moi Tout ce qu'ici je viens prophétiser sur toi!

Mais un dieu me retient, me pousse, me ramène ; Je ne puis résister à son bras qui m'entraîne. Oui, je sens ta présence, ô dieu persécuteur! Et ta fureur divine a passé dans mon cœur.

(Avec plus d*horreur.)

Mais quel rayon sanglant vient frapper ma paupière ! Mon œil épouvanté cherche et fuit la lumière! Silence!... l'avenir ouvre ses noirs secrets : Quel chaos de malheurs, de vertus, de forfaits! Dans la confusion je les vois tous ensemble.

Comment, comment saisir le fil qui les rassemble ? Saûl... Michol... David... Malheureux JonathasI Arrête I arrête, ô roi ! ne m'interroge pas.

SAUL, tremblant.

Que dis-tu de David, de Jonathas ? achève I

L'APPARITION DE L'OMBRE DE SAMUEL ii3

LA PYTHONISSE, montrant une ombre du doigt.

Oui, l'ombre se dissipe et le voile se lève : C'est lui...

SAUL

Qui donc ?

LA PYTHONISSE

David!...

SAUL

Eh bien?

LA PYTHONISSE

Il est vainqueur !

Quel triomphe ! O David ! que d'éclat t'environne ! Que vois-je sur ton front ?

SAÏJL.

Achève !

LA PYTHONISSE

Une couronne!...

SAÎJL.

Perfide! qu'as-tu dit? lui, David, couronné?

LA PYTHONISSE, avec tristesse.

Hélas ! et tu péris, jeune homme infortuné !

Et pour pleurer ton sort, belle et tendre victime.

Les palmiers de Cadès ont incliné leur cime!...

Grâce ! grâce, ô mon Dieu ! détourne tes fureurs !

Saùl a bien assez de ses propres malheurs!...

Mais la mort Ta frappé, sans pitié pour ses charmes,

Hélas! et David même en a versé des larmes!...

SAUL

Silence! c'est assez : j'en ai trop écouté.

ii4 MÉDITATIONS POÉTIQUES

LA. PYTHONISSE. '

Saûl, pour tes forfaits ton fils est rejeté.

D'un prince condamné Dieu détourne sa face.

D'un souffle de sa bouche il dissipe sa race : Le sceptre est arraché I...

SAÎJL, rinterrompant avec violence.

Tais-toi, dis-je, tais-toi!

LA. PYTHONISSE

Saûl, Saûl, écoute un Dieu plus fort que moi !

Le sceptre est arraché de tes mains sans défense ;

Le sceptre dans Juda passe avec ta puissance.

Et ces biens, par Dieu même, à ta race promis.

Transportés à David, passent tous à ses fils.

Que David est brillant ! que son triomphe est juste !

Qu'il sort de rejetons de cette tige auguste !

Que vois-je?un Dieu lui-même... ! O vierges du saint lieu!

Chantez, chantez David ! David enfante un Dieu!...

SAUL

Ton audace à la fin a comblé la mesure :

Va, tout respire en toi la fourbe et Timposture.

Dieu m'a promis le trône, et Dieu ne trompe pas.

LA PYTHONISSE

Dieu promet ses fureurs à des princes ingrats.

SAÛL.

Crois-tu qu'impunément ta bouche ici m'outrage ?

LA PYTHONISSE

Crois-tu faire d'un Dieu varier le langage ?

SAÎJL.

Sais-tu quel sort t'attend ? Sais-tu... ?

L'APPARITION DE L'OMBRE DE SAMUEL ii5

LA PYTHONISSE

Ce que je sais, C'est que ton propre bras va punir tes forfaits ; Et qu'avant que des cieux le flambeau se retire, Un Dieu justifiera tout ce qu'un Dieu m'inspire. Adieu, malheureux père ! adieu, malheureux roi !

(Elle se retire, Saûl la retient par force.) SAÎJL.

Non, non, perfide, arrête! écoute, et réponds-moi! C'est souffrir trop longtemps l'insolence et l'injure : Je veux convaincre ici ta bouche d'imposture. Si le Ciel à tes yeux a su les révéler, Quels sont donc ces forfaits dont tu m'oses parler ?

LA PYTHONISSE

L'ombre les a couverts, l'ombre les couvre encore, Saûl; mais le Ciel voit ce que la terre ignore. Ne tente pas le Ciel.

SAlJL.

Non : parle si tu sais.

LA PYTHONISSE

L'ombre de Samuel te dira ces forfaits...

SAÏJL.

Samuel ! Samuel ! Eh quoi ! que veux-tu dire ?

LA PYTHONISSE

Toi-même, en traits de sang, ne peux-tu pas le lire?

SAÏJL.

Eh bien, qu'a de commun ce Samuel et moi ?

LA PYTHONISSE

Qui plongea dans son sein ce fer sanglant?

ii6 MÉDITATIONS POÉTIQUES

8ÀÙL.

Qui?

LA PYTHONISSE

Toi?

8AUL, furieux et te précipitant sur elle aree sa lance.

Monstre, qu'a trop longtemps épargné ma clémence, Ton audace à la fin appelle ma vengeance !

(Prêt à la frapper.)

Tiens ; va dire à ton Dieu, va dire à Samuel Comment Saûl punit ton imposture...

(Au moment où il va frapper, il voit l*ombre de Samuel, il laisse tomber la lance, il recule.)

OCiel!

Ciel! que vois-je? C'est toi! c'est ton ombre sanglante î Quel regard!... Son aspect m'a glacé d'épouvante. Pardonne, ombre fatale! oh! pardonne! oui, c'est moi^ C'est moi qui t'ai porté tous ces coups que je voi ! Quoi ! depuis si longtemps ! quoi ! ton sang coule encore l Viens-tu pour le venger?... Tiens...

(Il découvre sa poitrine et tombe à genoux.)

Mais il s'évapore!...

(La Pythonisse dl<(paraît pendant ces derniers mots.)

C'est encore un fragment de cette tragédie biblique de Saùl que j'arais écrite en 1818, que j'avais lue à Talma, pour la donner, sous les auspices de ce grand et excellent artiste, au théâtre, et que mes absences de Paris et mes entraînements m'avaient empêché de faire représenter.

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