ADIEUX A LA MER
Toujours, vers quelque frais asile Tu pousses ma barque fragile Avec l'écume de tes bords.
Ah ! berce, berce, berce encore, Berce pour la dernière fois.
Berce cet enfant qui t'adore, Et qui depuis sa tendre aurore N'a rêvé que l'onde et les bois !
Le Dieu qui décora le monde
De ton élément gracieux,
Afin qu'ici tout se réponde,
Fit les cieux pour briller sur l'onde,
L'onde pour réfléchir les cieux.
Aussi pur que dans ma paupière, Le jour pénètre ton flot pur ; Et dans ta brillante carrière Tu semblés rouler la lumière Avec tes flots d'or et d'azur.
Aussi libre que la pensée, Tu brises le vaisseau des rois.
Et dans ta colère insensée.
Fidèle au Dieu qui t'a lancée, Tu ne t'arrêtes qu'à sa voix.
De l'infini sublime image.
De flots en flots l'œil emporté
i3o MÉDITATIONS POÉTIQUES
Te suit en vain de plage en plage.
L'esprit cherche en vain ton rivage, Comme ceux de F éternité.
Ta voix majestueuse et douce Fait trembler l'écho de tes bords, Ou sur l'herbe qui te repousse, Comme le zéphyr dans la mousse, Murmure de mourants accords.
Que je t'aime, ô vague assouplie, Quand, sous mon timide vaisseau Comme un géant qui s'humilie. Sous ce vain poids Tonde qui plie Me creuse un liquide berceau
Que je t'aime quand, le zéphire Endormi dans tes antres frais.
Ton rivage semble sourire De voir, dans ton sein qu'il admire.
Flotter l'ombre de ses forêts!
Que je t'aime quand, sur ma poupe, Des festons de mille couleurs.
Pendant au vent qui les découpe, Te couronnent comme une coupe Dont les bords sont voilés de fleurs!
Qu'il est doux, quand le vent caresse Ton sein mollement agité.
ADIEUX A LA MER i3i
De voir, sous ma main qui la presse, Ta vague qui s'enfle et s'abaisse Gomme le sein de la beauté I
Viens à ma barque fugitive,
Viens donner le baiser d'adieux;
Roule autour une voix plaintive,
Et de l'écume de ta rive
Mouille encor mon front et mes yeux.
Laisse sur ta plaine mobile Flotter ma nacelle à son gré, Ou sous l'antre de la Sibylle, Ou sous le tombeau de Virgile :
Chacun de tes flots m'est sacré.
Partout sur ta rive chérie.
Où l'amour éveilla mon cœur, Mon âme, à sa vue attendrie. Trouve un asile, une patrie.
Et des débris de son bonheur.
Flotte au hasard : sur quelque plage Que tu me fasses dériver.
Chaque flot m'apporte une image ; Chaque rocher de ton rivage Me fait souvenir ou rêver!...
i32 MÉDITATIONS POÉTIQUES
Cette mëditadon est de i8ao. Elle fut écrite daus Tile d'Ischia, dont j'ai déjà tant parle, et dont j'aurai à parler encore. J'aurais dû la jeter dans la mer, comme ou brise d'impatieuce un miroir qui ternit, rapetisse et défigure un objet.
Je sens que je chanterais mieux maintenant ce ciel liquide qui console la terre de n'avoir pas l'autre ciel. Mais le temps est loin des jours nonchalants passés au pied d'ime roche concave, sur un lit tiède de sable fin, à compter des vagues et à noter des frissons de l'eau. S'ils reviennent jamais, je ferai ce que j'ai toujours rêvé de faire, des Marines en vers, des églogues de l'Océan. J'avais écrit quelques chants d'un poème des Pêcheurs. J'ai perdu le manuscrit.