Livre ces dépouilles fanées
Qu'enlève le souffle des jours,
Comme on jette au courant de l'onde
La feuille aride et vagabonde
Que l'onde entraîne dans son cours !
Ce n'est plus le temps de sourire A ces roses de peu de jours, De mêler aux sons de la lyre Les tendres soupirs des amours ; De semer sur des fonds stériles Ces vœux, ces projets inutiles, Par les vents du ciel emportés.
A qui le temps qui nous dévore Ne donne pas l'heure d'éclore Pendant nos rapides étés. .
Levons les yeux vers la colline
Où luit l'étoile du matin I
Saluons la splendeur divine
Qui se lève dans le lointain !
Cette clarté pure et féconde
Aux yeux de l'âme éclaire un monde
Où la foi monte sans effort.
D'un saint espoir ton cœur palpite :
Ami, pour y voler plus vite,
Prenons les ailes de la Mort.
En vain, dans ce désert aride,
Sous nos pas tout s'est effacé.
Viens : où l'éternité réside
Ou retrouve jusqu'au passé.
Là sont nos rêves pleins de charmes.
Et nos adieux trempés de larmes.
Nos voeux et nos soupirs perdus.
Là refleuriront nos jeunesses,
Et les objets de nos tristeàses
A nos regrets seront rendus.
Ainsi, quand les vents de l'automne Ont balayé l'ombre des bois, L'hirondelle agile abandonne Le faîte du palais des rois : '
LE PASSE : Il
Suivant le soleil dahis sa course, ' .
Elle remonte vers la source
D'où l'astre nous répand les jours, '
Et sur ses pas retrouve encore
Un autre ciel, une autre aurore,
Un autre nid pour ses amours.
Ce roi, dont la sainte tristesse Immortalisa les douleurs.
Vit ainsi sa verte jeunesse Se renouveler sous les pleurs.
Sa harpe, à l'ombre de la tombe, Soupirait comme la colombe Sous les verts cyprès du Carmel, Et son cœur, qu'une lampe éclaire.
Résonnait comme un sanctuaire Où retentit l'hymne éternel.
Cette méditation ëtait adressée au comte Aymon de Virieu, Tami le plus cher de mes premières années. J'a^ parlé de lui dans le premier voUune des Confidences, C'est) de lui aussi qu'il est fait mention dans Raphaël. C'est luiqui me donna asile pendant l'hiver de 1817, que j'étais venu passer à Paris pour y voir un moment chaque sojr la personne que j'ai célébrée sous le nom d'Elvire.
yirieu m^aimait comme un -frère. Bien que nous n)eussîons pas les, mêmes caractères, nous avions les mêmes
la MEDITATIONS POETIQUES
sentiments. Il avait sur moi la supériorité de i^âge, de la naissance, de la fortune, de l'éducation. Il aimait le grand monde, où son esprit prompt et brillant le faisait distinguer et applaudir. Ces tournois de conversation m'étaient insupportables : ils me fatiguaient l'esprit sans me nourrir le cœur. La fumée d'un narghilé, s' évaporant dans un ciel pur, m'a toujours paru moins inutile et plus voluptueuse que ces gerbes pétillantes d'esprits inoccupés, brillant pour s'éteindre sous les lambris d'un salon. Je n'aimais la conversation qu'à deux ; je fuyais le monde. Le sentiment s'évapore à ce veut et à ce bruit. Ma vie était dans mon cœur, jamais dans mon esprit.
Cependant Yirieu m'introduisit pour ainsi dire par force dans deux ou trois salons où il était adoré. Il j parlait sans cesse de son ami le sauvage et le mélancolique ; il récitait quelques-uns de ses vers ; il donnait envie de me connaître. Il me conduisit ainsi chez Mme de Sainte- Aulaire, sa cousine, chez Mme de Raigecourt, chez Mme de la Trémouille, chez Mme la duchesse de Broglie. Mme de Sainte- Aulaire et son amie Mme la duchesse de Broglie étaient, à cette époque, le centre du monde élégant, politique et littéraire de Paris. Le siècle des lettres et de la philosophie y renaissait dans la personne de M. Villemain, de M. Cousin, des amis de Mme de Staël, enlevée peu d'années avant à la gloire, de tous les orateurs, de tous les écrivains, de tous les poètes du temps. C'est laque j'entrevis ces hommes distingués qui devaient tenir une si haute place dans l'histoire de leur pays : M. Guizot, M. de Montmorency, M. de Lafayette, Sismondi, Lebrun, les Américains, les Anglais célèbres qui venaient sur le continent ; mais je ne fis que les entrevoir. J'étais moi-même comme un étranger dans ma patrie. Je regardais, j'étais quelquefois regardé; je parlais peu, je ne me liais pas. Deux ou trois fois ou me fit réciter des vers. On les applaudit, on les encôu-
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ragea. Mon nom commença sa publicité sur les lèvres de ces deux charmantes femmes. Elles me produisaient avec indulgence et bonté à leurs amis ; mais je m^effaçais toujours. Je rentrais dans l'ombre aussitôt qu'elles rétiraient le flambeau.
La nature ne m'avait pas fait pour le monde de Paris. Il m'ofiPusque et il m'ennuie. Je suis né oriental et j^ mourrai tel. La solitude, le désert, la mer, les montagnes, les chevaux, la conversation intérieure avec la nature, une femme à adorer, un ami à entretenir, de longues noncha* lances de corps pleines d'inspirations d'esprit, puis de vio-» lentes et aventureuses périodes d'action comme celles des Ottomans ou des Arabes, c'était là mon être : une vie toiu* à tour poétique, religieuse, héroïque, ou rien.
Yirieu n'était pas ainsi. Il causait avec une abondance et une grâce intarissables. Il savait tout; il s'intéressait à tout. Il se consumait des nuits entières en conversations avec les hommes ou avec les femmes d'esprit du temps. Il revenait se coucher quand je me levais. Il était épuisé de paroles et fatigué de succès. Il en jouissait, et je le plaignais. J'aimais mieux mon poêle, mon livre, mon chien, mes courses solitaires dans les environs de Paris, et, le soir, une heure d'entretien passionné avec une femme inconnue de ce monde, que ces vertiges d'amour-propre et ces applaudissements de salons. Virieu les appréciait bien comme moi à leur juste valeur ; mais il se laissait séduire lui-même par l'admiration qu'on lui témoignait. J'étais ensuite son repos. Nous passions des demi-journées entières à répandre ensemble notre esprit sur les cent mille sujets qui jaillissent de deux jeunes intelligences qui s'entre-choquent, comme les étincelles jaillissaient du foyer quand nos pincettes. remuaient au hasard le feu. Nous avons dépensé aiûsi tête à/têté.' ensemble, pendant dix ans, plus de pafoleà' qu'il
k\ MÉDITATIONS POÉTIQUES
n'en faudrait pour résoudre tous les problèmes de la na-* turc.
. Plus tard, Virieu entra dans la diplomatie. Nous ne cessions alors de nous écrire. Il a brûlé mes lettres, j'ai brûlé les siennes. Les siennes étaient pleines d'idées, les miennes ne contenaient que des sentiments. Au retour de ses voyages, il se inaria; il se retira dans ses terres. 11 passa de l'excès du monde dans l'excès de la solitude, du scepticisme dans la servitude volontaire de l'esprit. Il abdiqua sa philosophie dans sa foi. Il se consacra tout entier à sa femme, à ses enfants, à ses champs. Notre amitié n'en souffrit pas. Ce fut à ce moment de sa carrière que, revenant moi-même un jour sur la mienne, je lui adressai ces vers. Ils avaient pris, en s'adressant à lui, l'accent de son propre découragement. Quant à moi, je n'étais pas aussi découragé de la vie que ces vers semblent l'indiquer, ou plutôt mes découragements étaient fugitifs et passagers comme les sous de ma lyre. Un chant, c'était un jour. Ce jour-là j'étais à terre; le lendemain j'étais au ciel. La poésie a mille notes sur son clavier. Mon âme en a autant que la poésie ; elle n'a jamais dit son dernier mot.
Cette ode est adressée au plus intime et au plus cher de mes amis, le comte Aymon de Virieu, dont j'ai beaucoup parlé dans les Confidences^ et surtout dans l'histoire de Grazîella. J'ai fait là son portrait; je ne le referai pas. Vers l'âge de trente ans, nos jeunesses finies, nous nous séparâmes pour prendre chacun nos routes diverses dans la vie. Nous entrâmes l'un et l'autre dans la diplomatie. Il alla à Rio-Janeiro, ce Constantinople du nouveau monde, avec l'ambassade du duc de Luxembourg ; j'allai à Naples
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avec Tambassade de M. de Narbonne, homme aussi modeste qu'excellent. Mais nous restâmes aussi liés après la séparation que nous l'avions été depuis le collège. Notre correspondance formerait des volumes d'intimités et d'excursions de cœur et d'esprit sur tous les sujets. Nous aiguisions nos intelligences l'une contre l'autre. Il était la meule, moi le tranchant.
Dans un de ces moments où la vie devient sombre sous le passage de quelque nuée, et où l'on fait involontairement des retours sur le passé, jonché déjà de tombeaux et de feuille» mortes, je lui adressai ces vers. Lui seul me comprenait bien; il avait été le confident de toutes mes plus secrètes émotions d'esprit et de cœur. U m'entendait à demi-mot; sa pensée achevait la mienne.
Cela fut écrit en Italie, en 1824.