ISCHIA
Du flot qui tour à tour s'avance et se retire L'œil aime à suivre au loin le flexible contour : On dirait un amant qui presse en son délire La vierge qui résiste et cède tour à tour.
Doux comme le soupir de l'enfant qui sommeille, Un son vague et plaintif se répand dans les airs : Est-ce un écho du ciel qui charme notre oreille? Est-ce un soupir d'amour de la terre et des mers?
Il s'élève, il retombe, il renaît, il expire, Comme un cœur oppressé d'un poids de volupté ; Il semble qu'en ces nuits la nature respire.
Et se plaint comme nous de sa félicité.
Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie; Reçois par tous les sens les charmes de la nuit : A t' enivrer d'amour son ombre te convie; Son astre dans le ciel se lève et te conduit.
Vois-tu ce feu lointain trembler sur la colline ? Par la main de l'amour c'est un phare allumé ; Là, comme un lis penché, l'amante qui s'incline Prête une oreille avide aux pas du bien-aimé.
\ La vierge, dans le songe où son âme s'égare.
Soulève un œil d'azur qui réfléchit les cieûx^ Et ses doigts au hasard errant sur sa guitare Jettent aux vents du soir des sons mystérieux î
i8 MEDITATIONS POETIQUES
« Viens f Tamôureux silence occupe au' loin l'espacé;- t Viens dur soir près de moi respirer Ja fraîcheur! /.^ C'est l'heure; à peine au loin la voile qui «efface >
Blanchit en ramenant le paisible pêcheur.
« Depuis l'heure où ta barque à fui loin de la rive, J'ai suivi tout le jour ta voile sur les mers, ';
Ainsi que de son nid la colombe craintive Suit l'aile du ramier qui blanchit dans les airs. /
« Tandis qu'elle glissait §Ous l'onàbré du rivage, J'ai reconnu ta voix dans la voix des échos; Et la brise du soir, en mourant sur la i^age, Me rapportait tes chants prolongés sur les flo»ts. .
<c Quand la vague a grondé sur la côte écumante, A l'étoile des mers j'ai murmuré ton npïH ; J'ai rallumé ma lampe, et de ta seule amante L'amoureuse prière a fait fuir l'aquilon.
« Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime i ' La vagu^ en ondulant vient dormir sur le bord, . ] La fleur dort sur sa tige, et la nature même. Sous le dais de |a nuit se recueille et s'endort. ;
<f Vois : la mouSSe a pt)ur nous tapis.se la vallée ; ;
Le pamprç s'y recoui*be en replis tortueux, r - ,■
Et l'haleine dé l'onde, à l'oranger mêlée,
De ses flçurs qu'elle jçQeuille embauma mes phqveux.v^;;
ÏSCftiA ig^
« A la molle clarté de la voûte sereine Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin. Jusqu'à l'heure où la lune, en glissant vers Misène, Se perd en pâlissant dans les feux du matin. »,
Elle chante ; et sa voix par intervalle expire, Et, des accords du luth plus faiblement frappés, Les échos assoupis ne livrent au zéphire Que des soupirs mourants, de silence coupés.
Celui qui, le cœur plein de délire, et de flamme, A cette heure d'amour, sous cet astre enchanté. Sentirait tout à coup le rêve, de son âme S'animer sous les traits d'une chaste beauté ;
Celui qui, sur la mousse, au pied du sycqmore, Au murmure des eaux, sous un dais de saphirs. Assis à ses genoux, de l'une à l'autre aurore. N'aurait pour lui parler que l'accent des soupirs ;
Celui qui, respirant son haleine adorée.
Sentirait ses cheveux,* soulevés par les vents. Caresser en* passant sa paUpière effleurée.
Ou rouler sur son front leurs anneaux ondoyants ;
Celui qui, suspendant les heures fugitives.
Fixant avec l'amour son âme en ce he^u liçii. • Oublierait que le temps coule encorsur ces rives, Serait-il uu mortel^ ou serait ^1 un dieu?
Et nous, aux doux penchants de ces verts Élysées, Sur ces bords où l'amour eût caché son Eden ; Au murmure plaintif des vagues apaisées, Aux rayons endormis de l'astre élyséen ;
Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde, Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir, Nous avons respiré cet air d'un autre monde.
Élise!... Et cependant on dit qu'il faut mourir!
C'est Tîle de mon cœur, c'est Toasis de ma jeunesse, c'est le repos de ma maturité. Je voudrais que cela fût le recueillement de mou soir, s'il vient un soir. On a vu et on verra dans les Confidences pourquoi.
J'ai décrit les îles du golfe de Naples dans l'épisode de Graziella, La première fleur d'oranger qu^on a respirée en abordant, presque enfant, un rivage inconnu, donne son parfum à tout un long souvenir.
En i8ai je passai un nouvel été dans File d'Ischia avec la jeune femme que je venais d'épouser. J'étais heureux; j'avais besoin de chanter, comme tout ce qui déborde d'émotions calmes. J'écrivis beaucoup de vers sous les falaises de cette côte, çn face de la mer antique -et du cap Misène, qu*Horace, Virgile, Tibulle, avaient contemplés de cette même rive avant moi. La plupart de ces vers, écrits par moi à cette époque, n'ont jamais paru et n'existent même plus. Les soupirs n'ont pas de corps.^ Ces vers se sont exhalés avec les parfums de l'île; ils se
ISCHIA ai
sont ëteînts arec les reflets de lune sur les murs blancs des pêcheurs de Procida; ils se sont évanouis avec les murmures des vagues que je comptais à mes pieds. Je suis retourne bien des fois depuis à Ischia; j'y ai déposé les plus chères reliques, larmes ou félicités de ma jeunesse. Le brillant soleil de ce climat rassérène tout, même la mort. ' '