‹ Nouvelles (volume 2)Chapitre 13 sur 34 · LE BIBLIOMANE · texte numérisé non relu

LE BIBLIOMANE

ques uns de penser qu'il composoit un livre qui rendrait tous les li\res inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses (kiides pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus, ne jouoit plus, ne mangeoit plus, n1 ail oit plus ni au bal, ni a la comédie. Les femmes qu'il avoit aimées dans sa jeunesse, n' attiraient plusses regards, ou tout au plus il ne les regardent qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention : — Hélas, disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voila bien du maroquin perdu !

Il avoit autrefois sacrifié a la mode ; les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le premier qui ait noué la cravate a gauche, malgré l'autorité de Garât, qui la nouoit a droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — Monsieur , Jni dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous , si l'on oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto.

La politique , dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais a le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle le mettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de

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Napoléon dans le Nord, qui avoient fait enchérir le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention Françoise dans les révolutions d'Espagne. — C'est , dit-il , une belle occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. — Mais Tannée expéditionnaire ne s'en avisa nullement , et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero , il répondoit ironiquement Romancero , ce qui le lit passer pour libéral .

La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. — Grâce au ciel, lui dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché ; — ce qui le fi* passer pour carliste.

Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en collationnant un livre. D'honnêtes citoyens , qui sortoient du cabaret d'un pied titubant , vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions , de crier : Vivent les Polonois ! — Je ne demande pas mieux , répondit Théodore, dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain , mais pourrois-je vous demander a quel propos? — Parce que nous déclarons la guerre a la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuiterépartit l'ami des lumières, qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — Dieu nous pardonné! mumiua notre ami en croisant piteusement les mains,

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Serons-noiis donc réduits au prétendu panier de Hollande de M . Montgolfier !

L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe

d'un coup de bâton.

Théodore passa trois mois au lit a compulser des catalogues de livres. Disposé comme il Ta toujours été a prendre les émotions a l'extrême , cette lecture lui enflamma le sang.

Dans sa convalescence même , son sommeil étoit horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — A ous arrivez a propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empècher de mourir d'effroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auroient point fait de quartier.

— Et quels monstres pouvez-vous redouter , mon bon ami , vous qui n'avez jamais fait de mal a personne"?

— C'était, s'il m'en souvient , l'ombre de Purgold dont les funestes ciseaux mordaient d'un pouce et demi sur les marges de mes aides brochés , tandis que celle (Vlleudier plongeoit impitoyablement dans un acide dévorant mon plus beau a olume d' édition princeps , et l'en retiroit tout blanc ; mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'ils sont au moins en purgatoire.

Sa femme crut qu'il parloit grec, car il savoit un peu le grec, a telles enseignes (pie trois tablettes de sa bibliothèque étoient chargées de livres grecs dont les feuilles n étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il

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