LIVRE DEUXIÈME. n
lions de la journée les avaient séparées un moment, de la similitude si complète de leurs impressions qui leur semblaient naître dans deux cœurs et dans deux regards d'une seule pensée, de leurs études, de leurs poètes, de leur musique surtout, qui leur plaisait davantage encore que les vers, parce que les notes plus vagues disent plus d'infini et plus de passion que les mots; du ciel, des étoiles, des grandes cimes des cyprès qui faisaient tourner lentement leurs longues ombres autour d'eux, comme des aiguilles de cadran qui mesurent le temps sur le sable; des campagnes libres, des déserts peuplés de ruines, des solitudes voilées de chênes verts et des cascades murmurantes qui leur étaient cachées par ces grandes murailles derrière les remparts de Rome, des villas de leur enfance, vers Âlbano ou Frascati ; du bonheur de s'y retrouver un jour ensemble à l'époque où les vendangeurs et les vendangeuses d'Itri ou de Fondi dansent au tournant des chemins, ou ils vont s'endormir aux airs napolitains des peferari (joueurs de musette); enfin de leurs familles, de leurs parents, de leurs nourrices, de leurs patries si éloignées l'une de l'autre, des tempêtes et des neiges, de l'Océan, de l'Angleterre et de la Bretagne, des châteaux cerclés de tours gothiques de ces provinces, si différents de l'éternelle sérénité des villas ouvertes par tous les pores au soleil des collines romaines !
Ces conversations ne tarissaient jamais et suivaient pour ainsi dire le monotone écoulement et le gazouillement mélancolique de VAqua Paulina qui tintait en bas dans le bassin de marbre. Leurs têtes tournées Tune vers l'autre, leurs beaux bras entrelacés tantôt sur les genoux de Tune, tantôt sur les genoux de l'autre, les boucles flottantes de leurs cheveux mêlées sur leurs épaules demi-nues par les bouffées du vent de nuit qui caressait la terrasse, les faisaient ressembler à deux belles cariatides de marbre blanc, accroupies sous le balcon d'une villa romaine, sur lesquelles glisse la lame , s'épaissit ou s'éclaircit l'ombre, et tombe la rosée pendant toute une nuit d'été.
Il fallait que ces nuits les eussent bien frappées elles-mêmes, puisque Régina, trois ou quatre ans plus tard, et longtemps après la perte de son amie, ne cessait pas de se les rappeler et de me les peindre dans un langage mille fois plus sonore et plus pénétré de ces émanations de la terre, du ciel et du cœur que le mien.
Peut-être aussi ces conversations nocturnes et secrètes avec son amie ne l'avaient-elles tant frappée que parce que ce furent ces longs entreliens qui de-