BOTTLEVARD DES ITALIENS, 23 I9OI
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8 juillet 1897.
:^ Gœtlie a reçu ce matin la visite d'uu jeune homme qui a fait d'excellentes études à Leipzig, :: qui a voyagé en France et en Angleterre et qui a 2, même passé plusieurs années à Oxford. Il était S présenté à Gœthe par un Anglais, nommé M. W. . . , ;^;qui est venu à Weimar Tan passé, et qui pense "Ravoir produit ici la plus vive impression. ; — Ce jeune horiime, m'a dit Gœthe, m'a beau- - coup plu. Mais il est venu me demander précisément la seule chose que je sois décidé à ne jamais faire. Il désire que je le recommande à mon éditeur Cotta, et jamais je ne recommanderai personne à qui que ce soit. Quand je lis un ouvrage dont Fauteur m'est inconnu, et que j'y découvre du talent ou même une intelligence bien cultivée
et prête pour les lettres, je suis heureux de le signaler par tous les moyens dont je dispose. Je ne pense pas avoir jamais négligé une occasion d'encourager un jeune homme en qui j'aie cru démêler des promesses d'avenir. Mais si je suis heureux de recommander et de louer une œuvre de valeur, je me refuse a intervenir personnellement pour rendre plus facile à un jeune homme son début dans la littérature.
En principe, il ne faut jamais essayer d'épargner ou d'adoucir à quelqu'un les difficultés de la vie. Nous ne savons pas si ces ennuis, si ces tracas, dont nous voulons affranchir la personne qui nous intéresse, ne seront pas pour elle l'épreuve la plus heureuse, la plus efficace. Et c'est quand il s'agit des lettres et des littérateurs qu'il faut observer ce principe le plus strictement. Est-ce que vous n'êtes pas effrayé parfois de voir combien, chaque année, se multiplient les livres nouveaux? Il n'est pas un jeune homme maintenant, d'une famille aisée et d'une éducation moyenne, qui, à trente ans, n'ait derrière lui un gros bagage. Il faut laisser se faire, dans ce fouillis d'œuvres où toute critique s'épuiserait, une sélection naturelle. Soyez bien certain d'ailleurs que jamais une œuvre ou une idée féconde ne se perdent. Il ne faut croire ni aux génies ni aux chefs-d'œuvre ignorés. Il est en
DE G(a:tiie avec: eckeiîma.w
tendu que Gilbert est mort à l'hôpital, c'est une légende touchante, mais Gilbert est un génie fort ordinaire.
Il faut donc laisser les jeunes gens se tirer d'affaire tout seuls, comme ils peuvent. D'ailleurs, c'est une détermination particulièrement grave d'affronter la vie littéraire qui est la plus difficile de toutes. Nous ne devons pas permettre que la responsabilité en puisse jamais rejaillir sur nous. Gilbert, dont je parlais, aurait fait peutêtre un excellent soldat, un ciseleur habile, ou tout ce que vous voudrez. Il aurait été heureux, avec une femme, des enfants, une jolie maison dans le faubourg... Est-ce que Voltaire n'est pas le grand coupable des souffrances deVauve nargues ?
Je répondis à Gœthe que je n'étais pas également frappé de tous ses arguments, et qu'il me semblait s'être décidé dans ce cas, — ce qui ne lui est pas ordinaire, — avec la sensibilité plutôt qu'avec la raison.
— Je ne le pense pas, me répondit Gœthe, et je pourrais trouver à ma conduite des raisons beaucoup plus fortes et purement rationnelles, celles-là, purement abstraites. Tout d'abord, je suis d'avis qu'entre des générations littéraires différentes il ne doit y avoir, à aucun degré, ni relations d'amitié, ni échange de sympathie.
Remarquez que, lorsque Schlegel fait de Tieck un éloge absurde et proclame qu'il eût été capable d'écrire Iphigénie, je trouve cela très naturel. Et pourtant Schlegel se trompe. Quand Lemaître fait de Loti un homme de génie, quand De Mun et Vogué se déclarent réciproquement de grands penseurs, cela ne me choque en rien- Il est naturel que l'amitié que nous éprouvons pour riiomme modifie le jugement que nous devrions porter sur le livre. Mais ces partialités ne sont admissibles qu'entre gens du même âge et du même cercle; au contraire, entre des générations littéraires différentes, la franchise, la fermeté de la critique ne doivent jamais être altérées. Que France parle de ses amis et compagnons d'âge, de Nolhac, de Plessis, il peut s'abuser luimême tant qu'il voudra; mais qu'il parle... de Goncourt, par exemple, qui avait trente ans de plus que lui, qui est presque d'un autre siècle, il se doit d'être sincère et lucide.
Les rapports de deux générations littéraires doivent rester d ordre purement critique. Et, comme les sentiments personnels vicient toujours la sincérité de la critique, la solution est bien claire : il faut savoir rester inconnus les uns aux autres, ou indifférents. Sinon vous voyez bien ce qui arriverait. Les jeunes gens deviendraient incapables d'exprimer ce peu de nouveau, ce
DE GQLTIIE AVEC ECKERMANN
C|uelque chose d'inédit que toute génération doit apporter aA ec elle, et qu'elle ne peut faire comprendre et admettre que par Toffensive, par la lutte, quelquefois même par la violence injuste contre ses aînés. Supposez que Schiller, qui était une âme tendre et reconnaissante, eut été distingué et appuyé par Lessing, Schiller aurait eu une peine infinie à se dégager jamais des idées de Lessing, comme il l'a fait d'une manière si éclatante. Croyez-vous Brunetière capable, envers le jeune homme de vingt ans qui aurait envoyé à sa Revue un manuscrit avec des promesses sérieuses et de bons fragments, d'une protection qui ne fût pas envahissante. Les sympathies entre deux hommes d'âge et de situations inégales lèsent toujours la personnalité de l'un d'eux. Et, bien entendu, c'est le plus jeune, le plus modeste qui cédera, qui prendra l'habitude, avantageuse peut-être, mais stérile, d'obéir à l'influence de l'aîné.
Un écrivain, un penseur ne doit jamais avoir d'influence personnelle. Sinon il cesse d'être un penseur ou un artiste ; il est un apôtre.
— Mais, répondis-je, n'est-ce donc qu'une belle légende, ces chevaliers chanteurs dont Hoffmann parle dans ses contes, ou ces Maîtres de Nuremberg, de qui la poésie avait fait comme un ordre, comme une confrérie aimante et charitable? Je
crois, coiilinuai-je, qu'entre tous les cordonniers de Weimar il y a d'excellents sentiments d'entente et d'estime réciproque, et je serais fâché de penser qu'avant de se rendre un service, ils courent à l'église consulter le registre des naissances pour s assurer qu'ils sont bien de la même génération.
— Oui, me répondit Goethe, et vous avez raison d'exprimer un regret. Mais ce qui était possible au temps de Hans Sachs ne l'est plus aujourd'hui, parce que nous avons inventé, nous, 4a critique, la critique dogmatique, la critique scientifique, enfin la critique revêtue de toutes les épithètes qu il vous plaira. C'est la critique qui a entièrement gâté les mœurs littéraires. Mais aujourd'hui le mal est fait, la nécessité est accomplie.
Les sympathies, les amitiés seront rares désormais dans la vie des lettres. Et il ne subsistera de sympathie vraie, d'amitié sincère que dans l'intérieur de chaque génération. Dans l'intérieur d'une génération, on peut trouver le souvenir encore vivace de l'enfance, la reconnaissance partagée des années difficiles, et surtout l'ardeur commune d'idées fortes. Mais autrement, dans les relations littéraires, vous ne découvrirez que bassesse, égoïsme et vanité. Je connais quelques écrivains que le talent n'a pas empêchés de rester
bons, confiants, obligeants, qui sont honnêtement heureux de sentir les jeunes gens autour d'eux, qui saisissent avec ardeur les occasions de leur être utiles. Mais c'est un cas infiniment rare; et, du reste, Heredia lui-même, par exemple, ces jeunes gens qu'il aime, qu'il reçoit, qu1l appuie, je suis bien certain qu'il n'a pour leurs livres aucune estime. 11 ne les lit même pas. Littérairement il ne peut exister à nos yeux que deux catégories d'hommes: ceux qui ont du génie et ceux qui étaient au lycée avec nous. Mais, la plupart du temps, quand on observe des relations suivies entre un écrivain célèbre et un jeune homme, les sentiments sont beaucoup plus vils. Le jeune homme cherche à en retirer divers avantages matériels, et l'homme illustre voudrait s'assurer dans le monde des petites revues — qui sera un jour le monde académique — un délégué sérieux de sa gloire.
— Ne pourrait-on pas prétendre, lui dis-je, que les mœurs littéraires sont viciées par ce seul fait que la littérature est devenue personnelle. 11 n'y a plus d'objectivité dans aucune œuvre. Tout le travail de l'écrivain est devenu un effort d'observation intérieure, et de là résulte naturellement, avec la tension perpétuelle du Moi, comme une exaspération de la vanité.
— C'est une observation, die Gœthe, qui n'est
ni très nouvelle ni très juste. Le plus objectif de nos Romanciers, Flaubert, fut probablement le plus susceptible. La vérité est que l'art, qui devrait porter aux plus nobles sentiments, est devenu une école de haine et de jalousie...
Mais Goethe réfléchit sans doute que ces réflexions offraient quelque chose de décourageant pour moi, qui étais si jeune vraiment, et qui débutais dans les lettres, car il me prit la main et me dit presque tendrement :
— Vous ne serez pas malheureux ici, mon cher enfant. Ce qui est le moins supportable en ce monde, c'est de vivre avec des sots, et vous trouverez à Weimar une société choisie. Si vous réussissez, vous susciterez l'envie; mais qu'y faire? De tels sentiments ne sont fâcheux pour un esprit droit que tant qu'ils demeurent incertains. Ce qui est pénible, c'est de se demander si telle ou telle personne a bien pour nous une amitié sincère, comme elle en fait sans cesse profession, ou si, au fond de son cœur, elle ne nous porté pas de la jalousie et de la rancune. Une fois qu'on est fixé, tout cela n'a plus aucune importance, mais il faut le temps d'être fixé. C'est pour cette raison que j'ai toujours préféré les ennemis francs chez qui je sentais de la haine. Du moins il n'y a pas d'embarras, on est fixé tout de suite. Mais, encore une fois, qu'y pouvons-nous ? Les haines
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
el les jalousies sont souvent utiles et fécondes. Il est utile qu'il y -ai^ des amis infidèles, des rivaux envieux et des critiques mesquins. Peutêtre serait-il meilleur qu'il en fût autrement ; en tout cas, d'autres mœurs seraient plus douces, plus harmonieuses, et cela suffirait pour qu'on eût le droit de les désirer. Mais on ne sait jamais ce qui vaut le mieux à la fin du compte. Nous jugeons le plus souvent d'après une certaine notion d'harmonie et d'élégance; mais ce n'est pas un bon critérium ; car il faudrait que notre sentiment de l'harmonie ait pu se confondre entièrement avec l'harmonie de la nature; et la nature est une symphonie trop riche, trop multiple; nous ne suivons bien qu'un instrument à la fois. Résignons-nous donc, mon enfant, laissons les choses comme elles sont; ne nous heurtons pas à l'impossible; ne souhaitons que ce qui est. Car, autrement, je ne vois pas trop ce que nous pourrions souhaiter de raisonnable, sinon peut-être que le printemps fût éternel...
i4 juillet 1897.
Gœtlie a écrit à son libraire de Paris. Il veut recevoir plus exactement à Tavenir les discours que prononcent, aux séances de réception de l'Académie française, le Récipiendaire elle Directeur,
— C/est une lecture aussi fatigante que profitable, m'a-t-ildit. La plupart du temps, ces discours sont vides, lourds, prétentieux : on n'y trouve que des ironies émoussées et de méchantes plaisanteries. Et cependant je les lis toujours avec fruit. Savez-vous pourquoi ? Parce que j^aime à contrôler et à confronter les opinions que professentleslittérateurs sur eux-mêmes, surleurs amis, sur leurs aînés. C'est un moyen plus sûr d'entrer en eux-mêmes que de lire les interviews des journaux sur leurs gilets et leurs cuisinières. J'aime aussi à voir comment un homme se comporte dans une circonstance de sa vie que les mœurs et les traditions lui font considérer comme solennelle. Depuis quand, par exemple, pouvonsnous juger Loti avec certitude? Depuis son discours de réception à l'Académie. 11 est certain maintenant que Loti n'est qu'un pauvre malade, un véritable fou de vanité.
Mais ce qui constitue l'intérêt principal de ces lectures, c'est qu'elles nous permettent de saisir
clairement la hiérarchie et le classement provisoire d'une littérature. Prenez la série des élections académiques, joignez-y les commentaires des journaux avant et après chaque scrutin, avant et après chaque réception, vous aurez une idée nette de ce que les Français pensent de leur propre littérature ; vous verrez quels écrivains ils mettent au premier rang, comment ils répartissent les individus, les groupes et les écoles. Or, c'est un travail pour lequel nous sommes beaucoup mieux placés qu'eux-mêmes ; car nous sommes isolés des manœuvres, des préjugés, des intrigues partiales, et le calme, Féloignement, le désintéressement nous assurent une parfaite indépendance de pensée. C'est nous ici, et non pas ces gens-là dans leur fauteuil ou à leur table, qui représentons le jugement de l'avenir, de même qu'il ne faudrait pas demander aux professionnels de Berlin, mais à un bon critique anglais, par exemple, de dresser le tableau équitable de notre littérature contemporaine. Eh bien ! il n'y a rien de plus utile, de plus instructif que de comparer les jugements français aux nôtres, de placer ce classement provisoire des confrères intéressés à côté de notre opinion à nous, qui préparons exactement celle de la postérité. Faites ce double travail ; dressez notre liste et confrontez-la avec la leur; et rien ne pourra vous faire mieux sentir
réternelle illusion des générations sur ellesmêmes.
Gœtlie se leva, alla chercher dans un rayon de la bibliothèque FAlmanach de Gotha, et l'ouvrit à la page où sont énumérés les membres de l'Académie. J'en connaissais un très petit nombre, et je constatai que, sur quelques-uns d'entre eux, Gœthe lui-même, qui se tient soigneusement au courant des lettres françaises, ne put me fournir que des renseignements approximatifs. Gœthe, qui était d'excellente humeur, fit à leur sujet des jeux de mots et des plaisanteries.
— On m'a conté, dit-il, qu'ilm'y avait pas en France de corps plus bafoué que l'Académie. Certaines plaisanteries sont devenues anciennes et classiques. On en fait des couplets aux revues de fin d'année. Mais je suis convaincu que son infiuence est restée considérable, et les brocards même dont on la couvre en sont la preuve. Les Français, comme vous savez, ne raillent que ce qu'ils craignent ou ce qu'ils envient. Tout le monde rit en parlant de l'Académie, comme de la Chambre par exemple, et tout le monde désire en faire partie. Songez, pourtant, comme on l'a rappelé tant de fois, qu'aucun des hommes d'où dérive littérairement la génération présente, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Balzac, Michelet, ne compta parmi les académiciens, qu'au-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
jourd'liui encore vous n'en avez pas trouvé dix dont les noms vous fussent, je ne dirai pas familiers, mais connus. Mais les institutions qui reposent sur la vanité humaine tirent de cela seul un caractère d'éternité. 11 faut bien aussi que les âmes médiocres et intéressées puisseat trouver dans la vie des buts dignes d'elles. Quand on est incapable de songer au beau et au bien, de vivre pour le perfectionnement de la nature, il faut bien trouver des fins extérieures vers lesquelles tendra notre activité. Pour la plupart des gens de lettres, l'Académie n'est pas autre chose. Elle leur représente le grade supérieur, le dernier degré de la hiérarchie, quelque chose comme leur bâton de maréchal. Lejeuroù il fut élu, Claretie s'est dit sans aucun doute : Je n'ai plus rien à souhaiter en ce monde ; Dimittis serviim tuiim, Domine. Il n'y a pas de mal à cela. C'est une ambition qui les occupe et qui assure une unité à quelques années de leur vie ; ambition méprisable, unité fausse, mais Dieu n'a pas accordé à tous les hommes de vivre noblement.
J'ai profité de cette circonstance pour demander à Gœthe ce qu'il fallait penser de Claretie.
Gœthe sourit :
— Ce qu'on dira de plus équitable à son sujet, dit-il, c'est qu'il a beaucoup vu, beaucoup appris, et retenu quelque chose. Il a traversé plusieurs
époques et beaucoup de mondes, et, durant trente ans de ce vagabondage pratique et littéraire, il n'a jamais perdu sa journée. La meilleure de ses qualités doit être une mémoire heureuse. Je ne vois guère de milieu mondain et social qui, après une fréquentation un peu accélérée, ne lui ait fourni la matière d'un roman. Et le résidu de cette vie mouvementée lui laisse encore, après vingt volumes, le plus riche répertoire de souvenirs, d'anecdotes, de cancans et de réflexions philosophiques, dont puisse disposer un chroniqueur parisien.
Il est estimable comme un consciencieux et curieux journaliste. Son esprit et sa fantaisie sont d'une laborieuse application. Il conte, raconte et raisonne^ chaque semaine, chaque jour; et l'agrément chez lui, comme chez d'autres le talent, n'est qu'une longue patience.
Nul n'aura plus honnêtement gagné sa vie, sinon sa réputation. Ce n'est pas une carrière méprisable.
Au surplus, son nom restera dans la mémoire des hommes. Il est cité dans une des préfaces de Michelet.
21 juillet 1897.
— Les plus beaux romans, dit Gœthe, sont ceux qui projettent brusquement un jour nouveau sur les sentiments les plus communs, sur les situations les plus triviales. Aussi ce ne sont pas les philosophes qui les écriront. Sainte-Beuve, dans une page de Volupté, fait sentir parfaitement cette vérité, dont je dois bien avouer qu^elle décourage : « Les hommes les plus ignorants, quand ils s^abattent sur les pures idées, y font des percées profondes; ils se prennent et se heurtent à des angles singuliers et ne les lâchent plus. » Un angle singulier sur la vie commune ! Voilà ce que les esthètes et les sages ne nous offriront jamais.
i^"" août 1897.
Gœthe a remarqué dans une biographie de Mozart une brève anecdote qu'il nous conte. Le petit Wolfgang avait alors dix ans. Mais il était déjà fort célèbre et beaucoup de curieux venaient
entendre ses concerts. Il ne commençait à jouer qu'après avoir demandé à la ronde : M'aimez vous ? Un beau jour, on Finvita à jouer devant la Cour. Il posa la même question aux archiduchesses.
— Nous avons tous passé, dit Gœthe, par cet état de sensibilité, et, pour quelques âmes plus tendres, il est durabl-e. Quand j'étais adolescent, l'envie m'est venue bien souvent de demander aussi : M'aimez- vous ? à tous ceux dont je sentais la vie pénétrer quelque peu la mienne. Et la même phrase charmante et naïve, je l'aurais adressée, aussi volontiers, à ceux en qui je devais voir des indifférents, dont je sentais les relations avec moi fortuites et passagères. Je désirais alors la sympathie des hommes même dont je n'eusse pas recherché l'estime. Cette coquetterie sentimentale est ordinaire aux très jeunes gens.
Gœthe nous, rappelle alors quelques historiettes de Francfort. Il était très gai et d'humeur rieuse. En ce temps là, dit-il, j'étais si friand de sympathie et d'affection que j'éprouvais, quand du moins la souffrance physique ne m'en était pas trop lourde à supporter, une grande volupté à être malade. Je trouvais charmant de voir sans cesse autour de mon lit tant de gens qui faisaient mine de m'aimer, qui n'avaient jamais assez de mots consolants, de
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
sourires, de prévenances câlines. Je respirais autour de moi comme une atmosphère plus chaude, faite de baisers, de sourires amis, de soins délicats, du sentiment de toutes les affections resserrées. Mais j'avais aussi mes mauvais jours. Ce besoin, cet amour d'être aimé, qui étaient la source de réelles voluptés, m'apportaient aussi des douleurs aiguës... Quand il arrive, un hiver, de ne pas quitter d'une semaine la chambre chaude, ce n'est pas seulement aux premières sorties que le froid saisit ; dès qu'on s'écarte un instant de là cheminée, on sent comme des frissons frileux.
De pareils souvenirs ne sont pour moi que des vestiges de mon enfance. Mais . Schiller, par exemple, est resté tel toute sa vie. Le plus léger relâchement d'amitié chez ceux qui l'aimaient, l'indifférence même des inconnus l'affligeaient cruellement. Et, naturellement, les esprits inquiets et imaginatifs comme le sien ajoutent en cela à la réalité. Ils s'entendent fort bien à travestir le moindre mot,, à pervertir le moindre geste pour s'en faire un élément de rêve et de souffrance. Ce penchant finit par envelopper la vie d'une sorte d'amertume continue.
Puis Gœthe s'est reporté de nouveau vers les aventures de sa jeunesse. De toutes mes amies, nous dit-il, Lili est celle qui m'a fait le plus souf-
frir. Je me rappelle de tristes retours de prome- ^ nade, en quittant sa maison, Tété, à travers celle buée chaude qui se levait sur les rues vers le soir. Je prolongeais mes tristes rêveries en marchant, la tète baissée et les yeux fermés à la nuit qui descendait. Je me disais : Je suis seul au monde. Assurément il n'était pas sage de m'abîmer dans ce désespoir poétique pour une phrase inattentive ou un adieu indifïérent. Une femme a le droit d'avoir aussi ses heures de trouble et d'inquiétude ; même quand son ami est assis près d'elle, elle peut se montrer parfois de mauvaise humeur. Mais on ne doit pas trop rougir de ces sentiments puérils quand on en a tiré du moins de beaux poèmes.
4 août 1897.
Dîné chez Gœthe avec son lils et sa belle-fdle. J'ai demandé à Gœthe la permission de quitter Weimar pour quelques jours.
— Et où irez-vous ? me demanda-t-il.
— A Baden-Baden.
— Vous avez des affaires, des amis ?
Après quelque hésitation, j'avouai que je me
sentais une grande envie de suivre les courses de chevaux qui doivent s'y donner. Le jeune Goethe et sa femme se regardèrent avec stupéfaction et finirent par éclater de rire tous les deux.
— Voyons, dit Goethe, en les faisant taire de la main, vous -devriez en tout cas savoir gré à Eckermann de sa franchise. Car il pouvait bien prévoir que nous serions tous surpris d'une telle déclaration de sa part. Mais quant à moi, son goût ne me choque en aucune manière. Je ne puis oublier que, pour toutesles sociétés antiques, l'idée du sport s'est confondue avec l'idée même delà beauté. Imaginez la plèbe de Byzance; il n'y avait plus rien d'élevé en elle que l'admiration pour la nudité des beaux corps, pour l'agilité des lutteurs, pour l'adresse du meilleur cocher.
— Pensez-vous, demanda Ottilie, qu'il en soit ainsi des boutiquiers ou des domestiques que l'on voit, en tapissières, gagner la pelouse de Longchamp ? Croyez-vous vraiment que le pari mutuel ait donné de la noblesse au petit peuple de Paris ?
— La question est bien simple pour moi, ajouta le jeune Goethe. Le goût du sport est né en France et en Angleterre dans une époque de mercantilisme. On n'a pas songé à lui donner de la noblesse, mais à lui faire donner du revenu. Quant au peuple, il aime le jeu. Il a fréquenté
les courses dès qu'on eut fermé les maisons de roulette du Strand et du Palais-Royal. Le Turf est devenu pour lui un tapis vert, avec des cartes biseautées. Mais en Italie par exemple, où les souvenirs antiques que vous invoquiez devraient avoir laissé plus de trace, le peuple ne va pas aux courses parce qu'il a la loterie. Je ne discerne en tout cela que médiocrité.
— Cependant, dit Gœthe, le sport est une passion, une passion qui a son histoire, ses crimes, probablement ses liéroïsmes inconnus. Il est impossible qu'une passion ne se rattache pas à l'un des instincts profonds de la vie...
— Précisément, interrompit le jeune Gœthe, à ' l'instinct du jeu.
— Mais, dit Ottilie, qui pourrait mieux nous éclairer là-dessus qu'Eckermann? Il est sportsman, philosophe et jurisconsulte. Il va nous rendre un compte exact des sentiments honorables qui peuvent entrer dans l'amour du sport. '
Le ton moqueur d'Ottilie m'avait embarrassé tout d'abord, mais soudain il me piqua au jeu :
— Connaissez-vous, lui demandai-je, les chapitres que consacre à la musique le philosophe Arthur Schopenhauer ?
— Non.
— Eh bien ! dis-je, vous avez tort. Vous devriez les connaître.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
— Il est possible, mais je ne saisis pas le rapport...
— ^'ous allez précisément le saisir.
— Très bien, très bien, dit Gœthe en riant et en battant des mains. Voilà comment il faut se défendre contre les femmes.
— Le philosophe, dis-je, voit dans la musique le plus complet, le plus parfait de tous les arts, parce qu'elle exprime le plus parfaitement les aspects divers et le sens unique de la vie. Je tenterais volontiers pour le sport, et plus spécialement pour le sport hippique, une démonstration analogue. N'y trouvons-nous point les plus soudaines élévations et les plus tragiques décadences ? Ces générations de chevaux qui se remplacent, se recouvrent pour ainsi dire, font sentir Findéfini de la vie, prolongent vers les plus lointains horizons nos perspectives, expriment avec la plus belle clarté comment l'univers se renouvelle et se transforme en demeurant toujours semblable à soi. Quel merveilleux symbole métaphysique ! Introduise/ lidée d'un perfectionnement, d une adaptation plus exacte où toute cette activité tendrait, vous aurez Fillustration la plus juste dont la philosophie de Darwin et de Haeckel puisse s'enrichir. Je puis isoler une génération : c'est un chapitre de Thistoire. La vie d'un crack est souvent une belle biographie.
Et, comme tous ces événements se déroulent dans dé telles conditions que les probabilités semblent claires, les hasards plus rares en sont plus tragiques. La régularité habituelle de la lutte prête une beauté plus émouvante aux grandes infortunes, aux pitoyables chutes, aux triomphes imprévus.
J'ajouterai que, dans la vie, la lutte se disperse et s'éparpille entre des millions d'êtres dont la plupart sont médiocres et grossiers. Aux courses, nous nous trouvons dès l'abord en présence d'une sélection. C'est la lutte pour la vie idéalisée. De plus, elle n'est pas gâtée par l'idée de la souffrance que notre succès peut infliger à des rivaux, par la crainte des risques personnels où l'émulation nous entraîne. Toute pitié, tout scrupule disparaissent. Nous ne courons que le risque de nos préférences. Considérez aussi qu'entre les moments successifs de la lutte ne s'insèrent pas Tennui et la banalité d'événements intermédiaires. Il ne faut pas subir, pour arriver à quelques instants d'excitation, ces lourds tampons de médiocrité, des années de vie plate et usée. Il n'y a plus que la lutte; nous ne voyons plus que la lutte. Et nous la voyons devant nous, directement, sans obstacles, sans arrêts. Le but nous est toujours désigné, nous pouvons tous en prendre conscience; il est concret et matériel. La supériorité safiîrme toujours nettement, par des mouve-
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
ments visibles et indiscutables. N'est-ce pas le graphique le plus saisissant qui soit de la valeur relative des hommes, de cette lutte qu'est Texistence? Ce n'est même plus la lutte pour la vie. C'est proprement la vie pour la lutte, life for struggle.
J'avais débité ce petit discours avec une ardeur tout à fait sérieuse, mais il était manifeste qu'Ottilie ne savait sur quel ton le prendre. Elle gardait une moue rêveuse et embarrassée dont Goethe s'amusait beaucoup.
— Enfin, dit-il, je crois qu'il serait un peu naïf de lui répondre. Mais vous étonnerez-vous, Ottilie, qu'à un spectacle ainsi conçu puissent s'exalter des âmes froides de philosophes? Savezvous, j'ai maintenant presque envie de vous emmener à Baden-Baden avec Eckermann.
17 août 1897.
— Autobiographie ! dit Goethe, en parlant d'un roman récent. Encore une autobiographie î El l'auteur n'a pas vingt-cinq ans... Ne sait-elle plus ce qu'est V imagination, cette jeunesse ?
D'ailleurs ce jeune homme a du talent. 11 réus-
sira, parce qu'il est sincère; il recueillera des émotions précieuses, parce qu'il n'a pas peur de souffrir. Mais je sais trop comment sont faits de pareils livres. ^e sais tout ce qu ils contiennent, non pas seulement de notre vie, qui est à nous, mais de la vie des autres, et avec quel cynisme d'exactitude délatrice peut se promener notre imagination dans nos souvenirs. De pareils livres n'ont qu'une excuse, c'est d'exprimer l'effort sincère d'une âme mal satisfaite, vers la vie et vers le bonheur. La gravité cachée, l'attente loyale de l'avenir, seules pallient ce qu'ils recèlent de cruauté inconsciente, d'oubli et parfois de lâcheté. Mais, voici de grands mots, peut-être déplacés, sans doute inutiles.
19 août 1897.
Quand nous avons tiré au clair chacune de nos émotions, de nos pensées, dit Goethe, il est sage de laisser s'élever à son gré, de ces idées une fois équarries, la liberté des systèmes. Une sorte d'inspiration poétique achève presque toujours nos raisonnements au delà de nos prémisses. Respectons les conclusions qu'elle fit naître en nous-
mêmes, pour qu'elle puisse, en chaque auti»e, aj:^ir librement. Ne craignons point de nous contredire ; ou plutôt, ajoute Gœtlie avec un air de finesse, ne craignons point l'apparence des contradictions.
Ce fut la manière d'un Platon; ce fut celle d'un Pascal. D'où l'embarras plaisant des critiques quand il s'agit de ramener leurs méditations mobiles à l'unité d'un système. Les philosophes modernes ont poursuivi d'autres fins, plus présomptueuses, et je crois qu'ils ont eu tort; car il y a bien à parier qu'une logique trop achevée est purement abstraite, vide de réalité, et par conséquent vide d'art. L'art n'étant que l'observation^ la pénétration ou l'interprétation des formes quelconques de la vie, où règne l'abstraction pure l'art est absent. C'est pour cette raison qu'un Pascal, qu'un Platon furent, en même temps que de grands penseurs, de grands artistes, ce qu'on ne pourrait dire d'aucun philosophe de ce siècle qui en compta de si profonds. 11 n'y a point de beauté d'art possible pour qui sacrifie la vérité à l'unité, pour qui supprime tranquillement, sans les voir, ou en détournant des yeux abstraits, les belles objections, les riches contradictions de- la vie.
Les philosophes anciens ont pu librement user du mythe et de l'allégorie. Car la poésie et la lé-
gende, qui sont des formes de la vérité, ne nous présentent, elles aussi, la vérité que fortuite et interrompue. Les moyens poétiques d'expression s'accordaient donc avec cette conception de la métaphysique qui était à la fois plus modeste et plus élevée que la nôtre. Pour nous la vérité est devenue comme une construction d'architecture.
Cependant, ajoute Gœthe, quand on voulut aligner les ifs de Versailles en cylindres et en berceaux, il fallut trancher beaucoup de branches. Et la pensée, pas plus que les arbres, ne pousse naturellement en figures géométriques.
23 août 1897.
Dîné chez Gœthe avec Soret. Gœthe se moque des éditeurs de la correspondance de Victor Hugo qui ont cru devoir conserver jusqu'aux moindres billets de ce grand homme. Quel besoin, dit-il, de publier des lettres de famille, écrites péniblement, par obéissance, et dont certaines sembleront même ridicules? N'est-il pas gênant de penser que Hugo, même à dix-huit ans, a pu écrire cette phrase : « Rappelle-moi au souvenir de mes cousines que je n'ai jamais vues, mais pour les-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
quelles j'éprouve un attachement fraternel... » ou celle-ci : « C'est un étrange effet du malheur que nous soyons appelés à consoler de la perle d'une parente que nous n'avons pas connue, une famille que nous n'avons jamais vue. » Cette dernière formule est môme de l'Alphonse Allais tout pur.
Et les lettres à Victor Pavie, quelle pénible comédie ! Vous vous rappelez l'histoire : Hugo reçoit un journal d'Angers, où il était prarlé des Odes et Ballades, L'article est signé de deux simples initiales. Hugo répond aussitôt par le remerciement emphatique que vous pouvez imaginer : Ce n'est pas parce que vous me louez que je vous remercie... Ce dont je suis reconnaissant dans votre article, c'est du talent qui s'y trouve... Le petit journaliste d'Angers, qui n'attendait sans doute que cette occasion, lève aussitôt lanonyme ; il écrit à Hugo, et Hugo répond quinze jours après dans le même style : Votre lettre, Monsieur, m'a tenu ce que m'avait promis votre article; j'y ai trouvé le cœur d'un ami et l'âme d'un poète, les deux choses que j'aime le plus au monde. . . Le chêne est en vous, laissez-le croître. Victor Pavie avait alors, je crois, dix-huit ans ; l'amitié si vite ébauchée, si vite affirmée, vit et grandit. La correspondance devient fréquente non seulement avec Victor Pavie, mais avec son
père, avec son ami David d'Angers. Un an plus tard, il est mon cher ami, mon poète, mon frère, sans que Hugo et lui se fussent jamais vus.
— C'est ainsi, dit Soret, que naît et fleurit l'amitié des gens de lettres.
— Halte-là, répond Goethe. Il ne faut pas affirmer si vite. Mais, en admettant que l'amitié de Pavie et de Hugo soit devenue, comme je le crois, une chose précieuse, n'était-ce pas une raison de plus pour en cacher le pitoyable commencement ?
— Ce qui est piquant, dis-je, c'est que dans cette correspondance le bon et paternel Nodier apparaît comme un critique malveillant, comme un ami peu sûr. Et il fallait bien des lettres, bien des démarches, pour un article aux Débats ou au Constitutionnel.
Soret demande à Gœthe si les lettres de Sainte- Beuve, que les journaux ont tant prônées, qui ont fait la matière de polémiques si nourries, justifient la curiosité publique qui s'est portée sur elles du premier coup. Y trouve-t on, dit-il, l'explication du mystère ? Qu'en est-il vraiment de ce roman fameux ?
— Les beaux récits qu'on nous a faits, répond Gœthe, je veux croire que les critiques avisés les avaient puisés à d'autres sources. Pour moi, j'ai cherché entre les lignes aussi soigneusement que
DE GCETHE AVEC ECKERMANN
jy puis voir, et je n'ai recueilli que de faibles conjectures où le fond du roman n'apparaît point. Sainte-Beuve est successivement monsieur, cher ami, tout comme Victor Pavie. L'origine de Tintimité, ici encore, est toute littéraire : des vers communiqués par Sainte-Beuve, de grands éloges de Hugo, etc. , etc. Sainte-Beuve devient Tami de la maison, Fintime, Finséparable. Soudain, grande crise de tristesse chez Sainte-Beuve; Hugo s'afflige et le console. On apprend alors que la tristesse de Sainte-Beuve n'était qu'un amour profond pour M™^ Hugo, et je crois que l'aveu en fut dit à Hugo ou à sa femme vers novembre ou décembre 1830. Mais ici le livre s'arrête. Ce qu'ont fait et pensé Hugo, sa femme et Sainte- Beuve, cela je n'en puis rien dire. On ne saurait avancer que M°^® Hugo ait aimé Sainte-Beuve, et on n'oserait pas le nier. Entre quelques détails passionnés, le fond du roman échappe.
En revanche, dit Goethe, ce qui est certain, c'est que l'aventure transforma la vie de Sainte-Beuve, tandis qu'elle séparait à tout jamais le ménage Hugo : Hugo sortit de l'épreuve ayant appris ceci de nouveau, que l'amour d'Adèle Foucher n'était pas la condition nécessaire de sa vie, — et par là -Vinrent les amours étrangers. Ce sont des effets que nous percevons, et qui, sans révéler clairementles causes, en font juger du moinsl'întensité.
— Tant pis, dit Soret criin air déçu. J'aurais voulu tout savoir. Au reste je n'aime pas qu'on raconte les histoires à moitié quand il serait si facile de les taire. Ne pensez-vous pas que IMeurice a dû excepter de sa publication les lettres capitales, celles où nous aurions vu apparaître la précision indéniable des faits ?
— C'est là, dit Goethe, une hypothèse fort plausible assurément. Mais croyez-moi, Soret, il ne faut pas regretter notre ignorance. 11 nous reste au moins un canevas assez souple pour que les imaginations y puissent broder, et Ton nous prouve chaque jour que les plus belles histoires ne gagnent pas à être trop bien connues. N'oublions pas que ce fut une amitié de gens de lettres, et peut-être, comme Bourget Fa dit de Musset et de Sand, ce lyrique et ce critique se heurtèrent-ils plus vivement par des discordances professionnelles, que par le choc des passions hostiles. Amitié née dans les livres et enterrée sous des articles ! Ce n'est pas une trahison de l'ami, mais une hypocrisie du critique qui fait dire à Hugo l'adieu définitif.
La conversation s'égara sur ce sujèt. Vers la fin de la soirée, je demandai à Gœthe ce que valait selon lui, littérairement, ce début de la publication de Meurice.
— Je n'en sais rien, répondit Gœthe. On n'en
DE GOETHE AVEC ECKERMANiN
peut rien dire encore. Attendons. Dans ce volume, le ton est gêné, contraint, digne sans vraie grandeur ou familier sans aisance. Hors les dernières lettres à Sainte-Beuve et la série entière des billets, enfantins ou graves, adressés au seul être que Hugo ait aimé passionnément, à sa fille Léopoldine, rien n'a de réelle valeur. Mais il faut espérer davantage de Tavenir. Pourquoi ? Parce qu'en 1860 Hugo était plus grand qu en 1830, et ses lettres devaient être plus belles comme ses vers sont plus beaux. Mesurez l ecart du génie entre les Orientales et le deuxième volume des Contemplations, En somme, l'œuvre de Hugo se divise en deux parts, dont la première est belle dans la mesure où elle fait pressentir la seconde. Attendons le génie dramatique de l'exil, la sérénité sublime de la vieillesse. Hugo n'était pas fait pour parler aux hommes de plainpied et comme à des égaux. Le respect chez lui est affecté, l'égalité contrainte. Si les meilleures lettres du recueil sont les lettres à Didine, c'est parce qu'on gronde les enfants, qu'on les conseille, et que c'est une supériorité : on peut s'exprimer de plus haut sans ridicule. Mais nous en viendrons au temps où l'éloignement et la gloire permettront à Hugo de parler aux autres hommes comme à ses enfants.
25 août 1897.
— Certains philosophes, dit Gœthe, nous conseillent amicalement de vivre dans le moment présent, de nous en tenir à la sensation actuelle. Mais qu'est-ce que le moment présent? Est-ce celui où vous m'entendez, celui où je parle, celui où je pense ? Et quelle chaîne infinie de nerfs parcourus et de souvenirs réveillés avait suivie déjà ma pensée avant que j'en prisse conscience ? Mais cette pensée même, maintenant énoncée, je n'en conçois pas encore le sens ni la valeur. Elle n'a pour moi que l'importance d'un mouvement involontaire, presque inconscient. Seule une réflexion ultérieure me permettra de juger sa répercussion en moi, sa valeur pour moi, et de la situer enfin dans ma vie. Un enfant qui, d'un brusque revers de coude, a jeté bas un plateau de cristal, ne comprend le sens de son geste qu'en voyant les débris joncher la terre.
„ Gœthe ajoute que les hommes ne vivent nullement dans le présent, mais, suivant leur tempérament propre, soit dans le passé, soit dans l'avenir. Personne, dit-il, ne vit de ses émotions: les uns vivent de leurs souvenirs, les autres de leurs désirs. Les deux sentiments où se ramène
communément la vie des hommes sont le regret et l'espérance.
Notre conversation s'est prolongée sur ce sujet, et Gœthe m'a cité cette phrase d'un livre qui lui est cher, le Journal dun poèle^ d'Alfred de Vigny : 11 faut surtout anéantir l'espérance dans le cœur de l'homme. »
— Vigny, dit Gœthe, a pris le mot espérance dans un sens trop particulier, et c'est pourquoi sa formule peut sembler trop générale. L'espérance peut désigner une prévision de l'avenir confiante assurément, optimiste si vous voulez, mais cependant claire, réfléchie et parfaitement licite. En revanche, il a raison de proscrire cet éternel entêtement dans le désir impossible qui est, chez tant d'hommes, la seule forme de la volonté. L'homme doit conserver la clairvoyance de ce que vaut sa force, et non s'acharner après Firréalisable. Le mythe des Titans qui voulurent escalader les cieux n'est qu'un mythe poétique, et leur position n'est touchante que célébrée en beaux vers. Il faut condamner aussi l'espérance en tant qu'elle est le recours dans l'inconnu, dans ce qu'on ne peut ni calculer, ni prévoir. Mais de pareils instincts ont la vie dure. Ni Vigny ni moi n'empêcherons les hommes de compter sur une puissance bienveillante et inconnue pour modifier à leur profit le cours des choses. Etcepen-
dant, songez-y : si l espérance n'est plus que la croyance au hasard et à la chance, Tattente d un avenir qui échappe à la stricte détermination du présent, alors un tel sentiment s'inscrit contre toute règle, contre toute loi, contre toute continuité naturelle, et je dirais volontiers, avec TOronte de Molière, qu'il n'est rien de si désespérant que l'espérance.
27 août 1897.
— Dans quelque vingt-cinq ans, dit Gœthe, le groupe de la Revue Blanche ou du Mercure sera le monde académique; et les jeunes gens de ce temps là attaqueront les gloires surfaites et les nullités parvenues, comme cela se passe aujourd'hui. Pourtant je crois sincèrement que les jeunes générations valent mieux, moralement, que leurs aînées. Elles n'ont pas cette vanité théâtrale et absorbante d'un Daudet ou d'un Concourt ; les jeunes gens sépareront de moins en moins les hommes des œuvres et l'art de la vie, et c'est vers quoi doit tendre, à mon avis, l elïort littéraire. Ils seront incapables de souffrance ou de rancune parce qu'on n'aura pas cru
à leur génie. Ils auront une idée de l'art moins exclusive, moins stérile, et cela les rendra plus intelligents et meilleurs.
Il est possible d'ailleurs que toutes ces espérances soient démenties. Rien n'est plus trompeur que les jeunesses littéraires. J'ai connu Coppée gamin; il promettait. Et puis, il faut compter aussi avec les tares originelles de la race. La légèreté, la vanité françaises sont des vices incurables. Ces enfants modestes et appliqués se laisseront peut-être tourner la tête au premier succès. Peut-être un jour seront-ils aussi méprisables que ceux qu'ils méprisent aujourd'hui. Je vous le disais tout à l'heure, ils seront tous de l'Académie dans vingt-cinq ans.
8 septembre 1897.
Gœthe a dit ce soir, au cours d'une conversation sur Renan :
— Il est rare, quand on créeunétatd'esprit,que, par surcroît, on laisse une œuvre. Dans une littérature, les noms les plus fameux correspondent aux œuvres les moins lues. Rousseau, Chateaubriand,A'oltaire même, en sont des exemplesécla-
tants. Ils ont trop profondément marqué sur leur siècle. Cela suffît; on ne les lit pas. Le nom pour eux s'est substitué à l'œuvre. J'augure pour Renan un sort analogue.
Gœtlie et Soret ont discuté longuement sur sa philosophie générale. A ses yeux, dit Gœthe, la religion positive de Thumanité devait être désormais la religion de la science. Il chercha donc à concilier le déterminisme scientifique, tel qu'il avait été formulé par Claude Bernard, et le sentiment du divin dans la nature. Il y parvint en apparence, par le secours d'une idée qui lui est tout à fait personnelle : l'optimisme scientifique, la foi dans la simplicité de la Nature, dans la perfection future de la science. C'est là une notion que Claude Bernard lui-même n'aurait sans doute accueillie qu'avec beaucoup de réserves, mais qu'aucun savant n'admettrait plus aujourd'hui.
Peu à peu la conversation tomba sur les idées politiques de Renan. Il eut un moment de révolte, dit Gœthe, après la Vie de Jésus, quand la coalition cléricale fit suspendre son cours du Collège de France. A ce moment il songea à se présenter au Corps Législatif. D'ailleurs nous lui avions toujours connu des velléités politiques. Deux ans plus tard, il n'était déjà plus un vrai libéral. S'il avait été élu à la Chambre, je le vois assez
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
ministre de l'Instruction publique dans le cal)inet Émile Ollivier. Mais, après 1871, on sentit dans ses préférences politiques une transformation complète. La correspondance avec Berthelot, qui a été publiée récemment, est fort instructive à ce sujet. Les hommes de la génération de Renan furent épouvantés par la Commune jusqu'à l'abandon de leurs plus chères idées. Taine en est assurément un autre exemple. 11 faut juger comme F œuvre de deux hommes différents, de deux vies différentes, ce que Taine et Renan ont écrit avant ou après le printemps de 1871. De ce jour, l'affolement fit perdre à Renan toute perspicacité politique. C'est un don qu'il avait toujours eu médiocre, car cette intelligence si haute et si séduisante manquait, en cet objet, d'application et de suite. ^lais, à compter de 1871, l'abondance des jugements faux ou partiaux, des vues puériles et des prophéties démenties est si gênante qu'il me coûte d y insister.
7 octobre 1897.
Gœthe qui m'avait demandé de lui relire le Voyage en Espagne de Théophile Gautier m'in-
terrompt bientôt avec brusquerie. Il ne peut pas, me dit-il, supporter ce livre qu'il croyait avoir vivement goûté autrefois. Il ajoute : C'est ma dernière expérience. Décidément, je ne tolère plus les descriptions elles paysages. Qu'ils soient de Jean-Jacques Rousseau ou de Chateaubriand, de Walter Scott, de George Sand ou de Balzac, ce m'est tout un. La lecture d'une description ne me représente qu'une suite de mots, dont je puis apprécier la sonorité ou l'abondance, mais sans lien nécessaire, et vides de toute réalité. D'ailleurs jusqu'à la fin du siècle dernier ce genre d'intermèdes était sévèrement banni de la littérature ; il ne doit sa popularité qu'aux élèves de Hugo, toujours empressés à prendre le contrepied des classiques.
Jeleur concède, àcesnovateursimprudents, que r arrêt, l'émotion devant les spectacles de la nature sont les éléments premiers de toute poésie et de tout art. J'accorde aussi que l'homme étant inséparable de son milieu habituel, toute vérité psychologique implique une vérité <( de tableau », — en prenant ce dernier mot dans le sens que lui donnait Diderot. Mais précisément, pour évoquer les beautés de la nature ou la vérité matérielle des tableaux humains, la description est un procédé condamnable et faux, imprudemment tiré d'une mauvaise imitation des arts plastiques.
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
La manière descriptive repose sur ce postulat foucièremeiit inexact : qu'en relatant, détail par détail et trait par trait, ce que nous avons vu et ressenti, nous le ferons voir et ressentir au lecteur. Par exemple, je suis allé hier au château de la Grande-Duchesse, et je suis revenu à pied par les bois. Vers le coucher du soleil, me sentant un peu las, je me suis assis dans une clairière. J'étais seul; la forêt était silencieuse; le charme du soir m a saisi. J'aurais pu décomposer les éléments de cette émotion unique et pleine : les tons de la bruyère, les chants d'oiseaux, les mouvements légers des branches, la distribution des ombres et de la lumière...
— Eh bien, dis-je, voilà une description.
— Taisez-vous, dit Goethe, qui me tira l'oreille en riant, taisez-vous, et suivez mon raisonnement. J'aurais pu, dis-je, retrouver ces éléments, et, sitôt rentré chez moi, jeter sur le papier une foule de détails pittoresques. C'eût été, comme vous disiez, une description. Mais elle n'avait de valeur que pour moi, qui me rappelais les lieux et les circonstances, qui pouvais évoquer dans son intégrité mon émotion passée, et, par suite, restituer à chaque détail sa place exacte et sa valeur. Pour tout autre, c'était un amas de mots inutiles. Toutes ces observations isolées, du spectacle et de rémotion générale qui les unissait.
ue faisaient pas plus mon paysage que deux ballons d'oxygène et d'hydrogène placés côte à côte ne sont de Teau.
— Mais, dis-je, c'est pourtant ce qu'eût fait un peintre. Il aurait retracé l'un après l'autre chaque forme, chaque ton, chaque lumière. Et toutes ces ressemblances réunies auraient exprimé le paysage qui vous émut.
— Voilà bien l'erreur, me répondit Gœthe, voilà bien la comparaison qui a tout gâté. Mais considérez d'abord que, dans son tableau, le peintre peut tout mettre, et vous ne direz pas tout dansvotre page. Sans quoi vousconsacreriez deux volumes à décrire un coin de bois. Vous omettrez ainsi, négligemment, ce qui eût été l'essentiel pour tel autre. En second lieu les ressources de la palette sont infinies elles ressources du vocabulaire extrêmement limitées. Surtout, vous oubliez que le peintre présente toutes ces ressemblances réunies et simultanées ; on les embrasse d'un seul coup d'œil : la synthèse est toute faite ; tandis que dans une description littéraire les détails sont donnés successivement. C'est alors le lecteur qui devrait tirer une impression pleine, générale, synthétique de ces éléments énumérés; mais précisément il n'y parvient pas ; aucun de ces traits dont il a parcouru la suite n'a ému son imagination; il les a laissés tomber l'un après l'autre;
tout cela avait un sens pour l'auteur, qui avait vu et se rappelait l'ensemble, mais reste sans action sur le lecteur à qui cet ensemble est inconnu... En d'autres termes, d'une vision synthétique nous pouvons, par l'analyse, dégager les éléments principaux qui la constituent. Mais l'opération inverse est impossible. L'imagination est impuissante à faire la synthèse de ces éléments analytiques que lui fournissent, un à un, et toujours incomplètement, les « descriptions ».
Remarquez bien, mon enfant, que les vrais artistes ne s'y sont jamais trompés. Que font-ils en pareil cas? Oh ! ce qu'ils font est très simple. Ils essayent bonnement de communiquer au lecteur leur impression dans toute sa plénitude un peu vague, et se fient à lui pour imaginer les détails qui la rempliront. Tout le monde a contemplé une nuit d'été; tout le monde a traversé une forêt au crépuscule. Deux ou trois mots d'un lyrisme large et juste suffiront pour évoquer dans la pensée du lecteur tout un monde vivant de souvenirs. Quand vous étaliez en grand appareil les résultats minutieux de votre analyse, la synthèse fuyait. Évoquez une émotion synthétique, pareille à celle que vous aviez tout d'abord éprouvée vous-même, et le lecteur se chargera de l'analyse à lui tout seul. Il s'agit de frapper Timagination, d'éveiller toute son activité libre au
lieu de renchaîiier dans un réseau de petits faits inutiles, comme Gulliver ficelé par les nains.
Lisez Virgile, lisez La Fontaine; ils n'ont jamais décrit autrement. Vous trouverez dans les romans d Hugo deux ou trois « descriptions » de Paris en cinquante pages. Croyez-vous qu'elles aient, à elles toutes, la valeur descriptive de ce simple vers des Contemplations :
Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule ?
Croyez-vous qu'un long fatras d'observations pittoresques ou astronomiques décrive jamais mieux une nuit d'été que le vers fameux du Sommeil de Booz.
L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle...
Hugo fourmille de tels exemples. Je vous citerais aussi aisément des prosateurs: Chateaubriand et Flaubert dans leurs plus belles pages, Tolstoï et Michelet et, parmi les jeunes gens, Renard ou Barrés. C'est toujours le même secret : exciter rimagination du lecteur suivant une impulsion juste. Il est simple et rare, comme tous les grands secrets de l'art...
Ainsi parle Gœthe, qui, pour ma satisfaction, tire sans effort de sa mémoire inépuisable une longue suite de beaux vers et de phrases expressives empruntés aux grands écrivains de toutes
les langues et de tous les temps. Meyer est arrivé sur ces entrefaites, et la conversation, comme à Fordinaire, a pris une portée plus étendue. Gœthe a soutenu qu'on pouvait appliquer à toutes les formes de l'art le jugement qu'il avait émis sur la description et le paysage. D'une façon générale, a-t-il dit, il y a antinomie entre ces deux mots : art et analyse. Le travail deFartiste est toujours, et par une loi nécessaire, un travail synthétique. Ou bien Fartiste traduit immédiatement des impressions et des émotions générales — il en est ainsi du poète lyrique ; — ou bien, sll en a décomposé, démonté les éléments, comme le romancier par exemple, il doit les refondre et les recréer dans son œuvre, et c'est là seulement ce qui constitue Fœuvre d'art. En matière d'art, dit-il, le véritable effort analytique est celui du lecteur, spectateur, auditeur que l'émotion induit à pénétrer le travail de Fartiste comme celui-ci a pénétré la vie morale ou matérielle qu'il voulut représenter.
— Mais, dit Meyer...
— Mais, dis-je en même temps, et les romans d'analyse ?...
— Vous pensez bien, dit Gœthe, que je prévoyais cette objection. J'y répondrai ceci : Parmi les romans d'analyse, les uns ne sont ainsi nommés qu'en vertu d'une désignation impropre, et
les autres en effet ne sont pas des œuvres d'art.
— Pourtant, dit Meyer, et Adolphe, et les romans de Stendhal ?
— Sur Adolphe, répondit Gœthe, j'aurais beaucoup à dire. C'est peut-être un chef-d'œuvre surfait; c'est en tout cas un chef-d'œuvre pénible et, en plus d'un sens, fortuit. Il faudrait encore éclaircir si l'émotion que cause la lecture d'Adolphe est toujours bien exactement une émotion de nature esthétique. Mais je passe condamnation sur tout cela et je vous répondrai simplement que ce roman tout psychologique n'est nullement un roman d'analyse. En voulez-vous la preuve matérielle : remarquez sa brièveté extrême en raison de la richesse de son contenu. Ce livre est fait d'observations ajustées dans un ordre d'une logique exacte et que Benjamin Constant impose au lecteur avec une insistance presque douloureuse. L'auteur montre un évident souci de lier les uns aux autres les états de sentiments qu'il choisit. Mais il n'a jamais prétendu les rendre sensibles au lecteur par lïnventaire interminable de leurs éléments constitutifs. Il était nourri des classiques, et surtout de La Rochefoucauld. La nature ou la progression des sentiments sont toujours exprimées par des faits symboliques, par des phrases généralisées, qui prennent souvent la forme d'axiomes ou de
maximes, c est-à-dire par des formules synthétiques dont le lecteur, avec le secours de son expérience propre, doit lentement pénétrer et vérifier la signification.
Quant à Stendhal, je me sens plein d'assurance. Car personne au monde n'eut moins le goût de Fanalyse que ce grand homme. C'est toujours la même confusion. La curiosité psychologique n'implique pas plus les analyses à la Bourgetque Famour de la nature n'impose les descriptions à la Walter Scott. Faut-il tout dire ? A votre place, Meyer, je me méfierais des analystes; je nelescrois pas pénétrants; il m'apparaît malgré moi qu'ils dissimulent, sous l'apparente rigidité de leur méthode, sous leurs mots techniques, sous leur vague érudition documentée, la pauvreté de leur clairvoyance naturelle. Stendhal, analyste ! 11 n'y a pas une phrase dans la Chartreuse de Parme qui puisse prêter à l'équivoque. Vous y trouverez de l'intrigue diplomatique, mais nulle casuistique sentimentale. Stendhal dit souvent : Tel sentiment fit agir Clélia, Fabrice, la Duchesse. Mais ce sentiment est exprimé tout entier par dix mots courts, qui en couvrent et en retiennent la saveur, et que le lecteur peut alors dissoudre à son aise. Le caractère de Julien Sorel pourrait tromper davantage, car Stendhal l'a conçu toujours penché sur lui-même, incurablement défiant de ses émotions
et de ses actes. Mais c'est un trait de caractère du héros, non pas un procédé de Técrivain. L'écrivain, nous le sentons, au contraire, toujours en quête de sursauts brusques, de scènes et de gestes expressifs, de ces formules et de ces actions condensées qui, par un ascendant secret, arrêtent longuement le lecteur devant l'ouverture d'un caractère. C est que Stendhal était un artiste : il écrivait négligemment; mais il savait créer ce qu'il goûtait tant lui-même, .ces mots de chair, ces traits de passion, fiers et riches, qui valent à eux seuls toute une histoire, beaux par la profondeur de substance qu'ils recèlent, qui émeuvent d'abord, puis qui retiennent, qui éveillent l'imagination et que l'imagination en retour anime, en qui nous trouvons toujours plus de sens, et qui évoquent en nous toujours plus de mémoire ou plus de rêve...
— Eh bien, dit Meyer, que faites-vous de r Amour, en tout ceci?
— Précisément, dit Goéthe, je n'en fais pas grand'chose. Hors les historiettes, c'est un livre fort médiocre à mon goût.
Stendhal, ajoute-t-il, pratique si peu l'analyse, que ses livres sont souvent énigmatiques. Il se souciait peu d'expliquer, de rendre compte. Quand le travail de l'artiste est moins heureux, quand l'inspiration synthétique fait défaut, des caractères, des volumes entiers restent presque
DE GŒÏllE AVEC ECKERMANN
inintelligibles. Dans certains romans, Lucien Leiiwen par exemple, il cherche, comme le fit plus tard Flaubert, à peindre par le dehors la marche des caractères. Il se contente de poser des séries de faits d'où le lecteur doit induire la suite des sentiments. Chaque fait devient ainsi représentatif d'une infinité de sentiments possibles. Rien n'est plus loin de l'analyse qu'un tel procédé...
Faut-il maintenant, reprend Gœthe, vous démontrer la seconde branche de mon dilemme, que les véritables romans d'analyse sont dépourvus de tout caractère d'art ?
Nous faisons, Meyer et moi, des gestes de dénégation convaincue, et Gœthe ajoute doucement :
— Plaignons Bourget, qui crutdécouvrirunprocédé commode. Mais cela seul devait lui ouvrir les yeux. Ce qui fait la beauté d'une œuvre doit faire aussi la peine et la souffrance de l'artiste ; car toute beauté est une difficulté vaincue. Or le roman d'analyse éludait trop de graves difficultés. Pour décrire un état d'âme, il n'était plus besoin, comme Stendhal, Balzac ou Flaubert, de s'épuiser douloureusement sur le mot à l'accent vivant, sur l'acte nécessaire, sur ces traits justes que la vie dispense si communément, mais que peuvent seuls imaginer les talents fortement créateurs. Il suffisait désormais d'écrire : « Jeanne
était jalouse... Elle sentit d'abord, que, et puis, que... Elle réfléchit et comprit que sa jalousie résultait de... Les philosophes qui ont étudié la jalousie, ce sentiment si complexe, savent que ... Spinoza dans un de ses théorèmes les plus fameux... » Même quand Fobservation était juste et neuve, elle n'avait qu'à se disposer en paix avec cette facilité didactique. Plus de ces formules générales qui concentrent et exhaussent, sous le toucher magique de l'art, les résultats de l'expérience... La difficulté était vaincue... avec elle, l'art avait fui.
— Mais, dis-je, ces travaux ne pourraient-ils du moins conserver une valeur scientifique ?
— Cela peut se concevoir à la rigueur, répondit Gœthe. Et en effet Tanalyse, qui répugne à la conception même de l'art, est le procédé usuel de la science. Mais je vous avouerai entre nous que la psychologie descriptive me paraît de toutes les sciences, si toutefois elle mérite ce nom, la plus vaine et la plus niaise.
Gœthe était très gai. . . Vers dix heures il a fait chercher son fils et Ottilie, et la soirée s'est achevée paisiblement.
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7 octobre 1897.
Gœtlie a insisté pour que Ton montât à notre théâtre une pièce de Romain Coolus, lEnfant malade. C'est, dit-il, une œuvre imparfaite, mais simple, émouvante, et telle que Ton doit beaucoup attendre de son auteur. Elle repose sur une vérité bien grave et presque toujours méconnue: c'est que la femme et Thomme sont deux êtres profondément, essentiellement différents, qui ne sont régis ni par les mêmes lois, ni par les mêmes nécessités psychologiques ; qu'en particulier certains caractères d homme et certaines natures de femme sont inconciliables, antithétiques, et que leur union ne peut pas, ne pourra jamais créer de la paix et du bonheur. Les personnages que Coolus a choisis ne sont pourtant pas des caractères extrêmes, singuliers ou rares. Lui, est un homme tranquille, aimant la conversation, sensible aux camaraderies, capable d'affection, de pitié et de dévouement, mais qui n'a jamais aimé et n'a ja mais désiré Famour. Elle, n'est nullement une malade, ou du moins, comme le dit Coolus, c'est « la malade normale », dont le mal est inné et atavique. C'est la femme passionnée, non pas
amoureuse des hommes, mais amoureuse de Famour, la femme à qui les soins, Tadoration, la passion — et la passion qu'elle inspire plutôt que la passion qu'elle ressent — sont aussi nécessaires que la chaleur ou la nourriture. Quoi " qu'on en puisse penser, il y a beaucoup de femmes pareilles à I héroïne de Coolus. Je dirai même qu'il n'y a peut-être pas une femme qui ne lui ressemble à de certains moments de sa vie ou par quelques exigences de son cœur. Voilà donc deux personnages exacts, fréquents et presque ordinaires. Eh bien ! leur vie commune ne sera jamais, nécessairement, que discorde et souffrance. Tous deux aiment le bonheur, le veulent, le cherchent. Mais la Fatalité agit toujours avec eux comme ces oracles antiques qui prévoyaient, qui escomptaient, comme une cause, la crédulité ou la défiance du questionneur.
Il me semble, dit Gœthe, que les tragiques grecs, revenant de nos jours à la vie, choisiraient des sujets de cette sorte. L'œuvre de Coolus n'est pas toujours restée égale à la généralité d'un tel problème. Mais c'est pourtant un fort beau drame que j'aimerais soumettre à notre public.
22 novembre 1897.
Quand j'ai ouvert ma fenêtre ce matin, la rue et les toits étaient couverts d'une neige abondante qui était tombée pendant la nuit. J'ai pensé que Gœthe renoncerait à passer la journée à léna, et je me suis présenté chez lui de bonne heure. Il se tenait dans le petit bureau qui est à côté de sa chambre, enveloppé dans sa robe fourrée, et il écrivait sur une table légère devant le feu.
— J'écris à Barrés, me dit-il, pour le remercier de son envoi. J ai lu les Déracinés avec toute Fattention, tout le respect que mérite une telle œuvre. C'est un livre considérable, le plus important qui ait paru en France depuis longtemps. J^e savais tout ce que Barrés avait d'art et de goût; j'ai toujours aimé son style, qui est à la fois classique et neuf, et la saveur originale de son intelligence. Mais il prouve aujourd'hui une puissance de construction, une force d'observation et d'analyse dignes d'un véritable philosophe social. Il serait intéressant de suivre dans chacun de ses livres depuis cinq ans le développement de ses idées. Songez qu'il est parti de l'individualisme le plus radical, et maintenant il paraît occupé surtout des groupes de la vie sociale.
C'est le progrès naturel d'un homme qui était aussi richement doué comme moraliste et comme philosophe que comme écrivain. Mais je le loue surtout d'avoir su profiter si bien des circonstances. Son passage dans l'action politique, son goût des voyages et des paysages historiques ont beaucoup élargi ses conceptions littéraires. Les critiques devraient dire tout cela, mais vous savez qu'il n'y a plus de critiques en France. Pour parler dignement des Déracinés, i\ faudrait un Sainte- Beuve.
Je ne fus pas surpris de ces paroles, car Goethe m'avait exprimé, à maintes reprises, au cours de sa lecture, la sympathie et Fadmiration véritable, que lui inspirent les Déracinés, et il a toujours éprouvé pour Barrés une prédilection particulière.
— Pour caractériser en quelques mots le livre de Barres, ajouta Goethe, j'aimerais dire qu'il rappelle les Origines de la France contemporaine, mais retournées. C'est un effort analogue à la méthode de Taine, mais inverse. Je veux dire que Taine, dans un ensemble de faits donnés, cherchait à démêler un système de causes, tandis que Barrés, nanti des causes, cherche à les exprimer dans un système de faits. C'est la plus grande difficulté de Fart. Rien n'est plus difficile que de découvrir les faits caractéristiques qui rendent une idée sensible et vivante.
Ce qui modifie, altère et gâte, selon Barrés, la plupart de ses personnages, c'est d'avoir quitté leur province, de s'être laissé déraciner. \ous les trouvons tous, à la dernière page, débarrassés a de toute particularité lorraine ». Barrés aurait aimé que pour toujours ces jeunes Lorrains restassent unis à la terre natale. Car Barrés est nationaliste et fédéraliste, et cette conviction s'exprime depuis son Homme //ire jusqu'à son discours de Bordeaux. Mais je demande si Barrés, comme Taine, n'a pas attaché trop d'importance à l'action des milieux, s'il n'a pas cru trop imprudemment à l'âme des races et des contrées ? Pour enrichir ces jeunes Lorrains qui vieilliront tranquilles dans leur village, y a-t-il vraiment une âme lorraine ? En quoi Suret-Lefort ou François Sturel, nés Tourangeaux, seraientils différents de ce qu'ils sont? — Surtout, à Barrés qui fut le théoricien du moi et qui est resté, dans quelque mesure, individualiste, je demande ce que deviennent dans sa théorie le moi et l'individu. La famille, la commune, rien ne fausse et ne diminue l'énergie comme de tels groupements. Ce sont les collectivités les plus dangereuses parce que nous les aimons et parce qu'elles nous retiennent. Contre le développement libre de l'individu, ce n'est pas la contrainte ou la misère que je redoute le plus, mais les liens de l'affection
partagée et du bonheur médiocre. Nous ne refoulons pas un désir devant la contrainte, nous le restreignons ou nous l'annulons en nous-mêmes par crainte de la douleur qu'il peut développer autour de nous.
C est dans une nation centralisée, unifiée, nivelée que les individus sont vraiment libres. Et les Montagnards de 93 1 avaient bien vu contre ces Girondins dont se réclame Barrés.
Quant à moi, je ne puis croire qull soit mauvais pour tous les jeunes gens de quitter leurs racines natales. Voyez Sturel, le héros préféré de Barrés. Que serait-il devenu dans sa maison de Neufchâteau, entre sa mère et ses vieilles tantes ? Tandis qu'à Paris il a rencontré Thérèse Alison, Astiné; 11 a connu des émotions qu'on ignore toujours dans une petite ville, et que même an Parisien à sa place neût pas éprouvées. Je ne me méprends pas sur la pensée de Barrés. Ce qu'il regrette, c'est qu'on dépeuple la terre hospitalière des provinces pour envoyer à Paris, pêle-mêle, les plus débiles et les plus forts. Je sais que les plantes trop faibles dépérissent dans un autre soi. Sans doute. Mais n'oublions pas les jeunes gens qui dépérissent dans leur village, et qui dans la grande ville auraient trouvé, je ne dis pas le talent ou la gloire, mais la vie, l'activité, le bonheur. Ils ne sont que sept à suivre les con-
seils de leur maître Bouteiller, et tous les enfants ne vont pas au lycée et n'ont pas Bouteiller pour maître. Barrés ne veut voir que ceux qui sont partis ; mais ceux qui restent ? D'ailleurs ces jeunes Lorrains que TUniversité attire vers une vie plus périlleuse, d autres forces les retenaient, non pas des forces variables avec les constitutions et les mœurs, mais des forces constantes et éternelles : l amour du sol, la tendresse des parents, la tranquillité d'un foyer modeste. Il fallait un instinct puissant pour en triompher.
— Cependant, dis-je, Racadot et Mouchefrein sont partis; ils se sont établis dans une vie nouvelle, alors qu'ils étaient trop faibles pour y réussir; et ils en sont venus à la misère et au crime.
— Et pourquoi, répondit vivement Goethe, fallait-il que Mouchefrein restât photographe, et Racadot clerc d'avoué? Ceux-là aussi devaient partir du moment qu'ils en sentaient l'envie. Racadot ne m'intéresse pas moins que Sturel. 11 pouvait réussir tout aussi bien que lui, et même sauriez-vous exactement me dire pourquoi Racadot ne réussit point ? Assurément ce n'est pas sa faute. Il tombe parce qu'il est mal servi, presque trahi par ses amis, qui dans l'allaire du journal font montre du plus cruel égoïsme; il tombe surtout parce qu'il n'est pas assez riche. Voilà donc la conclusion la plus forte qu'on puisse
tirer du roman de Barrés : c'est que notre état social est illogique et contradictoire, que la société ne nourrit pas ceux qu'elle attire, que, tandis que le riche prospère, les pauvres meurent. Mais ils meurent partout, à Neufcliâteau et à Nomeny aussi bien que sur la butte Montmartre. Je vois bien qu'on a trompé ces enfants en les faisant venir à Paris; on leur a caché que la vie était injuste et cruelle, mais elle ne l'est pas seulement à Paris. Si Racadot et Mouchefrein étaient restés bien sagement dans leur village, on leur aurait donné la maigre pitance qui calme la faim, comme à la chèvre qui ne broute que quand elle est bien attachée. Ils ne seraient pas morts de faim; mais appelez-vous cela vivre; ne vaut-il pas mieux mourir en une fois ? Non, mon enfant, comprenons-le bien. Ce sont les inégalités sociales plus que les différences de caractère qui condamnent Racadot à une vie différente de celle de Sturel ou de Saint-Phlin. Et si l'on devait tirer une conclusion des Déracinés, il ne faudrait pas s'en tenir à des réformes politiques, c'est tout le procès social qu'il faudrait instruire et dresser.
Mais, quels sont précisément les plus solides soutiens de la société, sinon la famille, la commune et la province ? Chacun de ces groupements soutient l'autre, et c'est cette harmonie, cette cohésion, qui font la solidité de l'édifice.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
Même s'il est malheureux, un homme qui vit chez lui , environné de ses parents , dans la maison où est né son père, est enclin à penser que tout va bien dans le monde. Cette tendance à vivre chez soi n'est déjà que trop forte. Si nous la fortifions encore, personne ne partira plus. Chacun restera à la place où l'a déposé la Providence et le monde restera ce qu il est. Or il faut qu'il change, et le livre même de Barrés n'est qu'un long exemple, une longue preuve de cette nécessité.
Goethe avait prononcé ces paroles avec une extrême vivacité. Il se leva, marcha au travers de la chambre à plusieurs reprises, puis vint s'asseoir près de moi sur le canapé de tapisserie, qui est entre les deux fenêtres. Il restait silencieux, presqne rêveur, et, en l'observant à la dérobée, j'eus l'impression qu'il suivait dans sa mémoire quelques souvenirs lointains, et toujours vifs. Puis il se remit à parler, d'une voix plus basse et légèrement altérée.
— Je me souviens, dit-il, du jour où je suis parti pour l'Italie. J'étais à Weimar; mais je passai quelques semaines à Francfort avant de partir. Ma mère pleurait dans la chambre; elle me dit qu'elle était vieille et malade et me supplia de ne pas entreprendre un aussi long voyage. Puis elle comprit que mon départ était nécessaire, et vint me le dire elle-même en m'embrassant.
Si elle m^avait aimé d^une façon plus égoïste ou si je Tavais aimée davantage, je n'aurais pas quitté TAllemagne. Ma vie entière en eût été chan. gée et amoindrie. Car, aujourd'hui que jepuiscontempler derrière moi ma vie entière, je sens clairement que mon devoir véritable était de partir.
— Et cependant, dis-je, vous n'avez vécu ni en Italie, ni même à Francfort. Mais vous voici à Weimar depuis bien des années, dans une ville modeste, où la vie fait peu de bruit.
— Pourtant, dit Gœtlie avec douceur, je suis aussi un déraciné. C'est se déraciner que changer même de village. Il est vrai que Weimar est une petite ville, plus petite que Francfort où je suis né. Mais, du moins, je ne suis pas resté prisonnier des liens naturels qui enchaînent la plupart des hommes à leur famille ou à leur toit. J'ai ce bonheur de savoir détourner mon âme des émotions trop vives, et ainsi j'ai toujours eu le courage de partir. Mais combien, plus pitoyables, plus sensibles, ont été les victimes de leur cœur! Nous pouvons nous tromper, sans doute; nous pouvons nous laisser tromper aussi; mais, quand la raison nous le conseille, il faut savoir partir, changer, choisir. Pour cela, il ne faut pas trop aimer ce qu'on quitte. On ne travaillera efficacement au bonheur des hommes qu'en relâchant tous ces liens que Barrés veut resserrer.
A ce moment, Du Coudray entra, et^ frappé de l'émotion qui était peinte sur le visage de Gœthe, il s enquit du sujet de notre entretien/ Goethe le mit au courant d'autant plus volontiers que Du Coudray a passé le mois dernier à Paris et s'est rencontré à plusieurs reprises avec Barrés qui est l'ami et l'allié de sa famille.
— Je suis heureux, dit Du Coudray, que le hasard de nos conversations ait mis Barrés sur ce sujet, car je lui ai présenté des objections analogues, et j'ai retenu sa réponse presque mot pour mot.
(( Je voudrais, m'a dit Barrés, vous faire comprendre dès maintenant ce qui ressortira par la suite.
Je n'apporte pas une solution, mais une discussion. S il y a un bénéfice de mon œuvre, c'est qu'elle donnera une vue plus claire de l'état des choses.
C'est un grand défaut français, normalien et oratoire de vouloir que celui qui pose les données d'un problème fournisse en même temps la solution... »
— En effet, interrompt Goethe, Barrés a raison. C'est un défaut bien français.
— « ... Et si, dans l'état de la question, il n'y a pas de solution ? Voilà ce que peut fournir la recherche consciencieuse de la vérité : montrer
que dans la donnée du jour, ni Taine, ni Napoléon, — ni le traditionalisme, ni le jacobinisme — ne sont une pleine solution. »
Alors ? ai-je dit à Barrés.
(( Alors ? m'a-t-il répondu... Eli bien! c'est une maladie, mais il y a la vie, demain la guérison, demain peut-être le pire.
Je sais, a-t-il ajouté^ que je prête à l'objection, parce qu'on me sait des préférences politiques . Mais la politique intervient peu dans un livre qui eût été plus artistique si je n'avais eu des préoccupations d'analyse avant tout. »
— Je ne suis pas surpris que Barrés se soit exprimé ainsi, dit Gœthe, mais, à mes yeux, le traditionalisme n'est même plus une solution provisoire et incomplète. J'accorde que nous sommes dans un moment de l'histoire où la vie est si dure, si injuste, que, par comparaison, presque tous les états antérieurs peuvent sembler moins détestables. Aussi bien que l'avenir, le passé pourrait humilier le présent. On me dit parfois que, dans certaines sociétés féodales, les hommes vivaient plus sûrs , plus tranquilles qu'aujourd'hui; et, quand c'est Garlyle qui me le dit, je suis presque tenté de l'admettre, sans trop y croire. Mais peu importe. Chaque siècle a sa tâche dont les autres ne sauraient s'acquitter pour lui. Il est clair que Barrés, dans cette con-
frontation avec ce qui fut, n'a cherché qu'une lumière plus vive à projeter sur ce qui est. Mais une maladie nouvelle exige de nouveaux remèdes.
Nous restâmes tous trois silencieux pendant quelques instants. J'étais heureux de voir Gœthe en si bonne disposition. Mais Du Coudray, qui semblait soucieux, dit tout à coup :
— Pourtant il est doux d'avoir sa terre, sa maison dans son village, et de mourir sous le toit où son j)ère est mort.
— Oui, dit Gœthe, j'aimerais aussi mourir dans la maison de mon père, mais je veux vous dire dans quelle pensée. J'aimerais que ma vie retrouvât ses origines, que ma vieillesse se terminât où s'est écoulée mon enfance, que mon existence s'achevât et vînt rejoindre la vie universelle au même point où elle s'en est détachée. Mais je ne connais pas cette piété familiale qui attache tant d'hommes à une terre ou à une maison; c'est une cause de faiblesse pour l'humanité entière ; c'est le plus grand obstacle aux changements nécessaires dans l'humanité. Non, je ne puis m'attacher aux formes usées et mortelles.de la vie. Ce n'est pas là ce que je veux avoir de commun avec mes pères. Ce que je veux partager avec eux, c'est l'amour de la Vie, de la Vérité et de la Raison. Il faut se mettre en harmonie avec les lois profondes de rUnivers, et non pas avec les préjugés et les ha-
bitudes qui en voilent le véritable sens. 11 faut chercher ce qui est la vérité de notre caractère et de notre temps, comme nos ancêtres Font fait, eux aussi, pour leur temps à eux. Il faut réaliser ce qui est juste dans notre moment de l'humanité. La vérité grandit et s'enrichit d'âge en âge, mais il faut la recréer nous-mêmes; nous ne la trouverons pas dans le testament de nos pères toute faite et prête à servir.
C'est pourquoi je préfère mourir ici, dans la patrie que je me suis choisie, dans la maison que j'ai bâtie, au milieu des tableaux et des gravures que j'ai choisis moi-même, moi, et non pas un aïeul plein de goût. Je mourrai fier de n'avoir jamais déposé dans le monde une pensée qui ne fût entièrement la mienne, et une vérité que je n'aie conçue de toute mon âme comme ma vérité. J'ai aimé le passé, j'ai cherché à le connaître et à le comprendre, mais si la Nature est harmonieuse et régulière, elle veut enrichir toujours ses fins. La Raison ne peut s'arrêter, elle étendra sans cesse son empire, et l'amour sincère de la Justice et de la Raison est le lien véritable, la seule chaîne légitime entre les générations.
Gœthe parla longtemps ainsi, et nous l'écoulions encore avec l'émotion que chacun peut comprendre lorsque son fds et Ottilie entrèrent, et la conversation prit un autre cours.
DE GOETHE AVEC ECKERM ANX
24 novembre 1897.
— Dansrétatdenos mœurs, m'a dit Goethe, la vie de l'homme de lettres est peu séduisante. On se blesse de certains contacts dont on ne peut s'affranchir. L'envie des uns, la vanité des autres, les mille frivolités qu'entraîne le succès, les conversations sans fruit et les liaisons futiles gâtent les caractères, faussent les relations, énervent jusqu'à Famour du travail. Même au siècle dernier, on ne remarquait pas dans les habitudes littéraires un tel amour du bruit, de la réclame et du caboti nage. I! serait bon de revenir aux traditions classiques; elles enseigneraient la dignité, l'égalité du caractère. Autrefois, la place de l'écrivain était plus étroite, on le recherchait peu; la société lui montrait même de la défiance. Pourtant quelle vie plus belle que celle d'un Corneille ou d'un La Bruyère, quelle vie plus touchante de fierté tendre et de hauteur à peine blessée ? Ils savaient cacher leur vie; ils ne se blessaient pas d'être à l'écart. Dans leur obscurité ils ne connaissaient pas famertume, ils étaient graves et bienveillants. Ils enfermaient leur noblesse et leur génie dans des chambres closes, parmi les livres préférés, ou bien quelques amis venaient doucement causer le soir.
Les hasards de la naissance ou de la faveur parfois les faisaient vivre dans le monde; ils savaient mêler justement ces deux existences ; l'élégant ou le courtisan ne nuisait pas à Fécrivain. C'est une attitude que beaucoup de nos contemporains ont affectée ; ils veulent sembler des gens du monde aux littérateurs, et des gens de lettres dans le monde. Je ne vois rien à blâmer en cela, sinon que cette conduite cache encore un peu d'orgueil : elle apporte cet avantage à qui la suit que partout il paraîtra différent des autres; mais précisément il donnera toujours par là l'ennui d une manière fausse et cherchée. Gomment d'ailleurs se sentir une sympathie pour qui dérobe toujours les affinités de son caractère ? Il faudrait ici encore méditer quelques belles biographies. Racine et Saint-Évremond étaient de bons confrères et de délicats hommes du monde. Ils ne cherchaient pas à plaire à leurs amis et au public par des charmes différents. Leur métier ne leur donnait ni honte ni orgueil. Ils avaient le don de sentir et d'exprimer les choses suivant leur nature propre; ils en tiraient leur succès dans les lettres et leur agrément dans la vie. Ils n'eussent pas voulu distinguer deux hommes en eux. Quelques jeunes gens de notre temps ont à la fois des habitudes littéraires et mondaines; ils prétendent s'aider des lettres
dans le monde, et du monde dans les lettres. C'est un méchant calcul; il y entre un peu de bassesse. Laissons les soldats concevoir la vie comme une hiérarchie de croix et de galons.
Il faut que Técrivain évite également et Thumilité et l'orgueil. 11 n'y a pas à rougir de vivre hors du monde. Mais, dans le monde, qu'on veuille bien plaire simplement, sans tirer vanité que son métier soit d'imprimer des livres, mais sans vouloir le faire oublier.
25 novembre 1897.
Gœthe lit les Mémoires de Michelet. Il m'en a désigné quelques passages. Nous nous étonnons que cette âme ardente et tourmentée d'enfant précoce ait trouvé le calme au sentiment de I harmonie latine : a Mon charme le plus grand qui me remettait le cœur, c'était, le dimanche ou le jeudi, de lire deux ou trois fois de suite une élégie de Tibulle, un livre de mon Horace stéréotypé, mais surtout un chant de Virgile. Peu à peu je le retenais. Lui surtout était au ton de mon âme. »
Et ailleurs : <( La gravité du latin, son ampleur,
me donnaient la nausée du mesquin et du bas. Même en ce qui pourrait troubler un jeune cœur, aux chants passionnés, certaine noblesse relève tout, et je trouvais parfois, dans Virgile et dans Catulle, l'homéopathie de la passion... La brûlante Ariane de Catulle, à certains jours de fête, ferme l'oreille aux bruits, aux séduisants appels des réalités inférieures. On a lu; le soir vient, la fête est passée, »
26 novembre 1897.
Je demande à Gœthe ce qu'il pense du vers libre. Il me répond :
— En modifiant les lois du rythme poétique telles qu'ils les avaient reçues de Victor Hugo, je ne crois pas que les partisans du vers libre aient menti au goût classique, La prosodie depuis trois siècles a subi tant de changements qu'on pouvait bien en risquer un déplus. C'était d'ailleurs un retour à la tradition, puisqu'on essayait d'accommoder aux métriques anciennes la rime, qui reste la plus précieuse conquête des métriques modernes. On convient assez ordinairement que la tentative a échoué, et qu'il vaut
DE GOETHE MEC ECKERMANN
mieux chercher autre chose. Il restera d'ailleurs, de ces malheureux essais, les beaux vers de Griffm, de Kahn et de Régnier.Mais le vers libre demeure lié au souvenir de Testhétique connue sous le nom de Symbolisme, et cela est fâcheux.
J'ai prié Goethe de préciser sa pensée sur ce point, car, lui ai-je dit, je ne puis croire que toute esthétique symboliste soit condamnable; Wilhelm Meister, par exemple, n'est qu'un long symbole.
— Je n'ai entendu parler, me répond Gœthe, que de certains écrivains français contemporains, lesquels ont gâté la littérature et souvent leur propre talent. Je les ai nommés Symbolistes, car tel est leur nom. Mais si vous voulez dire que ces mauvais écrivains ne sont pas les seuls symbolistes, je suis d'accord avec vous. 11 est très légitime, par exemple, de concevoir les multiples péripéties ou les différents personnages d'un récit comme autant de symboles moraux, et c'est ce que j'ai fait dans Wilhelm Meisier. 11 est légitime, pour exprimer plus profondément et d'une manière plus frappante un sentiment ou un caractère, de choisir, dïmaginer de menus faits sans valeur aucune par eux-mêmes, mais que le talent de l'écrivain sait rendre symboliques d'un individu, d'un état d'âme. C'est ce que font Edgar Poë, Marcel Schwob, d'autres encore. De tels procédés sont d'un emploi très difficile, mais ils
appartiennent légitimement à Fart. Les écrivains français à qui je pense n'ont rien tenté de pareil. Ils se contentent de descriptions languissantes, de fades allégories légendaires qui n'enferment aucune trace de vérité morale ou psychologique. Ils n'ont pas compris que le symbole, c'est-à-dire le signe, suppose une réalité signifiée d'une manière intelligible, et que c'est cette réalité seule qui donne au signe toute sa valeur. Cet art prétentieux et vide,àlafoispuériletvieillot, m'estinsupportable.
3o novembre i<S97.
Ce matin Gœthe m'a lu la réponse de Barrés qu'il vient de recevoir.
Elle se résume en ceci, a dit Gœthe, qu'en formulant contre les Déracinés des objections tirées du point de vue individualiste, je ne l'ai nullement mis en contradiction avec lui-même, car Barres a pu jadis être individualiste, mais il ne l'est plus. Il affirme au contraire que, plus il avance dans sa pensée, moins il éprouve de scrupule et de pitié à l'égard des individus, moins il se sent disposé à leur sacrifier Tordre public.
— Vous comptez, bien entendu, lui répondre ?
— Oui.
DE GŒTIIE
— Et puis-je vous demander en quels termes ?
— Le sens de ma réponse ne peut être douteux, répliqua Goethe.
\ous affirmez, Barres, lui dirai-je, que vous n'êtes plus individualiste. Je vous en félicite. Je ne le suis pas plus que vous. Même, je ne l ai jamais été tandis que vous Tétiez autrefois. Comme vous, je veux enrichir, perfectionner la vie collective. Mais comment, sinon en agissant sur les individus ? Pour vous comme pour moi, ils sont la seule réalité tangible ; c'est pourquoi je veux que chaque individu, pris isolément, se développe et se perfectionne.
Certes, l'individu ne doit pas se poser comme sa propre fin. Ce serait le triomphe du désir, de l'instinct égoïste, de la fantaisie arbitraire et élégante, de tout ce qui est immoral. Il doit regarder au dehors, chercher dans l intelligence des lois sociales la loi de sa propre perfection. Et son bonheur n'est que la mesure de son apport au bonheur de l'humanité entière. Cependantcen estqu'à travers des âmes, des intelligences personnelles que nous pouvons travailler au bonheur de l'humanité.
VUniversalisme ne comporte donc pas le mépris ou le sacrifice des individus. Il affirme seulement que rindividu n'est pas à lui-même son but, que le fondement de la moralité est dans rUniversel.
Mais vous, Barrés, quand vous \ou\ez, par-dessus les individus, fortifier la vie collective, je sais bien où vous en viendrez malgré vous. Vous ne consoliderez que des formes, vous établirez la tyrannie de formes politiques, car, de votre point de vue, les formes politiques sont le seul rapport qu on puisse poser entre 1 individu et la collectivité. Formes arbitraires, cependant, qui ne se justifient qu'en se modifiant selon la vie etTliistoire, et que, vous, vous voudrez solidifier, éterniser.
Bon gré, mal gré, vous servirez des fins politiques. Vous êtes déjà un aristocrate. Vous deviendrez, comme Bourget, un censitaire et un agrarien. Vous serez en politique ce qu'est de Mun en sociologie : un idolâtre. Vous adorerez des formes déjà vieillies quand on les conçoit, symboles flétris d'une réalité morte.
Vous sacrifierez tout à une bonne police. C'est trop brutal et trop facile, quand on doit être du côté des forts.
Au fond, si vous méprisez tant les individus, c'est que la vue des mécontents vous offusque. Je le conçois. Travaillez donc à contenter les hommes au lieu de rosser ceux qui rechignent.
J'écoutais Gœthe avec surprise, car ce développement s'écartait du ton ordinaire de sa conversation. Mais il a poursuivi jusqu à l'heure de son dîner.
•28 décembre 1897.
Je suis allé chez Gœtlie vers midi, et il m'a invité à une promenade en voiture avant le dîner. Il m'a demandé si j'avais achevé de classer quelques articles critiques qu il a publiés autrefois à Francfort et à Strasbourg. Qu'en pensez-vous ? me demanda-t-il. Quelle a été votre impression aies parcourir aussi rapidement? Car vous savez que la première impression est ordinairement la plus juste et elle est d'autant plus juste qu'elle est plus rapide.
Je lui dis que j'approuvais l'idée de les réimprimer dans ses œuvres complètes. Ils ont, lui dis-je, toute la vivacité, toute la fougue du jeune homme, et cependant on y remarque de la bonne foi et de l'équité.
— Je les relis encore avec plaisir, me répondit Goethe. Ils sont vifs et fougueux, comme vous disiez, mais néanmoins ils sont modestes, et respectueux quand il convient. Cependant les lettres étaient alors en pleine révolution, et, dans des époques aussi agitées, les jeunes gens ont tout naturellement le droit d'apporter un peu de violence dans la critique. Mais il ne faut pas en abuser. Et surtout il ne faut pas perdre le sentiment
des mesures et des valeurs. Les jeunes gens s'imaginent facilement que l'époque de leur début dans les lettres est une époque de révolution. Et vous voyez bien pourquoi. C'est que leur début à lui seul leur paraît un événement extraordinaire.
— Vous avez raison, lui dis-je, mais il y a un autre danger pour les jeunes gens. Ils trouvent en entrant dans la vie trop d'idées éparses autour d'eux, et leur vanité les porte aisément à croire qu'elles leur appartiennent, alors qu'elles appartiennent à leur époque.
— Oui, dit Gœlhe. « C'est une source dont l'eau est empruntée et, quand le réservoir est épuisé, elle s'arrête. » C'est pourquoi on n'a jamais vu autant de débuts heureux que de notre temps. Mais la plupart de ces promesses se démentiront très vite.
i^r janvier 1898.
Gœthea reçu devant moi M. Wagner, professeur à l'Université d'Iéna, à qui il veut persuader de traduire le Traité de Sémantique Michel Bréal.
Je lui demandai le sens de ce mot que j'entendais pour la première fois.
— C'est, me dit Goethe, la science des significa-
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
tions par opposition à la phonétique qui est la science des sons. Depuis un siècle, la linguistique s'est contentée (l'étudier les langues comme une matière morte, comme une architecture, comme le squelette conservé des races disparues^ Ellen'a guère oublié des mots queleur sens. 11 s'agit de réparer cette négligence un peu excessive.
Comme j'exprimais la crainte que la lecture d'un tel ouvrage n'exigeât beaucoup de connaissances spéciales.
— Point du tout, répondit Gœthe. Ce livre a été mis à la portée de tout le public cultivé. Les Ijis qu'expose Bréal ne sont pas toujours sans complexité; il y a pourtant dans la suite entière du livre quelque chose de régulier, d aplani qui, loin de rebuter, conduit et engage. 11 faut en reporter le mérite à la patiente élaboration d'une œuvre que depuis plus de vingt ans Fauteur éclaircit, au point de l'avoir réduite à sa matière nécessaire et à sa plus pure expression. Elle se présente aujourd'hui avec un tel air de perfection et de transparence qu'on se verrait plutôt enclin à en méconnaître la difficulté et le travail. Il semble qu'elle n'ait pu donner aucun mal, qu'une heure de réflexion nous en eût fait dire autant à nous même. Et cela, c'est bien la notion de l'élégance scientifique, qui est l'art de réduire un raisonnement ou un calcul à un petit nombre
deformules si pures et si nécessairement déduites, que leur suite semble comme une réalité autonome et qui s'imposerait à toute raison.
Je songe à l'élégance mathématique qui est un achèvement de clarté, une prise suprême du sujet, une maîtrise. Je ne pense pas à ce que l'on nomme communément la science élégante, dans le sens où l'on dirait : <( Boissier est le plus élégant des archéologues » ou <( Gréard est un moraliste élégant ». On désigne alors une variété d'esprit universitaire qui consiste à vulgariser les sujets par l'ornement, le badinage, par une certaine platitude fleurie, et qui en somme n'a pas fait grand mal, sauf à quelques esprits trop dépourvus d'élégance naturelle.
Gœthe a dit encore, en s'adressant à M. Wagner : Je voudrais que ce livre fût traduit en allemand, parce qu'il peut avoir chez nous une influence féconde. Il prouve que la linguistique doit, avant tout, se rattacher à l'histoire de la civilisation et à la psychologie générale, ce que nous avons trop oublié. Si nos savants font l'efl'ort de pénétrer jusqu'à Fesprit des langues et du langage, en s'appuyant sans cesse sur les faits, sur les coutumes, sur Fobservation, on parviendra peut-être à dégager, ainsi que Bréal le prouve d'ailleurs par son exemple, des lois sérieuses, des lois générales, et surtout des lois utiles».
t)E GŒTHÉ AVEC ECKERMANN
16 janvier 1898.
— Tous lesjours, dit Gœthe, je reçoisdes romans écrits selon la vieille formule naturaliste, mais nous voyons trop clairement aujourd'hui que cette formule, comme toutes les autres d'ailleurs, est insuffisante. L'observation passive et obéissante des milieux, l'étude appliquée des caractères moyens et des influences professionnelles, — pas plus que l'analyse délayée d'un Bourget ou que la vigueur voulue d'un Maupassant, — ne sont les éléments suffisants d'un beau livre. Pour animer et vivifier VHistoire des Bougon- Macqiiart^ il a fallu que l'involontaire théoricien de Médan eût hérité des romantiques toutes les vigueurs du lyrisme et tout le tumulte de l'épopée. L'observation ne se suffit pas : elle n'est qu'un procédé pour les uns; elle ne fut qu'un moyen, ou plutôt un intermédiaire, pour les autres. Pour Tolstoï, pour le Flaubert de VÉdiication sentimentale ou pour Balzac, elle devient une divination des moments, des actes, des mots par où s'exprime le fond d'une âme. Elle est, alors, à elle seule, la plus féconde et la plus géniale des créations. Voilà l'observation véritable. Mais
elle exige autre chose qu'un œil attentif ou qu'une main preste. Elle constitue, en elle-même, le plus rare et le plus magnifique des dons.
i5 février 1898.
Ce matin, j ai trouvé Goethe à sa table de travail. Un livre était ouvert devant lui, et son visage exprimait une méditation attentive. Je lui en demandais le sujet dès qu'il se fut aperçu de ma présence.
— En feuilletant les Pensées de Pascal, me ditil, ainsi qu'il m'arrive souvent, j'étais tombé sur ce passage :
Et il lut :
(( Je n'admire point l'excès d'une vertu, comme de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité. Car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais en touchant les deux à la fois et en remplissant tout l'entredeux... »
Lhomme qui parlait ainsi, ajoute Goethe, voyait étrangement clair dans l'âme humaine, et
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
l'erreur qu'il signale est peut-être celle que les individus comme les foules commettent le plus communément. Compterons-nous les soldats dont l'extrême énergie exclut la bonté, dont l'extrême intrépidité est incapable de prudence? Et les politiques chez qui l'excès d'habileté ne comporte ni scrupule ni probité ! Et les trop grands sacrifices irréfléchis, et les belles générosités négligentes! Le vulgaire admire; pourtant ce ne sont là que des apparences de vertu cachant le vide, le manque de la vertu opposée. Rien de plus fréquent que cette illusion : prendre pour une qualité ce qui n'est qu'un vide, un manque. Par exemple, la plupart des gens ne sont si sages, si raisonnables que par une fadeur et une sécheresse natives. L'abnégation, la charité résultent le plus souvent d'un défaut de vie personnelle.
Eh bien, Pascal a raison^ cette vertu négative n'est point vertu . L'excès du bon sens n'est louable que chez une âme capable des mouvements les plus violemment passionnés. L'extrême habileté ne plaît qu'avec 1 excès du scrupule ; l'extrême bonté que dans un caractère fortement marqué et faisant grand cas de lui-même. Sinon « ce n'est pas monter, c'est tomber... » La vertu, son nom le prouve assez, n'est pas une absence, une abstention. C'est une force. C'est une
activité capable de prendre des formes diverses et même toutes les formes que les circonstances peuvent exiger. C'est ce qu'a très bien senti Pascal : car il dit plus loin que la vertu marque ou l'agilité de l'âme ou son étendue. Elle est l'action réfléchie, l'énergie s'appliquant où il faut, selon la raison, et non pas l'énergie coulée tout entière et une fois pour toutes en un moule unique.
Ce qui est piquant, ajoute Goethe, c'est que cette réflexion de Pascal suffirait à ruiner entièrement la morale chrétienne. La morale chrétienne consiste en elïet à vanter l'excès de certaines vertus et à flétrir les vertus opposées comme des vices.
26 février 1898.
Gœthe me dit qu'à son avis Maupassant et surtout Daudet furent plutôt des conteurs que des romanciers. Je suppose, ajoute-t-il, que vous sentez clairement la différence. Le conteur se sépare de Fhistoire qu'il conte. Il est là, près de vous, qui parle ; il cherche à vous égayer, à vous attendrir, vous effrayer même, parfois.
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mais toujours à vous plaire. L'histoire est lointaine, passée, peut-être étrangère, en tout cas distincte devons et de lui. C'est pourquoi les péripéties, les faits, s y succèdent plus aisément, plus prestement et avec moins d'intervalles que dans le roman ou dans la vie. Les choses se passent ainsi ; peut-être auraient-elles pu se passer d'autre sorte. C'est une suite arbitraire et prompte. Elles ne prennent point le visage sérieux et lent et la gravité presque douloureuse de l'Inévitable Nécessité. Le conte veut donner du plaisir, peu de fatigue, et, même pour des personnages exceptionnels ou des événements extraordinaires, que l'esprit goûte une surprise ménagée et qui n'exclut pas le repos. Aussi les caractères, préparés, équilibrés, expliqués, éclairés sur tous les plans, distribués dans une lumière égale, y sont-ils plausibles et vraisemblables plutôt que vrais.
Si le roman a sa beauté propre, je crois qu'elle est dans la vérité; mais, bien que ma définition risque de sembler étrange, je crois que la vérité romanesque n'est pas autre chose qu'une force appesantie et partiale d'observation, de poésie, de passion ou de raison. Ce qui nous charme dans le conte, c'est, au contraire, l'agrément ou l'émotion, la justesse, la mesuré, et soit laleçonmorale, soit une sorte d'insouciance qui la^surpasse.
Je n'entends pas établir une hiérarchie des genres. Candide et Gil Blas sont deux chefsd'œuvre; l'un est un conte, et l'autre une suite de contes. Peut-être l'esprit français sera-t-il toujours mieux armé pour le conte que pour le roman, et le lecteur français y est assurément plus sensible.
9 avril 1898.
Ce soir, Goethe, morose et fatigué, parlait peu. Plus d'une fois, il m'a paru livré à un sentiment de regret et de solitude. Vers la fin de la soirée, cependant, il a dominé cette impression mélancolique qui ne lui est pas habituelle, et nous avons travaillé, pendant environ une heure, à revoir les épreuves de la nouvelle édition de Wilhelm Meister. Quand je me suis levé pour prendre congé, il m'a dit ces paroles, qui m'ont frappé, mais que je n'ai pas bien comprises :
— Mon enfant, il faut aimer la vie, et travailler pour qu'elle aime chacun de nous. Et si nous la trouvons mauvaise et dure, il faut l'aimer cependant, et la réaliser meilleure, non par le désespoir et la violence, maispar letravail, C'est ceque
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les meilleurs d'entre nous comprennent spontanément. Ils aiment naturellement le travail, Faction, la pensée; ils sont nés les bons ouvriers robustes, prêts à la tache, qui sauront souffrir et travailler seuls. Mais aux plus faibles, pour les gagner au devoir de vivre, à la joie de vivre, il faut le bonheur, Tamour, la paix au cœur, le charme continu des présences douces. Ce que je dis est vrai de toutes les faiblesses, et il n'est pas un de nous qui, à certaines heures, ne soit un faible à son tour. C'est pourquoi l'avenir, à qui incombent tant de grandes taches, qui doit réaliser la paix du travail, l'équité laborieuse, devra, peut-être avant toute chose, assurer toute sa liberté à l'amour.
25 mai 1898.
A rissue d'une conversation sur les élections françaises, Goethe me dit :
— Un parti politique ne peut vivre et réussir qu'autant qu'il a formé des spécialistes. Souvent même il persiste par cela seul, alors que toute vie idéale, toute confiance populaire l'ont abandonné déjà. L'histoire de la troisième Répu-
blique confirme entièrement cette vérité élémentaire. Les opportunistes se sont survécu dix ans à eux-mêmes, parce qu'ils comptaient deshommes capables de lire une loi de finances, d'établir un tarif de douanes, de rédiger un texte pénal. La disette absolue de spécialistes a condamné et condamnera encore aujourd'hui à la plus regrettable impuissance, en dépit de ses succès électoraux, le parti dit radical. Peut-être un jour les victoires populaires du socialisme viendront-elles se heurter à une difficulté semblable. Il faudrait dès maintenant organiser la division du travail. Dans la dernière Chambre, on s'en remettait trop aisément à la forte culture générale, à l'aisance d'assimilation incroyable de Jaurès.
3i mai 1898.
Gœthe m'a dit :
Les puristes du xvn® siècle professaient qu'il y a des mots et des tours qui conviennent à la conversation, à une correspondance familière, mais que le livre n'admet pas. Gela est excessif. La familiarité a ses droits. Mais, même dans le style familier, nous devons exiger delà conscience, du
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travail, un emploi sérieux et respectueux de la langue.
Avec du soin et de Tétude, il n'est personne qui ne puisse écrire correctement ; si l'on n'en veut pas prendre le temps, pourquoi écrire des livres? On a les journaux et les revues pour exposer ses idées dans une allure rapide, commune, sous une forme qui ne menace pas de demeurer. L'exemple et l'amour des vieux classiques devraient inspirer à l'écrivain cette honnêteté, la probité rare de vouloirexprimer l'idée juste parle mot vrai... «Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours ; il est vrai néanmoins qu'elle existe. »
Depuis quelques années, le public, trop nombreux à la fois et trop indulgent, montre une faveur qui étonne à des écrivains lourds, diffus ou même incorrects. Les classiques, qui n'ont jamais écrit à la ligne, leur eussent appris à conserver, dans les écarts de la plus large fantaisie, quelque modération, à relire chaque ligne, à peser scrupuleusement les phrases incertaines. La correction n'exclut pas la hardiesse ; mais la nouveauté n'exclut pas la mesure et le goût. Pour quelques beaux talents que ce temps nous offre, il nous faut souffrir le plus cruel débordement de médiocrités tapageuses et discordantes. Dans
NOUVELLES CONVEÎISATIONS
le public d'abord surpris et égayé, puis bientôt las, on a lancé le mot de « décadence ».
Ce n'est pas un terme très clair. Ou'est-ce que cela signifie, la décadence d'une langue ? Une langue a-t-elle son degré culminant de beauté qu'elle atteint laborieusement et qu'elle ne dépasse que pour s'avilir ? Je ne le crois pas. Les langues ne sont pas comme les hommes qui ont une jeunesse, un âge mûr, puis qui blanchissent. Ce sont des organismes qui ne portent en eux aucun germe de mort nécessaire. On ne voit pas de limite naturelle à leur développement. Pourquoi ne parlerait-on pas la langue française pendant vingt siècles encore, ou davantage ? Dès lors, où fixer son moment de perfection ? Nous n'avons aucune raison de penser que la grammaire et le vocabulaire n'aient pas gagné, de Bossuet à Chateaubriand, de La Bruyère à Flaubert, en couleur, en précision de nuances, en richesse détaillée. Mais, en revanche, les langues se développent suivant un plan régulier, suivant une logique constante et intérieure. 11 y a décadence dès qu'on s'en écarte, dès qu'on veut fausser la croissance. Car, sans le respect des saisons et des moments impérieux de la nature, Tarbre se penche et dépérit. Ce respect classique n'est pas seulement la connaissance, l'amour des traditions de la langue, c'est le sens
de son extension naturelle, de son juste développement. Il ne s'agit pas de s'en tenir aux mots et aux tours de Bossuet ou même de Voltaire, de leur emprunter jusqu'à leurs manies de style et de parodier leur syntaxe. Évitons môme ce ridicule (je pense à Brunetière ou à Faguet) d'entendre des mots dans une acception ternie, ou d'introduire violemment dans notre vocabulaire des expressions que le xvn^ siècle a pu chérir, mais que l'usage depuis lors a condamnées. En revanche, ne brisons pas l'harmonie de notre littérature; n'ajoutons rien au présent qui ne puisse s'accorder avec le passé.
Le souci est légitime à chaque génération de trouver un détail nouveau d'expression aux idées nouvelles, aux sentiments frais qu'elle apporte dans le monde. Mais nous ne sommes pas isolés dans l'histoire : nous continuons et nous préparons.
Il n'est pas rare qu'on mette cinquante ans à comprendre un livre de philosophie ou même un roman. Stendhal a prédit qu'on commencerait à le goûter vers 1880. Mais je demande qu'on me cite une page ou une phrase qui ait paru tortueuse ou alambiquéeà l'origine, et limpide cinquante ans plus tard. Les idées peuvent s'éclaircir, le style est clair ou ne le sera jamais ; la raison qu'il faut en donner ne varie pas, c'est
que, dans une littérature, les lois du style sont invariables, la loi suivant laquelle la langue se développe étant inflexible et constante. C'est pourquoi les classiques eussent blâmé chez certains écrivains de notre temps un véritable parti pris d'obscurité. Ceux de nos conteurs et de nos psychologues qui déconcertent, par Tenchevêtrement des phrases et la broussaille des mots, le lecteur le plus favorable, obéissent sans doute à de très nobles motifs ; ils veulent rendre jusqu'aux plus menus détours de leur pensée, d'insaisissables frissons, d'impalpables nuances, et ainsi ce qui nous paraît obscur n'est que plus riche pour eux d'images et de sensations évoquées. Qu'ils continuent à refléter de beaux songes dans les facettes inégales de leurs phrases tourmentées ; je continuerai à les trouver ennuyeux. D'ailleurs, mon enfant, admirez combien leur calcul est vain ; ce sont précisément les mots les plus larges qui éveillent les rêves les plus précis. Mais enfin la hardiesse du vocabulaire mène rarement à l'obscurité, tandis qu'au contraire la moindre déformation de syntaxe rend inintelligible le plus beau passage. Nos grands écrivains sont clairs, parce qu'ils obéissent à une syntaxe stricte qu'ils ont laissé se modifier et s'élargir d'elle-même, sans hâte, sans efîort. Parmi les Jeunes gens, Coolus par exemple est clair : l'inat-
tendu de ses prodigieux néologismes ne donne qu'une sensation très spéciale d'humour rabelaisien ; c'est que la syntaxe chez lui reste rigoureusement classique. En revanche, sans vouloir atteindre en rien le sublime rêveur et le poète qu'est notre cher Mallarmé, on peut dire qu'il a publié des vers obscurs, sans employer un mot qui ne fût du plus usuel vocabulaire.
2 juin 1898.
A propos d'un livre que je lui apporte, Gœthe discourt gaiement sur Ninon de Lenclos.
Ce fut, dit-il, une amoureuse, non pas une amante. Ce ne fut pas Villarceaux ou Sévigné qu'elle chérit, ce fut l'Amour. Voilà pourquoi elle est un exemple; voilà pourquoi on a pu conter avec tendresse sa vie de Don Juan féminine, mais bien supérieure au héros surfait de Molina et de Molière, car son ardeurfut sansinquiétude et sut concevoirl'amitié. Don Juann'eut jamais queTespoir et le désir, mais Ninon eut la satisfaction et la mémoire; elle attendait l'amour futur en goûtant l'amour présent et l'amour passé. Ainsi jouitelle d'une vie douce et d'une société bien unie. Et
je ne vois rien de plus satisfaisant à la pensée que la suite cordiale et affectueuse des amants que Ninon sut si bien ajuster ensemble, depuis Coligny qui cueillit les premiers désirs de sa jeunesse jusqu'à cet abbé Gédoyn qui consola ses quatre-vingts ans.
Je réponds à Gœthe que, si Don Juan nous émeut, c'est justement par ce tourment éternel d'inquiétude, par cet amour désolé de l'impossible; et Ninon fut trop heureuse pour nous faire rêver.
Il est vrai, dit Gœthe, Ninon réussit ; son amour fit fortune; elle fut vraiment une capitaliste de l'amour. Je ne sais pas, au fond, de vie moins romanesque. Elle fut grave, sérieuseet/?2ora/e. J'emploie ce dernier mot sans intention de paradoxe. La recherche du plaisir peut être sérieuse et réfléchie: Saint-Évremond Fa prouvé. Et la plus dure religion estsouventfrivole. Ninon, fortétourdie de la mort de sa mère, qui était pieuse, entra au couvent par légèreté.
7 juin 1898.
<( Quelques-uns de ceux qui ont lu un ouvrage en rapportent quelques traits dont ils n'ont pas
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compris le sens, et qu'ils altèrent encore partout ce qu'ils y mettent du leur ; et ces traits ainsi corrompus et défigurés, qui ne sont autre chose que leur propre pensée et leurs expressions... »
— Qu'est-ce que cela? demandai-je.
— C'est, dit Gœthe, un passage de La Bruyère. Il m'est revenu en mémoire, ce matin, tandis que je lisais un journal français. Ce journal, qui est opposé à la revision du procès Dreyfus, faisait une peinture très tragique de Fétat présent de la France : les affaires arrêtées, les partis politiques confondus, la Société en proie à un malaise général, — tout celapour le salut d'un seul homme. Et il concluait ainsi : Zola, Scheurer-Kestner et Picquàrt auraient bien fait de méditer le mot de Gœthe : Mieux vaut une injustice qu'un désordre.
— J'ai remarqué, en effet, dis-je, que depuis plusieurs mois, cette citation prenait une place importante dans les polémiques françaises. Elle constitue, je crois, l'argument supérieur des adversaires de Dreyfus.
Gœthe répondit :
— C'est Bourget qui le premier a lancé cette phrase dans l'usage public. Bourget a de l'érudition; il est capable de comprendre exactement un texte d'une difficulté moyenne. L'emploi qu'il a fait personnellement de ma phrase (c'est dans
une lettre à Barrés au sujet de 1 Ennemi des Lois) n'a rien qui me choque. Mais il a de bien grands sots parmi ses amis.
Cette citation se trouve vers la fin de ma Campagne de France, et elle se rapporte à un incident du siège de Mayence par le roi de Prusse. Peut être vous en souvenez-vous ? La garnison fran çaise venait de capituler. Je me trouvais au quartier général du duc de Weimar et je suivais des yeux les soldats français défilant entre une populace gouailleuse etmenaçante. Parurent alors un homme et une femme, tous deux à cheval, suivis de quatre fourgons chargés de ballots et de caisses. J'entends la foule gronder, puis on crie : « qu'on Tarrête, qu'onFassomme, c'est cecoquinlà qui a donné le signal du pillage de nos églises ! » La foule allait se précipiter sur eux et les déchirer. Mais je m'élance, j'arrête la populace et j'assure libre passage à l'homme, à sa femme et à ses fourgons. Le soir, un de mesamis me prend à part : Quelle mouche vous a piqué? me dit-il. Pourquoi vous mêler d'une affaire qui pouvait mal tourner pour vous ? — Mon ami, répondis-je (entre autres choses), j'aime mieux l'injustice que le désordre. C'est dans ma nature.
L'usage que le libelliste français a fait de cette expression comporte d'abord une misérable équivoque sur le mot : Injustice. L'injustice, dans le
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passage en question, c'est : ne pas faire justice d'un coupable ; dans l'article du libelliste, c'est : ne pas rendre justice à un innocent. Voilà deux injustices bien diflérentes et que personne ne voudrait peser aux mômes poids. L'une représente l'absence de sanction pénale ; l'autre, l'iniquité.
D'autre part, il est manifeste que le journaliste n'a rien entendu ou rien voulu entendre à mon histoire, laquelle est claire cependant. Que ce voleur [de joyaux ecclésiastiques fût assommé devant le quartier du duc de Weimar, c'était une première inconvenance qui me choqua. Et puis, je n'ai pu supporter l'idée de cette populace se ruant sur un homme et « jonchant la place de sang* et de débris ». Qu'est-ce que je condamnais par là? Je condamnais la loi de Lynch, 1 exécution sommaire, qui est un désordre en tant qu'elle omet les formes essentielles de la justice. Et certes, plutôt que de les laisser violer, j'aurais préféré que cent bandits s'échappassent. C'est ce que j'ai voulu exprimer en disant : Je n'ai pu consentir à un tel désordre. Mieux valait qu'on ne fît pas justice de ce coquin.
Mais laisser au bagne Dreyfus, que tout homme impartial et réfléchi sait innocent, qui surtout a été frappé en dehors de toute forme légale, il est bien évident que c'est un désordre, et le pire de tous, car il atteint jusqu'au cœur les institutions,
les principes fondamentaux qui sont la garantie de toute société organisée. Ceux qui Font envoyé ou qui le maintiennent dans son île agissent seuls en ennemis de Tordre social. Et, s'il voulait à tout prix appliquer mon aventure à l'Afïaire, voici comment le libelliste eût dû s'exprimer : Dreyfus est peut-être coupable ; je le crois coupable, mais qu'importe? Si, dans son procès, la moindre illégalité fut commise, sa condamnation doit tomber : mieux vaut une injustice qu'un désordre.
8 juin 1898.
Molière, dit Gœthe, est un très bon écrivain dramatique quand il écrit en prose, et sans prétentions. Il est incomparable dans ce que j'appellerai le comique physique : coups de pieds, coups de bâton, parodies et jeux de scène de toute sorte. Chaque fois qu'il s'en est tenu à ce comique particulier, il a composé des farces excellentes qui dégagent une gaîté franche et juste, et reposent toujours sur une observation rudimentaire, mais exacte et originale. Je prise moins ses grandes comédies; je leur reproche surtout de n'être point gaies. Le Malade imagi-
DE GCETHE AVEC ECKERMANN
naire ou M, de Poiirceaugnac sont des pièces lamentables, où le comique étiré grince et fait souffrir. Il y a sans doute des spectateurs qui s'en amusent; pour moi, je les trouve tristes à pleurer. Molière n'a aucun talent poétique. Si Ton excepte Amphitryon, ses vers sont mous, maussades, sans éclat et sans force. Sa prose, au contraire, est excellente, pleine de saveur et de simplicité. Enfin, il avait reçu ce don supérieur, qui seul le met à sa place et fait sa gloire : créer des caractères : Don Juan, Tartufe, Harpagon, Alceste, fixer des types nouveaux et éternels.
Je mets donc Molière au premier rang des auteurs comiques. Mais je proteste quand on le veut tirer du pair comme un génie incomparable et souverain. Je nie de toute ma force que Molière soit un des génies cardinaux de l'humanité. On ne peut qu'avoir honte ou s'indigner quand on l'entend comparer à Shakespeare, — voire même quand on l'entend désigner comme le plus glorieux écrivain d'un siècle qui eut La Fontaine et Pascal.
Tous deux, et La Bruyère, et Saint-Simon, et Bossuet, pour faire plaisir à Brunetière, sont à tous égards, comme créateurs, comme penseurs, comme stylistes, très supérieurs à Molière. Je ne partage pas sans réserve l'admiration traditionnelle dont profitent Corneille et Racine; pourtant
tous deux avaient des qualités de grands poètes lyrique ou élégiaque; tous deux ont créé des caractères qui, par Tampleur, le détail ou Fémotion, valent les caractères moliéresques.
— C'est, dis-je, que Molière, acteur, directeur, auteur, est le modèle le plus achevé de Thomme de théâtre, et il bénéficie de tous les avantages éternellement attachés à ce titre.
— Il se peut bien, répondit Gœthe. Molière est un véritable homme de théâtre. Mais Marivaux lui aussi est un homme de théâtre, et il est à peine jugé à son prix. Beaumarchais aussi était un homme de théâtre, et personne n'a imaginé pour cela qu'il pût être la plus haute personnification de Tesprit français et Fun des types du génie humain. A tout prendre, Beaumarchais est au moins Fégal de Molière. Sa verve est moins franche, moins large, mais il a plus d'invention, une action dramatique plus vive et plus imprévue, plus d'esprit, plus de fantaisie. La peinture des mœurs est plus actuelle, plus agissante chez Beaumarchais que chez Molière. Et quant à la création des caractères, j'aimerais autant avoir imaginé Chérubin ou Figaro que Don Juan ou Alceste. Les caractères de Beaumarchais sont à la fois plus spéciaux et d'une humanité plus générale... Cependant, si vous demandiez aux critiques français
t)E GOETHE AVEC ECKÊRMANN
de désigner, à leur goût, le plus beau génie du xvni^ siècle, personne ne penserait à Beaumarchais. Et moi, bien entendu, moins que personne.
11 juin 1898.
Je définis ainsi le don poétique, dit Gœthe : savoir tirer, de la contrainte, une beauté.
4 juin 1898.
J'ai extrait ces passages d'unelettre que Gœthe, ce matin, écrivait à un jeune poète :
« Pour me persuader de votre vocation, vous me dites que les vers jaillissent naturellement de votre pensée. Ce don est moins rare que vous ne croyez. Et il ne constitue pas, à lui seul, Tinspiration poétique.
«... Ne vous fiez pas à ce bonheur. Prenezgarde aux vers écrits dans un élan trop facile, sans réflexion, sans travail. L'inspiration n'est qu'un
achèvement; elle ne dispense pas du reste. Comprenez bien son rôle. C'est de donner, dans un éclair, sa forme juste au travail patient de la raison ou du cœur. On ne rencontre pas Tinspiration; on la mérite...
A ce sujet, j'ai rapporté à Gœthe une expression dont Jules Renard s'était servi devant moi : « Il ne faut pas, disait-il, confondre Timprovisation et l'inspiration. »
— 11 n'est pas d'erreur plus grave, dit Gœthe. Qui ne l'a pas dissipée reste frappé de stérilité pour jamais. Et quelle stérilité ! la pire de toutes : bavarde, abondante!.. C'est bien là le sens de ma lettre. Mais ma lettre entière ne vaut pas la formule de Renard. ,
3 juillet 1898.
Dîné chez Gœthe qui me cite un mot singulier de Racine. Quand il eut achevé le plan de Phèdre, il dit à un ami : « Ma pièce est finie. Il ne me reste plus que les vers à écrire. »
Gœthe admire la justesse et la profondeur de cette boutade. Elle fait toucher, dit-il, si déconcertante qu'elle puisse sembler, l'essence même de
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Tart dramatique, qui est tout simplement la faculté d'imaginer des événements, de créer des situations, puis de les disposer dans un rapport exact, dans une gradation juste. Ce don est commun à tous les bons auteurs dramatiques, quels qu'ils soient; il distingue le talent dramatique de toutes les autres formes du talent littéraire. Qu'ensuite chacun remplisse le cadre à sa manière, que l'un traite son sujet avec gaieté, l'autre avec ironie, avec amertume, peu importe; cela dépend du tempérament général de l'écrivain. (Vest le travail du psychologue, du poète, ou du moraliste qui vient s'incorporer au travail propre de l'auteur dramatique, qui l'anime, qui le vivifie, mais qui en dépend. Racine avait donc raison de dire qu'une fois son scénario achevé, sa pièce, à proprement parler, était finie.
Si le mot de Racine, ajoute Goethe, est juste pour une tragédie psychologique, il Test à plus forte raison pour des drames romanesques comme ceux de Victor Hugo. Je suis persuadé que Hugo commençait par imaginer les situations dramatiques, et c'est alors la nécessité même de l'action qui imposait la conception des personnages et le ton du développement poétique. L'action déterminait les caractères et l'inspiration lyrique elle-même. Mais j'irais plus loin, et j'en voudrais dire autant de drames moraux ou phi-
losophiques comme Hamlet, etcomme mon Faust. Certes les monologues à'Hamlel sont d'admirables méditations abstraites, mais eux aussi sont strictement déterminés par la situation. Le cerveau de Shakespeare était un vaste cerveau humain. Ce grand homme a pensé, dans sa sincérité candide, tout ce qu'il fait dire au prince Hamlet; mais il pouvait aussi bien penser autre chose; c'est la situation qui a fait le c/20/a:. Moi aussi, je n'ai exprimé' dans Faust que des idées que je crois justes et élevées; mais toutes mes idées possibles ne sont pas dans Faust; c'est la situation dramatique qui m'a conduit à Tune plutôt qu'à l'autre. S'il en était autrement, Hamlet et Faust seraient des poèmes philosophiques, mais non pas des drames.
Gœthe dit encore : Les comédies où nous trouvons l'observation la plus délicate, l'analyse la plus pénétrante du cœur humain, sont en même temps les mieux conçues et les mieux construites. Le Jeu de l'Amour et du Hasard est un chef-d'œuvre de psychologie émouvante etneuve; c'est aussi un chef-d'œuvre d'ingéniosité théâtrale. L'homme qui n'est pas capable de bien combiner son plan, n'est pas plus capable d'exprimer scéniquement des sentiments ou des caractères.
D'excellents auteurs donnent au théâtre des
pièces simples, unies, et en apparence vides d'action. Croyez qu'à l'occasion ils auraient su machiner des charpentes aussi solides que Dumas père, d'Ennery ou Sardou. Rien ne leur serait plus naturel. Et même, le plus souvent, c'est ainsi qu'ils ont commencé leur carrière. Voyez, pour demander des exemples à tous les temps, les premières tragédies de Racine, les premiers drames de Porto-Riche. C'est ainsi que leur vocation théâtrale a dû se manifester d'abord. Puis l'art, le goût, la volonté Font reprise et raffinée.
Je ne serais pas surpris que, pour arriver à cette simplicité de structure qui nous frappe, l'auteur eût élevé d'abord de multiples péripéties, — savantes et enchevêtrées, comme ces puissants échafaudages qui masquent la bâtisse intérieure des maisons. Il a poursuivi, à leur abri, son délicat travail de vérité imaginée, la création minutieuse des caractères et des passions. Puis, sitôt son architecture établie, il a fait tomber, comme un poids inutile, la lourde armature protectrice. De 1 échafaudage abattu se dégageaient, dans leur pure nudité, les belles lignes de Tédifice.
7 juillet 1898.
Goethe, ce matin, avec une certaine solennité m'a révélé un grand projet conçu dans ces dernières années : il veut écrire un troisième Faust.
— Mon héros, m'a-t-il dit, tandis que j'écoutais avec un respect religieux, doit être un symbole de l'activité humaine. Mais je m'aperçois qu'aux jours déjà lointains où j'écrivais les premières parties de mon drame, il est des formes de l'activité humaine que je ne discernais pas.
N'est-ce pas une chose étrange? L'humanité ne s'élève que lentement au niveau de certaines idées, si claires cependant, si impérieusement vraies qu'il semblait qu'elles dussent s'imposer aussitôt à toute raison. Les quelques races dont nous connaissons l'histoire ont développé des génies d'une richesse et d'une perfection telles que rien de plus grand ne mûrira jamais sous le ciel. Et cependant, combien de vérités essentielles sont devenues évidentes, presque élémentaires pour nous, que ces grands hommes n'avaient jamais aperçues! La Révolution françaiseapublié dans lemonde un certain nombre de principes moraux et politiques que la raison universelle ne discutera plus. N'est-il pas extra-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
ordinaire qu'un Rabelais, un Pascal, tant d'autres encore, ne les aient même pas soupçonnés? Si la question s'était posée devant eux, ilsTeussent résolue comme nous. Mais elle ne se posai t pas. Elle ne pouvait pas se poser. Les yeuxnes'étaient pas encore ouverts à certains aspects des choses Puis il semble soudain qu'à un moment déterminé de l'histoire l'intelligence des hommes ait acquis comme un sens nouveau.
— On pourrait multiplier les exemples, dis-je : l'esclavage pour les anciens ; la discipline catholique pour tout le début des siècles modernes.
— Oui, dit Gœthe. Eh bien ! il me semble qu'il en est de môme dans la vie de chaque individu Un moment vient où le monde apparaît sous un aspect imprévu, s'illumine d'une lueur inconnue et inévitable. Vraiment, nous abordons sur une terre nouvelle. C'est le continent inexploré dont nous, ne soupçonnions pas la réalité, qui jusqu'alors ne manquait pas à notre système du monde ; mais qui cependant existe, qui s'étend, infini et vierge, sous nos pas. A une découverte de ce genre correspond pour moi la conception du troisième Faust.
Cela me force à remonter loin dans mes souvenirs. Schiller, vous le savez, était essentiellement une intelligence politique. A Weimar, jadis, il nous entretenait, Wieland et moi, durant
des nuits entières, de la liberté, du bonheur prochain des créatures terrestres, de Favenir promis à Thumanité. Nos conceptions étaient les siennes, ou plutôt nous ne nous donnions pas la peine de reconstruire la société après lui. Je m'en fiais certainement à lui pour cette tâche. Je me rendais compte qu'en cela comme en toute chose il donnait trop d'importance à l'idée de la liberté physique, et que le droit pour un homme de vivre à son gré, sans passe-port et sans gendarmes, n'impliquait pas nécessairement le bonheur. Mais la liberté, voilà ce qui hantait Schiller! Jamais poème ne fut écrit avec un plus sincère enthousiasme que cette Ode à la liberté qui vraiment était digne d'inspirer à Beethoven sa symphonie immortelle. Quant à moi, en réalité, le penchant intime de ma pensée était autre ; j'étais porté à chercher dans le progrès de la science, et par suite de la civilisation, l'avenir certain des sociétés... Et puis un jour je touchai la terre nouvelle. Ces deux questions s'étaient élevées soudain dans mon esprit : Comment certains hommes manquent-ils de pain? (Car, Heine l'a dit, la terre produit assez de pain pour nourrir tous les enfants des hommes.) Pourquoi d'autres mangent-ils un pain qui n'est pas acquis par leur travail ?
J'avais tout attendu de la science. Sans doute
la science accroîtra sans mesure les richesses de l'humanité. Mais, avant tout, ne faut-il pas préparer leur distribution équitable ?...
— Et il me semble aussi, dis-je, que ces deux questions donnaient enfin leur forme exacte aux préoccupations vagues de Schiller. La première condition de la liberté, c'est de détenir les aliments nécessaires de Fexistence.
Gœthe s'était aperçu, durant qu'il parlait, de mon extrême satisfaction. Il se leva et vint me frapper l'épaule en souriant :
— Oui, dit-il, pour être libre, d'abord il faut être.
— Et toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté, doit commencer par leur garantir l'existence.
— Eh bien, voilà, dit Gœthe. Maintenant que l'Amérique est découverte, cela nous paraît tout simple. Pourtant Schiller et Beethoven étaient des hommes plus grands que nous, et Beethoven fut peut-être le plus grand des hommes. La liberté était leur rêve et leur pensée de tous les instants. Mais le talisman magique ne les avait pas touchés. Leurs yeux n'étaient pas nés à l'évidence.
— Mais, dis-je, pourrais-je savoir comment jaillit en vous le dessein d adapter à la fable de Faust toutes ces idées nouvelles ?
lOt
Gœthe répondit :
— Je relisais un soir la fin du second Faust, pour lequel vous savez ma prédilection. J'arrivai à la scène où Faust, aveugle, et roi d'un royaume magique, est à la veille de mourir. Sans qu'il s en doute, Mépliistophélès et les Lemures travaillent à creuser sa tombe. Mais Faust, à qui parvient le bruit des pioches, s'en réjouit, car il croit entendre les ouvriers qui, sur son ordre, travaillent à dessécher des marais. Vous vous souvenez de ce passage?
— Oui, dis-je, et Faust, toujours vaillant, toujours actif, se sent heureux à guider ainsi le labeur des hommes. Je me rappelle le texte avec beaucoup de précision : « La nuit paraît être devenue plus profonde, mais à l'intérieur brille une lumière éclatante. Ce que j'ai résolu, je veux m'empresser de l'accomplir. La parole du Seigneur a seule de la puissance... 0 vous, mes serviteurs, levez-vous... saisissez l'instrument; remuez la pelle et le pieu... >
— Très bien. Puis Faust sort de son palais, arrive au milieu des travailleurs diaboliques, et, sans les reconnaître, leur expose ses projets. Ce sont ses dernières paroles. Elles étaient aussi, à mes yeux, le dernier mot du travail utile, de l'activité féconde. Pour le Docteur Infatigable, j'en avais fait un vrai signe de rédemption.
DE GOETHE AVEC EGKERMANN
« Un marais se traîne le long des montagnes... Dessécher ce marais méphitique, ce serait le couronnement de nos travaux. J'olïrirais de vastes plaines à des miHîons d'hommes pour qu'ils y vivent librement^ sinon sûrement... Un paradis sur terre!... » Savez-vous la suite, Eckermann ?
Je continuai ces vers admirables :
— « Oui, je m'abandonne à la foi de cette parole, qui est la dernière fin de la sagesse. Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie qui tous les jours, se dévoue à les conquérir, et emploie, sans se soucier du danger, d'abord son ardeur d'enfance, puis sa sagesse d'homme et de vieillard. Puissé-je jouir d'un tel spectacle, vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté. A un tel moment je pourrais dire : Reste encore, tu es si beau... »
— Là finissait alors pour moi, dit Gœthe, la libre audace de l'esprit : aiguiser l'énergie virile, ouvrir libre carrière à la science. Quand j'écrivais ces vers, je n'avais en vue que le règne de la civilisation. Mais, me dis-je, ce qu'il faut préparer maintenant, c'est le règne de la justice. Et je compris que pour faire un peuple vraiment libre, c'est-à-dire pour créer une société juste, il ne suf fit pas de dessécher des marais.
Je résolus donc de prolonger la vie de Faust, de lui rendre encore une fois la force et la jeu-
nesse, et de le lancer tout armé dans cette tâche nouvelle : imposer la justice à Thumanité. Gœthe s'arrêta, resta pensif, et poursuivit :
— J'ai hésité entre deux plans. Faust est maître absolu dans le royaume magique qu'il a conquis sur la mer. Il pouvait y rester, et là, de par son pouvoir souverain, édicter toutes lesmesures qui disposeraient l'État à l'image de son rêve. J'avais ébauché le détail de son action : les résistances d'instinct qu il rencontre, la surprise qui, chez ses sujets, gâte le bonheur, toutesles conséquences ou péripéties poétiques que vous pouvez imaginer. Mais j'ai bientôt renoncé à cette conception.
— Et, dis-je tout tremblant de curiosité, quelle est l'autre ?
— Je crois qu'elle va d'abord vous surprendre. Je jette Faust dans la société moderne, telle qu'elle est, telle que nousla voyonstous les jours. C'est avec toutes les forces du passé qu'il entreprend bravement la lutte... Sur cette donnée je travaille depuis deux ans.
— Mais comment avez-vous figuré Faust?
— Sous la forme d'un agitateur socialiste.
— Et je présume que Méphistophélès revient aussi sur terre avec son cher Docteur.
— Bien entendu.
— Que devient donc Méphistophélès ?
— Un meneur socialiste lui aussi, tantôt Tallié de Faust, tantôt son rival. Et, à ce propos, les nécessités de Faction m'ont conduit à une modification importante : Faust ne reconnaît plus Méphistophélès. Non que la résistance obstinée du mal lui échappe, mais c'est à l'éducation imparfaite des hommes qu'il l'attribue, et non à l'ironie du démon.
Je restai quelques instants sans mot dire, car ces confidences m'avaient jeté dans une sorte d'accablement. Puis je me hasardai à demander à Gœthe jusqu'à quelle étape il était parvenu dans son travail.
— Mon idée m'a d'abord séduit et dominé, répondit-il. Mais j'ai peu travaillé depuis le début de cette année. Ce n'est pas que le sujet me plaise moins ; il me paraît plus riche chaque jour. Mais je recule bien souvent devant la tristesse désolée des scènes qu'il me faudrait traiter maintenant.
J'ai donné à Faust tout ce que l'âme humaine peut fournir de plus noble et de plus pur. Pour se vouer à sa tâche sacrée, il rejette tour à tour la fortune, le pouvoir, — que lui offrent les politiciens libéraux, — et l'amour même. Car il ne peut gagner à sa mission celle qu'il aime, et qui est Marguerite, rajeunie elle aussi, Marguerite pieuse, exacte et bourgeoise. Elle aime tendrement Faust, mais Faust ne peut s'accommoder
de cet amour, qui a l'air d'excepter, de ménager comme une folie, ses théories et ses rêves les plus chers. J'ai donné à Faust l'éloquence, le rayonnement,cette puissance magnétique qui fait que, dans une foule, chacun croit aussitôt, et malgré soi, à sa force, à sa sincérité, à sa bonté. Je Fai fait énergique et candide. Il est optimiste; il affirme la probité, la générosité naturelle; il croit que l'homme est juste, que seules la misère et la civilisation faussée l'ont égaré et corrompu. Il ne veut faire appel, pour vaincre, qu'aux sentiments les plus élevés du cœur... Je vous ai dit, n'est-ce pas, que Méphistophélès est son camarade...
— Oui, sans doute.
— Eh bien ! Faust soutient, contre Méphistophélès, qu'il est possible de convertir les heureux de ce monde au sentiment de leur injustice, qu'on peut les convaincre de renoncer d'eux-mêmes à leurs privilèges. Car Faust est tendre. Il a horreur du sang ; il veut que la révolution soit pacifique et fraternelle. Il s'en va donc, comme un moineprêcheur, poursa tournée évangélique que j'ai retracée en un certain nombre de tableaux signihcatifs. Bien entendu, il ne parvient pas à son but. Mais cependant il provoque dans la bourgeoisie un mouvement sentimental assez fort pour que le Pouvoir s'en alarme. Le Parleuient vote en tremblant des lois terribles. Les chefs
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
socialistes sont emprisonnés, Méphistophélès comme les autres. On n'épargne que Faust, en raison de sa popularité, mais cela le rend suspect à tout le monde.
D'autres scènes encore sont achevées. Faust ne veut pas que la propagande touche aux instincts violents du peuple. 11 s'adresse à la raison; il veut instruire et convaincre. Un inventeur alors vient le trouver, et lui fait part de sa dernière découverte. Cet homme a construit un métier si ingénieux que les filatures pourraient faire l'économie des deux tiers de leurs ouvriers. Mais il a des scrupules, car il est pénétrant : il sait que, dans notre état social, la science crée le chômage, et le progrès la misère. Doit il donc publier sa découverte ou la détruire ?. . . Il vient consulter Faust. Vous voyez d'ici le drame... Puis vient Témeute des ouvriers, conduits par Méphistophélès, qui veulent briser la machine nouvelle. Faust qui cherche à les arrêter n'y parvient pas.
— Quelle tristesse ! dis-je. Il sent que tout son effort d'éducation fut inutile. 11 se demande si la science survivra à la victoire terrible de la justice.
— D'autres scènes encore : Faust pénètre au Parlement avec quelques-uns de ses amis. 11 essaye d'établir entre eux une discipline, une division du travail, mais en vain. Ses camarades
sont ignorants et ne veulent rien apprendre ; ils refusent Tefiort de s'adapter à cette tâche nouvelle pour eux. Faust, accablé de travail, cherche à suffire à tout, tandis que Méphistophélès le raille : Te voilà devenu, dit-il, un homme d'affaire bourgeois.
Puis j'ai imaginé une crise, assez analogue à l'affaire Dreyfus où Faust et Méphistophélès... Mais vous pouvez imaginer ce développement sans aucune peine. L'histoire en fournittousleséléments.
— Ne craignez -vous pas, dis-je à Gœthe, que ces scènes pleines d'amertume ne conduisent le lecteur à de fâcheuses conclusions, soit ironiques, soit désabusées ?
' — Vous jugez vite, me répondit Goethe doucement. Ce n'est là qu'une partie de mon drame. Je n'ai travaillé jusqu'à présent qu'aux scènes qui posent les rapports de Faust et de Méphistophélès ; et ces scènes-là ne pouvaient exprimer qu'une morale désenchantée, car, vis-à-vis de Faust, Méphistophélès est le plus fort, et pour longtemps. Mais vous entendrez aussi l'autre cloche. Qu'est-ce que Méphistophélès ? C'est l'influence pernicieuse qui, par des déviations insensibles, détourne et pervertit toute action. Aussi chacune des actions de Faust ne lui rapporte-t-elle dans le présent que déception et tristesse. En revanche, elle commence aussitôt à
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
développer pour Taveiiir des résultats féconds, Faust le comprend et, malgré sa souffrance, il ne doutera jamais de sa tâche. Il ne changerait même pas sa souffrance contre un autre bonheur...
— Mais, finalement, l'œuvre de Faust réussitelle ?
Goethe répondit en souriant :
— Je crois que vous désirez surtout savoir si, selon moi, des entreprises analogues à celle de Faust ont chance de réussite. En ce qui me concerne, j'en ai l'entière conviction. Mais il ne s'agit pas ici de nos convictions personnelles. Tout ce que nous pouvons faire aujourd'hui, c'est de poser clairement, exactement des questions. C'est au temps qu'il appartient de les résoudre. Mais, quant à mon Faust, ne l'oubliez pas, je n'ai pas prétendu faire un livre de théorie ou de propagande, mais un poème dramatique.
12 août 1898.
— Il n'est pas du tout vrai, dit Goethe, que la vie de famille soit par elle-même une bonne école morale. Elle repose essentiellement sur le respect, la confiance et fadiBiration réciproques.
Elle accoutume les enfants à penser que le père ou la mère ont raison quoi qu'ils ordonnent, qu'ils sont très sages, très bons, très probes. Tantôt Tautoritéle persuade, tantôt la tendresse. Cela est vrai très souvent, mais non pas toujours ; et encore faudrait-il le penser parce qu'on le croit vrai, et non par un préjugé nécessaire. Cet état ne vaut rien pour personne. Les parents y contractent, au petit pied, la même confiance en leur sagesse et leur autorité infaillible que les officiers ou que les rois absolus. Quant aux enfants, peut-on rien imaginer de plus pernicieux pour leur progrès moral, pour la culture de leur raison, qu'une vie dont la condition même est le manque de clairvoyance mutuelle?
Les préjugés religieux entretiennent cette erreur. Un père, une mère, un frère, sont, par définition, ceux qu'on ne juge pas, sur qui il serait criminel et impie d'ouvrir clairement les yeux. L'éducation des enfants aboutit ainsi, graduellement, à une sorte de cécité morale. Les conséquences en sont graves, car il est grave de s'accoutumer à ne point juger. On en reprend fort malaisément l'habitude, et rien n'est pire que le manque de discernement, tant pour le succès de la vie que pour le développement de Tintelligence. Et puis, le sentiment familial, ce sentiment d'une solidarité a priori avec les êtres de
DE GOETHE AVEC EGKERMANN
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notre sang, acquiert progressivement une force telle qu'il devient difficile d'agir à son encontre.
Les résultats pratiques, matériels, sont tout aussi désastreux. Quand je vivais à Francfort, ridée que mon père fût capable de commettre une bévue ne pouvait m ontrer dans Fesprit. J'avais été élevé de telle sorte que ses actes échappaient souverainement à ma raison critique. Ma mère me l'avait si bien persuadé qu'elle s'en était convaincue elle-même. Pourtant, si nous nous étionsreconnuledroit de juger, nous en aurions fait l'efîort, et nous aurions certainement arrêté dès le début plus d'une sottise. Mais l'attention, la clairvoyance nous auraient semblé un manque de respect.
4 septembre 1898.
— Sous l'influence de Stendhal, dit Gœthe, et surtout du xviu^ siècle, voici que le roman parait revenir à l'émotion pure, à la tendresse, à la sensibilité. Le mot sensibilité abonde déjà dans les esthétiques et dans les préfaces comme jadis dans Jean-Jacques et dans la correspondance de Diderot. L'homme sensible ! Il y a bien du péril
en tout cela, mais néanmoins le théâtre et le roman nous auront bientôt rendu Thomme sensible. Nous avons vu tour à tour dans ce siècle triompher rimagination, Tobservation, l'abstraction. Le moment est-il venu des nerfs pincés, de la passion, de la bonté pitoyable ? C'est peut-être un changement nécessaire. Nous commençons sans doute une de ces crises de sensibilité qui, comme au siècle dernier, précèdent les révolutions, qui en sont les avant-coureurs aristocratiques. Littérairement, le danger de cet état me semble évident. Il consiste avant tout en ceci : que les procédés d'un tel art sont bientôt à la portée de tout le monde. Nous reverrons la littérature insipide des élèves de Jean-Jacques et de l'école de Chateaubriand.
4 octobre 1898.
Le directeur de la Gazette de Francfort, qui m'avait déjà commandé quelques essais de critique littéraire, m'a écrit de nouveau vendredi passé. Il voudrait recevoir un premier article d'ici peu de jours, de manière que la série pût commencer le mois prochain et se poursuivre
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
régulièrement. J'avais pensé d'abord à composer, pour mon début, une étude un peu dogmatique où j'aurais exposé d'une manière générale mes vues sur la critique. Mais Gœthe m'en a dissuadé très vivement : On ne vous a pas engagé, m'a-t-il dit, pour faire de la philosophie, mais de la critique. Un préambule abstrait est complètement superflu. Si vous avez des idées personnelles et une méthode neuve, le lecteur attentif s'en apercevra bien de lui-même. Non, prenez bravement un livre nouveau, un écrivain à la mode... Tenez, pourquoi ne prendriez-vous pas Hervieu, par exemple ? Ses derniers romans ont fait beaucoup de bruit. De plus, c'est un talent très sympathique, mais très particulier, très rebelle à l'analyse. Une étude sur Hervieu intéressera tout le monde, et, si elle est bien faite, comme je Tespère, tout le monde vous saura gré d'avoir réussi un sujet aussi difficile.
— Cela me convient d'autant mieux, dis-je, que j'ai lu récemment ses meilleurs livres.
— C'est fort bien, dit Gœthe. Pourtant, ne vous fiez pas trop à une lecture même récente. 11 ne faut jamais parler d'un écrivain que sous rimpression immédiate de son œuvre. Comme cela, on peut penser juste, et surtout on peut exprimer pleinement, loyalement sa pensée.
8 octobre 1898.
Goethe m'a fait demander de très bonne heure. Quand je suis entré, il est venu au-devant de moi en me disant : Eh bien ! avez-vous bien travaillé hier ? Ëtes-vous prêt? Oui. Eh bien ! asseyez-vous là, prenez vos notes devant vous, et exposez-moi vos principaux développements dans Tordre que vous avez choisi.
— Voici le plan que j'ai suivi, lui dis-je. J'étudie successivement le style d'Hervieu, le système d'idées qui se dégage de son œuvre, et la valeur dramatique de ses romans. Le premier point m'a paru le plus difficile. Je sens bien quelles sont les qualités essentielles du style d'Hervieu. Sans aucun doute c'est un style personnel, original, car aucune personne cultivée ne saurait s'y méprendre un instant, et ses livres pourraient presque se passer de signature. Il me donne aussi l'idée de quelque chose de neuf, de pas usé, qui garde encore, dans ses facettes et dans ses angles, un aspect brillant et tranchant. J'ai songé à rendre cette idée par des métaphores. Je pourrai dire par exemple : le style de M. Hervieu me fait penser à une pièce d'argent qui sort à peine de la Monnaie. On le
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
sent d'une frappe récente et dure, avec la marque toute fraîche de Facier, tandis que tant d'écrivains de notre temps s'expriment en phrases amincies et usées, pour avoir passé entre trop de doigts. Mais, en revanche, il me semble que parfois il s'est écarté trop loin de la simplicité classique et du naturel. Je le trouve, en maints endroits, compliqué, obscur et comme tordu sur lui-même. A mon sens, ce sont là des défauts, et je compte en faire à Hervieu une critique modérée, mais franche.
— Allons, dit Gœthe, je veux dès à présent vous faire une question. Ces défauts, que vous reprochez à Hervieu, la complication, l'obscurité, sont-ils, à votre avis, intentionnels ou involontaires ?
— Intentionnels, assurément.
— Eh bien ! alors, il eût fallu vous préoccuper de rechercher et d'exprimer cette intention. Pour ma part, je ne suis nullement certain qu'elle soit blâmable. Remarquez d'abord que la phrase d'Hervieu n'est jamais inintelligible; elle est quelquefois difficile, c'est-à-dire que, pour bien comprendre, il faut un léger effort d'esprit ; mais si l'on donne cet effort, on est toujours sûr de comprendre. Eh bien ! ce qu'Hervieu a voulu, c'est précisément que le lecteur fût obligé à cet effort. Avec lui, il n'y a pas moyen de glisser
sur la pensée; on est obligé de la pénétrer jusqu'au fond. Il est faux de prétendre que ce soit là un procédé peu classique. Les plus parfaits de nos prosateurs classiques, La Bruyère par exemple, en ont usé continuellement; le travail d'intelligence que la phrase exige, pourvu, bien entendu, qu'il ne soit pas excessif, profite toujours à la pensée. Et le lecteur garde encore un peu de reconnaissance à l'écrivain pour ce facile plaisir d'une difficulté vaincue... Mais continuez, mon enfant.
— Il faut passer à mon second paragraphe ?
— Oui, allez.
— On a dit qu'il y a du pessimisme et de râpreté dans les peintures de Hervieu; j'en conviens; mais, à mon sens, on a un peu exagéré làdessus. Il a décrit un monde très spécial, très limité, où tous les sentiments elles caractères se ramènent, selon lui, à un petit nombre de causes. Mais il me semble qu'il explique tout par la passion, et non par le vice. Ce qu'il a voulu prouver, c'est que dans la société la plus polie et la plus disciplinée, où il semblerait que toutes les passions, à la longue, se soient adoucies et presque usées, elles conservaient encore leur ardeur et toute leur violence. Il a montré ce qu'il subsistait de la brute dans des gens très bien élevés. Il est très rare aujourd'hui que des romanciers
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN il9
choisissent pour personnages des gens qui aiment jusqu'au crime ou jusqu'à la mort, parce que cela nous paraît invraisemblable. L'originalité d'Hervieu a été de peindre avec conviction des individus de ce genre, et de les placer dans le milieu où précisément tout paraît le plus énervé, le plus mécanisé, le plus vide.
Maintenant, ce que j'ai noté d'essentiel pour mon troisième point, c'est que, chez Hervieu, le dramatique est presque toujours secret, caché, dissimulé sous des apparences de vie paisible et régulière. Et, puisqu'il faut bien aujourd'hui trouver à chaque écrivain une ironie, il me semble que c'est là qu'on doit chercher la sienne. Les personnages de ses romans se méprennent curieusement l'un sur l'autre, et l'exemple décisif serait, je crois, la dernière lettre de Peints par eux-mêmes, Hervieu a exprimé là, comme au jeu des petits papiers, « ce que le monde en a dit », et il est visible que le monde n'y a pas compris grand'chose. Ses romans sont pleins d'événements violents et de péripéties compliquées; mais les actes les plus tragiques y demeurent aussi secrets que des sentiments. J'ajouterai là ce qu'il faut dire du talent de peintre d'Hervieu, du relief et de la vie de ses caractères. Ici encore, son âpreté m'a paru souvent un peu forcée; ses caractères les plus parfaits sont, à
mon goût, les personnages de demi-grandeur, comme Grommelain et la baronne Safïre, dans V Armature, qui semblent dormir pendant deux cents pages, et qui se réveillent d'un sursaut si juste à un tournant de Faction.
Gœthe m'avait écouté avec beaucoup d'attention et sans m'interrompre. J'en conclus qu'il n'avait pas été mécontent des idées que je lui avais soumises, car il a trop de vivacité pour ne pas arrêter et réfuter aussitôt une assertion qui le choque. Quand il vit que j'avais terminé cet exposé rapide de mon plan, il se leva et marcha avec vivacité à travers son cabinet.
— Ce n'est pas cela, dit-il, pas du tout. Je trouve juste en elle-même chacune des idées que vous avez exprimées, quoique, peut-être, vers la fm, vous ayez manqué de précision et de détail. Mais tout cela réuni ne fait pas un bon article ; ce sont les morceaux d'un article et rien de plus. Après vous avoir entendu, on n'a pas une idée nette de ce que vaut Hervieu, d'après vous, de ce qu'il pourra donner, de sa place dans la littérature contemporaine. Maintenant, je ne veux pas vous chicaner sur votre plan ; il n'est pas mauvais ; et même, je vous sais gré d'avoir cherché à dégager quelques idées générales, une sorte de système moral. Mais votre division est arbitraire en ce sens qu'elle ne part de rien et ne mène à rien. Il n'y
a, entre vos trois développements, ancun lien nécessaire. Vous voyez bien mon grand reproche : vous avez eu le tort de partir du détail et de vous y tenir. Vous n'avez pas eu d'idée directrice qui donnât une unité, une suite logique à vos développements de détail et qui vouspermît d'arriver à une conclusion d'ensemble. Ce n'est pas comme cela qu'on fait un article ; je vous le dis très sérieusement.
Voulez-vous que nous esquissions cela ensemble, très rapidement, bien entendu? Dans les observations que vous avez réunies vous pouviez démêler aussitôt un trait commun, qui est l'effort, l'âpreté, et en tout quelque chose d'excessif. Dans la manière de composer, vous auriez trouvé de même une certaine difficulté à partir, à entrer dans le sujet, à en assurer la cohésion et l'unité ; enfin, un manque d'aisance continuel. Rien dans Hervieu n'est uni, facile, on pense à une machine qui grince, et l'effort est perpétuel. Mais dans quel sens? Toujours en sens inverse du convenu et de Fhabituel. Hervieu me fait penser, par un rapport assez lointain mais que vous saisirez, à cette phrase de Benjamin Constant : « Elle avaitbeaucoup de préjugés, mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt. » Songez aussi à ce que nous pouvons imaginer du caractère d'Hervieu, à sa
manière d'être personnelle ; on sent un homme scrupuleux, avec quelque chose de mesuré, de concerté ; un homme très attaché, trop attaché à son étiquette intérieure, un excellent directeur de son propre protocole. Rappelez-vous enfin ce qu'est aujourd'hui le roman en France, combien ce genre est bas, dégradé, avili par toutes les médiocrités. Ne voyez-vous pas la conclusion ? N'était-il pas naturel qu'un écrivain honnête se montrât soucieux de conserver ses distances, d'insister avec un peu d'excès sur ce qui pouvait le séparer de toutes les banalités d'alentour. Votre idée générale était donc celle-ci : Hervieu a voulu prouver que ses romans échappaient à toute banalité ; et, comme il arrive nécessairement en pareil cas, il en est venu à forcer ce qu'il avait en effet d'original.
Ce qui lui manque en littérature, et peut-être aussi dans les actes publics de la vie, c'est ce laisser aller, cette plénitude, cette confiance que donne un esprit libre et dégagé de toute préoccupation extérieure...
A ces mots, le jeune Gœthe entra, apportant à son père un message de la Grande Duchesse. Je me sentis bien aise que l'on fût venu l'interrompre, car j'en avais entendu assez pour mon profit, et le reste ne devait plus servir qu'à ma confusion. Mais Gœthe ne Tentendait pas ainsi :
DE GŒTTIE AVEC ECKERMANN
« Revenez à deux heures, me dit-il, nous finirons ceci. » Et il ajouta en me disant adieu :
— Je crains pourtant que ce ne soit décidément une œuvre inutile de juger ainsi les écrivains vivants. Nous les confrontons malgré nous avec lasplus grands génies du passé, dont l'œuvre est absolument arrêtée et parfaite, que nous voyons devant nous achevés et immobiles, tandis que nous ne pouvons saisir nos contemporains qu'en marche et parvenus seulement à mi-chemin. Cela fausse toutes nos proportions ; mais l'essentiel est de se montrer appliqué et modeste. Aussi je pense que vous réussirez, mon cher enfant.
14 octobre 1898.
Le professeur Hegel vient de passer quelques jours à Weimar, et s'est longuement entretenu avec Gœthe à diverses reprises.
— Il m'a exposé cette idée, nous a dit Gœthe ce soir, qu'on ne changera l'état moral et social de l'humanité qu'en suivant un plan strictement rationnel. Et, selon lui, l'écliec des philosophes réformateurs ou des politiques révolutionnaires
provient de ce qu'ils ont laissé trop de place à la tradition, c'est-à-dire précisément à l'ordre de choses qu'ils voulaient transformer. Selon Hegel, il fallait faire table rase de ce qui avait été, de ce qui était, et chercher uniquement à déterminer, par les procédés habituels de la dialectique, ce qui devait être.
— Qu'avez-vous répondu ? demanda Soret.
— J'ai reconnu qu'en effet, même chez les philosophes sociaux qui ont adopté le point de vue rationaliste, la tradition laisse encore des marques très profondes. Andler, dans son beau livre sur le Socialisme d État en Allemagne^ est arrivé à des conclusions analogues. MaiS; ai-je dit à Hegel, je prendrai pourtant contre vous la défense de la tradition. Entendons-nous; je ne donnerai pas à ce terme le même sens que Barrés, Maurras ou Bourget. Je ne veux pas attacher l'ouvrier à son état, le paysan à sa glèbe, et le petit bourgeois à son chef-lieu de canton. C'est en voyant sa terre qu'on ne voit plus la terre. Et Maurras ne parviendra pas à enraciner les gens; il les empotera. Mais, pour moi, la tradition n'est pas l'immobilité ; elle exprime la continuité de la nature et de l'histoire. Natiira non facit saltiis ^ telle est la formule juste de la tradition. CerteS: il n'est rien, à mes yeux, dans l'état présent des choses , de sacré ni
DE GOETFIE AVEC ECKEKMANX
d'éternel. Je me refuse aussi à invoquer des idées qui eurent autrefois leur beauté, par exemple les formes anciennes du patriotisme, pour entraver le progrès de l'humanité. En un mot, toutes les institutions, toutes les notions, actuelles ou passées, qui peuvent obstruer la marche de la civilisation, de la justice, doivent disparaître, je l'admets fort bien. Mais cette marche, selon moi, est régulière. Elle obéit à des lois stables. Pour déterminer les états futurs de l'humanité , le philosophe ou le politique peut donc aussi légitimementfaire appel à l'expérience de l'histoire qu'aux pures données de la raison.
— Faut-il conclure de cette réponse au professeur Hegel, demandai-je à Goethe, que vous blâmez les révolutions?
— Comment les blâmerais-je ? dit Goethe, elles sont un phénomène naturel. Au bout d'un certain temps, le tronc d'un chêne mort tombe à terre, et c'est un phénomène naturel. Sans doute, les lois de l'histoire sont régulières et fixes ; et, pas plus que la nature physique, la nature morale ne saute d'intermédiaires. Mais l'évolution paisible et continue n'est pas la seule loi du développement naturel.
Dans la formation du monde physique comme dans la constitution des sociétés, les résultats d'une importance exceptionnelle n'ont jamais
été obtenus par une évolution régulière et tranquille, bribe à bribe, progrès à progrès. Il faut une éruption soudaine d'énergie latente, le bouleversement, le fracas terrible des révolutions. Certes, la révolution n'a jamais soulevé qu'un sol miné ; et elle n'éclate aussi qu'au jour marqué, quand elle ne peut plus comprimer l'expansion secrète de ses forces. Ainsi l'évolution la prépare ; mais elle ne peut y suppléer.
Ce qui est vrai, c'est que la révolutionne gagne pas de temps sur l'évolution régulière. Le mouvement de 1789 a paru faire, en quelques années, l'ouvrage d'un siècle entier. Mais, pendant un siècle entier, la société française a été livrée à une sorte d'oscillation balancée qui éloignait, puisramenait, puis éloignait encorelesconquêtes de la Révolution. La fréquence des changements politiques en France, depuis cent ans, n'a pas d'autres causes. Il fallait que l'évolution brusquée retrouvât son cours. Après les cataclysmes sociaux qui se préparent, onconstateracertainement des phénomènes analogues. N'en concluez point qu'il eût été plus sage d'attendre l'évolution. Elle n'eût jamais suffi aux bouleversements inévitables. Mais... JSatura non facit saltiis. Une Révolution paraît supprimer des intermédiaires, qui se retrouvent après elle, par une revanche rétroactive des lois de l'histoire. Seulement, si la
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
Révolution n'eût pas été faite, ces états inte*^médiaires eux-mêmes n'eussent pas été réalisables. Par exemple, il a fallu en France la République de 93 pour rendre possible la monarchie constitutionnelle.
Donc, les Révolutions sont nécessaires, et par suite légitimes. Mais une Révolution n'est pas nécessairement cruelle et sanglante, et c'est à quoi nos enfants devront songer.
— D'ailleurs, dit Du Coudray, quand les révolutions sont sanglantes, cette responsabilité incombe à ceux contre qui elles sont faites, non pas à ceux qui les font. En 89, c'est parce qu'il y eut contre l'État nouveau une résistance injuste...
— Et qui ne pouvait pas être sincère, ajouta Goethe.
— Oui, c'est pour cela qu'il yeutdu sang versé.
A ce propos, Gœthe nous a lu de curieux passages de Michelet qui reproche à la Grande Révolution d'avoir trop ménagé l'esprit clérical. Sans doute elle a supprimé desabus criants :les vœux, les propriétés ecclésiastiques. Mais ces réformes furent modérées. Chacun s'y attendait. Les cahiers du clergé lui-même prévoyaient la suppression des communautés ecclésiastiques. En revanche, selon Michelet, Robespierre fut un mystique, un croyant, un religieux. En lui, l'esprit de Rousseau vivait encore. Par sa faute, la Révolution
cessa d'être voltairienne. Elle dispersa le clergé; mais elle laissa subsister l'esprit catholique.
Voilà, dit Goethe, qui donnerait raison à Hegel contre moi, je le reconnais. D'après l'expérience immédiate de l'histoire^ rien ne pouvait faire considérer le clergé comme un ennemi irréductible de la Révolution. Même le bas clergé avait été pour le Tiers, aux premiers jours, un ami précieux et fidèle. Au contraire une étude purement rationnelle de la question aurait aisément montré que l'esprit catholique était Fantinomie exacte de l'esprit révolutionnaire.
— En fait, demandai-je à Gœthe, croyez-vous que les Jacobins aient eu tort de ne pas mener contre l'esprit clérical la même lutte que contre l'aristocratie?
— Oui, je le crois, dit Gœthe. De toutes les farces ennemies, celle-là était la plus redoutable, et l'expérience l'abien montré. D'ailleurs en 1848 la même faute a été commise, et pour les mêmes raisons. Lesrépublicains avaientcombattu Louis- Philippe de concert avec les cléricaux, et, quand la Révolution eut éclaté, ils n'osèrent pas se retourner violemment contre leurs alliés de la veille. D'ailleurs Lamartine était un clérical. Louis Blanc, sous ce rapport, gardait la tare jacobine. On laissa bénir par le clergé les arbres de 1 a liberté. Cela ne leur a pas porté bonheur.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANX
Ce qui est plus étrange, c'est que je retrouve aujourd'liui la même tendance dans certains groupes révolutionnaires ; Guesde, comme Robespierre, est un prêtre.
7 no^'embre 1898.
— C'est par l'inspiration poétique, dit Goethe, que l'âme humaine a pour la première fois touché son zénith. Au temps d'Homère, rien n'est grand qu'Homère. Et tandis que les hommes devaient avancer d'une marche si lente, si troublée, dans toutes les voies de la civilisation, la poésie, dès son premier coup d'aile, atteignait une hauteur de perfection que les siècles n'ont pas dépassée.
Rien ne peut me sembler plus complètement encourageant qu'une telle pensée. J'y vois la cause encore obscure, mais profonde, de l'exaltation que suscite dans tous les cœurs élevés la lecture des grands poètes. Quand nous venons d'ouvrir Homère, Hugo, Shakespeare, comment douter des destins réservés à l'humanité ? La lecture des poètes consolide ainsi, renouvelle notre optimisme.
Trop souvent la vie nous apporte des sentiments de trouble et de doute. Trop souvent
les événements nous dévoilent la méchanceté des hommes, la persistance des instincts mauvais, la faiblesse de la raison. Lisons , lisons alors les grands lyriques. Répétons-nous que les hommes n'ont pas deux âmes : l'une pour chanter, l'autre pour agir. Fortifions-nous dans la pensée que, si les poètes ont su remplir leur tâche, les savants, les philosophes, les politiques épuiseront peu à peu la leur. Les mêmes hommes qui ont su créer ou comprendre les plus belles formes de l'inspiration lyrique sont dignes de réaliser, par l'effort de leur activité réfléchie, la science, la justice, le bonheur commun.
2 décembre 1898.
— Jean de Tinan est mort, me dit Gœthe; je songe à lui avec pitié, avec amitié, avec amertume. Il est mort bien jeune, n'ayant encore livré qu'une part incomplète, et peut-être fausse, de lui même. Ses quelques livres laissent de lui une image qu'achèvera notre souvenir.
Je me rappelle sa grâce, sa gentillesse, son esprit parfois cruel de gamin tendre. 11 semblait tourner tout en frivolité, et des choses frivoles il
lirait incessamment des saveurs nouvelles. Mais il était également fier, indépendant et courageux ; il sut affronter virilement la vie, et il aimait le travail.
Il était laborieux et résolu. En conservant sa grâce fine et charmante, sans doute un jour il eût dépouillé l'excès de sa légèreté volontaire et touché les pensées sérieuses de la vie. Pour moi, je l'y poussai tant que je pus, car je l'en savais capable. Il y avait dans son caractère une gravité et une constance que beaucoup qui l'aimaient n'ont pas soupçonnées. Chacun l'aimait d'ailleurs. II était aimable. Chacun l'aimait; moi, je ne Foublierai pas.
i5 janvier 1899.
Dîné chez Gœthe avec Du Coudray. Dans la soirée il nous parle d'un roman français, le Ferment, que ni Du Coudray ni moi ne connaissions, Gœthe s'en est étonné. II considère Édouard Estaunié, l'auteur de ces livres, comme l'un des plus vigoureux, des plus personnels, parmi les écrivains contemporains. Estaunié, dit-il, avait publié déjà V Empreinte, un excellent roman,
solide, pénétrant et tendre, qui mettait à jour un certain nombre des ressorts de l'éducation cléricale. Le Ferment est son œuvre la plus récente. Le héros, Julien Dartot, est le type du mauvais savant, l'homme en qui rien n'est pur et grand, sinon l'arme même que la Société a mise en ses mains : la science. Tant qu'il est pauvré, on sent l'égoïsme et l'envie percer sous sa déclamation sociale. Dès qu'il est riche, il oublie l'exemple et la leçon de sa misère, comme si la vie était changée avec sa vie, comme s'il n'avait voulu transformer le monde qu'à son profit et pour lui seul. L'inégalité ne l'obsède plus, une fois qu'il a conquis sa place parmi ceux qui accaparent l'injustice. Il devient dur envers les autres comme on le fut envers lui. Ainsi se transmettent de proche en proche, vers l'avenir, l'envie et le mépris, la tyrannie et la misère.
La peinture d'Estaunié, ajoute Gœthe, n'est que trop exacte, et la société d'aujourd'hui nous en offre tant de modèles que cela pourrait sembler décourageant. Mais si la science ne conduit directement ni au bonheur ni à la justice, elle reste pourtant, même par ses erreurs provisoires, le ferment, le levain nécessaire de l'avenir. Il y a des ferments mauvais, comme Dartot, les êtres égoïstes et criminels qui étendent la misère et la ruine ; il y a la science malade qui désagrège et
DE GŒTIIE AVEC ECKEIîMANN
pourrit. Mais le même bacille, cultivé dilïéremment, propage la diphtérie ou la dompte, communique la rage ou la guérit.
Dans une ligure très sobre, mais très forte, Estaunié a montré le ferment bienfaisant, le savant désintéressé et juste, tourné religieusement vers un avenir d'équité, qui voit avant tout dans la science Tinstrument des réparations, le moyen du bonheur universel.
Gœthe dit encore:
— La science peut faire le bien et le mal. Mais sait-on jusqu'à quel point ses puissances mauvaises ne servent pas, elles aussi, par une réaction involontaire, l'effort mystérieux de l'humanité ? Les ferments destructeurs auront aidé, sans s'en douter, à rendre possible la vie nouvelle. Par leur égo'isme brutal et criminel, les Julien Dartot auront éveillé, justifié les grandes colères sociales. Sachons-leur gré d'avoir provoqué ces révoltes qui demain s'organiseront vers le bien.
3 février 1899.
Gœthe vient de recevoir une lettre de sir Henry F..., le ministre anglais. Il m'entretient de
cet homme remarquable, qui est fils d'un maréchal-ferrant.
— C'est une grande chose en Angleterre, dis-je, que de voir les barrières sociales fléchir devant le mérite des individus.
— De notre temps, dit Gœthe, il en sera partout de même. Les sociétés modernes font une terrible consommation d hommes. Il y a disette de talents, tout comme il y aura un jour pénurie de charbon. Comment voulez-vous alors qu'on s'embarrasse sur le choix ou qu'on discute sur l'origine ?
La conversation s'est prolongée sur le même sujet. Des aventures comme celles de sir Henry, ai-je dit, sont généralement mal interprétées. Imaginez les commentaires des journaux modérés, le Temps et les autres. Ils concluraient volontiers que dans une société où de telles élévations sont possibles il n'y a plus de privilèges, et que par conséquent les luttes de classe sont illégitimes.
— Aujourd'hui, répondit Gœthe, les privilégiés sont nés un peu partout ; mais les privilèges n'en sont ni moins odieux, ni moins iniques. Les limites des classes sont indécises, mais les classes n en sont pas moins ennemies. Il y a des échanges entre elles, qui le nie? Mais dans le hasard de ces échanges je ne vois que des accidents, non pas le jeu normal d'une loi. Qu'un ouvrier
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
accède à la bourgeoisie, c'est un miracle ; qu'un bourgeois retombe au travail manuel, c'est une tragédie.
Nous parlions de sir Henry. 11 est le fils d'un artisan, mais que seront ses enfants à lui ? Des gentlemen comme les autres, riches, soignés et méprisants. L'aristocratie aura pompé un peu de sang jeune, voilà tout.
Là n'est pas la véritable égalité. La véritable égalité consiste dans un juste rapport de chaque individu avec sa tache. 11 est bon que le fils du forgeron, s'il en a le talent, soit ministre ; mais ce qu'il faudrait voir, ce qu'il faudrait qu'on envisageât comme une conséquence équitable et simple, c'est que le fils du ministre, s'il n'était bon qu'à forger, fut forgeron.
17 février 1899.
Depuis deux jours Goethe garde la chambre. Ce matin, quand je suis arrivé devant son fauteuil, il m'a tendu une main fiévreuse. Il sent, me dit-il, sa poitrine comme contrainteet oppressée. Par moments, des quintes d'une toux rauque secouent interminablement son torse robuste.
J'ai ouvert et lu sa correspondance qu'il avait distraitement abandonnée sur sa table de travail. Pendantquenous discutions ensemble la réponse qu'il convenait d'adresser à une longue épître de Cotta, le domestique a introduit Gaspard, l'homme de confiance de la Grande Duchesse. Son Altesse désirait savoir comment Gœthe avait passé la nuit et le priait d'accueillir la visite du premier médecin de la cour.
— Non, non, a répondu Gœthe avec vivacité. Je suis profondément touché des bontés de Son Altesse. Mais je ne recevrai point son médecin ; je ne veux point de celui-là ni des autres. Cette indisposition est peu de chose, et tant que ma faiblesse ne m'abandonnera pas aux médecins pieds et poings liés, je prétends me passer de leur ministère.
Je demandai à Gœthe s'il n'attachait vraiment aucune foi à la science des médecins.
— Je ne la nie point, répondit-il. Certes la médecine est encore dans son enfance. Elle commence seulement à appliquer au corps humain les résultats généraux de la physique ou de la chimie. Elle n'a étudié clairement que fort peu de maladies ; elle n'a découvert qu'un très petit nombre de spécifiques. Et toute la thérapeutique s'inspire encore de l'empirisme le plus grossier. Nos médecins ressemblent beaucoup plus qu'on
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
ne croit aux médecins de Molière. Pourtant je n'entends point récuser leur science naissante et fragile. jNIon aversion pour les médecins procède de ceci : que la conscience, le scrupule du savant leur font entièrement défaut. Jamais vous ne sentirez chez eux, devant un cas difficile et mal catalogué, l'impérieux besoin de comprendre, de voir clair. Ils se contentent, avec une facilité humiliante, de termes vagues et de diagnostics conditionnels.
Les médecins ne font aucun effort pour appliquer aux cas particuliers leurs connaissances théoriques et leur expérience générale. Ils feuillettent rapidement leur mémoire pour vérifier si la maladie rentre dans une des catégories classées, mais ils sont incapables du travail inverse. Et, tandis qu'un vrai savant n'aurait ni trêve ni repos jusqu'à la solution satisfaisante du problème, eux, sitôt la porte franchie, pensent déjà à autre chose.
Cet état d'esprit. révèle fabsence de scrupule scientifique. Mais il dénote aussi une véritable immoralité. Les médecins se donneraient un peu plus de peine si, une pauvre fois dans leur vie, ils avaient fait un effort sincère pour concevoir rétat d'esprit de celui qui les consulte ou qui les attend. Une mère près d'un enfant malade guette le médecin avec toutes les transes de Fépouvante
et de Fespoir. Arrive un homme, jeune ou vieux, qui tire sa montre, pose d'une voix indifférentedes questions dont il n'explique pas le sens, regarde et manie l'enfant comme un objet inanimé, griffonne sur un chiffon de papier quelques formules cabalistiques, puis tire sa montre, empoche son salaire et sort, en calculant qu'avant midi il lui faudra faire encore huit ou dix visites. A toutes les questions anxieuses il a répondu en diplomate, d'un ton distant et évasif . Il ne s'est pas posé le problème scientifique du mal; il n'a pas senti l'émotion humaine de la souffrance. Il a accompli sa tâche professionnelle avec l'exactitude formaliste de l'employé à son bureau.
— Mais précisément, dis-je, ne faut-il pas compter avec l'habitude professionnelle qui en-durcit et glace les cœurs les plus sensibles.
Mais Gœthe répond que, quand une habitude quelconque mène à de tels résultats, c'est qu'elle est mauvaise et doit être combattue. Votre argument, dit-il, ne prouve qu'une chose : c'est que Féducation et la vie professionnelles des médecins se poursuivent dans des conditions déplorables à tous égards. Mais je reconnais qu'en effet, pour gâteries jeunes médecins d'à présent, il suffirait de l'exemple de leurs maîtres : car leur suffisance, leur âpreté ambitieuse, leur avi-
DE GŒTHE AVEC ECKRRMANN 139
dité, leur cynisme, sont des spectacles révoltants. Le jeune Léon Daudet, ce brouillon qui a gâté tant de beaux sujets, a recueilli dans ses Moriico/es toute une série de faits décisifs que chacun peut enrichir de sa propre expérience.
11 y a bien entendu des exceptions. Mon vieil ami Potain, par exemple, est un touchant modèle de bonté, de désintéressement, de modestie, de science attentive et vigilante. Il a vraiment consacré sa vie, dans un don religieux et caché, au soulagement de la souffrance. Mais je soupçonne que, sur ce sujet, il ne pense pas autrement que moi-même.
3 mars 1899.
— Il n'y a pas de livre, dit Gœthe, que j'aie ouvert avec plus de crainte et une appréhension plus défiante que 1 Iniquité, de Clemenceau. Qu'allaient donner réunis, ajustés en un volume, ces articles qu'au jour le jour j'avais suivis avec passion? J'avais peur, malgré moi, d'une œuvre froide et monotone. C'est un livre pressant, éloquent, émouvant, que j'ai lu jusqu'au bout sans répit, dont des parties entières sont admirables.
L'/n/^a/Zen'est point, comme les Preuves de Jaurès, une sereine et définitive démonstration, ou bien , comme les pamphlets d' Ajalbert et de Goliier, un livre de mépris et de joyeuse colère. C'est l'histoire journalière d'un grand esprit, d'un esprit dont la certitude lente avança d'un pas chaque jour, qui du même mouvement développa sa conviction, son action et sa pensée.
Je crois qu'ils dureront, ces articles de t Aurore, ces courts articles de cent lignes, qui, dans l'automne d'une année tragique, tranquilles, forts et sûrs, maintenaient chaque jour une nouvelle prise sur le mensonge ou sur robscurité. Comme les flots de la mer montante, ils recouvraient chacun leur conquête dans un effort inévitable et progressif. Ils sont d'une forme brève et dure, polie, comme il m'a toujours semblé, à une culture qui peut être la grecque, mais qui peut être aussi Fanglaise, d'une forme appliquée avec une rigueur presque scientifique aux progrès du raisonnement. J'avoue que ce style si simple est parfois gâté par l'abus de ces procédés factices qui, depuis les Concourt, sont devenus presque des règles, les règles de la syntaxe élégante. Mais, à travers ces phrases sèches, précises et fines, il passe autre chose qu'une rigueur dialecticienne ou une sensibilité artiste ; on y sentira souffler la grandeur ardente des roman-
DE GŒTIIE AVEC ECKEHMANN
tiques, et tout le lyrisme religieux d'un Michelet.
L Iniquité est un livre lyrique et ferme, et pourtant c'est aussi un livre triste et décourageant. Quel est, chez Clemenceau, Tinstinct le plus fort, l'ardeur et le besoin d'agir, ou l'impossibilité de croire ? On sent en lui comme un fond de pessimisme ancien qu'aucune infamie ne peut étonner, que parfois môme l'excès du mal semble amèrement satisfaire, et qui jamais pourtant ne recule ou n'affaiblit l'action. Je lui trouve souvent le ton d'un moraliste à la Rochefoucauld, finalement désabusé des choses. Dans FAlîaire aussi, ce qui dès le premier jour l'a hanté et retenu, c'est le point de droit, qui n'était au fond qu'un point de morale, je veux dire le vice juridique de i89i, l'illégalité première. C'est là que le meilleur et le plus aigu de sa polémique a porté. Son grand effort n'a pas été la démonstration des faits, ni même la critique des hommes : il est à peine entré dans les querelles des personnes et des partis ; les lâchetés les plus imprévues n'ont tiré de lui que des ironies, des allusions rares et supérieures qui n'avaient rien d'étonné. Ce qui a ému Clemenceau, c'est la moralité d'un peuple hésitant devant la plus paradoxale de toutes les crises de l'histoire. Cela, il l'a dit sans cesse, et il l'a bien dit.
J'aime fort Clemenceau, et il le sait, ou je vou-
drais qu'il le sût ; et cela me gêne malgré moi de le sentir revenu de si loin et de tant de choses. Pour être revenu de tout, dit Fantasio, il faut être allé dans beaucoup d'endroits ; et c'est le cas de Clemenceau, sans aucun doute. Il fut riiomme le plus bassement, le plus faussement calomnié de ce temps. On a exploité contre lui le roman ridicule de l'Égypte, — lisez à ce sujet le livre récent de Jules Delafosse qui n'est pas un témoin complaisant, — et le roman tragi-comique de Millevoye-Norton, et beaucoup d'autres. Je comprends son amertume, et c'est beaucoup qu'elle ne l'ait découragé d'aucune tâche et d'aucun effort. Ce qui lui manque, c'est la joie, la confiance. Mais alors, il serait un autre, et peut-être l'aimerais-je moins.
4 mars 1899.
Le conseiller Meyer est revenu d'Iéna ce matin, et nous sommes allés ensemble chez Gœthe. Nous l'avons trouvé dans la petite antichambre qui précède son cabinet de travail. 11^ se leva vivement et vint au-devant de nous. J'essayais, nous dit-il, d'oublier la mauvaise nuit que j'ai
passée. Le jour ramène ordinairement un peu de calme dans mon cœur ; mais encore faut-il aider la lumière. C'est pourquoi je m'étais fait apporter mes portefeuilles de gravures, et me voici maintenant en état de soutenir une conversation sans mauvaise humeur. Et il se tourna vers moi: Eh bien! Eckermann ? Vous étiez hier au théâtre ?
Je lui répondis qu'au dernier moment la paresse m'avait pris de quitter ma chambre, et que j'avais passé une soirée silencieuse à ordonner des notes et des manuscrits. Pendant ce temps Meyer s'était approché du portefeuille encor couvert, et maniait sans façon les gravures.
— Qu'est-ce que cela ? demanda-t-il à Gœthe. Un Claude Lorrain, n'est-ce pas?
— Oui, dit Gœthe, ne le connaissiez-vous pas?
— Non, assurément. 11 n'est pas facile d'oublier cette gravure quand on l'a vue une fois.
— Le prince de Wurtemberg me l'a envoyée la semaine passée, répondit Gœthe. La toile appartenait à Robert Peel qui l'a payée dix mille livres, à ce qu'on raconte. J'envie beaucoup l'homme qui peut consacrer à un pareil tableau une somme aussi considérable. Mais ce qui me semble le plus digne d'intérêt, c'est que Peel l'acheta en 1829, au plus fort du débat sur l'émancipation des catholiques. 11 alla l'examiner entre deux
séances du Parlement. Ne trouvez-vous pas admirable qu'un ministre, au moment où il fait voter les mesures d'où dépend la destinée de son pays, trouve le moyen de songer encore à sa galerie ?
— Pour moi, dit Meyer, j'admire surtout le pays où un pareil souci semble naturel, et même honorable, pour un homme public. Personne en Angleterre ne s'est imaginé qu'il y eut dans l'acte de Peel la moindre pensée d'affectation. Ce trait n'a pas gâté sa réputation d'homme simple. Mais en France, par exemple, l'affaire aurait fait un beau tapage. Peel était un homme fini...
— 11 est vrai, dit Goethe. Et tenez, Clemenceau, dont je parlais hier précisément, c'est tout le secret de son histoire. Il fut un homme d'État véritable; il fut le seul orateur vraiment classique de son temps, sans rien d'emphatique ni presque d'oratoire dans sa manière, tirant l'effet de la précision, de la vigueur, de l'action, le seul dont la parole évoquât la harangue grecque, et non la période fleurie des Latins. Mais on ne lui a pas pardonné, et ses amis moins que personne, d'aimer la musique, les livres, le théâtre, — ou bien, au lendemain d un vote important, d'aller acheter pour le Musée le beau tableau de Whistler.
DE GOETHE AVEC ECKI:RMANN
En cela, les jalousies parlementaires sont servies par l'opinion publique. Les Français exigent que chacun d'eux détienne sa spécialité, et Ton n'enjambe pas impunément cette clôture professionnelle. Ajoutez que chaque profession comporte pour eux une allure, des habitudes, et jusqu'à des formes de vêtement distinctes. Pour la vie publique, il leurfaut Fhomme aux théories loyales^ au visage sournois, mais sachant, quand il le faut,éveillerd'une voix émue l'orgueil latent des grands principes, Ribot, par exemple. Ce type rajeuni fournit Deschanel ou Poincaré, qui sont de faux dandys, des doctrinaires à ambition académique, c'est-à-dire quelque chose de bien inférieur au politique vulgaire, à l'homme de ressources et d'expédients. Telle est la mode actuelle en France, et quiconque voudrait l'enfreindre s'en mordrait les doigts... Ajoutez qu'un homme fourvoyé, par erreur, dans la vie politique, n'en sort plus qu'à grand'peine, et n'arrive jamais à persuader qu'il soit bon à autre chose.
Pourtant, dit Gœthe, la vie n'est pas une grande route ; il ne s'agit pas de baisser la tête et de marcher droit devant soi. Nous n'avons pas tous les mêmes buts, et bien souvent nous nous trompons de chemin. Que penser d'une société qui, sans se soucier un instant de discerner
notre vraie tâche, nous impose un sentier toujours le même, et puis nous défend de revenir sur nos pas ? Pour moi, fai été bien des clioses dans ma vie, et même ministre ; il n'y a pas une heure et pas un désir que je voudrais retrancher de ma mémoire. Oui, en vérité, j'ai été ministre de Weimar, et en même temps directeur du théâtre, et je travaillais à la foisvers cette époque au Faust et à ma Théorie des couleurs. J'aurais même bien volontiers acheté le tableau de Peel, mais rÉtat et moi réunis nous n'eussions pas été assez riches.
3 avril 1899,
— Les romans de René Boylesve, dit Gœthe, sont pour moi une lecture fort agréable. Ils sont faciles, tendres, ardents, très divers et très semblables. Leurs héros peuvent varier, mais tous ils désirent, tous ils pleurent, tous ils aiment, et nos enfants seront vieux que Boylesve n'aura pasencore parcouru la gamme infinie des romans d'amour.
^ Dans ces délicats romans, le travail ne vaut pas l'intention ni l'émotion. Mais ils me plaisent
DE GŒTHK AVEC ECKERMANN
néanmoins ; ils sont jeunes, spontanés et x)leins d'une fière désinvolture. Boylesve y a répandu une sensibilité sincère, de jolies finesses, d'heureuses trouvailles d'expansion et d'attendrissement. On y goûte comme une fraîcheur aiguë et triste, une passion avide et peureuse, l'amertume douce des vraies larmes. Ce sont des livres qui feront pleurer les âmes tendres. Vous devriez les lire, Eckermann.
Ce ne sont pas des livres parfaits, je vous Tai dit, mais du moins les défauts en sont-ils visibles et franchement avoués. La composition est souvent arbitraire ou mal ajustée. Le ton est gâté parfois par une espèce de maniérisme sentimental, qui est le danger patent des romans de cette sorte. La phrase, qui est facile, cavalière et dégagée, se perd souvent dans une diffusion ■finale, et l'on voudrait trancher cette traîne un peu molle qui en alïaiblitle dessin. L'expression n'est pas toujours égale à la volonté ou même à la pensée de l'écrivain. Mais il est vrai que la force et la précision sont des qualités difficiles quand il faut peindre des mouvements délicats du cœur. Stendhal lui-même la reconnu...
Et Gœthe, ouvrant le Journal de Stendhal, m'a fait lire cette note : « En général, je ne puis pas bien exprimer les nuances fines des événements, "le profond, le meilleur de la chose, parce que les
termes manquent et qu'il faudrait deux ou trois heures pour y plier les termes de la langue. »
11 avril 1899.
Les journaux français annoncent que trois officiers juifs ont donné leur démission par suite des procédés insultants de leurs camarades. On leur avait refusé d'ailleurs un avancement légitime. Cette nouvelle a éveillé en moi une vive indignation, mais Gœthe n'a pas paru la partager entièrement.
— Assurément, dit-il, rien ne peut me sembler plus sot, plus méprisable que les polémiques de presse et les insolences de mess qui déterminent de tels scandales. Je penserais ainsi même si j'étais l'ennemi des Juifs. Chez nous, de par la loi, ils ne peuvent être officiers, et je ne vois pas que leur race soit moins prospère ou moins puissante. C'est de la vexation en pure perte ; elle n'en est que plus choquante. Je plains aussi, et de tout mon cœur, les braves gens que la nécessité matérielle de leur existence retient au milieu de ces grossièretés basses et impunies. Néanmoins je n'ai jamais été fort alarmé par les faits que re-
DE GarriiE avec egkermann
latent les journaux, car je les juge sans gravité réelle et je crois qu'ils resteront sans conséquences.
— Ils démontrent pourtant, répondis-je, que la France est restée dans un état dangereux de passion et d'injustice ; l'histoire prouve à quel excès de barbarie de tels sentiments peuvent monter.
— Que craignez-vous, dit Gœthe, une Saint- Barthélémy des Juifs? Ce souvenir est tragique, mais il ne m'épouvante nullement. A cette époque, la moitié de la France était protestante, et aujourd'hui les Juifs ne forment pas la cinq centième partie du peuple français ; ce n'est pas assez pour que chaque chrétien ait à portée de la main un Juif à détester, et peut-être à dépouiller. Dans un tel état, on ne peut créer la haine que par des moyens artificiels, et elle reste théorique et vaine. N'oubliez pas non plus que les Sémites sont, presque en totalité, groupés dans les grandes villes. Or, les ouvriers des villes ne se laisseront pas aisément fanatiser par des fables absurdes, et d'ailleurs ils se méfient beaucoup plus des Antisémites que des Juifs.
— Vous n'admettez donc pas que l'antisémite puisse devenir dangereux?
— Si, en Pologne, en Galicie ou en Roumanie, à Alger même si vous voulez; mais pas en France. Ce n'est là qu'un sentiment factice, et je vous en
donnerai pour preuve que son origine n'est pas populaire, mais mondaine. 11 est né dans les grands cercles et sur les champs de courses. Ce qui naît là ne va pas loin.
Je suis demeuré un peu surpris. Mais Gœtlie a poursuivi en s'échaufïant peu à peu. Il pense que, quoi qu il puisse arriver, les Juifs français n'ont rien à craindre. Il est certain, dit-il, que la France est au début de grandes luttes civiques. Mais, si les curés sont vaincus, ils auront assez de penser à eux-mêmes. S'ils triomphent, leur victoire passera bientôt sur la tete des Juifs, qui ne les gênent guère en réalité, alors qu'ils ont à détruire tant d'institutions dangereuses. Les lois scolaires, les droits sur les congrégations, le mariage civil et le divorce leur importent bien autrement que Rothschild. Gœthe a encore envisagé la question d'un autre point de vue. Supposons une révolution en France, a-t-il dit. Si elle amène au pouvoir un gouvernement capitaliste, quel qu'il soit, empire, royauté ou dictature, il ne pourra se passer du capital juif. Si de la révolution au contraire doit émerger l'État collectiviste, eh bien ! les Juifs ne seront pas plus dépouillés que les autres par la commune expropriation.
J'ai été frappé de ces arguments, mais je ne pouvais m'^empêcher de penser qu'en attendant ces officiers démissionnaires étaient fort à plain-
dre. Je le dis à Gœthe. Qui nous garantit, ajoutai-je, que demain il n'en sera pas de même pour les magistrats, pour les préfets ?... Où sera la liberté promise aux hommes, Tégalité garantie entre les citoyens ?
— Puisque cette question vous tient à cœur, a répondu Goethe en souriant, je vous dirai franchement toute ma pensée. Ces fonctionnaires, civils ou militaires, ont choisi leur carrière à leur gré; ils Font embrassée librement. Dès lors ils doivent subir, sans s'étonner, des événements qui en sont la suite même. Qui ne sait, en entrant dans les fonctions publiques, qu'il sera courtisé ou méprisé de ses camarades, pour des motifs où le mérite personnel n'entre pour rien ? Ces officiers juifs s'étonnaient-ils autrefois d'être adulés, s'ils étaient riches et prêtaient aux autres leurs beaux chevaux, ou s'ils étaient bien en cour et influents près du ministre? Non, ils trouvaient cela naturel. 11 n'est pas plus extraordinaire qu'on se détourne d'eux à présent. Si ces messieurs souhaitaient d'être considérés selon leur valeur individuelle, ils n'avaient qu'à choisir un autre milieu et une autre vie.
De même pour l'avancement. L'avancement est toujours accéléré ou retardé pour d'autres raisons que l'intelligence et l'aptitude professionnelle. Il y a trente ans, dans les fonctions publi-
ques de tout ordre, les conservateurs prospéraient ; il y a quinze ans, les républicains; aujourd'hui les ralliés sont les maîtres. Le sort du fonctionnaire est toujours entraîné par des courants généraux qui se contrarient et se succèdent. Cela est dans l'ordre. Vos amis l'ignoraient-ils ? Non, mais probablement ils se disaient tout bas qu'ils sauraient bien nager jusqu'au bout dans le courant favorable... On doit pourtant savoir supporter ]a perte quand on aurait accepté le gain. Ces accidents entrent dans la définition même de la carrière qu'ils avaient choisie. S'ils n'étaient pas d'humeur à les supporter, qu'allaient-ils faire dans cette galère ?
Gœthe a dit encore : Trop de Juifs s'étaient précipités à la fois dans les fonctions publiques ; il n'est pas mauvais qu'ils s'en écartent, fût-ce à leur corps défendant ; l'état du fonctionnaire s'adaptait mal aux caractères fondamentaux de leur race. Ils contractaient aisément l'habitude d'une morgue sèche, impeccable et concentrée, qui rebutait. D'autre part, on réservait pour cette carrière tous les jeunes gens bien doués, ce qui est une pratique absurde. Les dons supérieurs de l'intelligence sont nécessaires au marchand, à l'industriel, au boutiquier, dans toutes les carrières où l'homme dépend de lui seul et porte seul le poids de ses résolutions ; ils
DE GŒrHi: AVEC ECKERMANN
ne sont d'aucun service au bureaucrate, civil ou militaire ; ils lui nuiraient plutôt. Pour réussir dans les fonctions publiques il suffit précisément de ces qualités moyennes de docilité, d'exactitude et de modestie que l'on réserve aujourd'hui pour la boutique ou pour l'atelier.
Réjouissons-nous donc pour les jeunes Juifs, a dit Goethe, si, même par l'effet d'actes fâcheux et de passions méprisables, ils sont rendus à leur droit chemin. Leur nature vraie sera sauvegardée ; ils connaîtront cette joie de Findépendance qu'une mauvaise distribution sociale refuse le plus souvent aux êtres supérieurs. Mieux adaptés à leur tache, ils se trouveront plus libres et plus heureux ; ils pourront s'apprêter, avec une confiance joyeuse, au rôle que leur réserve l'avenir.
Nous sommes remontés dans le cabinet de Gœthe, où se trouvaient Du Coudray et Soret, et la conversation est devenue générale,
— J'ai entendu, dit Gœthe, le plus éloquent des Français discourir sur le rôle des Juifs dans le monde. J'ai retenu une expression magnifique,, dont il se servit : « Ce sont, disait-il, les grands spoliés de l'histoire. » Ils ont imaginé le prophétisme qui se retourna contre leur race ; ils ont créé le capitalisme qui veut aujourd'hui leur ruine ; ils ont inauguré l'internationalisme que demain les socialistes réaliseront.
— Certains historiens ne pensent-ils pas, demanda Soret, que la franc-maçonnerie, dont rinfluence sur les révolutions du siècle dernier paraît prépondérante, fut organisée, à son début, vers l'époque de la Renaissance, par des rabbins cabbalistes.
— Je l'ai entendu soutenir, répondit Gœtlie. Mais, à mon sens, ce n'est encore qu'une hypothèse, plausible sans doute, mais insuffisamment vérifiée.
— Et sans doute, demanda Soret, vous estimez que faction de la race juive sur les destinées de ce monde n'est pas épuisée.
— En effet, répondit Gœthe, je pense ainsi.
— Dans quel sens cette action doit-elle, selon vous, s'exercer?
— On ne peut pas hésiter, dit Gœthe. A portée de nos mains, il n'est pas beaucoup de grandes tâches. Notre société vermoulue s'écroule. Un effet collectif ne peut plus guère s'employer qu'à en étayer les murs qui branlent ou à les ruiner à jamais.
— Et vous pensez que les Juifs auront une part dans la destruction de la société présente, dans l'édification d'une société nouvelle ?
— Oui.
— Apparemment, cette prévision vous est inspirée par l'Affaire Dreyfus.
DE GŒÏIIE AVEC ECKERMANN
— Non, dit Gœtlie en souriant et en hochant la tête, nullement.
— Pourtant, dis-je, nous avons vu tous les Juifs indignés par l'injustice obstinée commise à l'égard d'un des leurs ; ce n'est que par le secours des socialistes qu ils ont fait triompher la vérité. 11 est juste que, tôt ou tard, ils leur rendent l'aide qu'ils en ont reçue.
— Ce qui manque le plus au socialisme, observa Du Goudray, c'est l'argent. Mis au service du socialisme international, le capital juif ferait assurément de grandes choses.
— Et je crois aussi qu'il fera de grandes choses, dit Gœthe, d'ici cinquante ou cent ans. Mais il est essentiel d'observer que, si les Juifs interviennent dans la lutte sociale, ce ne sera pas parce que le capitaine Dreyfus, juif, a été mis au bagne injustement, mais bien pour obéir à leur instinct, à la loi naturelle de leur race.
— 11 faut croire en tout cas, répondit Soret, que cet instinct ne s'est pas encore clairement révélé dans la société juive de la finance. Lors de mon dernier voyage à Paris, j'ai fréquenté d'assez près tous ces gros banquiers. Votre prophétie les surprendrait fort. Le seul changement que j'aie observé en eux, c'est qu'ils étaient orléanistes avant TAffaire Dreyfus, et qu'ils sont bonapartistes maintenant. Sans doute jugent-ils qu'un
pouvoir plus fort les garantirait mieux des violences, et puis le Duc s'est laissé entraîner à des paroles, à des alliances imprudentes, dont le Prince s'est soigneusement gardé. Chez maint potentat de la Bourse, on trouve maintenant, en bonne place, le Mémorial de Sainte-Hélène et les moulages du D'* Antommarclii.
— La vie de la race ne siège pas là, répondit Oœtlie. Cherchez-la parmi les prolétaires, chez les artisans habiles, chez les jeunes gens laborieux et généreux de la petite bourgeoisie. C'est de là que monte la sève.
D'ailleurs, tels qu'ils sont, les millionnaires juifs de la finance ne seraient point les adversaires obstinés de la Révolution. Ils ne sont point dangereux pour elle, quoi qu'ils en pensent. Ils céderaient les premiers ; ils céderaient dès qu'ils sentiraient la résistance inutile. C'est un des caractères de la race. Elle est clairvoyante, elle sait prévoir. Accoutumée aux dangers, dressée par la persécution, elle perçoit avec un flair presque animal l'approche des cataclysmes révolutionnaires. Et, comme elle fut toujours la plus faible, elle a appris à ne pas lutter contre les grands courants de l'histoire. C'est une grande vertu. Ne dussent-ils qu'en donner l'exemple, les Juifs joueraient par cela seul un rôle essentiel dans la destinée prochaine de l'humanité. Son-
DE GŒTME AVEC ECKERMANN
gez-y : ce qui lit sanglante la grande Révolution, ce fut précisément l'impuissance des privilégiés à discerner en elle une force nécessaire, leur manque d'obéissance à l'inévitable, la résistance en pure perte, par point d'honneur. Nous qui souhaitons pacifique la révolution prochaine, c'est peut-être à l'opportunité de l'abandon juif que nous devrons cette joie.
Les Juifs sont résignés. Ils ont supporté la dispersion, l'esclavage, la vie ingrate, le mépris, et, pendant tant de siècles, le labeur obscur perdu à des tâches imposées. Je crois qu'ils ne regretteront pas longtemps leur or. Ils se résigneront à la perte de leurs biens comme ils se sont résignés à la perte de leur temple et de leur patrie. Le ghetto souabe ou italien ne leur avait pas semblé trop cruel; la cité socialiste leur sera douce. Nul n'acceptera mieux qu'eux la répartition équitable des tâches et la loi commune du travail. Et, à ce propos, voulez-vous entendre une grande vérité ? Nous autres Aryens, nous sommes gâtés par un préjugé absurde et qui pourrait tout retarder de bien des années. C'est le préjugé que certaines tâches sont honorables ou même nobles, tandis que d'autres sont viles et dégradantes. Par le bienfait de sa vie passée, le Juif échappe à cette sottise dangereuse, dontilfaudraque l'humanité se purge entièrementavant d'entrer dans ses voiesnouvelles
— Je ne doute pas, dit Soret, que les Juifs accepteront les grands changements que Tavenir prépare. J'admetsaussi qu'ils donneront l'exemple de cette acceptation. Mais vous prétendiez bien autre chose. Selon vous ils doivent compter parmi les ouvriers de la Révolution.
— Oui, dit Gœthe.
— Et pourquoi donc ?
— Je voudrais que mes raisons fussent plus fortes. C'est peut-être moins une certitude qu'un pressentiment. Dans la mesure où je discerne la poussée collective de leur race, c'est versla Révolution qu'elle les mène. La force critique est puissante chez eux; je prends le mot dans son acception la plus haute, c'est-à-dire le besoin de ruiner toute idée, toute forme traditionnelle, qui ne concorde pas avec les faits ou ne se justifie pas pour la raison. Et en revanche, ils sont doués d'une puissance logique extraordinaire, d une audace incomparable pour rebâtir méthodiquement sur nouveaux frais. Au point devue moral, j'aperçois un contraste du même genre, et dont les effets peuvent être tout aussi féconds. Je n'ai jamais rencontré de gens aussi débarrassés de notions ou de traditions religieuses. C'est au point qu'il est impossible, comme vous savez, de formuler le dogme juif . Dansle peuple, la religion n'est qu'un ensemble de superstitions familiales
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
auxquelles on obéit sans conviction aucune, seulement par respect envers les ancêtres qui s'y sont conformés pendant vingt-cinq siècles ; pour les gens éclairés, elle n'est plus rien. Et, cependant, la race est profondément croyante, éminemment capable de foi.
— Mais que peut bien être, demanda. Soret, cette foi qui n'est pas religieuse ?
— Elle est toute rationnelle, répondit Gœthe. Elle tient en un mot : la Justice. Le Juif a la religion de la Justice comme les Positivistes ont eu la religion du Fait, ou Renan la religion de la Science. L'idée seule de la Justice inévitable a soutenu et rassemblé les Juifs dans leurs longues tribulations. Leur Messie n'est pas autre chose que le symbole de la Justice éternelle, qui sans doute peutdélaisser le monde durant des siècles, mais qui ne peut manquer d'y régner un jour. Et ce n'est point, comme les chrétiens, d une autre existence qu'ils attendent la réparation et l'équité. Les vieux Juifs ne croyaient point à l'immortalité de l'âme. C'est ce monde-ci, ce monde présent et vivant, avec ses vieilles gens et ses vieux arbres, qui doit s'ordonner un jour selon la Raison, faire prévaloir sur tous la règle, faire rendre à chacun son dù. N'est-ce point là l'esprit du socialisme ? C'est l'esprit antique de la race. Si le Christ a prêché la charité, Jéhovah
voulait la Justice. La Bible dit : un juste — quand rÉvangile dit : un saint.
— Ajoutez, dit Soret en souriant, que le Juif a conservé l'art oriental du spectacle et de la mise en scène. 11 excellera, je crois bien, dans la propagande tapageuse et dans le cabotinage orthodoxe...
— Non, répondit Goethe en souriant aussi, mais gravement, non, mon ami, ce n'est point par une inattention de la Providence qu'un Marx, qu'un Lassalle ont été des Juifs.
— J'ai lu quelque chose d'analogue, dit Soret ; c'était, je crois bien, dans un roman de Disraeli. Il était né juif... et baptisé.
— Eh bien, voilà un mot de la fin, dit Gœthe. Mais parlons d'autre chose. Soret ne veut rien entendre ce soir.
12 avril 1899.
Gœthe m'a dit ce matin : J'ai entendu quelques Juifs de France crier à la persécution. Les pauvres gens ! Comment n'avaient-ils pas compris qu'il dépend entièrement d'un individu, d'une race,
d'être OU de n'être pas des persécutés? Ce qui constitue la persécution, ce n'est pas telle mesure vexatoire, c'est l'état d'esprit avec lequel elleest reçue et subie. Si les Juifs sont courageux, si. loin de grossir l'efïet des actes qui les lèsent, ils l'enveloppent et l'atténuent, si, au lieu de s'en lamenter, ils en sourient, s'ils onttranquillement confiance, comme leurs a'ieux, que toute injustice est précaire et que la civilisation ne revient jamais sur ses pas, alors nul ne pourra dire qu'ils sont des persécutés.
Tenez, considérez les catholiques d'Angleterre. Les lois qui les frappaient jusqu'au début de ce siècle étaient bien dures, plus dures que celles qui dans aucun pays, hors la Russie barbare, atteignent les Juifs. Pourtant, ils ne font pas, dans l'histoire^ figure de « persécutés ». Simples et sûrs, ils ont laissé passer l'orage, sans se troubler, sans céder. Surtout ils se sont bien gardés de se plaindre, de crier eux-mêmes à la persécution. Ils ont attendu tranquillement la fin d'un état de choses dont la durée doit être nécessairement limitée par le progrès de la civilisation. Voilà l'exemple qu'il faut proposer aux Juifs de France.
Je leur conseille pour ma part, puisque après tout leur vie est en sûreté et que l'ensemble de leur existence est tolérable, de négliger en sou-
riant ces petites misères cramour-propre ou d intérêt. Elles sont si peu de chose dans la vie d'un homme, elles ne sont rien dans la vie d'un peuple. Surtout, pas de plaintes î Qu'on ne les entende plus dire : <( Mais le monde retourne en arrière î Où cela s"arrêtera-t-il ? » Tout cela parce que madame X... ne leur aura pas rendu visite, ou qu'un ancien ami ne les saluera plus xlans la rue... Ne voient-ils donc pas que la rupture d'une relation, d'une amitié même, pour de tels motifs, est au contraire un bénéfice véritable?...
25 avril 1899.
Gœthe nous cite avec de grands éloges la biographie de Bismarck que vient de publier Charles Andler. C'est probablement, dit-il, l'étude la plus complète que l'on puisse écrire encore sur une œuvre à peine achevée et sur une vie qui vient de finir. Ce n'est pas le livre d'un professeur d'histoire ou d'un narrateur didactique : on n'y trouve pas le récit des faits, dans leur ampleur ou dans leur suite on sent même chez Andler comme un éloignement pour l'apparence
flatteuse, pour le décor brillant et inutile de I histoire. Il n'a pas essayé de conter, mais de juger, de comparer, de faire comprendre. Andler est un psychologue et un philosophe qui a pénétré la vie profonde, les causes et les ellets, les mouvements et les réactions. Il a apporté dans cette tâche une science sûre, tranquille, sans étalage comme sans bavardage, aussi distante de la facilité fade des vulgarisateurs, que de la confusion pédante des érudits, qui suppose toujours connus les idées élémentaires et les faits simples et ne procède à leur égard que par voie d allusion rapide. Cette méthode donne parfois au récit une certaine condensation elliptique ; elle exige une attention plus exacte, souvent même une recherche, un elïort de mémoire, une réflexion, mais elle assure à Toeuvre une cohésion et une puissance, je dirai presque une élévation telles qu'on ne pourra regretter ce peu de peine.
Gœthe ajoute que dans ce livre Andler a montré de véritables qualités d'artiste.
— La suite en est sobre, dit-il, et, tout en respectant le cours de l'histoire, révèle une composition. La conduite du récit reste nette et calme. Les détails sont mis en œuvre avec un grand bonheur, comme si, parmi tous les faits latents, tous les mots possibles, on avait toujours choisi
celui qu'il fallait. Les portraits sont brefs, précis, solides, et font entrer dans l'essentiel des hommes par des procédés simples et directs, qui semblent d'une vérité comme inévitable, car nous ne parlerions ainsi que des hommes que nous aurions beaucoup connus, et sur qui nos conjectures sont presque nécessairement des vérités.
C'est pourquoi, dans cette étude d'un philosophe, j'ai senti vraiment vivre l'homme. Et je n'ai pas besoin d'ajouter que l'auteur, ayant apporté dans cette biographie la vérité et la vie, y a mis aussi toute l'impartialité de la raison. En aucun sujet pourtant la justice ne pouvait être plus difficile à un Français. Pour tous les jeunes Français, Bismarck fut le Croquemitaine de leur enfance, et d'ailleurs, même autour de nous, son œuvre reste enveloppée des préjugés les plus épais et les plus sots. Sans parti pris, sans paradoxe, sans fiction, Andler a dressé dans tout son jour cette grande image dont l'aspect sans doute surprendra plus d'un. Car Bismarck était un homme dépourvu de préjugés et de rancunes, qui ne fut jamais limité par des dogmes, qui toujours perça les choses d'une vie directe, impartiale et pratique, mais qui resta cependant humain. Il fut pacifique, ayant retardé vingt ans les guerres, et réduit au moindre
DE GŒTUE AVEC ECKERMANN lG;i
l'effusion de sang qu'il estimait nécessaire à sa tâche: Il fut modéré dans la victoire, ayant arrêté à Sadowa, ayant tenté d'arrêter après Sedan le lourd effort des armées victorieuses. Mais l'évolution de sa volonté est admirable en ce qu'elle concorda toujours avec le mouvement de la vie. Nul ne se soumit plus pieusement que ce maître brutal de l'histoire, à la réalité, à ses nécessités et à ses lois. De ce sentiment, il s'était fait une espèce de religion qu'Andler a très exactement pénétrée : « Il pensait que c'était agir dans le sens de la divinité que de s'assurer la force. Elle est divine, et c'est pour cela qu'il ne la crut pas faite de quantités matérielles seulement. » Réfléchissez... Ce n'est pas une religion si méprisable.
12 mai 1899.
Gœthe s'intéresse aux Universités populaires, bien que cette institution lui semble encore imparfaite et puérile. Il est bien clair, dit-il, que, pour le peuple à qui on les destine, ces Universités ne sont pas d'une grande conséquence. Mais elle, révèlent et propagent l'état d'esprit desjeunes gens qui les dirigent, et c'est là que je vois
leur véritable signification. Des hommes comme France ont discerné très clairement cette vérité. Voilà autant de privilégiés, de propriétaires qui se seront liés et engagés d'avance. Au jour de la révolution, s'ils faisaient mine de résister, de s'armer pour la défense de leurs colïres-forts, leurs élèves d'aujourd'hui se lèveraient pour leur répondre : N'étiez-vous donc pas sincères, au temps où vous nous appeliez à la liberté et à la raison? Quand vous vous vantiez d'éveiller en nous des citoyens libres et justes, ce n'était donc pas pour nous, mais pour vous-mêmes. CheTchiez-A^ous votre plaisir et votre intérêt, ou notre bien ?
Ainsi, quoi qu'il arrive, nous tenons autant d'otages, autant de consentants involontaires pour le jour où les grandes iniquités de ce monde s'écrouleront.
i^r juin 1899.
— Les moralistes, dit Gœthe, qui s'adressent à des disciples confiants avec tou t l'ascendant du monologue, et l'autorité des phrases achevées, ont certainement le beau rôle, et, quand on affirme
I>i: GŒTIÏE WEC ECKERMANN
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seul, on a presque toujours raison. Il n'y a qu'une épreuve aux méthodes et aux systèmes, c'est l'épreuve de la vie, et il ne suffit pas aux philosophes d'être logiques ou séduisants, dès qu'ils prétendent guider, et non pas seulement persuader ou convaincre. Or, il n'est pas de système qui soit à l'abri des circonstances et que le détail de la vie ne puisse disjoindre et recouvrir. Presque tous les systèmes sont justes quand on les affirme, et aucun ne suffit quand on l'éprouve. Mais comprenez bien qu'éprouver, ce n'est pas le rôle de celui qui pense, c'est le rôle de celui qui critiquera. Les métaphysiciens ont affirmé à eux tout seuls et dans la continuité isolée de leur pensée ; ils n'avaient pas à se soucier des conséquences individuelles; l'erreur ou le malheur pratique d'un disciple ne devait pas monter jusqu'à eux. Ce sont les soucis et le rôle de l'adversaire. Quand on expose l'optimisme, on écrit les Essais de Théodicée ; quRïid on l'attaque, on écrit Candide.
3 juillet i89().
Ottilie, qui part après-demain pour les eaux de Bohême, demande à Gœthe quelque conseil pour
ses lectures de voyage... Eh bien, dit Goethe, vous pourriez prendre avec vous les derniers livres de M"'^ Marni, bien que ce soit une femme comme vous et que les femmes se goûtent médiocrement entre elles. Mais elle a beaucoup de talent et ses nouvelles dialoguées sont infiniment meilleures que tout ce que font dans ce genre les messieurs les plus réputés. Je donnerais volontiers pour un de ses livres la production coalisée de Lavedan, Donnay et Hermant. Je ne parle pas, bien entendu, des pièces de Donnay, qui ont leur charme, ou des premiers romans d'Abel Hermant, que j'estime. Mais pour Lavedan je ne veux rien distinguer. Les livres de Jeanne Marni sont charmants, et très émouvants aussi, d'une émotion qui n'est nullement frelatée, presque pas littéraire. Ils vous plairont... Et tenez, emportez aussi le livre de Jean Lorrain, Poussières de Paris, N'est-ce pas un joli titre? Poussières de Paris, des poussières brillantes et pailletées, des poussières de pluie, de fleurs et de diamants. C'est un livre où vous trouverez Lorrain tout entier avec sa prestesse, sa méchanceté et sa gentillesse, sa grâce et son esprit, et tout l'art compliqué de son désordre. Et vous y trouverez Paris, ses jardins et ses musées, ses théâtres et ses cabarets, ses poètes et ses courtisanes, ses vieilles femmes et ses grands hommes.
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
Lorrain, me dit Gœtlie, après qu'Ottilie nous eut quittés, est un homme bien étonnant. Il a senti toutes les coquetteries, tous les snobbismes et tous les vices de son temps, mais aussi tout l'effort artistique d'une génération qu'il a beaucoup aimée et délicatement comprise. A ce sens aigu et cruel de la nervosité contemporaine il joint le goût du passé, de la légende et de la fanfreluche. Avez-vous parcouru M. de Bougrelon, un livre que je n'ai pas voulu nommer devant ma belle-fille ; les femmes sont curieuses. C'est un récit extraordinaire, d'une intensité, d'une profondeur exacte et outrée, d'une dépravation inoubliable. Ces cent pages garderont, comme certains romans au xvni^ siècle, une place étrange et particulière dans l'histoire de leur temps.
8 juillet 1899.
— Si l'invention révèle mieuxle génie, dit Goethe, c'est la correction, je veux dire le don de se corriger soi-même, qui révèle l'art le plus sûrement. Prenez, dans Chateaubriand, les deux ou trois versions de la préface aux Mémoires d' Outre- Tombe. La plus ancienneestla meilleure. Chaque
correction affaiblit. Voyez au contraire la rééditioEf du livre de Barrés : Un Amateur dûmes. Comparez le nouveau texte au texte ancien. Les corrections sont nombreuses. Je n'en ai guère vu que deux ou trois qui soient à regretter. Toutes les autres ajoutent, resserrent et fortifient.
Barrés n'a épargné aucune de ces expressions molles, inconsistantes, qui se glissent sournoisement dans les tissus de styles les plus serrés et les mieux tendus. Tous les détails douteux ou simplement inutiles ont disparu. Il n'est pas un mot trop flasque ou trop défraîchi qu'un substantif dru et coloré ne remplace. Faites ce travail. C'est une excellente leçon de style.
11 juillet 1899.
— J'ai connu Vogué autrefois, dit Gœthe. Je le crois faible et fort naïf, mais ce n'est pas un méchant homme. Il a peu de talent ; il écrit d'un style veule, impropre et boursouflé. Mais, somme toute, nous serions tous contents d'écrire en russe comme ce Russe écrit en français. Vous me direz que son dernier roman porte la marque
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
d'une inspiration haineuse et mauvaise. Mais l'effet est à tel point puéril et dérisoire qu'il n'y a vraiment qu'à sourire.
Pauvre Vogué, qu'était-il allé faire dans la politique ? Que vient-il faire dans le roman ? 11 se perdra ; il n'est pas de force ; il est sans activité et sans souplesse ; la complexité d'un être vivant, d'une idée agissante ou d'une foule le décontenancera toujours. Ah ! certes, on fut injuste en parlant d'insolence aristocratique, d'un dédain superbe et cruel de gentilhomme qui s'amuse. Voilà des mots qui pour Vogué ont trop de brillant et trop d'allure. Vogué ne s'est jamais amusé. 11 n'y a guère en lui qu'une grande vanité, si candide et si étalée qu'elle désarme, qu'elle devient familière et presque cordiale. Et puis on voit aussi une morne intelligence, paresseuse et déclamatoire, qui se plaît aux adjectifs nobles, aux mots amples et décoratifs, à de grands sentiments endimanchés et à de grandes pensées rudimentaires.Elle est faite pourles villes mortes, les vieux pastels, les moralismes vagues et les regards historiques et littéraires. Elle était déjà gênée dans la critique ; pourquoi veut-elle se kncer dans l'action? Vogué est un honnête homme fort naïf qui sait bailler majestueusement sur les choses. Je le crois capable de dévouements secrets, de courage caché, et d'une
certaine noblesse intérieure ; courage mesquin et noblesse étriquée, mais qu'il sait embellir à ses yeux. Il doit se plaire avec lui-même. Que ne se contente-t-il de ces satisfactions personnelles ? Il ne les retrouvera pas ailleurs.
14 juillet 1899.
— Des jeunes gens, dit Gœtlie, pleins d'intelligence, de dévouement et de modestie, ont réuni et classé toute une série de discours et d'articles de Jaurès qui gisaient dispersés dans les colonnes massives de VOfficiel ou dans les collections poudreuses de la Petite République. J'ai reçu hier le premier tome de ce recueil qu'ils ont nommé V Action socialiste et je l'ai lu sans aucun retard. Il en ressort avec évidence que Jaurès, consciemment ou non, a toujours été socialiste, et je ne vois point de démenti plus éclatant à la légende ignorante ou calomnieuse dont on voulait ternir son nom. Dans ces pages, espacées sur quinze années d'action, tout lecteur honnête sentira courir l efïort logique et continu d'une pensée libre, qui prend peu à peu possession d'elle-même. C'est
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
toute l'histoire dïiu homme de bonne foi qui, comme disait Hugo, a grandi.
Il me semble, quant à moi, que c'est à travers les questions d'enseignement, d'éducation démocratique, que Jaurès adiscerné pour la première fois la nécessité d'un nouvel ordre social, le devoir d*y préparer les masses populaires. Ce serait alors une évolution très naturelle, et que tout son passé avait lentement préparée. Peu importe assurément le chemin qui mène à la vérité, mais j'en vois beaucoup qui depuis lors auront suivi la même route. On discerne aussi, dès ses premiers pas dans la doctrine, une idée qui lui est restée chère, et qui constituera son apport personnel dans la conduite de son parti, je veux dire l'alliance, contre le capital, du prolétariat et de la bour- . geoisie laborieuse, de la « jeunesse pensante ». Sans doute, à cette époque, il distinguait encore entre Tidée de justice sociale et l'action proprement socialiste. Il se disait volontiers républicain démocrate, à la manière d'un Michel et ou d'un Ledru-Rollin. A tout prendre, nous serions loin du centre gauche converti, de l'opportuniste trop pressé que raillait péniblement autrefois la niaiserie parlementaire. Mais, en réalité, Jaurès était déjà socialiste. 11 arrive chez de grands esprits, candides, idéalistes et sincères, que la pensée s'exprime et agisse avantde s'être formule.
lée. Ce fut l'histoire de Hugo autrefois, ce fut la sienne. L'instinct du cœur et de la raison avait devancé la certitude théorique. A aucune vie politique je ne vois une plus belle unité qu'à la sienne, mais c'est l'unité de la vie qui monte, fleurit et prospère.
Les morceaux de toute époque et de toute origine que comprend F Action socialiste sont nécessairement d'une valeur littéraire un peu inégale. On n'y trouve cependant pas une page où ne se marquent des qualités du plus grand ordre. 11 n'est guère possible chez Jaurès de distinguer l'orateur de l'écrivain. Il anime ses discours de la y plus haute pensée philosophique, du plus bel élan lyrique; ils sont d'un penseur et d'un poète. Ses articles sont entraînés par une irrésistible force oratoire; ils sont de l'homme le plus éloquent de son temps. Toujours une grande phrase ample et chantante, de belles images claires et générales. Rien cependant qui gêne la finesse, l'acuité, la subtilité même de l'observation ; rien qui altère la sincérité, la lucidité, la précision de l'intelligence. Sa pensée se développe avec une puissance libre, tranquille et magnifique. Mais c'est une pensée vigoureuse dans une âme sincère, et jamais ce créateur admirable de mots sonores n'oublie la réalité définie qui vit sous les mots. Son éloquence est nourrie de travail, de bonne foi et de
raison. Sa pensée est une application candide aux choses, et l'on y sent toujours ce mélange de pénétration et de confiance, d'exactitude et d'optimisme qui révèle à la fois une puissante intelligence et une profonde bonté.
2 août 1899.
— Le désir d'aimer, dit Gœthe, ne suffit pas pour qu'on aime, la volonté d être heureux ne suffit pas au bonheur. Les amours ne sont pas toujours partagées ; les formes de l'amour sont variées ; elles ne se commandent et ne se répondent pas toujours. On peut aimer l amour sans aimer personne ; on peut aimer un être sans aimer l'amour. L'amour, parfois, est exigeant et tyrannique, conseiller de vengeance, d'injustice et de colère ; d'autres savent aimer sans jalousie et sans haine, et on croit alors qu'ils n'aiment point.
6 août 1899.
Je veux réunir ici, plutôt que de les relater sé-
parément, les conversations que j'ai entendu tenir à Gœthe durant ces dernières semaines, sur plusieurs écrivains français.
France réunit en lui une variété de dons qui ne s'était peut-être jamais rencontrée. C'est dans son Histoire contemporaine que vous la goûterez sous tous ses aspects. Il a dit lui-même en parlant des hommes de sa génération : « Nous avons grandi dans la foi rationaliste ». Et en effet il y a d'abord chez France un rationaliste, et même un dialecticien, mais subtil, varié, et maniant les idées, non pas comme des abstractions sèches, mais avec un toucher fm et voluptueux. Et cette sensualité qu'il apporte jusqu'au maniement de la raison, il la répand sur tous les sujets qu'il touche avec une onction large et continue. Son imagination est aussi richement nourrie de poésie que d'érudition, de sorte qu'au service de sa pensée les images et les faits, les raisons et les exemples, naissent en une floraison abondante et savoureuse. Voilà des dons dont le mélange est rare et singulièrement délicieux. Peut-être, jusqu'à ces dernières années, France les employaitil plus volontiers à nous dérober le monde qu'à nous le révéler plus clairement. Du moins semblait-il qu'il ne voulût voir les choses qu'à tra-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
vers'les voiles charmants, et rarement soulevés, de rhistoire, de la poésie et de la méditation. Un Sylvestre Bonnard restera toujours protégé contre la voix bruyante du siècle par la poussière des livres et des ans. Dans Thaïs la vérité naît de l'illusion, du mythe ou du paysage. Mais, dans cette Histoire contemporaine, France, sans rien changer ou rien perdre de lui-même, a touché de près, d'une main curieuse et directe, l'âme et la vérité de son temps.
Sans doute je vois bien qu'il s'en tient toujours à une distance raisonnable, je veux dire à la distance de sa raison. Les événements ne le surprennent pas ; ils ne l'enveloppent jamais assez vite qu'il n'ait réservé le temps de les juger. Quel triomphe de garder, sur les événements les plus passionnés, le ton sévère et solide d'une postérité impartiale I L'Afïaire elle-même et ses plus frappants épisodes se disposent dans l'ordre lucide et tranquille que leur eût assigné un Montesquieu. Mais que cette raison est droite, vigoureuse et colorée ! L'image tragique de Raoul Marcien dans Y Anneau d Améthyste est sanglante et chaude à force d'évidence. Les deux entretiens de M. Bergeret avec M. de Terremondre et le recteur Leterrier sont des pages inoubliables. Et quant à l'admirable chapitre sur la nécessité et la force du mensonge, chapitre incomparable
OÙ le paradoxe et la vérité, Texpérience la plus fine et l'ironie la plus spécieuse et la plus acerbe, se mêlent avec un éclat extraordinaire, je ne sais s'il évoque davantage la mémoire de Swift, de Paul-Louis Courier, ou de Rabelais.
M. Bergeret et l'abbé Jérôme Coignard demeureront des types éternels de la littérature. Je présume que vous discernez clairement leurs rapports. Sans doute l'abbé Coignard, qui était paillard et ivrogne, apporta dans ses discours une audace moins secrète, une vigueur plus colorée et presque truculente. Mais tous deux également furent indulgents et légers, faibles et perspicaces, sensuels et philosophes. Tous deux montrèrent un goût et une aptitude infinie à démêler la pensée cachée des hommes, à montrer la vanité de leurs vertus ou de leurs actes au regard de la raison. Ce qui les sépare, c'est que Coignard trouva son recours dans la foi, et M. Bergeret dans la science. Encore M. Coignard se faisait-il de la foi une idée peu scientifique, et M. Bergeret de la science une idée presque religieuse. Il fut pourtant quelque chose sur quoi ils n'entendaient pas discussion, l'un sur la vérité révélée par le Fils de l'homme, et l'autre sur les vérités révélées dans les laboratoires. Aussi me semble-t-il qu'un homme en ce siècle sut les comprendre tous deux en lui-même :
DE GOETHE AVEC ECKERMANxN
K;e fut Renan, qui, ayant perdu la foi en Dieu, reçut aussitôt par un équitable échange une foi sacrée en la Science et en la Raison. Renan au séminaire annonçait sans doute un Jérôme Coignard de meilleures mœurs ; et l'on aurait de M. Bergeret une idée juste en disant qu'il rappelle, avec moins de préjugés, Ernest Renan après Saint-Sulpice.
Pauvre M. Bergeret ! Le voyez-vous, durant ses années de province, trompé, pauvre, détesté de ses collègues, dégoûté d'un travail fade et mal payé. Dans son petit cabinet triste, que coupait le tambour de l'escalier, il plaignait amèrement la médiocrité de sa vie. Il poursuivait le rêve douloureux des élégances défendues. Il évoquait les villas du Pausilippe, le golfe divin et les rivages où fut Troie. Il pensait aussi qu'à d'autres femmes que la sienne Dieu dévolut des grâces qu'il aurait su goûter. J'aime le silence cruel et têtu qui le délivre d^une épouse détestée. La brutalité ne sied point au sage ; mais le sage a le droit d'aimer la vie et de quitter le chemin qui ne conduit pas au bonheur.
Vous rappelez-vous les conversations que tinrent, sous l'orme du mail, M. Bergeret et M. Pab^ bé Lantaigne, supérieur du grand séminaire. « Seuls dans la ville ils s'intéressaient aux idées générales... » Je songe que dans cette ville aussi,
quoi que nous ayons pu faire, bien peu s'y intéressent encore. Mais c'est le charme qui avant tout m'attache à France : le charme d'un esprit rompu à toutes les disciplines supérieures de la raison. L'abbé Lantaigne, pour concilier la Science et la Foi s'exprime en un langage digne de Humboldt ou de Poincaré. a Seuls ils s'intéressaient aux idées générales. » A chaque page de son œuvre, France a prouvé que, pour ceux qui les goûtent, elles apportent en toutes choses de la beauté.
Évoquez maintenant Paillot, Terremondre, l'archiviste Mazure, l'abbé Guitrel passant du château converti des Bonmont au château orthodoxe des Brécé, et le préfet Worms-Clavelin, et le vagabond Pied-d' Alouette, et dites-moi qui, depuis Balzac, a lancé dans le monde une famille aussi variée, aussi riche et aussi vraie. Sans doute France ne traduit pas la vie par les impressions premières qu'on en reçoit. Il attend d'avoir pensé avant de peindre ; et, alors qu'un Balzac jetait avidement sur le papier ses sensations ou ses visions à peine refroidies, il est clair que France prend le temps d'avoir des idées avant d'animer des hommes. Mais il est prodigieux de les animer par ce moyen ; et je voudrais qu'on me montrât en quoi cette méthode (qui exclut assurément certains sujets ou certains effets)
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affaiblit et altère la vérité, car moi je vois seulement par quoi elle la conserve ou la fortifie. Ou plutôt disons qu'il y a beaucoup de vérités en littérature et que celle là est assurément une vérité.
Que de contrastes et de richesses dans son œuvre ! Il y a chez France une sensualité ardente et il ne la dissimule pas. Il a écrit qu'on n'est pas humain quand on n'est pas sensuel. Dans la Reine Pédaiiqiie, on trouvera même le plus piquant libertinage. Et pourtant personne n'a fait sentir avec plus de charme la douceur des familles tranquilles, des chambres fermées, du travail sous la lampe entre les voix claires des enfants. Il est à la fois antique, classique et passionné, subtil et courageux, amoureux des maisons noires et des villes anciennes, du désordre fastueux des décadences et de l'humble commencement des religions. En même temps que cette puissance réfléchie à saisir la vie con, temporaine, il a l'émotion des correspondances du passé. Lisez dans Pierre Nozière les pages que France a rapportées de quelques villes anciennes qu'il a, ainsi qu'il le dit lui-même si finement, feuilletées comme des livres. Dans ces pages délicieuses il exprime et confond avec un art incomparable les charmes de la nature, de la légende et de la réalité. Il a retenu la saveur singulière
et persistante des provinces anciennes, du Vexin, du Valois, comme personne n'avait su le faire depuis Gérard de Nerval. Dans VÉtui de Nacre ou dans Clio, les plus beaux mythes du passé sortent de ses mains expliqués, vraisemblables, et ils en sont encore embellis. Aucune harmonie ne lui échappe. Sa raison, son imagination, ses sens, et jusqu'à sa mémoire sont doués presque également pour produire de la beauté. De pareils livres font mieux qu'illustrer l'histoire ; ils la pénètrent ; ils l'éclairent ; ils l'animent, en ce sens qu'ils font éclater, sous le voile changeant et contrarié des faits, la diversité et l'éternité de l'âme humaine.
Seul peut-être il possède encore le glorieux mélange de la discipline cartésienne avec la liberté du xvni® siècle. Par la maîtrise et l'aisance d'une manière difficile, par le goût, la politesse, Fornement, la suite; par un style admirablement varié, savant et simple et qui, sans s'écarter jamais de la tradition la plus pure, suffit à tout, il mérite d'être désigné et loué comme le dernier des classiques. Et il faut plaindre les ignorants qui dans ce mot n'évoquent que l'ennui des classes, et lui associeront Fennui, la routine, et l'amour conservateur des idées reçues. Le classique La Bruyère fut le plus libre et le plus ferme esprit de son temps; et je doute qu'il soit
DE GOETHE AVEC EGKERMANN
aujourd'hui une pensée plus audacieuse et plus subversive que celle de France. Quelle puissante critique de toutes les bassesses, de toutes les cruautés, de toutes les injustices sociales, il aura su introduire et inoculer doucement par l'unité du ton et le charme continu de la forme. N'est-il pas curieuxde penserque, parlaforce delaperfection et Fartifice de la douceur, tout cela va rester classique ? Est-il une propagande plus efficace et plus certaine de durer ?
Certes la sévérité de sa critique ne hâtera pas d un jour la fin de cette société qu'il méprise; car il médite comme un sage et s'exprime comme un philosophe, et ceux qui pourront le comprendre pensaient sans doute déjà comme lui. Mais on ne le louera jamais trop d'avoir fait sa voix plus assurée et plus courageuse à mesure qu'elle était plus écoutée. Durant ces dernières années il a grandi chaque jour. Il ne pouvait devenir meilleur écrivain ou plus sûr artiste, car il fut, dès le premier jour, bien près de la perfection. Mais chaque livre nouveau a haussé le point de vue d'où il domine les hommes et la vie. Il montre aujourd hui tout le courage d'une raison libre et instruite, sûre d'elle-même, forte de son expérience du passé et de son désintéressement. Vraiment, il me rappelle les grands rénovateurs de sentiments, les grands journa-
listes des derniers siècles, un La Bruyère, un Diderot. Je ne songe pas ici à son rôle personnel, ni au noble courage civique qu'il montra dans des moments difficiles. Je ne veux penser qu'à l'écrivain. Nos amis de Paris aiment et admirent France de tout leur cœur ; mais peut-être ne le mettent-ils pas encore à sa vraie place. L'histoire égalera son œuvre aux plus durables, et c'est vraiment trop peu de dire qu'il est le plus grand homme de lettres de ce temps.
Les livres de Jules Renard apportent toujours avec eux une émotion nouvelle, une saveur vierge. La plupart des écrivains ont besoin contre la banalité, contre la vulgarité ambiante, — qui insensiblement nous pénètre, — d'une dépense perpétuelle. Mais Renard est, de sa nature, un particulier, un isolé.
Pour un homme que le métier des lettres intéresse, je ne vois guère de sujet d'étude plus attachante et plus profitable, que « la manière » de Jules Renard. Vous savez ce que j'entends par cette expression : une manière. L'écrivain qui a une manière, c'est celui qui a acquis la certitude de réussir à coup sûr un certain nombre d'effets,
et qui, par là même, est conduit à user de ces effets avec une fréquence toute particulière. Car nous ne perdons pas notre temps à chercher sans cesse autre chose, quand avec tels mots, telles combinaisons de syntaxe, nous avons la sécurité d'un résultat heureux et prévu. La conscience d'avoir acquis une manière donne une grande force à l'écrivain, en ce qu'elle assure sa tranquillité. Elle lui évite ces déceptions sans fruit, ces faux- frais inévii^hles des talents encore dispersés.
On pourrait, je crois, réduire la manière de Renard à un petit nombre de procédés, ou plutôt de préférences familières. Je trouve d'abord, je ne dirai pas l'amour de l'analyse, mais l'amour de la décomposition. 11 y a beaucoup de sentiments et d'expressions que nous acceptons tout faits. Renard trouve un singulier plaisir d'ironie à les dérouler, à les déplier avec des minuties délicates, comme on ouvre un paquet fragile et bien ficelé. Ce n'est pas là de l'analyse, laquelle consisterait à chercher des causes et des éléments. Renard se contente de ralentir et de ramener à leurs états originels ces successions trop rapides où nous avons pris la coutume de voir des unités. Il réduit des gestes naturels, mais complexes, à ce qu'on nommerait en gymnastique leurs temps décomposés. Et c'est dans cette décomposition des ex-
pressions, des mouvements, des sentiments, que réside sa force cachée d'ironie. Remarquez d'ailleurs que par là même Renard est conduit à espacer ce qui, dans la réalité, est continu, à marquer des intervalles qui ne sont pas dans la nature. La même habitude d'esprit le conduit encore à grossir ce qu'il isole ; et, si nous avons l'impression qu'il voit à travers un microscope, ou plutôt à travers une loupe indéfiniment rapprochée, ce n'est pas parce qu'il exagère, mais parce qu'il distingue.
La forme la mieux appropriée à un tel procédé de vision est précisément celle que Renard affectionne : des phrases courtes, sans adjectifs, où tout l'effort du sens est porté sur le verbe ; des phrases bien séparées, limitées par des haies solides de points, qui ne se déduisent pas, mais qui se succèdent avec des pauses inégales... On aurait peine à trouver une phrase chez lui qui ne fût pas du tout imagée, et pourtant ce luxe inouï de métaphores échappe presque au lecteur. C'est d'abord par leur justesse infinie, déconcertante qui fait que l'image est ainsi plus propre, plus simple, que le mot concret. C'est surtout, si je puis dire, par leur rapidité : il semble que cette distance qui subsiste, malgré tout, entre l'image et l'objet à peindre, se rapproche brusquement et à vue d'œil. 11 convient de remarquer que ce pro-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
cédé, OU ce talent, si vous préférez/ est d'ordre purement poétique. Je remarque d'ailleurs chez Renard, — outre le don de rapprocher l'image et l'objet, de les appliquer, de les calquer l'un contre l'autre, — une ciutre faculté toute poétique; c'est Fart de mêler plusieurs images, mais sans confusion et en les pénétrant au contraire de reflets réciproques. Ouelques-uns de ses morceaux les plus achevés reposent même uniquement sur un prolongement ou un développement d'images, et offrent un modèle achevé de composition poétique. Aussi, pourrait-on se demander si Jules Renard n'est pas, avant tout, un poète. Et certes, à mon avis, c'est un poète, mi-parnassien, mi-lyrique, un poète replié et laconique, habitué à n'exprimer, sous la forme la plus imagée, que des moments discontinus de sa pensée.
Et, comme on ne voit personne chez qui le talent s'allie plus étroitement avec la manière, la pensée avec la matière, et les sentiments avec les mots, on ne s'étonne pas que le caractère général de son œuvre soit une sorte de réalisme lyrique. 11 a écrit des portraits qu'on peut comparer aux plus achevés dehS-Bruyère Je Mangeur déprimes, le Collectionneur cl estampes ou Diphile, F amateur d'oiseaux, — des portraits dont on suit lentement l'étude et le progrès, qui livrent peu à peu des physionomies achevées touche à touche, où chaque
état ne révèle souvent qu'une seule forme caractéristique, un unique détail nouveau, une courte phrase révélatrice, et qui accusent leur vie et leur singularité par une sorte de juxtaposition nécessaire. ï)^ns\es Bucoliques, ddinsles Histoires naturelles, la nature est vue de près, en détail, face à face, par un peintre qui rejette avec le même mépris les mensonges du roman et les trahisons de la perspective. Et l'ajustement de ces tableaux appliqués révèle une poésie diffuse et persistante, qui est la poésie même du paysan. Renard voit la terre comme on l'aime, avec un lyrisme minutieux et possessif. Je sais combien il chérit La Fontaine. Mais c'est bien l'instinct le plus fort de sa pensée qui lui prête, pour étudier le visage d'une chaumière, l'âme silencieuse et ridée d'un paysan, les ébats d'enfances rustiques, toute la ténacité savante d'un psychologue minutieux. 11 comprend la volonté cachée des hommes, la voix des choses et le langage des animaux. Et surtout il sait traduire pour les ignorants comme nous le sens des mots, des mouvements et des gestes. Son talent, c'est de savoir les deux langues. Il est vraiment un interprète de la nature.
Combien je me réjouis de sentir chez un ar liste de ce rang un caractère grave et entier, la foi religieuse dans le travail, la fierté d'écrire, la
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vertu d'une conscience diflîcile. Parfois môme on retrouve en lui le ton perdu des moralistes : classicisme, optimisme et jansénisme !... Je lui reprochais autrefois de pousser trop loin l'amour et la minutie de la matière, de ce que j'appellerais la pâte du style. Je lui en voulais un peu de n'appliquer qu'à de petits sujets sa vue perçante et sa main habile. Mais le travail scrupuleux apporte toujours avec lui sa récompense, et le grand talent de Renard s'est développé chaque jour. Dans ses dernières œuvres, et particulièrement dans ses œuvres de théâtre, vous trouverez, non pas une invention plus puissante, mais un sens plus large de l'humanité. Oui, à chaque œuvre nouvelle, cette âme un peu contractée se déplie.
Maintes fois, en ces dernières années. Renard nous aura donné la révélation poignante, — parce qu'elle était juste et aussi parce qu'elle atteignait, à force d'art, une expression générale et poétique, — des émotions simples du cœur. 11 peint volontiers des êtres d'une sensibilité insouciante et un peu honteuse, des timides bavards ou silencieux. Ses héros sont quelque chose de si secret que l'observation prend l'air d'une divination involontaire. Tout cela est douloureux « comme si l'on vous cassait entre les dents un petit sifflet d'un sou ». Mais Renard, quia déjà flxé des types et établi des caractères, est
digne de pénétrer le secret des hommes, comme celui des animaux et des champs.
La réputation de Bourget est considérable. Elle étonne un peu, mais elle n'est pas tout à fait imméritée. 11 ne laissera pas une œuvre, mais c'est un bon littérateur. Les Essais de Psychologie, qu'il réimprime en les déformant, séduisirent par la nouveauté de la méthode, par une certaine timidité de conclure, où Renan d'ailleurs avait apporté plus de grâce ; mais elles gardent encore un sérieux intérêt de conscience et d'application ; les études anglaises sont excellentes, conçues non plus seulement d'après la méthode, mais dans la manière de Taine qui, lui aussi peut-être, a laissé dans les trois cents pages des Notes sur r Angleterre le plus frais et le plus parfait de son œuvre d'écrivain. On trouverait dans les Pastels deux ou trois nouvelles charmantes. Ses premiers romans, un peu minces d'allure, un peu étriqués entre des personnages rares et des situations tirées, restent des œuvres grêles et justes.
Malgré tout, le succès de Bourget étonne, et il demeurerait inexplicable si son œuvre devait suffire à l'expliquer.
Pour des ouvrages comme les siens c'est mauvais signe d'avoir obtenu des succès trop rapides. Cela prouve qu'on n'a guère devancé la mode que d'une saison.
Bourget est provincial, et il avait vingt ans, je crois, quand il a connu Paris. Il en a gardé un étonnement candide devant ces minuties de luxe qu'il lui manque d'avoir coudoyées enfant. Ce travers est commun à tous les écrivains à la mode qui n'ont connu la mode que plus très jeunes. Maupassant lui-même dans ses derniers livres n'en fut pas exempt. Un tel défaut, qui choque les gens de tact, devait charmer la bourgeoisie. . Observez que ce « délicat psychologue » n'a jamais été un psychologue. C'est un moraliste honteux et persuasif. Lui-même a fait un jour le parallèle du moraliste et du psychologue. Il opposait alors les deux hommes qu'il croyait discerner en lui. Mais à chaque livre nouveau, depuis dix ans, le psychologue tenait moins de place, et l'on peut dire que depuis le Disciple on Fa ren voyé tout à fait chez lui. Bourget aujourd'hui n'est plus qu'un moraliste catholique, mais il l'a toujours été. Seulement, il s'est laissé longtemps abuser par son goût pour Stendhal et pour Sainte- Beuve. On trouve chez lui le bon Monsieur et la méchante Dame, qui reçoivent des compliments et des mauvais points. René Vinci hésitera durant
NOUVELLES CON VERSATIOISS
les 400 pages de Mensonges entre le démon et l'ange. Tout ce que l'on pourra lui reprocher, c'est que le plus souvent il a fait la vertu bien peu séduisante.
Savez-vous pourquoi les femmes ont aimé Bourget ? Mon Dieu, pour une raison bien simple. Les femmes ont aimé Bourget parce que, dans ses romans, c'est presque toujours l'homme qui souffre et la femme qui fait souffrir. Croyez que les femmes goûtent peu Adolphe où c'est EUénore qu'on torture. Elles ont aimé Bourget comme elles aiment Sully-Prudhomme, poète triste, délicat et pénible, que de cruelles jeunes filles ont maltraité sans merci, et qui s'en lamente avec des métaphores. La comparaison de Bourget avec Sully-Prudhomme pourrait d'ailleurs être poussée assez loin. Sully-Prudhomme est plus sincère, mais à tous deux il a manqué une vraie force de pensée et un talent personnel de la forme. C'est un point sur lequel il m'est pénible d'insister. Pourquoi France écrit-il bien et écrira-t-il toujours bien? Pourquoi Bourget écrit-il mal et écrit-il toujours mal ? C'est un sens qu'on possède ou qui manque. Peut-on reprocher à un sourd d'être sourd ? Dans un livre de Bourget, je lus un jour cette phrase : « Le fond et la forme ne sauraient être considérés comme des choses distinctes, et mal écrire, c'est toujours et
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
partout mal penser. » Très bien, me disais-je. Voilà le vrai: on ne saurait mieux dire. Je tourne la page. Savez-vous quelle est la première phrase qui me soit tombée sous les yeux. Je l'ai transcrite : a Songez que le frémissement du mystère a couru dans les cheveux de toutes les têtes où s'est élaborée la pensée qui maintenant habite notre tête. »
Bien qu'il professe d'aimer la philosophie, et qu'il cite complaisamment Spinoza, Bourget n'a jamais montré beaucoup d'aisance à manier l'abstraction. Sa manière est purement concrète et descriptive. D'autre part, je répète qu'il n'est pas, d'instinct et de naissance, un écrivain. Mais on sent si clairement en lui la conscience de ce défaut qu'il faut en être presque ému. Dans l'étude sur Flaubert, quel recours tragique à l'analyse pour démonter le grand écrivain, pour trouver enfin le secret! Dans chaque page de Bourget, on sent le travail, le dépit et comme une lutte désespérée. La phrase que je citais à Finstant prouve assez que, dans cette lutte, le mauvais esprit est parfois vainqueur.
11 a réussi, bien que ses meilleurs livres ne soient pas d'un genre qui recueille, à l'ordinaire, une approbation prompte et décisive. Même quand on y remarque un génie incontestable de forme et le cas est rare, les livres d'une psychologie
neuve ne sont goûtés d'abord que d'un petit nombre. Le temps les fera quelque soir aborder aux rives lointaines où Ton rêve des belles phrases et des vers aimés. La nomenclature des plus beaux romans à'anahjse, que Bourget luiuiême, à plusieurs reprises et complaisamment, étala dans ses préfaces, prouve que le psychologue risquerait beaucoup à placer sa gloire, suivant l'admirable expression de Sainte-Beuve, en viager. Adolphe, Ohermann, Dominique^ Bouge et Noir, n'ont pas été des succès publics. Le plus beau roman français de ce siècle, r Éducation sentimentale, compte encore peu d'admirateurs. Ces chefs-d'œuvre ont fait ou feront lentement leur chemin, parce qu'ils portaient en eux une part de vérité assez forte pour satisfaire des générations différentes, et s'enrichir peu à peu, comme les vieilles courtisanes, de beaucoup d'amours adolescents.
Malgré tout, je regrette pour Bourget l'engouement d'un public qui sans doute aura faussé le sens de son œuvre, car il semble né plutôt pour subir des influences que pour imposer des idées. D'un contact trop prolongé avec des lectrices un peu vaines, Bourget ne pouvait sortir qu'amoindri.
D'ailleurs les plus beaux livres de sentiment sont toujours des livres de rancunes, et voilà Bourget trop heureux. Et pourtant est-il heu-
reux? Pour moi, je crois que Bourget eût trouvé plus de bonheur vrai dans cette estime restreinte et voilée où semblait le destiner son talent. 11 paraît ainsi fait que de sa vanité il ne puisse retirer que des souffrances. 11 a écrit une bonne étude sur Amiel, et la vie d'Amiel lui semblait aussi réservée. 11 eut comme lui l'application, la candeur, plus d'ardeur à concevoir que d'aisance à exprimer. Comme lui, il eût vieilli entre peu d'amis, déçu peut-être, mais grandissant dans le recueillement et dans Testime de lui-même; il eût laissé un livre derrière lui. Le sentiment de son impuissance, pour peu que le public l'eût partagé, aurait pu l'inspirer admirablement. Mais peut-être aussi ce pessimiste, à qui tout devait réussir avec une certitude presque ironique, n'eût-il pas été capable de faire servir sa souffrance à la réalisation d'une œuvre. Et cet équilibre que, pendant dix ans, il parut chercher entre son art et sa vie, il ne pouvait l'obtenir que des circonstances.
7 août 1899.
La conversation, ce soir, est tombée sur Paul Adam, et Goethe s'est mis à parler de sondernier roman, la Force.
— Son héros aime la vie, la force vivante qu'il constitue. Et Paul Adam veut nous convaincre que c'est pour cette raison qu'il aimera sa sœur, son père, son fils. Ainsi la joie de la vie deviendrait le sens de la race, et l'amour de la nature une sorte de soumission obscure aux lois du sang. La confusion est fine et spécieuse, je le reconnais, je la crois même volontaire, en ce sens qu'elle n'est vraisemblablement destinée qu'à assurer à l'œuvre d'Adam une suite, une unité extérieure. Pourtant, si adroitement exprimée qu'elle soit, cette idée me gêne encore. Ellen'est qu'une forme de l'idée d'hérédité, — forme adroite, imprévue, sans doute; — mais qu'avons-nous à faire de l'hérédité? Tous les jours, la science nous montre la contagion ou l'imitation là où l'on ne voulait voir avant nous que la transmission héréditaire, et chaque pas de la science dans cette voie doit nous
réjouir comme une conquête sur la barbarie et sur la brutalité... Mais je ne veux point parler trop gravement de ce qui n'est ici qu'un jeu.
11 septembre 1899.
Le courrier de ce matin nous apporte une grande nouvelle. ]VF^ Mina de Thiele, que Goethe atendrementfréquentée, l'été dernier, à Carlsbad, est fiancée au duc de Wolkemberg, un grand seigneur, presque un prince souverain. J'étais tout rayonnant et réjoui. Quelle fut ma surprise de remarquer sur le visage de Goethe une expression de gravité et presque de tristesse.
— Comment, dis-je à Gœthe,vous ne vous félicitez pas pour votre amie de ce bonheur inespéré?
— Non, dit Gœthe, au contraire. Je connais bien mon amie, et ce mariage si brillant en apparence n'est pas ce qui lui convient. Je me sens inquiet et presque affligé.
— Pourtant, répondis-je, ce rang si élevé lui siéra bien. Ne me l'avez-vous pas dépeinte comme une jeune fille bonne, sérieuse, charitable.
— Sans doute. Mais, en revanche, elle était déjà fière de son charme, joyeuse de son luxe, toute
disposée à accepter la richesse comme la récompense naturelle de sa beauté. Et on lui avait appris à considérer les hommes, les hommes modestes qui peinent et qui souffrent, comme des objets sans importance auprès d'elle, comme de méprisables éléments matériels. Son éducation a été fort mal conduite. J'ai essayé de réagir, car son cœur est véritablement bon. J'ai tâché de la persuader par l'exemple, par la conversation, par le raisonnement. J'ai excité d'heureux mouvements instinctifs qui décelaient sa nature véritable. Mais en somme j'ai mal réussi, et je ne m'en étonne pas. L'esprit féminin goûte malaisément l'abstraction et ne s'en satisfait qu'à peine» Avant tout il cherche le défini et le réel. M*^^ de Thiele était capable d'enthousiasme, de générosité et de désintéressement. Je crois même qu'elle eût pu s'éprendre d'une idée, mais non d'une idée qui restait forcément pour elle lointaine, brumeuse, peut-être irréalisable et chimérique. Il eût fallu qu'elle pût préciser le but, le pressentir et y croire; elle voulait toucher du doigt l'avenir; il n'était pas dans sa nature de femme d'aimer l'effort en pure perte.
Maintenant, à cette enfant née juste et tendre, et ardemment désireuse du bien, le monde va, malgré elle, enseigner à jamais Forgueil, la dureté et l'injustice. Elle sera trop gâtée, trop sa-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
tisfaite, trop riche, et notre société est à ce point faussée que le bonlieur n'y conseille pas toujours la bonté. Les désirs trop rapidement accueillis, la promptitude de l'obéissance, le spectacle des vies dépendantes, de leur respect, de leurs flatteries, commentuneàme de vingt ans n'ensubiraitelle pas le vertige ? 11 est facile de commander, d'exprimer des volontés, de dicter des ordres; il est doux de goûter la richesse, les luxes de la nature, les caresses de la société. Admettons que ce soit un privilège; il est naturel d'en jouir; il est naturel de souhaiter qu'il dure. Aimer les chevaux, les grands parcs, les beaux fruits, les étolïes brillantes, n'est-ce pas naturel à une enfant, et la vie qui lui offrira toutes ces joies ne lui paraîtra- t elle pas la vie meilleure ? Tant que W^"" de Thiele a vécu dans son jardin, entre les champs, proche de la nature et des hommes simples, elle pouvait encore hésiter. Mais elleva vivre dans une capitale où toutes lesforces mondaines, . unies pour défendre les privilèges, offriront à son penchant secret leur exemple et leur excuse. Hommes d'État, hommes d'Église, femmes du monde, assez puissants pour maîtriser toute une nation opprimée, auront-ils tant de peine à vaincre l'âme mobile d'une enfant ? Ils sont les plus forts et mon amie succombera.
Je ne lui en garderai pas rancune. L'aventure
de Mina est ordinaire. Nous subissons la société ambiante; notre vie suit la vie générale. C'est un mouvement naturel, presque physique. Le moyen d'y échapper quand il vient flatter, par surcroît, nos instincts les plus sensibles? Les privilégiés de ce monde n'ouvrent pas d'eux-mêmes les yeux à la vérité. 11 faut l'éveil, un choc violent: misère, souffrance ou passion. Nous en avons faitj'expérience, et Mina la fera comme nous. Même si elle doit en souffrir, je le souhaite. Dans un monde où il y a tant de mauvaises raisons de pleurer, la vérité vaut bien quelques larmes.
18 septembre 1899.
Goethe, en examinant des photographies réunies dans un tiroir de son cartonnier, me montre deux portraits de Paul Verlaine : son image jeune, mais déjà fixée, dans un grand tableau de Fantin-Latour, et le portrait que, vers la fin de sa vie, Eugène Carrière a peint d'après lui.
— L'avez-vous connu personnellement ? ai-je demandé à Gœthe.
— Je ne Fai vu qu'une fois, il y a dix ans, répondit Gœthe. J'étais à Paris. On me convia à
une intime causerie du vieux poète, dans un cabaret de Montmartre. Le public était rare et familier. J'étais peut-être seul à y représenter la littérature. Ce fut Verlaine qui me reçut. 11 s'inclina, avant de me prendre la main, avec une sorte de considération sereine. Je n'ai pas oublié la majesté de cet accueil.
Nous lui demandâmes de nous lire ses derniers poèmes. Le vieux maître lisait avec une voix sourde et hésitante, ses lunettes fixées trop bas sur son nez. Parfois il s'embarrassait et sautait une strophe, une page. Un ami, assis à côté de lui, ouvrait le livre à l'endroit, qu'il fallait et surveillait la lecture. Nous la subissions comme un charme qui nous eût saisis malgré nous. Sur notre prière, il récita de mémoire quelques vers que nous désirions entendre et qu'il n'avait point apportés. Il le fit avec un effort, s'arrétant parfois jusqu'à ce qu'un de nous complétât la phrase inachevée, d'une voix unie et comme vidée. Pour moi, je ne me souviens guère que des vers m'aient donné une émotion plus vive.
Peu d'années plus tard, il mourait. Et personne ne peut plus douter que ce fut vraiment un grand poète qui s'éteignit. Il mourut dans la même harmonie où s'était étendue sa vie entière, harmonie qu'il faut reconnaître un peu spéciale, difficile à sentir et à exprimer. Je n'estime pas
€{ue France lui-même, dans le personnage célèbre de Choulette, en ait donné le ton juste. C'est une vie qui paraîtra simple et naturelle à mesure que s'écoulera le temps. L'histoire n'en montrera pas de plus tendre, d'une beauté plus cachée et plus profonde. Ce poète des plus douces élégies a été sanctifié par la souffrance qui toujours glissa sur lui.
Il y aurait de l'excès à penser qu'il ait apporté dans la poésie française une note entièrement nouvelle. On a parlé de Villon, qui est franc et rauque, chez qui l'on chercherait en vain tant de pitié et de mélancolie. Je crois qu'on aurait pu trouver ses maîtres plus près de nous. Gérard de Nerval, et même Baudelaire ont certainement agi sur Verlaine. Dans Hugo, où il y a tout, on découvrirait aisément le germe d'un Verlaine antérieur. Il faudrait relire quelques pièces des Contemplations et toutes les chansons des Misé/Tables. Mais, après les Poèmes saturniens, il semble qu'il n'ait plus supporté même les demi-lumières crues et les jours faux de Baudelaire ; ses yeux fatigués n'ont plus cherché que les clairs de lune, les pénombres et les crépuscules. De là sont nés ces vers de musique et de rêve, indistincts, incer tains, mais d'un accent si triste et si juste que nuls n'ont jamais évoqué plus loin.
Il restera comme un poète unique et para-
DE GŒTIIE AVEC ECKERM ANN
doxal qui a montré la beauté des choses inaclievées, la justesse des termes faux. 11 a fait sentir la profondeur et la vérité absolue d'images approchées et de mots inexacts. Dans cette forme fuyante, il épancha une âme tendre, qui n'a jamais rien cherché, qui a montré des contradictions sans effort et des équivoques naïves. La postérité mettra son nom parmi les plus grands de ce siècle : il a dit ce que nul autre n'aurait pu dire, ce que personne ne dira mieux. Pour moi je suis heureux de l'avoir connu et je ne l'oublierai pas. Il avait, comme vous voyez, un front large et dénudé, des yeux brillants sous les orbites courtes, la barbe longue et régulière, un visage si noble qu'il faisait penser au buste d'un grand ancien, d'un Solon ou d'un Socrate, avec la même flamme dans des yeux morts.
9 octobre 1899.
— J'ai vécu pendant deux jours, dit Goethe, sous les formes successives d'une panthère noire, d'un serpent python, d'un phoque blanc et d'une mangouste ; j'ai chassé dans la Jungle ou dans les jardins ; j'ai voyagé dans l'épaisseur du Pacifique,
et je ne suis pas encore complètement revenu à mon existence antérieure. De même qu'il est inconcevable qu'un homme ait pu écrire la Mort cVIvan Ilitch sans être déjà mort lui-même, et s'en souvenir ; de même, je ne conçois pas que Rudyard Kipling ait pu écrire un tel livre sans garder encore la conscience des formes animales qu'il aurait revêtues dans le passé. Ce livre-là ferait croire à la métempsycose.
Je m'explique imparfaitement, je l'avoue, l'inégalité flagrante de valeur qu'accusent le Livre de la Jungle et les autres productions de Kipling...
— On peut faire une hypothèse à ce sujet, répondis-je. Dans un de ses récents articles, André Chevrillon explique que le père de Kipling vivait à Lahore, où il était directeur du Jardin des Plantes. C'était, paraît-il, un homme d'une imagination prodigieuse, et le Livre de la Jungle est fait des récits paternels, tels que Kipling les entendit dans son enfance. Eh bien ! c'est peut-être le père de Kipling qui était l'homme de génie.
— André Chevrillon est un excellent essayiste, répondit Gœthe, mais votre conclusion est certainement téméraire. Quant à moi, je ne dirai rien de sensé là-dessus. Il y a des émotions littéraires si imprévues, si complètement neuves, qu'on en reste étourdi comme par une décou-
verte, et qu'il faut du temps, des comparaisons et des moyens d'étude qui me manquent pour se reprendre et se dégager.
3i décembre 1899.
Gœtlie, qui vient de passer six semaines à Paris, est revenu à Weimar ce soir même, en bonne santé.
4 janvier 1900.
Entre autres souvenirs rapportés de Paris, Gœthe nous communique à Meyer, au conseiller de consistoire Schwabe et à moi, ses impressions sur le premier Congrès socialiste, dont il a suivi exactement toutes les séances.
— Ce congrès a fait de grandes choses, dit-il, et il marquera une date dans l'histoire puisqu'il a décrété l'unité du parti socialiste en France ; mais je voudrais d'abord vous en donner une image pittoresque. Quand vous aurez une vision juste de la scène et des principaux personnages, vous serez mieux préparés à suivre l'action.
Imaginez donc une vaste salle rectangulaire, plate et nue, que des tribunes en galerie surplombaient; une estrade large et basse — comme celles des distributions de prix — pour le bureau et les orateurs ; au bas de cette tribune, les Délégués disposés en éventail. J'en ai compté près d'un millier Ils écoutaient tout en fumant ; la fumée du tabac était si épaisse qu'elle assourdis-^ sait les voix et noyait le fond de la salle. Leur attitude générale était remarquable. Elle me semblait à la fois familière et presque religieuse. Ils comprenaient qu'ils étaient venus pour une tâche presque historique, mais qui ne comportait pas d'hypocrisie ou de cérémonial. Ils exprimaient une foi sans contrainte et sans formalisme.
Ce que vous auriez peine à croire, c'est que dans aucune assemblée, quelle qu'elle puisse être, je n'avais relevé une moyenne d'orateurs égale. Ils étaient de toutes les origines et de toutes les conditions. Bourgeois et prolétaires de naissance, théoriciens et militants rudes se succédaient à la tribune. Je crois bien pourtant n'avoir entendu qu'un ou deux discours vraiment médiocres. Beaucoup passaient presque inaperçus qui, dans une autre assemblée, se seraient détachés avec éclat. Les orateurs ne faisaient entendre que des paroles réfléchies. Ils se répondaient les uns aux
autres, ce qui est, comme vous savez, une chose extraordinaire dans toute discussion. Ils pensaient à la question plus qu'à leur succès.
Presque tous s'exprimaient d'une voix puissante et profonde qu'aucun vacarme, aucune interruption ne troublaient. J'ai retenu ce mot de l'un d'eux : <( Vous pouvez crier plus fort, j'en ai vu bien d'autres. Quand je suis à la tribune, j'y suis bien. » Et je me demandais si entre ces camarades, tous égaux, tous fraternels, imbus à peu près au même degré des mêmes théories, la puissance, la ténacité de la voix ne deviendrait pias la loi presque générale de la sélection. Au reste, presque toutes les sélections seraient heureuses parmi ces braves gens si spontanés, si volontaires, libérés par l'ardeur révolutionnaire, mais instruits et régénérés par la pratique quotidienne du travail.
— Voilà une observation importante, dit Schwabe.
— 11 en serait alors, dit Meyer, de la hiérarchie sociale comme de la hiérarchie militaire. Un officier avance vite quand il a « un bon commandement ».
Gœthe regarda Meyer avec quelque sévérité.
— Quant aux spectateurs des tribunes, dit-il, ils étaient attentifs et indiscrets, mêlant volontiers aux débats leurs interruptions, leur éloge ou
leur blâme. Aux scènes dramatiques, on les voyait fiévreux, colères, prêts à dicter violemment à leurs mandataires, qu'ils dominaient, les sommations de la France socialiste, et cela évoquait pour moi l'image d'une Convention nouvelle, avec les sections et les piques, et les canons braqués d'Henriot. On se montrait du doigt les chefs de parti, on se nommait les orateurs réputés, que moi-même j'examinais avec une attention particulière. Vous connaissez leurs noms, Laf argue, Vaillant...
— Ne pourriez-vous, demandai-je, nous les décrire en quelques mots ?
— Lafargue et Vaillant forment un curieux contraste, dit Goethe. L'un est un vieillard blanchi, jovial et rodomont, qui lance avec un accent bizarre des sarcasmes très préparés; l'autre, un vieillard rougeaud, courbé, qui débite en bredouillant, la tête basse, des phrases si rapides et si courtes qu'elles ont l'air de se recouvrir. Vaillant est un très habile chef de parti, mais un mauvais orateur.
— Et Viviani ?
— Son visage me plaisait : un jeune masque africain, des mâchoires dures sous de larges pommettes très saillantes. 11 a de beaux yeux décidés , et parle d'une voix chantante et brève.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN 209
Mais il m'a semblé que trois hommes dominaient le Congrès : Guesde, AUemane et Jaurès. Guesde est un type d'orateur romantique. 11 parlait en renversant la tête, comme pour élever verticalement ses périodes, et ses longs cheveux s'écartaient de son cou en flottant. Tout son corps bombé semblait se projeter vers les adversaires, et il allongeait sur eux les larges mouvements de son bras tendu dans des gestes de menace prophétique. Allemane me convenait mieux; c'est un assez petit homme avec d'épais cheveux noirs, et une barbe brusquement coupée sur son visage pâle. 11 parlait doucement, longeait la tribune à petits pas, en agitant une courte main blanche avec laquelle il semblait choisir les mots les plus justes et les raisons les plus fines. Toutes ses interventions ont été efficaces, parce qu'elles étaient pleines de tact et d'à propos. Quant à Jaurès, ses amis qui m'accompagnaient m'ont affirmé qu'ils ne l'avaient jamais entendu dans des conditions plus favorables. L'obligation de resserrer sa pensée en un court délai de temps lui prétait sans doute une concision plus pleine, une vigueur plus pressante et plus nourrie. Il parlait d'abord d'une voix simple et lente, qui grossissait et montait peu à peu, créant sans effort les mots et les images, ajoutant à la pensée, suivant l'expression de Scliiller, l'ornement mé-
iZ.
lodiqiie de son lyrisme, mais sans jamais la dénaturer pour l'embellir.
Goethe nous a décrit ensuite les scènes plus particulièrement émouvantes auxquelles il lui fut donné d'assister. 11 nous conte notamment comment, un soir, Lafargue ayant accusé Jaurès de renier son passé, la salle presque entière se leva, délégués et spectateurs des tribunes, rassurant de ses acclamations le grand tribun honnête, tandis que Jaurès, calme et doux, assis derrière Torateur, murmurait gravement d'une voix attristée : « Comment, vous, Lafargue ? » Il nous explique aussi la scène tragique qui éclata, entre Jaurès et Guesde, à Fissue du débat sur le cas- Millerand. — Cependant, dit-il, il aurait peutêtre mieux valu n'y pas insister, car elle restera toujours obscure. Mon impression de spectateur était nette et violente, mais, à la réflexion, je me suis demandé si Jaurès et Guesde, tous deux de bonne foi, mais tous deux à bout de force nerveuse, n'ont pas été victimes d'un réel malentendu. L'histoire aura bien de la peine à éclaircir si l'émotion dramatique et unanime des assistants était juste, si Guesde, dans cette occasion solennelle, avait manqué vraiment à la parole donnée. Mais le débat n'a plus d'intérêt, ou bien n'en a pas encore. Ce qui restera dans mon souvenir, c'est le mouvement sublime qui emporta Jaurès
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANX
à la tribune, c'est la marche de ses amis s'avaiiç^ant soudain à travers la salle, ainsi qu'une armée en marche, sous des bannières improvisées; la foule des tribunes criant avec eux : Vive rUnion ! — et cet appareil de guerre se résolvant aussitôt dans la concorde et la paix.
— Ainsi, demande Schwabe, les socialistes se sont mis d'accord sur le cas Millerand ?
— Là-dessus, dit Goethe, ils n'ont même pas eu à se mettre d'accord, ils s'accordaient déjà. Dès le premier jour, si la question avait été honnêtement posée, on aurait pu recueillir un vote unanime. Tout le monde reconnaissait que Millerand avait eu tort d'entrer au Ministère sous sa responsabilité personnelle, sans l'assentiment de ses amis; que la collaboration d'un socialiste au pouvoir, en principe, n'est pas désirable; que pourtant, dans des circonstances exceptionnelles, un tel acte, régulièrement autorisé par le parti, pourrait peut-être se renouveler. Tout le monde s'entendait même pour ne pas créer, dans l'état présent des choses, des difficultés trop graves au Ministère. La question vraie n'était donc pas là. 11 s'agissait de savoir si Jaurès profiterait du cas Millerand pour faire décréter l'unité, en dépit de Guesde, ou si Guesde en profiterait pour ruiner l'autorité de Jaurès.
Une discussion assez vive s'est alors engagée
entre le conseiller Scliwabe, qui, avec sa rigueur orthodoxe, condamnait l'acte de Millerand, et Goethe qui, au contraire, serait disposé plutôt à Tapprouver. — Je n'aime pas Millerand, a-t-il dit, et je ne suis pas sùr qu'en aceptant un portefeuille il n'ait obéi qu'à des considérations désintéressées. Mais je soutiens que l'acte de Millerand, une fois dégagé des circonstances et des considérations depersonnes,n'étaitnullement en contradiction avec la notion révolutionnaire de la lutte de classe, qu'il était au contraire un exemple, un modèle, un type d'acte révolutionnaire. Quand nous songeons à la révolution, à un acte révolutionnaire, nous avons une tendance naturelle à donner à ces mots un contenu tout historique, à les remplir des images, des souvenirs, des vengeances du passé. Nous revoyons Paris en feu, les barricades, les insurgés en haillons mâchant des balles, toute l'iconographie héroïque et sanglante des journées de Juin et de Mai. Pourtant le sens des mots évolue avec les nécessités pratiques. 11 n'y a plus de fusils au faubourg Saint- Antoine, les gardes nationales sont abolies ; en revanche, la troupe est munie de fusils à répétition et de canons à tir rapide ; le préfet Haussmann a percé Paris de rues spacieuses, et le préfet Poubelle l'a pavée d'un bois friable qui se prête mal aux barricades. Je ne sais quelle
forme prendra la révolution de demain. A coup sûr ce sera une forme différente de la révolution d'hier. Pourtant des actes révolutionnaires restent possibles. Lesquels donc? Je continuerai, quant à moi, à donner ce nom k tout acte qui me paraîtra devancer notablement le cours régulier de révolution politique et qui, par cela même, sera de nature à frapper violemment les imaginations, à multiplier l'espoir populaire, à frapper d'une appréhension soudaine la paresse bourgeoise. Tout acte de cet ordre prend, pour l'avenir, une signification symbolique, une vigueur communicative de propagande. Il équivaut, par son profit, à plusieurs années d'action méthodique. Il n'est pas douteux qu'en ce sens l'entrée de Millerand dans un ministère bourgeois ait constitué, en elle-même, un acte révolutionnaire. Bien mieux, Millerand a fourni un type, ouvert une série que, sans aucun doute, l'histoire pro chaîne complétera.
— Mais comment doit s'expliquer, demandaijeà Goethe, l'animosité de Guesde à l'égard d'un homme comme Jaurès.
— Rancunes politiques, dit Gœthe : l'unité socialiste, dont Jaurès s'est fait le promoteur, devait absorber l'organisation particulière où Guesde est maître absolu. Rancune et jalousie personnelle : Guesde tient à son rayonnement prophé-
tique, à son auréole de saint évangélisant les foules ; mais cette auréole est devenue pâle auprès du génie de Jaurès ; d'autre part, c'est Jaurès qui a vu clair le premier dans l'affaire Dreyfus, qui, par le prestige du courage civique, par la force de la vérité, a imposé aux masses populaires l'ascendant de sa supériorité morale. Dans l'affaire Dreyfus, Guesde est resté, tout comme Millerand, a un calculateur ». Voilà déjà des raisons fortes... Mais, quand il s'agit d'individus comme Guesde, qui ont montré, dans l'ensemble de leur vie, d'éminentes qualités, j'avoue que je ne puis m'en tenir complètement à de tels mobiles. Guesde désirait en somme que le parti socialiste se divisât : d'un côté, avec Vaillant et lui, les révolutionnaires ; de l'autre, avec Jaurès et ses amis, les réformistes. Ce projet, qui, dans les circonstances présentes, n'était ni désintéressé ni opportun, repose pourtant sur une idée juste et que Guesde a sans doute conçue de bonne foi. Tôt ou tard il se formera, entre les anciens partis et le parti socialiste, un groupe intermédiaire, destiné à faciliter la propagande, à amortir les chocs, à pratiquer d'avance l'en semble des progrès compatibles avec les formes actuelles de la propriété. Une telle action est indispensable pour que le passage de la propriété individuelle à la propriété collective soit
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tranquille, pacilique et durable. Or, ce n'est pas aux partis libéraux ou radicaux qu'on peut s'en remettre pour jouer ce rôle nécessaire, mais à une sorte de dissidence socialiste qui partira comme en mission, pour préparer les consciences et les lois aux changements nécessaires. Ces missionnaires auront une grande tâche. Ils viendront dire aux États et aux hommes : L'inéluctable approche. Même si vous devez en souffrir, consentez.
A ce qui vient tranquillement
N'ajoutez pas de colère.
^tais Guesde s'est trompé : nous n'en sommes pas encore à ce moment de l'évolution sociale et, de toute manière, il était absurde de réserver ce rôle à Jaurès.
— Et vous croyez, demanda élever, queFunité fondée sur de telles bases peut être solide ?
— Je crois, dit Goethe, que nous verrons encore bien des discussions et des querelles. L'ère des rivalités- personnelles n'est pas close. Mais elles ne compromettront plus l'unité. C'est qu'à vrai dire on ne fait pas l'unité, pas plus d'un parti que d'une nation. Mais, à un moment donné, on s'aperçoit qu'elle est faite. Un événement quelconque met en lumière ce long travail intérieur qui est l'œuvre de la nécessité, qui est involontaire et inévitable comme une loi natu-
relie, et alors il n'appartient plus à personne de le nier ou de l'annuler. 11 en sera donc de l'unité du parti socialiste comme de l'unité de l'Allemagne ou de l'Italie. Désormais, ceux-là même qui voudront y faire obstacle y travailleront en réalité malgré eux.
Certes, il faut nous attendre à ce que l'organisme qui vient d'être créé ne fonctionne pas sans quelques à-coups, sans quelques fautes. Mais peu importe, s'il agit finalement ; et il agira parce qu'il était nécessaire. Ne nous laissons pas troubler à l'air railleur de ces gens méticuleux et formalistes qui ne croient qu'aux choses polies et achevées, pour qui le flottement et le premier désordre inévitable vicient l'effort nouveau et le mouvement. On ne peut attendre pour agir que toutes les conditions de l'action parfaite soient réalisées. Pas plus qu'on ne peut attendre d'avoir fixé dans une forme définitive et incontestable les principes théoriques qui servent de base à l'action. Je vois bien que la doctrine socialiste se renouvelle un peu chaque jour, et je sais qu'en se renouvelant elle demeurera toujours incertaine. Mais ces désaccords théoriques ne me préoccupent nullement. L'action, pas plus que la science, pas plus que la vie, n'a besoin de principes philosophiques certains. Comme elles sont, par elles-mêmes, le durable et le certain, elles
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peuvent s'édifier sur l'instable. Ce n'est pas là du scepticisme. Au contraire, le véritable scepticisme serait de croire que les obscurités de la pensée spéculative peuvent vicier l'expérience et l'action.
Ne nous arrêtons donc ni à ce désordre encore inorganique qui fâchera les esthètes, ni à cet inachèvement théorique qui blesse les métaphysiciens comme vous, Meyer. Voyez, mon ami, quand nous nous levons pour marcher, nos premiers mouvements semblent échapper aux lois de l'équilibre. Mais la marche, au bout de quelques instants, est déjà devenue régulière et sûre. Les commencements du parti socialiste, comme tout commencement, comme tout changement d'état, seront de même un saut gauche dans l'incertain. Mais ne nous préoccupons pas trop de la première surprise des muscles, des premiers coups de piston de la machine. La machine bientôt vivra de son propre mouvement, avec des pulsations fortes et isochrones. Sans doute les principes sont douteux, mais l'action et la vie persistent par la force intérieure du développement, et non parla vertu des principes...
— D'ailleurs, interrompit le conseiller Schwabe, il y a du moins quelque chose qui n'est pas douteux, pour nous autres socialistes, c'est notre but,
notre fin dernière, et ce sont les moyens d'y parvenir...
— Cela suffit, dit Gœtlie.
16 janvier 1900^.
Une troupe française donnait hier V Anglais telquon le parle, Gœtlie, qui n'avait pas assisté à cette représentation, m'interroge. Je lui réponds que le public a fait fête à cette comédie et que mon impression personnelle a été de tout point excellente.
— Cela m'intéresse d'autant plus, dit Gœthe, que je viens d'achever le roman de Tristan Bernard et je suis encore tout entier à l'impression qu'il m'a laissée. C'est un livre excellent, mais il sera moins populaire que la pièce que vous avez applaudie hier au soir. Un acte de vaudeville très bien réussi fait plus pour la réputation d'un auteur que six romans de mœurs ou de caractère.
Voyez l'exemple de Capus. J'apprécie beaucoup ses pièces, qui le méritent. Mais enfin il n'y a pas de doute que ses romans soient d'un ordre encore supérieur. Qui perd gagne ou Faux Dépari
DE GOETHE AVEC ECKERMANX
se rangent tout simplement parmi les meilleurs livres qu'on ait donnés en France depuis vingt ans. Cependant, quand ils ont paru, ils n'ont été goûtés que de quelques rares connaisseurs. Pour ramener sur eux l'attention, il a fallu les grands succès de Capus au théâtre. Ce sont pourtant des livres fins, perspicaces, d'une vérité très simple et toute neuve, et, par surcroît, fort distrayants.
— Le talent de Capus, dis-je, et celui de Bernard me paraissent voisins l'un de l'autre.
— Sans aucun doute. Bernard a toutefois moins d'aisance, moins de bonheur, et, à proprement parler, moins d'esprit, mais une vue perçante sur des états d'âme plus difficiles. On pourrait reconnaître à Capus un charme plus français et à Bernard une signification plus universelle.
D'ailleurs, vous en jugerez par vous-même: car vous ne devez pas manquer de lire les Mémoires cran Jeune Homme rangé. Le sujet en est bien simple, et Ton ne peut même pas dire qu'il y ait un sujet. C'est l'histoire, dépourvue d'événements, d'un enfant réfléchi, exigeant et maladroit, dont le caractère est fuyant parce qu'il est faible, qui calcule mal les conséquences de ses actes, presque toujours dictés par des préjugés ou par des souvenirs littéraires. Mais, avec ce peu de chose, Bernard a fait un livre émouvant
et vrai, plein d'observations aiguës et particulières, égayé par une ironie toujours tendre, et qui passe du persiflage à l'émotion avec la rapidité facile qu'y met la vie. Il a peint son héros avec une vérité si pressante, si certaine, que tous nous retrouverons dans nos souvenirs quelque trait plus minutieux de son existence.
L'art d'observation de Bernard a rappelé Dickens à beaucoup de juges. C'est un rapprochement très juste, selon moi. Mais il me semble que, si j'avais à fournir un terme de comparaison, je citerais plus volontiers Tolstoï et le roman russe. Naturellement les différences sont énormes; mais je sens une parenté essentielle dans cet effort de désintéressement qui paraît supprimer le romancier pour livrer les héros tout à euxmêmes, dans cette puissance d'objectivation qui complète comme une création autonome le caractère des personnages, dans la qualité de l'observation, qui, sous des détails ajustés avec une exactitude presque indifférente, atteint le fonds particulier de chaque être, et, au delà de toutes les formes, la vérité commune de l'humanité, ce résidu dernier de la vie, intact et vierge, que la littérature peut délimiter ou retenir plutôt qu'exprimer.
Bien entendu, ces procédés prennent chez Tolstoï un sens et une portée toute différente. Il est
vrai de dire aussi que Tolstoï ou Dickens ont créé avec une puissance et une prodigalité merveilleuses les types, les situations, les péripéties; que chez eux l'observation se traduit toujours par de la parole ou de l'action. Tandis que dans ce premier roman de Bernard le récit est paresseux, l'action un peu sèche et presque linéaire, l'observation quelquefois encore exprimée par des formules trop théoriques. Mais il y a pourtant en lui la matière d'un grand romancier. Il possède un talent puissamment objectif, une imagination savoureuse, ce don d'observation qui perçoit et recrée la vie. Quand ce don se produira en pleine abondance, en pleine lumière, varié et multiplié par une action riche en événements et en caractères, alors nous aurons de Bernard ce qu'il faut qu'il nous donne, c'est-à-dire un grand chapitre de la Comédie humaine de notre temps.
— Suivant l'opinion courante, dis-je, Capus et Bernard sont tous deux ce que l'on appelle des « humoristes ».
— Je le veux bien, dit Gœthe, mais qu'est-ce que l'humour, sinon l'art de forcer et de déformer les choses sérieuses jusqu'à ce qu'elles aient pris une apparence de gaîté, de comique, et de parodie, le talent de l'humoriste étant d'obtenir ce résultat par la déformation la plus légère. Ou
plutôt, c'est le don d'extraire et de mettre en relief ce que les événements et les caractères recèlent toujours de comique et de gaité, car tout est naturellement, par un côté, une parodie de soimême. Nous vivons sur une telle profondeur de convention et d'idées faites, que la vérité seule, toute nue et exprimée simplement, peut être une surprise et une saveur. Nul ne sait mieux la dégager de sa gangue que ces esprits habitués à chercher le ridicule sous les apparences de grandeur, et le mensonge des sentiments sous l'hypocrisie des gestes. Et ainsi, il me semble que l'humour de Bernard ou de Capus n'est, au fond, qu'une restitution de la vérité, mais sortie, exprimée, mise en lumière par la substitution de circonstances qui l'accusent aux circonstances qui la celaient. Car l'habitude est si forte que bien souvent nous appelons réalité ce qui n'est que parodie et que nous voyons une parodie dans la vérité.
Au point de vue purement technique, l'humour tient dans un contraste plus serré entre l'apparence et la réalité des personnages, dans une manière de rapprocher un peu violemment les données de l'observation, d'éclairer les uns par les autres des traits de caractère extrêmes dont les intermédiaires sont supprimés. Il tient aussi dans l'emploi de la formule, dans Fart parti-
DE GOETHE AVEC ECKERMANxN
ciilier de traduire par une suite de phrase inattendue la logique nécessaire des caractères. La composition du roman peut révéler aussi l'iiumoriste. C'est riiumour qui remplit les intervalles et qui fait les transitions. Somme toute, les humoristes ont renouvelé la forme extérieure du roman français; ils ont tué la narration, les préparations inutiles et bavardes où l'on se complaisait encore il y a quinze ans. En un sens, je voudrais dire qu'ils ont filtré la technique naturaliste, qu'ils ont rendu le réalisme assimilable aux esprits soucieux de purisme et d'esprit classique. Telle est la reconnaissance que la littérature devra à Jules Renard, à Capus, à Tristan Bernard.
— Lors de mon dernier voyage à Paris, dis-je, j'ai lié connaissance avec lui. C'est un personnage singulier. Il promène dans la vie un corps absent et des yeux distraits, mais dont rinsouciance apparente scrute, pénètre, retient. On sent en lui comme un mécanisme d'observation automatique et un travail perpétuel de réflexion et d'ajustement. Ce que lui reprochent les critiques français, c'est de mal écrire. Sa forme lâchée et négligée, me disait l'un d'entre eux, garde la ressemblance de ces comptes rendus sportifs, où d'ailleurs il excella.
— ^lais, répondit Gœthe, il écrit fort bien, au contraire, et même avec une'justesse des mots
abondante et rare. L'agrément de son style est dans cette justesse même, et dans un équilibre solide et bien assis qui fait penser à la manière des Parnassiens, de Théophile Gautier ou de Banville, quand ils ont écrit en prose. Sa prose est une prose de poète, ou plutôt de quelqu'un qui a fait beaucoup de vers et qui les fait bien. S'il se trouvait des incrédules, je les renverrais au Chasseur de chevelures. Et d'ailleurs, à ce sujet, ne pourrait-on pas dire que, pour bien écrire en prose, il faut avoir écrit en vers ? Pour moi, je le crois. Je ne vois guère d'écrivain, dans les deux siècles derniers, de qui l'on puisse dire qu'il écrivait mal : et c'est aujourd'hui un mérite que de ne pas très mal écrire. N'est-ce pas parce qu'autrefois tout le monde faisait des vers ? Tout le monde ne les faisait pas bons, mais tout le monde savait les faire. La théorie de la métrique et son usage étaient dans l'éducation courante; et on savait écrire un sonnet comme une lettre. Les poètes aujourd'hui sont des professionnels. Et des prosateurs qui passent pour distingués ne reconnaîtraient pas un vers faux à l'oreille. Je crois pourtant que seule l'écriture poétique enseigne l'harmonie et que son travail plus difficile apprend la justesse des mots. 11 faudrait que tout le monde écrivit en vers, pour en publier un volume à vingt ans ou n'en pas publier du tout,
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mais pour qu'au poète mort jeune il survécût un prosateur.
22 janvier 1900.
A la fin de la soirée, Goethe m'a donné le dernier livre de Tolstoï, Résurrection, qu'il vient d'achever lui-même. — Prévenez-moi quand vous l'aurez fini, m'a-t-il dit, je suis impatient de savoir ce que vous en penserez.
26 janvier 1900.
J'ai trouvé Gœthe entouré de cartes et de plans dressés pour la construction du canal de l'Elbe. 11 s'intéresse beaucoup à cette grande entreprise. Quand je suis entré, il a quitté son pupitre et m'a fait asseoir sur le divan, près de lui. Nous avons causé d'abord du théâtre, où j'avais passé l'aprèsmidi, puis il m'a demandé si j'avais terminé le livre de Tolstoï.
— Oui, lui dis-je, je l'ai lu tout entier en deux
jours. Je ne pouvais plus m'en séparer. Rarement la littérature m'aura fait éprouver une émotion aussi profonde.
— Et quels sont les passages qui vous ont frappé le plus vivement.
— Je répondis qu'il me semblait difficile dïso- 1er et de détacher des parties dans un ensemble aussi cohérent, mais que, s'il fallait choisir, je donnerais pourtant la préférence aux scènes de Nekhludov et de Maslova, dans la prison.
Quand le lecteur en vient là, dit Gœthe, il est d'abord déconcerté; puis, à la réflexion, il comprend que Tolstoï est entièrement dans le vrai et s'incline devant cette clairvoyance, devant cette pénétration presque effrayante du cœur humain. Oui, l'on s'imagine, lorsque Nekhludov retrouve Maslova dans la prison et lui offre d'abord son aide, puis sa main, qu'il n'aura qu'à parler, qu'elle sera reconnaissante, presque étourdie de bonheur; et on s'étonne devoir avec quelle peine il parvient à la persuader, à la reconquérir Mais c'est Tolstoï qui a raison : avant tout nous vou lons vivre. 11 est naturel, nécessaire, que Maslova, pour ne pas trop souffrir de sa misérable débauche, pour supporter sa vie, se soit fait insensiblement une âme conforme à cette vie. Aussi, quand Nekhludov paraît, elle en est venue à estimer, à préférer son vice. Et elle craint les
souvenirs de jeunesse qui ramèneraient avec eux la souffrance, qui rendraient intolérable sa vie présente, sans lui rendre ce que la vie a piétiné si durement : sa pureté, sa poésie, sa liberté.
J'ai cité d'autres chapitres, le tableau minutieux et poignant des compagnes de Maslova dans la prison, la scène du départ des condamnés pour la Sibérie, quand ils s'en vont tous, sous cette horrible chaleur de j uillet, à midi , par les rues torrides où aucun ouvrier ne travaille plus. Gœthe a fait à ce sujet différentes remarques. Il a aussi appelémon attention sur les chapitres du début, quand Nekhludov prend conscience de son crime envers Maslova. Le premier effet de sa résurrection intérieure, a dit Gœthe, c'est qu'il cesse de croire aux autres pour croire en luimême; il ne s'en fie plus qu'à lui pour éclaircir la notion de sa faute et de son devoir. C'est une observation d'une grande profondeur.
— Dans l'ensemble, ai-jedit, ce livre m'a donné l'impression d'un véritable chef-d'œuvre.
— Oui, dit Gœthe, il est admirable, et je sais quelque chose de plus admirable encore, c'est l'ensemble du développement de Tolstoï. On peut mettre ce dernier livre au-dessus ou au-dessous de ses premiers romans, peu importe; ce qui est certain, c'est qu'il est de la plus haute beauté, et
pourtant cette beauté n'est plus du tout du même ordre que dans Guerre et Paix ou à?in^Anna Karénine. Il n'appartient qu'aux très grands hommes de varier à ce point, avec une égale intensité, les manifestations de leur genre.
Voyez, Résurrection ne part pas, comme Anna Karénine, dans une coulée tranquille et harmonieuse. La manière est nerveuse, répétée, inquiète. Je trouve, surtout dans le caractère de Nekhlu dov, un souci de minutie psychologique qui ne se rencontrait guère auparavant. Partout ailleurs, Tolstoï donnait les résultats, mais non les détails de l'évolution des caractères. Nous n'avions pas coutume de voir ses héros s'arrêter, mesurer le chemin parcouru, revenir en arrière, s'étonner, détailler avec cette curiosité anxieuse, les nuances de leurs émotions ou les mobiles de leurs actes. Ils étaient, tout simplement. L'observation même a changé de ton. Elle n'est plus sereine et plane, distribuant toutes choses avec cette précision tranquille, cette puissance d'objectivité qui n'a pas eu d'égale. Elle est devenue narquoise, incisive, violente, je dirais presque tendancieuse et partiale.
C'est que, depuis de longues années, Tolstoï avait cessé d'écrire. Il s'était consacré à son œuvre d'apostolat chrétien et de propagande. Et, précisément, dans Résurrection, il a choisi ses héros
conformément à sa morale; il a voulu que du récit dramatique se dégageât une leçon, un enseignement. Aussi ne se contente-t-il plus de peindre; il généralise; il conclut; et finalement il requiert contre l'état présent des mœurs et contre la société qui l'exprime.
Quand nous pénétrons, avec Nekhludov, dans la prison, voyez... ce qui sort de ces bouches, de ces yeux vides, de ces corridors sombres et puants; ce n'est pas seulement un spectacle de misère et de pitié, — mais l'immense iniquité de ce monde, la justice erronée qui frappe l'innocent, la justice boiteuse qui ne voit pas au delà du fait et prend les victimes pour des coupables. Nekhludov sent tomber sur lui le poids de tant de crimes. Mais la responsabilité de son acte dépasse encore sa personne. S'il a séduit Maslova, c'est moins l'effet de son caractère à lui, de sa volonté individuelle, que d'un état perverti des mœurs que tolérait une société indulgente. Si Maslova séduite est devenue une atroce prostituée, ce n'est pas la faute de tel ou tel homme, ni même de cette fatalité immuable et muette que nous sentions planer sur le héros de Guerre et Paix, mais d'une société cruelle qui ne sait plus ni la justice ni le pardon. Avec Nekhludov, tous ceux qui ont frappé la Alaslova, individus, lois et mœurs, comparaissent alors à la barre. Tolstoï
ne condamne pas l'homme qui fut moins Fauteur du crime que l'occasion du crime, mais toute une société, tout un monde. Et, par un elïet inverse, Tolstoï veut que Nekliludov ne rachète pas seulement sa propre faute, mais la faute collective et anonyme de la société. 11 devient, comme le Christ, un rédempteur. Car ce n'est pas pour se racheter soi-même que l'on souffre et que l'on expie. La pensée intérieure y suffirait, le remords, la clairvoyance, la résolution forte du bien futur, mais peut-être la souffrance seule des innocents et des justes peut-elle racheter l'humanité.
• — Je ne doute pas, dis-je, que vous approuviez pleinement de telles idées. Elles sont assez belles pour être aussi les vôtres.
— Non pas, non pas, répondit Cœthe avec vivacité. Je parlais pour Tolstoï et non pour moi.
— Quoi ? Ne seriez-vous pas en accord avec lui*?
— Je sens vivement, dit Cœthe, la noblesse et l'élévation d'une telle philosophie, mais je ne la partage pas. Je n'aurais même pas cru que vous pussiez vous y méprendre. Non, en ce qui me concerne, je ne puis attendre mystiquement le salut de tous du sacrifice d'un seul. Je ne puis admettre avec Tolstoï, ou avec Carlyle qui a exprimé éloquemment la même idée, que la véritable façon de sauver le monde soit de s'offrir
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANX
comme holocauste, en assurant d'abord son propre salut. Cette idée-là n'est qu'une vieille idée religieuse qui ne répond plus en aucune manière aux nécessités de notre temps. Sans doute, chaque faute commise envers un autre homme est comme une dette nouvelle que nous contractons. ^lais c'est à l'humanité entière que doit se payer la dette ainsi contractée envers un seul, et elle se paye par l'action, non par le sacrifice. Voilà la véritable réparation, la seule efficace, car l'intérêt isolé de tout homme nous échappe, tandis que nous pouvons pénétrer distinctement l'intérêt collectif de l'humanité. Nous connaissons le monde mieux que nous-mêmes ; nous voyons plus clairement sa destinée que la nôtre et son bien que notre bien. Si l'efïort de Xekhludov échoue, c'est parce qu'il n'a pas conçu cette vérité; il ne pense qu'à lui-même et à sa victime. On ne rachète pas l'humanité en rachetant son âme propre et celle de son voisin. Il faut s'attaquer résolument aux causes générales de la misère, de la souffrance et du crime. Certes, je n'oublie pas que Tolstoï compte sur la propagande et sur l'exemple. Il voudrait que Xekhludov fût pour chacun de nous ce que fut soudain pour lui le visage de sa victime. Mais une telle propagande est nécessairement limitée, plus limitée que la contagion du mal. Et surtout je ne m'en
lie pas à ces exemples dramatiques pour préciser en nous le devoir et la vérité. Si nous en tirons des idées abstraites, elles restent si vagues qu'elles sont trompeuses. Si nous n'en tirons que des émotions, si elles ne déterminent en nous que cette secousse nerveuse qui trop souvent nous fait confondre la sensibilité et la raison, alors méfions-nous des résolutions trop promptes qu'un jour notre vraie nature démentira.
Goethe continua assez longuement. Il parlait avec cette chaleur et cette assurance qui lui sont particulières quand la conversation touche à ces problèmes où tous les hommes, comme il dit, devraient engager le meilleur de leur pensée. Puis il revint à des considérations purement littéraires. Il m'a fait admirer l'art de Tolstoï qui de cette longue parabole, de cet évangile, a su tirer en même temps un roman, une œuvre vivante et vraie qui subsisterait indépendamment du sens moral qu'elle exprime. Les êtres qui se meuvent dans Résurrection, a-t-il dit, ne sont pas que d'admirables symboles ; ce sont aussi des hommes, distincts, particuliers, ayant des travers à eux, leur sensibilité spéciale, des répugnances, des petitesses, des joies, mais dont Tolstoï sait pénétrer les actes ou la pensée jusqu'à toucher le fonds indivis, la sève commune de l'humanité. Qui sait, a-t-il ajouté, si Tolstoï, guéri, rajeuni, ne nous
donnera pas encore d'antres livres et si, maître absolu de cette forme nouvelle, il ne fondra pas, dans une unité plus parfaite encore, la beauté de ses premiers livres, presque tragique à force de vérité indifférente, et l'enseignement poignant de ses dernières œuvres, presque consolantes à force de souffrance et de piété.
Je citais Carlyle tout à l'heure, dit-il encore. Voici de lui quelques lignes que j'aime à appliquer à Tolstoï. « Un grand ancien héroïque, parlant et gardant le silence comme un ancien héros... A cet homme aussi il a été donné une vie dans ce que nous appelons la Divine Idée du Monde; — réellement une prophétie dans ces temps fort improphétiques, de beaucoup la plus grande, bien qu'une des plus tranquilles, parmi toutes les grandes choses qui ont pu se produire en ces temps. »
... Oui, un profond génie, et une âme incomparable de bravoure généreuse et de bonté noble . Chacun de ces dons est bien rare ; et il est plus rare encore de les voir si intimement mêlés. Il faut nous réjouir, mon enfant, de vivre en un temps où la Terre ait pu témoigner à Dieu d'un tel homme.
3 février 1900.
— L'emploi de l'image, me dit Gœtlie, constitue le procédé essentiel d'expression ou de peinture poétique. Mais il ne faut pas s'imaginer que l'image poétique soit nécessairement une métaphore. On doit entendre par image toute formule, propre ou figurée, en qui ne réside pas seulement une valeur descriptive, mais qui, par surcroît, comporte une valeur d'évocation. Dès cjue le rapprochement de mots, propres ou figurés, emporte l'esprit du lecteur au delà de leur sens restreint, éveille la mémoire, suscite Vimagination, voilà une image.
Cet elïet peut être obtenu sans métaphores. Il peut résulter de l'emploi de mots propres assemblés en dehors de leur usage normal ou de leurs associations habituelles. Une seule épithète, commune, banale, peut faire image, si elle est placée avec tant d'à-propos qu'elle rappelle soudain et rassemble en elle tout le contenu de son sens étymologique.
Quand il s'agit de spectacles matériels, d'actions, d'objets ou de paysages, j'accorde que le poète ne peut le plus souvent peindre que par comparaisons. Mais la poésie intime, qui
cherche à exprimer des sentiments et à exciter par leur intermédiaire toute une série d'émotions secrètes, doit éviter l'emploi des figures rhétoriques.
Un poète sait élever l'emploi des mots simples, des épithètes les plus unies au delà de leur signification littérale, et représenter ainsi au lecteur, dans la brume des souvenirs ou des rêves évoqués, tout un infini psychologique. 11 arrive, inversement, qu'une métaphore inutile ou placée mal à propos n'agisse en aucune manière sur l'imagination, et, par suite, ne fasse pas image.
Prenons en exemple, si vous voulez, ces quatre vers de Baudelaire :
Tu conUens dans ton œil le couchant et Faurore ; Tu répands des parfums comme un soir orageux ; Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore Qui font le héros lâche et Tenfant courageux.
Les trois premiers vers sont métaphoriques et le dernier ne l'est pas. Cependant tout homme sensible à la poésie reconnaîtra que c'est ce dernier qui apporte l'image et la sensation poétique. Il est admirable. Et sa beauté ne naît point d'une comparaison, mais du simple rapprochement de quatre mots fort communs, qu'aucun lien rhétorique n'enchaîne, et qui pourtant, par la vertu de l'inspiration poétique, concentrent et épan-
client au delà de toute formule écrite l'émotion que le poète voulut exprimer.
Voici quatre vers de Victor Hugo :
Comme le souvenir est voisin du remords, Comme à pleurer tout nous ramène,
Et que je te sens froide en te touchant, ô Mort, Noir verrou de la porte humaine !
Les deux premiers, qui sont écrits sans métaphores, font image, et le dernier, qui estbâtitout entier sur une comparaison, n'est qu'un vain cliquetis de mots où Timagination reste sourde.
Ces exemples suffisent à vous prouver avec quel soin il faut distinguer entre l'image poétique et l'image rhétorique. Mais je pourrais multiplier les citations. Racine, Baudelaire, Vigny, c'est-à-dire les grands poètes intérieurs, en offriraient une moisson particulièrement riche. C'est une vérité si simple qu'on rougit presque de l'énoncer, mais les grammairiens s'y sont mépris à leur ordinaire, et toute une génération poétique l'a méconnue. Vous entendez bien qui je désigne. Les Parnassiens se sont convaincus, tout d'abord, qu'il n'était point de beau vers sans image, — ce qui est exact, — puis, que l'image poétique était nécessairement une comparaison. Ce fut le temps des métaphores à tout prix. On ne pouvait lire un alexandrin qui ne contînt.
DE GŒÏIIE AVEC ECKERMANN
une ou plusieurs fois, les mots : comme, tel que, pareil à, ainsi que.... Une telle erreur a sufli pour enfermer tous ces poètes, si bien doués, dans la vanité du lyrisme descriptif. Ceux d'entre eux qui sesont évadés verslelyrisme sentimental, par exemple Verlaine, ont dû bientôt renoncer au système et aux procédés de l'École.
Parmi les jeunes poètes contemporains, ajoute Goethe, j'en vois un qui paraît excellemment doué pour la poésie intime. C'est André Rivoire. Il est heureux, pénétrant et neuf. Son inspiration est un attachement tendre et perspicace aux mouvements secrets du cœur. Ses vers sont émouvants et persuasifs; ils ne laissent jamais l'imagination du lecteur inutile ou paresseuse. Pourtant il n'y a pas vingt métaphores dans tout son recueil.
De ce sujet tout général, la conversation est tombée sur différents poètes français. Goethe a cité Fernand Gregh avecbeaucoupd'éloges. Celuilà, dit Goethe, est un lyrique dont l'inspiration, bien qu'inégale, s'étend chaque jour. 11 est bien doué, il aime son art ; il est ouvrier habile. Son ambition est élevée, et j'espère qu'il en sera digne. Je sais de lui des vers, des strophes, et surtout, précisément, des images, qui sont d'une grande manière poétique.
J'entends par poète, dit encore Gœthe, celui qui a reçu le don poétique, et surtout celui qui
entend faire de la poésie sa vie et son métier. Nous avons vu trop de faiseurs de vers, chez qui les précautions, les demi-teintes et les finesses décelaient principalement un goût mondain d'amateurs bien nés. J'apprécie comme une attitude honorable et hardie que les jeunes gens se posent ainsi en professionnels de la poésie. Depuis que la poésie était devenue une carrière aristocratique, comme la diplomatie ou l'élevage, c'est un ton qui s'était perdu.
7 mars 1900.
— Les meilleurs poètes d'il y a quinze ans, dit Goethe, Ephraïm Mikhaël, par exemple, qui fut le plus richement doué d'entre eux, coulaient tout simplement dans les rigides métaphores parnassiennes un vague pessimisme baudelairien. Ce procédé était simple. Mais les jeunes gens, qui admirent toujours Baudelaire comme un maître incomparable et auquel personne ne peut plus se dérober, se sont aperçus que la friperie parnassienne était décidément une friperie. Ils ont compris que les pièces peu variées de ce magasin d'accessoires étaient déjà plus démodées
DE GŒÏ.IIE AVi:c: ECKERMANX
que le bric à brac romantique. Et ainsi nous avons vu reparaître le vers demi teinté de Sainte- Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, ou de Verlaine.
11 faut ajouter d'ailleurs que l'éclat et la précision du vers, l'apprêt trop brillant de sa perfection technique, nuisent presque toujours à la délicatesse du sentiment. Entre la tendresse sincère de la pensée et le travail plastique du vers il existe une réelle antinomie. Ce que les Parnassiens appelaient un très beau vers, est solide, coloré, taillé à facettes brillantes. L'expression d une pensée line est presque toujours grise et effilée. Il arrive ainsi qu'une certaine perfection de la forme jette comme un doute a priori sur la valeur sentimentale de la pensée. Ce n'est point assurément une loi nécessaire. Baudelaire ou Henri Heine y ont échappé ; tel est même le secret de leur gloire.
i5 mars 1900.
— Sous la verve outrée ou rauque de Mirbeau, nous dit Goethe, vit une âme aimante et tendre. Sous ce fracas de carnage, de fureur et de luxure
se cache un grand fonds de tristesse et d'amour. J'en ai eu jadis la révélation presque douloureuse, en lisant des livres que j'aimais, le Calvaire, Sébastien Boch, l'Abbé Jules. Je les aurais haïs sans cela. Et je comprends que ceux qui s'y trompent haïssent Octave Mirbeau, car ses dons d'écrivain sont si personnels, si excessifs, qu'ils ne peuvent s'accommoder d'une estime médiocre. Pour moi, j'accorde que sa violence est dure et sauvage, que l'outrance énorme et caricaturale de son ironie lèse parfois la vraisemblance et la vérité, que dans ses plus beaux efforts d'imagination poétique et de colère éloquente on perçoit quelque chose d'artificiel, de presque mécanique qui gêne. Soit. Mais il reste précisément l'éloquence, la colère, la violence et la vigueur même de l'ironie. Et il reste aussi la tendresse, la pitié pénétrante et vraie pour les pauvres, pour les enfants, pour les animaux, pour la matière blessée, pour tout ce qui souffre humblement et doit cacher sa peine, pour tout ce qui veut vivre et sent étouffer sa vie. Il reste la bonté patente de l'homme, son courage, son amour désintéressé de l'art, sa probité, et que son talent, sous toutes les formes de la critique ou de l'action, ait toujours servi des causes justes.
DE GOETHE AVEC ECKERMAiNN
19 mai 1900.
Le Conseiller de cour Wolfling, que le grandduc de Weimar a chargé d'une mission intime auprès du Saint-Siège, doit partir bientôt pour Rome. Il est venu ce matin faire ses adieux à Gœthe. J'étais présent, ainsi que Du Coudray.
— Résiderez-vous longtemps en Italie? a demandé Gœthe.
— Tout l'hiver et tout le printemps prochain, a dit Wolfling, et, si mes affaires n'étaient pas achevées, comme je l'espère, je passerais encore à Rome l'année suivante.
Gœthe s'informa des livres que Wolfling emportait avec lui en vue d'un séjour si prolongé. Il parla avec une admiration particulière des Promenades dans Rome de Stendhal et des tableaux romains que d'Annunzio a dispersés dans ses différentes œuvres romanesques : Celui-là, dit-il, voit Rome comme je la chantais moi-même autrefois. Puis, se plaçant à un autre point de vue, il a parlé des travaux de Burckhardt, et du livre récent de Jean Schopfer : Voyage idéal en Italie.
— Je ne connais pas ce livre, dit Du Coudray.
— C'est un livre plein d'agréments, a répondu Gœthe. Les travaux récents de la science y sont
bien mis au point par un homme intelligent, et bien exprimés par un homme d'esprit.
Mais, ajouta Gœthe, et au risque de vous surprendre, le livre qui vous sera le plus précieux, et que vous devrez toujours tenir à portée de la main, n'est autre que le roman de Zola. C'est un livre qui a ses défauts, et des défauts graves; mais il est plein, pénétrant et fort. La beauté païenne et sensuelle de Rome y est sentie avec infiniment moins d'amour et de lyrisme que dans les descriptions de d'Annunzio. Mais il y a quelque chose que Zola a bien compris, et qu'il a peint avec sa puissance et son ampleur ordinaire, c'jest ce rêve éternel de domination, cette vision indéfinie de la terre obéissante, qui tout au long de l'histoire plane sur les sept collines. Dans un roman que j'aime beaucoup, Lolhair.de Disraeli, cette idée avait été exprimée déjà, mais non pas avec autant de force. L'idée de la toute-puissance se dégage de cette terre de Rome comme une odeur fébrile, comme un miasme de marais. Et Rome des Césars, Rome papale, Rome catholique, c'est toujours la même Rome à qui les oracles antiques ont promis le monde agenouillé.
Cela, Zola l'a vu jusqu'au fond et l'a montré comme il le voydt. Il a compris par là même le mensonge et l'hypocrisie de la papauté contemporaine. Qu'importe les moyens à qui travaille pour
DE GOETHE AVEC ECKERMAXN
réleruité ? L'Église peutse plier indilïéremment à toutes les compromissions politiques; que lui importe? son but est toujours présent devant elle; elle ne s'en départira jamais. Dans le même esprit, elle revêtira toutes les formes, selon les mœurs, l'opinion et la nécessité du jour. Mais comment croire à une Eglise libérale, tolérante et charitable, trente ans après le Syllabus? Estce qu'au milieu de ce siècle-ci la papauté n'a pas recommencé son rêve de domination temporelle? Est-ce que Pie IX n'a pas saisi la première lueur favorable pour retourner aux rêves du moyen âge, à la théocratie d'un Grégoire YII ? Maintenant il faut flatter son temps; on le peut, quand on n'a que l'éternité en vue, surtout quand on est sûr de la revanche, et même de la vengeance, pour un jour prochain. L'Église est catholique et romaine. Quiconque a Rome, ou a eu Rome, voudra toujours dominer le monde, et le dominer par la force, en vainqueur.
Gœthe s'était échauffé quelque peu en parlant ainsi, et Wolfling lui demanda en souriant s'il avait voulu s'adresser au voyageur ou au diplomate.
— Je parlais au voyageur, a répondu Gœthe, et surtout à l'ami; — mais, si le diplomate a entendu mes paroles et doit en faire son profit, cela n'est pas pour me déplaire. Les vérités que je viens
d'énoncer commencent à se répandre; on ne les répandra jamais trop. Piiissiez-vous vous en inspirer dans la mission qui vous est confiée; quant à moi, il fut un temps où personne ne voulait m'en croire, mais déjà je pensais ainsi.
Sur ce propos, le conseiller de cour a pris congé et, après son départ, nous en sommes venus à parler de Zola d'une manière plus générale.
— Ce qui me frappe dans les derniers romans de Zola, dit Du Coudray, quand je les compare à ceux d'autrefois, c'est que je n'y rencontre plus aucune de ses anciennes qualités et que j'en découvre de toutes nouvelles. L Assommoir ou la faute de l'Abbé Mouret étaient l'œuvre d'un penseur médiocre et d'un romancier plein d'art. Au contraire, dans Paris, dans Rome, dans le roman que je lis maintenant en feuilleton, la composition est négligée, les types sans vérité, les longueurs fatigantes. Pendant des chapitres entiers le style s'affaiblit et chancelle. Mais, en revanche, la pensée est noble, solide, originale et décèle un véritable philosophe social.
— Il subsiste en tout cas un caractère commun, dit Gœthe, et il ne peut en être autrement, car c'est le caractère essentiel de Zola lui-même : je veux dire la vigueur épique, l'abondance, cette puissance toute poétique de grandir et de généraliser les sujets qu'il touche. Quant aux imper-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
fections qui vous choquent, elles proviennent moins d'une négligence véritable que d'un certain mépris du procédé.
Je fis observer à mon tour que le changement signalé par Du Coudray n'était pas un phénomène isolé, et qu'on pourrait sans doute, chez Balzac, avec toute la différence des natures et des temps, retrouver une évolution analogue.
— En réalité, dit Gœthe, la philosophie que Zola développe aujourd'hui se retrouve entière dans toute son œuvre dès qu'on la considère plus profondément. Maintenant, je reconnais que jamais encore il n'avait exprimé avec autant de force et de lucidité sa vision optimiste de l'humanité en marche, ce panthéisme naturaliste qui est celui de Darwin et de Fourier, des Ioniens et des Stoïciens, qui est aussi, je puis le dire, conforme aux idées que j'exprimai moi-même en plus d'un passage.
Ici, Gœthe s'arrêta et parut réfléchir pendant quelques minutes, puis il poursuivit :
— J'ai pourtant une réserve à faire; elle est grave; mais cela demande quelque étendue... Zola est enclin à absorber tout ce système, si vivant, si complexe, dans la seule notion de la science. Il croit que la science à elle seule incarne le progrès de l'humanité; qu'à elle seule elle lui prépare un avenir de bonté et de justice... Vieille
idée, hâtive autrefois et maintenant un peu défraîchie, qui fit déjà, je vous l'ai dit, tout l'optimisme de Renan.
Certes, s'il ne s'agit que d'affirmer ma foi dans la science, je suis d'accord avec Zola. Mais il y a de l'illusion et une sorte de fétichisme à attendre docilement de la science le renouvellement de la société. La science ne regarde pas si près d'elle; elle a peut-être raison, peut-être tort; je crois, quant à moi, qu'elle ne peut faire autre chose. Ce n'est pas directement que ses progrès peuvent influer sur le réel ; car le réel n'est pas son domaine. Quel changement a fait dans l'humanité la théorie de Newton ? Et les ouvriers de La Glacière sont-ils plus heureux parce que, sous leurs pieds, M. Poincaré médite ? Vous direz que je viens de nommer deux purs mathématiciens, mais que peut-être demain les médecins auront vaincu la maladie. Donneront-ils sa nourriture au corps durable et fortifié des hommes ? Les mécaniciens et les chimistes ont porté à une prospérité fabuleuse la production industrielle. S'en répartit-elle mieux? Et, au contraire, depuis que nous avons nos engins et nos machines, la misère n'a-t-elle pas crû terriblement? Certes, je suis bien loin de ceux qui font son procès à la science; il faut Faimer, la vénérer, attendre tout d'elle, mais non d'elle seule. Elle est Finstru-
DE GŒTHE yVYEG ECKERMANN
ment nécessaire, mais qu'il faut qu'on dirige, car il peut créer le bien et le mal. Elle augmente chaque jour notre richesse; elle étend notre empire sur le monde; mais si nous ne remanions pas le vieux droit du monde, par là même s'accroitra Finjustice et se multipliera l'iniquité.
C'est pourquoi la question qu'a posée Zola ne saurait, selon moi, être résolue uniquement par la science. C'est une idée trop étroite, malgré tout, qui ne répond que partiellement au problème et que la vie dépasse et déborde de toutes parts. Voyez, d'ailleurs, dans le livre même où Zola a le plus clairement marqué sa pensée, dans Paris, est-ce bien la science qui guérit Pierre et Guillaume ? Non, c'est la vie. Pierre Froment, épuisé dans la recherche de l'absolu, s'apaise par le relatif, par le réel. Et, en apprenant à goûter la vie, il a fait mieux que de gagner le repos et la paix du cœur ; il a réalisé pleinement le rêve dévoyé de sa jeunesse, son vieux rêve de foi religieuse, car la vie est précisément la seule forme sous laquelle il nous soit donné de concevoir et de saisir l'absolu. L'absolu ce n'est ni de croire, ni de savoir, c'est d'être; la religion, c'est de vivre; la morale, c'est de sentir que notre vie n'est pas isolée, qu'elle ne se suffit pas, qu'elle ne saurait s'expliquer seule, et qu'elle a hors d'elle-même sa raison dernière et sa loi.
Notre devoir actif, c'est de savoir que la vie n'est pas immobile ou figée, qu'elle change, qu'elle évolue, qu'elle se perfectionne et que nous de vons la rendre meilleure en nous rendant nousmêmes meilleurs. Car nos devoirs envers nousmêmes et envers autrui se confondent, et nous sommes responsables vis-à-vis du monde de ce que nous portons d'utile et de bon en nous.
Les derniers romans de Zola, a ajouté Gœthe, aideront, j'espère, à dissiper un vieux préjugé. Ils montreront,'^comme je l'ai toujours pensé, que le réalisme, considéré profondément, est le seul idéalisme véritable. On ne saurait chercher l'idéal hors du réel; il est dans la vie; il est la vie même ; il est la foi dans la beauté, dans la justice ; il est la volonté courageuse de faire mûrir le meilleur homme et le meilleur monde. Belle doctrine, que j'avais vue monter et croître au long de l'œuvre de Zola, avant des'épa nouir avec une ampleur si ardente, et dans un ton si généreux. Que diront maintenant ceux qui, dans le réalisme, s'étaient accoutumés à voir une bassesse nécessaire et une perpétuelle grossièreté. Et surtout que diront ceux qui, dans l'acte récent de Zola, dans cet acte glorieux qui suffirait à assurer sa mémoire, signalaient une anomalie singulière et suspecte? C'était là, en vérité, la logique de toute une œuvre, de toute une vie.
3i mai 1900.
— Les frères Rosny, dit Gœthe, nous ont donné de très bons et de mauvais livres. On les a vus parfois enfermés dans des sujets trop étroits comme dans une cage où ils se heurtaient. Ne pouvant ni monter, ni s'étendre dans leur ordinaire mode épique, ils se contraignaient, employaient des mots plus grands que leurs objets, marquaient une gêne presque pénible. Leur impuissance résultait ainsi de la nature môme de leur talent. Car leur don propre, c'est de faire surgir d'un cas particulier la force génératrice qui animera tous les êtres dans un cas semblable. Ils savent exprimer les états essentiels, ils découvrent la couche profonde de la vie. Quand un individu meurt, on sent la mort. Quand il lutte, on sent palpiter la lignée entière des souffrants qui travaillent sans espoir. On sent la Douleur. Quand il aime, on sent l'Amour. Leur style en même temps reprend toute sa vigueur large. Au lieu de lignes brisées, courtes et tortueuses, ce sont de belles lignes droites vers l'infini. Et le lecteur reçoit cette émotion précieuse : qu'à bien lire, il a lui aussi travaillé.
Les Rosny sont en réalité des poètes cosmogo-
niques, de grands lyriques chantant les forces universelles à travers la joie ou la détresse des hommes. Ils ont de grands défauts : ils sont souvent ennuyeux, souvent obscurs. Et comme je ne connais point, en littérature, de défauts qui soient de pure forme, chez les Rosny, comme chez les autres écrivains, on peut constater que les graves imperfections du style correspondent à des tares profondes de Tintelligence. Leur cerveau agite évidemment, avec des trépidations fort sincères et un bel enthousiasme, des fragments d'encyclopédie mal digérée... Mais, si les frères Rosny, outre ce quïls ont, avaient encore ce qui leur manque, dites-vous bien qu'ils compteraient parmi les plus grands artistes de tous les temps.
7 juin 1900.
Ce soir la conversation est revenue sur la Gazeite de Francfort, dont le directeur me demande obstinément des articles littéraires. Je les lui refuse et Goethe approuve ma décision.
— Cependant, dit-il, j'aimerais vous voir pénétrer dans ce grand*journal, mais comme critique dramatique. Vous aimez le théâtre. Vous pourriez
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
tenter un effort difficile, mais salutaire. De nos jours, l'opinion n'applique pas aux ouvrages dramatiques les mômes habitudes de jugement qu'aux autres ouvrages de l'esprit. Il devient, je crois, nécessaire de réagir contre une erreur aussi dangereuse.
Je connais des juges difficiles en matière de littérature. Parle-t-on d'un roman, d'un recueil d'essais ou de poésies? Leur décision rigide assigne aussitôt à l'auteur sa place toute juste dans la hiérarchie des genres et dans le classement des écrivains. Mais écoutez-les dès qu'il est question d'une comédie ou d'un drame ? La valeur des mots qu'ils emploient semble changer aussitôt. Assez bon, intéressant, bien fait, quand il s'agit de théâtre, équivaut à : médiocre, insignifiant, pour toute autre forme littéraire.
Par exemple, n'êtes-vous pas confondus de voir avec quelle facilité éclosent au théâtre les « chefsd'œuvre » ? Il en naît au moins un par an. Quand ce n'est pas^ la Dame de chez Maxim, c'est 1'^/glon,.. Il serait temps d'arrêter la contagion, de crierhaut la vérité, qui est simple et manifeste. Il n'est pas vrai que les chefs-d'œuvre soient plus fréquents au théâtre que partout ailleurs. Il n'est pas vrai que l'on joue, bon an, mal an, une trentaine de pièces «neuves, intéressantes, distinguées ». Parce qu'au lieu de lire une phrase imprimée,
nous la recevons toute faite des lèvres d'un acteur, est-ce donc une raison pour suspendre notre contrôle, pour relâcher la sévérité de notre goût ?
Je voudrais que pour la littérature dramatique la police fût mieux faite, et les jeunes gens de vptre âge devraient s'en charger. Le malheur est que presque tous ont écrit ou écriront pour le théâtre. Or, sitôt qu'on a fait jouer un acte, on est capté, bon gré mal gré, par la grande confrérie. On va répétant à son tour que le théâtre, puisqu'il a ses règles et ses exigences, doit avoir ses indulgences. On respecte comme des vérités esthétiques, ou comme les beautés particulières du genre, les banales adresses du métier. Toute sincérité devient dès lors impossible.
— Pour expliquer une telle indulgence, dis-je, il faudrait ou que le talent dramatique fût supérieur aux autres, ou que l'art dramatique fût plus malaisé.
— Et rien de tout cela n'est vrai. Les gens de lettres qui soutiennent qu'une pièce est plus difficile à faire qu'un livre, ne démontrent par là qu'une vérité : c'est qu'eux-mêmes ne sont pas doués pour le théâtre. Mais, doués ou non, tous aujourd'hui veulent tâter du théâtre, parce qu'au moins on y gagne sa vie abondamment. Une comédie qui réussit à peine rapporte dix fois plus d'argent qu'un roman qui réussit bien.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANxX
D'ailleurs, ajouta Gœtlie, j'aurais lorl de m'échaulîer. Il en a toujours été et il en sera toujours de même. Le peuple a pour le théâtre une complaisance éternelle ; il aime d'un amour ingénu et spontané les acteurs, les actrices, les décors bien faits et toutes les modalités du spectacle. C'est pourquoi nous voyons la presse et l'opinion s'attacher aux moindres nouvelles de coulisse avec la plus vive prédilection, et les succès dramatiques, grâce à cette attention, à cette faveur générale, acquérir un retentissement immédiat et universel. Les réputations gagnées au théâtre jouissent ainsi d'immunités spéciales. Il est rare qu'on les vérifie ; ou bien, si elles sont fondées, on les grandit presque toujours.
Il arrive que la postérité redresse ces jugements provisoires. Voltaire en est le meilleur exemple. La gloire de Voltaire, aux yeux de ses contemporains,c'était d'avoir écrit des tragédies. Son immense notoriété naquit, non pas de Can dide, des Contes ou du Dictionnaire philosophique, mais de Zaïre, d'Alzire et de Mahomet. Diderot, au contraire, vécut dans une réputation rare et modérée, parce qu'au théâtre il n'avait récolté que des échecs. Nous aujourd'hui, nous ne supportons plus Zaïre, ni Alzire, ni même ce Mahomet, que j'ai traduit moi-même, hélas ! quand j'étais jeune. La jeunesse ne sait point compter son temps.
Mais, le plus souvent, la postérité, venant à son tour, reste dupe.
Le jeune comte R..., de l'ambassade française, est arrivé sur ces entrefaites et s'est mêlé à notre entretien.
— Ce qui est étrange, a-t-il dit, c'est que ce même public enthousiaste et partial puisse rester parfois indifférent aux plus belles choses. Je me suis demandé quelquefois si, de notre temps, Racine ou Marivaux pourraient faire recevoir leurs pièces par ces hommes d'affaires avisés que sont les directeurs de théâtre. En tout cas, elles n'iraient pas, j'imagine, jusqu'à cinquante représentations. Vous représentez-vous la première des Fausses Confidences ou de Phèdre ? Le grand public, qui fait seul les succès, ne paraît plus capable de l'attention scrupuleuse et retardée qui marquait jadis le jugement des connaisseurs. Le public a méconnu Becque jusqu'à sa mort. Il fallut lui imposer Ibsen qu'en dépit de toutes les affectations il ne comprend et ne goûte qu'à peine. Le premier des auteurs français contemporains, Porto-Riche, n'est pas encore mis à son rang... Comment expliquer cette contradiction ?
— De la façon la plus simple, répond Gœthe en riant. Qui s'enthousiasme pour le médiocre s'expose à ne pas découvrir le beau. Mais je vous en prie, mon cher jeune homme, que ce genre d er-
DE GŒTHE AVEC ECKERMANX
reiirs ne vous tourmente point. Celles-là seront toujours réparées. Rien ne se perd de ce qui lut créé durable, et la postérité reconnaît toujours les siens. Elle peut bien oublier de sarcler quelques mauvaises herbes. Mais quand un bel arbre croît et pousse, elle n'oublie pas de cueillir ses fruits.
Goethe dit encore : Quand je vois représenter une comédie de l'adroit et heureux tel ou tel. je^ sais bien ce qui fait mon plaisir: c'est un éveil de nouveauté et de surprise. Voilà des succès éphémères. Quand Tannée passe, la pièce est passée. Elle fut l'amusement d'une saison ; elle exprime la saveur momentanée de Paris. Je ne méprise pas , cette distraction ; il faut du talent pour plaire ; pourtant ce n'est qu'une distraction d'un jour.
Mais si moi, qui ai lu vingt fois le Jeu de l Amour et du Hasard, je retourne le voir représenter au théâtre, mon plaisir sera d'une toute autre nature. Je goûterai la satisfaction d'attendre, de retrouver des traits que j'aime et qui ne me lassent pas, de découvrir quelque finesse non velle de sensibilité ou d'expression. Un tel plaisir naît de l'étude et de l'émotion approfondie. Nous touchons ici le caractère même des pièces classiques, qui est que l'intérêt propre de la représentation résiste, et puisse s'ajouter, à l'étude minutieuse du texte. Pour le théâtre de mode, la non-
veauté seule séduit ; pour le théâtre classique, la nouveauté touche moins que la connaissance et l'habitude.
Quand on a joué Amoureuse ou le Passé, il fallait des oreilles trop bien exercées pour saisir au vol et vider aussitôt de leur contenu tant de mots, tant d'observations si riches de vérité et de vie, L'instinct des connaisseurs leur suggérait que de telles œuvres étaient destinées à rester classiques : mais l'étude et l'habitude leur manquaient. En revanche, le succès de ces belles pièces a grandi ou grandira à chaque reprise. Le temps, qui a fauché tant d'éphémères succès d'un jour, fera mûrir ces plantes fortes.
— Mais, dis-je, veuillez me permettre une objection : j'ai vu jouer Phèdre quand j'avais dixhuit ans. Je n'avais jamais lu cette belle tragédie...
Gœthe m'interrompit :
— Vous saviez du moins que Phèdre passait généralement pour un chef-d'œuvre. Dès lors votre attention était d'une nature particulière : vous attendiez ; vous faisiez crédit. C'est tout comme si vous l'aviez lu d'avance.
DE GŒTTIE AVEC ECKERMANN
8 juin igoo.
Goethe nous cite une plirase de Zenon le Stoïcien : « Si tous les liommes vivaient librement selon le bien, il ne serait besoin ni de tribunaux ni de temples. »
— C'est toute la morale anarchiste, dit Goethe. Mais Zénon vivait en un temps où la terre était plus abondante que les hommes.
12 juin 1900.
Goethe vient de lire les essais moraux de Maeterlinck et les derniers livres de Marcel Schwob.
— Voilà, dit-il, deux excellents écrivains. L'un est un mystique ; l'autre un symboliste. Mais, pour l'un comme pour l'autre, j'éprouve non pas une estime abstraite, mais le goût personnel le plus vif. Je les range parmi les premiers prosateurs français.
— Le symbole, dis-je, est plutôt dans les pré
faces de Scliwob que dans ses livres. Et il y a plus de mystère dans les essais de Maeterlinck que dans ses drames.
— Il se peut bi^n, répond Gœthe. Mais la marque et le bonheur de quiconque a reçu le don d'écrire, c'est précisément que la vie spontanée de Tœuvre amende et dépasse le dessein réfléchi de l'écrivain.
Gœthe dit encore :
— Maeterlinck et Schwobont ce caractère commun qu'ils sont tous deux des écrivains classiques. Ils ont l'amour, le respect et la science de la langue. Leur pensée trouve toujours une expression exacte et forte, tournée chez l'un en image, poussée chez l'autre en profondeur. Le dialogue bref des premiers drames de Maeterlinck ne laissait guère deviner que des qualités toutes poétiques d'intensité et d'imagination. Mais déjà ses récents recueils dramatiques (je pense surtout aux personnages d'AUadine et d'Aglavaine) faisaient songer aux moralistes français, à quelques fragments échappés de La Bruyère. Dans le Trésor des Humbles, dans Sagesse et Destinée^ le détour, docile, majestueux de la pensée, fait entrevoir, à travers les souvenirs pressés de l'Imitation, des Alexandrins, et des grands mystiques modernes, la lenteur régulière et bien nourrie d'un Bourdaloue.
DE GOETHE AVEC ECKERMAISN
C'est là d'ailleurs qirest le défaut de ces deux recueils. Maeterlinck, accoutumé à Taction, à la vie rapide des personnages qu'il faut animer, à l'image si vive et presque fulgurante de son dialogue dramatique, s'est probablement senti devant Fessai, devant la page qu'il faut remplir didactiquement de phrases continues, embarrassé et comme désarmé. Tout y semble lent, compassé ; trop souvent on garde l'impression d'un effort et presque d'une gêne. La pensée s'étale comme une eau congelée ; les images sont parfois ternies comme des fleurs sèches. Les citations d'Émerson ou de Carlyle — si frappantes, si bien choisies — apparaissent comme des rayons dans la brume. Auprès des Héros, ces beaux livres ne sont pourtant que des livres.
Gœthe alors s'est mis à parler du mysticisme et de quelques grands mystiques, notamment de Novalis qu'il admire fort. Dans ces dernières années, dit-il, on a fait grand bruit du mysticisme, de ses origines, de ses beautés, de ses périls ; mais on l'a rarement défini. Le Trésor des Humbles donne au moins une notion satisfaisante et lucide de ce grand système. Selon Maeterlinck, le monde, notre monde à nous, celui où l'on n'entend, comme disait le grand Carlyle, « que le vacarme des métiers à filer et des majorités parlementaires », n'est pas l'univers véri-
table. Il est pour l'âme une autre patrie que Platon a devinée, que les Alexandrins ont entrevue, où seuls les mystiques ont su vivre. Ni le raisonnement, ni la science n'y sauraient conduire ; l'action l'obscurcit ; la parole nous en éloigne ; mais la simplicité et le silence nous en rapprochent à notre insu. Ce n'est pas, comme tant de grands philosophes l'ont pensé, une part, une face, un aspect de la vie commune ; non, elle en est entièrement distincte et séparée, au point que l'âme mystique et la personne humaine restent toujours étrangères, impénétrables, s'ignorent même l'une l'autre. L'homme peut être bon ou méchant, tandis que son âme mystique échappe à tout jugement moral. Il y a les grands hommes et le vulgaire ; mais quant aux âmes, toutes se valent ou plutôt aucune d'elles n'a de valeur. L'action de Régulus ou de Léonidas, dit quelque part ^Maeterlinck, n'a aucune importance quand je la compare à un moment de l'existence secrète de mon âme. Elle pouvait faire ce qu'elle avait fait, ou ne pas le faire. Ces choses ne l'atteignent pas. Elle vit, seule au fond de nous... Dans runiversdédoublé,ilyadoncdeuxvies,deux réalités, qui ne se comprennent pas, qui ne se connaissent pas, qui échappent à toute mesure commune. Je ne crois pas que tous les mystiques aient pensé ainsi, mais Maeterlinck le croit et l'affirme.
— Il est fréquent, dis-je, qu'on établisse une confusion entre le mysticisme et le symbolisme. Ce sont deux mots dont le sens paraît voisin jusqu'à se mêler. Et pourtant ils se rattachent à des systèmes et a des idées très diiïérentes.
— Il y a surtout, répond Gœthe, cette différence essentielle, que le mysticisme est un système métaphysique, et le symbolisme un procédé esthétique, — procédé qui peut d'ailleurs comporter des applications très variées.
Prenons Schwob, par exemple ; si nous le qualifions de symboliste, cela ne signifie pas du tout que son œuvre implique quelque hypothèse particulière sur la nature du monde extérieur, sur le monisme ou le dualisme, sur l'essence de la personne humaine. Il n'est symboliste qu'en raison des procédés de son art. Pour peindre des individus, des passions, des moments de la nature, Schwob n'a jamais recours à l'analyse ou à la description. Son but n'est pas de donner au lecteur la connaissance discursive, la vision détaillée et minutieuse de l'objet choisi. Point du tout ; il s'attache à démêler les saillies expressives, les mouvements représentatifs, les aspects frappants et singuliers qui font de tel être, de tel objet, une réalité particulière et distincte de toutes les autres. Et alors il ne désigne plus les objets ou les êtres que par ce caractère distinctif
qui les évoque et les personnalise à la fois, qui en est le symbole, c'est-à-dire l'expression équivalente et abrégée. Le symbole est un signe, et le symbolisme consiste précisément à choisir le meilleur signe possible pour représenter, soit des réalités concrètes, comme fait Schwob, soit des vérités morales comme j'ai souvent fait moi-même.
Ce qui explique pourtant la confusion entre symbolistes et^ mystiques, c'est que, sans avoir une seule idée commune, ils ont eu des ennemis communs. Ils ont mêlé leur effort contre le naturalisme, contre le romantisme, contre l'impressionisme. 11 ont combattu de concert ces esthétiques, qui recommandaient Texactitude, la vision fidèle et complète du monde extérieur. Mais les mystiques partirent en guerre, parce que c'étaient là pour leur goût des objets dédaignés et méprisables ; les symbolistes parce qu'ils étaient convaincus que l'exactitude affaiblit et que la fidélité emprisonne. But trop bas, dirent les uns; moyens trop faciles, dirent les autres. Mais si l'on rapproclie les deux théories et non plus les deux polémiques, la distiaction apparaît. — ^lon domaine n'est pas de ce monde, dit le mystique. — Je m'en contente, répond le symboliste, mais j'ai des méthodes à moi pour l'exploiter. L'un bâtit, au-dessus de cet univers, un monde supérieur où sont toute beauté, toute vérité, toute justice...
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
L'autre, résigné, reste avec nous sur cette terre, et cherche seulement pour en peindre la ligure et la vie des moyens d'expression plus subtils.
Goethe s'est alors interrompu, et m'a prié de reviser avec lui des épreuves que Cotta lui avait expédiées le matin. Nous avons consacré plus d'une heure à ce travail minutieux. Puis Goethe, un peu las, a repoussé les feuilles tachées d'encre et s'est remis à parler, mais d'une voix plus lente et plus grave.
— Le mysticisme, dit-il, est avant tout une philosophie, mais rien n'a si fortement agi sur l'art que les idées métaphysiques. Pour moi, je ne puis souscrire à celles de Maeterlinck, encore qu'il en ait tiré dans la pratique d'aussi belles œuvres que V Intruse et qiïAlladine. Il n'y a pas deux mondes ; il n'y a pas deux vies qui se côtoient parallèlement sans se rencontrer jamais. Je ne sens pas cette diversité en moi ; je ne la sens pas dans l'univers dont je participe et hors duquel un mystère ne peut être pour moi qu'un néant. Que cherche l'extase alexandrine par delà les limites de l'univers connaissable ? Elle n'atteindrait qu'un aveuglement vide d'où elle retomberait stérilisée. « Vous serez comme ces initiés antiques qui, après la révélation terrible de certains mystères, pouvaient bien continuer de vivre encore, mais ne riaient plus. »
C'est dans ce monde qu'il faut chercher un autre monde. Le mystère n'est pas ailleurs ; il est ici. Il ne faut pas exiler le divin dans un néant intangible ; pas à pas, pensée par pensée, il faut l'extraire du réel. Cette doctrine, du moins, est féconde. Elle ne proclame pas comme une vertu le dédain et l'ignorance de cette vie ; elle en relève la science ; elle en ennoblit l'amour à nos yeux. Ce fut la doctrine de Platon et de Spinoza; ce fut aussi celle d'Emerson qui enseigna le mystère des soins quotidiens, la gravité de l'habitude familière, « la grandeur égale et secrète de la vie ». Dans son essai sur la Vie profonde, jMaeterlinck lui-même me semblait y incliner. Et il m'a bien paru que, dans son dernier livre, s'il se refuse toujours à confondre la sagesse et l'intelligence, il admet du moins que la sagesse puisse se rencontrer avec l'action. Qui sait?... Peutêtre ne sommes-nous plus séparés que par des mots. Maeterlinck a l'âme assez noble pour toucher une à une toutes les vérités essentielles de l'existence. Tous ceux qui aiment la vérité et qui n'ont pensé que pour elle doivent finalement se trouver d'accord.
Le soir montait. Je voulais appeler pour qu'on apportât de la lumière. Mais Gœthe s'y est opposé. Il a ouvert la fenêtre, et s'est accoudé longuement sur l'appui, regardant, à travers la
DE GŒTIIÉ AVEC ECKERMANX
cime feuillue des tilleuls, poindre les premières étoiles.
17 juin 1900.
Gœthe s'intéresse beaucoup au Collège d'Esthétique que veulent fonder à Paris les jeunes écrivains dits naturistes. D'ailleurs, dit-il, je ne suis pas sûr d'avoir bien compris ce que pensent et veulent ces jeunes gens. Mais c'est probablement ma faute. Avec quelle ardeur cependant, avec quelle émotion passionnée nous devrions chercher ce qui se passe derrière nous, chez les plus jeunes, chez ceux qui ont le plus long avenir. Mais nous ne pensons qu'à nous, et nous sommes si étroitement enserrés par la vie, par les noms qu'on connaît, par les livres qu'on lit; et il reste si peu de temps pour savoir et pour apprendre !
Si j'ai bien compris, je le dis tout haut : je suis aussi naturiste, et c'est dans le naturisme qu'est l'espoir et la vie de la littérature. Et je ne vois guère une des idées que ces Messieurs exposent si vivement et avec une si gracieuse ardeur, que je n'aie pu défendre et développer moi-même.
bien qu'incidemment et jour à jour. Ils combattent pour le maintien de la tradition et pour le respect de la langue classique. Gomme ils ont raison ; d'autant que cette tradition est variée, que cette langue est riche et souple, de sorte que chacun peut y trouver son compte. Il est vrai encore que dans les dernières générations d'écrivains, si des individus isolés peuvent charmer, séduire, ou dominer même, l'ensemble est sans force, sans suc et sans harmonie. Pourquoi ? Parce que c'est une littérature artificielle, qui s'est écartée de la nature et de la simplicité, qui a compliqué la vie comme elle a détourné la langue, et surtout parce que la seule idée générale sur laquelle elle ait vécu, Findividualisme, est une idée fausse et débilitante. L'individualisme est la négation du génie et de la vie même..
Je suis pleinement convaincu que, sous peine de décadence et de mort, la littérature deviendra, dans ses courants généraux, émotive, objective, panthéistique et sociale; et, comme elle ne peut mourir, elle sera telle. C'est la leçon que nous donnent les seuls génies de l'heure présente, Tolstoï et Ibsen. Je ne prétends pas que ces jeunes gens aient eu bien grand mérite à découvrir des vérités d'une telle évidence. Mais encore les ont-ils perçues et répétées avec une forte conviction. Ils ont posé courageusement et
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
avec une nette résolution le problème vital de la littérature. J'accorde que, dans la critique qui précède nécessairement toute œuvre positive, ils ont montré peu de respect pour des noms justement admirés, pour des travaux durables, et dont eux-mêmes à leur insu profitèrent. Mais 'on est aisément conduit à ne respecter personne quand on ne veut ressembler à tous.
Les œuvres présentes des naturistes ne suffisent assurément pas à confirmer et à justifier leurs théories. Mais cette critique serait mesquine et non sans quelque injustice. Aucun d'eux n'a beaucoup plus de vingt ans; toute leur vie est ouverte; c'est quelque chose de la commencer avec une idée large et juste. Dieu les préserve seulement de l'orgueil î
25 juin 1900.
J'ai passé la matinée avec Gœthe dans les jar dins du Vieux-Château.
— Moi qui admire Le Notre elles jardiniers classiques, dit-il, comme j'aimerais qu'Henri de Régnier consentît à me composer un parc, un parc régulier avec des arbres taillés en formes vivantes,
et distrait parle jeu machiné des eaux; — ce parc mystérieux d'Hermas où les bassins et les bronzes s'absorbaient dans leurs reflets confondus. Vous voyez cela : une eau métallique, des branches raidies dans leur figure, l image muette des statues, l'angle volontaire des allées ! Là, passent sur les feuilles sèches des personnages tran quilles et minutieux, des vierges et des philosophes dont les histoires sont de mystérieuses mythologies : Hermagore, Hermotime, Hertulie, aspect de sages et de mages, platonisme et symbolisme, tout le présent qui se réflète et se décompose dans l'eau morte du passé.
J'en viens à m'exprimer comme eux, dit Goethe en riant... Puis, il ajoute :
— D'ailleurs, l'art de Régnier est égal à de tels décors; il en a la majesté calme et la recherche définitive. Pour le désigner d'un seul terme, il faudrait isoler et multiplier ce mot : la tenue. Rien d'ordinaire, de flottant, d'attendu. La phrase est plus unie que les allées d'Hermas et mieux taillée que ses cyprès; l'image et l'idée s'y distribuent avec une aussi sûre précision que Feau dans les canaux ou dans les fontaines. Il n'est pas de prose plus serrée, plus métallique et plus drue que celle de ce poète; son style s'allonge comme la perspective des jardins avec une certitude tranquille, rectiligne et ornée. Ses images
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
sont si proches des objets exprimés qu'elles n'en semblent plus que le reflet. Il trouve des épithètes imprévues et comme raccourcies, dont la justesse étonne et retient. On sent que cette justesse est naturelle, mais qu'elle n'est pas fortuite ; qu'au contraire elle est cherchée, et presque forcée. C'est une forme qui s'applique aux choses avec une coïncidence absolue, mais volontaire.
Les premiers contes de Régnier, dit encore Goethe, étaient polis, froids et intérieurs. Il subsistait quelque chose de méprisant dans leur justesse. Les héros qu'il évoquait s'animaient d'une certaine grandeur secrète; ils avaient assurément de la race et de la beauté; mais on sentait les jointures craquer sous leur allure trop raide et, dans la majesté morne du décor, leur pensée souvent n'était plus qu'un chef-d'œuvre d'horlogerie. Sous cette carapace, si bien jointe, de paysage et de poésie, on cherchait malgré soi la vie et la vérité. Depuis lors, sa manière s'est étendue et assouplie. Il a écrit des souvenirs d'enfance, qui sont les émotions d'un garçon fort particulier, plus observateur qu'enjoué, plus réfléchi que sensible, moins attentif aux singularités des êtres que des choses, et qui a gardé de leur contact une mémoire patiente, poétique et soucieuse ; au charme renfermé d'intérieurs ba-
roques, à Todeiir forte de la mer, s'y mêle raccent plus grave de tendresses silencieuses et de regrets exotiques et voyageurs. Les Petits Messieurs de Nèvres et surtout son roman récent la Double Maîtresse réalisent, avec la précision gourmée de parfaits pastiches, la savoureuse fantaisie d'un lettré, d'un ironiste et d'un aristo crate. Mais, en dépit de l aisance et de Tabandon, la simple vérité reste absente... C'est le procès de toute une esthétique et de dix générations qu'il faudrait instruire. On l'a fait; on pourra le faire encore. Mais toutes les conceptions de l'art ont pu inspirer des œuvres égales, et personne n'aura le droit d'oublier qu'aux plus récentes tendances de l'art français, — je veux dire à celles qui déjà semblent un peu anciennes, — c'est Régnier qui aura fourni, en vers et en prose, leur plus parfaite expression.
2 juiUet 1900.
— Nos amis de France, dit Goethe, veulent retirer aux moines l'enseignement. On ne peut qu'approuver cette conduite. Je n'ai pas d'aversion personnelle pour les moines. Mais il est ab-
surde de confier la jeunesse à des gens qui, par vocation ou par nécessité, se sont exceptés des conditions normales de la vie. Nous voulons faire, non pas des novices ou des pénitents, mais des hommes, des hommes capables d'une action utile, et qui par conséquent tiennent pour une chose fort importante cette existence terrestre dont les moines attendent le passage avec un dédain apitoyé. Toute mesure qui, soit par l'etïet des lois existantes, soit par le moyen de lois nouvelles, laïcisera l'éducation des enfants, méritera la sympathie et l'appui des gens raisoQnables.
.Mais quand les Français auront conduit à bout cette tache, que les circonstances politiques leur ont heureusement imposée, il ne faudra pas cependant qu'ils s'imaginent avoir tout fait. L'institution de l'enseignement appelle des changements bien autrement profonds et efficaces. Elle n'est dans son ensemble qu'une survivance choquante du passé. Elle repose sur des principes grossiers et faux qui devront se transformer entièrement avec le progrès général des idées. Aujourd'hui, hors de rares exceptions, le passage de l'école au lycée, du lycée à l'université, n'est nullement déterminé par la diversité des aptitudes ou des talents, mais par la dilïérence des fortunes. Le fils d'un banquier, si balourd
soit-il, étudie jusqu'à vingt-cinq ans à grand renfort de répétitions intensives. Le fils d'un savetier, sauf liasard providentiel, quitte à douze ans récole qu'il honore pour aller rapetasser des bottes. C'est là une iniquité intolérable qui ne peut durer.
Le rôle de Téducation, c'est, pour fournir à la société des citoyens utiles, de les adapter chacun d'avance à sa tâche juste. L'intérêt de la cité l'exige, et, comme récompense, le bonheur individuel en résulte ; car la première condition du bonheur est d'aimer son travail, ou, en d'autres termes, d'être appliqué au travail que nous destinait la nature. Préparer, par une sélection judicieuse, l'équitable distribution des individus dans les divers quartiers de l'activité humaine, démêler et réaliser les vocations, voilà ce que l'éducation doit faire pour le bien de chacun et pour le bien de tous.
Si le progrès des idées de justice reste pacifique et légal, c'est par des lois d'instruction que nous devrons d'abord entreprendre sur la société d*aujourd'hui. Peu nous importeront alors les moines et leurs congrégations, autorisées ou proscrites. Il ne s'agira plus du recrutement des fonctionnaires, mais du recrutement des citoyens. Nul ne s'avisera plus de contester à l'État le monopole de l'éducation, devenue vraiment un ser-
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN 273
vice d'État. Le passage d'un ordre d'éducation à Tordre supérieur ne sera plus ce que nos contemporains appellent un acte libre, c'est-à-dire un acte lié à certains avantages sociaux. A Jacques, sans rechercher sa naissance ni la fortune de ses ascendants, nous dirons : Tu es intelligent, étudie; — à Pierre : Tu n'es bon qu'à travailler la terre, va labourer.
— Les enfants comprennent cela mieux que les hommes, répondis-je. Au lycée, nous sentions bien, et avec peu de chance d'erreur, que tel et tel de nos camarades n'avaient aucun intérêt à user plus longtemps sur ces bancs luisants Texcellent drap de leurs culottes.
— Oui, dit Goethe, et du moins pourrait-on faire alors un travail sérieux et profitable. Les professeurs vont geignant sur la médiocrité des études ; qu'ils ne cherchent point d'explication plus subtile, la cause est là. Pour entrer au lycée, on n'exige pas le témoignage d'une intelli gence moyenne, mais un certificat d'origine bour geoise. Les classes sont gênées et ralenties par ce lourd faix de paresseux et de sots qu'il leur faut, cahin-caha, traîner lourdement à distance. Le lycée devient ainsi, comme la caserne, un endroit maussade et rebutant, où l'on serine à nouveau chaque année les mêmes notions élémentaires, où il semble qu'on [se soit donné
pour consigne d'inculquer, dans le plus de temps, la plus petite dose possible de connaissances. Soyez sûr qu'un sujet d'une capacité ordinaire apprendrait aisément en deux ans ce que l'on enseigne au lycée dans un cours d'études interminable. Quant aux enfants bien doués, ils s'énervent, ils se dissipent ; la curiosité et l'amour du travail s'épuisent, faute d'aliment agréable et neuf.
— Mais les vocations tardives?... demandai-je.
— N'ayez pas ce souci, répondit Goethe. Les vocations tardives rattrapent bientôt le temps perdu.
Et il ajouta :
— Je m'entretiens souvent de ces questions avec le conseiller intime Rœmer à qui incombe dans cet État, comme vous savez, la charge de l'Instruction Publique. Il a coutume de m'objecter qu'une législation de ce genre attenterait... vous devinez à quoi...
— Au droit du père de famille ?
— Précisément.
. — Je n'ai pas de mérite à deviner, dis-je. C'est leur argument éternel.
— On a répondu à cela, continua Goethe, que le droit du père de famille devait céder devant le droit de l'enfant, et surtout, comme disaient les hommes de la Grande Révolution, devant le droit
DE GOETlir: AVEC ECKERMANN
de la société. Mais ce fameux pouvoir du père de famille, il ne serait pas mauvais de l'examiner une bonne fois en lui-même, de chercher ce qu'il signifie et ce qu'il contient. De quoi procède la puissance paternelle ; comment prétend-on la justifier ? Y a-t-il vraiment quelqu'un qui s'imagine de bonne foi être, à proprement parler, le père, Fauteur, le créateur de son enfant?... Vous compreuez bien, mon cher ami, qu'en m'exprimant ainsi je n'entends pas plaisanterie. Mais vraiment quelqu'un peut-il croire qu'il dépendait de lui, de sa volonté libre et réfléchie, que son enfant naquit ou ne naquit point. Songez que nous ne pouvons pas créer un lichen, un citron, ou un coquillage, et, parce qu'un être humain est venu surgir chez nous, parce que nous avons été le lieu, la condition, l'occasion de sa naissance, nous oserions penser que nous l'avons creV, lui, ses yeux, sa main, sa voix et ce qui s'agite en son cœur de l'âme éternelle. Non certes, pas plus que les deux fds de cuivre que nous rapprochons ne créent l'étincelle électrique.
Nous n'avons pas fait naître notre enfant. Nous ne pouvions pas non plus l'empêcher de naître. La quantité de vie pensante qui peuple cet univers infini est égale et continue comme l'énergie... Peut-être, par notre abstinence ou notre fantaisie, aurions-nous pu faire que cet éclair de vie com-
mençante brillât ailleurs qu'à notre foyer... Peutêtre, et encore !... Mais s'il n'avait paru chez nous, il aurait paru chez un autre, dans une autre maison, dans une autre planète si vous voulez. Il ne nous appartenait pas de comprimer cette force qui devait vivre, qui voulait vivre, et de la repousser dans le néant. La nature, par notre moyen, poursuit victorieusement ses fins obscures. Les résolutions puériles d'un Scliopenhauer n'y feront pas obstacle. Les amours des hommes, bénies ou tragiques, n'en sont que les prétextes spécieux... Dès lors, comment prétendon, de ce résultatfortuit, tirer des lois nécessaires? Par quelle aberration peut-on prétendre que chaque père soit le maître de son enfant ? Quiconque aura porté là-dessus sa pensée le reconnaîtra avec moi : tous les enfants sont à la nature, à l'humanité ; tous les enfants sont à tous les hommes.
De même, mon ami, nos devoirs envers nos enfants ne sont, sous cette forme particulière, que nos devoirs généraux vis-à-vis de l'humanité dont nous sommes une part solidaire. Une éducation bien conduite s'inspirerait tout entière de cette simple vérité. Ce que nous devons avoir en vue dans l'éducation, ce n'est pas du tout nos enfants, mais qu'un jour tous ces enfants devenus grands seront les gérants responsables de cette terre.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
Gœthe s'arrêta, marcha de long en large, ouvrit et referma la fenêtre, puis continua :
— Un homme, au siècle dernier, a donné un grand exemple que son temps ne comprit pas. Ce fut Jean-Jacques Rousseau. Il déposa ses enfants à l'hospice des Pauvres et, n'ayant pas de quoi les nourrir, remit tranquillement ce soin à l'État qui devait s'en acquitter en bonne justice. Il avait raison. Nul n'est tenu de nourrir son enfant par cela même que . nul n'est responsable de sa naissance. Quand je vois passer, avec ses six ou huit marmots de tout âge, quelque ouvrière hâve du faubourg, je me sens toujours tenté de lui dire, comme le Sganarelle de Molière : Tu as huit marmots sur les bras; mets-les par terre.
— Pourtant, dis-je, Rousseau nous confie qu'il sentit de' profonds remords.
— J'allais vous le rappeler, dit Gœthe, car je n'en avais pas fini avec Rousseau. Il eut des regrets, mais pourquoi ? Il nous le dit lui-même fort clairement. C'est parce qu'il comprit plus tard qu'il eût été mieux que tout autre capable d'instruire ses enfants, d'en faire des citoyens justes et utiles. Tant par son acte que par son remords il avait posé admirablement le problème. Le devoir n'est pas envers l'enfant, mais envers l'État, il n'est pas alimentaire, mais moral.
Et moi, je pensais malgré moi à ma bonne
mère Eckermann qui m'avait tant baisé et tant battu durant ma courte jeunesse, et je ne pus m'empêclier de répondre à Goethe que l'action de Rousseau me semblerait toujoursinexcusable, car il est naturel d'aimer ses enfants.
— Certes, dit Goethe, il est naturel de s'attacher à ces petits êtres, dont on a vu de jour en jour, à travers tant de soins et d'inquiétudes, s'élever le corps et la conscience. Mais l'amour exclusif et passionné que tant de gens éprouvent pour leurs enfants n'est pas un sentiment naturel ni raisonnable. Savez-vous de quoi procède, selon moi, cette anomalie ? De l'immorale négligence avec laquelle se concluent les mariages. De nos jours le mariage comporte rarement l'amour réciproque et, en dehors du mariage, nos mœurs interdisent l'amour. Qu'arrive t-il alors ? Les hommes, les femmes surtout, qui par surcroît sont oisives, reportent sur les enfants (c'est-à-dire où elle n'a que faire) ce lourd amas de passion inemployée qui gît tristement dans leur cœur.
— Eh bien ! dis-je. Elles en sont heureuses. Voit-on grand mal à cela ?
— Pensez vous, répondit Gœthe, qu'on puisse enfreindre impunément les lois naturelles? Non, le châtiment vient tôt ou tard.
L'attachement passionné pour les enfants est une chose anormale, c'est donc la source de
DE GŒTUE AVEC ECKERMANN
souffrances ; c'est un obstacle au bonlieur.
Tout d'abord la passion veut être partagée. Celle-là l'est bien rarement. Or, c'est une grande douleur de n'être pas aimé autant qu'on aime.
Puis la passion est égoïste. Elle se traduit par le besoin continu d'un être, plutôt que par une tendresse désintéressée. La passion veut détenir, veut conserver. Elle est jalouse. Elle entend faire, à elle seule, tout le bonheur de Fêtre aimé qui fait tout le nôtre. Pour les parents, cela n'a pas grand danger : leur vie est faite; il n'y entrera plus guère d'autres sentiments. Mais pour les enfants ! Dès qu'ils grandiront, cet amour ne les satisfera plus. Ils s'ouvriront à des émotions nouvelles et plus puissantes. Ils devront songer à édifier leur vie et leur bonheur propre; et presque jamais leur conception de la vie, leur désir personnel de bonheur n'entreront dans le rêve involontairement égoïste que le père ou la mère disposaient pour eux.
Qu'arrive-t-il alors? Les parents pleurent; ils accusent la sécheresse, t'ingratitude de leur enfant : C'était donc la récompe^s^ qui nous attendait pour tant de soins, tant de dévouement, un attachement si profond et si entier! Ou bien, l'enfant, s'il est tendre et pitoyable, n'a pas le courage de leurs larmes. Il cède, il souffre. Il refoule ce qu'il avait de meilleur en lui-même : sa voca-
NOUVELLES CONA ERSATIONS
tion certaine, Famour qui l'aurait fait heureux. Et voilà une jeune vie perdue, détournée de sa voie. Voilà un homme de plus enfermé dans les sacrifices inutiles, et dans ce bonheur médiocre qui naît de la tranquillité.
Il ne faut pas nous attacher trop à ces enfants dont la vie est d'un autre âge, sera guidée par d'autres règles, cheminera vers d'autres fins. Ou bien ils en pâtiront, ou bien nous-mêmes. L'alternative est rigoureuse : leur liberté sera blessée, ou notre amour...
Mais il était deux heures. Gœthe, qui était attendu au Palais chez la grande-duchesse, me gronda de l'avoir laissé parler si longtemps et me quitta pour aller revêtir son habit de cour.
i3 juillet 1900.
Ce soir, Gœthe nous entretient encore de la littérature française, des jeunes gens, des espérances qu'ils font concevoir. La conversation est tombée sur André Gide. — Celui-là, dit Gœthe, n'écrira jamais mieux qu'à présent. Son style me séduit également par la fantaisie neuve et par la sévérité ancienne ; la pureté surtout en est incom-
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
parable ; il est exact, égal et lucide, mais à cette justesse, à cette force resserrée s'ajoute une fluidité limpide et insensible qui laisse l'expression la plus précise, la plus solide de la pensée comme baignée d'un air vaporeux et matinal. C'est une prose de poète, belle par sa pureté, son rythme, ses oscillations, ses reflets, qui souvent méfait penser à un Browning ou à un Shelley traduits par eux-mêmes.
— Les seuls livres de Gide que je connaisse, ai-je objecté, m'ont laissé une impression mêlée. Un ton tiré et obscur trouble souvent la simplicité de Paludes. Quant au Voyage d Urien, je garde le souvenir d'une allégorie obscure et froide, et souvent cette Carte du Tendre métaphysique m'a déconcerté.
— Gide aime la vie, répondit Gœthe. Il sait garder une beauté littéraire aux justesses de l'abstraction. 11 est curieux et tenace dans l'observation des âmes ou des paysages. Sa pensée est haute et religieuse. Sa vie littéraire, qui commence à peine, sera grande.
Les générations changent. Celle qui vient est intellectuelle et lyrique. Chaque jour la verra dédaigner davantage la curiosité inutile des mœurs pour se tourner vers la nature, vers l'idée, vers l'action. Le roman intime et difficile de Paludes pourra bien être son Werther^
Tenez, on parle beaucoup du naturisme, ou plutôt il fait beaucoup parler de lui. Si le naturisme, comme je le crois, n'est qu'une revendication du droit au lyrisme, un retour aux conceptions les plus larges de la nature et de la vie, et, par opposition aux théories individualistes ou mystiques, Taffirmation d'une sorte de panthéisme à la fois réaliste et moral, alors l'oeuvre de Gide est bien une œuvre naturiste, et, quand un jour on cherchera les inspirateurs et les chefs de cette renaissance inattendue, il faudra le nommer au premier rang. Je suis loin de voir en lui une force isolée éclose un jour dans la littérature; mais il a donné certainement, à un état d'esprit nouveau et qui croît chaque jour, sa plus forte expression poétique ou abstraite. L'amour et la science des classiques anciens, la philosophie universelle et naturaliste, au sens des Ioniens ou des panthéistes du moyen âge, et, comme Ta dit Gide lui-même, l'optimisme éperdu où conduit la méditation d'un Leibniz, voilà des mots trop forts, trop généraux, que je ne me soucie, quant à moi, ni de concilier ni de justifier, mais où je vois les plus sûres origines de ces tendances rajeunies.
Notez que, dans l'esprit de Gide, il subsiste certainement bien des doutes, bien des réserves. Je ne le vois point, comme certains parvenus de
rintelligence, haussé tout jeune à la cerLilude achevée, insolente, d'une doctrine. Il a des inquiétudes minutieuses et presque tristes, les finesses tourmentées d'un casuiste qui serait sensible et défiant. Dans ses derniers livres, P/uloctète, Pro~ méthée, le souci de l'acte pur, sans cause et sans fin, qui serait la pure beauté morale, devient une obsession presque souffrante. Et Gide le recherche avec la même ardeur douloureuse dont Balthazar Claës, dans le chef-d'œuvre de Balzac, poursuit la substance unique de l'univers matériel. Mais précisément, pour voir plus clair dans les scrupules de sa conscience, il sait les gonfler, les enrichir jusqu'à la matière d'un roman ou d'un drame. Il n'a point d'ailleurs le souci prémédité d'achever ses œuvres successives en un système cohérent et clos où chacune prendrait sa place. Il n'a pas la crainte des contradictions. Chaque moment de sa pensée a pour lui la même importance. Ce n'est pas assurément par un goût de sceptique qui pose des antinomies, mais par sincérité, par respect pour la variété de ces émotions contrariées dont on ne sait quelle est la vraie, qui sont toutes vraies, pour dire mieux. Rien de plus mobile que sa pensée, de plus sensible à la vie, de plus avide devant les sensations nouvelles dont la réalité nous enrichit chaque jour. L'avidité devant la
vie, l'aspiration gourmande et large, c'est bien là un des caractères de Gide; c'est ce qui anime et embellit son souci moral ; c'est ce qui a fait, de ce janséniste scrupuleux, un lyrique et un poète.
Je ne m'étonne pas d'ailleurs qu'avec l'admiration et l'enthousiasme des jeunes gens, pour qui sans doute ses livres furent écrits, Gide ait rencontré la défiance, presque l'inintelligence de ses contemporains et de ses aînés. Ces autobiographies morales et passionnées, cette pensée à la fois décidée et provisoire devaient surprendre et 'décevoir. Mais la vie, Eckermann, comporte plus de formes esthétiques que ne le pensent certains de nos amis, et même il n'y a point de formes de la vie d'où l'on ne puisse extraire de l'émotion et de la beauté. Certains classiques étroits de la forme lui ont reproché de l'exaltation et du désordre. Mais il ne faut point se méprendre au désordre apparent et poétique de sa pensée. La suite en est involontaire, mais réelle. Si elle ne se traduit pas par la [composition, elle est dans la conception, ce qui est plus rare et vaut mieux. Les pièces démontées d'une charpente ne sont pas des matériaux épars. D'ailleurs les vrais classiques d'une époque ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Vous rappelez-vous l'anecdote de Boileau écoutant avec dédain et supériorité la lecture des Caractères f
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN 285
Boileau, La Bruyère, quel était le vrai classique des deux?... Pour moi, je sens avec joie la littérature sortir de son ornière inutile, marcher au grand air, découvrir enfin la vie, chercher, sous toutes les apparences, de la joie, de la beauté, de la justice, tout ce qui constitue l'harmonie et l'unité. « Ne pense pas, Nathanaël, trouver Dieu ailleurs que partout; » ainsi débute un livre de Gide. Et tout en ce monde, comme a dit Shakes peare, ressemble à la maison de Philémon; sous le chaume est Jupiter.
i4 juillet 1900.
— Le romantisme français, dit Gœthe, est né de la Révolution et de l'Empire : Gloire et liberté! — Du mouvement socialiste nous verrons naître un nouveau lyrisme : Justice et bonheur !
3 septembre 1900.
Dîné chez Gœthe. Avec Meyer, Wolfling et moi.
il discourt sur la situation présente clu roman français. De cette conversation à bâtons rompus, qui s'est prolongée toute la soirée, je dois citer quelques traits.
Fernand Vanderem, a dit Gœtlie, me plaît par son intelligence solide, exacte et bien assise. C'est un homme qui aime la vérité, et qui goûte le mensonge pour le dévoiler d'un geste volontaire et net. Il choisit bien ses sujets parce qu'il a une connaissance précise de son talent. Aux sentiments et aux mœurs il sait appliquer de justes mesures, c'est le secret de son assurance, et c'est par quoi son talent paraît courageux. La Cendre ou Charlie sont des livres prestes et forts, où des états bien définis se développent suivant une logique rigoureuse et neuve. Dans ses dernières années, Vanderem a tenté, au roman et au théâtre, des sujets ou plus étendus ou plus difficiles, et son progrès en ce sens n'est pas encore achevé.
Les romans de Marcel Prévost ont fait beaucoup de bruit, mais on a dit de lui trop de mal. Il est rare que Ton soit juste avec les romanciers à grand succès. Voyez ce qui est arrivé à Bourget. Avant d'être célèbre, il a publié des livres fart honorables et, depuis qu'il a conquis le succès, il a cessé de le mériter. L'aventure de Marcel Prévost est inverse. Ses premières œuvres lui ont
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN 287
valu une notoriété assurément injustifiée. Mais, depuis qu'il en jouit, il a tâché de s'en rendre digne, et, dans une très large mesure, j'estime qu'il y est parvenu. Ses livres sont agréables; il est intelligent; il conte bien; il a su trouver de beaux sujets psychologiques, dans le Jardin secret, par exemple, et ses œuvres toutes récentes marquent une curiosité fort louable des plus graves problèmes sociaux de ce temps.
Elemir Bourges a des dons supérieurs. Pour cet homme, l'heure de la justice n'est pas encore venue. Voilà un beau sujet d'article, Eckermann. Je pense aussi à Eugène Morel, talent profond, lirdent, généreux et triste qui connaîtra le succès quand les succès seront équitables.
On n'écrit pas mieux que Pierre Louys. On ne saurait mieux conter, mieux composer, mieux distribuer les sujets et les personnages, alterner par un art plus sûr les descriptions et les dialogues. Mais cet excellent écrivain survit dans nos temps troublés comme une anomalie historique. Je vois en lui le contemporain des Gautier ^t des Mérimée qui ne reconnaîtraient plus ce monde. Il sera l'héritier suprême d'une aristocratie inutile qui meurt.
Durant ces dernières années, j'ai noté quelques débuts fort heureux: La Villa sans Maître, d'Eugène Rouart, un livre probe, composé sans arrière-
pensée de réserve pour l'avenir, où l'auteur a épuisé tout ce qui était mûr en lui pour un âge de sa sensibilité. Il fait penser au Dominique de Fromentin, non par une réminiscence, mais par un voisinage de nature, par des parentés d'émotion. C'est le livre de quelqu'un qui n'écrira pas beaucoup de livres. — Le Page, de Marcel Boulenger, conte excellent d'un jeune hommeque Ton pressent particulier. Je discerne en lui du dandysme, une préciosité retenue, un courage souriant à parcourir des sujets que côtoie un ridicule trop certain. Avec un sourire résolu, il suit la corde raide et tient son balancier. Mais ces prouesses lui sont naturelles, et l'on sent que chez lui l'élégance n'est qu'une simplicité.
Je demandai à Gœthe si ce dernier livre n'était point fort imité de Jules Renard.
— Imité ! répondit Gœthe, le talent et la manière de Renard sont inimitables. Il est clair que Boulenger en a reçu une heureuse et profonde impression. Mais il n'y a point là d'imitation, il y a l'admiration, l'affection, l'étude et surtout le même amour passionné des mêmes beautés, des mêmes particularités de la langue. Je crois que Renard accrut en Marcel Boulenger, de ses conseils ou de son exemple, l'effort, le scrupule, la joie des satisfactions difficiles, et cette tendresse presque animée pour la matière que travaille l'écrivain.
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
Veut-on nommer cela une imitation? C'est alors la plus licite, la plus désirable, la plus féconde.
28 septembre 1900.
Nous suivons dans les journaux les comptesrendus du second Congrès socialiste qui se tient en ce moment à Paris. Ils sont généralement mal faits, et contribuent à obscurcir les événements. Néanmoins Gœthe croit discerner que cette réunion est loin d'offrir le même intérêt que celle de Tan dernier, à laquelle il assista. Le schisme bruyant de Guesde et de son parti m'avait ému et alarmé. Mais Gœthe n'y attache pas grande importance : — Je vous l'ai prédit l'an dernier, m'a-t il déclaré, désormais tout ce que l'on croira faire contre l'unité ne pourra que la précipiter davantage. Voyez, Guesde, dans son congrès dissident, a déclaré tout le premier que les vieilles organisations devraient disparaître. Son opposition même l'avait ainsi contraint à une véritable surenchère. Tout cela sera fini dans deux ans. On ne lutte pas contre les nécessités de l'histoire.
29 septembre 1900.
Gœthe nous a conduits vers la terrasse qui limite le jardin du côté de l'avenue des tilleuls. Bien que la nuit fût complètement tombée, il n'a pas permis qu'on apportât les lumières. Il a dit qu'il ne voulait pas être séparé de la nuit. Le bonheur de vivre, dit-il encore, commence pour moi au crépuscule des journées chaudes, et autrefois nous aimions le faire durer jusqu'au matin.
La terrasse où nous étions assis domine une place spacieuse et plantée en quinconces d'ormes et de tilleuls. Le parfum des arbres montait jusqu'à nous, mais si doucement qu'il se confondait avec la brise. Notre regard plongeait au delà jusqu'aux rues populeuses du faubourg. Voyez, me dit Gœthe, quel tableau digne et paisible. Les artisans sont assis devant leurs maisons ; ils fument en silence, tandis que les enfants jouent et que les femmes s'entretiennent à voix basse. Il me semble que le cœur de notre vieille Allemagne bat encore dans ce bonheur silencieux. Les rues et la place sont plus peuplées qu'aux heures les plus bruyantes du jour; et ce-
DE GOETHE AVEC EGKERMANN
pendant tout reste calme, profond, tranquille. Pour eux aussi, le bonheur commence avec le coucher du soleil. Le repos fécond, le fruit et la consolation du travail ne se trouvent pas dans le fracas des jours de fête, mais sous la tiédeur protectrice de la nuit.
Le ciel était aussi brillant, aussi plein d'étoiles que par les plus belles nuits de l'hiver; et comme Gœthe est très fier de ses connaissances en astronomie, je le priai de me nommer les constellations les plus belles.
— Comment, me dit-il, pouvez-vous si aisément oublier leurs noms ? Vous voyez distinctement la Grande Ourse ? Eh bien ! voici Cassiopée, et la Chèvre, et au-dessous,, presque à l'horizon, les premières étoiles de Persée. Cette étoile, au-dessus de nous, qui brille d'une lueur si tendre, c'est Véga. — Et celle ci, plus bas que Véga? — C'est Altaïr, et voici la constellation du Cygne entre elles deux.
Ottilie voulut savoir à quelle distance de la terre se trouvent Véga et Altaïr. Gœthe le lui dit, et il nous expliqua sommairement la méthode dont usent les astronomes pour mesurer ces distances infinies, Ottilie avait beaucoup de mal à comprendre comment nous pouvons apercevoir encore dans le ciel des étoiles qui auraient cessé d'exister depuis bien des années.
— C'est pourtant une idée assez simple, dit Goethe, mais il est vrai que Fétude des astres nous suggère des pensées si éloignées de notre vie ordinaire que nous éprouvons des difficultés extrêmes à les concevoir tout d'abord. Moi-même, j'ai difficilement compris que notre soleil pût faire partie de la voie lactée, comme je fai lu dans un livre récent. La terre est ici à mes pieds, tranquillement endormie, et j'aperçois la voie lactée traîner sa poussière d'étoiles au plus profond de la voûte des cieux. L'idée de l'espace, telle que nous en usons tous les jours, ne suffit pas à nous faire concevoir les vérités de lastronomie, et surtout notre orgueil d'hommes en est trop vivement blessé. Voyez un peu quelle place nous tiendrions dans l'harmonie du monde visible ! Près du soleil, nous ne sommes qu'une planète dérisoire, mendiant un peu de sa chaleur. Et le soleil lui-même ne brille pas plus dans le ciel que la plus simple de ces étoiles amoncelées qui descendent en traînée laiteuse jusqu'à l'horizon.
Schiller répétait souvent que l'homme se transformerait peu à peu jusqu'en son cœur même s'il consentait seulement à regarder le ciel chaque nuit. Il aurait voulu que nos pensées et notre manière d'envisager la vie pussent s'imprégner ainsi de l'idée de l'Infini ; et il est vrai que le
DE GŒTHE AVEC ECKERMANN
sentiment de l'Infini sourd lentement dans notre cœur de la contemplation des étoiles. Mais c'est un sentiment passager, car la vérité gravée le plus profondément dans Fesprit des hommes, c'est que le monde n'existe que pour eux, et que même ils sont le monde à eux seuls. ISous savons que notre terre tourne autour du soleil : nous savons aussi que les mondes visibles sont infinis, et qu'il y a encore, par delà les limites visibles du ciel, une infinité de mondes possibles. Nous savons cela, mais nous ne le croyons pas; et surtout nous agissons comme si nous l'avions toujours ignoré. Ce sont des vérités aussi vides que des chiffres, aussi inefficaces sur notre vie. Le professeur d'astronomie passe la nuit à contempler le ciel dans sa lunette, et le lendemain il songe comme les autres à son avancement ou à sa croix. Je répondais à Schiller que Thomme, désormais, est pour toujours enfermé sur terre. Depuis trop longtemps nous défendons à notre pensée de franchir Fatmosphère terrestre, et maintenant nos ailes ne savent plus voler î
Il serait absurde de prétendre humilier les hommes par rimmensité de l'univers : c'est une immensité dont ils participent. Mais une pitié profonde me saisit parfois quand je les vois emprisonnés dans leur terre comme dans une maison fermée. N'entendez-vous pas ce que nous
disent les étoiles ? Elles nous répètent que nous ne sommes pas seuls dans le monde, que la terre n'est pas une maison close, mais que nous sommes liés aussi étroitement au plus lointain de ces astres qu'une cellule à une autre cellule de notre corps. Nous participons à la même vie que ni Véga, ni TOurse, ni la Terre ne sauraient assurer seules, mais qui serait imparfaite sans le plus petit bourgeon de ce tilleul. C'est une vérité que les hommes possédaient autrefois, mais maintenant ils l'ont oubliée. Les pâtres de Chaldée avaient une connaissance plus vraie et plus religieuse de l'univers que nos savants et nos théologiens. Tandis que leurs troupeaux dormaient, ils regardaient obstinément les étoiles ; ils comprenaient qu'à contempler le ciel ou à s'examiner soi-même c'est la même lumière qu'on aperçoit. Et comme nos philosophies sont basses, mesquines, à côté de leurs synthèses primitives! Les Éléates, les Ioniens, les Stoïciens, ne cherchaient pas à isoler l'homme ; ils n'isolaient même pas la Terre ; ils proclamaient Funité de l'Univers, l'harmonie de l'Individu et du Monde ; ils considéraient l'ensemble des choses comme un corps vivant. Tandis qu'aujourd'hui nous sommes individualistes, criticistes, que sais-je encore ? et nous avons perdu toute notion de la réalité de l'Univers.
Oui, les Grecs étaient plus sages, si nous sommes plus savants. Peut-être aussi la race humaine est-elle trop vieille aujourd'hui; elle a tant agi et tant parlé qu'elle a oublié le sens des mots et l'accent des choses. Quand la terre était encore jeune, qu'elle voyait avec des yeux actifs, avec une raison fraîche, la pensée de l'Infini lui semblait toute naturelle. Je compare volontiers notre terre d'aujourd'hui aux enfants qui, en grandissant, ont oublié peu à peu leurs parents et leur famille. Quand ils étaient petits et faibles, ils avaient besoin sans cesse d'une protection et d'un appui; leur petitesse même leur rappelait à chaque instant qu'ils n'étaient pas seuls au monde, et même qu'ils ne pouvaient se passer du reste du monde. Et à mesure qu'ils ont pris des forces, que leur conscience s'est formée, ils sont devenus oublieux et négligents. Ils ont fini par se dire : Je suis moi, je me suffis. Et leurs pensées, leurs intérêts, leurs passions suffisaient en efietà emplir leur vie. Quand la terre était jeune, elle pensait avec affection , avec reconnaissance à F Univers; sa conscience était incomplète et fragile; pour vivre, elle avait besoin du ciel, du soleil, des étoiles. Mais aujourd'hui, nous nous sommes tissé assez de soucis, d'ambitions et de désirs pour ne plus penser à autre chose. Tout ce qui est parvenu à la conscience s'isole ; et ainsi nous
nous sommes séparés de l'univers. La science, l'argent, l'ambition, l'amour remplissent aisément la journée d'un homme, et sa pensée s'absorbe tout entière sur le gain qu'il suppute ou sur le plaisir qu'il espère. Jadis la pensée de l'homme n'était pas à ce point remplie de luimême; nous commencions seulement à filer le cocon où notre raison est maintenant enfermée ; nous commencions à bâtir notre ruche ; aujourd'hui, elle est achevée, mais elle nous empêche de voir le ciel.
Notre raison est devenue égoïste. Elle a cessé de songera l'univers; elle a cessé de songera notre nature terrestre. Pour les moralistes et les philosophes d'à présent, il n'y a plus d'autre réalité que l'individu. Assurément, ils se croient très nobles et très hardis quand ils parlent des droits de l'individu, quand ils le proclament sacré, inviolable et irréductible au reste du monde. Mais si l'achèvement de la conscience individuelle devait obscurcir entièrement pour nous la conscience de l'univers, aucun malheur comparable n'aurait jamais frappé l'humanité. Car les hommes ont parfois encore, malgré eux, quand une émotion vive les frappe, une vision soudaine de l'immensité, de la vérité de l'Univers. Je crois qu'ils doivent sentir alors toutes leurs pensées factices, déchirées comme les nuages
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
par un éclair. Ils comprennent pour quelques instants qu'il n'y a de réalité que dans l'univers, que nous n'existons nous-mêmes, nous les individus, que comme un écho atténué de la beauté infinie des choses.
Gœthe dit encore : Il n'y a pas, pour l'homme sincère et religieux, de spectacle plus doux, plus rassurant, que cette harmonie multiple du ciel. Je n'ai jamais compris la terreur tragique de Pascal devant le ciel étoilé. Pourquoi s'effrayaitil de son silence ? Les espaces infinis ne sont jamais silencieux. N'entendez-vous pas battre làhaut comme les pulsations d'un sang rapide ? Le profond battement de la vie du monde me parvient aussi clairement que les sons humains. Si la contemplation de lïnfini décourage la plupart des hommes, ce n'est pas par l'anxiété du mystère ; mais plutôt ils sentent confusément combien leur âme paraîtrait basse, éclairée à cette lumière-là. La pensée de l'infini peut opprimer leur orgueil ; mais elle consolerait leurs souffrances. Quand on souffre, il faut lever la tête pour se rappeler quelle place on tient dans Funivers. « C'est parce que nous songeons à nous que nous sommes tristes et malades. » Songeons au monde, regardons les étoiles qui sont les symboles lumineux et nocturnes de l'être infini.
— Il se fait tard, dit Ottilie. Le vent devient
frais; peut-être ne serait-il pas sage de rester sur la terrasse plus longtemps.
Mais Goethe tenait ses yeux fixés sur les rues obscures et silencieuses : les lanternes des carrefours et des places publiques éclairaient seules le faubourg, mais d'une lumière si douce qu'elles semblaient exprimer elles aussi la paix, la con fiance d'une ville endormie, la sécurité du sommeil profond. On entendait distinctement le pas des veilleurs de nuit. L'horloge de la cathédrale sonna, et les vibrations se prolongèrent longuement dans l'air pur. Aucun spectacle de la nature ne m'avait inspiré si spontanément des pensées pieuses, et mon cœur éleva vers le Créateur un cantique de reconnaissance. Mais Gœthe s'écria avec colère :
— Comprenez-vous pourquoi ils dorment tous si tranquilles ? Ils sont certains que demain, malgré tout, le soleil se lèvera encore, et qu'il se lèvera pour eux, exprès pour eux, pour qu'ils puissent retourner à l'atelier ou à la boutique. Tout à l'heure ils regardaient le ciel ; peut-être même disaient-ils : vois comme les étoiles sont belles. Mais la leçon éternelle qui s'inscrit là-haut chaque nuit, ils ne l'ont ni comprise, ni même lue. Les plus pieux ont loué le Seigneur d'avoir créé cette voûte de nuit et de lumière pour le repos de leurs yeux. Mais sentaient-ils que le
plus lointain de ces mondes est aussi bien le monde que notre terre, que la vie diffuse là-haut vaut notre vie ? Cette pensée devrait être la vraie prière de l'iiomme. Mais nous sommes distraits ; nous oublions. Et Gœthe, penché contre la rampe de la terrasse, me semblait étendre sur la ville un geste de malédictions : Puisque tu as prié sans comprendre. Terre, dors maintenant sans te souvenir. Ta pauvre vie d'un jour t'a lassée. Eûdors-toi ; repose-toi jusqu'au réveil prochain de Taube, fille ingrate du soleil.
3o septembre 1900.
Gœthe, en feuilletant devant moi le premier Faiist^ s'est arrêté devant un passage de la scène où Méphistophélès, grimé en docteur, reçoit un jeune étudiant:
MÉPHISTOPHÉLÈS. — Et qucllc faculté choisissezvous ?
l'écolier. — Je souhaiterais de devenir fort instruit, et j'aimerais assez à pouvoir embrasser tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature.
— J'ai voulu donner là, dit Gœtlie, une formule fraîche et juvénile de l'enthousiasme scientifique. Tout savoir ! C'est ainsi que peut s'exprimer à dix-huit ans un jeune homme probe et sain, heureusement doué pour la vie. Dans le langage que je lui prête, je n'ai mis aucune ironie. Mais c'est la vie qui se chargera de décevoir son rêve chimérique avec une ironie plus amère que celle de Méphistophélès. tout savoir! Oui, dans la première jeunesse, nous voulons aspfrer à longs traits, comme un puissant philtre magique, tout ce que recèle le savoir humain. Nous voulons « embrasser la terre et le ciel, la science et la nature ». Si un seul fait reste ignoré, une seule notion confuse, tout est perdu; c'est le sens même de la vie qui s'obscurcit et nous échappe. Mais l'état de la civilisation ne le permet plus. Dans la science, comme dans toute autre branche de l'activité humaine, la division du travail est devenue nécessaire. Le progrès est si multiplié, si rapide, qu'avant d'avoir épuisé un ordre de connaissances, il faudrait déjà reprendre ce que nous avons appris, et recommencer. C'est le tonneau des Danaïdes. Une vie d'homme suffit à peine pour se rendre maître de quelque domaine restreint de l'archéologie ou de la botanique. Voyez ce que deviendra là dedans mon malheureux écolier.
DE GŒTIIE AVEC ECKERMANN
— C'est là un phénomène nouveau, dis-je, et particulier à notre époque. Mais puis-je vous demander comment vous irappréciez ? Au point de vue moral, cette division du travail scienti fique aura sans doute des conséquences impor tantes.
— Plus importantes que vous ne sauriez croire, dit Gœthe. Voyez : Un Léonard de Vinci, un Descartes, un Leibniz ont su tout ce qu'on pouvait savoir de leur temps. Chacun de ces grands hommes était comme une encyclopédie animée, et, si quelque catastrophe imprévue eût anéanti d'un coup les collèges, les laboratoires, les bibliothèques, il aurait pu reconstituer à lui seul presque tout l'avoir de l'humanité. Aussi, de leur temps ne pouvait-on concevoir la science comme indépendante de la philosophie ; un progrès des mathématiques, par exemple, se traduisait aussitôt par une nouvelle conception philosophique, et inversement. La physique et la métaphysique n'étaient pas pour eux des études distinctes, mais les parts vivantes d'un même tout, et c'est à ce tout qu'ils s'efforçaient ardemment d'atteindre. Songez aux vieux savants grecs, à un Pythagore, à un Aristote, et vous comprendrez encore mieux ma pensée. La science jusqu'à nos jours fut une métaphysique, un poème, un hymne mélodique à l'Univers ou la Divinité. Elle révé-
lait, elle livrait vraiment l'univers à Thomme. Elle élargissait sa pensée à la mesure des forces naturelles : l'élan du cœur, l'inspiration religieuse accomplissaient et multipliaient tout effort de la raison. On sentait alors l'unité du monde ; on cherchait le sens de la vie universelle. L'âme humaine se dressait devant la création, et, ouverte comme au souffle de l'Océan, elle en aspirait la palpitation infinie. Tout cela, nous l'avons oublié maintenant. Nous avons oublié que cet univers infini est une unité vivante, que tout homme est une part active, solidaire et responsable de cette vie illimitée qui l'enveloppe. Nous l'avons oublié, et ce n'est plus la science qui nous en fera souvenir. Au lieu de nous livrer le vertige animé du Vrai, elle nous donnera un caillou, une fibre végétale, ou la vertèbre cervicale de tel animal disparu.
Je me souvins des propos que Gœthe avait tenus, la nuit précédente, sur la terrasse de son jardin, devant le ciel étoilé, et l'on devine quelle suite de réflexions intérieures l'avait conduit à notre conversation.
— Mais, lui dis-je, si nul ne peut plus, de nos jours, prétendre à l'omniscience, ne reste-t-il pas possible, et même fécond et louable, de conserver du moins une curiosité universelle ?
— Sans doute, reprit Gœthe, mais à cela seul
DE GΕHi: AVEC ECKERMANN
Texistence se perd. On se condamne à ne pas laisser une œuvre. Songez-y; la vie est bien courte; le temps est bientôt passé ; et puis, l'homme curieux qui aura voulu, de nos jours, se composer une vue d'ensemble du savoir humain, de l'art, de^ littérature, cet homme là aura porté en lui l'esprit critique à un point de développement excessif. Qu'arrivera-t-il alors? Que son travail personnel ne pourra plus le satisfaire ; il abandonnera tous ses projets, l'un après l'autre, parce que sa mémoire lui aura servi trop de souvenirs, trop de comparaisons humiliantes, parce que tous les projets déçoivent qui les contrôle de trop près... Vous devez bien me comprendre, Eckermann, ajoutâ t il en souriant et en me tirant l'oreille. C'est votre portrait que je dessine en ce moment.
11 est vrai que j'ai souvent confié à Gœthe cette hésitation peureuse qui me fait abandonner l'un après l'autre tous mes plans de travail. Mes scrupules m'arrêtent durant quelques jours, et puis alors c'est mon idée même que je sens flétrie et morte. Certes, il faudrait penser aux autres avec moins de curiosité, et avec plus de vigueur à soi-même. J'ai senti que Gœthe avait raison. Peut être est-ce pour cela que son allusion familière m'a gêné, car je lui ai répliqué avec une certaine aigreur cachée :
— Mais à quoi n'avez-vous pas touché vousmême? La nomenclature du D"" Faust ne serait guère plus copieuse : Histoire, Mathématique^ Physique, Théologie, Orientalisme... Cela a-t-il empêché Votre Excellence de devenir le plus grand des poètes allemands ? 3
— Halte-là ! dit Gœthe, d'abord ce n'est pas là tout; j'ai délaissé bien des choses. Mais ne vous laissez pas tromper ainsi par mon exemple. Vous me comprenez bien mal. Comme un bon ouvrier, j'ai voulu remplir de mon mieux la tâche qui m'était départie, et, pour cette fin, j'ai profité de tout ce que m'offrait la vie. Mais toujours j'ai tout ramené à mon œuvre poétique, la seule qui m'intéressât jusqu'au fond de mon âme, la seule pour quoi je me sentisse né. Certes j'ai aspiré bien des émotions, bien des connaissances qui pouvaient y sembler étrangères, mais, enfin de compte, elles s'y rapportaient, elles en devenaient la matière fécondée. C'est ainsi que l'abeille fait le miel.
Et puis, mon cher enfant, n'oubliez pas autre chose. Mes excursions scientifiques, ma culture de critique, d'archéologue ou d'érudit sont d'assez fraîche date. J'étais déjà fortement engagé dans ma voie propre, et rien ne pouvait plus m'en écar ter. L'effort et le succès m'avaient aussi donné confiance. Mais si je m'étais ainsi dépensé dès le
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début de ma vie, je n'aurais jamais écrit Werther. Alors j'étais un simple paresseux ; je courais les filles ; je buvais de la bière au cabaret ; j€ faisais des armes comme Laerte en personne. Et puis nous allions nous promener dans la campagne jusqu'au lever du soleil.
Gœthe, ici, tomba dans une rêverie qui l'absorba peu à peu et se prolongea durant quelques instants. S^ins doute était-il occupé d'images agréables ; ses yeux et sa bouche entr ouverte souriaient. Je supposai que les charmantes amies de sa jeunesse vivaient à nouveau devant son regard, Gretchen peut-être, ou cette fière Lili, qui d'un revers de main, à table, balayait tout devant elle, fleurs, cristaux et porcelaines, si quelque convive avait prononcé un mot déplaisant. Et Gœthe sentit apparemment que je tenais le fil de sa rêverie, car il tourna vers moi son sourire, et referma vivement les yeux.
— Aucune ne ressemblait à l'autre, dit-il, et l'amour que j'ai porté à chacune d'elles différait aussi. Pourtant je les ai toutes aimées. Mais j'étais jeune, et ce temps est loin...
La pluie tombait depuis le matiQ,fine et tiède, mais en cet instant elle était presque cessée, et un timide rayon de soleil tachait de percer l'ombre des tilleuls.
— Descendons au jardin, dit Gœthe. Nous y
eontinuerons notre conversation plus à l'aise, — et j'aime à respirer l'odeur de la terre mouillée.
Nous sommes descendus en effet, et nous avons marché lentement par les ail ées détrempées.
— Nous nous sommes écartés de notre sujet, a dit alors Gœttie, ou du moins nous avons paru nous en écarter. Mais je désire le reprendre, car il mérite qu'on le parcoure à petits pas comme une allée familière. Oui, je déplore que la division du travail scientifique ait enlevé au savant cette contemplation totale de l'univers qui ennoblit la pensée humaine, qui rappelle à l'homme sa place véritable dans la création, qui inscrit dans son cœur le sens de sa vie. Je vous ai dit, d'autre part, que, pour tous les hommes qui sont destinés à un effort personnel de création, qui sont nés pour laisser après eux une œuvre concrète, tangible, — particulièrement une œuvre d'art, — l'ivresse de savoir, la curiosité, est un penchant funeste qui rendrait stériles les plus beaux dons. Tout cela s'ajuste et se lie avec un certain nombre d'idées encore imparfaites dans mon esprit, qui ne vous apparaîtront peut-être que comme de vagues pressentiments, mais que je veux néanmoins vous confier.
La contemplation de l'univers dans son essence, la perception du lien qui unit notre vie à
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la sienne, — et cela jusqu'à sentir battre notre cœur dans cliacune de ses pulsations créatrices, — sont les pensées les plus élevées que puisse nourrir notre raison. N'est-il pas étrange qu'on les sente aujourd'hui étrangères, presque hostiles aux fins de Fart, qu'elles soient interdites au savant par les conditions mêmes de la science? Et n'en devons-nous pas tirer cette conclusion : que le rôle de l'art et de la science dans la pensée, dans la vie humaine, n'est déjà plus et ne doit plus être le même, et que leur règne est à son déclin?...
^ Je ne pus ici retenir un geste et une exclamation de surprise, et je considérai Goethe avec toutes les marques d'une profonde stupéfaction.
— Voilà un langage qui vous étonne, n'est-il pas vrai, et particulièrement dans ma bouche. Mais réfléchissez. Nous ne voulons, ni vous ni moi, être dupes des mots. Sans doute l'émotion du beau ne se flétrira jamais sur cette terre. Mais ce n'est pas seulement pour les émotions qu'il nous procurait que nous avons cultivé et adoré l'art. C'est que nous sentions que le progrès de l'art était le progrès de la civilisation elle-même : par là nous tâtions le pouls de l'humanité. L'effort des artistes vers le beau et vers l'utile, la diffusion élargie de leur œuvre, l'efficacité de leur
pensée, étaient pour nous la plus juste mesure de l'activité humaine. Mais qui vous dit qu'il doive en être ainsi désormais ; qui vous dit que les états futurs de la civilisation ne se manifesteront pas par d'autres signes ? De ce côté le meilleur est fait, et par ailleurs il reste encore tout à faire. C'est pourquoi la sève de l'humanité se retire peu à peu de l'art.
— Et pour la science, dis-je, tiendrez vous le même langage?
— Oui, dit Gœthe gravement. Je me persuade tous les jours que le rôle fécond de la science touche à son terme.
Ce rôle était d'asservir l'univers à l'homme. Et je crois que le moment approche où elle aura épuisé sa tâche, dans la mesure où Ta permis le Créateur. De quoi s'agira-t-il alors ? A quoi devra s'appliquer Tactivité humaine ? A répartir équitablemententreles hommes les richesses accumulées par la science, la puissance conquise sur la nature. Et à cela la science elle-même ne peut rien. Ce jour venu, elle ne sera plus la vie féconde de la raison ; elle ne lui servira plus que de jeu ou d'exercice... Tenez, avez-vous entendu ce que me disait l'autre jour Meyer? Selon lui, depuis dix ans, les mathématiques n'ont fait que des progrès purement fictifs... Les mathématiciens ont passé leur temps à résoudre des difficultés
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qu'ils se posaient à eux-mêmes, et dont la solution n'était susceptible d'aucune application pratique. Eh bien! ce n'est là qu'un jeu d'esprit, et non plus cette Science sainte dont nous nous étions fait une religion... En vérité, il faudra que nos enfants se créent une religion nouvelle...
^lais, en cet instant, le domestique, qui nous cherchait à travers le jai^din, nous avertit que le diner était servi et que les enfants de Goethe nous attendaient pour s'asseoir à table.
Précisément Meyer est venu après le dîner et Gœthe m'a chargé de lui résumer notre conversation de la soirée. Il m'a écouté avec une attention extrême, a réfléchi quelques instants, puis il a dit :
— Mettons-nous bien d'accord. Voici les conclusions auxquelles il me semble que vous étiez parvenus : i° la certitude que l'Univers est une unité vivante, et que l'homme est une part vivante de cette unité doit pénétrer le cœur et la raison de tout homme supérieur; 2^ il ne faut pojnt que ce soit là une idée vague, purement sentimentale, mais une notion claire, nourrie par la culture et l'expérience scientifique ; 3° aujourd'hui, et en raison de la division du travail scientifique, le savant spécialiste ne peut acquérir cette notion, puisque, au lieu de dominer l'horizon du haut d'un observatoire, il est enfermé
dans les bornes du petit domaine qu'il bêchera jusqu'à sa mort ; 4« de même, en raison de la multiplicité des résultats auxquels cette division du travail a conduit, la curiosité, même superficielle, de ces résultats, est interdite à l'artiste... Est-ce cela? Si j'ai bien compris, nous sommes d'accord jusqu'à présent, car j'admets pleinement chacun de ces principes.
— Eh bien ! dit Gœthe, j'en suis ravi.
— Oui, répond Meyer, mais ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il a existé, qu'il existe encore des hommes qui, sans se vouer à une œuvre personnelle, sans s'attacher proprement à aucune recherche, se sont précisément donné pour tâchede pénétrer chaque science spéciale jusqu'au point où ses résultats peuvent servir à la connaissance générale de l'Univers. Ils sont une encyclopédie vivante, mais une encyclopédie raisonnée, unifiée, — filtrée si je puis dire, — disposée harmonieusement en un seul entendement. De tels hommes sont vraiment le microcosme. Ils représentent la conscience réfléchie de l'Univers en un moment déterminé de son existence. Nous avons connu l'un et l'autre des hommes de cette sorte. Et il me semble que Herder, par exemple, en était le type achevé.
— Parfait, parfait, dit Gœthe en battant des mains. Vous n'imaginez pas, mon cher Meyer, à
quel point vos paroles me plaisent. Vous devancez exactement ma pensée. Mais continuez, de grâce. Eh bien ! que pensez-vous de ces hommes de la race de Herder ?
— Je pense, dit Meyer un peu embarrassé, qu'ils sont des hommes élevés, sages, dignes d'envie et d'admiration, des exemplaires particulièrement purs de beauté morale et d'intelligence. J'admire leur désintéressement, puisqu'ils connaîtront rarement la gloire ; si par hasard elle les touche, elle leur sera venue, comme à Herder, par surcroît; pour la plupart ils laisseront un nom ignoré de l'avenir et de leurs contemporains eux-mêmes. Mais je les envie parce que je considère que leur conduite, dans cette vie, donne presque sûrement la satisfaction de soi-même, c'est-à-dire le bonheur...
— Est-ce là tout? dit Gœthe en souriant.
— Mais..., dit Meyer, mais... il me semble.
— Il me semble, à moi, dis-je alors, qu'on peut envisager la question à un autre point de vue.
— Et que direz-vous ? me dit Gœthe.
— Je crois, dis-je, que ces hommes exercent une influence particulière sur leurs contemporains et, bien qu'ils ne soient pas proprement des savants, sur les progrès mêmes de la science.
Gœthe m'encouragea d'un sourire : — Très bien. Parlez, mon enfant, parlez.
— Oui, dis-je, les hommes que M. Meyer vient de définir sont, avant tout, selon moi, des critiques. Ils n'ont pas pénétré assez avant les connaissances humaines pour prétendre à l'omniscience, mais assez loin pour acquérir un jugemenl presque universel. C'est pourquoi nul ne sait mieux qu'eux éclairer, guider, conduire. Heureux les jeunes gens qui tombent dans leur sphère d'attraction. Ils marqueront à chacun sa tâche, et rien n'est plus malaisé que d'assigner à un jeune homme la tâche qui lui convient. Ils rendront les fautes sensibles, et en même temps profitables ; le plus précieux des encouragements sera le leur. Je passe à leur action sur la science. Et je crois qu'il faut remarquer que les diverses branches de la science ne s'étendent pas avec la même force de développement. Sans doute elles sortent de principes communs. Sans doute leur réaction est perpétuelle et réciproque. Mais il faut tenir compte des circonstances, qui sont changeantes, et du génie humain qui n'est pas égal. Eux cependant, qu'ils en aient conscience ou non, rétablissent le niveau, font l'équilibre. Au spécialiste, enclos dans son travail étroit, ils pourront livrer des vues d'ensemble, des notions ration nelles sur la direction, sur le progrès des autres spécialités. Souvent ainsi, grâce à une définition heureuse, à une comparaison, à un conseil, ils
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aideront à transformer en une conquête universelle ce qui n'était en son premier état, qu'une découverte de détail. Ils sont à la science, si je puis dire, ce que sont à l'industrie les Expositions, où chacun choisit, dans Fefïort des autres, ce qui peut perfectionner le sien...
J'étais fort satisfait de moi, car il est rare que Goethe me laisse parler sans m'interrompre, et en effet il loua mon improvisation. Mais, après un silence méditatif que ni Meyer, ni les enfants de Gœthe, ni moi n'osâmes troubler, lui-même éleva la voix avec une émotion peu commune :
— Vous avez tous deux émis'des pensées justes. Meyer a ouvert le débat avec sa finesse ordinaire, et vous, Eckermann, vous avez été sensé, sérieux et droit. Mais vous n'avez pas pénétré assez loin, mon enfant. A des hommes qui sont, ou seront les seuls détenteurs du secret essentiel de ce monde, sera nécessairement réservée, comme au trefois au savant ou au poète, la fonction capitale des sociétés. Cette fonction est encore mal définie, et, dans l'état présent des choses, on ne la conçoit qu'obscurément, parce que la civilisation générale n'en est pas encore à la hauteur où nous nous sommes élevés. Mais quand les sociétés humaines seront menées par la raison, ou chercheront à se conduire selon la raison, quand il s'agira de réaliser le bonheur de rhumanité
par la justice, riiarmonie des individus par la liberté,., alors on se tournera vers « ces hommes de la race de Herder », — puisqu'un autre nom nous manque, — et on leur dira : Venez; soyez nos chefs; la raison humaine veut se libérer de l'ignorance des vieux âges ! Quelle qu'ait pu être la tâche du passé, nous pressentons la tâche d'aujourd'hui. Vous vous êtes placés au centre du travail humain; vous seuls communiquez encore avec la vérité centrale de l'univers; dirigez-nous dans la tâche centrale de l'humanité.
Ce sont, disiez-vous, les « critiques ». Oui, pour aujourd'hui. Ce seront les (( politiques », demain ; — car demain la constitution juste de la cité redeviendra, comme au temps d'Aristote et de Platon, la tâche suprême, Fachèveraent du travail humain.
Renan a écrit que, dans les états prochains de la civilisation, c'est aux savants que serait réservé le gouvernement des hommes. Je me place bien loin de cette pensée de Renan. 11 pensait, lui, aux mathématiciens ou aux chimistes ; il s'imaginait, avec la légèreté qui lui fut ordinaire en ces questions, que les lois d'une Société juste se résoudraient comme une équation, ou se trouveraient cristallisées au fond d'une cornue. Les « politiques » ne seront^pas des savants, puisque, seuls entre les penseurs, ils auront su échapper
à cette division du travail qui est devenue la condition même de la science. Et les lois de la société future ne seront pas une trouvaille de hasard, faite un beau jour au fond d'un laboratoire, mais l'ensemble de la science réalisée, la synthèse de ce que peut admettre et ordonner une raison probe dans l'immense matière du savoir humain.
Et certes, comme l'harmonie de cet univers est indissoluble et continue, comme rien de ce qui valait la durée ne s'y peut perdre, comme ce qui renrichit est éternel, la pensée d'un Shakespeare, d'un Spinoza ou d'un Newton se retrouvera dans Pâme future des hommes, tout comme daûs notre âme à nous, — pure, efficace et féconde. — Pour l'œuvre de l'avenir, aucun effort passé n'aura été vain ; mais le temps aura mis chaque chose à sa place vraie ; il aura subordonné les moyens à la fin enfin découverte... L'idée de l'homme, du bonheur, de la justice humaine, enveloppera, expliquera tout, comme fit l'idée chrétienne pour les penseurs ou pour les peintres du Moyen Age. C/est la religion dont je vous parlais tout à l'heure. .. pour nos enfants. Aux « hommes de la race de Herder » il appartient de la prêcher avec une foi prophétique, et de nous montrer, pour la première fois, le monde conquis, non plus par la Force ou par le
Miracle, mais par la Justice et la Raison.
... Il était tard quand nous quittâmes Gœthe. « A mon départ, il m'embrassa le front, ce qu'il ne faisait jamais. »