NOUVELLE II
RÉS-AIMABLE Dame et vous, gracieux Seigneurs, il est souvent arrivé à de doctes personnages, vivant à la Cour, de discuter entre eux
la question de savoir s’il faut attribuer à
un sentiment de générosité et de cour-
toisie, les services que rendent les courtisans à leur Seigneur, l’affabilité et l’'obligeance qu'ils leur témoignent, ou si, en agissant ainsi, ce n’est pas une
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obligation stricte qu’ils remplissent, une dette qu'ils paient. Il n’est pas étonnant qu'on ne soit pas d'accord là-dessus, car, pour bien des gens, il est clair que le serviteur ne peut tant faire chaque jour pour son maître, qu'il ne reste encore son débiteur, Si on n’a pas la faveur de son Roï, on voudra, comme le veulent tous les courtisans, lPacquérir ; et quelle chose, si difficile qu’elle soit, négligera-t-on de faire pour obtenir cette faveur si désirée? Ne voyons-nous pas bien des gens qui, pour se rendre agréables à leur Prince, ont souvent exposé leur vie à mille risques et couru mille dangers de mort? Si on est en faveur, si on se sait aimé par son maître, que de peines ne faut-il pas prendre, que de dangers ne faut-il pas courir pour conserver sa réputation, pour se maintenir en grace, pour augmenter la faveur acquise ? Un proverbe bien connu et vanté par notre grand poëte nous apprend, vous le savez, qu'il faut autant de talent pour conserver. que pour acquérir. D’autres sont d’un avis contraire et s’éffor-
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cent de prouver, par les raisons les plus solides, que tout ce que fait le serviteur au delà de son devoir strict et de l’obligation qu'il a de servir son Seigneur, est pure obligeance; que ce sont choses à engager le maître, à le provoquer à de nouveaux bienfaits; car on sait que lorsqu'un homme remplit la mission que lui a confiée son Seigneur et qu’il s’en acquitte avec la diligence voulue et de son mieux, il a fait son devoir et mérite d’être convenablement récompensé. Mais nous sommes réunis ici non pour discu= ter, mais pour conter des Nouvelles, nous laisserons les discussions de côté et je vais vous raconter ce que fit à ce sujet un puissant Roi ; quand j'aurai terminé, s’il se trouve quelqu'un qui veuille traiter plus complètement la question, il aura le champ libre pour rompre, à son aise, une ou plusieurs lances, comme il lui plaira.
Il y eut dans le royaume de Perse un Roi nommé Artaxerxès, homme d’un grand cœur et habile au métier des ar-
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mes. Ce fut lui qui, à ce que racontent les Annales Persanes, encore simple soldat, n’ayant obtenu aucun grade dans l’armée, tua Artaban, dernier roi de la dynastie des Arsacides, sous les ordres duquel il servait, et restitua aux Persans le royaume de Perse qui était resté pendant cinq cent trente-huit années entre les mains des Macédoniens et d’autres nations, après la mort de Darius, vaincu par Alexandre le Grand. Artaxerxès donc, ayant délivré toute la Perse, proclamé Roi par les peuples, tint une Cour pleine d’éclat et de magnificence ; toutes ses actions étaient empreintes d’une majesté suprême, et, sans parler des titres qu'il avait vaillamment acquis dans de sanglantes batailles, il passait dans tout l'Orient pour le souverain le plus généreux et le plus magnanime qui régnât alors. Dans ses repas, il se montrait un autre Lucullus, et traitait somptueusement les étrangers qui arrivaient à sa cour. Il avait un Sénéchal nommé Ariabarzane, dont l’office était, quand le Roi donnait un festin en public, de
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marcher, monté sur un blanc coursier, une masse -d’or à la main, en avant des écuyers qui portaient les mets destinés au Roi dans des vases d’or couverts de très-fines étoffes de lin, ornées de broderies de soie et d’or du plus beau travail. Cette charge de Sénéchal était trèsenviée et elle se donnait d'habitude à un des premiers barons du Royaume. Aussi cet Ariabarzane, outre qu’il appartenait à une excellente famille et que presque nul autre, en Perse, ne l’égalât en richesses, était-il le plus courtois et le plus généreux Chevalier qui vécût à cette Cour; il faisait si souvent largesses et dépensait tellement sans compter que, laissant de côté toute mesure, quoiqu’on dise in medio virtus, il tombait souvent dans l’excès et se laissait aller au vice de prodigalité. |
Le Roi se fit un jour apporter l’échiquier et voulut qu’Ariabarzane jouât avec lui aux échecs. Le jeu des échecs était à cette époque en grand. honneur chez les Persans, et un bon joueur était aussi estimé que l’est maintenant chez
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nous un homme habile à discuter en matière de belles-lettres ou de philosophie. Ils s’assirent en face l’un de l’autre à une table dans la salle royale, où: se trouvaient beaucoup de grands personnages qui, silencieux et attentifs, regardaient leur jeu; et ils se mirent à s'attaquer de leur mieux avec leurs échecs. Ariabarzane, soit qu’il jouât mieux que le Roi, soit qu’au bout de peu de coups celui-ci n’eût plus l'esprit au jeu, quelle qu’en fût la cause enfin, réduisit le Roi à tel point, qu’il ne pouvait manquer d’être échec et mat en deux ou trois coups. Le monarque s’en aperçut, il vit le danger qu'il courait, son visage devint plus coloré que de coutume ; et}, pendant qu’il cherchait le moyen d'éviter l’échec et mat, la rougeur de sa face, ses hochements de tête, ses gestes, ses soupirs firent bien voir à tous ceux qui regardaient le jeu qu'il lui était fort désagréable d’être réduit à une pareille extrémité. Le Sénéchal aussi vit tout cela, il ne put supporter la confusion de son Roi, et, au
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coup suivant, 1l remua un de ses cavaliers juste pour ouvrir passage au Roi, de sorte que, non-seulement il le mit hors du danger où al était, mais encore laissa en prise, sans aucune. défense, une de ses tours, ce qui rendait le jeu égal. Alors, le Roi, qui ne connaissait que trop, pour lesavoir mises à l'épreuve en d’autres circonstances, la générosité et la grandeur d’âme de son serviteur, fit semblant de ne pas avoir vu qu’il pouvait prendre la tour, renversa les échecs, se leva et dit : « En voilà assez, Aria- » barzane, vous avez gagné et je me » reconnais vaincu. » Artaxerxès s’imagina qu’'Ariabarzane avait agi de cette façon, non pas tant par courtoisie que pour faire de son Roi son obligé; cela lui déplut et il ne voulut plus jouer.
Toutefois, il ne montra dans la suite, ni par ses actes, ni par ses gestes, ni par ses paroles, que la courtoisie de son Sénéchal lui eût déplu. Mais au fond, il aurait mieux aimé qu'Ariabarzane s’abstint d'agir ainsi quand il jouait ou qu'il faisait toute autre chose avec lui, ou, s’il
voulait faire le courtois et le magnifique, qu’il le fit seulement avec ses égaux et ses inférieurs ; car il lui paraissait mauvais qu’un serviteur prétendît jouter de courtoisie et de générosité avec son maître.
Peu de temps après, le Roi se trouvant à Persépolis, capitale de la Perse, ordonna une très-belle chasse d’animaux que ce pays produit et qui sont bien différents des nôtres; quand tout fut prêt, 1l se rendit avec toute sa Cour sur le terrain où la chasse devait avoir lieu.
Une bonne partie d’un bois avait été entourée de filets et d’un grand nombre de lacets tendus; le Roi plaça ses chasseurs de la façon qui lui parut Ja plus convenable et il chercha avec ses chiens et à grand bruit de cors, à faire sortir les bêtes de leurs tanières et de leurs gîtes. Tout à coup apparut un animal sauvage, d’une force et d’une agilité extraordinaires, qui traversa d'un saut les filets tendus et se mit à fuir rapidement.
‘A la vue de cette bête-étrange, le Roi résolut de la suivre et de la tuer. Il fit
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signe à quelques-uns de ses Barons pour qu'ils se missent à courir avec lui après la bête, rendit la bride à son cheval et commença la poursuite. Ariabarzane était un des Barons qui couraient après l'animal avec le Roi. Celui-ci montait un cheval qu’il aimait tellement, pour la rapidité de ses allures, qu’il aurait donné mille autres des siens pour sauver celui-là, d'autant plus qu’outre sa vitesse, ce cheval était encore excellent à la guerre et dans les combats. En suivant ainsi à bride abattue la bête qui semblait plutôt voler que courir, ils distancèrent de beaucoup tout le monde, et la course devint si rapide, que le Roi n’eut plus auprès de lui qu’Ariabarzane suivi d’un de ses serviteurs qu’il menait toujours à la chasse avec lui, monté sur un bon cheval. Celui d’Ariabarzane aussi passait pour un des meilleurs qu'il y eût à la Cour. Sur ces entrefaites, il arriva qu'en galopant toujours tous trois à bride abattue, Ariabarzane s’aperçut que le cheval de son Prince était déferré des pieds de devant, et que déjà les pierres
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commençaient à lui entamer la corne ; il fallait donc ou que le Roi renonçât au plaisir qu’il prenait à chasser ou qu'il blessât son cheval. De ces deux alternatives, aucune ne pouvait manquer de déplaire extrêmement au Roi, qui ne s'était pas aperçu que son cheval avait perdu ses fers: Le Sénéchal mit aussitôt pied à terre, il se fit donner par celui qui le suivait et qu’il emmenait précisément en cas d’accidents pareils, le marteau et les tenailles, puis il enleva à son bon cheval les deux fers de devant pour les mettre à celui du Roi, quitte à risquer le sien en suivant la chasse, Il cria donc au Roi de s’arrêter, et l’avertit du danger que courait son cheval. Le Roi mit pied à terre, il vit sans y faire trop d’attention les deux fers entre les mains du serviteur du Sénéchal, peut-être crutil qu’Ariabarzane les faisait emporter, pour parer à de semblables: accidents, ou que c’étaient ceux-là mêmes que son cheval avait perdus ; et il attendait qu’on eût fini pour se remettre en selle. Il s’aperçut que le bon cheval du Sénéchal était
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déferré du devant : comprenant bien que ce devait être encore là une des courtoisies d’Ariabarzane, il voulut vaincre son Sénéchal par les mêmes moyens que ce dernier employait avec lui : quand le cheval fut ferré, il lui en fit présent.
Ainsi le Roi préféra perdre le plaisir de la chasse plutôtque de se laisser dépasser en courtoisie par son serviteur, ayant deviné la grandeur d'âme de celui qui semblait vouloir lutter avec lui de libéralité et de générosité. Il ne parut pas convenable au Sénéchal de refuser le don de son Seigneur ; il l’accepta donc avec cette même hauteur d'âme qu’il avait mise à faire déferrer son cheval, et ne cessa de rechercher l’occasion de vaincre son maître en courtoisie et d’en faire son obligé. Ils n’attendirent pas longtemps pour voir arriver un grand nombre de ceux qu’ils avaient laissés en arrière; le Roi prit le cheval d’un des siens et retourna à la ville avec tout son monde.
A quelques jours de là, le Roi fit annoncer un tournoi pompeux et solen-
nel pour Île jour des Calendes de Mai.
Le prix que devait recevoir le vainqueur était un ardent et généreux coursier, avec une bride richement travaillée, pourvue d’un mors d’or fin, et une selle de grand prix; tout le reste du harnachement était en rapport avec.le mors et la selle, et les rênes étaient deux chaînes d’or faites avec beaucoup d’art. Le cheval avait pour couverture une housse de brocart d’or cannetillé, garnie tout autour d’une superbe frange de broderie, à laquelle pendaient des clochettes, des grelots et des sonnettes d’or; à l’arçon était suspendu un poignard dans une belle gaîne toute parsemée de perles et de pierres précieuses d’une très-grande valeur ; on voyait attachée de l’autre côté une belleet forte masse d'armes, artistement damasquinée. Auprès du cheval étaient disposées en trophée toutes les armes qu’il faut à un Chevalier pour combattre, les plusricheset les plus belles du monde. L’écu était solide et merveilleux, on pouvait le voir accompagné d’une belle lance dorée le jour où se
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ferait le tournoi. Tout cela devait être donné au vainqueur.
Beaucoup d'étrangers accoururent à une fête si solennelle, les uns pour prendre part au tournoi, les autres pour voir son pompeux appareil. Il n’y eut, parmi les sujets du Roi, Chevalier ni Baron qui ne comparût, richement habillé; et entre ceux quise firent inscrire les premiers fut le fils aîné du Roi, vaillant jeune homme, en grande estime parmi ses compagnons d'armes, depuis son enfance élevé et nourri dans les camps. Le Sénéchal aussi donna son nom. Bien d’autres chevaliers, Persans et étrangers, en firent autant, car la fête avait été publiée partout, avec sauf-conduit pour tous les étrangers qui voudraient venir y assister ou y prendre part, pourvu qu’ils fussent nobles et non autrement. Le Roi choisit pour juges des coups trois vieux Barons qui, dans leur temps, s'étaient montrés braves de leur personne et avaient pris part à bien des exploits, hommes sérieux d’ailleurs, d’un jugement ferme. Leur tribunal s'élevait au milieu de la lice, en
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face de l'endroit où ceux qui y prenaient part se rencontraient le plus souvent et échangeaient leurs coups. Vous devez bien penser que toutes les Dames et Jouvencelles du pays s’y étaient donné :
rendez-vous et qu’il y avait une foule telle que le méritait une si grande fête. Peutêtre ne se trouvait-il pas là un Chevalier qui n’y eût sa bien-aimée, chacun ayant reçu de sa Dame quelque présent, comme cest l’usage dans de semblables jeux. Au jour et à l’heure fixés, tous les combattants firent leur entrée en grande pompe, portant de riches cottes d’armes, tant par-dessus leurs armures que par-dessus leurs coursiers.
Le tournoi commença ; on avait déjà rompu pas mal de lances et porté de beaux coups; l'avis général était que le Sénéchal Ariabarzane remporterait le prix et que, s’il n’eût pas été là, le fils du Roi aurait surpassé de beaucoup tous les autres ; en effet, personne n'avait rompu plus de cinq lances, sauf le fils du Roi qui en comptait neuf. Le Sénéchal, lui, en avait vigoureusement et honorablement
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rompu one, et il lui suffisait d'en rompre encore une pour gagner la partie ; il fallait ce jour-là rompre douze lances pour être vainqueur et celui qui le premier les rompait remportait le prix sans conteste.
Le Roi ne désirait, à vrai dire, rien tant que de voir tout l’honneur être pour son fils; mais il ne l’espérait guère, car il sentait bien que le Sénéchal avait trop d'avantage; et, en hommesage qu'ilétait, il n’en laissait rien paraître sur son visage.” D'un autre côté, le jeune fils du Roi, qui joutait devant sa bien-aimée, se sentait mourir de douleur en voyant qu’il ne pouvait espérer le premier rang; de sorte qu’un même désir brûlait à la fois le père et le fils. Maisle Sénéchal avait tant d'adresse et de courage, il était si près du but, qu’il leur enlevait toute espérance, s'il pouvait encore leur en rester. Il devait courir sa dernière lance et montait ce bon coursier que le Roi lui avait donné à la chasse; il voyait clairement que l’ardent désir du Roi était de voir son fils vainqueur, et que le jeune homme formait avec non
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moins d’ardeur les mêmes vœux, tant pour sa gloire qu’à Cause de la présence de sa Dame ; il résolut donc de renoncer à la victoire et de la laisser au fils de son Roi. Il savait bien que ces actes de courtoisie ne plaisaient pas au Roi; il était cependant décidé à vaincre, à force de persévérance, ses prejugés: non pas qu’il désirât recevoir de lui plus de bienfaits, mais seulement pour se faire honneur et acquérir de la réputation ; il lui semblait d’ailleurs que c’était ingratitude de la part du Roi de ne pas agréer les actes de sa générosité. Bien décidé à faire en sorte que tout l’honneur fût pour le fils de son maître, 1l mit sa lance en arrêt,et quand il fut sur le point de le joindre (c'était contre lui qu'il combattait cette fois), il laissa tomber sa lance de sa main et dit:
« Encore cet acte de courtoisie après les » autres, bien qu’il ne doive pas être » apprécié. » Le fils du Roi toucha galamment l’écu du Sénéchal, et rompit sa lance en mille morceaux: c'était la dixième. Beaucoup de gens entendirent les paroles que prononcça le Sénéchal en
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jetant sa lénce à terre, et tous les assistants pensèrent qu’il n’avait pas voulu frapper, de peur de gagner la dernière passe, et pour que le fils du Roi eût, comme il le désirait tant, l’honneur du tournoi. Après cela, 1l sortit de la lice et le jeune homme, ayant sans trop de peine rompu ses deux dernières lances, eut toute la gloire et obtint la récompense.
Il fut promené en grande pompe dans toute la ville, précédé du cheval, prix du tournoi, qu'on menait devant lui, au son. de mille instruments; dans le cortège était le Sénéchal, toujours le visage riant, qui vantait la valeur du jeune homme. Le Roi, en homme plein de perspicacité, connaissant bien ce que valait son Sénéchal, pour en avoir fait maintes fois l’expérience dans d’autres tournois, joutes, batailles et combats, où ïl s'était toujours montré adroit, sage et on ne peut plus bravé de sa personne, vit trop bien que sa lance n’était pas tombée par hasard, mais de sa pleine volonté. Cela le confirma dans lopinion qu’il avait du
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grand cœur et de la générosité de son Sénéchal.
Et vraiment, la courtoisie du Sénéchal Ariabarzane fut bien grande, si grande qu’on trouverait, je crois, très-peu de personnes qui le voulussent imiter. Nous voyons à chaque instant une foule de gensse montrer prodigues des biens que la fortune leur a donnés, faire aux uns et aux autres largesse de vêtements, ou d’or et d'argent, ou de pierres précieuses et de choses de haute valeur. Les grands seigneurs donnent généreusement à leurs serviteurs, non-seulement ces choses-là, mais encore des châteaux, des terres, des villes entières. Que dirons-nous de ceux qui prodiguent dans l'intérêt des autres leur propre sang et leur vie même ? Tous les livres, en toutes les langues, sont pleins de faits de ce genre, maison n’y trouve personne qui méprise la gloire et qui sacrifie son honneur. Le capitaine victorieux, après la bataille sanglante, donne à ses compagnons d’armes les dépouilles des ennemis, il leur fait cadeau des prisonniers, il leur abandonne le
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butin, mais se réserve pour lui la gloire et l'honneur du combat. Et, comme l’a divinement écrit le véritable père de l’éloquence Romaine, les Philosophesqui ‘ont. prêché le mépris de la gloire ont cherché à la conquérir par leurs livres.
Le Roi, à qui ces courtoisies et ces générosités du Sénéchal ne plaisaient pas, qui en était au contraire fort en- nuyé, parce qu’il trouvait inconvenant et indécent qu’un serviteur, un sujet voulût non-seulement traiter de pair avec son Seigneur, mais encore en faire son obligé, se mit à lui battre froid, comme on dit, et à lui faire moins bon visage qu’à l’ordinaire; enfin, il se décida à lui faire connaître que c'était de sa part une profonde erreur de croire qu’il ferait de son maître son obligé :
écoutez comment il s’y prit.
C'était alors et c’est encore la coutume en Perse que les rois célèbrent le jour anniversaire de leur couronnement par des fètes pompeuses; tous les Barons du Royaume étaient obligés ce jour-là de venir à la cour; le Roi tenait huit jours
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de suite table ouverte, il y avait des festins somptueux et toutes sortes de fêtes brillantes. Quand vint l'anniversaire du couronnement d’Artaxerxès et que tout eut été préparé, selon les ordres reçus, le Roï, qui voulait donner suite à ses desseins, commanda à l’un de ses valets de chambre de confiance d’aller immédiatement trouver Ariabarzane et de lui dire: « Ariabarzane, le Roi t’ordonne » d’aller offrir à l'instant même le che- » val blanc, la masse d’or et tous les > autres insignes de la fonction de Sé- » néchal à Darius ton ennemi; tu lui » diras de la part du Roi qu'il est » nommé Sénéchal. » Le valet de chambre se mit en route et fit ce que le Roi lui avait commandé. Quand Ariabarzane recut ce terrible message, il fut sur le point de mourir de chagrin‘: sa douleur était d'autant plus vive, que Darius était le plus grand ennemi qu’il eût au monde. Cependant, en homme de cœur, il ne voulut pas laisser voir son sentiment et il dit gracieusement au valet de chambre: « Que les désirs de mon Sei-
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» gneur soient accomplis; je vais à l'in- » stant même faire ce qu’il m'ordonne; »
et il le fit tout de suite avec le plus grand empressement. Quand vint l’heure de dîner, Darius remplit les fonctions de Sénéchal. Dès que le Roi se fut assis à table, Ariabarzane, le visage gai, prit place avec les autres Barons. L'étonnement fut grand et, parmi les Barons, les uns approuvaient le Roi, les autres le taxaient d’ingratitude, comme c'est la coutume dans les Cours. Le Roi tenaît toujours les yeux fixés sur Ariabarzane, il-s’étonnait de lui voir lair si joyeux et le jugeait décidément homme d'un grand cœur.
Pour en venir à ses fins, il se mit à témoigner à tous ses Barons, par des paroles aigres, le mécontentement qu’il éprouvait contre Ariabarzane; d'un autre côté il chargea plusieurs personnes d’épier avec soin ce que disait et ce que faisait l’ancien Sénéchal. Ariabarzane entendit les paroles de son maître; il était excité par les flatteurs qui avaient reçu mission de le faire parler et, s’aper-
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cevant bien que :la patience dont il faisait preuve, la modération de son langage ne lui servaient à rien; se rappelant d’ailleurs avec quelle fidélité il avait longtemps servi son Roi, combien de dommages il avait subis, combien de périls de mort il avait courus pour lui; quelle courtoisie, quels bons sentiments il lui avait toujours témoignés, il se laissa aller à la colère, il per dit patience, il oublia sa grandeur d’âme ordinaire. On le blâämait au lieu de lui faire honneur, on lui enlevait sa charge, quand il méritait une récompense ; il se mit à se plaindre amèrement du Roi et à l’appeler ingrat, ce qui est réputé chez les Perses crime de lèse-majesté. Il aurait volontiers quitté la Cour pour se retirer dans ses châteaux, mais il ne pouvait le faire sans que le Roi le sût et y consentit, et son orgueil l’empéchait de’lui en demander la permission.
D’un autre côté, on: rappertait au Roi tout ce qu’il faisait et tout ce qu'il disait, Artaxerxès. le fit un jour appeler, et quand Ariabarzane fut en sa présence,
il lui parla en ces termes: « Ariabar-