AVERTISSEMENT
Je ne dirai pas comment ces Mémoire» sont tombés entre mes mains, et quelle secrâ te sympathie de sentiments ou d'aventures m'a prévenu en faveur de l'auieur , au point de me faire oublier le soin de mes propres études pour prendre le temps de recoudre quelques lambeaux de son journal. Le mystère d'une impression aussi intime n'est pas une de ces idées qui se révèlent avec des mots , et quand je parviendrois â te faire comprendre , il ne me justiBeroit pas auprès des lecteurs qui ne sont pas disposés à goilter mon entreprise. Ce que je leur dois avant tout , pour ne pas les tromper dans leur attente , c'est l'aveu du peu d'importance des souvenirs personnels dont Haiîme Odin se ptatt à charmer aujourd'hui les ennuis désormais incurables d'une vie désabusée , et que Je recueille presque au hasard dans ses tablettes. Jeune , c'é^ toit un de ces hommes d'émotions , qui ne vivent au milieu de notre société arliflciellc et de nos mœurs de convention que par le cœur et par la pensée; qui arrivent dépaysés dans le monde , étrangers à la langue qu'on y parle, à la loi des nécessités (ju'on y subit , â la destinée qu'on s'y fait ; et qui , après avoir inutilement prodigué autour d'eux les expansions d'une sensibilité crédule,
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finissent pBi se composer, bon gré mal gré , une espèce de solitude où ils emportent leurs illusions à dëraut de réalitûs. L'éiai qui résulte de celle aberratiou volontaire est ce qu'on appelle la vie romanesque , et j'ai entendu dire souvent qu'elle n'étoit pas sans douceurs. Il a du moins cela d'avantageux qu'il se concilie à merveille avec l'indépendance , et qu'il peut se passer d'aliments extérieurs , ou plulAt que tout est bon pour lui en tenir lieu. L'imagination , condamnée à chercher incessamment le type qu'elle s'est formé , ne Irouveroit à la fin que le désespoir. Elle n'a qu'un moyen de le posséder dans toute sa perfection idéale , .et ce moyen , qui seroit trop commode si la nature l'avoit mis à la portée de toutes les or' ganisations , consiste à imprimer ce type de fantaisie au premier objet venu. Voilà un homme qui vous montre sa main pleine de sable, et qui vous dit : Qu'est-ce que cela ? — C'est du sable , ré pondez- vous. — Erreur ^grossière ! il y voit des rubis , des saphirs , des topazes , des émeraudes , et ce qu'il voit y est réellement pour lui , parce qu'il regarde avec un prisme. Si Dieu est solitaire , ce qu'on ne peut se dispenser de croire sans Taire tort du principal à son éternelle et suprême béatitude , je suppose que c'est ainsi qu'il doit voir et qu'il doit aimer les créatures qui procédcntde lui.
L'homme romanesque n'est donc pas celui dont l'existence est varice par le plus grand nombre possible d'événements extraordinaires. Il en arrive presque toujours tout autrement. C'est celui en qui les événements les plus .simples eux-mêmes développent les plus vives sensations; celui dont l'dme , indilTéremmeut avide de troubles et de voluptés , ne se lasse jamais de ces alternatives extrêmes ; celui que tout émeut, et qui exerce sur tout ce qui l'émeut l'inépuisable faculté de jouir et de souffrir, sans soumettre ni SCS craintes , ni ses espérances, ni ses peines, ni ses plaisirs, au jugement de la raison. S'il écrit, ne denianilez pas à son livre les scèjics à elfet du drame ,