‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 14 sur 47 · NOUVEL · texte numérisé non relu

NOUVEL

me parler de la duchesse; mais il espérait que, le premier, j'amènerais la conversation sur ce sujet ; j'\ avais nue r< pu?

gnance mortelle : les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours assez vite.

Je revins donc à Constantine; il ne me répondit que par des monosyllabes. J'insistai de nouveau, et, celte fois, il me reçut comme un Bédouin, comme un Arabe, comme il n'aurai pas reçu Achmet-Bey lui-même.

— Parbleu ! me dit-il avec impatience, nous avons le tempe de parler batailles : quelles nouvelles en ce pays-ci?

11 fallut bien alors lui faire part de la demande en mai du major irlandais.

— Cela devait être, me répondit-il froidement ; je devais m'y attendre... Il est tout naturel qu'elle épouse le père de son enfant... C'est convenable. Et a-t-elle accepté?

— On dit que oui.

— Et quand ce mariage?

— Très-prochainement, à ce qu'on dit.

Alors il devint furieux et s'emporta contre la duchesse, selon son habitude; car sa vie entière n'était qu'une colère continuelle contre elle ; lui qui, pour tous les autres, était l'indulgence et la bonté mêmes.

— Mais, lui dis-je, vous approuviez tout à l'heure ce mariage, vous le trouviez convenable.

— Je ne dis pas non ; mais puis-je trouver convenable une union aussi prompte? Au bout d'un an, à peine veuve, n'est-ce pas blesser toutes les bienséances que d'afûcher une tendresse si vive et si empressée... elle qui me jurait avant mon départ qu'elle ne l'aimait plus... Mais dès qu'elle le disait, je ne devais en rien croire... car cette femme-là a passé toute sa vie à me tromper ou à se jouer de moi.

Et il marchait à grands pas dans la chambre, et probablement Nisida n'en eût pas été quitte pour cette première tirade. D'au-

très allaient suivre immanquablement, lorsque Georges fut arrêté dans son premier accès par rentrée du maire, qui avait un air de triomphe.

Je devinai qu'il avait une nouvelle. C'est quelque chose en province qu'une nouvelle dont on est possesseur. C'est de l'occupation et de l'importance pour toute une journée !

— Une nouvelle ! s'écria monsieur le maire, une nouvelle étonnante et imprévue ! La duchesse ne se marie pas !... le major est refusé... positivement refusé. 11 a repris des chevaux pour Paris ; la nouvelle est certaine.

— De qui la tenez-vous?

— Du maître de poste.

f D'après une pareille autorité, le doute n'était pins permis, et - j'éprouvai un vif mouvement de joie. Quant à Georges, il venait de s'emporter trop violemment contre Nisida, et sa colère était montée trop haut pour redescendre brusquement et sans transition. Aussi, et après le départe! u maire, murmura-t-il entre ses dents :

— Qui sait si cela est vrai ? qu'en sait-elle elle-même ? Elle a tant de bizarrerie, tant de caprices. .. Et pourquoi refuser son cousin? pour faire quelque autre choix qui ne vaudra pas mieux.

— C'est possible, lui dis-je en le regardant, ou pour rester libre.

— Oui, vous avez raison, s'écria-t-il, saisissant avidement une occasion de reprendre sa colère... pour être libre et coquette à son aise, pour tenir ia balance entre vingt rivaux, poulies désespérer tous et n'en choisir aucun.

— Vous êtes bien sévère envers elle.

il! ;

après

— Je suis juste... après la manière dont elle m'a traité, après tous les torts qu'elle a eus envers moi.

— Il serait plus généreux de les oublier, maintenant surtout qu'elle est malheureuse.

— Malheureuse ! s'écria-t-il avec émotion. Vous croyez qu'elle est malheureuse?... Et toute sa colère tomba.

— Elle a besoin de la présence et de la consolation de ses amis. N'irez-vous pas lui faire une visite?

— A quoi bon ? Entourée comme elle l'est , aura-t-elle seulement le temps de me recevoir ?

— Qu'importe? vous laisserez votre nom... vous aurez du moins rempli un devoir indispensable. Vous lui devez une visite de deuil et de condoléance.

— Vous le pensez?

— Vous ne pourriez y manquer... quand vous devriez vous faire violence.

— Allons donc ! puisque vous le voulez... j'irai demain. Puis il reprit et ajouta :

— Je ne pourrai pas.

tri Allez-y ce soir.

— Il fait bien mauvais temps, et ce n'est guère agréable, n'importe !

D'un air de mauvaise humeur, il prit son chapeau et partit. Le pauvre garçon en mourait d'envie.

Ce qui se passa dans cette entrevue... je ne l'ai su que depuis ; mais il me l'a répété tant de fois, qu'il me serait impossible d'en oublier un mot !

D'abord, ce ne fut pas sans une émotion bien grande que Georges aperçut de loin ce château qui renfermait son bonheur, son tourment et toutes ses espérances ! Elle était libre, il est vrai, mais en serait-il plus avancé ? Et quel accueil allait-il recevoir ? Jamais, se disait-il, elle ne m'a avoué qu'elle m'aimait; et, rappelant à son souvenir tout ce qui s'était passé entre lui

et la duchesse... il était obligé de convenir que, fidèle à tous ses devoirs, elle ne s'était montrée à lui que comme une amie tendre et dévouée ; que, du reste, inflexible et sévère, elle ne lui avait jamais accordé la moindre faveur, ni donné le moindre espoir... et, si réellement elle n'avait pour lui que de l'amitié, pourquoi changerait-elle maintenant?

Il entra dans la cour du château ; le cœur lui battit en demandant madame la duchesse, et bien plus fort encore quand on lui eut répondu qu'elle était seule au salon.

— Ah! elle est seule!... dit-il avec embarras. Dans ce moment, il eût presque mieux aimé qu'il y eût du monde ; mais il n'avait pas le choix; il monta lentement les degrés en pierre du vaste escalier, traversa l'antichambre où se tenaient plusieurs domestiques portant encore la livrée de deuil. L'un d'eux ouvrit les grandes portes du salon : madame n'y était pas. Georges eut un mouvement d'effroi. Elle était dans un très-petit boudoir attenant à la pièce principale, et quand on annonça M. Georges, elle se leva et lui tit signe de s'asseoir.

Du reste, ni étonnement, ni émotion... Le domestique sortit.

Georges fut d'abord atterré d'une réception aussi cérémonieuse : la froideur de la duchesse le gagna malgré lui, et, balbutiant avec peine quelques phrases banales, il lui demanda des nouvelles de sa santé.

*- Très bonne, répondit Nisida en s'inclinant. La conversation en resta là, et Georges, pour la ranimer, lui dit :

— Vous êtes seule dans ce vaste château?

— J'attends du monde... des amis qui doivent arriver ce soir et venir passer quelques jours avec moi.

Georges n'osa pas demander qui l'on attendait ; mais il répéta : Ah ! ce sont des amis qui doivent arriver?...

— Oui, monsieur.

La conversation s'arrêta encore. Cette fois ce fut la duchesse qui reprit la parole.

— Vous venez de Constantine, monsieur Georges, dit-elle.

— Oui, madame.

— On assure que cela a été admirable! et Georges, interdit... calculait en lui-même si, pour soutenir la conversation, il n'allait pas être obligé de faire le récit du siège, lorsque, en ce moment, plusieurs voitures roulèrent dans la cour, et Georges bénit les importuns qui venaient interrompre ce pénible tête-à-tête.

Les portes du salon s'ouvrirent brusquement : on entendit marcher ou plutôt courir. Quelqu'un se précipita dans le boudoir ; c'était Julia, qui, apercevant Georges et la duchesse, dans cet endroit retiré, tous deux, le soir et en tête-à-tête... s'écria en riant et en embrassant Georges : Enfin, vous savez tout, l'inconnue s'est tait connaître!

Georges, stupé l'ait, hors de lui... poussa un cri de surprise, ou plutôt d'effroi, en voyant tomber la duchesse sans connaissance sur le divan du boudoir.

— Quoi ! vous ne saviez pas !... s'écria Julia désolée. Malheureuse ! qu*ai-je fait? Voici mon mari et mon frère qui entrent dans le salon ; courez au-devant d'eux... je reste auprès d'elle. Et Georges, sans savoir ce qu'il faisait, s'élança dans le salon, où il reçut les embrassements du comte de Vareville et de Constantin, qui arrivaient de leur ambassade. Constantin avait commencé, sur ses succès diplomatiques, un récit dont Georges n'avait pas entendu un mot, lorsque rentra Julia.

— Ne vous effrayez pas, dit-elle. La maîtresse de la maiso: est un peu indisposée ; dans une demi-heure il n'y paraîtra plus : elle me charge, en attendant, moi, son amie intime, de faire les honneurs et de commander à sa place. A dix heures le souper; d'ici là chacun peut s'installer dans ses appartements.

— Bravo ! s écria Constantin. Je ne suis pas d'une tenue présentable, pus plus que monsieur l'ambassadeur ; et quand i

s'agit de faire sa cour à une jeune et jolie veuve, il faut paraître avec tous ses avantages.

Les deux hommes sortirent du salou : il était temps, Georges n'y tenait plus... il suffoquait. Mais grâce au ciel, il était libre... il était seul avec la comtesse, et, dans un trouble inexprimable, il tomba à ses pieds.

— Que faites-vous? que faites-vous? lui dit-elle en riant; Georges, mon ami, vous vous trompez! vous n'avez rien à me demander, rien à attendre de moi... qu'un récit... que je vous dois depuis longtemps, j'en conviens, et je suis prête à m'acquitter...si vous voulez vous relever, vous asseoir à côté de moi, vous calmer, et surtout ne pas trembler comme vous le faites, ni regarder à chaque instant du côté de ce boudoir parce que, lorsque je parle, j'aime qu'on m'écoute; d'ailleurs, Nisida n'y est plus. Ce boudoir donne dans ses appartements, et elle vient d'y remonter.

Georges alors promit attention et silence; et, sans aucun préambule, la comtesse lui dit :

« Nisida est mon amie intime; nous avons été élevées ensemble. Plus âgée qu'elle, je fus mariée la première ; plus tard, et bien malgré moi, sa famille lui fit épouser le vieux duc de***, qui était d'origine irlandaise, pair d'Angleterre et pair de France, ami et favori du roi Charles X. Tout se trouvait dans ce mariage... excepté un mari. De plus, il y avait un cousin, seul parent et seul héritier du duc... le major Holliday, qui était furieux de se voir enlever une si belle succession; mais il se consola en pensant que son illustre parent était presque septuagénaire, qu'il n'y avait pas à craindre d'héritier direct, à moins de grands malheurs ; et, ces malheurs, il voulut les prévenir autant qu'il était en son pouvoir. 11 ne quittait point sa jeune cousine, il la surveillait avec une assiduité et un zèle qu'on aurait pris pour de l'amour ou de la jalousie, et qui étaient tout uniment de l'intérêt. Au spectacle, au bal, en soi-

rée, la vue d'un adorateur ou d'un simple attentif... lui donnait la fièvre ou le glaçait d'effroi,., il employait tout au monde pour les éloigner, et le duc avait chez lui, sans s'en douter, et dans la même personne, un Sigisbé précieux et une duègne incorruptible qui ne lui coûtaient rien.

« Le pauvre major se donnait du reste une peine bien inutile. Sage et vertueuse par religion et par principes, jamais personne n'eut plus que Nisida le sentiment de ses devoirs et de sa propre dignité. Aussi le malheureux et défiant cousin commençait-il à se rassurer sur son héritage, qui, chaque jour, devenait plus probable et ne pouvait guère lui échapper : ce n'était plus qu'une question de temps, lorsqu'une nouvelle inouïe, inconcevable, prodigieuse, se répandit dans le faubourg Saint- Germain; le vieux duc de ***, à la seconde année de son mariage, en 1831, allait avoir un héritier. C'était un miracle de la Providence, qui ne permet pas l'extinction des grandes familles ; et la preuve évidente, c'est que la duchesse eut un garçon... Le vieux duc pensa en mourir de joie, et le major se mit au lit. Il était sérieusement malade et manqua d'aller rejoindre sa succession défunte !

« Tels furent les effets de ce grand événement... Quanta la cause, tout le monde l'ignorait, excepté moi !... et une autre personne peut-être qui n'en fut pas plus avancée pour ça...»

Et la comtesse regarda Georges, qui redoublait d'attention. Elle continua :

ce Vous rappelez-vous, monsieur, le mois de juillet 1830, la brillante société que j'avais réunie dans mon château d'Orsay? monsieur Georges y était, et beaucoup de jolies dames ! mais Nisida, que j'avais aussi invitée, n'avait pu venir. Elle était restée à Saint-Cloud avec la cour, où se préparaient alors de graves événements. Son mari, un des conseillers, un des confidents intimes du roi, ne pouvait quitter son maître dans une circonstance aussi importante. Nous,, rendant ce temps, loin de

nous douter de Forage qui grondait, nous dansions dans mon salon et faisions de la musique, lorsqu'on vint me dire mystérieusement à Foreille que quelqu'un demandait à me parler. Je sortis et trouvai dans une salle basse Nisida, qui venait d'arriver à pied et déguisée. Je jetai un cri de surprise. — Silence, me dit-elle; et elle m'apprit rapidement comment, en trois jours, un trône et une dynastie venaient de s'écrouler!... « Le duc avait perdu la tête ; et de plus fortes que la sienne n'y auraient pas résisté. Il était persuadé que les horreurs de la première révolution allaient se renouveler ; que ses jours allaient être mis à prix et ses biens confisqués; que lui, favori du roi, on le poursuivrait pour le massacrer ; qu'il fallait à la hâte gagner la frontière et émigrer de nouveau... Mais à qui se fier, et comment faire pour ne pas être reconnu?

« Sa jeune femme, qui seule avait conservé du sang-froid et du courage, avait pris et cousu dans ses vêtements de l'or et des billets ; puis, sans demander conseil à personne, elle avait affublé son mari d'une redingote de palefrenier, elle d'un mauvais châle ; était sortie de Saint-Cloud, montée hardiment dans Une petite voiture de la banlieue jusqu'aux environs de Versailles. Là elle avait laissé son mari... chez ma nourrice à moi, «ne brave femme qu'elle connaissait ; puis, par les chemins de traverse, elle était venue à pied au château me dire : « Sauvez mon mari et faites-le sortir de France ! » D'après son récit, il n'y avait pas de temps à perdre, et il fallait surtout que personne ne soupçonnât les proscrits auxquels j'allais donner asile : i ce qui n'était pas facile avec vingt personnes et un nombreux domestique. Je commençai par éloigner Rose, ma femme de chambre, dont l'appartement donnait dans le mien, et qui nous aurait entendus; sans compter que le cabriolet qui allait la mener jusqu'à Versailles ramènerait le duc à Orsay sans éveiller le moindre soupçon. A onze heures du soir il était arrivé, et nous étions tous réunis dans ma chambre, tenant conciliabule sur

les mesures à prendre, mesures bien inutiles par l'événement, puisque, le lendemain, et à six lieues de chez moi, voyant tout rentré dans Tordre, le duc et sa femme revinrent à Paris dans leur hôtel, sans avoir été depuis un seul instant inquiétés.

« Mais alors nous n'en étions pas là; et prévoyant quelques catastrophes, nous préparions, mon mari et moi, le déguisement de nos amis et leur fuite jusqu'à la frontière. 11 était près de minuit; accablée par les événements et la faligue de la journée, la pauvre Nisida tombait de sommeil; je la conduisis à la chambre de Rose, que j'avais préparée près de la mienne pour elle et son mari; et pendant que, dans la chambre à côté, le duc prenait avec nous les derniers arrangements pour le départ du lendemain, elle se hâta de s'endormir, et...»

La comtesse s'arrêta en cet endroit, et, regardant Georges qui écoutait toujours, elle lui dit avec impatience :

— Pour la fin de l'histoire, monsieur, vous la savez mieux que moi.

La comtesse se trompait. . . depuis quelques moments Georges n'écoutait plus... 11 avait vu s'entr'ouvrir la porte du boudoir, et toutes ses pensées, toute son âme étaient là.

Nisida parut plus jolie, plus touchante que jamais, les yeux baissés, et tenant par la main un enfant aux cheveux blonds.

Georges courut se précipiter aux pieds de Nisida, saisit sa main qu'il couvrit de larmes, ne pouvant murmurer que ce mot : Pardon ! pardon !!!

Nisida baissa de nouveau les yeux sans lui répondre ; mais elle prit son fils et le jeta dans les bras de son amant... de son mari.

Ah ! comme Georges le serra contre son cœur et le couvrit de ses baisers ! comme alors il le trouvait beau î

Quelques jours après, mon ami Georges avait une immense fortune, un beau château et une femme charmante.

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