‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonyme (volume 2)Chapitre 47 sur 47 · ZERLINE · texte numérisé non relu

ZERLINE

Tout le peuple est amassé dans la rue; il est animé par le père Barnabe, qui est à leur tête. Ils menacent d'enfoncer la porte, que j'ai refusé d'ouvrir.

AMBROSIO, à part.

0 ciel ! c'est fait de moi !

LORETTA.

Et pourquoi ? que nous veulent-ils ?

ZERL1NE.

Ils prétendent qu'il y a ici un frère dominicain, Fra Ambrosio.

LORETTA.

Qu'ai-je entendu?

AMBROSIO, à demi-voix.

La vérité : c'est moi-même.

276 HISTORIETTES ET PKOVEKBES.

LORETTA, transportée de joie.

11 serait possible ! J'ai été assez heureuse, assez bénie du ciel, pour que vous, mon père, vous m'ayez honorée, sanctifiée de votre présence?

AMBROSIO

Tais-toi, et songe à me sauver.

LORETTA.

Avant d'arriver jusqu'à vous, ils me tueront.

AMBROSIO

S'il ne s'agissait que de mourir, me verrais-tu. trembler? Mais il s'agit de mon honneur, de ma réputation; faut-il tout perdre à la fois?

• LORETTA.

0 mon Dieu ! que faire?

AMBROSIO

Cette fenêtre?

LORETTA.

Elle donne sur la rue.

AMBROSIO

La porte par laquelle je suis entré, celle qui donne sur l'église?

LORETTA.

Elle doit être gardée.

AMBROSIO

Qui te l'a dit ?

LORETTA.

J'en suis sûre.,. C'est le père Barnabe oui les conduit, qui les excite contre vous.

ÀMBROSIO.

Eh bien?

LORETTA, baissant les yeux avec confusion.

Eh bien ! cette porte secrète, il la connaît aussi.

AMBROSIO, avec colère.

Malheureuse !

LORETTA, avec désespoir.

Ah ! pardonne-moi! alors je ne te connaissais pas.

ZERLWE.

Signora, signora, ils ont forcé la porte, ils montent l'escalier : les voici.

AMBROSIO

Aucun moyen de fuir ! Que Dieu seul m'inspire ! (Prenan tavec

force Zerline et Loretta par la main.) AgenoUX, à genOUX, toutes deux,

et prosternez-vous î

LORETTA, effrayée, tombant à genoux et joignant ses deux mains.

M'y ^oici, mon père, que voulez-vous de moi?

(Les deux femmes sont à ses pieds et le front courbé vers la terre. Dans ce moment les portes s'ouvrent; Barnabe, Girolamo et tout le peuple se précipitent dans l'appartement, et s'arrêtent étonnés à la vue d'Ambrosio debout entre les deux femmes.;

AMBROSIO, à voix haute et d'un ton inspiré.

Malheur à vous, malheur à. moi ! Que ma voix, plus forte que le tonnerre, ébranle jusqu'en leurs fondements ces murs détestés ; que, plus puissante que le bras de Samson, elle renverse les colonnes du temple des faux dieux ; que leurs débris dispersés ensevelissent les Philistins et les pécheurs ; qu'ils n'en épargnent aucun!... Malheur à vous, malheur à moi, si

mes vœux, qui montent jusqu'au trône de l'Éternel, sont exaucés par lui !

G1ROLAMO.

Doux Jésus ! à qui en a-t-il? Est-ce de moi qu'il parle?

AMBROSIO, se retournant et l'apercevant.

Qui t'amène ici ? Qui conduit ce peuple sur tes pas ? Quel dessein le guide ? S'il est parmi eux un cœur pur, et qui n'ait point failli, qu'il se retire, qu'il s'éloigne : mes paroles ne sont point pour lui ; mais s'il est un coupable, qu'il reste. (Avec force.) Restez tous, et écoutez.

UNE FEMME DU PEUPLE, tremblante.

Jésus ! Maria ! Dieu est en lui !

UN HOMME DU PEUPLE

Je vous l'ai toujours dit.

BARNABE, à demi -voix au peuple.

Vous pourriez croire à une telle imposture?

UN HOMME DU PEUPLE

Je crois en Dieu; et puisqu'il annonce sa parole, écoutons-le.

AMBROSIO se retourne vers Loretta, qui est toujours à genoux ; il baisse les yeux, et lui dit lentement et d'une voix troublée.

Venu en ces lieux par hasard... ou plutôt par la volonté de la Providence, pour vous éclairer... pour vous sauver... pour vous arracher à cette vie criminelle... que le ciel m'inspire, me donne la force de vous convaincre!... (S'aui-

mant peu à peu et finissant par parler de conviction.) Pauvre fille que je plains î ô malheureuse enfant, dont un souffle impur a flétri la jeunesse/ était-ce pour un tel usage que Dieu t'avait donné tant d'attraits? toi, qu'aucune loi divine et humaine ne condamnait au vice et au malheur ; toi, qui, libre et maîtresse de toimême, pouvais écouter la voix de la nature, ou suivre le penchant de ton cœur ; toi enfin, à qui la vertu était permise, tu Tas dédaignée : tu as préféré les plaisirs du monde à la paix de Tâme, et les hommages de tous à l'estime d'un seul! Sais-tu ce que tu as perdu ? Le bonheur de tous les instants, le charme de l'existence, l'amour d'un époux, l'affection de tes enfants ; car si tu en as, ils rougiront de leur mère, et nul d'entre eux n'embellira ta vie ou ne soutiendra ta vieillesse. En revanche, et pour prix de tant de biens auxquels tu as volontairement renoncé, pour prix de ta beauté prostituée et de ta jeunesse avilie, sais-tu le sort qui t'attend? Le voici. Ces jouissances qui t'enivrent ne t'inspireront bientôt que de l'horreur et du dégoût. Dans tes folles dissipations, tu ne trouveras plus de plaisirs que ceux qui s'achètent ; tu les paieras avec l'or pour qui tu V es vendue, et les richesses que le crime t'a données, le désordre te les retirera. Avec le temps tes charmes se flétriront, les amants s'éloigneront de toi ; les jours de peines et de misère succéderont à tes beaux jours ; errante et ne sachant où reposer ta tête, tu troqueras tes lambris dorés contre l'asile de la pitié, et tes coussins de soie contre la paille d'un hôpital ; et là, sur un lit de douleur, isolée, abandonnée de tous, tu n'auras plus rien à espérer ni à attendre, rien... que le mépris, compagnon de ta vie, et qui te suivra par delà la tombe. (Avec un accent terrible.) C'est ainsi que tu paraîtras devant Dieu ! Que lui répondras-tu alors ?

LORETTA, avec effroi et étendant les bras vers lui.

Ah ! mon père !

AMBROSIO la regarde un instant, la voit à ses pieds pâle et tremblante ; son cœur s'émeut, des larmes s'échappent de ses yeux; il la prend par la main, la relève, et continue avec douceur.

Loin de moi de vouloir jeter le désespoir dans votre âme ! Coupable moi-même, je dois prier pour le pécheur, et non pas le maudire. Ministre d'un Dieu de paix et de miséricorde Je ne vous effraierai point de sa colère, je vous parlerai de sa clémence, plus grande encore que vos fautes. Je vous le montrerai vous ouvrant les bras, et vous disant : Égarés ou coupables, revenez à moi ; repentez-vous, et tous vos torts sont oubliés. Oui, ma fille, entends sa voix qui t'appelle ; reviens à Dieu, dont la miséricorde ne s'est point lassée, à ce Dieu que le remords désarme, et près de qui le repentir tient lieu de vertus. Plus coupable encore était Madeleine la pécheresse ! Comme toi, plongée dans Terreur, livrée à de honteux plaisirs, elle courait à sa perte éternelle; déjà l'abîme était sous ses pas, et prête à s'y précipiter, un rayon de repentir se glissa dans son âme ; elle leva les yeux vers le ciel, et le ciel lui fut ouvert. Elle y règne à présent ; elle y brille auprès des vierges saintes qui n'ont jamais succombé. Que son exemple te soutienne et t'encourage ; relève ton front humilié ; regarde les cieux qui t'attendent, et qu'il faut mériter.

LORETTA.

Oui, oui, mon père, c'est Dieu qui parle par votre bouche ; sa grâce m'a touchée ; je me repentirai, j'expierai mes fautes; j'entrerai au couvent des Annonciades, je vous le jure.

AMBROSIO, étonné.

Que dit-elle ?

LORETTA, se retournant ver6 le peuple.

Ef vous, témoins de mes désordres, soyez-le de mon repentir

et de ma conversion. Priez pour moi; priez pour celui à qui je devrai mon salut.

TOUT LE PEUPLE, tombant à genoux.

Gloria in excelsis ! Gloire à Fra Ambrosio, à l'élu de Dieu!

UN HOMME DU PEUPLE

Et on osait le calomnier ! et nous avons pu le soupçonner ! Pardonne-nous, mon père, et donne-nous ta bénédiction.

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