‹ Nouvelles de Eugène Scribe ... Maurice--Carlo Broschi--La maîtresse anonymeChapitre 9 sur 12 · LA CLEF · texte numérisé non relu

LA CLEF

— Oui, messieurs, répéta le baron à son jeune auditoire, amusons -nous ; et pour commencer je vais vous raconter une anecdote récente et originale qui me touche de près... Il s'agit de ma femme.

— Du courage ! dit tout bas Alfred à Maurice qu'il voyait pâlir.

— Il paraît prouvé, continua le baron avec Tair goguenard qu'on lui connaissait et qui annonçait un déluge de coq-àrâne et de mauvaises plaisanteries, il paraît qu'une déclaration d'amour a été perdue... totalement perdue... Récompense honnête à celui qui la rapportera au propriétaire. •• désolé ; mais ce jeune homme... car c'est un jeune homme. •• il faut que vous m'aidiez à le connaître...

— Vous n'irez pas plus loin pour cela, mon cher baron, s'écria gaiement Maurice ; c'est moi qui me suis empressé de profiter de la permission que vous m'aviez donnée.

— Bravo ! s'écria Alfred, j'en aurais fait autant.

— Mais on m'a repoussé, je dois le dire, faute do pouvoir

MAURICE. iOi

montrer mon permis, qui n'était que verbal. II faudra alors que vous me le donniez par écrit, mon bon d'Havrecourt, j'y compte bien.

— II a raison, continua Alfred ; parole ou signature ne font qu'un pour un galant homme. Et si vous refusez de ratifier vos engagements, vous n'êtes plus un mari philosophe : c'est un titre usurpé !

— Oui I oui ! s'écrièrent les jeunes gens, ce que vous avez dit vous devez le signer !

— Vous le devez, monsieur, répétait Maurice, qui, tout en affectant de railler, avait les lèvres serrées et contractées par la rage, vous le devez... pour votre honneur.

A ce mol prononcé sérieusement, tous les assistants poussèrent un long éclat de rire, et la discussion, qui, du côté de Maurice, menaçait de s'échauffer, fut interrompue par des domestiques apportant du punch, des cigares et des tables de jeu.

— Allons ! s'écria Horace de Nanteuil, qu'une déclaration d'amour ne devienne pas entre amis une déclaration de guerre. Versez du pxmch, et buvons au succès de Maurice. C'est toi, d'Havrecourt, qui dois commencer.

— Moi !... par exemple !

— Oui, sans doute, tu es beau joueur. Il a perdu la première partie, tu lui dois une revanche ! c'est toujours ainsi parmi nous. Et tous les verres remplis d'un punch fumant se levèrent en l'honneur de Maurice, qui aurait voulu pour tout au monde que d'Havrecourt se fâchât. Aussi, dès ce moment, il ne perdit pas une occasion de le contredire, de le contrarier, et de se montrer en tout son adversaire.

— Baron, n'y a-t-il plus de punch chez toi ? s'écria Alfred en voyant disparaître l'énorme bol qu'on avait placé devant eux.

— En voici lUL second, répondit d'Havrecourt qui venait

de sonner^ et Maurice^ dans un état d'exaltation qui croissait à chaque instant, s'écria :

— Versez ! versez ! Je défie le baron.

— J'accepte, mon vertueux ami, répondit celui-ci ; et il ajouta en montrant Maurice : Je bois à toutes les vertus qu'il a.

— Et moi à toutes celles qu'il n'a pas. Nous boirons plus longtemps.

— Et moi, je vous tiens tête à tous ! cria le baron, et c'est de la bravoure, car mon docteur me défend le punch et le Champagne, et vous voyez, dit-il en remplissant une énorme coupe.

— Je bois au docteur, dit Alfred.

— Et moi, à son ordonnance, dit Horace.

— Il est payé par quelque rival, continua le banquier en regardant Maurice, car il m'ordonne aussi la sagesse sous peine de n'avoir pas dix ans à vivre.

— Tu as raison, dit Horace, c'est un ennemi. Dis-moi le nom de ce docteur-là, son nom et son adresse, pour que^ dans l'occasion, j'en appelle un autre.

— C'est le tuteur et l'ami de Maurice, le docteur Jules C...

— C'est différent... c'est différent ! celui-là ne se trompe jamais ! Aussi, reprit Alfred en choquant affectueusement de son verre le verre du baron, aussi, mon cher, je bois à ta santé !... c'est là le cas... Mais quoi ! tu fais bien! Et il avala son verre; mourir de la maladie ou du régime, cela revient au môme, et de deux maux il faut choisir le moindre.

— Bien raisonné ! s'écria Horace en étalant les cartes sur la table; si tu n'as que dix ans à vivre, il faut les passer gaiement. Je te défie à l'écarté.

— Je parie pour d'Havrecourt, s'écrièrent à la fois presque tous les jeunes gens, car le banquier avait un bonheur aussi insolent que sa personne et ne perdait presque jamais.

MAURICE. i03

•— Je parie pour Horace, dit Maurice, qui, n'importe comment, éprouvait le besoin de lutter contre d'Havrecourt.

Ils gagnèrent trois fois de suite, au grand étonnement de rassemblée. Au quatrième coup, Horace perdit.

— A la bonne ! s'écria le banquier en riant aux éclats, je savais bien que mon étoile ne pouvait pas m'abandonner. La fortune ne m'avait pas reconnu d'abord et s'était trompée de côté ; mais maintenant nous allons voir.

Et il jeta un billet de banque sur la table. Maurice avait pris la place d'Horace et gagna. Il gagna encore, encore... Et il gagnait toujours ! Dix fois de suite il passa, et les billets de banque du baron disparaissaient; plus il était furieux, plus Maurice le harcelait de railleries et d'épigrammes. On aurait dit le génie du mal acharné à la ruine du baron, un mauvais ange qui ne lui laissait ni paix ni trêve et qui accompagnait chaque coup de poignard d'un rire infernal. Tous ceux qui entouraient la table, et Alfred le premier, ne reconnaissaient plus Maurice.

— Eh ! de quoi donc vous étonnez-vous? répondait celui-ci avec une ironie amère ; le baron n'a-t-il pas bu à mes vertus, dont il se moquait? Il avait raison, j'avais la niaiserie d'être honnête et candide, c'est cela qui me portait malheur; j'ai donné ma démission, et vous voyez que tout me sourit.

— C'est ce que nous verrons! s'écria d'Havrecourt ; je parie dix mille francs sur parole.

— Je les tiens, dit Maurice. Et en deux coups il gagna.

De rage et de colère, le banquier brisa un vase de porcelahie qui était sur la cheminée. En ce moment, John, le jockey d'Alfred, vint dire que selon les ordres de son maitra le cabriolet était prêt, et Maurice se leva.

— Oii allez-vous? cria le banquier exaspéré.

— Je retourne à Paris, où je veux coucher ce soir.

i04 NOUVELLES.

— Vous ne partirez pas ainsi. Vous me gagnez vingt-cinq mille francs, vous me devez une revanche !

— En voilà onze que je vous donne, car j'ai passé onze fois, et je ne suis obligé à rien de plus.

— C'est vrai, dit Alfred.

— C'est vrai ! s'écrièrent les spectateurs.

— Et cependant je veux bien vous en donner une douzième, mais ce sera la dernière... la dernière, je vous le jure.

— Soit... la dernière ! Donnez-nous des cartes, des cartes neuves, dit le baron en jetant les anciennes ; cela changera la veine...

Pendant qu'on disposait tout pour cette nouvelle partie, qui excitait au plus haut degré l'intérêt et l'émotion des spectateurs, on entendit dans la cour le bruit d'une voiture à quatre roues qui partait.

.— Qu'est-ce que cela? se dirent les assistants en courant aux fenêtres.

— Ne vous dérangez pas ! répondit le baron avec humeur, c'est la petite Athénaïsqui s'en va; elle ne pouvait rester ici. Elle retourne passer la nuit à Paris, rue de la Bruyère, no 33, où elle demeure seule, et j'irai la rejoindre.

— Vous ? s'écria Horace avec dépit ; vous, le maître de la maison, quitter ainsi vos amis et votre fenune !

— On sait qu'il faut que je sois à Paris de grand matin, pour affaires. Le grand matin sera minuit ou une heure... ce n'est pas trop tard, et si Athénaïs est endormie, dit-il en regardant Horace d'un air railleur, cela ne fait rien... j'ai la clef de sa maison ! L'ai-je là? dit-il en fouillant dans la poche de son habit ; oui, la voici... Elle m'attendra, c'est convenu... Mais je ne repartirai pas que je n'aie regagné tout ce que j'ai perdu.

— Prenez garde, dit alors Maurice, vous courez grand risque de coucher ici.x

MAURICE. i05

— Non, non ! quand ma fortune devrait y passef, s'écria le banquier avec rage, je ne soufiFrirai pas que Maurice l'emporte en rien sur moi, en rien... je l'ai juré !

— Et moi, j'ai fait le même serment, répondit Maurice en lui lançant un regard menaçant.

— Eh bien donc, jouons!... jouons! dit le banquier en mêlant les cartes... Nous jouons vingt-cinq mille francs... quitte ou double !

— Oui, vingt-cinq mille francs d'un seul coup ! mais, quoi qu'il arrive, ce sera le deraier.

— C'est dit, c'est dit! Voyons d'abord qui donnera... C'est moi, c'est moi! Premier succès!...

D'Havrecourt donna et retourna le roi, Alfred, qui était derrière Maurice, pâlit.

— Le roi et le point ! s'écria le baron d'un air triomphant.

Un murmure sourd parcourut l'assemblée. Le coup suivant, il fit la vole. Tout le monde gardait le silence et respirait à peine. Alfred sentit battre son cœur avec violence. Quant à Maurice, il était calme et impassible, et tout le monde admirait son sang-froid. On avait tort : il n'était pas à son jeu : malgré lui , dans ce moment encore, son cœur et sa pensée étaient près d'Amélie.

Quant au baron , son insolence était déjà revenue avec la victoire : il avait repris sa voix haute, son regard dominateur, son rire saccadé. A ce bruit, Maurice sortit de sa rêverie, revint à lui, regarda son jeu, et voyant les quatre points de son adversaire : Ah ! se dit-il en lui-même, cette femme-là est née pour ma perte ; son image, même en rêve, me porte malheur! Chassons-la, détomnons-en ma pensée ; reportons-la sur cette jeune fille, sur Athénaïs, qui m'aurait aimé, qui m'aime peut-être encore. C'est la passion qu'il me faut, le seul amo'u* qui m'inspire, la seule déesse que j'invoque.

— Je marque le point ! s'écria-t-il à voijf haute.

406 NOUYELLEÇ*

— Piqué sur quatre ! dit Alfred avec joie, et un vif sentiment de curiosité se manifesta dans rassemblée.

Maurice gagna le second points Alfred commença à retrou* ver la confiance et la parole ; le banquier cessa de rire et devint silencieux. Enfin, au dernier coup, la fortune, si long temps incertaine, se déclara hautement pour son nouveau favori, la victoire ne fut pas même disputée.

— Le roi et la vole! s'écria Maurice en se levant. Monsieur d'Havrecourt, dit-il froidement, vous me devez cinquante mille francs; vous me les enverrez quand vous voudrez. Alfred, je prends ton cabriolet et je retourne à Paris.

Le banquier, qui était resté atterré et muet sous le coup qui l'avait accablé, releva la tête à ce dernier mot, et, en proie à toutes les angoisses du joueur, obligé de renoncer définitivement à son argent et, ce qui est bien plus terrible, à l'espoir de jouer encore, il s'écria : Vous ne pouvez pas me refuser un dernier coup !

— C'est impossible ! répondit Alfred.

— Un dernier coup... fût-ce double contre simple. Je jouerai plutôt cent mille francs contre les cinquante que je vous dois; c'est juste, c'est loyal; n'est-ce pas, messieurs?

— Non, c'est assez jouer, répondit Maurice en le regardant froidement; vous qui vous dites si heureux, j'ai voulu vous faire connaître un instant le malheur... et un malheur d'argent... une douleur de billets de banque... qu'est-ce donc? Moins que rien, pour moi; à plus forte raison pour vous.

— Eh bien ! si vous n'y tenez pas, pourquoi me refuser?

— Justement parce que je n'y tiens pas, et qu'ayant déjà trop d'argent, je n'en veux pas davantage.

— Eh ! que voulez-vous donc?

— Ce que je veux ! s'écria Maurice dont les yeux brillèrent en ce moment à l'idée d'une nouvelle vengeance; je veux la clef que vous avez là.

UAURICE. 107

— Quoi ! dit le banquier en le regardant d'un air de doute et comme pour s'assurer qu'il ne plaisantait pas^ la clef de la maison d'Athénaïs?

— Oui, je vous la joue contre vos cinquante mille francs ! Un cri d'admiration et de surprise retentit dans le salon^,

tous les jeunes gens battirent des mains et entourèrent Mau*^ rice que cette idée seule rendait un grand homme à leurs yeux, et plaçait à la tête de toute la coterie lionne et fashionable de Paris.

Alfred fut le seul qui s'opposa à une idée admirable en ellemême, mais absurde par l'exécution : Maïu'ice avait déjà passé douze fois... une treizième était impossible.

— Crois-tu donc , répondit Maurice en souriant, que le nombre treize soit fatal ? 11 le sera pour le baron.

— Quand ce serait ! Une pareille conquête ne vaut pas cin-^ quante mille francs.

— Bah ! tu ne t'y connais pas. Demande à Horace, qui les aurait donnés pour elle.

. — C'est vrai !

— - Demande au baron, qui peut-être les a déjà dépensés à son intention...

— Je l'atteste ! en meubles, cachemires, bijoux ! sans compter le coupé et les chevaux qui viennent de l'emmener à Paris^ le tout donné d'avance et sur parole, car je n'ai encore rien reçu... C'est ce soir qu'on devait me payer ici ou à Paris.

— C'est une créance que tu cèdes , dit tranquillement Horace en fumant son cigare.

— Aussi! s'écria Alfred, qui pourtant résistait encore... tout doit être compris...

— Cela va sans dire, continua Horace : on vend ou l'on joue mie propriété telle qu'elle est, avec tous ses accessoires. Si le baron perd, il renonce à l'amour et au mobilier de la gri* sctte... c'est une cession corps et biens.

— C'est dit ! s'écrièrent les jeunes gens... L'enjçu de Maurice est représenté par cinquante mille francs... et celui du baron...

— Par cette clef, répondit celui-ci en jetant la sienne sur la table.

— Au plus heureux la victoire î dit Alfred avec un soupir et en élevant vers le plafond ses yeux et le verre de punch qu'il tenait à la main.

— Et maintenant, au combat ! s'écria le baron dont le cœur était gonflé à la fois de colère , de crainte et d'avide espérance.

Le punch avait circulé, et tous ces jeunes gens, le verre à la main et le cigare à la bouche, entouraient d'un double rang le champ de bataille et les deux combattants, qui se perdaient presque dans un nuage de fumée.

Un morne et profond silence régnait de nouveau dans l'appartement. Quant à Maurice, quelqu'un qui l'aurait contemplé tel qu'il était alors, pâle et froid, l'aurait cru de marbre et sans émotion aucune, et pourtant sous ce calme apparent grondait au fond de son cœur un orage d'autant plus terrible qu'il était concentré. Un tressaillement nerveux le trahissait seulement de temps eu temps, et jetant sur Alfred, qui tremblait pour lui, un regard où brillaient une confiance et une ironia infernales, il semblait lui dire : Sois tranquille ! s'il s'agissait d'une bonne action, je perdrais ; mais je risque en un seul coup ce qui ferait vivre toute une honnête famille ; mais je joue sur une carte la possession et l'honneur d'une jeune lille... je dois gagner, c'est certain. Il y a là assez d'immoralité et d'infamie pour que le sort me protège.

Et la partie commença.

La fortune ne se contente pas d'être aveugle ou bizarre^ elle a souvent une ténacité qui confond toutes les probabilités et tous les calculs des hommes. On dirait qu'elle ne se lassera

pas de vous accabler des coups les plus désastreux comme des faveurs les plus inouïes. Elle, qui change et tourne sans cesse^ semble parfois avoir enrayé sa roue. Pareille à une coquette qui^ ne sachant plus quelle fantaisie imaginer^ veut couronner tous ses caprices par un dernier, le plus absurde et le plus invraisemblable de tous : la fidélité !

La partie fut cette fois longtemps disputée. Les deux adversaires se trouvaient quatre points à quatre, et c'était au baron à donner. Il, essuya la sueur qui coulait de son front, prit les cai'tes d'une main tremblante et convulsive, donna à Maurice, puis à lui, et retourna... le roi !...

— Gagné ! s'écria-t-il en se levant et portant vivement la main sur la clef, dont il s'emparait comme du gage et du prix de la victoire. Gagné !...

— Non, monsieur, répondit froidement Maurice, an étalant son jeu sur la table ; j*ai six cartes !... Il y a mal-donne !

Le baron, foudroyé, retomba sur son fauteuil, et la partie continua. Mais la fortune, qui venait si évidemment de se déclarer pour Maurice, n'était pas femme à l'abandonner au moment décisif ! Le cinquième point fut gagné par lui et suivi d'un long hourra de victoire. Le banquier, né pouvant croire encore à sa défaite, était resté immobile, les yeux fixés sur la table et semblable au joueur d'échecs de Delille :

Qui, du terrible mat à regret convaincu.

Regarde cncor longtemps le coup qui Ta vaincu !

Maurice, sans dire un mot, se leva, prit sur la table la clef qui lui assurait la possession d'Athénaïs et sortit de l'appartement. Quelques minutes après. Ton entendit sur les pavés de la cour le roulement du cabriolet qui l'emportait vers Paris.

A ce bruit, le banquier jeleva la lête.

— Il part ! s'écria-t-il avec rage,

— Oui vraiment, dit Alfred il en a bien le droit.

ilO NOUVELLES.

— C'est un beau joueur, ajouta Horace.

— 11 s'est bien montré, répétèrent tous les autres ; de la générosité, de Taudace, du sang-froid; et jusqu'ici cependant nous l'avions toujours vu d'une timidité et d'une modération...

— 11 cachait son jeu, dit Alfred en souriant.

— C'est un modéré — enragé, dit Horace, et dès ce jour il a mon estime.

— Et la nôtre, répétèrent tous les jeunes gens.

— Il n'a pas celle du baron, murmura Alfred.

— Si, vraiment, répondit celui-ci, qui, revenu de sa stupeur première, avait compris que lui, constamment victorieux, devait, pour son honneur, soutenir un peu mieux les coups du sort ; et partant d'un éclat de rire, il s'écria : Tout le monde a par hasard un jour de bonheur; c'était le sien ! 11 nous rendra cela plus tard en détail ! Aussi, vous comprenez bien que ce qui m'a fait quelque effet, ce ne sont pas les cinquante mille francs... Je suis au-dessus de cela, on le sait bien ; mais c'était de renoncer à cette petite Athénaïs, à laquelle demain, je n'aurais plus pensé, c'est probable. Mais aujourd'hui... un premier jour de conquête !... c'est piquant ! c'est nouveau î Moi, je n'aime, vous le savez, que les premières représentations !

— Et celle-là en est une extraordinaire et à bénéfice ! dit Horace.

— Au bénéfice de Maurice, dit Alfred.

— N'en parlons plus, reprit le banquier avec un soupirail faut se résigner ! Vive la philosophie î je passerai la nuit ici, près de ma femme.

— Parbleu! tu n'y perds pas, dit Horace.

— El si nous pouvions partager ton infortune, dit Alfred en lui serrant affectueusement la main, nous serions trop heureux !

MAURICE. iii

— S'il en est ainsi^ dit le banquier en reprenant Taii' avantageux et satisfait qu'il avait toujours quand il excitait Tenvie, je vous souhaite bien le bonsoir. Rentrons chacun dans nos appartements, car maintenant, je crois, il ne nous reste plus rien à faire.

— Si vraiment, reprit Horace en caressant ses favoris d'un

air triomphant. Tous nos comptes ne sont pas réglés : il t'en reste encore à terminer.

— Avec qui?

— Avec moi. Deux cents louis que tu me dois.

«— Comment cela?

— N'avais-tu pas parié que le cœur d'Athénaïs ne pourrait te résister et que tu serais son premier vainqueur?

— C'est vrai ! s'écrièrent les jeunes gens. .

— Et comme tu ne seras tout au plus que le second, attendu que Maurice, qui en ce moment brûle le pavé, aura ravi dans quelques instants le trésor dont tu lui as donné la clef... Paye, baron.

— Payez ! répéta l'assemblée.

— C'est ce qu'on a de mieux à faire, dit d'Havrecourt en tirant sa bourse, quand une fois l'on n'est plus en veine et qu'on a contre soi la chance.

— 11 est de fait, ^ César ! que ton étoile pâlit et que la fortune t'abandomie.

— Pour un jour ; mais ce jour fatal va finir. Regardez plutôt ; minuit moins quelques minutes, et demain nous verrons... En disant ces mots, il étala sur la table une double ligne de napoléons.

Minuit sonna à la pendule du salon.

En ce moment une porte s'ouvrit. Tous-les regards se dirigèrent de ce côté, et l'on vit s'avancer... qui ? Athénaïs. Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches. «— En croirai-je mes veux? dit le baron, stupéfait de cette

apparition inattendue. Quoi ! tu n'es point partie, comme nous en étions convenus, pour Paris ?

— Non, vraiment.

A cette nouvelle péripétie, qui changeait toute la face des choses, le baron se renversa en riant sur son fauteuil, et son accès de gaieté, partagé d'abord par tous ses amis, devint si fort et si prolongé, que Ton craignit un instant qu'il ne suffoquât, et lorsqu'entin il fut revenu à lui :

— Eh bien ! s'ocria-t-il en s'empressant de reprendre et de remettre dans sa bourse les napoléons étalés sur la table; eh bien! quand je vous disais que mon étoile, un instant obscurcie, allait briller d'un nouvel éclat. Minuit a sonné, le jour néfaste est fini et la chance a déjà tourné. Ce pauvre Maurice, qui court au galop sur la grande route, sa clef en poche, pour trouver ce que nous avons ici !

— Mais écoutez-moi donc ! répétait Athénaïs, qui, au milieu du bruit, ne pouvait se faire entendre.

— Parle, mon enfant, parle, nous t'écoutons.

Le baron fit asseoir la jeune fille près de lui sur un canapé, tandis que les jeunes gens se groupaient en cercle autour d'elle.

— Mais, dit Athénaïs efïrayée d'un auditoire aussi nombreux, il n'est pas nécessaire que tout le monde m'entende.

— Si, mon enfant; parle toujoiu*s et n'aie pas peur, ce sont des amis.

— Eh bien! si je suis venue, c'est pour empêcher quelque malheur et vous rendre service. Je sais que j'avais promis de rester là-haut dans ma chambre, de ne parler à personne et surtout de ne pas vous prévenir. J'y étais d'abord décidée; puis, à force de réfléchir, je me suis dit : Ce pauvre monsieur le baron, je ne l'aime pas, c'est vrai...

— Hein ! fit le banquier en fronçant le sourcil*

MAURICE. ii3

— Mais ce n'est pas sa faute ; il ne m'a voulu que du bien, ot je ne dois pas lui vouloir du mél, ni le laisser exposé à une scène pareille et à un danger comme celui-là^ quand d'un mot je puis l'en empêcher. x

•^ Eh bien ? dirent le banquier et tous les assistants^ dont la curiosité augmentait en raison de l'obscurité du récit.

— Eh bien! je suis venue pour vous dire : Restez ici, ne bougez pas et gardez-vous surtout d'aller à Paris, rue de lo Bruyère, n° 33.

- —Et pourquoi?

— Pour un danger dont il m'est défendu de vous parler et que vous ne devez pas savoir; un danger terrible !

— ciel ! s'écria Alfred avec effroi ; et Maurice qui y court en ce moment à sa place !

— M. Maurice ! dit la jeune fille avec étonnoment.

— Oui... à ma place. .. dit le banquier avec un sentiment de joie égoïste; voyez-vous mon étoile?

— M. Maurice ! répéta la jeune fille en laissant tomber ses bras ; en voici bien d'une autre !

— Et s'il court à sa perte, c'est toi qui en répondras, poursuivit Alfred avec chaleiu:; c'est toi qui en seras cause, faute d'avoir parlé.

— Parle ! s'écria le banquier.

— Parlez ! s'écrièrent les jeunes gens.

— Eh bien! dit la jeune fille, effrayée de ce tumulte, puisqu'il faut tout vous dire... madame, que j'ai rencontrée làhaut, m'a interrogée avec un air si imposant... si sévère... et pourtant si bon!... en me parlant d'honneur et de vertu... d'une manière... Dame !... quand on n'y est pas habituée, ça vous fait quelque chose... ça vous déconcerte... et je lui ai tout avoué... tout ce qui en était !

— Petite sotte ! s'écria le baron furieux. Elle t'a accablée de sa colère et de ses reproches.

— Du tout.», elle m'a dit de bonnes paroles... bien touchantes et bien consolantes : a II y a plus de joie dans le paradis pour a celui qui revient au bon chemin que pour celui qui ne s'est « jamais égaré. » Et elle m'a embrassée, cette noble dame... oui... elle-même ! en me disant : « La fortune qu'on t'avait <c promise pour mal faire, je te la donnerai, moi, mon enfant, (c pour vivre en honnête ûlle.:. Mais il est d'autres coupables a qui doivent être punis, ou du moins démasqués par moi, « cela m'est nécessaire... Tu allais partir pour Paris (car je lui « avais dit que mes chevaux, c'est-à-dire les vôtres, étaient <c dans la cour), reste ici, a-t-elle continué, enferme-toi, et « promets-moi, surtout, de ne parler à personne. Moi, je vais a attendre mon mari toute la nuit, s'il le faut, à Paris, à ta <( place, rue de la Bruyère, 33. ))

Athénaïs n'avait pas achevé sa phrase qu'Horace et les jeunes gens avaient poussé un cri de surprise, Alfred un cri de joie, le banquier un cri de fureur.

— Mes chevaux ! mes chevaux ! s'écria-t-il hors de lui.

LA CHAMBRE D'ATHÉNAIS

Maurice, en sortant du salon, avait trouvé le cabriolet et le jockey d'Alfred qui depuis longtemps Tattendaient.

— Monsieur veut-il conduire ? avait demandé John.

— Non, je n'y entends rien et ne connais point ton cheval. Mène-moi et le plus vite que tu pourras. Il me tarde d'être à Paris.

BIALRICE. ii5

— Oui, monsieur. Dans une heure un quart, nous y serons.

Et John lâcha les rênes à Lord-Palmerston, cheval anglais lier et superbe, mais ombrageux, rétif et connu pour un fort mauvais caractère, qualités qu'il serait injuste d'attribuer à son nom, mais qui probablement le lui avaient fait donner, et la légère voiture, q^i n'était qu'un tilbury à capote, sortit rapidement de la cour, roula sur la grande route, et Lord-Palmerston dévora l'espace.

Maurice était resté sous l'impression des scènes qui venaient de se passer : la tête en feu, la poitrine oppressée, et quoiqu'il gardât un sombre silence, quoique pas un mot ne s'échappât de sa bouche, il était encore en proie à l'animation fiévreuse que donnent le jeu, le punch et la colère. 11 éprouvait non pas du bonheur, mais du plaisir, mais un contentement orgueilleux. Il s'était vengé de cet homme qui l'avait si longtemps froissé et désespéré ; il venait à son tour de l'humilier dans sa richesse et dans ses amours. Il n'avait pu se faire aimer de sa femme, dont le baron nc/se souciait guère, mais il lui enlevait une maîtresse qu'il adorait ; et cette maîtresse, cette fille charmante, était à lui, Maurice! La fortune la lui avait donnée, et l'amour aussi peut-être, car Athénaïs ne lui avait pas laissé ignorer le penchant qu'elle avait pour lui, et n'accuserait probablement pas un hasard qui se trouvait d'accord avec son cœur. Et puis, le lendemain, Maurice croyait entendre les félicitations de ses amis sur son triomphe et leurs sarcasmes sur la défaite du baron.

Tels furent pendant le premier tiers du voyage les sentiments qui l'agitèrent, et puis, à mesure qu'il roulait sur la grande route, l'air delà nuit, l'air vif et froid de décembre ve- ' nait rafraîchir ses sens, et sa tête si brûlante et si exaltée devenait plus calme; jusque-là, il n'avait raisonné qu'avec la passion, et maintenant son esprit plus tranquille lui'permettait d'envisager les choses sous leur véritable point de vue. 11 cora-

ii6 NOUVELLES,

mençaît à rougir des scènes où il avait joué un si grand rôle, il avait presque regret de son triomphe, et au dernier tiers de la route, il trouvait honteux d'en profiter ; il lui semblait, quoiqu'il eût loyalement gagné au jeu cette jeune fille, que c'était un pacte infâme ; il se reprochait, comme une indignité, d'user de ses droits et de lui ravir ainsi son honneur, honneur qui avait été acheté, avant lui, et payé par un autre. Enfin, en approchant de Paris, ses idées avaient tellement changé que, renonçant à Athénaïs, il était décidé à ne pas profiter de sa victoire, mais il ne voulait cependant pa*? qu'elle fût inutile, et que le baron, se glorifiant de nouveau de sa conquête, pût reprendre ses droits sur la jeune fille. Il fallait donc chercher un moyen de la lui enlever à jamais. Une pensée noble et généreuse venait de s'ofîï'ir à Maurice. A peine conçue, il lui tardait de la mettre à exécution, et déjà il apercevait la barrière et les premières maisons du faubourg. — Hâtons-nous ! hâtons-nous ! disait-il à John. Fouette ton cheval. — Et John obéit. Mais soit que l'orgueilleux animal fût indigné 'd'une façon d'agir à laquelle il n'était pas habitué, soit que les réverbères de la barrière et le bruit d'une voiture qui passait alors rapidement l'eussent effarouché, il se cabra, fit volteface, et, malgré les efforts de John pour le retenir, il partit comme ime flèche, mais dans la direction opposée à Paris. Maurice, impatient, désolé, ne savait quel parti prendre, il se voyait déjà ramené à Orsay quand il avait hâte, au contraire, d'achever son œuvre et de courir, pour cela, à la rue de la Bruyère, dont chaque tour de roue l'éloignait. Aussi, n'écoutant que son ai*deur et sa vivacité de jeune homme, sans rien dire à John et sans que celui-ci eût eu le temps ou ridée de le retenir, il s'élança hors du tilbury et sauta à terre, au risque de se tuer, ce qui arrive presque toujours en pareQ cas, ainsi que l'attestent de trop célèbres et malheureux exemples.

MAURICE. i 1 7

Maurice fut préservé de tout accident , et quoique le soir même il eût outragé la Providence en prétendant qu'elle ne protégeait que le vice, il pensa que la bonne action qu'il méditait Tavait sauvé du danger et lui avait fait pardonner son blasphème. Il était tombé au bord du chemin. Il se releva et n'aperçut déjà plus ni John ni le cheval, qui avaient disparu.

Essayer de les rejoindre à la course et de les arrêter était impossible. Le cheval se fatiguerait lui-même de ses propres efforts, ou John, qui était un habile cocher, trouverait moyen au bout de quelques lieues de le détourner de la route et de le lancer dans quelque champ labouré, où la fougue désordonnée de Lord'Paîmerston finirait par s'amortir et se briser. Maurice fut donc , bon gré mal gré, obligé de reprendre le chefnin de Paris. Il marcha quelque temps à pied sur la gi'ande route, puis rencontra un fiacre, qui revenait à vide, et se jefa dedans en lui criant : Rue de la Bruyère, 33 ; va vite et je payerai double. — Le cocher fouetta ses chevaux de toute la vigueur de son bra^. Mais ceux-ci n'avaient point la susceptibilité de Lord'Paîmerston^ et il leur aurait été impossible, même quand ils l'auraient voulu, de faire courir à Maurice aucun danger, si ce n'est celui peut-être de ne jamais arriver. Il le craignit un instant, mais ses appréhensions furent heureusement trompées, et il était un peu plus de minuit quand le fiacre parvint enfin à la hauteur de la rue de la Bniyère.

Maurice était dans son quartier et non loin de chez lui ; il examina quelque temps, en dehors, la maison qu'Athénaîs habitait seule^ maison isolée, car alors la rue n'était pas encore entièrement bâtie. C'était un pavillon carré composé d'un joli rez-de-chaussée et d'un seul étage, et les fenêtres du nord donnaient sur des terrains à vendre, lesquels bordaient la rue Pigale, et s'étendaient jusqu'à la rue Notre-Dame de Lorelte. La remise, les écuries, et les domestiques étaient à droite dans un corps de logis à part, et l'entrée principale,

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porte bâtarde et mystérieuse, donnait au midi sur la rue de la Bruyère. Dans cette petite maison que le banquier avait fait bâtir et qui lui appartenait, tout avait été arrangé pour que le maître eût la facilité d'entrer et de sortir incognito sans être vu de personne. Sa clef, qui ouvrait toutes les portes, te dispensait de domestiques et de portier, et il voulait, quelque confiance qu'il eût en son mérite et en la fidélité de ses maîtresses, pouvoir arriver, sans qu'on en fût prévenu, à toute heure du jour et de la nuit.

Amélie, qui depuis plus d'une heure au moinj; attendait son mari, avait eu le temps de rassembler, de combiner ses idées et de tracer nettement son plan. Ne soupçonnant jamais le mal, il n'avait pas été difficile jusque-là de la tromper, et son indignation était alors aussi forte que sa confiance avait été grande. Non pas que le sentiment qu'elle éprouvait ressemblât en rien à la jalousie ; elle aimait M. d'Havrecourt, non par inclination, mais par devoir, et, fidèle à ce devoir, elle obéissait à tous les ordres de son mari et à ses moindres caprices ; elle se soumettait, sans murmure, à des exigences qui la froissaient ou l'humiliaient ; mais, esclave docile jusqu'alors, elle voyait dans la découverte qu'elle venait de faire le moyen de se soustraire à ce joug de tous les instants ; elle, qui n'avait rien à se reprocher, voulait forcer, par l'évidence, M. d'Havrecourt à se reconnaître coupable et le tenir ainsi, à son tour, en son pouvoir et sous sa dépendance, non pour en abuser, mais afin de conquérir pour elle-même les égards et surtout la liberté qui jiLsque-là lui avaient été refuses.

Elle attendait donc, d'après les renseignements que lui avait donnés Athénaïs, dans la chambre à coucher du premier étage, et commençait à trouver le temps un peu long, lorsqu'elle entendit des pas dans l'escalier. Elle se h^ta d'éteindre la bougie qui brûlait sur son guéridon, et l'instant d'après, une clef tourna dans la serrure.

MAUmCE.

Son cœur battait vivement... et, incapable de maîtriser son émotion, elle se laissa tomber sur un divan qui était près de la cheminée. On venait de refermer la pprte, et Ton s'avançait dans l'appartement.

Amélie aurait voulu parler, qiji'il lui aurait été impossible de prononcer un mot; elle attendit donc prudemment que M. d'Havrecourt commençât la conversation ; mais que devint-elle, grand Dieu! quand une voix qui n'était pas celle de son mari, une voix qu'elle connaissait trop bien, lui dit avec émotion : — Athcnaïs, êtes-vous là?

La surprise et l'effroi lui fermèrent la bouche. S'expliquer comment Maurice était, au milieu de la nuit, enfermé avec elle dans cette maison isolée et dans cette chambre à coucher, c'est ce qui ne lui vint même pas à l'idée, tant cela lui paraissait impossible et surnaturel. ëUq ne pensa qu'à une seule chose, au danger qu'elle courait, et par un mouvement instinctif, elle voulut fuir ; elle rencontra Maurice qui lui dit d'une voix douce : — Ah ! vous êtes là !

Elle était retombée sur le canapé : il s'y assit auprès d'elle et lui prit la main.

— Vous tremblez, mademoiselle^ et je le conçois. Vous attendiez M. d'Havrecourt, et c'est moi, Maïu-ice, qui viens à sa place ; rassurez-voi;s, je n'abuserai ni du lieu où je me trouve, ni de l'occasion qui m'est offerte, quelque séduisante qu'elle soit; je ne me t'appellerai même pas ce que vous m'avez avoué à dîner, cet amour que je ne méritais pas et que vousmême avez sans doute oublié. Écoutez-moi seulement quelques minutes.

Et il lui raconta alors en peu de mots la scène qui venait de se passer à Orsay, et comment le baron avait joué et perdu, contre cinquante mille francs, la clef de cet appartement, Amélie ne put retenir un geste d'indignation et de mépris.

Maurice comprit ce mouvement et s'écria avec chaleur:

— Vous avez raison, Athénaïs; mais vous me pardonneriez peut-être, si vous saviez à quel délire, à quel égarement j'étais alors en proie. Je n'avais plus d'espoir; je venais de perdre tout ce qui pouvait m'attacher à la vie ; l'ange par qui j'aimais la vertu m'avait abandonné ! Je voulais la bannir de mon cœur. Elle y est rentrée malgré moi, et avec elle l'honneur et la loyauté sont revenus. Écoutez-moi bien, Athénaïs, et calmez vos craintes. Je vous ai dit pendant ce dîner que si votre père savait votre conduite, cela le tuerait, et je vous ai vue tressaillir. Vous vouliez, disiez- vous, lui assurer le repos et Taisance, et pour lui acheter de la fortune vendre son honneur et le vôtre ! 11 n'en voudrait pas; il mourrait, le pauvre homme ! il mourrait, vous dis-je, et vous resteriez seule avec votre or ! Cet or qui aurait tué votre père, est-ce que vous oseriez vous en servir? Je viens vous proposer un autre moyen qui vous coûtera moins. Vous ne pourriez, m'avezvous dit, vous habituer à la misère. Eh bien ! épousez Mathieu, le premier garçon de votre père, qui vous aime tant et qui est un honnête homme. Vous me répondrez qu'il vous faut une dot. Je vous l'apporte. Les cinquante mille francs que j'ai gagnés ce soir, prenez-les. Cela me raccommodera avec moimême, et me rapprochera un peu de mon bon ange à moi, de mon ange gardien ; car la vertu, c'est elle !,..

Comment peindre ce qu'Amélie éprouvait en ce moment ! Tremblant d'être reconnue, craignant même d'être trahie par son émotion, elle aurait voulu et n'osait parler ; mais, malgi-é elle, elle lui serra la main comme poiur lui dire : C'est bien.

— Vous acceptez ! s'écria Maurice.

Elle lui fit signe que non.

— Et pourquoi me refuser? Cet argent que je vous offre, je n'en ai pas besoin ; car aujourd'hui, s'il faut vous le dire, j'étais décidé à paitir, à quitter ce monde où je n'ai que faire, oïl nul ne s'intéresse à moi, où personne ne m'aime.

MAURICE. m

Il sentit en ce moment une larme tomber sur sa main.

— Pardon, mon enfant, s'écria-t-il, pardon si je vous afflige. Oui, je le vois, vous m'aviez dit vrai, vous ne me trompiez pas, vous m'aimiez. Et moi aussi, je ne veux pas vous tromper.. . Je veux vous dire... ou plutôt vous savez déjà mon secret, puisque vous étiez à ce dîner où, devant vous, devant ses amis et dans le désordre d'une orgie, le baron n*a pas craint de profaner le nom le plus pur et le plus respectable, celui de sa femme ! puisque vous étiez là quand il a crié tout haut qu'il me permettait de l'aimer, de m'en faire aimer, qu'il y donnait d'avance son consentement et son approbation. C'est infâme ! n'est-ce pas ? et maintenant encore vous en frémissez de souvenir !

Amélie, en effet, n'avait pu retenir un cri de honte et d'in* dignation.

— Eh bien ! continua Maurice, puisqu'on a trahi, aux yeux de tous, le secret que j'espérais dérober, à elle et au monde entier, vous connaissez celle que j'aime, et quand on l'aime, voyez-vous, on est insensible à tout autre amour, comme à tout autre bien ! Vous sentez donc^ mon enfant, qu'il faut me croire et épouser celui que je vous propose. Venez ! quelque tard qu'il soit, je veux vous ramener chez votre père, nous demeurons dans la même maison.' . nous irons frapper à la porte de sa mansarde, et quand je lui crierai : C'est votre enfant que je vous ramène, son cœur et ses bras vous seront ouverts. Allons, du courage ! Suivez-moi, hâtons-nous de partir. Mais, auparavant, et pour nous guider, rallumons cette bougie. — Et déchirant un papier qu'il tira de sa' poche, il l'approcha de la braise ardente qui restait encore dans le foyer ; à l'aide du papier qui venait de s'enflammer, il ralluma la bougie restée sur le guéridon. Mais, juste ciel! que devintil, quand il aperçut cette femme plus grande, plus svelte, plus majestueuse qu'Athénaïs et qui se cachait la tête dans ses

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mains ! Â Téclair qui passa devant ses yeiix^ au frisson qui parcourut tout son être, il ne comprit pas, mais il devina la vérité.

— Amélie ! s'écria-t-il en tombant à genoux, Amélie, estce vous?

Elle ne répondit pas, mais elle lui tendit la main.

Maurice poussa un cri de joie et de bonheur, et tout ce que la passion la plus vraie peut inspirer à un amant en délire, s'échappait, en brûlantes paroles, de sa bouche et de son cœur. Le pauvre jeune homme avait usé ses forces contre l'adversité; il n'en avait plus contre le bonheur qui le surprenait ainsi sans défense, et sa raison semblait prête à succomber : c'était presque de la folie, mais c'était toujours de l'amour !

Amélie, effrayée, fut obligée de le calmer et de le rappeler à lui. A votre tour, lui dit-elle, étoutez-moi : je vous aime, Maurice, je ferais de vains efforts pour le cacher à vous et à moi-même ; j'ignore quel sort nous est réservé ; mais vous me connaissez assez pour comprendre que je ne survivrais pas à la perte de ma propre estime. N'attendez donc, n'espérez rien de moi que la tendresse d'une sœur et d'une amie : mais ne pouvant être à vous, je ne serai désormais à personne, pas même à M. d'Havrecourt... Tous nos liens, des ce jour, sont brisés, je vous le jure !

En ce moment une voiture qui roulait rapidement s'arrêta rue de la Bruyère, et un instant après on frappa rudement à la porte du dehors. — Silence ! dit Maurice. — Ils écoutèrent. — On distinguait la voix furieuse de M. d'Ha\Tecourt qui appelait et réveillait les domestiques couchés au-dessus des remises dans l'autre pavillon.

— Ah ! je suis perdue I dit Amélie. Moi qui voulais le surprendre et le confondre, je vais être trouvée par lui, enfermée à une pareille heure, ici, avec vous ! et ce bruit, cet éclat, ces

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domestiques qu'il réveille l C'en est fait de moi et de ma réputation !

— C'est vrai ! c'est vrai I se disait Maurice en rugissant de rage et de désespoir. Elle ! la vertu même 1 perdue, désho-

. norée par moi !... Non ! non ! s'écria-t-il comme inspiré ; quoi qu'il arrive, soutenez hardiment que vous êtes restée ici seule à l'attendre ! affirmez qu'on ne m'a pas vu, que je nç suis pas venu ! Je me charge du reste^ je me charge de le prouver. C'est à moi de vous justifier et de vous défendre.

Les marches de Tescalier retentirent alors de pas précipités. Maurice courut ouvi-ir une des fenêtres qui donnaient sur les terrains de la rue Notre-Dame-de-Lorettc, et, sans regarder quelle était la hauteur, il ^e précipita. Amélie jeta im cri et ne se rassura qu'en entendant, du has de la muraille, une voix sourde et étouffée qui lui criait : Je suis sauvé !

Dans ce moment on frappait en dehors. Amélie ouvrit la porte de l'appartement. Le baron entra, hors de lui, essoufflé, furieux, et s'arrêta stupéfait en apercevant sa femme debout, et immobile, qui lui dit, avec l'air du plus profond mépris :

— Vous veniez chercher ici mademoiselle Athénaîs Tricot. Elle avait pris ma place dans vos affections, j'ai pris un instant la sienne dans cette maison pour vous faire comprendre, monsieur, ce que je pense de votre conduite.' Je comptais le dire à vous seul et non pas à si nombreuse compagnie ; mais puisque vous avez amené des témoins, je parlerai devant eux.

— Non ! non ! s'écria le baron, qui dans ce moment aurait voulu être à cent pieds sous terre, ce n'est pas cela, chère amie... Un quiproquo... une méprise... que je ne con^prends pas, mais que je craignais, m'a fait venir pour ¥Ous soustraire à un danger... qui n'existe pas, mais dont j'aurais pu être la cause. .. et la victime. Voilà tout, pas autre chose ; et je venais, en coupable que je suis, coupable d'imprudence, d'inconséquence seulement, solliciter un pardon...

iU NOUVELLES.

— Que je n'accorde point ! Mais vous ne jugerez pas convenable, sans doutc^ de rester plus longtemps dans cette maison. Rentrons à Thôtel.

Le baron, qui avait perdu son arrogance et son aplomb, offrit respectueusement la main à sa femme. Ils descendirent et montèrent dans la voiture de M. d'Havrecourt, qui était restée à la porte. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, Amélie ne proféra pas une parole. Silence terrible et accablant, que le baron n'avait nulle envie d'interrompre, et dont il profitait pour se dire à lui-même : — 11 n'était pas encore là... Gomment cela se fait-il? Lui sera-t-il arrivé quelque accident, ou bien mes chevaux ont-ils été si vite que je l'aie prévenu et précédé? C'est probable, et c'est encore moi qui demain, aux yeux de mes amis, aurai les honneurs de la soirée ! — La voiture, en roulant sous la voûte de l'hôtel, interrompit ces réflexions.

Arrivée dans son appartement, Amélie lui dit froidement : — Monsieur, je garderai le silence sur cette aventure, et si elle est connue, ce ne sera pas par moi. Maîtres chacun de notre fortune, vous vivrez désormais selon vos goûts, et moi selon les miens. Vous aimez le jeu, le luxe et les gens du grand monde; moi, j'aime les pauvres gens; vous dépenserez votre argent avec les uns, je dépenserai le mien avec les autres. Je désire, monsieur, que cet arrangeitient vous convienne.

— Certainement... madame, dit le baron en s'approchant d'elle avec embarras; quoique cependant... chère amie...

Amélie recula d'un pas, et, baissant les yeux, lui dit avec émolion :

— Désormais, monsieur, cet appartement sera le mien... le vôtre sera de l'autre côté de l'hôtel.

Et comme le baron insistait, elle releva la tête avec luie fierté où tout autre que sop mari aurait pu voir briller, en ce

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moment^ un rayon de tendresse, et, d'une voix ferme, elle dit, pour la première fois de sa vie :

— Je le veux ainsi ! \

A ce dernier trait, le baron resta confondu ; mais prenant son bougeoir, il salua et sortit de la chambre de sa femme.

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