‹ Nouvelles de George SandChapitre 5 sur 19 · LÉLIO · texte numérisé non relu

LÉLIO

— Cette lettre, continua la marquise» étrange pour le temps où elle fut écrite, me sembla, malgré quelques souvenirs de déclamation racînîenne qui percent dans le commencement, tellement forte et vraie, j'y trouvaji un sentiment de passion si neuf et si hardi, que j'en fus bouleversée. Le reste de fierté qui combattait en moi s'évanouit. J'eusse donné tous mes jours pour une heure d'un pareil amour.

» Je ne vous raconterai pas mes anxiétés, mes fantaisies, mes terreurs; moi-même, je ne pourrais en retrouver le fil et la liaison. Je répondis quelques mots que voici, autant que je me les rappelle :

. o Je ne vous accuse pas, Lélio, j'accuse la destinée ;

je ne vous plains pas seul, je me plains aussi. Pour aucune raison d'orgueil, de prudence ou de pruderie, je ne voudrais vous retirer la consolation de vous croire distingué de moi. Gardez-la, parce que c'est la seule que j'aie à vous offrir. Je ne puis jamais consentir à vous voir. »

» Le lendemain, je reçus un billet que je lus à la hâte, et que j'eus à peine le temps de jeter au feu pour le dérober à Larrieux, qui me surprit occupée à le lire. 11 était à peu près conçu en ces termes :

« Madame, il faut que je vous parle ou que j6 meure. Une fois, une seule fois, une heure seulement, si vous voulez. Que craignez -vous donc d'une entrevue, puisque vous vous fiez à mon honneur et à ma discrétion? Madame, je sais qui vous êtes ; je connais l'austérité de vos mœurs, je connais votre piété, je connais même vos sentiments pour le vicomte de Larrieux. Je n'ai pas la sottise d'espérer de vous autre chose qu'une parole de pitié ; mais il faut qu'elle tombe de vos lèvres sur moi, 11 faut que mon cœur la recueille et l'emporte, ou il faut que mon cœur se brise.

» Léuo. »

» Je dirai pour ma gloire, car toute noble et courageuse confiance est glorieuse dans le danger, que je n'eus pas un instant la crainte d'être raillée par un impudent libertin. Je crus religieusement à l'humble sincérité de Lélio. D'ailleurs, j'étais payée pour avoir confiance en ma force ; je résolus de le voir. J'avais compléter ment oublié sa figure flétrie, son mauvais ton, son air commun; je ne connaissais plus de lui que le près-

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dge de son génie, son style et son amour. Je lui répondis :

« Je vous verrai ; trouvez un lieu sûr; mais n'espérez de moi que ce que vous demandez. J'ai foi en vous comme en Dieu. Si vous cherchiez à en abuser, vous seriez un misérable, et je ne vous craindrais pas. »

RÉPONSE. « Votre confiance vous sauverait du dernier des scélérats. Vous verrez, madame, que Lélio n'en est pas indigne. Le duo de *** a eu la bonté de me proposer souvent sa maison de la rue de Valois ; qu'en aurais-je fait? H y a trois ans qu'il n'existé plus pour moi qu'une femme sous le ciel. Daignez être au rendez-vous au sortir de la Comédie. »'

)) Suivaient les indications de lieu.

» Je reçus ce billet à quatre heures. Toute cette négociation s'était passée dans l'espacé d'un jour. J'avais employé cette journée à parcourir mes appartements comme une personne privée de raison ; j'avais la fièvre. Cette rapidité d'événements et de décisions, contraires à cinq ans de résolutions, m'emportait comme un rêve ; et, quand j'eus pris le dernier parti, quand je vis que je m'étais engagée et qu'il n'était plus temps de reculer, je tombai accablée sur mon ottomane, ne respirant plus et voyant ma chambre tourner sous mes pieds.

» Je fus sérieusement incommodée; il fallut envoyer chercher un chirurgien qui me saigna. Je défendis à mes -gens de dire'un mot à qui que ce fût de mon indisposition ; je craignais les importunités des donneurs de conseils, et je ne voulais pas qu'on m'empêchât de sortir le soir. En attendant l'heure, je me jetai sur mon lit et je défendis ma porte même à M. de Larrieux.

» La saignée m'avait physiquement soulagée en m'affaiblissant. Je tombai dans un grand accablement d'esprit ; toutes mes illusions s'envolèrent avec l'excitation de la fièvre. Je retrouvai la raison et la mémoire ; je me rappelai la terrible déception du Café, la misérable allure de Lélio ; je m'apprêtai à rougir de ma folie, à tomber du faîte de mes chimères dans une plate et ignoble réalité. Je ne pouvais plus comprendre comment je m'étais décidée à troquer cette^héroïque et romanesque tendresse contre le dégoût qui m'attendait et la honte qui empoisonnerait tous mes souvenirs. J'eus alors un mortel regret de ce que j'avais fait; je pleurai mes enchantements, ma vie d'amour, et l'avenir de satisfaction pure et intime que j'allais renverser. Je pleurai surtout Lélio, qu'en le voyant j'allais perdre à jamais, que j'avais eu tant de bonheur à aimer pendant cinq ans, et que je ne pourrais plus aimer dans quelques heures.

» Dans mon chagrin, je me tordis les bras avec force ; ma saignée se rouvrit, le sang coula avec abondance ; je n*eus que le temps de sonner ma femme de chambre, qui me trouva évanouie dans mon lit. Un profond et lourd sommeil, contre lequel je luttai vainement, s'em- yî para de moi. Je ne rêvai point, je ne souffris poiqt, je fus comme morte pendant quelques heures. Quand j'ouvris les yeux, ma chambre était sombre, mon hôtel silencieux ; ma suivante dormait sur une chaise au pied de mon lit. Je restai quelque temps dans un état d'engourdissement et de faiblesse qui ne me permettait pas un souvenir, pas «ne pensée. Tout d'un coup la mémoire me revient; je me demande si l'heure et le jour du rendez-vous sont passés, si j'ai dormi une heure ou un siècle, s'il fait jour ou nuit, si mon manque de parole n'a pas tué Lélio, s'il est temps encore. J'essaye de me lever, mes forces s'y refusent ; je lutte quelques instants

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comme dans le cauchemar. Enfin je rassemble toute ma volonté, je l'appelle au secours de mes membres accablés. Je m'élance sur le parquet; j'entr'ouvre mes rideaux ; je vois briller la lune sur les arbres de mon jardin ; je coi>rs à la pendule, elle marque dix heures. Je saute sur ma femme de chambre, je la secoue, je l'éveille en sursaut :

» — Quinette, quel jour somipes-nous?

» Elle, quitte sa chaise en criant et veut fuir, car elle me croit dans le délire ; je la retiens, je la rassure ; j'apprends que j'ai dormi trois heures seulement. Je remercie Dieu. Je demande un fiacre; Quinette me regarde avec stupeur. Enfin elle se convainc que j'ai toute ma tête, elle transmet mon ordre et s'apprête à m'ha-

biller. >

» Je me fis donner le plus simple et le plus chaste de mes habits ; je ne plaçai dans mes cheveux aucun ornement ; je refusai de mettre du rouge. Je voulais avant tout inspirer à Lélio l'estime et le respect, qui m'étaient plus précieux que son amour. Cependant j'eus un sentiment de plaisir lorsque Quinette, étonnée de tout ce qui me passait par l'esprit, me dit, en me regardant de la tête aux pieds :

» — En vérité, madame, je ne sais pas comment vous faites; vous n'avez qu'une simple robe blanche sans queue et sans panier ; vous êtes malade et pâle comme la mort ; vous n'avez pas seulement voulu mettre une mouche : eh bien, je veux mourir si je vous ai jamais vue aussi belle que ce soir. Je plains les hommes qui vous regarderont !

» — Tu me crois donc bien sage, ma pauvre Quinette?

» — Hélas I madame la marquise, je demande tous les jours au ciel de le devenir comme vous ; mais, jusqu'ici...

» — Allons, ingénue, donne-moi mon mantelet et mon manchon.

» Â minuit, j'étais à la maison de la rue de Valois. J'étais soigneusement voilée. Une espèce de valet de chambre vint me recevoir; c'était le seul hôte visible de cette mystérieuse demeure. Il me conduisît à travers les détours d'un sombre jardin jusqu'à un pavillon enseveli dans Tombre et le silepce. Après avoir déposé dans le vestibule sa lanterne de soie verte, il m'ouvrit la porte d'un appartement obscuretprofond, me montra d'un geste respectueux et d'un air impassible le rayon de lumière qui arrivait du fond de l'enfilade, et me dit à voix basse, comme s'il eût craint d'éveiller les échos endormis :

» — Madame est seule, personne n'est encore arrivé. Madame trouvera dans le salon d'été une sonnette à laquelle je répondrai si elle a besoin de quelque chose. V » Et il disparut comme par enchantement, en refermant la porte sur moi.

» 11 me prit une peur horrible ; je craignis d'être tombée dans un guet-apens. Je le rappelai ; il parut aussitôt; son air solennellement bête me rassura. Je lui demandai quelle heure il était ; je le savais fort bien : j'avais fait sonner plus de dix fois ma montre dans la voiture.

» — 11 est minuit, répondit-il sans lever lesyeux surmoi.

» Je vis que c'était un homme parfaitement instruit des devoirs de sa charge. Je me décidai à entrer dans le salon d'été, et je me convainquis de l'injustice de mes craintes en voyant toutes les portes qui donnaient sur le jardin fermées seulement par des portières de soie peinte à l'orientale. Rien n'était délicieux comme ce boudoir, qui n'était, à vrai dire, qu'un salon de musique le plus honnête du monde. Les murs étaient de stuc blanc comme la neige ; les cadres des glaces en ar-

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gent mat ; des instruments de musique, d'une richesse extraordinaire, étaient épars sur des meubles de velours blanc à glands de perles. Toute la lumière arrivait du haut, mais cachée par des feuilles d'albâtre, qui formaient comme un plafond à la rotonde. On aurait pu prendre cette clarté mate et douce pour celle de la lune. J'examina-i avec curiosité, avec intérêt, cette retraite, à laquelle mes souvenirs ne pouvaient rien comparer. C'était, et ce fut la seule fois de ma vie que je mis le pied dans une petite maison; mais, sort que ce ne fût pas la pièce destinée à servir de temple aux galants mystères qui s'y célébraient, soit que Lélio en eût fait disparaître tout objet qui eût pu blesser ma vue et me faire souffrir de ma situation, ce lieu ne justifiait aucune des répugnances que j'avais senties en y entrant. Une seule statue de marbre blanc en décorait le milieu ; elle était antique, et représentait Isis voilée, avec un doigt sur ses lèvres. Les glaces qui nous reflétaient, elle et moi, pâles et vêtues de blanc, et chastement drapées toutes deux, me faisaient illusion au point qu'il me fallait remuer pour distinguer sa forme de la mienne.

)) Tout d'un coup ce silence morne, effrayant et délicieux à la fois, fut interrompu; la porte du fond s'ouvrit et se referma ; des pas légers firent doucement craquer les parquets. Je tombai sur un fauteuil, plus morte que vive; j'allais voir Lélio de près, hors du théâtre. Je baissai les yeux, et je lui dis intérieurement adieu avant* de les rouvrir.

» Mais quelle fut ma surprise ! Lélio était beau comme les anges ; il n'avait pas pris le temps d'ôter son costume de théâtre : c'était le plus élégant que je lui eusse vu. Sa taille, mince et souple, était serrée dans un pourpoint espagnol de satin blanc. Ses nœuds d'épaule et de

jarretière étaient en ruban rouge cerise; un court manteau de même couleur était jeté sur son épaule. Il avait une énorme fraise de point d'Angleterre, les cheveux courts et sans poudre ; une toque ombragée de plumes blanches se balançait sur son front, où brillait une rosace de diamants. C'était dans ce costume qu'il venait de jouer lé rôle de don Juan du Festin (/e Pierre. Jamais je ne l'avais vu aussi beau, aussi jeune, aussi poétique que dans ce moment. Vélasquez se fût prosterné devant un tel modèle.

» Il se mit à mes genoux. Je ne pus m'eoipêcher de lui tendre la main. Il avait l'air si craintif et si soumis! Un homme épris au point d'être timide devant une femme, c'était si riare dans ce temps -là I et un homme de trente-cinq ans, un comédien !

» N'importe : il me sembla, il me semble encore qu'il était dans toute la fraîcheur de l'adolescence. Sous ces blancs habits, il ressemblait à un jeune page; son front avait toute la pureté, son cœur agité toute l'ardeur d'un premier amour. Il prit mes mains et les couvrit de baisers dévorants. Alors je devins folle ; j'attirai sa tête sur mes genoux; je caressai son front brûlant, ses cheveux rudes et noirs, son cou brun, qui se perdait dans la molle blancheur de sa collerette... et Lélio ne s'enhardit point. Tous ses transports se concentrèrent dans son cœur ; il se mit à pleurer comme une femme ; je fus inondée de ses sanglots.

* » Oh I je vous avoue que j'y mêlai les miens avec délices. Je le forçai de relever sa tête et de me regarder. Qu'il était beau, grand Dieu I que ses yeux avaient d'éclat et de tendresse I que son âme vraie et généreuse prêtait de charmes aux défauts mêmes de sa figure et aux outrages des veilles et des années 1 Oh I la puissance de l'âme ! qui n'a pas compris ses miracles n'a jamais

aimé ! En voyant des rides prématurées à son beau front, de la langueur à son sourire, de la pâleur à ses lèvres, j'étais attendrie; j'avais besoin de pleurer sur les chagrins, les dégoûts et les travaux de sa vie ; je m'identifiais à toutes ses peines, même à celles de son long amour sans espoir pour moi ; et je n'avais plus qu'une volonté, celle de réparer le mal qu'il avait souffert.

» — Mon cher Lélio, mon grand Rodrigue, mon beau don Juan I lui disais-je dans mon égarement.

» Ses regards me brûlaient. Il me parla ; il me raconta toutes les phases, tous les progrès de son amour; il me dit comment, d'un histrion aux mœurs relâchées, j'avais fait de lui un homme ardent et vivace , domment je l'avais élevé à ses propres yeux, comment je lui avais rendu le courage et les illusions de la jeunesse; il me dit son respect, sa vénération pour moi, son mépris pour les sottes forfanteries de l'amour à la mode ; il me dit qu'il donnerait tous les jours qui lui- restaient à vivre pour une heure passée dans mes bras, mais qu'il sacrifierait cette heure-là et tous les jours à la crainte de m'offenser. Jamais éloquence plus pénétrante n'entraîna le cœur d'une femme ; jamais le tendre Racine ne fit parler l'amour avec cette conviction, cette poésie et cette force. Tout ce que la passion peut inspirer de délicat et de grave, de suave et d'impétueux, ses paroles, sa voix, ses yeux, ses caresses et sa soumission ihe l'apprirent. Hélas! s'abusait-il lui-même? jouait-il la comédie?

— Je ne le crois certainement pas, m'écriai-je en regardant la marquise.

Elle semblait rajeunir en parlant, et dépouiller ses cent ans comme la fée Urgèleu Je ne sais qui a dit que le cœur d'une femme n'a point de rides.

— Écoutez la fin, me dit-elle. Égarée, perdue partout ce qu'il me disait, je jetai mes deux bras autour de lui,

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je frissonnai en touchant le satin de son habit, en respirant le parfum de ses cheveux. Ma tête s'égara. Tout ce que j'ignorais, tout ce que je croyais être incapable de ressentir se révéla à moi; mais ce fut trop violent... je m'évanouis...

» 11 me rappela à moi-même par de prompts secours. Je le trouvai à mes pieds, plus timide, plus ému que jamais.

» — Ayez pitié de moi, me dit-il ; tuez-moi, chassez-moi.

» 11 était plus pâle et plus mourant que moi.

» Mais toutes ces révolutions nerveuses que j'avais éprouvées dans le cours d'une si orageuse journée me faisaient rapidement passer d'une disposition à une autre. Ce rapide éclair d'une nouvelle existence avait pâli; mon sang était redevenu calme, les délicatesses du véritable amour reprirent le dessus.

» — Écoutez-moi, Lélio, lui dis-je; ce n'est point le m^ris qui m'arraclie à vos transports. Il se peut faire que' j'aie toutes les susceptibilités qu'on nous inculque dès l'enfance, et qui deviennent pour nous comme une seconde nature; mais ce n'est pas ici que je pourrais m'en souvenir, puisque ma nature elle-même vient d'être transformée en une autre qui m'était inconnue. Si vous m'aimez , aidez-moi à vous résister. Laissez-moi emporter d'ici la satisfaction délicieuse de ne vous avoir aimé qu'avec le cœur. Peut-être, si je n'avais appartenu à personne, me donnerais-je à vous avec joie ; mais sachez que Larrieiix m'a profanée ; sachez qu'entraîûée par l'horrible nécessité de faire comme tout le monde, j'ai subi les caresses d'un homme que je n'ai jamais aimé; sachez que le dégoût que j'en ai ressenti a éteint chez moi Timagination au point que je vous haïrais peut-être à présent, si j'avais succombé tout à l'heure. Ah! ne faisons point ce terrible essai! restez pur dans

mon cœur et dans ma mémoire! Séparons-nous pour jamais, et emportons d'ici tout un avenir de pensées riantes et de souvenirs adorés. Je jure, Lélio, que je vous aimerai jusqu'à la mort. Je sens que les glaces de l'âge n'éteindront pas cette flamme ardente. Je jure aussi de n'être jamais à un autre homme après vous avoir résisté. Cet effort ne me sera pas difficile, et vous pouvez me croire. %

)) Lélio se prosterna devant moi ; il ne m'implora point, il ne me fit point de reproches ; il me dit qu'il n'avait pas espéré tout le bonheur que je lui avais donné, et qu'il n'avait pas le droit d'en exiger davantage. Cependant, en recevant ses adieux, son abattC'*' ment et l'émotion de sa voix m'effrayèrent. Je lui demandai s'il ne penserait pas à moi avec bonheur; si les extases de cette nuit ne répandraient pas leur charme sur tous ses jours ; si ses peines passées et futures n'en seraient pas adoucies chaque fois qu'il l'invoquerait. Il se ranima pour jurer et promettre tout ce que je voulus* Il tomba de nouveau à mes pieds, et baisa ma robe avec emportement. Je sentis que je chancelais ; je lui fis un signe, et il s'éloigna. La voiture que j'avais fait demander arriva. L'intendant automate de ce séjour clandestin frappa trois coups en dehors pour m'avertir. Lélio se jeta devant la porte avec désespoir : il avait Tair d'un spectre. Je le repoussai doucement, et il céda. Alors je franchis la porte, et, comme il voulait me suivre, je lui montrai une chaise au milieu du salon, audessous de la statue d'Isis.'II s'y assit. Un sourire passionné erra sur ses lèvres; ses yeux firent jaillir un dernier éclair de reconnaissance et d'amour. Il était encore beau, encore jeune, encore grand d'Espagne. Au bout de quelques pas, et au moment de le perdre pour jamais, je me retournai et jetai sur lui un dernier re-

gard. Le désespoir Tavait brisé. Il était redevenu vieux, décomposé/ effrayant. Son corps semblait paralysé; sa lèvre contractée essayait un sourire égaré ; son œil était vitreux et terne: ce n'était plus que Lélio, Tombre d'un amant et d'un prince.

La marquise fit une pause ; puis, avec un sourire sombre, et en se décomposant elle-même comme une ruine qui s'écroule, elle reprit :

— Depuis ce mondent, je n'ai pas entendu parler de lui.

La marquise fit une nouvelle pause, plus longue que la première ; mais, avec cette terrible force d'âme que donnent l'effet des longues années, l'amour obstiné de la vie ou l'espoir prochain de la mort, elle redevint gaie, et me dit en souriant :

— Eh bien, croirez-vous désormais à la vertu du xvm* siècle?

— Madame, lui répondis-je, je n'ai point envie d'en douter; cependant, si j'étais moins attendri, je vous dirais peut-être que vous fûtes bien avisée de vous faire saigner ce jour-là.

— Misérables hommes I dit la marquise, vous ne comprenez rien à l'histoire du cœurl

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