Nouvelles de nulle part = News from nowhere
— Oui, (lis-je. Je m’attends à voir paraître Dick et Clara d’un moment à l’autre : ai-je le temps de vous poser une ou deux questions avant leur arrivée ?
— Faites, cher voisin, faites, dit le vieil Hammond. Plus vous me questionnerez, plus je serai content; et d’ailleurs, s’ils viennent et me trouvent au milieu d’unè réponse, ils n’auront qu’à s’asseoir tranquillement et à faire semblant d’écouter jusqu’à ce qiie j’aie fini. Je ne les troublerai pas ; ils seront très satisfaits d’être assis côte à côte et de se savoir près l’un de l’autre.
Je souris, comme il convenait, et dis
— Bien ; je continuerai la conversation sans faire attention à eux, lorsqu’ils entreront. Voici donc ce que je voudrais vous demander comment amenez-vous les gens à travailler, s’il n’y a pas de récompense du travail, et, particulièrement, comment les amenez-vous à travailler avec énergie ?
— Pas de récompense du travail ? dit Ham-
mond, d’un ton grave. La récompense du tra- . .1 vail est la vie. N’est-ce pas assez?
— Mais aucune récompense pour un travail
particulièrement bien fait ? i
— Ample récompense : la récompense de la j
création; le salaire que Dieu gagne, comme on aurait dit autrefois. Si vous vous mettez à deman- "3 der un paiement pour le plaisir de créer, ■— la ; ^ perfection du travail n’est pas autre chose, — la ' | prochaine fois, nous entendrons quelque pro- .■ '] position pour récompenser la procréation des enfants. J
— iMais l’homme du dix-neuvième siècle disait que c’est un désir naturel de procréer des enfants et un désir naturel de ne pas travailler. i
— Oui, oui, je connais cette antique plati- Al tude,—^complètement fausse, et même, pour nous, tout à fait dénuée de sens. Fourier, dont toutle monde se moquait,'comprenait mieux la question.
— Pourquoi cst-cc dénué de sens pour vous? />«
— Parce que cela suppose que tout travail est
soulFrance, et nous sommes si loin de le croire, que, comme vous avez pu le remarquer, une sorte de crainte grandit parmi nous qu’un jour nous manquions, non de richesse, mais d’ouvrage. C’est un plaisir que nous craignons de perdre, non une peine. ■ ^
— Oui, j'ai remarqué cela, et je complais ' j aussi vous interroger à ce sujet. Mais, en atten- -'J dant, vous parliez de l’agrément du travail parmi vous ; que vouliez-vous prétendre au ' :2 juste?
— Ceci, que maintenant tout travail est agréable ; soit parce que l’espoir d’acquérir honneur et prospérité en travaillant cause une exci-tation agréable, même lorsque le travail en lui-même est peu plaisant; soit parce qu’il est devenu une agréable habitude, comme, par exemple, pour ce que vous pourriez appeler un travail machinal; enfin (et la plus grande partie de notre travail est de cette sorte) parce que le travail lui-même procure un véritable plaisir des sens, c’est-à-dii'e qu’il est fait par des artistes.
— Je comprends. Pouvez-vous me dire maintenant comment vous êtes parvenus à cet heureux état? Car, à parler franchement, cette transformation des mœurs de l’ancien monde me parait beaucoup plus grande et plus importante que tous les autres changements que vous m’avez racontés, relativement au crime, à la politique, à la propriété et au mariage.
— Vous avez raison, dit-il. Vous pourriez même dire, plutôt, que c’est celte transformation qui rend toutes les autres possibles. Quel est l’objet de la révolution ? Certainement, de rendre les gens heureux. La révolution ayant accompli sa transformation prédestinée, comment pouvez-vous empêcher la montée de la contre-révolution, si ce n’est en rendant les gens heureux? Quoi ! faudra-t-il attendre du malheur la paix et la stabilité? Il serait plus raisonnable de vouloir cueillir des raisins sur les buissons d’épine, des figues sur les chardons ! Et le bonheur sans un heureux travail journalier est impossible.
— Très-évidemment juste, dis-je : car il me semblait que le vieillard pi'êcliait un peu. Mais répondez à ma question: comment avez-vous atteint ce bonheur?
— En peu de mots, par l’absence de contrainte artificielle, par la liberté pour tout homme de l'aire ce qu’il sait faire le mieux, jointe à la connaissance des produits du travail dont nous avons réellement besoin. Je dois avouer que nous ne sommes parvenus à cette connaissance que lentement et péniblement.
— Continuez, dis-je, donnez-moi plus de détails; expliquez plus complètement. Ce sujet m’intéresse excessivement.
— Oui, je vais le faire ; mais, pour cela, il faut que je vous ennuie en vous parlant un peu du passé. Le contraste est nécessaire pour cette explication. Ça ne vous fait rien?
— Non, non.
11 se réinstalla dans son fauteuil pour un long discours:
— 11 est évident, d’après tout ce que nous avons enlçndu dire et lisons, qu’à la dernière époque de la civilisation, les hommes se trouvaient dans un cercle vicieux, quant à la production des biens. Ils avaient atteint une merveilleuse facilité de production et, afin de tirer le meilleur parti de cette facilité, ils avaient peu à peu .créé (ou, plutôt, laissé se former) un système extrêmement coni|)liqué de vente et d’achat, que l’on a appelé le marché mondial ; et ce marché mondial, une fois mis en train, les obligeait à continuer de fabriquer plus de pro-
— lo: —
cluits, et toujours plus de produits, qu’ils en eussent besoin ou non. Ainsi, tandis que, bien entendu, ils ne pouvaient s’affranchir de la nécessité de fabriquer pour les nécessités ruelles, ils créaient une série indéfinie de nécessités factices ou artificielles, qui devint, sous la loi de fer du susdit marché mondial, égale en imporlance aux nécessités de la vie. Par là, ils se surchargèrent d’une prodigieuse masse de travail, uniquement pour maintenir leur misérable système.
— Oui, et alors ?
— Eh bien ! alors, comme ils s’étaient obligés à chanceler sous cet horrible fardeau d’inutile production, il leur devint impossible de considérer le travail et ses résultats à un autre point de vue que celui-ci: l’efiort incess/int pour dépenser sur chaque article la plus faible somme possible de travail, et en môme temps pour fabriquer autant d’articles que possible. A cette « production à bon marché », comme on disait, tout était sacrifié. Le bonheur de l’ouvrier dans son travail, ou plutôt son confort le plus indispensable, sa santé même, sa nourriture, ses vêtements, son logement, son temps, son plaisir, son éducation — bref, sa vie — ne pesaient pas un grain de sable dans la balance, comparés à cette affreuse nécessité de « produire à bon marché » des objets, dont une grande partie ne valaient pas la peine d’étre produits du tout. Oui, et on raconte, et il faut le croire, si accablants sont les témoignages, — bien que beaucoup, aujourd’hui, ne puissent pas le croire, —
que même des hommes riches et piussauls, les maîtres des pauvres diables dont )o viens de parler, consentaient à vivre au milieu de spectacles, de bruits et d’odeurs tels qu’il est dans la nature humaine d’en avoir horreur et de les fuir, afin de soutenir par leurs richesses cette suprême exti’avagance. En fait, la communauté tout entière était prise dans la gueule de ce monstre dévorant, « la production à bon mar- • ché », où l’avait jetée le marché mondial.
— Hélas ! dis-je. Mais qu’arriva-t-il ? Leur habileté et leur facilité à produire ne sont-elles pas venues à bout de ce chaos misérable, à la fin ? N’ont-ils pu gagner de vitesse ce marché mondial, puis, résolument, se mettre à chercher les moyens de se soulager de cette effroyable charge de travail superflu ?
Il sourit amèrement.
— L’ont-ils seulement essayé? Je n’en suis pas sûr. Vous connaissez le vieux dicton : l'insecte s’habitue à vivre dans le fumier; et que le fumier leur parût doux ou non, il est certain que ces gens y vivaient.
Sa façon' de juger la vie dji dix-neuvième siècle me suffoqua un peu, et je dis faible-' ment :
— Mais l’économie de travail due aux machines ?
— Eh ! fit-il. Qu’est-ce que vous dites-là ?
L’économie de travail due aux machines ? Oui, elles étaient faites « pour économiser le travail » (ou, pour parler plus clairement, des vies d’hommes) sur tel ouvrage, afin de pouvoir le
dépenser, —je pourrais dire le gaspiller, ^— sur tel autre ouvrage, probablement inutile. Ami, toutes leurs inventions pour épargner le travail aboutissaient uniquement à augmenter le fardeau de travail. L’appétit du marché mondial croissait en raison du travail dont il se nourrissait : les pays compris dans le cercle de la « civilisation » (c’est-à-dire la misère organisée) regorgeaient des rebuts du marché, et la force et la ruse étaient employées sans frein à « ouvrir » des pays hors de ces limites. Ce procédé d’ « ouverture » est étrange pour quiconque a hi les professions de foi des hommes de cette époque, mais n’a pas pénétré leur manière d’agir; c’est peut-être ce qui nous montre au pis la grande tare du dix-neuvième siècle.: la pratique d’une affectation hypocrite pour éviter la responsabilité d’une férocité réelle. Lorsque le marché mondial civilisé guettait un pays qui jus(ju’alors avait échappé à se^ griffes, on trouvait quelque prétexte clair, — la suppression d’un esclavage différent de celui du commerce, et moins cruel ; l’expansion d’une religion à laquelle ses promoteurs ne croyaient plus; la « délivrance » de quelcjue forcené ou de quelque fou homicide, que ses méfaits avaient mis dans l’embarras au milieu des indigènes du pays « barbare >y ; — bref, n’importe quel bâton avec lequel on put frapper. Puis on prenait un aventurier hardi, sans principes, ignorant (il n’était ])as difficile à trouver à l’époque de la concurrence), et on l’invitait, à force de présents, à « créer-un marché » en brisant tout ce qu’il
pouvait y avok- de traditions sociales dans le pays condamné, en y détruisant à loisir tout ce qu’il lui plairait. Il forçait les indigènes à recevoir des produits dont ils n’avaient pas besoin et s’emparait de leurs produits naturels en « échange », ■— c’était le nom de cette sorte de vol, — et, par là il « créait de nouveaux besoins », et pour y suffire (c’est-à-dire pour que leurs nouveaux maîtres leur permissent de vivre), les malheureux, impuissants, étaient obligés de se vendre et se soumettre à l’esclavage de l’écrasant travail sans espoir, afin d’avoir de (juoi acheter les inutilités de la « civilisation ». Ah ! dit le vieillard en désignant le musée, j ai lu des livres et des papiers là-dedans où sont racontées d’étranges histoires sur la maniéré dont la civilisation (ou misère organisée) traitait la « non-civilisation », depuis le temps ou le gouvernement britannique envoyait, de propos délibéré, des couvertures infectées de petite vérole, comme poison de choix, à d’innocentes tribiis de Peaux-Rouges, jusqu’à l’époque ou l’Afrique fut dévastée par un homme appelé Stanley, qui...
— Pardon, dis-je, mais, vous le savez, le temps presse, et je désire continuer notre siqef suivant le chemin le plus court possible ; je voudrais tout de suite vous demander ceci sur les produits fabriqués pour le mai’ché mondial : quelle était leur qualité ? ces gens, qui étaient si habiles à fabriquer, je suppose qu’ils fabriquaient bien ?
— La qualité ! dit le vieillard d’un ton bour-
' - lit —
ru, assez mécontent iFêlre interrompu dans son histoire ; comment auraient-jls pu faire attention à de telles niaiseries que la qualité des marchandises qu’ils vendaient? Les meilleures étaient d’une assez basse moyenne et les plus mauvaises étaient de simples pis-aller qu’on prenait en guise des objets demandés, mais qu’on n’aurait pas suppoi’tés si l’on avait pu avoir autre chose. C’était une plaisanterie courante de ce temps-là, que les produits étaient faits pour la vente et non pour l’-usage; plaisanterie que vous pouvez comprendre, vous qui venez d’une autre planète, mais nos gens ne le peuvent pas.
— Quoi ! ne faisaient-ils riei^ de bien ?
— Si, il y avait une catégorie de produits qu’ils fabriquaient absolument bien, et c’était la catégorie des machines qui servaient à fabri- ((ucr les objets. C’étaient habituellement des ouvrages tout à fait parfaits, admirablement appropriés à leur usage. En sorte que l’on peut dire que le grand exploit du dix-neuvième siècle a été la fabrication de machines, merveilles d’invention, d’habileté et de patience, dont on se servait pour la production d’innombrables quantités de pis-aller sans valeur. En réalité, les propriétaires de machines ne considéraient rien de ce qu’ils fabriquaient comme lies produits, mais uniquement comme des moyens de s’enrichir. Bien entendu, le seul signe auquel on reimnnaissait l’utilité des produits était qu’il se trouvât des acheteurs — raisonnables ou stupides, pou importait.
— Et les gens s’arrangeaient de cela ?
— Un temps.
— Et ensuite ?
— Ensuite, la culljute, dit le vieillard en souriant, et le dix-neuvième siècle s’est vu luimême comme un homme cpii aurait perdu ses habits étant au bain et qui est obligé d’aller tout nu par la ville.
— Vous êtes bien dur pour ce malheureux dix-neuvième siècle.
— Naturellement, je le connais si bien.
Il se tut un moment, puis il dit :
— Il y a dans notice famille des traditions — des histoires véritables, plutôt— datant de ce siècle : mon grand-père a été une de ses victimes. Si vous êtes un peu au courant, vous comprendrez combien il a souffert, si je vous dis qu’il était, en ce temps-là, un pur artiste, un homme de génie et un révolutionnaire.
— Je crois comprendre, dis-je ; mais maintenant, il semble, vous avez changé tout cela ?
—Oui, plutôt. Les produits que nous fabriquons sont faits parce qu’on en a besoin :
les hommes .travaillent pour l’usage de leurs voisins, comme ils travailleraient pour euxmêmes, et non pour un vague marché doiit ils ne savent rien et sur lequel ils n’ont aucun contrôle : comme il n’y a ni achat ni vente, ce serait simplement de la folie de fabriquer des produits pour le cas où on en aurait besoin ; cai;- il n’y a plus personne qui puisse être forcé à les acheter. Ainsi, tout ce qui est fabriqué est bon, et absolument propre à son objet. Rien
ne peut être fait que pour un usage détermine; aussi on ne fait pas de produits inférieurs. De plus, comme je l’ai déjà dit, nous nous sommes rendu compte de nos besoins, en sorte que nous ne fabriquons pas plus que ce qu’il nous faut; et comme rien ne nous oblige à fabriquer une grande quantité de choses inutiles, nous avons assez dé temps et de ressources pour regarder la fabrication comme notre plaisir. Tout travail qui serait fastidieux à faire à la main est fait par un machinisme énormément perfectionné; et tout travail qu’il est agréable de faire à la main est fait sans machinisme. Il n’est pas difïicile de trouver de l’ouvrage convenant au tour d’esprit particulier à chacun ; en sorte que nul n’est sacrifié aux liesoins d’un autre. De temps en temps, lorsque nous avons reconnu que quelque travail est trop déplaisant ou pénilile, nous l’avons abandonné, et nous avons tout à fait renonce à l’objet qu’il produisait. Vous voyez bien maintenant que, dans ces conditions, tout le travail que nous faisons est un exercice de l’esprit et du corps plus ou. moins agréable ; en sorte qu’au lieu d’éviter le travail, tout le monde le recherche ; et, les gens étant devenus plus adroits au travail de génération en génération, il est devenu si facile qu’il semble que l’on fasse moins, alors que probablement on produit davantage. Je pense que cela explique cette crainte, à laquelle j’ai fait allusion tout à l’heure, d’une disette possible de travail, crainte que vous avez peut-être déjà remar-
qiiée, seiitiineiit ([ui grandil. et qui s’est développé depuis une vingtaine d’années.
— ÎNIais croyez-vous qu’il y ait à craindre une disette de travail parmi vous?
— Non, je ne crois pas, et je vous dirai ])ourquoi; c’est le penchant de chacun de rendre son propre ouvrage de plus en plus agréable, ce qui a pour résultat d’élever l’idéal de perfection (car personne n’aime produire un ouvrage qui ne soit pas à son honneur) et de provoquer une plus mûre réflexion avant la production ; et il y a un nombre si considérable de choses qui peuvent être traitées comme des œuvres d’art, que cela seul donne du travail à une foule de gens adroits. Et puis, si l’art est inépuisable, la science l’est aussi ; et ])ien qu’elle ne soit plus la seule occupation innocente à laquelle un homme intelligent puisse passer son temps, comme ou le croyait autrefois, il y a pourtant — et je pense qu’il y aura toujours-r-beaucoup de gens qirexcite la lutte contre ses dillicultés, et qui la préfèrent à tout. Et puis, à mesure que le travail impliquera de plus en plus de plaisir, je pense que nous reprendrons des genres d’ouvrage produisant des objets désirables, mais que nous avons abandonnés faute d’avoir su les .conduire agréablement. Au surplus, je crois que c’est seulement dans certaines parties de l’Europe, plus avancées que le reste du monde, que vous entendrez parler de cette crainte d’une disette de travail. Les pays qui ont été autrefois les colonies de la Grande-Bretagne, par exemple,
et particulièrement l’Amérique — surtout la partie de rAiiiérique qui a Ibrmé les Etats- Unis — nous sont aujourd’hui et seront pendant longtemps d’une grande ressource. Ces pays, et, comme je vous le dis, particulièrement l’Amérique du Nord, ont si terriblement souffert des derniers jours de la civilisation dans toute sa vigueur, et vivre y était devenu tellement affreux, qu’ils sont maintenant très en retard p^ur tout ce qui rend la vie agréable. On peut dire que depuis près de cent ans les gens de l’Amérique du Nord sont occupés à transformer en habitation un monceau d’ordures puantes ; et il y a encore beaucoup à faire, d’autant plus que le pays est si grand.
— Eh bien, dis-je, je suis extrêmement heureux de penser ([ue vous avez une telle perspective de bonheur devant vous. Mais je voudrais vous poser encore quelques questions, et ensuite j’aurai fini pour aujourd’hui.
XYI. — Dinev dans la grande salle du marché de Bloonisl/iiry. — Clai’a et Dick viennent ehercher les deux causeurs pour les mener au hall du marché de Bloomsbury où le repas est préparé dans une vaste salle ornée de peintures murales représentant des scènes de légendes. L’Hôte admire le travail élégant et la grâce simple de la vaisselle et de l’ameublement.
COMMENT s’est PRODEIT LE CHANGEMENT
Après le-dîner, les jeunes gens partent en promenade.
Le vieillard et moi restâmes bientôt seuls dans la grande salle, le soleil de l’après-midi luisant sur le vin rouge dans nos grands verres aux formes gracieuses. Hammond dit :
— Y a-t-il quelque chose qui vous intrigue particulièrement dans notre manière de vivre, maintenant que vous en avez entendu raconter assez et que vous ea avez vu un peu ?
— Je crois cpie ce qui m’intrigue le plus est de savoir comment tout cela s’est produit.
—^ Cela- se conçoit ; le changement est si grand. Il serait difficile de vous raconter toute l’histoire, peut-être impossible : savoir, mécontentement, traîtrise, désappointement, ruiue, misère, désespoir,— ceux qui ont travaillé au changement, parce qu’ils savaient voir plus loin que les au tres, ont traversé toutes ces phases de soulFrance ; et il n’y a pas de doute que tout le temps la j)lupart des hommes ont assisté, sans comprendre ce qui se passait, trouvant tout cela' très naturel, comme le lever et le coucher du soleil ; et ce l’était Inen aussi.
— Dites-moi une chose, si vous le pouvez. Le
changement, la « révolution », comme on l’appelait, s’est-il produit pacifiquement?
■— Pacifiquement ?■ Quelle paix y avait-il parmi la masse confuse de ces pauvres malheureux du dix-neuvième siècle ? C’était la guerre d’un bout à l’autre : guerre âpre, jusqu’au moment où l’espoir et la joie y mirent fin.
— Voulez-vous dire des combats effectifs avec des armes, ou bien des grèves et des lockoiits, et la famine dont nous avons entendu parler ?
— Les deux, les deux. En somme, l’histoire de la terrible période de transition entre l’esclavage commercial et la liberté peut être résumée ainsi. Lorsque surgit l’espoir de réaliser pour tous les hommes une condition de vie communiste, le pouvoir des classes moyennes, qui dominaient alors la société, était si énorme et écrasant que presque à tous cela paraissait un rêve, — même à ceux qui avaient, pour ainsi dire malgré eux, en dépit de leur raison et de leur jugement, conçu ces espérances. Ceci était d’autant plus vrai que plusieurs de ces hommes, plus éclairés, que l’on appelait alors socialistes, quoiqu’ils sussent bien, et même affirmassent publiquement, que la seule condition sociale raisonnable est le communisme pur, tel que vous le voyez maintenant autour de vous, reculaient cependant devant ce qui leur parais‘sait la tâche stérile de prêcher la réalisation d’un heureux rêve. En regardant en arinère, maintenant, nous pouvons voir que la grande cause efficiente du changement était une aspi-
ration vers la liberté et régalilé, de même nature, si vous voulez., que la passion irraisonnée de l’amant; une nausée qui faisait rejeter avec liorreuf la vie solitaire, sans but, de rhonnne bien posé, bien élevé, de cette époque : ce sont là des phrases, mon cher, qui poumons, hommes d’aujourd’hui, ont perdu leur sens, tellementnous sommes loin de l’affreux état qu’elles représentent.
Eh bien, ces hommes si conscients de ce sentiment n’avaient pourtant pas foi en lui, comme moyen de produire le changement. Et il n’y avait à cela rien d’extraordinaire : car, en regardant autour d’eux, ils voyaient la masse immense des classes opprimées, trop courbées sous la misère de leur vie et trop enfouies dans l’égoïsme de la misère pour être capables de concevoir une autre issue que la voie ordinaire imposée par le système d’esclavage sous lequel on vivait : rien de mieux qu’une chance éloignée de grimper de la classe opprimée dans la classe opprimante.
Aussi, tout en sachant que le seul but raisonna]>le pouf ceux qui voudraient améliorer le monde était de réaliser une condition d’égalité, pourtant, dans leur impatience désespérée, ils en arrivèrent à se convaincre que s’ils pouvaient, par n’importe quel moyen, modifier assez profondément le mécanisme de la produclion et le régime de la propriété pour cjue les « classes inférieures » (telle était l’hoiTible expression) vissent leur esclavage un peu allégé, elles seraient prêtes à s’adapter à ce méconisme
et s’en serviraient pour améliorer leur condition toujours davantage, jusqu’à ce qu’enfin le résultat lïit une égalité de l'ait (ils aimaient beaucoup employer le mot « fait ») : en effet, « les riches » seraient obligés de payer si cher pour maintenir « les pauvres » dans une situation - acceptable, que la situation des riches cesserait d’être avantageuse et peu à peu disparaîtrait. Vous me suivez ?
— A peu près, dis-je. Continuez.
— Eh bien, puisque vous me suivez, vous al- ■ lez voir qu’en théorie cela n’était pas tout à fait déraisonnable ; mais « en fait » il se trouva qu’on s’était trompé.
— Comment cela
— Mais ne le voyez-vous pas ? Parce que cela impliquait la fabrication d’un machinisme par ceux-là qui ne savaient pas ce qu’ils voulaient faire faire aux machines. Dans la mesure où les massés de la classe opprimée appuyèrent cette méthode de progrès^ elles le firent pour se procurer des rations d’esclaves progressives — tous ceux c[ui pouvaient. Et si ces classes avaient été véritablement incapables de cette émotion instinctive qui produisait la passion que j’ai dite pour la liberté et l’égalité, ce c[ui serait arrivé, je crois, aurait été ceci : une certaine partie des classes laborieuses aurait bénéficié d’un tel progrès dans sa situation, qu’elle aurait approché de la situation des hommes moyennement riches; mais, au-dessous de ceux-là, il y aurait eu une grande classe d’esclaves extrêmement misérables, dont l’esVlavage aurait été de beau-
coup plus désespéré que n’avait été le précédent esclavage de classe.
— Qu’est-ce qui a empêché cela ?
— Mais, bien entendu, précisément cct instinct vers la liberté dont j’ai parlé. Il est vrai que la classe des esclaves ne pouvait concevoir le bonheur d’une vie liljre. Pourtant ils parvinrent à comprendre (et même très vite) qu’ils étaient opprimés par leurs maîtres, et ils prétendirent, vous voyez combien justement, qu’ils pouvaient se passer d’eux, quoique peut-être ils sussent à peine comment; on aboutit à ceci:
s’ils ne pouvaient apercevoir dans l’avenir le bonheur et la paix de l’homme libre, du moins ils, apercevaient la guerre, dont un vague espoir leur disait que sortirait cette paix.
— Pourriez-vous plutôt me raconter plus expressément ce qui arriva alors ? dis-je,-car je le trouvais un peu vague en ce moment.
— Oui, je le peux. Le mécanisme social à l’usage des gens qui ne savaient pas ce qu’ils voulaient, et qui était connu en ce temps-là sous le nom de Socialisme d’Etat, fut en partie établi, mais de façon très fi’agmentaire. Cela n’alla pas sans à-coups ; on l’encontrait naturellement, à chaque pas, la résistance des capitalistes; et ce n’est pas étonnant, puisqu’on tendait de plus en plus à renverser le système commercial dont je vous ai parlé, sans rien mettre à la place de' réellement efficace. Le résultat fut une confusion croissante, une grande souffrance parmi les classes ouvrières, et, par suite, un grand mécontentement. Longtemps les choses conti-
mièrent ainsi. Le pouvoir des classes supé neiires avait diniimie, a mesure que diminua leur domination sur la richesse générale, et elles ne purent plus l’emporter haut la main comme elles y avaient été habituées à l’époque ])récédente. En cela, les résultats justifiaient les socialistes d’Etat. D’autre part, les classes ouvrières étaient mal organisées et devenaient en réalité plus pauvres, malgré les concessions (pourtant sérieuses, à la longue) auxquelles on avait obligé les maîtres. Ainsi les choses se balançaient : les maîtres ne pouvaient réduire leurs esclaves à complète sujétion, tout en réprimant quelques faibles émeutes partielles assez facilement. Les- ouvriers arrachaient à leurs maîtres des améliorations, réelles ou imaginaires, dans leur situation, mais ne pouvaient leur arracher la liberté. Enfin vint la grande débâcle. Pour expliquer ceci, il faut que vous compreniez qu’il avait été fait de très grands progrès parmi les ouvriers, bien qu’on eût peu gagné, comme je l’ai dit, dans le sens de la vie matérielle.
Je fis l’innocent :
— En quel sens pouvaient-ils faire des progrès, sinon dans la vie matérielle ?
— Dans le sens de la capacité d’instaurer un état de choses où la vie matérielle serait abondante et facile à gagner. Ils avaient enfin appris à s’unir, après une longue période de fautes et de désastres. Les ouvriers avaient maintenant une organisation complète pour la lutte contre leurs maîtres, lutte qui pendant plus d’un demi-
siècle avait été considérée comme une des conditions inévitables,du système moderne de travail et de production. Cette union avait maintenant pris la forme d’une fédération de tous ou presque tous les métiers salariés reconnus, et c’était par son moyen que les améliorations dans la condition des travailleurs avaient été arrachées aux maîtres. Bien qu’ils prissent part assez souvent aux émeutes qui se produisaient, surtout dans les premiers temps de leur organisation, cela ne constituait en aucune façon une partie essentielle de leur tactique ; même, à l’époque dont je parle maintenant, ils étwent parvenus à une telle force que, la plupart du temps, la simple menace d’une « grève n était sufïisante pour obtenir quelque concession secondaire, parce qu’ils avaient abandonné l’absurde tactique des anciens syndicats, qui faisaient chômer une partie seulement des ouvriers de telle ou telle industrie et les aidaient pendant le chômage sur le travail de ceux cjui continuaient. A cette époque, ils avaient une énorme réserve d’argent pour soutenir les grèves et pouvaient afrêter complètement une industrie pour quelque temps, s’ils le décidaient.
— Avec de pareilles sommes, n’y avait-il pas un sérieux danger d’abus, de... tripotages?
Le vieil Hammond s’agita sur son siège et dit :
— Tout cela est passé depuis longtemps, et pourtant j’éprouve une véritable honte d’être obligé de vous dire que c’était plus qu’un danger ; même, plus d’une fois, l’union tout entière
lit brisée en morceaux à cause de cela : mais, époque dont je vous parle, les choses semblaient si imminentes, et, du moins pour les ouvriers, la nécessité de leur action dans la tourmente qui se précipitait, produite par la lutte du travail, était si évidente, que la situation avait développé parmi tous les gens capables de l’aison une prolbnde gravité, une résolution qui rejetait tout ce qui n’était pas essentiel, et qui, pour quiconque pensait, était grosse du changement prochain : un tel milieu était trop dangereux pour des traîtres et de simples égoïstes, et peu à peu ils furent chassés et rejoignirent, pour la plupart, les réactionnaires déclarés.
— Et ces améliorations, dis-je, qu’étaientelles? ou plutôt de quelle nature?
— Quelques-unes, et celles-là de l’importance la plus effective pour la vie matérielle, furent admises par les maîtres sous la contrainte directe des ouvriers; les nouvelles conditions de travail ainsi obtenues n’étaient que de simples coutumes, sans force de loi ; mais, une fois établies, les maîtres n’osaient pas essayer de les retirer, en face du pouvoir grandissant des Travailleurs Unis. Quelques-unes aussi étaient des poussées faites sur le sentier du socialisme d’Etat; on a vite fait d’en résumer les plus importantes. A la fin du dix-neuvième siècle, un cri s’éleva, qu’il fallait forcer les maîtres à employer leurs hommes un moins grand nombre d’heures par jour; ce cri enfla rapidement, et les maîtres durent céder. Mais il était bien évi-
dent qu’à moins de comporter un prix du travail plus élevé pour chaque heure, ce serait une illusion, et que les maîtres, à moins d’y être forcés, s’en tiendraient là. Aussi, après une longue lutte, une autre loi fut votée, fixant un prix minimum du travail dans les industries les plus importantes, lac[uelle à son tour dut être appuyée par une loi fixant le prix maximum des denrées alors considérées comme nécessaires à la vie d’un ouvrier.
— On se rapprochait terriblement des rations de pauvres des Romains, dis-je en souriant, et de la distribution parcimonieuse de pain au prolétariat.
— Beaucoup le disaient à l’époque, dit le vieillard sèchement; et ce fut longtemps un lieu commun, que le socialisme d’Etat aboutirait à cette fondrière, s’il aboutissait, ce qui, vous le savez, n’arriva pas. Cependant, il alla plus loin que ces questions de minimum et de maximum, et, soit dit en passant, nous pouvons voir maintenant qu’elles étaient nécessaires. Le gouvernement se trouva dans l’obligation de répondre à la clameur de la' classe des maîtres disant que la destruction du commerce était proche (destruction aussi désirable, s’ils l’avaient su, que l’extinction du choléra, qui heureusement a eu lieu depuis). Et il fut forcé d’y répondre par une mesure hostile aux maîtres, l’établissement d’ateliers nationaux pour la production des denrées nécessaires et de marchés pour leur vente. L’ensemble de ces mesures fit quelque effet:
elles étaient en somme de même nature que les
règles édictées par le gouverneur d’une ville assiégée. Mais, naturellement, aux classes privilégiées il semblait que la fin du monde lut arrivée, lorsque do . pareilles lois entraient en vigueur.
Et cela n’était pas tout à fait sans raison: l’ex- :
'pansion des théories communistes, et la mise en œuvre partielle du socialisme d’Etat, avaient d’aliord dérangé, et finalement presque paralysé le merveilleux système commercial sous lequel le vieux monde avait si fiévreusement vécu et qui avait engendré, pour un petit nombre, le plaisir d’une vie de joueurs, et pour beaucoup, ou la plupart, une vie de pure misère. Survinrent, les unes par dessus les autres, de « mauvaises périodes », comme on disait, et elles étaient en effet bien mauvaises pour les esclaves salariés. L’année 1952 fut l’iine des pires à celte époque; les ouvriers souffrirent horriblement : les ateliers nationaux, insuffisants, inefficaces, qui étaient terriblement combattus, ne firent que décliner, etjine énorme partie de la population en fut réduite à subsister par la « charité » pure et simple, comme on disait.
Les Travailleurs Unis observaient la situation avec un mélange d’espoir et d’inquiétude. Ils avaient déjà formulé l’ensemble de leurs revendications ; à présent, par un vote solennel et général de toutes leurs sociétés fédérées, ils exi- ^
gèrent qu’une première mesure fût prise pour ;
donner suite à leurs l’éclamations : cette mesure aurait directement conduit à remettre l’administration de toutes les ressources naturelles
(lu pays, en indune leuips que le machinisme, enlrc les mains des Travailleurs Unis, et à réduire les classes privilégiées à la position de pensionnés qui dépendraient évidemment du bon plaisir des ouvriers. « La Résolution », comme on l’appela, reçut une large publicité dans les journaux du jour ; de fait, c'était une décla-' ration de guerre, et elle fut reçue comme telle par la classe des maîtres. Ils commencèrent dès lors à se préparer à une solide résistance contre (( le communisme stupide et féroce de l’époque », selon leur expression. Et comme à Jjeaucoup d’égards ils étaient encore très puissants, ou paraissaient l’ètre, ils espéraient encore, au moyen de la force brutale, rattraper quelque chose de ce qu’ils avaient perdu, et peut-être, à la fin, le tout. On disait parmi eux, de toutes parts, que ç’avait été une grande faute des différents gouvernements de n’avoir pas résisté plus tôt ; et les libéraux et radicaux (nom, que vous connaissez peut-être, de la partie des classes dirigeantes dont les tendances étaient les plus démocratiques) étaient fort blâmés d’avoir conduit le monde dans cette impasse, par leur pédantisme intempestif et leur sentimentalisme ridicule : un certain Gladstone, ou Gledstein (sans doute, à en juger par son nom, d’origine Scandinave), homme politique important du dix-neuvième siècle, était particulièrement l’objet de cetle réprobation. J’ai à peine besoin de vous signaler l’absurdité de tout cela. Mais une tragédie terrible était cachée derrière ces grimaces du parti réactionnaire.
« Il faut réprimer l’avidité insatiable des basses classes. » — « Il faut donner an peuple une leçon. » Telles étaient les phrases sacramen-, telles qui couraient parmi les réactionnaires, et c’était un sinistre présage.
Le vieillard s’arrêta et fixa ma figure attentive et étonnée ; puis il dit:
— Je sais, cher Hôle, que j’ai prononcé des mots et des phrases que peu de personnes, parmi nous, pourraient comprendre sans de longues et laborieuses explications, qui même ne sufliraient peut-être pas. Mais puisque vous ne vous êtes pas encore endormi, et puisque je vous parle comme à un être d’une autre planète, je peux me risquer à vous demander si vous m’avez suivi jusqu’ici.
— Oh ! oui, je comprends très bien ; je vous en prie, continuez; une grande partie de ce que vous avez dit était des lieux communs chez nous,... lorsque... lorsque...
— Oui, dit-il sérieusement, lorsque vous habitiez l’autre planète. Eh bien ! maintenant, la débâcle dont j’ai parlé.
Pour un motif relativement peu important, une grande réunion fut convoquée par les chefs des ouvriers, pour être tenue à Trafalgar- Square (lieu où l’on s’était chamaillé, bien des années auparavant, au sujet du droit de réunion). La garde civique des bourgeois — appelée la police —attaqua cette réunion avec des gourdins, selon son habitude ; beaucoup de gens furent blessés dans la inêlée^^ dont cinq