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FIN DE LA CANNB DE M, DR BALZAC

Il était une fois un séducteur qui cherchait de l'ouvragé. L'hiver s'était pour lui joyeusement passé en brillantes conquêtes ; mais le printemps était arrivé, et si le printemps esl la saison des amours, ce n'est pas celle des séductions. M. de Lusigny était resté seul et désœuvré à Paris; aux premiers rayons du soleil, toutes ses heureuses victimes s'étaient envolées, emportant le trait qui les avait blessées, et il lui fallait attendre que l'été, le véritable été, fût venu pour aller les rejoindre aux eaux, ou pour les visiter dans leurs châteaux. Les correspondances étaient actives ; les petites lettres parfumées arrivaient chaque matin des provinces inquiètes ; mais que sont les joies de la correspondance pour un séducteur? Un embarras flatteur, et voilà tout. L'ennui de ranger par ordre de dates et de couleurs (M. de Lusigny avait le tiroir des blondes et l'armoire des brunes; il prétendait que les blondes sont en général méchantes et coquettes, tandis que les brunes, au contraire, sont bonnes et sensibles), l'ennui de ranger par ordre tous ces amoureux reproches était à peine compense par lé plaisir de les mériter. D'ailleurs, ces cœurs

qui lui appartenaient, ces orgueils qu'il avait soumis, ce» Imaginations qu'il avait troublées, ne pouvaient plus l'intéresser. Tous les conquérants se ressemblent, le passé ne compte pas pour eux. Il leur faut chaque jour des victoires nouvelles; il» ne savent garder leur prestige qu'à ce prix. Attacher est plus difficile que séduire ; triompher est plus facile que régner; usurper n'est rien, conserver est tout. L'empereur Napoléo» lui-même nous a dévoilé la triste nécessité de ses batailles continuelles ; il serait plaisant qu'en nous donnant le secret des conquérants, il nous eût aussi donné celui des séducteurs.

En fait d'hommes à bonnes fortunés, vous ne devineriez jamais quel modèle M. de Lusigny s'était proposé. Le duc de Lauzun? direz-vous, qui, le premier, a fait de l'insolence un moyen de plaire; le maréchal de Richelieu? qui professait pour les femmes tant de culte et tant de mépris; le marquis de Létorière? d'autant plus dangereux qu'il était sincère et qu'on pouvait l'aimer, quand on cessait de l'adorer; le comte de ***? célèbre séducteur de l'Empire, qu'on n'ose nommer parce qu'il n'a pas encore fini de séduire? Non, non, non.

Ce n'était aucun de ces grands maîtres : c'était un personnage beaucoup plus ancien, Beaucoup plus respectable, beaucoup plus habile que tout cela, auprès duquel ces héros n'étaient que des ingénus ; un professeur qui a fait de la séduction un art immortel, une étude psychologique des plus profondes ; ceux-là séduisaient par instinct, mais lui séduisait par principe. Et il a laissé le plus beau code de séduction que la perfidie humaine puisse imaginer. C'est une collection de recettes infaillibles, c'est tout un système ; mais il faut avoir la clef de ce système, il faut avoir le secret de ce langage. Heureusement, peu de trompeurs ont eu l'idée de l'étudier. Le personnage que M. de Lusigny s'était offert pour modèle était un séducteur de l'antiquité très-célèbre par l'habileté, la variété de ses moyens, tous plus ingénieux les uns que les autres. Un séducteur de l'antiquité? allez- vous dire encore, c'est sans doute Thésée, qui ne s'effraya point d'une rivalité avec le dieu

des enfers, Thésée qui séduisit. Ariane et l'abandonna pour séduire sa sœur Phèdre, qui du reste ne paraissait pas trèsdifficile à séduire? Non, ce n'est pas Thésée ; c'est un séducteur bien plus terrible encore : c'est Jupiter enfin, puisqu'il faut le dire... le doyen des séducteurs, le père de toute la race ingannatrice, Juprter, le Lovelace de l'antiquité, le dof. Juan olympien dont la science était si redoutable, et qui connaissait si parfaitement le cœur des femmes qu'il savait prendre tour à tour la forme, la qualité, le défaut qui devaient plaire à chacune d'elles.

M. de Lusigny avait étudié son Jupiter à fond, il l'avait suivi dans toutes ses entreprises, et il s'était rendu ingénieusement compte de tous les secrets employés par le maître du tonnerre dans l'art de se faire aimer. Il savait le pourquoi de toutes ses métamorphoses, et il se les était expliquées, non pas comme tant de commentateurs l'ont fait, en historiens et en naturalistes, mais en moraliste et en séducteur. Il ne pensait point, par exemple, que Danaé fût une princesse prisonnière dont Jupiter avait corrompu les geôliers ; il pensait que la pluie d'or était un symbole, et que Danaé était le type de la femme cupide et vaine, qui ne comprend aucun des sacrifices du cœur, mais qui connaît tous les calculs de l'intérêt; qu'on ne peut toucher, mais qu'on peut éblouir ; qui ne se laisse pas entraîner par de tendres serments, mais qui cède tout de suite à de brillantes promesses... Et quand M. de Lusigny rencontrait dans le monde une de ces femmes pour qui la jeunesse, la beauté, l'esprit ne sont rien en amour, qui ne voient que la fortune, il so disait tout bas en lui-même : Danaé ! Danaé ! et la femme était aussitôt rangée, classée dans la catégorie des Danaé. Alors, pour cette conquête, il ne déployait ni soins ni esprit ; il laissait reposer son imagination et son cœur ; il hypothéquait une de ses terres, empruntait une somme considérable, et déployait pendant quelques mois un luxe fabuleux ; on ne parlait plus à Paris que de ses chevaux pur sang, de sa table somptueusement servie, de ses laquais poudrés, de ses meubles, de ses tapis, de ses rideaux et de son argenterie.

Peur ies Ôaffiàé, une superbe argenterie est une séduction irrésistible; c'est la plus belle goutte de la pluie d'or. Quand toutes ces merveilles avaient bien produit leur effet, quand il était bien avéré que M. de Lusigny était l'homme le plus magnifique de tout Paris, que personne ne pouvait lutter d'opulence avec lui, quand Danaé était séduite, M. de Lusigny redevenait tout à coup un simple élégant, et il se disait, qualifiant ce genre de conquêtes : Ce sont les plus faciles, elles ne coûtent que de l'argent.

Si, au contraire, il s'agissait de se faire aimer d'une de ces femmes dont l'exquise délicatesse s'effarouche de trop d'éclat, romanesques beautés que la vanité ne saurait éblouir, mais qu'un sentiment généreux doit toucher, qui vivent de rêve et d'harmonie, qui chérissent les arts et la gloire ; pour qui les heureux de ce monde, les riches, les princes, les rois, ne sont point des hommes dangereux, mais qui tremblent d'émotion à la voix sonore d'un illustre poëte, mais qui versent de tendres larmes aux accents d'un Mozart inspiré ; que la vue d'un beau tableau, que la lecture d'un bon livre transportent d'un brûlant enthousiasme, dont l'existence est tout idéale et que l'idéalité seule peut séduire... alors M. de Lusigny appelait à son aide toutes les richesses de son imagination, toute la poésie de son cœur ; il se faisait vaporeux et romanesque, il relisait les Méditations de Lamartine, dont il citait des vers à propos ; il se remettait à chanter Rossini et Bellini ; tous ses soupirs étaient harmonieux. Il était tout amour et mélancolie ; il se faisait plaintif pour être écouté, et malheureux pour être aimé ; et pendant qu'il jouait ce rôle, il invoquait son maître Jupiter... Oui, Jupiter, qui s'était métamorphosé en cygne pour séduire Léda par sa candeur, par ses plaintes mélodieuses; et M. de Lusigny disait, à l'honneur des femmes, que la catégorie des Léda était une des plus nombreuses ; il rangeait dans cette classe plusieurs héroïnes connues par leur dévouement à de grands artistes; Marie Stuart qui aima l'infortuné Rizzio; Éléonore d'Est , qui eut pitié de la folie du Tasse ; et de nos jours mesdames de ***, de ***, 4e ***, qui permettent '""^

f.imeux peintres, à nos grands compositeurs, à nos brillants poètes, de les célébrer, de les chanter, de les aimer.

Si, au contraire encore, il lui fallait entraîner quelque beauté positive, sans imagination, sans esprit et sans cœur, une de ces créatures banales qui ne vivent point par la pensée, don l'existence est toute matérielle, et qui n'entendent rien aux délicates susceptibilités de l'amour, M. de Lusigny se rappelait l'enlèvement d'Europe.

Était-ce une prude qu'il fallait tenter? M. de Lusigny se faisait tout de suite humble et hypocrite ; il se rappelait que pour séduire Junon la prude, le maître du tonnerre avait pris la forme du plus chétif et du plus triste des oiseaux, qu'il s'était changé en coucou! Quelle leçon! quelle mordante épigramme il y avaifc dans cette métamorphose ! En effet, pour qu'une prude ose vous aimer, il faut que vous soyez laid, pauvre et inconnu ; jamais une prude ne se permettrait de distinguer ( les gens communs qui ont des prétentions à la délicatesse du langage emploient volontiers cette expression), de distinguer un beau jeune homme, riche et à la mode ; il leur faut des amours subalternes et voilés, si improbables qu'ils ne puissent jamais être soupçonnés ; un vieux médecin, un précepteur timide, un voisin de campagne obscur, voilà les séducteurs des prudes! Ah! vous en conviendrez, Jupiter était un observateur bien profond !

Nous n'en voudrions pas d'autre preuve que cette autre métamorphose peut-être encore plus spirituellement moqueuse. La fable dit : Jupiter se changea en flamme pour séduire

Égine, princesse de Béotie Comprenez-vous l'ingénieuse

méchanceté de cette allégorie? Que nous enseigne ce mythe? 11 signifie : avec les femmes sottes, avec les princesses de Béotie, il faut jouer la passion.

M. de Lusigny voyait aussi le type de la femme ambitieuse dans l'imprudente Sémélé qui périt victime de son orgueil Un jour elle supplia Jupiter d'apparaître à ses yeux dans tout l'éclat de sa gloire, et lo feu du ciel, qu'elle osa regarder, Ja consuma. Ainsi périssent les femmes qui ont la passiuu du

pouvoir. Elles régnent un jour, mais dans les alarmes; elle» s'élèvent par la faveur, mais pour retomber par la calomnie; elles arrivent jusqu'au maître, elles touchent le sceptre, elles essaient la couronne, mais, dans le délire qui s'empare d'elles, elles ne voient pas au pied du trône l'abîme où elles doivent s'engloutir. Que de Sémélés dans notre histoire! Agnès Sorel morte de chagrin, Gabrielle d'Estrées morte empoisonnée, la duchesse de Châteauroux indignement persécutée, la princesse des Ursins cruellement exilée, et tant d'autres célèbres ambitieuses, reines éphémères, dont la fin tragique fait pitié , sans compter toutes les autres Sémélées bourgeoises de nos jours !

Enfin , dans la vertueuse Alcmène, que Jupiter ne peut séduire qu'en prenant les traits d'Amphitryon son époux, M. de Lusigny voyait le type de la femme honnête, qu'on ne peut tromper qu'au nom du devoir ; aussi , lorsqu'il voulait séduire une femme honnête, il se dévouait généreusement à son mari : c'est le devoir lui-même qu'il rendait complice de ses projets. Il connaissait à fond ces nobles cœurs pleins de courage et de loyauté qu'on ne captive qu'à force de loyauté et de courage, chez qui l'amour commence par la reconnaissance et l'admiration, que l'idée d'un beau sacrifice peut seule flatter, et qui trouvent dans leur besoin d'héroïsme leur unique danger. Il avait le secret de ces caractères sublimes ; il savait qu'il est une circonstance où ils peuvent être entraînés à compromettre leur honneur... c'est pour sauver celui d'un autre.

M. de Lusigny, comme on le voit, a pris au sérieux Jupiter. Ces explications folles que nous vous donnons comme des plaisanteries , sont pour lui choses très-graves ; il a fait de ces métamorphoses un travail consciencieux dont il parle même avec un peu de pédanterie. II a, dit-il, des preuves de tout ce qu'il avance, et quand il est en confiance avec vous, il vous montre ua tableau comparatif et explicatif qu'il a dressé à ce sujet, et qui nous a paru fort amusant ; car la traduction de ces allégories ne s'arrête pas aux moyens de séduction

employés par Jupiter, elle explique aussi les conséquences de ces séductions ; et c'est là que M. de Lusigny devient pédant tout à fait.

— Voyez, s'écrie-t-il, quel admirable enchaînement dans ces idées :

Léda, séduite par Jupiter, métamorphosé en cygne, a pour enfants les deux célestes frères, Castor et Pollux, et la plus belle des femmes, Hélène. Sens allégorique : De l'harmonie naît l'union et la beauté.

Europe a pour fils Minos, Éaque et Rhadamante , les trois juges de l'enfer. Sens allégorique : La justice naît de la force.

Sémélé donne le jour à Bacchus. Sens allégorique : De la puissance naît l'ivresse.

Junon, la prude, séduite par Jupiter, changé en coucou, a pour fils Vulcain : De la faiblesse et de l'hypocrisie naissent la laideur et l'envie.

Alcmène a pour fils Hercule : Le devoir enfante le travail.

Mais voici l'explication la plus étrange : Danaé, séduite par la pluie d'or, donne le jour à Persée, le paladin par excellence, qui détruit les monstres, qui délivre les jeunes filles enchaînées ; Persée, le don Quichotte de l'antiquité ! Qu'est-ce que cela veut dire? Cela signifie que le désintéressement naît de la cupidité ; que du trésor, amassé par l'avare, viennent les secours et les bienfaits. s

Tel est le système de M. de Lusigny, et rien n'est plus divertissant que de l'entendre appliquer à chacune de nos élégantes ces mythologiques dénominations.

— Auriez-vous jamais cru cela, lui dit-on, la belle Clémentine de C***, si spirituelle et si riche, épouse ce vilain petit avocat R***, qui vient d'être iommé député?...

— Cela ne m'étonne pas, répond M. de Lusigny; les avocats sont vite ministres, et mademoiselle de C*** est une Sémélé.

— On dit que madame H*** a la léte tournée de ce bel Espagnol qui chante si bien.

— Bon ! répond M. de Lusigny, encore une Léda.

— On prétend que le banquier D**** était au moment

de manquer, mais que Frédéric G. est venu à son secours.

— Je devine pourquoi, répond M. de Lusigny; il veut séduire Alcmène, mais il ne réussira pas.

— Vous savez ce qu'on a découvert dans la maison de l'orgueilleuse baronne : dans sa maison, au cinquième étage audessus de l'entresol, demeure un jeune étudiant qui...

— Silence ! je sais à quoi m'en tenir sur la fierté de Junon. Si quelqu'un s'écrie :

— Comprenez-vous qu'un grand imbécile comme Victor de P*** puisse être aimé d'une femme?

— Oui, sans doute, répond-il enfin, tous les hommes peuvent être aimés, puisque ce n'est pas le cœur qui choisit, puisqu'il est permis à l'orgueil, à la cupidité, à l'ambition, au mensonge de venir en aide à l'amour.

M. de Lusigny, outre ce système étrange, avait une manie plus étrange encore, non-seulement il s'amusait à se métamorphoser pour plaire à une femme, mais il s'amusait aussi à la métamorphoser elle-même après lui avoir plu. Et c'est pour cela que, malgré son extrême discrétion , ses soins étaient si compromettants. Les femmes qui l'aimaient se trahissaient ellesmêmes par leur subit changement. Oh ! M. de Lusigny n'avait pas besoin de publier ses victoires , il n'avait pas grand mérite à dédaigner le charlatanisme de la fatuité; on n'avait qu'à observer un moment la femme dont il s occupait pour deviner le jour et l'heure où elle commençait à l'aimer. Quelle différence ! eomme toutes les paroles de cette femme, toutes ses manières, toute sa personne étaient changées 1 Ce n'était plus la même voix, plus le même regard, le même maintien. Naguère elle était nonchalante, son air était froid, tout l'ennuyait ; aujourd'hui elle est vive, enjouée, presque folâtre, tout la fait rire,

c'est merveilleux. Elle passait sa vie étendue sur un canapé, elle ne sortait jamais que le dimanche pour aller à l'église, elle n'aimait ni la musique ni la danse... maintenant elle court toute la journée à pied, en voiture, à cheval, elle ne manque pas une fête, elle a une loge à l'Opéra, et elle apprend à nager. Quelle activité ! la métamorphose est complète ; et ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'elle ne s'aperçoit pas du tout de la métamorphose; elle s'imagine avoir toujours été ainsi , quand on lui démontre pourtant à quel point ses habitudes nouvelles sont différentes de celles d'autrefois, elle répond naïvement :

— Autrefois je ne pouvais jamais sortir, j'étais obligée de tenir compagnie à ma mère.

On est au moment de lui répondre :

— Mais madame votre mère demeure toujours avec vous... Et puis on se rappelle qu'il faut respecter son erreur, et

l'on dit :

— C'est vrai, autrefois vous faisiez semblant d'être paresseuse pour rester toujours chez vous ; cela devait bien vous coûter.

Quand la femme qui commence à aimer M. de Lusigny, de coquette mondaine passe à l'état de femme sensible, le changement est beaucoup plus facile à motiver. Pour rester chez soi, on a mille prétextes. On acquiert tout à coup une santé très-délicate qui demande les plus grands soins ; on a une petite toux nerveuse, et l'on craint le froid ; on a mal aux yeux, et l'on redoute l'éclat des lumières. D'ailleurs on n'a jamais, dit-on, beaucoup aimé le monde, on y allait par complaisance, cela se comprend.

— Quand on a un mari dans les affaires, il ne faut pas négliger ses relations.

Quelque amie perfide pourrait répondre :

— Mais, ma chère, vous avez toujours un mari, et il est toujours dans les affaires, et il a toujours besoin de ses relations.

Mais elle se contente de dire :

— Vous avez raison de fuir le monde, il devient bien ennuyeux.

Puis, comme elle tient à prouver qu'elle n'est pas dupe de ces mensonges, et qu'elle connaît parfaitement la cause de cette réclusion volontaire, l'amie perfide se tourne vers M. de Lusigny, occupé à dessiner dans un coin du salon, et s'écrie, avec l'étonnement le plus malin :

— Ah ! vous voilà, monsieur de Lusigny ! Que devenez- vous donc? On ne vous voit plus nulle part!...

Cette aimable exclamation veut dire : « Je sais que vous passez la vie ici. »

Mais ces deux métamorphoses n'ont rien de triste. Aller tous les soirs dans le monde pour y rencontrer une personne qui vous plaît, ou rester tous les soirs chez soi pour y attendre une personne qu'on aime, cela n'a rien de rigoureux; changer ses goûts pendant quelque temps, c'est un bien faible sacrifice en amour... Mais changer son caractère, changer son cœur et toutes ses idées, et toutes ses croyances ; vaincre ses antipathies, étouffer ses haines, dévorer ses craintes, se démentir soi-même à tout moment, c'est un effort bien pénible, et c'est précisément le sacrifice que M. de Lusigny trouvait le plus de plaisir à exiger. Vous souvient-il de cette belle comtesse de S***, si dédaigneuse, si capricieuse, si impérieuse, et quelquefois si furieuse, devant laquelle Charles de S*** tremblait comme un esclave tremble devant son maître ; cette impératrice manquée, qui se mourait de dépit de ne pouvoir régner que dans un salon, cette femme bel-esprit qui n'avait pas d'esprit, dont la conversation était si fatigante, qui ne permettait aucune objection, et qui cessait de vous prier à dîner chez elle quand par malheur, un jour à table, vous aviez eu l'audace de n'être pas de son avis; cette protectrice officieuse, qui vohs protégeait malgré vous, et pour vous humilier qui vous adressait tout haut, devant tout le monde, les questions les plus embarrassantes, que madame de V*** appelait spirituellement des questions de princesse ; qui disait, par exemple, à une femme veuve : « Madame une telle, votre douaire est-il con-

sidérable? Ou bien demandait à une étrangère établie en France depuis longtemps : Madame B***, à quel âge ètes-vous venue à Paris? Ou bien encore, interrogeant avec indiscrétion un jeune homme qui avait eu quelques différends avec sa famille , lui disai t : Monsieur T***, ètes-vous bien avec votre père maintenant? » Toutes questions très-pénibles à entendre, et que les rois ont seuls le droit de vous adresser, parce qu'eux seuls ont le pouvoir de vous les rendre agréables, car ils peuvent doubler le douaire des veuves, naturaliser les étrangers et réconcilier les familles. Cette orgueilleuse personne, vous vous la rappelez, n'est-ce pas'r eh bien ! M. de Lusigny, en moins de trois semaines, l'avait changée complètement. C'était une soumission, une douceur, une complaisance, une humilité dont tout le monde était émerveillé. Elle , auprès de qui ce pauvre Charles de S*** était si tremblant, devenait tremblante à son tour auprès de M. de Lusigny. A peine osait-elle lever les yeux quand il était là ; bien loin de chercher à le dominer dans ses opinions, elle attendait qu'il eût parlé pour avoir un avis ellemême. La crainte de déplaire rend si timide, et l'amour guérit si vite de l'orgueil !

Par quelle ruse M. de Lusigny avait-il obtenu ce triomphe ! Qu'avait-il su dire à cette impérieuse beauté pour la rendre tout à coup docile? Eh ! mon Dieu! il avait employé une ruse bien simple, et qui ne manque jamais son effet : il l'avait accablée de flatteries, et c'est dans l'excès même de son orgueil qu'il avait trouvé le moyen de la corriger. S'il l'entendait discuter avec trop de vivacité, et décider une question d'une façon par trop arbitraire :

— En vérité, Madame,* lui disait-il tout bas, j'admire avec quelle générosité vous dépensez votre esprit. Vous êtes bien bonne de prendre la peine de persuader ces gens-là ; est-ce qu'ils peuvent vous comprendre? Est-ce qu'un vieux sot comme Saint-A*** et une petite niaise comme madame de D*** sont en état de soutenir une conversation avec une femme supérieure comme vous?...

Ces mots étaient magiques. A dater de ce jour, le vieux sot

de Saint-A*** et la petite niaise madame de D*** pouvaient contredire tant qu'ils voulaient; on ne se donnait plus la peine de les persuader.

M. de Lusigny avait aussi un mode d'admiration qui était très-habile ; il savait faire éclore les qualités qu'il vantait en feignant de les reconnaître. Ce qui me plaît en vous, disait-il encore à cette femme hautaine, c'est qu'avec beaucoup de noblesse dans les traits vous avez parfois aussi une très-grande douceur dans le regard. — Cela n'était pas vrai , mais cela ne tardait pas à le devenir. La qualité naissait de l'éloge.

— Avant de vous connaître, ajoutait M. de Lusigny, je vous croyais un caractère impérieux, une volonté de fer.

— Ah ! vous aviez cette idée?

— Oui, pendant longtemps elle m'a éloigné de vous.

Qu'il y avait d'adresse dans ce mot 1 quelle menace terrible ! Commentunefemme pourrait-elle garder un défautque l'homme qu'elle aime n'a pas encore remarqué, et qui l'éloignerait d'elle s'il venait à le découvrir. Ainsi le paon orgueilleux se métamorphosait en colombe.

De toutes les métamorphoses opérées par l'amour de M. de Lusigny, la plus merveilleuse, sans contredit , est celle de la pauvre Stéphanie Meunier , qu'il avait rendue si triste et si ennuyeuse, sous prétexte de conversion, car M- de Lusigny mettait les conversions au nombre de ses plus belles métamorphoses. La malheureuse femme faisait pitié. Grâce aux sermons de M. de Lusigny, sa vie était un long supplice. Fille d'une portière ambitieuse, -et l'on sait jusqu'où l'ambition peut entraîner une portière sa?is principes, Stéphanie, dès son enfonce, avait été destinée à embellir de sa présence les ballets et les coulisses de l'Opéra. Elle était jolie , coquette, gourmande, et d'une vanité à toute épreuve , c'est-à-dire qui ne résistait à aucune tentation. Elle était célèbre dans le monde par ses succès infiniment variés; on l'accusait d'avoir dévoré plusieurs patrimoines et compromis plusieurs majorats. Elle aimait les diamants avec passion, comme on aime les fleurs et les châles de l'Inde avec caprice, comme on aime les rubans;

AVEC LA DOtn.EliU. 287

eilo aimait les dentelles, elle aimait les enflpr-àtfi à plumes. elle aimait les riches étoffes, les montres de Brégùet, [es bîjôuv ciselés , les chaînes d'or, les dîners fins , les brillantes fêtes , elle aimait tout... excepté cependant ceux qui lui offraient ces richesses et ces plaisirs pouf être aimés. Telle était celte heureuse femme. Mais il faut lui rendre justice : du jour où M. do Lusigny s'est occupé d'elle, elle n'a plus rien aimé que lui. C'est alors que le supplice de la conversion a commencé. Un mot de lui a suffi pour changer cette existence folle en une austère vie. D'abord elle s'est mise à pleurer tous ses péchés en détail les uns après les autres, elle a longtemps pleuré : ensuite elle a renoncé aux vanités du monde, elle a vendu ses bijoux, ses châles et toutes ses parures, et elle en a donné le prix au pauvres, c'est-à-dire à ses dignes parents. Ce qui ne les empêchait pas de s'écrier avec amertume , en parlant de M. de Lusigny : Ah! cet homme-là nous a ruinés! Ils ignoraient alors la généreuse donation qu'il avait faite à leur fille pour consolider, disait-il , sa conversion. Après avoir ainsi courageusement anéanti les preuves accusatrices d'un passé coupable, Stéphanie avait voulu élever son âme à la hauteur des pensées de celui qu'elle aimait. Elle avait appris l'orthographe. Elle copiait des pages entières de Massillon , pour se familiariser avec les secrets d'un beau style. Les plaisirs de Paris lui étaient devenus odieux. Elle se plaisait à voir le coucher du soleil dans la plaine de Saint-Denis, ou sur la montagne du Calvaire ; elle ne savourait plus ni vin de Champagne, ni vin du Rhin, ni truffes, ni écrevisses, ni pâtés de foie gras. Elle se nourrissait d'un lait pur et d'un pain modeste ; sa tête humiliée ne portait plus ni panaches, ni fleurs. Son front coiffé d'une simple capotte, enveloppé des voiles du repentir, s'abritait sous le parapluie delà pénitence... Aspasie s'était changée en Lavallière.

Un seul mot avait suffi pour opérer ce prodige, mais, il faut en convenir, il était admirable, ce mot-là ! Un jour qu'il pleuvait horriblement , et qu'une charmante partie de campagne venait d'être bouleversée , M. de Lusigny était venu

voir Stéphanie; elle était alors dans tout l'éclat de son luxe et de ses fautes. Il la trouva de fort mauvaise humeur. Il lui persuada qu'elle était triste , que le rôle qu'elle jouait dans ce monde n'était pas celui qui lui convenait. Il la contempla longtemps en silence, puis il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur indicible ; enfin , après un profond soupir, il laissa tomber ce mot : Pauvre ange déchu ! et touv Ait dit.

Il eut plus de peine à métamorphoser en perfide coquette la bonne et candide Mélina de B***, cette gracieuse jeune femme si naïve, si voilée, qu'elle avait l'air, disait-on, de poser pour la statue de la Modestie. Mélina était l'idéal de la femme aimante, celle que l'on rêve à dix-huit ans , mais qu'on ne cherche qu'à cinquante. Pas trop vive , pas trop spirituelle, mais animée par la tendresse, mais intelligente par le cœur; point rêveuse, mais recueillie; sensible et non passionnée; ne sachant r'en imaginer, mais sachant tout croire à propos; n'ayant aucune idée à elle , mais adoptant toutes les vôtres avec amour ; n'ayant point de gaieté native , mais souriant quand vous riez ; n'ayant point de mélancolie personnelle , mais s'attristant avec complaisance quand vous avez des ennuis ; incapable de rien cacher, et d'avoir rien à cacher ; naïve et imprévoyante comme un enfant , mais raisonnable et résignée comme une mère de famille, pure... non pas comme le lis d'une pureté orgueilleuse, enivrante et royale; mais pure comme la marguerite , d'une pureté mystérieuse et modeste qui s'ignore elle-même, qui ne sait pas qu'on peut l'admirer. Hélas ! hélas ! qui pourrait aujourd'hui la reconnaître. Eomme ce jeune cœur s'est vite corrompu. Quelle admirable fausseté! quelle piquante moquerie! comme elle ment bien aujourd'hui , cette voix si douce qui jusqu'alors n'avait jamais menti ! Admirez avec quel aplomb la perfide médit de ceux-là mêmes qu'elle préfère ; avec quelle franchise elle tend la main à la jeune femme dont elle captive le mari; avez-vous vu le regard qu'elle a jeté à l'heureux Ernest en répondant à Jules : Non, ce soir je ne serai pas chez moi ; manière ingénieuse de dire à Ernest : J'y serai. Savez-vous pourquoi elle a loué à

Paris l'hôtel de ***, c'est pour demeurer en face de madame C..., qui est jalouse d'elle et qu'elle fait mourir de chagrin. M. de Lusigny est enchanté de tous ces manèges. Il appelle cela de l'esprit , il est tout fier d'avoir métamorphosé l'innocente pâquerette en jusquiame, et la pudique Virginie en Célimène.

Quoi ! direz-vous , cet homme-là existe ? Mais c'est un monstre affreux. Un don Juan, un Méphistophélès ? Rassurezvous, ce n'est ni un don Juan , ni un Méphistophélès , ni un monstre affreux : c'est tout simplement un légitimiste qui s'ennuie et qui s'est fait séducteur, parce qu'il avait bien trop d'esprit pour se faire conspirateur.

Maintenant que vous le connaissez , peut-être vous intéresserez-vous à sa dernière aventure arrivée il y a deux mois. Nous étions ensemble chez madame la duchesse de... Il y avait chez elle ce soir-là presque tous les hommes aimables qui composent sa société habituelle : M. Berryer, M. de Salvandy, M. de Pastoret, M. Eugène Sue, M. de Sainte-Beuve, le prince G..., lord L..., le marquis de L... B... et le comte Alfred deM... Les conversations étaient fort animées, et M. de Lusigny, pour sa part, était occupé à médire fort gaiement lorsqu'on annonça madame...

On annonça madame la comtesse Albert de Viremont et madame la comtesse Charles de Viremont. Les deux bellessœurs se faisaient appeler ainsi. C'est la mode aujourd'hui. Les titres ne sont plus partagés, comme autrefois, par droit d'aînesse. Les cadets de famille n'en sont plus réduits aux modestes titres de vicomtes et de barons. Si leur frère aîeé est comte, ils sont tous comtes; s'il est marquis, ils cont tous marquis, même s'il est prince, ils sont princes. Ne sommes-

nous pas sous le régime de l'égalité? La loi d'aînesse n'a-t-elle pas été repoussée avec horreur ? Selon les principes de la politique nouvelle, tous les hommes sont frères... et tous les frères sont égaux... Donc les frères d'un comte doivent être comtes comme lui... Voilà du moins ce que la noblesse aura gagné à la révolution de Juillet.

La duchesse s'empressa d'aller recevoir les deux femmes qu'on venait d'annoncer, et chacun se mit à les examiner avec curiosité.

Cette visite était un événement. Il y avait quatre ans que la jeune veuve de Charles de Viremont n'avait paru dans le monde ; sa belle-sœur semblait fière et heureuse de l'y ramener. Elle lui servait de chaperon de très-bonne grâce, bien qu'elle fût à peine plus âgée qu'elle. Mais madame Albert de Viremont est une de ces femmes froides, sérieuses, tristes, qui aiment le monde passionnément, comme toutes les personnes inanimées; car les ennuyeux se rendent justice, ils s'ennuient aussi eux-mêmes. Ils se fuient ; pour s'amuser, ils ont besoin des autres, c'est-à-dire d'ennuyer les autres. Ces esprits engourdis aiment le bruit qui les réveille et le mouvement qui leur fait sentir l'existence. Ils sont bien autrement avides de fêtes et de plaisirs que ne le sont les caractères évaporés. Mais comme ils rougissent un peu de ces goûts frivoles en contradiction avec leur maintien, ils cherchent toutes sortes d'adroits prétextes pour s'y livrer sans remords ; et ils parviennent ingénieusement à décorer du nom de complaisance et de devoir leur sournoise futilité.

Sans avoir les traits réguliers, madame Albert de Viremont parait belle. Une extrême pâleur, des yeux et des cheveux noirs lui donnent une physionomie remarquable; et puis elle a ce faux air sentimental et romanesque qui doit naître nécessairement d'une grande tristesse, jointe à une grande parure. N'oublions pas de dire que madame de Viremont, qui suit la mode avec conscience, et qui parle chiffons en savant docteur, était ce soir-là fort bien mise. Sa robe de gros de Naples blanc, garnie de trois volants, était faite à merveille, et la petite cou-

ronne do lilas étoilée de diamants qui entourait ses cheveux nattés était du meilleur goût.

Quant à madame Charles de Viremont, elle était si jolie, son teint était si frais, ses joues étaient si roses, son sourire était si fin, ses manières avaient tant de grâce et de vivacité, que M. de Lusigny no voulut pas absolument reconnaître en elle cette pauvre jeune veuve dont les malheurs étaient si célèbres, et à laquelle, malgré lui, il s'était intéressé tant de ibis. 11 tomba dans le tort vulgaire de juger sur les apparences. 11 s'imagina que celle des deux femmes qui était triste était celle qui avait été malheureuse, et sur elle se fixa d'abord toute son attention. Mais il vit bientôt son erreur. Un homme tel que lui ne pouvait longtemps s'y tromper. I! ne tarda pas à deviner qu'il y avait entre madame Albert et madame Charles de Viremont toute la différence qui existe entre une vague langueur et un profond découragement, entre une inquiétude sans cause et un désespoir sans remède.

En effet, la tristesse calme de l'une, cette tristesse qui osait se montrer, ne provenait point d'un chagrin réel, c'était la douce mélancolie d'une imagination rêveuse qui croit encore au bonheur, mais qui est lasse de le chercher ; tandis que la gaieté factice et nerveuse de l'autre, c'était ce douloureux courage d'une âme brisée qui n'espère rien, qui ne désire rien, qui ne cherche plus le bonheur parce qu'elle l'a perdu, parce qu'elle sait qu'on ne l'entrevoit sur la terre un jour, une heure, que pour le perdre. C'était la fermeté stoïque, la résolution Violente d'une femme désenchantée , qui supporte la vie par devoir, mais qu: trouve la force de vivre dans une volontaire insensibilité, dans une complète abnégation. Il n'y a que deux manières de traiter la douleur : par l'abrutissement ou par fétourdissement. Il faut, si l'on est libre de souffrir, se livrer à elle comme une proie, comme la victime est livrée au bourreau, se laisser par elle tourmenter, déchirer, torturer; lui donner à la fois tout son sang et toutes ses larmes. Alors on tombe devant elle épuisé, anéanti, abruti... mais soulagé. Si

l'on n'est pas libre de lui appartenir tout entier, c'est elle, au contraire, qu'il faut tourmenter, repousser, chasser, étouffer, c'est elle qu'il faut vaincre à force d'occupations, de mouvement et de bruit. Il faut alors avoir recours à toutes les distractions périlleuses, comme les luttes politiques, les affaires, les voyages ; à toutes les agitations indifférentes, comme les plaisirs de la vanité, les obligations du monde, les travaux d'artistes, les études scientifiques; enfin, à toutes ces occupations intéressantes où le cœur n'entre pour rien , mais qui emploient les heures, qui nourrissent les yeux d'images variées, qui captivent la mémoire par des mots nouveaux, qui entraînent l'esprit observateur malgré lui, qui étourdissent les souvenirs, qui vieillisent les impressions, qui ne consolent pas sans doute, mais qui du moins ne laissent pas le temps de penser et de souffrir. Ce rapide mouvement qui emporte votre existence semble en précipiter le cours ; on se fait illusion. On finit par croire qu'en vivant si vite on mourra plus tôt.

M. de Lusigny observait depuis un instant madame Charles de Virement, et déjà il pénétrait ses plus intimes pensées. Il lisait dans ce gracieux sourire un affreux chagrin, un amer dépit, une secrète honte d'avoir pu résister à de tels malheurs. Il devinait que cette jeune âme avait dit un adieu irrévocable à toute émotion douce, à tout sentiment affectueux. Elle auss^ pensait- il, a pris pour devise ce mot de Valentine de Milan : « Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien ; » mais elle ne le dit pas, comme la noble veuve, en habits de deuil, les yeux baignés de larmes, le cœur navré d'amour; («lie le dit en robe de bal, le cœur éteint et les yeux secs.

Absorbé par ses réflexions, M. de Lusigny était devenu muet. Cette préoccupation était sincère, et il ne jouait aucun rôle en ce moment. Mais le monde n'est pas si sot que de croire à la sincérité ; il est trop profond pour cela ; il a plus tôt fait de supposer mille ruses. Le monde est souvent complice des trompeurs ; il leur donne parfois d'excellentes idées et plus d'un séducteur dérouté a trouvé dans un soupçoi

d'abord injuste l'inspiration d'un stratagème qui plus tard l'a fait réussir. Bref , chacun imagina que ce silence et cet air pensif cachaient de graves et hostiles projets.

Il y avait ce soir-là un petit bal chez madame de M***, où mesdames de Viremont devaient aller, après avoir fait encore une ou deux visites. On parla de cette fête et des beautés célèbres qu'on y verrait. Tout à coup, M. de Lusigny se rappela qu'il avait promis de conduire à ce même bal un de ses amis et que cet ami l'attendait. Il partit mystérieusement, comme c'est l'usage.

A peine eut-il quitté le salon, que la duchesse demanda en riant à mesdames de Viremont si elles étaient en guerre avec M. de Lusigny.

— Je ne l'ai jamais vu ainsi, ajouta-t-elle. Avant que vous ne vinssiez, il était gai, brillant, il nous contait vingt folies; dès que vous avez paru, il est devenu rêveur, et il n'a plus dit un mot.

— Quoi!- reprit vivement madame Charles, c'est là M. de Lusigny!...

— Sans doute, c'est lui; vous ne le connaissiez donc pas?

— Non ; c'est la première fois que je le rencontre, répondit la jeune femme en s'attristant malgré elle.

Il y avait toute l'histoire de sa vie dans la manière dont elle dit cela. C'était rappeler que depuis quatre ans elle avait quitté le monde, et pour quel malheur elle l'avait quitté.

— Mais j'ai bien souvent entendu parler de lui , continuât-elle en s'efforçant de vaincre une émotion passagère, et j'avoue que je me l'étais figuré beaucoup moins sérieux. Je lui trouve un air respectable qui s'accorde peu avec sa réputation.

— Ne vous y fiez pas, dit quelqu'un, les hommes si brillants dans le monde ne sont jamais plus dangereux que lorsqu'ils sont maussades.

— Comment cela?

— C'est que rendre insupportable un homme charmant, c'est très-flatteur.

À cette plaisanterie, madame Charles de Viremont rougit

tellement, elle parut si troublée, que cela nous donna beaucoup à réfléchir.

Une heure après, elle retrouva M. de Lusigny au bal, chez madame de M***; car dans ce grand monde si varié on rencontre toujours les mêmes personnes. On a beau traverser les ponts, courir d'un quartier à l'autre, la population des salons ne change point. Aussi, quand vous demandez :

~ Était-il bien joli le bal de madame une telle?

On vous répond dédaigneusement :

— Il n'y avait rien d'extraordinaire, on y voyait les mêmes figures qu'on voit partout.

Ce qui n'empêche pas de critiquer une autre fête par ce reproche tout contraire :

— Il n'y avait personne de connaissance, c'était affreux ! Voilà donc le plaisir qui vous attend dans un salon : si l'on

y connaît tout le monde, la curiosité n'y est pâè excitée, et l'on ne s'amuse point; et si l'on n'y connaît personne, on s'y ennuie.

M. de Lusigny s'occupa de madame Charles de Viremont toute la soirée. La jeune femme ne pouvait lever les yeux sans rencontrer le regard menaçant de cet ennemi qui l'observait. Cependant il ne se fit point présenter à elle ni à sa bellesœur; il évita même plusieurs fois de prendre part à une conversation générale qui aurait pu lui servir de prétexte pour se rapprocher d'elles. Il persista dans un silence expressif dont l'effet lui semblait certain. La princesse de *** lui ayant demandé son bras pour l'aider à traverser la foule, il s'empressa de se mettre à ses ordres ; mais bientôt il revint auprès de mesdames de Viremont. Si ces deux dames passaient dans un autre salon, il restait un moment èncoro dans celui qu'elles venaient de quitter, leur laissant le temps de choisir ailleurs d'autres places; et puis il allait s'établir de nouveau en face d'elles avec la plus agréable affectation. Il étudiait attentivement les femmes avec lesquelles mesdames de Viremont paraissaient liées le plus intimement, inscrivait leur nom dans sa mémoire , et se promettait d'aller leur faire sa cour dès le

lendemain. Mesdames de Yiremont possèdent, par malheur, un vieil oncle, bavard tcès-ennuyeux. M. de Lusigny éprouva le besoin d'écouter pendant une demi-heure les raisonnements politiques de cet oncle. Mesdames de Viremont possèdent encore une grosse cousine qui étouffe toujours, et qui avale quinze glaces et autant de verres de sirop dans les moindres fêtes. M. de Lusigny ne put résister au désir de lui offrir six glaces aux framboises et trois verres de punch. Mesdames de Viremont devaient savoir que M. de Lusigny avait naguère rendu des soins compromettants à lady Émilia B*** et à madame de P***. M. de Lusigny s'empressa d'avoir la vue basse et de ne pas reconnaître lady Émilia ni madame de P*** lorsqu'elles passèrent devant lui. Le séducteur préparait ses trames, le pêcheur tendait ses filets, l'araignée tissait sa toile, le conquérant traçait son plan de campagne. Chaque fois que madame Charles de Viremont apercevait M. de Lusigny, elle rougissait. Bien... La victime était déjà prévenue, inquiète, effrayée. C'était beaucoup pour un premier jour. On ne demandait rien de plus.

Vers la fin du bal, pendant que l'on dansait cette mazourka de fantaisie tant à la mode ce printemps, la jeune femme, que tout ce manège commençait à fatiguer, proposa à sa bellesœur de s'en aller, pensant avec raison que dans un moment où chacun était occupé à regarder danser la mazourka, et où personne ne songeait à quitter le bal, on pourrait avoir sa voiture plus promptement. Sa beile-sœur ayant paru prête à partir, elle se leva, et, se croyant suivie par elle, elle traversa plusieurs salons, et arri" a dans celui qui précédait l'antichambre ; là elle vit qu'elle était seule et attendit. On sait que cette année les bals intimes étaient à la mode. On se donnait le luxe des salons étincelants et déserts. Madame de Viremont resta seule quelque temps, et comme la solitude est un piège que l'on n'est pas accoutume à redouter dans le monde, elle y tomba complètement et s'abandonna à ses sombres penséses Un voile funèbre couvrit son visage, naguère si faussement joyeux, sa taille se pencha comme succombant sous un poid

^supportable ; et des larmes involontaires coulèrent sur ses joues alors d'une effrayante pâleur. Elle revint à elle quand l'orchestre cessa de jouer la mazourka. Elle ne se rappela qu'elle était au bal que lorsqu'elle n'entendit plus la musique du bal. Elle essuya ses yeux vivement, regarda avec inquiétude si personne n'était là, et elle aperçut en face d'elle M. de Lusigny... Mais cette fois, à sa vue, elle ne rougit pas, elle ne détourna pas la tête avec dédain ; cette fois il n'y avait dans le regard de M. de Lusigny rien qui dût l'offenser, ni coquetterie, ni fatuité , il n'y avait que ce qui devait en ce moment la toucher : de la pitié et du respect.

Mais cette émotion délicate ne fut pas de longue durée. Le séducteur était à peine rentré chez lui qu'il se livra de nouveau à ses combinaisons stratégiques. Après avoir mûrement calculé les obstacles et les chances, les difficultés et les ressources, il conclut à son avantage en disant :

— Elle a juré de ne plus aimer... elle m'aimera...

En arrivant à l'hôtel de Viremont, les deux belles-sœurs •couvèrent un magnifique garde national qui les attendait sur le perron, et qui vint galamment leur offrir la main pour descendre de voiture.

— Te voilà déjà, Hector, dit madame Albert à son frère ; par quel hasard es-tu libre de si bonne heure?

— Parce que j'ai un amour de sergent-major qui, pour récompenser mon zèle , me dispense de faire mon service , c'est-à-dire qu'il m'a permis de m'en aller, à condition que je reviendrais à sept heures monter ma faction.

Hector fit cette réponse en riant ; mais il s'interrompit tout à coup en voyant l'air sombre de madame Charles de Viremont.

AVEC LA DOULEUK. 297

— Vous paraissez bien fatiguée , madame , dit-il avec inquiétude.

— Je suis très-souffrante, lui répondit-elle. Bonsoir, Hector ; et sans le regarder elle rentra dans son appartement.

La figure d'Hector était celle d'un homme affreusement désappointé.

— Qu'est-ce qu'elle a donc ce soir? demanda-t-il.

— Je ne sais , reprit sa sœur ; elle a été très-gaie , trèsaimable toute la soirée , et puis à la fin du bal , à propos de rien, elle est devenue triste comme tu la vois.

— Et mon pauvre souper ? s'écria Hector d'un air confus.

— Quel souper ?

Hector ouvrit alors la porte de la salle à manger.

— Le voilà, dit-il, ce souper que j'ai fait préparer pour vous. C'était bien la peine d'inventer tant de mensonges pour séduire mon sergent-major, car cet amour est un tyran abominable : il ne voulait pas absolument me laisser partir, il m'a fallu lui faire mille contes pour obtenir quelques heures ; lui dire qu'il s'agissait d'empêcher un duel , qu'il y allait de la vie de mon meilleur ami ; que mon absence pouvait causer les plus grands malheurs et toutes ces ruses sont

inutiles !

— C'est pour souper avec nous que tu étais revenu si tôt?

— Sans doute ; j'avais si bien arrangé cela ! Je sais qu'il n'y a jamais de souper chez madame de M*** ; je sais qu'après une nuit passée au bal on a toujours faim, comme après une nuit passée au corps de garde, et je m'imaginais vous faire à toutes deux une charmante surprise; mais la tristesse de cette méchante Léontine a tout gâté.

— Mon mari est-il rentré de bonne heure ?

— Albert? il n'est pas sorti ; il a fait comme toujours, il a dormi dans son fauteuil jusqu'à onze heures, et puis il est allé dormir dans son lit. Mais il devait être des nôtres ; il m'avait prié de le faire réveiller, et je l'aurais fait sans scrupule ; ce n'est pas trop pour supporter les plaisirs de la garde nationale ^ue de se permettre un petit excès en famille.

«98 IL NE FAUT PAS JObER

En cet instant le maître d'hôtel vint prendre les ordres : — Vous pouvez vous coucher, Simon , dit Hector, nous ne souperons pas ; ces dames n'ont pas faim.

C'est par les mots les plus simples de la vie habituelle que se trahissent les caractères, et le caractère d'Hector était tout entier dans ce mot-là : « Nous ne souperons pas ; ces dames n'ont pas faim. » Ce pauvre Hector, il se comptait pour si peu de chose , qu'il s'était accoutumé depuis qu'il avait quitté le collège , à mettre toute son existence dans les caprices de ces ieux jeunes femmes , dont il était l'unique protecteur. Cat M. de Viremont sortait fort rarement. Son temps se passait à manger et à dormir. C'était un gastronome qui en était à sa troisième gastriste ! Or, vous le comprenez , cette lutte d'une passion qu'il fallait satisfaire et d'une santé qu'il fallait ménager suffisait pour occuper toutes les heures de sa vie. Hector était donc le très-humble cavalier servante de sa sœur et de la belle-sœur de sa sœur. C'était mieux encore , c'était l'idéal du Patito. Toujours grondé, toujours accusé, toujours victime; il ne se plaignait jamais. Pourvu qu'on lui permît d'être là , il était content. Il ne demandait pas qu'on l'aimât ; il ne tenait pas à paraître aimable ; il demandait seulement qu'on l'autorisât à se dévouer. Comme il ne se plaisait pas à lui-même, il avait besoin de vivre par un autre pour trouver quelque bonheur à vivre. Hector n'était ni beau ni laid , ni sot, ni spirituel, ni pauvre, ni riche, et cependant, s'il avait voulu s'occuper un peu de lui , il aurait pu devenir riche et spirituel , et même paraître beau. S'il avait consenti à se regarder dans une glace , pour voir que son habit lui allait mal , il aurait pu en commander un mieux fait ; s'il avait songé à faire valoir sa fortune, il aurait pu l'augmenter considérablement ; enfin s'il avait voulu cultiver son intelligence, il aurait pu acquérir beaucoup d'esprit, car il avait en réalité tout ce qui en donne : de la raison, de l'instinct, une grande justesse d'observation, une imagination vive et cette hauteur de vue, cette supériorité de jugement que donne une bonté sublime, une bonté royale. Mais, hélas! il avait aussi tout ce qui fait qu'on n'ose pas avoir

de l'esprit : la défiance et le dégoût de lui-môme, l'ignorance de ses facultés, une trop grande naïveté d'impression, une philosophie trop sincère, un trop réel mépris des niaiseries indispensables dans le monde, un orgueil engourdi, et ce qui lui était encore plus fatal <*ue tout cela : une passion sans espoir.

Madame de G. disait, en parlant de lui : C'est un homme médiocre ; mais avec un grain d'égoïsme , il aurait été un homme supérieur.

Il aimait Léontine éperdumtnt, follement, et sa modestie était telle, que jamais un seul jour, un seul instant dans ses plus brillantes chimères, l'idée d'être aimé d'elle ne s'était offerte à sa pensée. Être aimé de Léontine '. lui , Hector de Bastan ! Fi donc ! Ce n'est pas un homme vulgaire comme \y' qui mériterait cet honneur. Oh ! non, il rêvait pour elle ii être si aimable, si distingué, si parfait !... qu'il espérait bie\ qu'elle ne pourrait jamais le rencontrer.

La voir tous les jours, habiter avec elle sous le même toit, avoir le droit de s'occuper d'elle à tous moments ; se lever de grand matin pour fatiguer le cheval qu'elle devait monter dans la journée, courir chercher un médecin si elle était souffrante, aller vingt fois chez son homme d'affaires si elle avait à défendre quelques intérêts, lui procurer un plaisir, lui épargner un ennui, écouter patiemment ses longues plaintes quand elle racontait ses chagrins passés, rire aux éclats pour la remercier de sourire quand elle daignait se moquer de lui, telle était sa vie, c'était là tout son bonheur, et il n'en imaginait point d'autre.

Toutefois ce premier bal l'avait inquiété ; une crainte confuse l'agitait. Il avait bien souffert pendant toute la soirée ; jamais la tyrannie de la garde nationale ne lui avait semblé plus odieuse. Faut-il le dire? il avait pensé un moment à se soustraire à ses devoirs de citoyen : Y hôtel des haricots lui était apparu, et il avait nargué cette apparition menaçante; l'ombre de ce garde municipal que les Guêpes ont rendu célèbre s'était dressée devant lui, et il avait défié ce redoutable

fantôme. Un moment il avait voulu sacrifier les plaisirs du corps-de-garde à ceux du bal ; mais il avait eu peur d'être deviné. Il désirait bien trop aller à ce bal pour se permettre d'y aller. Cela nous arrive à tous très-souvent, n'est-ce pas? de nous intéresser à une chose si vivement que nous n'osons pas même avoir l'air de nous en occuper.

C'était pour lui surtout que la rentrée de Léontine dans le monde parisien était un grand événement. Il lui tardait d'entendre le récit que les deux jeunes femmes feraient de leur soirée , et c'est afin de l'entendre plus tôt qu'il avait eu l'idée de ce malencontreux souper. Le plaisir de voir madame Charles ie Viremont en grande parure , elle qu'il avait vue si longtemps en grand deuil , était bien aussi un des sérieux motifs de cet empressement. Mais tous ces plans si naïvement ingénieux, tous ces soins si puérilement tendres avaient été déjoués !

Hector retourna à son poste , l'esprit tourmenté et le cœur triste, et chemin faisant, il se disait : « Je ne veux plus qu'elles sortent sans moi ; ce soir, il s'est passé au bal quelque chose... je saurai ça demain. »

Mais Hector le lendemain ne sut rien du tout, car s'il avait appris ce qui s'était passé au bal chez madame de M***, il se serait moins empressé de conduire madame de Viremont au théâtre des Variétés, où se trouvait M. de Lusigny. Cette partie de spectacle s'était arrangée si naturellement, qu'elle ne pouvait, en vérité, donner le moindre ombrage. Madame de S.... l'avait improvisée ; M. de Lusigny lui avait raconté des mots si plaisants de Levassor dans la pièce nouvelle, qu'elle avait vite envoyé retenir deux loges : une pour elle , dans aquelle mesdames de Viremont et Hector étaient placés , et puis une autre pour une de ses parentes avec qui était M. de Lusigny.

Madame Charles de Viremont, en apercevant en face d'elle ce séducteur audacieux, devint tremblante de colère; elle trouvait une révoltante fatuité dans la promptitude de ces attaques. Je le devine, pensa-t-elle» il va venir ; madame de S.

nous le présentera ; mais l'accueil que je lui ferai lui ôtera bientôt toute idée de continuer ce manège... Chaque fois que la porte de la loge s'ouvrait, Léontine relevait fièrement la tête et se préparait au combat. Elle s'armait du regard le plus dédaigneux... et ce regard terrible tombait sur un bon vieil ami qu'elle revoyait avec le plus grand plaisir, ou bien sur un diplomate allemand qui ne méritait en rien son courroux. Ces superbes efforts de dignités furent perdus : M. de Lusigny ne vint pas ce soir-là dans la loge de madame de S., qui dit avec un peu d'humeur en sortant du spectacle :

— Vous êtes cause, mesdames, que M. de Lusigny m'a abandonnée aujourd'hui ; il ne vous connaît pas ; il a eu peur de vous.

Deux jours après, mesdames de Viremont reçurent un petit billet conçu ainsi :

« On m'amène ce soir un Italien qui a une voix superbe, et « qui chante comme Rubini. Voulez-vous venir l'entendre, « sans façon ; je n'aurai presque pas de monde. Nous pren- « drons des glaces en famille. »

Ce billet était de cette grosse cousine qui avait toujours soif, et dont M. de Lusigny s'était si gracieusement occupé l'autre jour au bal.

Mesdames de Viremont se rendirent à son invitation, et Léontine arriva chez elle sans défiance ; mais à peine était-elle assise que la maîtresse de la maison s'écria :

— Comprenez-vous ce vilain M. de Lusigny qui ne vient pas ? Il m'avait pourtant bien promis qu'il serait ici à neuf heures avec son Italien.

— Ahl dit Léontine, c'est M. de Lusigny qui vous amène chanteur?

— C'est lui ; et depuis trois jours il me tourmente pour que je fasse connaître à mes amies cette merveille... Mais le voilà.

On vit alors s'avancer d'un air très-grave, trop grave même, M. de Lusigny, suivi d'un Italien, trop Italien aussi, personnage fantastique s'il en fut jamais. Nous assistions à cette

présentation, et nous devons le dire à notre gloire, à l'instant même, rien qu'en observant le sourire contraint de M. do Lusigny, nous avons deviné que cet Italien était un faux chanteur qui allait chanter faux.

M. de Lusigny, après avoir déposé près du piano son Italien, passa devant madame Charles de Viremont , en lui adressant un vague salut qui semblait lui dire : Vous allez voir ce dont ie suis capable pour vous.

Alors commença une étrange scène que nous ne pouvons nous rappeler de sang-froid. Un savant accompagnateur préluda, et après une ritournelle parfaitement bien jouée, l'Italien de M. de Lusigny se prit à chanter. Jamais, non jamais, nous n'avons entendu rien de semblable. En écoutant cela un pape n'aurait pu garder son sérieux. D'une bouche immense , avec des efforts inimaginables, sortaient des sons inouïs. Il y avait de tout dans ce gosier sauvage : des chats, des rats, des souris, des clés, des cailloux, des sous, de la monnaie, de la ferraille ; excepté de la voix, il y avait de tout. Cet homme imitait involontairement tous les cris plaintifs de la nature , le cri du paon, celui de la chouette, celui de la girouette, le bruit du vent dans les cordages, les sifflements de la bise dans les corridors, les gémissements des portes aux gonds rouilles, des chariots aux roues mal graissées; excepté le chant de l'homme, il imitait tous les chants. Sous prétexte de cadences, il bêlait ; sous prétexte de roulades, il croassait, et puis sans aucun prétexte, il miaulait, jappait, hurlait, beuglait dans tous les tons ; c'était affreux. La maîtresse de la maison était fort mécontente, mais comme tout le monde riait, elle prenait son parti bravement. Chacun observait M. de Lusigny, qui supportait cette humiliation avec beaucoup de grâce ; il se tenait debout devant la cheminée et baissait les yeux d'un air de modestie plein de charme. Il paraissait jouir de cette mélodie en connaisseur éclairé ; lui seul ne riait point ; lui et madame Charles de Viremont, qui était pâle d'indignation; elle avait le secret de cette comédie. Plus cet horrible virtuose chantait faux et plus Léontine était révoltée ; chaque son aigu qu'iï

poussait lui arrivait au cœur comme une insulte ; il était si évident pour elle que M. de Lusigny n'avait imaginé cette soirée de musique, cet épouvantable concert, que pour l'attirer chez sa cousine, comme il l'avait altirée au spectacle quelques jours auparavant! elle sentait tout ce qu'il y avait de finesse à avoir choisi ce mauvais chanteur, afin qu'il lui fût impossible à elle de se tromper sur le but véritable de cette soirée : ces chants odieux étaient un langage d'amour qu'elle devait comprendre, ei qui devait la toucher. D'ailleurs les regards du séducteur venaient de moments en moments l'expliquer : sitôt que le chanteur se mettait à gémir d'une façon plus extraordinaire, M. de Lusigny jetait sur Léontine un doux regard qui voulait dire : C'est pour vous voir une heure que j'ai imaginé ce moyen.

Quand l'Italien eut terminé son air de bravoure , on passa dans le salon voisin pour prendre des glaces et du thé. C'est alors que M. de Lusigny fut accablé de reproches, d'outrages, d'épigrammes de toutes sortes.

— Quoi ! disaient les dilettanti , — c'est pour entendre ça qu'il nous a fait venir?

— Où donc a-t-il pris que ce pauvre garçon avait une belle voix? c'est une affreuse guimbarde; il n'a pas de méthode,— il n'a pas le moindre talent.

— Ce n'est pas un musicien, — ce n'est pas un Italien.

— Si, vraiment, reprenait M. de Lusigny, c'est un Italien.

— Alors, ce n'est pas un chanteur.

— Non, dit en riant Alfred de ***, c'est un fumiste. Chacun alors de se récrier.

— Avouez-nous cela franchement, mon cher Lusigny, poursuivit Alfred , n'est-ce pas que c'est votre fumiste que vous nous avez amené ce soir pour nous mystifier ?

— Non, je vous le jure , reprit M. de Lusigny, ce n'est pas un fumiste, c'est... c'est un avocat... et il regarda Léontine en disant cela...

— Un avocat qui plaide mal votre cause, dit quelqu'un.

— J'en ai peur, et il regarda encore Léontine ; enfin , c'est

un jeune homme vie Bologne qui se destinait au barreau, mais que sa vocation pour la musique a entraîné. Je l'ai entendu <r Naples, où il obtenait beaucoup de succès.

— Quand il plaidait !

— Quand il chantait ; mais je dois en convenir, depuis son séjour à Paris il a perdu un peu de sa voix.

Ici les rires devinrent unanimes. Chacun s'écria : Mais il n'a jamais eu de voix ; et les épigrammes recommencèrent de plus belle. Nous rendons justice à M. de Lusigny, sa contenance était admirable. Il opposa à cette émeute de salon le sang-froid le plus gracieux, la bonhomie la plus spirituelle ; il avait l'air si heureux d'être maltraité par tout le monde, il paraissait si fier d'être coupable, que Léontine elle-même finit par se laisser toucher en sa faveur. Hector vint lui dire :

— Eh bien ! madame , comment avez-vous trouvé ce chanteur?...

Elle eut l'imprudence de répondre :

— Je l'ai trouvé très-amusant.

M. de Lusigny triomphait.

Berquin a dit : « Un bon cœur fait pardonner bien des étourderies. » Nous disons : « Le bon goût fait pardonner même une mauvaise plaisanterie. »

En fait de commérages, il n'existe pas dans tout l'univers une ville qui soit plus petite ville que Paris. Rome n'est rien en comparaison, c'est une petite ville simple, tandis que Paris est une collection de petites villes qui luttent entre elles d'imagination et de curiosité. A Paris les commérages se compliquent et se multiplient à l'infini ; on devine ce que peut produire l'esprit de rivalité appliqué au commérage. Chaque quartier a la prétention de connaître l'aventure du jour mieux que tous )es autres quartiers, et ehaque narrateur, pour prou-

ver qu'il en sait plus que personne , ajoute au récit qui court un détail nouveau de son invention. L'histoire ainsi défigurée fait son chemin sans obstacle. Le contrôle est impossible dans un si vaste empire. Le mensonge y circule librement, protégé par l'immensité.

Pendant huit jours il ne fut question dans les trois principales petites villes de Paris : le faubourg Saint-Germain, le faubourg Saint-Honoré et la Chaussée-d'Antin, que de ce concert manqué , que de ce faux chanteur, inventé par M. de Lusigny. Les uns s'indignaient de cette mystification, les autres la trouvaient fort plaisante ; mais tout le monde en parlait, et c'était bien là ce que voulait M. de Lusigny. Le séducteur pensait avec raison que les propos qu'on allait tenir sur son compte le serviraient dans ses amours. Elle ne me connaît point, se disait-il , bon , elle va entendre parler de moi ; je ne crains rien, le mal qu'on dit de moi me fait aimer.

Vous allez voir combien ses prévisions étaient fondées.

— Quoi ! M. de Lusigny vous a joué ce tour abominable! disait une vieille prude, je ne puis le croire; c'est un homme sans principes, qui ne m'a jamais plu , il est vrai , et dont je me suis toujours défiée ; mais je dois reconnaître que c'est un homme de fort bonne compagnie , et que rien dans ses manières ne peut faire soupçonner qu'il soit capable d'une plaisanterie de ce genre.

— Non, sans doute ; mais que voulez-vous ? ses succès l'ont gâté, reprenait un gros envieux. Quand on est pendant six ans la coqueluche de toutes les femmes, on perd la tête; quand on est le roi de la mode, on se croit tout permis.

; — Je sais bien, moi, disait à son tour un jeune collatéral devant une tante très-riche dont il espérait hériter, je sais bien, moi, que si M. de Lusigny s'était permis une pareille mystification chez ma tante , les choses ne se seraient point passées si doucement; j'aurais demandé à ce monsieur raison d'une telle offense, et...

— Et ce monsieur , interrompait la tante , ce monsieur, qui est un fat, j'en conviens, mais qui est aussi un adversaire très-

brave et très-adroit, vous aurait désarmé sans vous blesser, mon cher neveu, et tout le monde se serait moqué de vous... et de votre tante.

— Quant à moi , reprenait une ancienne amie de M. de Lusigny, je suis persuadée qu'il est innocent de ce grand crime, il y a là-dessous un quiproquo. Ce mauvais chanteur a un frère qui a beaucoup de talent, et que M. de Lusigny a entendu à Naples comme nous : il aura amené le frère qui chante mal , croyant amener celui qui chante bien. C'est une erreur dont il a été le premier la dupe, je le parierais.

. — Ah! madame, disait-on, que vous êtes une excellente amie!

— Eh bien, oui , reprenait cette femme, j'ai pour M. de Lusigny une véritable affection ; on a beau médire de lui, je ne lui connais pas un défaut. J'entends parler sans cesse de sa profonde duplicité , et je l'ai toujours trouvé d'une loyauté et d'une délicatesse admirables. On l'accuse d'être égoïste, et je suis entourée de toutes sortes de gens qu'il a obligés. On le croit un monstre, un être dénaturé , et je le vois près de sa mère plein de tendresse et de respect. On l'a soupçonné de vouloir se rattacher au gouvernement actuel , et vous savez au contraire qu'il a refusé nettement toutes les offres qui lui ont été faites.

— Ah! .. sa conduite politique est irréprochable, il n'y a qu'un avis là-dessus ! — s'écriait chacun aussitôt.

— Eh bien ! alors que lui reprochez-vous V

— Sa légèreté auprès des femmes...

— Ah! nous y voilà, vous voulez dire ses succès. En cela je ne le défends plus; j'en conviens, M. de Lusigny plaît aux femmes beaucoup trop facilement ; c'est un grand tort , et je comprends qu'on ne puisse le lui pardonner : toutefois, messieurs, je vous souhaite d'être coupable aussi souvent que lui.

Madame Charles de Viremont écoutait ces discours , et il en résultait pour elle cette opinion : M. de Lusigny est un homme de très-bonne compagnie, très-brave, plein de délicatesse et de loyauté , très-bon légitimiste , mais très-dangereux , c'esf à-dire très-séduisant,

Que de gens, dont on fait de graves éloges, paieraient cher ces médisances-là !

Quand une jeune femme n'a plus contre le séducteur qui s'occupe d'elle que de si douces préventions, elle commence à devenir plus indulgente. Ce qui lui semblait être une audace inconcevable n'est plus à ses yeux qu'une espérance assez justifiée ; ce qui lui paraissait une offense ne lui paraît plus qu'un hommage; et comme elle ne se croit plus la victime d'une fatuité révoltante , elle finit par s'enorgueillir d'être l'objet d'une préférence flatteuse.

Ce personnage mystérieux qu'elle rencontrait chaque jour, qui la suivait , qui. observait toutes ses démarches , et qui cependant ne lui parlait jamais, et qui ne cherchait point à la connaître , intéressait Léontine malgré elle. Mesdames de Viremont étaient à la mode ; on courait après elles , c'est le mot. A Paris et partout, les effets de la mode sont les mêmes ; cela part comme une traînée de poudre, mais il faut y mettre le feu II y a des gens qui ont tout ce qu'il faut pour être à la mode ; la poudre ne leur manque pas ; la traînée est faite , mais on n'y met point le feu , et ils restent ignorés toute leur vie. Une fête n'était pas complète si mesdames de Viremont n'y paraissaient point. Aussi chacun les invitait avec empressement, non pas pour soi, non pas pour elles, mais dans l'intérêt du bal qu'on voulait donner , pour dire le lendemain : nous avions mademoiselle de C, madame de M., mesdames de Viremont, etc., etc. les nouvelles beautés de l'année. Tous nos jeunes et vieux élégants venaient à l'envi faire leur cour aux deux belles-sœurs. M. de Lusigny, seul , ne demandait pas à leur être présenté. Hector s'en étonnait , et comme cet éloignement le laissait en pleine sécurité sur les intentions de son rival, il parlait de lui sans se gêner, c'est-à-dire qu'il en disait le plus grand bien, parce qu'il était trop généreux et trop sincère , pour ne pas admirer les qualités qu'il dédaignait pour lui-même. Tout venait donc adroitement conspirer en faveur de M. de Lu6igny auprès de Léontine. Le séducteur pressentit ses dispositions bienveillantes, et avec une habileté yrilcnat

il leur laissa le temps de mûrir. Il avait eu d'abord recours à la crainte ; il usait maintenant de la sécurité ; c'était un de ses principes ; effrayer d'abord pour émouvoir, rassurer ensuite pour attirer. Il n'en était déjà plus aux coups de foudre, aux apparitions subites, aux rencontres inexplicables, aux regards incessants, aux allusions coquettes et tendres ; il en était à la seconde période de la séduction, à la période des soins délicats, des souvenirs romanesques, que nous appellerons : les niaiseries ingénieuses. Les fleurs jouent un grand rôle dans les finesses sentimentales. M. de Lusigny avait trouvé un moyen de rajeunir leur vieux langage. Jusqu'alors il avait toujours évité de porter la moindre fleur à sa boutonnière , et il avait souvent plaisanté ceux de nos jeunes dandys qui ont amené cette mode et qui se croiraient perdus si on les surprenait un soir à l'Opéra sans un camélia ou sans une rose au côté. M. de Lusigny se montrait pour eux impitoyable. Eh bien ! tout à coup, on le vit paraître lui-même avec un petit bouquet de violettes à sa boutonnière. La fleur était modeste, mais le scandale n'en iut pas moins affreux.

— Vous, porter des fleurs !... s'écria-t-on.

— Sans doute, reprit M. de Lusigny, c'est un ridicule, mais puisqu'il vous réussit, je l'adopte.

Léontine entendit l'exclamation et la réponse, et elle rougit, car elle tenait à la main un bouquet de violettes de Parme. Le lendemain, M. de Lusigny, au lieu de violettes, avait une rose ; et par un hasard bien singulier, c'était encore un bouquet de roses que Léontine tenait à la main.

N'oublions pas de dire que cette année les bouquets d'ordre composite, formés de fleurs variées, les bouquets montés sont fort méprisés. Ces fleurs trompeuses et par cela même plus durables, dont le feuillage emprunté est enlacé de cannetille, dont la tige robuste est un gros fil de laiton , ces bouquets de bouquetières sont remplacés, dans le monde des merveilleuses, par les simples bouquets de jardiniers. L'élégance veut que Ton porte une botte de roses, ou bien une botte de muguet. ■-A'E'itt ©st de rigueur ; il y a bien encore dans cette masse de

fleurs quelque supercherie , mais il n'y a plus d'art ; c'est ce qu'il faut. Madame Albert de Viremont, toujours à l'affût des modes nouvelles , avait vite compris l'importance de ce changement ; elle avait aussi promptement décidé qu'elle aurait pour chaque fête un bouquet de la saison ; mais comme un tel aôin lui paraissait trop futile, elle avait ingénieusement inspiré h son frère le désir de s'en charger; et le pauvre Hector, chaque jour de bal ou de concert, s'empressait d'envoyer à sa sœur un bouquet pour avoir le droit d'en offrir un à Léontine. Madame Albert paraissait ainsi avoir été entraînée malgré elle dans un excès d'élégrjice dont elle n'avait pas la responsabilité. Mais madame Charles, que pensait-elle en voyant M. de Lusigny toujours orgueilleusement paré d'une fleur qui semblait avoir été dérobée à son bouquet? Et M. de Lusigny, lui aussi, que pensait-il ? Il pensait que c'était une très-bonne malice que de faire servir au langage de sa passion le bouquet donné par un autre. Cependant il ne savait pas encore que ce langage avait été entendu. Léontine ne tarda pas à le lui prouver elle-même sans le vouloir. Une femme ne lutte pas de ruse impunément avec un pareil diplomate ; il peut tomber une fois dans le piège qu'elle lui tend ; mais il n'y tombe pas seul. Un soir donc, madame Charles de Viremont, après s'être fait longtemps attendre par sa belle-sœur, partit pour le bal en grande hâte et en feignant d'oublier son bouquet. C'était une énorme touffe de muguet, elle la laissa sur sa cheminée.

En arrivant au bal, la première personne qu'elle rencontre est M. de Lusigny ; fidèle à son devoir, un brin de muguet, ou plutôt comme dit Béranger :

La fleur des champs brille à sa boutonnière

Il voit'que madame Charles de Viremont n'a point de bouquet; il s'étonne, Léontine ne peut s'empêcher de sourire de son étonnement; mais ce sourire la trahit. Bien, se dit 'e séducteur, elle l'a oublié exprès, donc elle m'a compris, et il jette aussitôt (es brins de muguet loin de lui.

Le croiriez-vous? la coquetterie et le mystère ont tan* «^e

charmes, que ce jeu absurde, cette lutte tout à fait niaise de petites fleurs et de gros bouquets, était devenue pour Léontine l'intérêt de toutes ses soirées. Dans le monde c'était son unique pensée, elle n'écoutait rien, elle ne voyait rien, elle ne s'amusait de rien avant d'avoir regardé quelle fleur M. de Lusigny portait ce soir-là ; et puis, quand elle l'avait vue, elle restait une heure à se demander comment il ne se trompait jamais. C'est une indiscrétion de bou(À«jjwèf9 , a9 disait-elle, mais je vais le déconcerter.

Préoccupée de ce grand projet , elle imagina d'aller visiter avec sa belle-sœur le magnifique jardin de Tripet, dont les riches plates-bandes de tulipes étaient alors dans toute leur splendeur. Après avoir longtemps admiré ces merveilles de la culture, ces fleurs si délicates, ces tiges si droites, ces nuances si variées, Léontine demanda un bouquet au jardinier; madame Albert voulut en avoir un aussi , et toutes deux , armées d'une touffe de tulipes, firent le soir même leur entrée triomphale dans les salons de l'ambassade de Sardaigne. On y faisait de la musique ; Doêhler, venait de jouer au moment où ces dames arrivèrent. Léontine chercha des yeux M. de Lusigny ; mais il n'était pas dans le salon. Comme elle l'attendait avec impatience ! comme elle se réjouissait de le voir cette fois dérouté !

— 11 est impossible que M. de Lusigny ait pu avoir aucun renseignement... se disait-elle; non... mais peut-être ne va-t-il pas venir ?

Comme elle disait cela, elle aperçut dans l'autre salon M. da Lusigny assis sur un canapé, et causant et riant avec plusieurs femmes, établi là comme arrivé depuis longtemps. Une très* jolie petite tulipe brillait à sa boutonnière. Madame Charlei de "Vjremont devint tremblante de frayeur.

— Il me fait espionner, il a des intelligences dans ma maison, pensa-t-elle.

Dt-puis le portier jusqu'à sa femme de chambre , elle soupçonna tous ses gens. Elle recommençait à s'indigner, elle ne pJuvaït s expliquer un tel hasard, et pourtant rien n'était plus

naturel et plus simple. En quittant le jardin de Tripet, mesdames de Viremont étaient allées voir une femme fort aimable et fort spirituelle qui demeure place Louis XV, au coin de la rue Royale. Pendant le temps de cette visite, leur voiture était festée devant l'hôtel de Crillon ; M. de Lusigny qui revenait à cheval du bois de Boulogne, en passant sur la place Louis XV, reconnut les chevaux et le cocher de mesdames de Viremont, et voyant sur le devant de la calèche une si grande provision de tulipes, il pensa qu'elle devait servir aux parures du soir et il devina la nouvelle épreu .e qu'on lui préparait. Il ne fallait pas être sorcier pour cela.

Ces combinaisons de noubad^urs, ces ruses de bergers ne vous semblent-elles pas bien puériles, bien indignes d'un siècle aussi sérieux que le nôtre? Voilà pourtant à quoi ceux qui S'amusent dans le monde passent leur temps... Que font donc ceux qui ne s'y amusent point ?

A dater de ce moment, Léontine ne porta plus de bouquet ; elle paraissait fâchée. M. de Lusigny respecta cette colère, et il resta huit jours sans se montrer nulle part. Alors madame Charles de Viremont commença à s'ennuyer. Et M. de Lusigny respecta aussi cet ennui.

Enfin, après un temps convenable, quand il jugea que madame de Viremont s'était assez ennuyée pour trouver un trèsgrand plaisir à le revoir, il imagina une rencontre singulière, imprévue, qui devait être décisive.

0 femmes ! vous ne savez pas tout ce qu'il y a pour vous de danger dans ce projet innocent, qu'on appelle une partie de campagne !.„...

Nous avons déjà dit que mesdames de Viremont avaient un oacle, grand amateur de politique, et que M. de Lusignv avait un soir si parfaitement bien supporté la politique de cet oncie

qu'il s'était fait de lui un ami dévoué. Ce digne vieillard se nommait Jean, comme c'est le devoir de tout oncle bon et loyal qui ne se nomme pas Pierre. M. de Lusigny lui persuada de se souhaiter sa fête à lui-même en réunissant dans sa maison de campagne toute sa famille la veille ou le jour de la Saint-Jean. Le chemin de fer conduisait à cette charmante villa, située aux environs de Saint-Germain. Il fut convenu que le départ de la bande joyeuse aurait lieu le matin à dix heures, qu'on se promènerait dans le parc jusqu'au moment du déjeuner, lequel serait un véritable dîner, qu'après ce solide repas on irait courir achevai et à âne dans la forêt jusqu'à la nuit, et qu'ensuite on partirait pour venir souper à Paris. Mesdames de Viremont avaient elles-mêmes dressé ce plan de partie de campagne avec leur oncle, et celui-ci n'avait point parlé de M. de Lusigny. Hector s'était chargé de retenir tout un wagon, et d'inviter deux ou trois jeunes gens aimables qui devaient animer le voyage par leur gaieté. Le choix des conviés dans une entreprise de ce genre n'est pas chose facile ; les objections que tel ou tel nom fait naître sont quelquefois bien amusantes à écouter. Quelles prétentions se révèlent, quels secrets se trahissent dans ces discussions souvent plus vives qu'on ne le voudrait !

— Proposerons-nous à Ravenay d'être des nôtres?

— Oh ! Dieu non ! il est trop tapageur ; il a de trop mauvaises manières ; il gâterait tout.

— Voulez-vous inviter Amédée de Valorbe? r-Non. Quelle idée! il est horriblement ennuyeux !

— Ne dites pas cela ; c'est un si brave garçon ; il a une si belle âme!

— Ah ! voilà une excellente raison ! ... A quoi sert une belle âme dans une partie de plaisir' Pour égayer un souper, une belle âme, c'est charmant!

— Si nous engagions madame de X***?

— il laudrait alors engager M. Z***, et ce serait cruel.

— On i c'est vrai ! j'y renonce.

— tîmjnenez madame de V***.

— Non pas; elle...

— Pourquoi? elle est très-bonne enfant.

— Oui, mais elle est très-moqueuse; elle irait ensuite rire de nous avec ses beaux esprits.

— Eh bien ! madame de C***?

— Oh ! non, non! elle est trop prétentieuse et merveilleuse; elle ne serait jamais prête ; elle nous ferait toujours attendre ; elle répandrait ses flots de dentelles sur tous les buissons ; et puis elle est insupportable avec ses grands airs.

C'est-à-dire qu'on ne veut pas de l'une parce qu'elle est très-spirituelle, et encore moins de l'autre parce qu'elle est très-coquette et très-jolie.

— Mais, Mesdames, si vous dites non à chaque personne que je vous propose, vous finirez par aller là-bas toutes seules... Voulez-vous enfin la sensible madame deLorsac?

— Oui, oui ! elle nous divertira bien avec ses soupirs.

— Et ses souvenirs ; il faut lui écrire tout de suite.

Bien heureuses les femmes ridicules; elles sont de tous le» plaisirs. On ne peut se passer d'elles. Plus elles sont laides, sottes, désagréables, et plus elles sont indispensables dans une fête ; plus elles sont inconvenantes, et plus elles paraissent aimables. Leur niaiserie donne de l'esprit à tout le monde; il faudrait être bien niais soi-même pour ne pas trouver à dire quelque bonne plaisanterie à propos d'elles. Leur tristesse est une joie universelle. On rit pendant des heures de la plainte qui leur est échappée, de l'accident qui leur est arrivé ; la moindre de leurs élégies est une source inépuisable de bouffonneries et de mystifications. Plus ces femmes sont malheureuses, et plus elles sont amusantes ; mais tout en se moquant de leurs peines, comme on sait bien les en consoler ! avec quelle attention on écoute leurs sentimentales confidences, leurs amoureuses confessions ! Comme on a soin d'elles ! comme on sympathise avec elles! comme le monde, qui est toujours juste, dit-on, les venge noblement de l'ingrat qui ne veut pas les comprendre ou de l'infidèle qui ne les a que trop bien comprises ! comme on les dédommage du malheur de n'être point

cimées d'un seul en leur prouvant qu'elles sont aimées de tous !

Après une longue discussion, la partie de campagne fut enfin organisée; elle promettait d'être charmante; elle réunissait tous les ingrédients dont se compose uno bonne et véritable partie de campagne; il y avait : deux fournies à la mode, pas trop rivales; une femme riche et sotte, d'une autre société, et flattée d'être admise dans celle-ci ; deux jeunes fats en apparence bien traités; un plaisant et son compère; un frère dévoué, se chargeant de tous les détails ennuyeux; une femme vertueuse, pour honnêtiser toute chose; un enfant de dix ans, bien élevé, fils de la femme vertueuse, pour servir de prétexte à mille jeux; un élégant, hors d'âge; une vieille femme sensible ; une jeune miss émancipée ; peu do maris, et pas de chiens.

Pendant le trajet de Paris à Saint-Germain, les voyageuses eurent raisonnablement peur, juste ce qu'il fallait pour avoir l'air novice. La jeune Anglaise seule paraissait aguerrie. Les inconvénients et les avantages du chemin de fer firent naturellement les frais de la conversation; les femmes manifestèrent pour le grand souterrain une horreur convenable ; les hommes ne manquèrent pas de répondre à ce sentiment par les deux ou trois phrases de mauvais goût qu'à propos de ce souters'érain il est d'usage de dire. La vieille femme sensible alors s'écria qu'ellen'oserait jamais voyager en wagon avec des inconnus; elle prétendit que cela pourrait être très-dangereux. On lui laissa cette crainte, ou plutôt cette illusion ; on se plaignit de l'odeur désagréable de la vapeur, on s'effraya du hennissement étrange de la machine. Ce cri nous rappelle que dernièrement nous avons voyagé avec un gros monsieur qui ne doutait de rien, et qui donnait à tort et à travers des explications à tout le monde. C'était M. Prudhomme au chemin de fer.

— D'où viennent ces cris horribles? demanda quelqu'un.

— Ce sont les cris des conducteurs qui s'avertissent et so répondent, dit avec empressement l'adorable Prud'homme. Ne pcurraient-ils choisir un plus agréable langage. Au sur»

plus, ajouta-t-il, c'est le cri des douaniers espagnols... Oui, c'est ainsi qu'ils s'appellent entre eux dans les montagnes de la Savoie.

La pcrsonno à qui s'adressait ce discours n'en parut nullement étonnée ; il ne lui vint pas à l'idée que les douaniers espagnols devaient, en effet, avoir un cri bien étrange pour parvenir à se faire entendre dans les montagnes de la Savoie. Mais ici, un sot qui parle avec assurance peut dire bien des bêtises impunément; dans les conversations, dans les journaux, nous laissons passer les plus lourdes niaiseries sans les comprendre ; ceia explique pourquoi nous avons osé nous proclamer le peuple le plus spirituel de l'univers.

On arriva à Saint-Germain. De là il fallait aller par un chemin de traverse chez l'oncle de mesdames de Viremont On se mit en route gaiement. Un des deux jeunes fats se hâta d'offrir son bras à Léontine; l'autre dandy s'empara de madame Albert qui, comme toutes les femmes tristes, était profondément coquette; les femmes à la mode et les jeunes gens à la mode devaient nécessairement faire la route ensemble, et s© consacrer mutuellement leur journée. La femme vertueuse prit le bras d'un des maris; la femme riche fut réduite à accepter les soins du plaisant. Le vieil élégant se précipita vers la jeune Anglaise... il avait peur que la vieille femme sensible ne lui échût en partage !.. Mais il avait tort de s'effrayer : Hector n'était-il pas là pour se charger de tous les paquets? L'enfant courait d'un groupe à l'autre, adressant à chacun des questions gentilles et plaisantes; enfin M. de Viremont fermait le cortège, se consolant de marcher si vite en pensant que cette promenade lui donnerait de l'appétit. Ainsi l'on partit le matin ; mais le soir tout était bien changé au retour. Les joyeux propos du déjeuner, les ingénieux accidents du voyage dans la forêt, les erreurs favorables, les hasards heureux, les jeux innocents, les étourderies volontaires, les frayeurs simulées, les conciliabules prétextés, les rencontres inattendues, ces mille chances, ruses, plaisirs, qui constituent une sincère partie de campagne, avaient singulièrement modifié tods les

rôles. Les femmes à la mode avaient perdu dans la mêlée leurs deux chevaliers. Les jeunes dandys, qui avaient trèsbien déjeuné, sacrifiant les amours élégants et factices, s'écaient laissé complaisamment séduire par des sentiments vrais ; la jeune miss avait accaparé le plus beau ; la femme riche s'était emparée du plus bête. Tous les quatre ils marchaient en tète du cortège en revenant à Paris ; on les entendait rire aux éclats; la jeune miss venait de s'apercevoir qu'elle avait perdu sa montre dans la forêt ; mais elle s'était écriée aussitôt :

— Ça m'est bien égal !

Et l'on trouvait le mot charmant. La femme vertueuse paraissait ennuyée et choquée; elle pressait le pas en tenant son fils par la main ; le vieil élégant, le plaisant et son compère Tenaient après elle, riant avec mystère et se faisant part de leurs observations. M. de Viremont donnait le bras à la vieille femme sensible ; il comptait sur elle pour cheminer lentement, de manière à ne point troubler sa digestion. Madame Albert, qui était de fort mauvaise humeur, donnait le bras à son frère. Quant à Léontine, elle avait pour compagnon M. de ***. Mais n'anticipons pas sur les événements!..

Voici le calcul fait par M. de Lusigny : il s'était dit : les premiers moments d'une partie de campagne sont assez agréables pour une femme malheureuse qui veut se distraire ; le grand air la ranime, l'aspect des champs, des eaux, des arbres, réjouit ses yeux ; tant que les plaisirs sont calmes , elle les comprend et s'en amuse ; mais vers le milieu du jour, quand tout le monde est bien en train , quand la joie est bruyante , quand elle menace d'être folâtre , quand les éclats de rire éveillent les échos , quand les cris perçants épouvantent les oreilles, quand les savantes plaisanteries commencent , quand l'heure du calembour a sonné , soudain la femrn^ mélancolique est saisie d'une indicible tristesse, d'une tristesse amère, poignante, funèbre, comme jamais elle n'en a ressenti aux plus affreux jours de ses chagrins. C'est alors qu'une voix affectueuse doit l'émouvoir, et c'est quand madame de Viremont

AVEC LA DOULEUR. 3t7

éprouvera ces impressions pénibles , pensait M. de Lusigny, que je me trouverai par hasard près d'elle pour l'en distraire doucement. Il ne voulait faire son apparition dans la fête qu'après le repas joyeux , et presque vers la fin du jour; mais il ne devait pas agir seul dans cette grave circonstance : pour être plus certain du succès, il avait choisi un puissant auxiliaire; il avait appelé sa mère à son secours. Vous le savez , c'est un très-grand moyen de séduction qu'une mère aimable, spirituelle, distinguée , à laquelle vous ressemblez trait pour trait, qui vous a élevé, qui fait valoir toutes vos qualités, qui les explique même- en les rappelant, en les possédant. M. de Lusigny connaissait trop bien tous les moyens de plaire pour avoir négligé celui-ci ; souvent il avait utilisé sa mère avec bonheur; mais c'était à l'insu d'elle-même et sans la rendre jamais complice de ses projets ; cette fois , comme il s'agissait de mariage, il la mettait franchement dans sa confidence, et il se fiait à son instinct maternel. Madame de Lusigny habitait depuis quelque temps Saint-Germain, et le voisinage l'avait liée naturellement avec l'oncle de Léontine. Elle se trouvait chez lui au moment où les convives parisiens arrivèrent. Léontine la reconnut aussitôt à sa ressemblance avec son fils : c'était le même sourire , le même regard , la même voix. Madame Charles de Viremont étonnée , interrogea des yeux son oncle , qui aussitôt la conduisit vers madame de Lusigny en disant :

— Venez, ma nièce, que je vous présente à l'aimable voisine qui veut bien m' aider à faire les honneurs de la maison.

Madame de Lusigny voulut dire quelques mots gracieux , mais elle était si émue qu'elle ne put prononcer une parole; elle regarda Léontine, et ses yeux se remplirent de larmes. Oh ! que cette émotion d'une mère était éloquente ! n'était-ce pas là le plus touchant des aveux! Quel séducteur saurait trouver jamais un langage plus entraînant que cette émotion, que ce trouble impossible à feindre , cette tendresse involontaire , cette curiosité affectueuse , cet empressement mêlé de crainte , cette admiration mêlée de respect d'une mère pas-

iS,

sionnée dont le regard , en s'attachant sur vous, semble dire : Voilà la femme qui est aimée de mon fils!

Léontine comprit dès ce moment que l'amour de M. de Lusîgny était sérieux, et qu'elle ne devait plus s'en offenser. Elle se laissa entraîner au plaisir d'entendre parler de cet homme incompréhensible; elle écouta de bonne grâce tout ce que sa mère se plut à raconter de lui. C'était des mots trèsr spirituels qu'il avait dits dans son enfance, des coups de tête effrayants qu'il avait faits dans son adolescence, des aventures inouïes qu'il avait eues en Italie et en Espagne, des succès incroyables qu'il avait obtenus en tous pays ; et puis , des traits de générosité , de courage , des actions superbes et des faiblesses adorables, toutes choses qui n'avaient pas le sens commun, mais qui étaient racontées avec esprit, avec émotion surtout, et qui paraissaient charmantes. Madame de Lusigny et Léontine passèrent ainsi la journée dans le jardin à causer tranquillement... non pas, mais agréablement, pendant que les autres convives s'amusaient à grands cris dans la forêt. Ce long entretien, dans la solitude, avait fait d'elles deux anciennes amies; et, vers la fin du jour, lorsque M. de Lusigny, que Ton n'attendait plus, arriva tout à coup de Paris et fut présenté à Léontine , eile l'accueillit sans défiance : il n'était plus pour elle un étranger; elle le connaissait par sa mère, elle l'aimait.

M. de Lusigny donnait donc le bras à Léontine, lorsqu'on se mit en route pour rejoindre le débarcadère. C'était un heureux hasard qui le faisait ainsi se trouver seul auprès d'elle, dans la campagne, à cette heure poétique de la nuit. M. de Lusigny employa tout ce qu'il avait d'esprit et de sensibilité à paraître aimable pendant ces courts moments. Il évita avec une grande adresse, disons mieux , avec une intelligente charité , ce qui

aurait pu blesser les souvenirs de Léontine; car aux personnes qui ont éprouvé d'affreux chagrins , il faut parler de toutes choses avec précaution ; un mot affectueux leur fait souvent plus de mal qu'une parole injuste et cruelle , la plus vague espérance les fâche ; la plus innocente prière les effarouche ; leur cœur, tout brûlant encore de l'amour perdu , accueille avec une froideur malveillante les soins présomptueux d'un nouvel amour.

M. de Lusigny n'affecta ni coquetterie ni tendresse , mais il sut dire tout ce qu'il fallait pour plaire et pour faire comprendre qu'il méritait d'être aimé. Léontine était triste; les agitations de cette journée l'avaient visiblement fatiguée ; M. de Lusigny lui persuada qu'elle était souffrante et lui demanda la permission d'aller savoir de ses nouvelles le lendemain. Et le lendemain, quand il vint chez elle, il se montra si heureux d'y être enfin reçu ; il rappela d'une manière si gracieuse tout le mal qu'il s'était donné pour en arriver là ; il parut si reconnaissant, qu'on lui permît de chercher encore un prétexte pour revenir le surlendemain ! Et bientôt, sans prétexte , il eut le droit de venir tous les jours.

Mais une femme à la mode est rarement seule chez elle , et madame Charles de Viremont , toujours très-élégamment entourée , était aussi très-prudemment gardée. Le matin elle recevait vingt visites , le soir son beau-frère venait dormir au coin de son feu, sa belle-sœur venait aussi faire de la musique avec elle et lui tenir compagnie; Hector ne la quittait jamais que pour s'occuper d'elle ; il était depuis un mois en Normandie, occupé à terminer une affaire qu'elle l'avait chargé de régler avec un de ses fermiers; Hector n'était pas là, mais on T'attendait d'un jour à l'autre, et M. de Lusigny voulait profiter de cette absence si favorable à ses projets. Un matin qu'il se trouvait chez Léontine avec plusieurs personnes , il saisit le moment où chacun était occupé à regarder un tableau nouvellement apporté, pour dire tout bas à madame de Viremont qu'il désirait la consulter sur un sujet important , et qu'il la suppliaitde vouloir bien lui accorder un moment d'entretien.

Léontine fut frappée de l'air solennel avec lequel cette prière était faite.

— Eh bien , dit-elle, venez mercredi soir, nous devons tous aller à l'Opéra. Je céderai ma place dans notre loge à une de nos cousines, et je resterai seule ici...

M. de Lusigny la remercia et sortit.

Au même instant, on entendit une voiture de poste entrer dans la cour. Hector arrivait de Normandie ; M. de Lusigny et lui se rencontrèrent dans l'escalier ; l'un rougit d'impatience, l'autre pâlit de jalousie ; M. de Lusigny avait malgré lui un air triomphant qui devait alarmer Hector. Cependant le pauvre jeune homme était loin de soupçonner toute la vérité ; il ne voyait encore dans M. de Lusigny qu'un prétendant redoutable ; il ne savait pas qu'un mois d'assiduités avait fait de lui un rival préféré. Hélas! par cette rencontre toute la joie de son retour était gâtée. Hector apportait une bonne nouvelle, et déjà il ne s'en souvenait plus. Cette affaire importante, qui pendant trois semaines l'avait intéressé si vivement, pour lui n'était déjà plus rien; il ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il avait eu grand tort de partir.

Le mercredi, le jour où devait avoir lieu le secret entretien, étant venu, Léontine attendit l'heure du dîner pour annoncer qu'elle n'irait pas à l'Opéra. Hector et sa sœur la regardèrent avec surprise.

— J'ai donné ma place à Emma, dit-elle; cette chère enfant mourait d'envie de voir mademoiselle Taglioni....

Madame Albert ne fit aucune observation.

— Quoi ! vous allez rester seule ! s'écria Hector; je veux..

— Non, interrompit aussitôt Léontine, j'ai des lettres à écrire. Vous viendrez me donner des nouvelles de l'Opéra. Hector n'osa pas insister, mais il vit que Léontine était fort troublée, et ce trouble, qu'il ne pouvait comprendre, l'in, quiéta. On partit pour le spectacle, et Léontine rentra dans son appartement.

Léontine ne se dissimulait point que refuser d'accompagner ga belle-sœur à l'Opéra pour recevoir chez elle plus librement

M. de Lusigny, c'était faire un coup d'État ; mais elle pensait que l'avenir expliquerait sa conduite. En effet, cet entretien devait décider de son sort. Elle ne se demandait pas ce que M. de Lusigny pouvait avoir à lui confier; elle devinait seulement que cette confidence était un prétexte pour dire : « Nos intérêts sont communs; désormais je ne veux plus agir sans vos avis. » Et elle s'avouait que c'était tout promettre que de consentir à l'écouter. Mais plus cet entretien avait d'importance et plus elle en voyait arriver l'heure avec émotion. Elle éprouvait cette fièvre de l'attente dont l'agitation est si difficile à contraindre. Une femme peut cacher qu'elle souffre, qu'elle s'ennuie, qu'elle aime... mais elle ne peut cacher qu'elle attend. Elle ne peut empêcher ses regards de se jeter sur la pendule à tous moments ; elle ne peut empêcher sa tête de se lever au moindre bruit; elle ne peut s'empêcher de pâlir et de rougir chaque fois que la porte s'ouvre ; et puis quand l'heure est passée, quand ses regards éteints se découragent, quand son front incliné se voile d'ennui, il est encore un effort pour elle impossible : c'est de cacher qu'elle n'attend plus.

Léontine employa la première heure de l'attente à faire ce que nous appellerons le ménage du salon ; à ranger les livres, les keepsaks, les albums, ornements de la grande table ; à visiter ses élégantes jardinières, à relever les fleurs penchées, à mettre en lumière les plus belles ; à faire remplacer la riche corbeille qui fermait la cheminée par un bon feu, ce qui était une sanglante épigramme contre la saison ; mais les affreux beaux jours que nous avons eus cet été ne méritaient pas plus d'égards : à placer en évidenee les nouveautés de la veille ; à poser avec intention sur une étagère favorite, sorte de guéridon à tablettes, quelques hochets à la mode, des flacons anglais, une cassolette Louis XV, un talisman arabe, voire même un joli petit poignard d'un travail merveilleux. Ces ustensiles de fantaisie sont d'une grande utilité dans les conversations «mbarrassantes ; ils amènent d'heureuses transitions, d'in- |énieuses comparaisons jusqu'au jour où ils deviennent #ux-mêmes d'agréables souvenirs- On se rappelle que telle per-

sonne a dit telle chose en tenant dans sa main ce flacon, en regardant ce camée, en jouant avec ce poignard, et cette douce parole que ces objets retracent les rend souvent très-précieux.

Quand tout dans le salon fut bien en ordre, c'est-à-dire dans le désordre convenu, Léonine prit son ouvrage, un chef-d'œuvre en tapisserie, mais elle se garda bien d'y travailler.

Elle avait peur de se tromper à tous moments en comptant les fils du canevas; elle se défiait de ses yeux, elle se contenta d'admirer ce qu'elle avait fait la veille, et de préparer quelques aiguillées de soie pour le lendemain. Puis, elle commença à regarder l'heure qu'il était... neuf heures!... C'était le moment fatal, elle frémit. Elle ouvrit la porte du grand salon pour écouter si personne ne venait; mais elle n'entendit rien que le rire lointain des gens de la maison, qui jouaient aux cartes dans l'antichambre. Elle se promena de long en large dans le grand salon où il n'y avait pas de feu, elle avait besoin de respirer un air plus frais, elle étouffait; mais, après une courte promenade, elle se sentit gelée, et elle revint vite s'asseoir auprès du feu. Elle regarda quelque temps la flamme s'agiter, et sa pensée se perdit en mille rêves. Quand elle leva les yeux, il était neuf heures et demie, elle s'impatienta.

— Qu'il viendra tard, dit-elle, à peine serons-nous seuls un instant, il ne pourra rien me dire.

Elle se leva inquiète, et, se persuadant que cette horloge avançait, elle retourna dans le grand salon pour voir si là du moins la pendule marquerait une heure plus favorable... mais là il était dix heures... Elle revint encore bien vite dans son charmant réduit, dont l'horloge gothique marquait décidément l'heure qu'elle préférait. Elle attendait, non plus avec plaisir, mais avec angoisses ; la fièvre de l'attente était arrivée à son redoublement. Léontine eh était déjà à l'horrible phase des conjectures.... Elle ne disait déjà plus ;

— Il viendra tard !

Elle disait :

— Pourquoi ne vient-il pas?

Et puis, elle cherchait mille raisons, tic cgg raisons toutes folles, mais qui semblent toutes probables, et qui font chacun** à leur tour que l'on s'écrie : C'est cjjja !

Le supplice fut long : Léontine zo mil aucune philosophie à le supporter; l'heure passait rapide, cl cruelle, et le silence était profond, et nul pas ne venait eu interrompre la tristesse. Onze heures!... les voilà qui sonnent... Il est trop tard ; elle n'oso même plus désirer qu'il vienne. Mais qui le retient? N'a-t-il pas bien compris qu'elle a dérangé tous ses projets pour le voir? Comment peut-il manquer à un rendez-vous qu'il a sollicité lui-même avec tant d'instances? Comment justifier un tel oubli? Est-ce un jeu, est-ce une gageure? Ah ! ce n'est point madame de Viromont que l'on peut traiter avec négligence ou légèreté! Serait-ce quelque subite jalousie?... ou bien lui-même serait-il poursuivi par les soupçons d'une autre femme? Si cela est, pourquoi se faire attendre inutilement, pourquoi ne pas écrire un mot? Un homme si bien élevé ne peut, sous aucun prétexte, manquer ainsi à toutes les lois du savoir-vivre; il faut qu'il lui soit arrivé quelque événement extraordinaire; un malheur peut-être; mais alors quel est ce malheur?

Tout à coup cette pensée lui tomba dans l'esprit; il est venu, on lui a dit que j'étais sortie; elle sonna, mais le valet de chambre interrogé répondit qu'il n'était venu personne... d'ailleurs, ajouta-t-il , on sait bien à la porte que madame la comtesse reçoit. Ces mots adressés à une femme qui était seule et qui n'avait pas vu un chat de toute la soirée, étaient une amère ironie. Bientôt M. et madame de Viremont revinrent de l'Opéra, tout espoir était donc perdu. Léontine était si préoccupée qu'elle ne remarqua pas le temps infini que son beaufrère et sa belie-sceur mirent à monter l'escalier avant d'arriver chez elle. Elle ne vit pas non plus le trouble de madame Albert quand ello lui demanda :

— Qu'est devenu Hector?

— Il est allé se coucher , il est malade, répondit M. de Viremont, mais il ne faut pas le plaindre, il n'a que ce qu'il mérite,1

le homard est très-malsain dans ce temps-ci ; je n'en ai pas mangé, moi...

— Mais , dit Léontine , Hector n'en a pas mangé non plus , je crois.

— Si fait, si fait, il a voulu en goûter; il me l'a avoué luimême, et c'est pour cela qu'il s'est trouvé mal.

— A l'Opéra?

— Oui, dans le vestibule , à la sortie; il est tombé subitement sans connaissance; heureusement la voiture était avancée et nous l'avons vite ramené.

— Pauvre Hector, dit Léontine, allons le voir.

— Non, ce ne sera rien, reprit vivement madame Albert. Il va bien dormir et demain il sera guéri.

— Guéri , guéri ! murmura l'envieux gourmand ; il en a pour deux bons jours au moins...

— Avez eu du monde ce soir? interrompit madame Albert pour changer la conversation.

— Non, je suis restée toute seule, dit Léontine.

Cette réponse parut faire le plus grand plaisir à sa belle-sœur.

A la place de Léontine , une autre femme aurait ajouté : — Oh ! je n'attendais personne ; tout le monde me croyait au spectacle.. Mais elle n'en eut pas le courage ; elle avait peur, moins encore de mentir que de rougir en mentant fort mal.

On causa quelques instants de choses indifférentes , et vers minuit l'on se sépara. Madame Albert monta furtivement dans l'appartement de son frère pour parler au médecin qui était près de lui ; et Léontine, livrée à elle-même, recommença à se demander pourquoi M. de Lusigny n'était pas venu, sans chercher à deviner pourquoi Hector était malade.

Et cependant le malheureux Hector méritait bien de sa part quelqu'intérêt. Le coup qui venait de le frapper l'avait anéanti. Cela nous arrive souvent , n'est-ce pas , d'apprendre par des étrangers ce qui se passe autour de nous. En descendant l'escalier de l'Opéra , il s'était trouvé auprès de deux jeune» gens qui causaient ensemble assez haut :

— Tu sais, disait l'un, que l'inconsolable veuve se remam.

— Laquelle?

— Madame Charles de Viremont.

— Bah ! vraiment. Avec qui donc?

— Avec le beau Lusigny.

— Je n'en savais rien.

— Depuis trois mois ils s'aiment en secret , c'est tout un roman...

Hector n'en entendit pas davantage ; un frisson mortel le saisit, sa vue se troubla, son cœur battit violemment, il essaya de descendre l'escalier, mais vers les dernières marches., ses forces l'abandonnèrent et il tomba sans connaissance.

Quand il revint à lui , sa première pensée fut la crainte qu'on ne devinât la cause de ce subit évanouissement, qui l'étonnait lui-même; il ne s'expliquait pas comment lui qui avait tant de courage, lui que les plus dures fatigues , les plus grandes privations, les plus réels dangers n'avaient jamais ébranlé, se voyait tout à coup vaincu par un mot. Il ne comprenait pas que l'on pût être physiquement terrassé par une idée. Sa sœur était près de lui ; elle le regardait avec tristesse, mais elle n'osait l'interroger devant son mari. M. de Viremont, malgré son bon cœur, éprouvait une sorte de plaisir à voir Hector en cet état ; les gourmands malingres sont implacables pour les gens qui se portent bien et qui peuvent manger de tout.

— Mon cher Hector, dit-il, qu'avez-vous mangé à dîner?

— Je n'en sais rien.

— Je le sais, moi , vous avez mangé du homard... Hector sourit ; il allait répondre non ; mais comme cette

cause peu romanesque pouvait servir à cacher le véritable secret de sa souffrance, il se hâta de dire :

— Oui... c'est cela sans doute qui m'© fait mal; j'aurais mieux fait d'être raisonnable comme vous.

M. de Viremont, rassuré, se sentit récompensé de son «acrifice.

Madame Albert passa la nuit près de son frère dont la dou-

leur faisait pitié. Ce qu'il éprouvait est impossible à peindre, c'était la plus poignante des jalousies; la jalousie humble , le désespoir d'un pauvre cœur qui souffre, qui souffre horriblement , et qui ne se reconnaît pas même le droit de souffrir ; l'agonie d'un misérable qui meurt, qui se meurt d'amour, et qui ne trouve pas même qu'il soit digne de mourir d'un si noble amour ; qui se fait un remords de 6a douleur, et qui nomme son désespoir un égoïsme honteux.

— Elle l'aime, s'écriait Hector dans son délire, elle l'aime! eh bien, n'a-t-eile pas raison de l'aimer! n'est-ce pas juste qu'elle choisisse cet homme que tout le monde admire ! cet homme jeune , spirituel , riche et digne d'elle ! Hélas ! oui , digne d'elle. Est-ce à moi de m'en affliger, puis-je prétendre à un tel bonheur, l'ai-je rêvé jamais ? Ai-je donc le droit d'exiger qu'elle passe toute sa jeunesse dans l'isolement, dans la douleur, parce que, moi, je ne mérite pas son amour.

Sa sœur pleurait en le voyant se désoler ainsi ; alors il lui prenait les mains et la suppliait de se calmer ; oh ! je t'en prie, s'écriait-il avec de vives instances, ne parle pas de moi à Léontine ; elle est si benne, elle aurait tant de chagrin si elle me savait malheureux.

Mais Léontine , à cette heure, ne songeait point à lui ; elle attendait avec impatience le moment où elle espérait avoir enfin des nouvelles de l'incompréhensible séducteur.

— Y a-t-il des lettres pour moi? demanda Léontine aussitôt que sa femme de chambre entra chez elle, le matin.

— Oui, Madame ; voici une lettre qu'on vient d'apporter à lïnstant.

Et madame de Yiremont, d'une main tremblante, prit un petit billet coquettement plié et doucement parfumé, qui ressemblait fort à un message d'élégant. Léontine attendit qu'elle

fût seule pour lire ces tendres excuses. Elle ne connaissait point l'écriture de M. de Lusigny ; mais son cœur lui disait que cette lettre était de lui : le cœur a des instincts infaillibles ! Elle rompit le cachet avec une vive émotion, et lut ce qui suit :

« Madame,

« Nous devons, demain soir, chez moi, tirer une petite loterie en faveur d'une famille malheureuse à laquelle je m'intéresse. Vous seriez bien aimable de venir, etc. »

La lettre était signée : Baronne de Marvjlle.

Léontine, désappointée, jeta la lettre loin d'elle avec impatience ; puis elle se dit :

— C'est trop tôt; il n'enverra pas chez moi avant midi...

A midi on lui apporta une autre lettre ; l'écriture de l'adresse était superbe ; le billet était un peu grand pour un billet doux; cependant, si, comme le pensait Léontine, quelque accident était arrivé à M. de Lusigny, cette lettre pouvait avoir été dictée par lui à un chirurgien, à un secrétaire, à un ami, ou même à un domestique. Cette supposition ajoutait encore à son inquiétude.

Elle prit donc avec une émotion toujours croissante cette lettre qui commençait ainsi :

« Madame,

« L'immense succès qu'obtiennent dans le monde aristocratique mes sous-jupes en crino-zéphyr, m'encourage , etc. »

Signé : Oudinot-Lutel. *

Cette fois, malgré son dépit, Léontine ne put s'empêcher de rire, mais elle n'en trouva pas moins que le silence de M. de Lusigny était inexplicable.

— Sans doute il viendra lui-même se justifier, pensa-t-elle. Et elle se mit à sa toilette.

Comme sa femme de chambre était occupée à tresser ses beaux cheveux, on frappa à la porte.

— Qu'est-ce?

— C'est une lettre qu'on a laissée chez le portier, et dont on viendra chercher la réponse dans un quart d'heure.

Madame de Viremont décacheta la lettre promptement et sans la regarder... on demande une réponse... c'est de lui. « Madame la comtesse,

« Un bon cœur est l'apanage des grâces et de la beauté. Prenez pitié d'un ancien artiste dramatique, poursuivi par le sort, et que de nombreuses infirmités ont forcé de quitter trop tôt la carrière du théâtre; je serais allé moi-même implorer votre bonté, mais... »

Léontine n'acheva pas de lire cette étrange complainte, elle prit l'argent qui était dans sa bourse, elle 19 donna en disant :

— Yoilà la réponse, c'est pour une quête.

Au même instant, sa belle-sœur entra, tenant un billet à la main ; elle le remit à Léontine :

— J'ai manqué de le décacheter, dit-elle; cet étourdi de François me l'a apporté croyant qu'il était pour moi. Cependant votre nom est écrit bien lisiblement sur l'adresse : la comtesse Charles....; on ne peut s'y tromper.

Enfin!... c'était une lettre de M. deLusigny !... Mais quelle lettre ! tout ce qu'il y a de plus commun, de plus rebattu ; c'étaient des phrases telles que celles-ci : Un malheur arrivé à une personne de ma famille m'oblige de quitter Paris à l'instant même ; je crains d'être absent plus longtemps que je ne le voudrais (il voulait donc un peu être absent); mais aussitôt mon retour, j'irai vous porter tous mes regrets; croyez, Madame, qu'il m'est bien pénible de partir aujourd'hui, et plaignez-moi. »

Cette lettre était datée de mercredi soir.

Rien n'y manquait : le je crains de, le croyez que, et l'inévitable plaignez-moi, l'éternel refrain de tous les absents coupables , qui sacrifient le bonheur de voir la femme qu'ils adorent à une partie de chasse , à un dîner de viveurs , ou à tout autre plaisir. N'est-ce pas cela qu'ils écrivent tous naïvement? — J'avais oublié de vous dire que c'est aujourd'hui

notre ennuyeux dîner de bavards; je ne vous verrai donc pas ce soir. Plaignez-moi. — A cette menteuse élégie, nous proposons de substituer cet avis bienveillant et loyal : Je n'irai pas aujourd'hui chez vous, parce que je vais m'amuser ailleurs ; imitez-moi.

Léontine, en lisant cette charmante lettre, éprouva le plus violent dépit. Pour cacher sa mauvaise humeur, elle demanda des nouvelles d'Hector.

— Il est beaucoup mieux, répondit madame Albert en s'efforçant de sourire ; il espère descendre ici un moment ce soir.

Ces mots devaient rassurer Léontine et l'empêcher de penser à soigner Hector.

Léontine passa une journée mortellement triste. Toutes les personnes qui vinrent la voir lui déplurent. Elle n'écoutait pas ce qu'on lui disait, et si par hasard elle l'avait entendu, elle comprenait le contraire et faisait des réponses folles. Vers la fin de la journée, on annonça M. T***, un jeune peintre fort distingué qui partait le soir même pour la Russie, et qui venait lui faire ses adieux.

— J'ai plusieurs amies à Saint-Pétersbourg, dit Léontine ; puis-je vous être utile auprès d'elles?

M. T*** remercia respectueusement madame de Viremont. Il était déjà, disait-il, vivement recommandé aux personnes les plus influentes de la cour par M. de Lusigny, qui avait eu la bonté....

— M. de... Lusigny? interrompit Léontine.

— Oui, Madame, il vient de me donner ses commissions pour la Russie, et il a bien voulu...

— Vous venez de chez lui ?

— A l'instant même.

— Vous l'avez vu?

— Je n'ai pas osé le déranger, ne pouvant rester qu'un moment, mais je l'ai prié de me faire remettre le paquet que je dois porter de sa part à la princesse W***, et il me l'a tout de suite envoyé, ainsi que plusieurs lettres de recommandation très-honorables et très-flatteuses pour moi.

àSO IL NE FAUT PAS JOUER

— Il y a longtemps que votre voyage est décidé?

— Le voyage est projeté depuis deux mois, mais le départ n'a été résolu que ce matin.

Il n'y avait plus moyen de se faire illusion ; le mensonge était flagrant. Dès que Léontine fut seule, elle médita sur cette phrase : un malheur arrivé à une personne de ma famille m'oblige de quitter Paris à l'instant. Or, M. de Lusigny n'avait point quitté Paris, et certainement aucun malheur ne lui était arrivé, puisqu'il avait employé tranquillement sa matinée à écrire à des princesses russes. Ces gémissements, ce faux malheur n'étaient donc qu'un misérable prétexte, un mensonge cruel qui cachait un tort plus cruel encore sans doute ; il y avait derrière ce voile une trahison infâme, un mystère de perfidie qu'il fallait éclaircir à tout prix.

Malgré les conseils que lui dictait son orgueil, Léontine se décida à écrire à M. de Lusigny. Le style de son billet était fort laconique, et pourtant il disait trop peut-être :

« Vous n'êtes point parti; vous m'avez trompée; pourquoi? Répondez. Quelle que soit la vérité, je veux la savoir. »

M. de Lusigny répondit :

« La vérité? je ne puis vous la dire; je vous ai trompée pour vous épargner un chagrin ; mais ne me croyez pas coupable; oh ! ne m'accusez pas. »

Ce peu de mots suffisaient pour mettre à la torture l'esprit d'une pauvre femme; ils produisirent leur effet. Léontine manqua en devenir folle d'inquiétude ; il y avait là de quoi donner de l'imagination à la femme la plus froide ; toutes les catastrophes qui peuvent menacer l'existence d'un homme d'honneur lui vinrent à la pensée ; elle rêva tous les tourments, toutes les humiliations dont un noble cœur peut souffrir. Pendant deux longs jours et deux éternelles nuits, elle vécut de ces horribles suppositions. Un moment elle crut avoir deviné ce fatal secret ; un fabricant de fausses nouvelles, un bavard parasite jeta dans la conversation que la veille, à un cercle ou à un club qu'il nomma, un jeune homme avait perdu au jeu trois cent mille francs... C'est lui! pensa tout de suite

Léontine, car pour une femme qui aime ou qui croit aimer, ce qui est la même chose, si ce n'est davantage, il n'exista qu'un seul être sur la terre ; tout le reste de la race humaine est immédiatement supprimé ; l'homme adoré est seul charge de supporter tous les événements qui arrivent. Quelqu'un a fait une chute de cheval... c'est lui! — Un jeune homme s'est battu en duel... c'est lui! — Le tonnerre est tombé sur un voyageur... c'est lui ! — Hélas! on a raison de craindre pour ce qu'on aime follement ; toute personne trop aimée est par cela même en danger ; l'idolâtrie porte malheur.

Persuadée que le secret qui la séparait de M. de Lusigny était un désastre de fortune, Léontine se décida de nouveau à lui écrire. Cette seconde épître ne ressemblait en rien à la première. Elle était longue, entortillée, embrouillée, mais le sens en était fort clair. Ce galimatias de délicatesse pouvait se traduire par ces simples mots : Ne vous affligez pas, je suis riche pour deux.

M. de Lusigny répondit courtier par courrier vingt phrases non moins délicates qui rassuraient Léontine à ce sujet et qui la remerciaient avec tendresse de ses sentiments généreux.

Il fallait donc chercher une autre explication à ce mystère, et vivre au milieu du monde avec ces tourments. Pour supporter un malheur dont on connaît toute l'étendue, on a besoin de solitude et de silence ; mais pour lutter avec l'inquiétude, pour assouvir une curiosité dévorante et douloureuse , on a besoin de mouvement et de bruit. On accueille tous ceux que d'ordinaire on fuit, ceux qui parlent, ceux qui savent, et môme ceux qui inventent; il n'est plus de bavards, plus d'imposteurs. Bien loin de redouter ces impitoyables commères dont les propos empoisonnés sont si dangereux, dont le bavardage innocent distille à travers mille charmantes plaisanteries la ruine, le déshonneur et la mort, on court au-devant d'elles avec impatience, on excite leur ingénieuse méchanceté, on la bénit presque dans sa folie, tant on est avide d'apprendre le secret qui doit déchirer le cœur.

Madame de X*** est une de ces femmes-là, épouvantable»,

S3i IL NE FAUT PAS JOUER

exécrables, mais on ne saurait plus amusantes. C'est une Gazette des Tribunaux en capote rose et en souliers de satin blanc. Elle excelle à traduire en crime tout événement extra" ordinaire; à ses yeux, un enfant posthume est toujours un enfant supposé; un veuvage opportun est un empoisonnement certain ; il .n'est pas une de ses historieUes piquantes qui ne «oit une agacerie directe à M. le procureur du roi.

Eh bien ! Léontine, qui détestait cette femme, éprouvait alors le plus vif désir de la voir ! Elle arriva précisément, mais cette visite n'était point l'effet du hasard. Madame de X*** savait que M. de Lusigny était très-occupé de Léontine , elle savait aussi qu'avant de la connaître, l'hiver dernier, il avait rendu des soins empressés à une autre jeune femme qui passait pour l'avoir assez bien traité ; et madame de X***, dans son zèle toujours charitable, accourait apprendre à Léontine que cette jeune femme, sa rivale, absente depuis deux mois, venait d'arriver à Paris.

— Elle n'a pas pu y tenir, ajoutait-elle, elle a laissé dans son vieux château son vieux mari , et, sous prétexte de consulter toute la faculté pour un enfant malade, elle est venue ici ; mais vous pensez bien que la maladie de l'enfant va traîner en longueur ; on ne lui permettra pas de guérir avant l'automne.

A cette nouvelle, qui expliquait tout, Léontine devint pâle comme une statue. Elle voulut parler pour cacher son trouble, mais elle n'avait plus de voix. Madame de X*** la regardait avec une joie infernale. Léontine, que cette joie révoltait, essaya encore de se vaincre et de repousser, au moins avec dignité, le coup qu'on lui portait avec tant d'audace; mais elle pensa que le seul moyen d'apaiser ces sortes de vampires, c'est de leur laisser complaisammeni boire tout le sang de sa blessure; et elle se résigna, dédaignant toute hypocrisie, à souffrir devant son ennemi loyalement et bravement.

Madame de X*** ayant dit ce qu'elle avait à dire, s'en alla semer ailleurs d'autres nouvelles agréables autant que celle-là.

Léontine, passionnément aimée de son mari, n'avait jamais été jalouse. Pour la première fois, elle éprouvait cette affreuse

rage de cœur, ces convulsions d'amour-propre, cette épilepsio morale dont les accès ont l'avantage de durer des jours entiers, cette démence pleine de raison qu'on appelle la jalousie. Elle souffrait horriblement; elle ressentait à la fois toutes les amertumes de la haine et tous les chagrins de l'amour, et cependant sa douleur n'était rien auprès de la douleur d'Hector. La jalousie de l'orgueil, cette révolte superbe d'un être doué qui se croit méconnu, est moins cruelle, moins poignante que la jalousie de l'humilité... L'une est pleine d'avenir; elle peut rêver la vengeance; mais l'autre, qui naît d'un excès de modestie et du dégoût de soi-même, n'a ni avenir ni espoir. Comment celui qu'elle torture pourrait-^1 encore espérer? Qu'oseraitil rêver, le malheureux? Il se croit indigne de ce qu'il désire!

Voilà donc pourquoi il n'est pas venu !... pensait Léontine ■ et pendant que je l'attendais avec tant d'émotion, ii était auprès d'une autre femme, riant peut-être avec elle de l'inquiétude qu'il me causait; et il m'a sacrifiée, gaiement sacrifiée, à une ancienne intrigue !... 11 faut que cette femme ait sur lui bien de l'en? ire pour le contraindre à renoncer à un mariage qu'il paraissait vouloir si vivement. Elle aura sans doute appris ses projets par quelque charitable correspondance, et c'est pour empêcher ce mariage qu'elle est accourue à Paris ; et lui... il tremble devant elle... il n'ose plus venir chez moi; il craint un esclandre. Cette femme s'amuse à le menacer de mille follies; elle joue la passion pour le captiver... Et il la console, il la rassure en disant qu'il ne m'aime pas !

Oh ! comme alors elle se repentait de lui avoir écrit, comme elle se reprochait d'être tombée dans le piège et d'avoir si candidement avoué toutes les inquiétudes, toutes les faiblesses de son cœur. Elle se rappelait une à une les phrases de sa lettre, ces détours de générosité qui lui semblent si ridicules maintenant. Elle maudissait la noblesse incorrigible de son caractère qui l'entraînait toujours à être dupe ; et puis elle pleurait amèrement; rougir de ses pensées les plus nobles, c'est si triste; être toujours puni de ses sacrifices les plus purs, c'est si révoltant!

A force de se tourmenter, de s'indigner, de se désoler, Léontine se rendit malade ; elle fut forcée de rester au lit pendant trois jours. Sa belle-sœur, inquiète, voulut absolument lui amener le médecin qui soignait Hector. Mais avant de le conduire chez Léontine, madame Albert recommanda bien au médecin de ne pas l'effrayer en lui parlant de l'état où se trouvait Hector. Madame Albert espérait chaque jour que son frère serait moins souffrant le lendemain, et qu'il reprendrait un peu de courage en s'accoutumant à son chagrin. Pour lui donner de l'espoir, elle répétait sans cesse que M. de Lusigny n'était pas venu depuis très-longtemps, que Léontine ne semblait pas du tout s'occuper de lui ; Hector répondait :

— Tu dis cela pour me consoler, mais moi je sens bien qu'elle aime.

Quand Léontine demandait de se9 nouvelles, oh lui promettait qu'elle le verrait le soif même. Et le scir, comme elle s'étonnait qu'il ne fût pas venu, on prétendait qu'il n'avait pas voulu descendre dans le salon parée qu'il y avait du monde, et qu'il lui aurait fallu s'habiller.

Léontine ne s'alarmait donc nullement de cette maladie qui paraissait n'inquiéter personne, et dont la cause lui semblait fort peu intéressante.

Le médecin trouva Léontine très-affectée, et il ordonna pour cette affection improvisée qu'il reconnut sans hésiter, et qu'il baptisa d'un nom scientifique très-élégant, toutes sortes de potions, de lotions et de décoctions que Léontine se promit aussitôt de ne pas prendre. Quand il eut écrit, signé et paraphé son ordonnance, il se mit à exercer son métier de docteur à la mode ; il raconta des histoires charmantes, il se montra plein d'esprit et d'originalité, il fut brillant, sémillant, très-savamment mondain et très-coquettement érudit; aussi, voyait-il avec orgueil, avec plaisir sa belle malade se ranimer âses discours. En effet, depuis un moment Léontine avait retrouvé ses fraîches couleurs, son sourire n'était plus nerveux et triste; un peu d'espérance venait de rentrer dans son cœur. Le secret de ce changement le voici : après une demi-douzainè

d'anecdotes plus piquantes les unes que les autres, l'aimable docteur avait raconté une cure merveilleuse, opérée par Pétroz sur un sujet dont toute la faculté avait désespéré. Il s'agissait d'une petite fille, belle comme un ange, défigurée par un mal affreux, et que le célèbre docteur avait guérie avec ses poudres, sans opération et par miracle; comme Léontine et sa belle-sœur s'étonnaient à ce récit, le bienfaisant conteur ajouta : î

— Mais vous saurez cela mieux que moi, Mesdames, vous devez connaître cet enfant, ou du moins sa mère...

Et il nomma justement cette jeune femme qu'on accusait d'être venue à Paris pour voir M. de Lusigny.

— Elle est repartie ce matin, continua le docteur, pour aller rejoindre son mari, toute fière, toute joyeuse ; et les homœopathes triomphent, et ils nous disent des injures pour nous convaincre de la supériorité de leur système.

Léontine sourit. Son cœur était soulagé d'un poids énorme.

— Ah ! vous triomphez aussi, Madame, je sais que vous avez un faible pour les doctrines nouvelles; admirez-les, soit, mais quand vous vous portez bien ; nous n'avons pas de prétentions au miracles, nous autres ; nous guérissons, et voilà tout.

La joie que ressentit Léontine en reconnaissant que madame de X*** l'avait trompée, ne dura que peu de temps. D'autres soupçons vinrent bientôt l'agiter. Elle s'imagina que M. de Lusigny s'était battu en duel, qu'il était blessé, et que, pour se soustraire aUx rigueurs de la nouvelle loi, il gardait sur cette affaire un secret profond. Cette idée lui vint au milieu de la nuit ; après plusieurs jours d'une diète absolue, c'est-àdiro dans la meilleure disposition pour imaginer un coup do tête ; elle attendit le lever du jour avec impatience pour exécuter le projet qu'elle méditait. Le jour parut -. avant de rien entreprendre, elle envoya chez M. de Lusigny demander de ses nouvelles; on fit dire que M. de Lusigny était à la campagne depuis trois semaines. Cette réponse, que Léontine savait être un mensonge, la confirma dans ses soupçons. « Il se cache, il

est blessé ; il faut qu'il soit très-mal, puisqu'il ne m'écrit pas» Peut-être a-t-il été obligé de quitter la France, pour n'être pas arrêté; peut-être est-il parti mourant... Ah! cette idée est affreuse ; je ne puis vivre dans cette incertitude ; ce supplice est trop long; je ne veux pas le subir une heure de plus... aujourd'hui!... aujourd'hui même je saurai la vérité.

Léontine mit à la hâte son chapeau, son mantelet; et, pâle de crainte, ivre d'inquiétude, elle sortit de l'hôtel de Viremont sans donner d'ordre, sans dire à quelle heure elle rentrerait, et sans demander des nouvelles d'Hector.

C'était la première fois que Léontine se trouvait seule dans la rue; il lui semblait que tous les yeux étaient fixés sur elle et que chaque passant disait : Où va donc cette jeune femme qui paraît si agitée? On la regardait beaucoup, il est vrai; d'abord parce qu'elle était fort belle , ensuite parce que sa démarche incertaine trahissait le pas d'une femme qui n'a pas l'habitude de sortir à pied, et que le mouvement de Paris déconcerte ; et puis enfin parce que son voile baissé et soigneusement retenu dans sa main lui donnait un air mystérieux fort suspect.

L'hôtel de Viremont est dans le faubourg Saint-Honoré , Léontine rejoignit facilement la rue de Londres, et après avoir gravi cette montagne aride, elle arriva au débarcadère du chemin de fer. Le convoi allait partir pour Saint-Germain ; Léontine eut à peine le temps de prendre un billet; on la plaça bien vite dans une diligence et ellb s'étonna d'avoir eu l'audace de traverser toute seule ce qu'elle appelait la foule des voyageurs ; et pourtant il n'y avait que deux cents personnes ce jour-là; le dimanche il y en a quelquefois deux mille : deux mille compagnons de voyage , voilà une véritable foule I

Vous l'avez bien deviné , Léontine allait à Saint-Germain chez madame de Lusigny... Là seulement elle espérait

apprendre le secret qui la tourmentait. Madame de Lusigny ne saurait pas feindre avec elle; et si un malheur avait frappé son fils, quelle que fût sa résolution de se contraindre, sa douleur allait se trahir auprès de la personne qui devait le mieux la partager. La tristesse d'une mère est indiscrète. Mais peutêtre madame de Lusigny était-elle à Paris. - N'importe , Léontine saurait du moins pour quel motif elle y est allée. Peut-être aussi M. de Lusigny est-il à Saint-Germain? — Eh bien , ne sait-il pas déjà qu'elle l'aime , et sa mère n'est-elle pas la confidente de ses projets? L'inquiétude et la curiosité n'admettent point d'obstacles, cela se comprend ; elles ne les voient pas, ce qui ne les empêche point de les éviter, il y a un dieu pour les aveugles. En arrivant à Saint-Germain, Léontine songea qu'elle ne savait point l'adresse de madame de Lusigny. L'idée de courir la ville en la demandant de porte en porte l'épouvantait. Heureusement elle se rappela le nom de la vieille amie chez laquelle madame de Lusigny était venue passer l'été ; ce nom était bien connu dans Saint-Germain ; à peine l'eut-elle prononcé , qu'on s'empressa de la conduire devant une antique porte de sombre apparence dont elle franchit le seuil en tremblant.

Madame de Lusigny était sortie depuis le matin , mais elle devait revenir bientôt. On fit entrer Léontine dans le salon , et là elle attendit.

— Elle est allée voir son fils, pensa-t-elle ; sans doute il s'est réfugié dans les environs.

Elle écoutait chaque bruit et regardait chaque cK ose avec intérêt. Dans sa position , tout pouvait devenir un iniv'ce; les objets les plus indifférents pouvaient avoir un langage tv dénoncer la vérité. Auprès de la fenêtre qui donnait sur le jardin il y avait un métier à broder et une table à ouvrage, couverte de pelotons de laine et d'écheveaux de soie. Léontine, jetant les yeux sur cette table, aperçut une petit portefeuille en velours au milieu duquel était un portrait. Elle quitta la place où elle s'était assise pour se reposer, et alla vers la fenêtre; elle examina le portrait : c'était celui de M. de Lusi-

gny. Il était représenté en négligé , sans cravate , ce qui lui donnait un air sentimental et Colin fort plaisant. Léontine soupira en regardant ce portrait , qui , du reste , était fort joli ; mais elle rougit affreusement en découvrant à côté de lui, sur la table une lettre... une lettre de M. de Lusigiîy. Mon Dieu! mon Dieu ! qu'elle aurait voulu lire cette lettre ! Ah ! que souvent il est pénible d'être une femme bien élevée ! Une bonne éducation est un trésor qui , comme tous les trésors , est un grand sujet A embarras pour celui qui le possède. Que de fois les gens bien élevés sont tentés de s'écrier, comme le JSowrgeois gentilhomme, mais dans un sentiment tout opposé : Mon père , ma mère , que je vous veux de mal , non pour m'avoir laissé ignorer les belles choses, mais au contraire pour me les avoir trop bien apprises , pour m'avoir enseigné à me priver toujours de ce qui me plairait tant!

Léontine, en lisant cette lettre , pouvait à l'instant savoir tout ce qui l'intéressait, et repartir aussitôt sans voir madame de Lusigny, sans se compromettre aux yeux de personne. Eh bien ! elle ne voulut pas lire cette lettre, et elle eut le courage de rester là, seule, pendant une heure, oisive et curieuse, inquiète et ignorante... ignorante à côté du secret!

On entendit aller et venir dans la maison; une petite chienne qui jouait dans le jardin, s'élança vers la porte cochère et une voix dit vivement :

— Lisette, Lisette , allez-vous-en , petite , vous voyez bien que j'ai une belle robe et que je ne veux pas de vous,

Léontine reconnut la voix de madame de Lusigny, bien que très-modulée par la circonstance, car pour parler à son chien, la femme la plus véhémente sait choisir les plus doux accents. Ce peu de mots entendus par hasard , expliquaient tout; une mère affligée, dont le fils aurait- éprouvé un grand malheur, n'aurait pas tant de soin de sa parure, ni tant, de coquetterie pour son chien. Léontine sentit aussitôt l'édifice élevé par son imagination s'écrouler. Madame de Lusigny entra dans le salon; et rien qu'à sa vue , Léontine comprit tout le ridicule de la situation que sa folle inquiétude lui avait faite. Madame de

Lusigny s'avança magnifiquement parée , aussi pompeusement vêtue qu'on peut l'être dès le matin. Elle avait un superbe chapeau de paille de riz orné de plumes blanches ; une charmante robe de gros de Naples gris perle , faite à la dernière mode, sur laquelle était négligemment jeté un riche mantelet de dentelle d'Angleterre. Puis elle avait des bracelets d'or, des épingles d'or, des chaînes d'or; elle était éblouissante; en vérité, il n'y avait pas moyen de s'alarmer pour l'heureux fils d'une mère si galamment attifée.

— Vous ici , madame..., ma chère, s'écria madame de Lusigny en apercevant Léontine. Quelle aimable idée ! Vous venez de chez votre oncle?

Léontine n'osa répondre. Madame de Lusigny continua :

— Que je suis donc fâchée de vous avoir fait attendre ! J'ai du malheur ; je ne sors jamais ordinairement ; mais aujourd'hui nous avions ici une grande solennité. Telle que vous me voyez, je viens d'une noce ; je suis allée voir comment on doit se comporter le jour où l'on marie son fils ; j'ai voulu prendre une leçon.

Madame de Lusigny sourit gracieusement en disant cela , et Léontine rougit. Cependant cette allusion lui rendit un peu de courage :

— Je suis bien charmée, madame, dit-elle, de vous trouver si joyeuse; jecraignais qu'il nevous fût arrivé quelque... malheur.

— À moi!... grâce au ciel, il ne m'est rien arrivé de fâcheux. Qui vous a fait croire cela?

— Monsieur votre fils...

— Mon fils!... Mais 11 a dû avoir l'honneur de vous voir hier, je pense?

— Je ne l'ai pas vu depuis huit jours ; lui-même m'a écrit que la raison qui l'empêchait de venir était fort triste, et qu'il ne pouvait me la dire...

A ces mots madame de Lusigny partit d'un grand éclat de rire, et Léontine resta stupéfaite.

— Ah ! ah ! ah ! le tour est parfait, disait madame de Lusigny en riant toujours plus fort, je le reconnais bien là...

Elle se repentit d'avoir laissé échapper cette naïveté.

— Mon fils n'a pas le sens commun, reprit-elle ; quel enfantillage!... Mais il faut lui pardonner ses torts en faveur du motif qui les lui a fait commettre ; c'est parce qu'il vous aime trop, qu'il vous aime à la folie, que... , par faiblesse, il n'a pas voulu risquer de vous déplaire un seul jour.

— Je ne vous comprends pas, madame, dit Léontine avec une extrême froideur ; cette gaieté lui était insupportable. Veuillez m'expliquer pourquoi M. de Lusigny me laisse depuis huit jours m'inquiéter sur ses infortunes prétendues?

— Parce qu'il préfère cent fois que voua le croyiez malheureux plutôt que de vous paraître ridicule.

— C'est très-charitable, et je le remercie.

— Ne vous fâchez pas; il était bien contrarié, bien désolé, je vous jure ; avoir l'espérance d'une soirée si charmante passée près de vous, et se voir tout à coup forcé de renoncer à ce bonheur par le plus ennuyeux, le plus impatientant et le moins romanesque de tous les obstacles ; c'était affreux ! il y avait de quoi en perdre la tête.

— Mais enfin, ce motif?...

— Il était absurde. Mais mon fils vous l'apprendra lui-même demain...

— Non, madame, je tiens à savoir cela aujourd'hui. Je vous prie, dites-le moi, que lui était-il arrivé?

— Une chose horrible et burlesque qui ne le rendait pas du tout intéressant et qui le rendait affreux.

— Mais enfin ?

— Non, je n'ose, c'est trop ridicule...

— Eh bien ! je rirai.

— Sachez donc que le matin même du jour où il se réjouissait tant de vous voir, il s'était réveillé avec une abominable fluxion sur la joue, une fluxion désastreuse qui l'empêchait de parler, qui le défigurait, qui le métamorphosait en ange bouffi, qui lui faisait de petits yeux froncés à la chinoise et une petite bouche pincée à la Watteau , qui le changeait tellement enfin

- que moi, sa mère , je ne pouvais le reconnaître ni le plaindre ,

et que malgré ses fureurs et ses doléances, chaque fois qu'il me regardait, je lui riais au nez comme une folle. Vous ne sauriez imaginer... Mais qu'est-ce que je fais? s'écria madame de Lusigny en s'interrompant tout à coup. Comme il va m'en vouloir de l'avoir trahi !

— Rassurez-vous , madame, reprit Léontine , je suis trop heureuse d'apprendre la vérité pour que vous puissiez vous reprocher de me l'avoir dite ; d'ailleurs n'oubliez pas que je suis moi-même venue la chercher.

Léontine s'efforça de sourire en prononçant ces mots d'adieux ; mais le tremblement de sa voix trahissait son agitation. Elle se leva , et faisant à madame de Lusigny un salut qu'elle tâcha de rendre gracieux, elle se dirigea vers la porte pour sortir.

— Vous me quittez déjà ! dit madame de Lusigny, un peu embarrassée de la froideur do Léontine; vous êtes fâchée; vous m'accusez...

— Vous ? non madame , je suis persuadée que vous n'êtes pour rien dans l'inquiétude dont on s'amuse à me tourmenter.

— Ah! vous êtes cruelle, je le vois , vous allez vous venger de mon fils...

— Non pas , vraiment; toute vengeance est une duperie, et je ne me vengerai pas.

Madame de Lusigny se méprenant sur le sens de ses paroles prit affectueusement la main de Léontine en disant :

— Croyez-moi, ma chère enfant, ce premier mouvement de colère passé, vous pardonnerez à mon ûls de vous avoir causé de la peine , et vous l'en aimerez davantage ; vous savez tout ce qu'il est pour vous ; qu'importe la nature de l'épreuve , si elle nous révèle à nous-même toute la profondeur de nos sentiments ; mon fils me l'a dit bien souvent : les femmes s'attachent par la douleur, et peut-être ne vous a-t-il ainsi tourmentée un peu trop, j'en conviens, que pour vous éprouver.

Après plusieurs phrases de politesse mutuelle, Léontine reprit le chemin de Paris, et madame de Lusigny rentra dans le salon, en se promettant d'aller le lendemain raconter à son

fils la visite que lui avait faite madame de Vireraont et le prévenir de se mettre en garde contre le juste ressentiment de cette jeune femme dont il avait si follement agité le cœur et l'esprit.

Léontine était révoltée; tout ce qu'elle avait éprouvé naguère en inquiétude, elle l'éprouvait alors en indignation :

— Quoi ! se disait-elle, c'est pour une cause si misérable que moi, depuis huit jours, je souffre toutes ces tortures! c'est pour cette cause burlesque, pour cette coquetterie puérile, pour cette vanité niaise que moi j'ai connu les angoisses de l'amour trahi, les horreurs de la jalousie, que j'ai rêvé affreusement pour lui les mille craintes de la ruine, les mille terreurs de la mort !... Moi qui ai dévoré de si nobles chagrins ; moi qui ai versé de si saintes larmes, j'ai pu me laisser entraîner à souffrir, à pleurer pour... rien!... C'est moi qui ai pleuré pour rien ! Et pendant huit mortels jours il a joui de mes tourments stupides, et il n'a pas eu pour moi un seul instant de pitié ! Et cette cruauté chez lui est un système de tendresse, une théorie de passion, une recette sentimentale! A tous les cris, à toutes les larmes, il répond par cette maxime : Les femmes s'attachent par la douleur ! Les femmes du monde peut-être, celles dont le cœur engourdi, blasé, ne se réveille que sous les coups ! mais moi 1

Léontine, en ce seul instant, comprit tout ce qu'il y avait d'égoïsme et de sécheresse dans ce raffinement de coquetterie. Un homme qui l'avait ainsi livrée aux plus affreuses suppositions pour éviter de paraître un seul jour à son désavantage, un homme qui aimait mieux se faire passer pour mourant que de paraître un seul jour ridicule ou moins séduisant, était un homme jugé, car celui qui sacrifie tant au besoin de plaire ne sait pas aimer, et c'était deviner juste que de pressentir qu'il n'y avait pour une femme sincèrement passionnée que déception et chagrin dans l'avenir d'un si pauvre amour.

Léontine revint à Paris sous le poids de ces tristes impressions ; chaque pas qu'elle faisait, chaque personne qu'elle regardait, lui rappelaient le but de son voyage et la démarche

qu'elle venait de faire, et l'objet de cette démarche ; et plus sa conduite était extraordinaire , et plus la cause inconnue qui l'avait fait agir lui semblait misérable et désenchantante.

Ah! comme son cœur se trouvait subitement guéri, comme le séducteur était bien alors dépouillé de son prestige, comme elle trouvait ses petites combinaisons mesquines, froides, et, ce qui était plus grave encore, pas du tout spirituelles.

En descendant la rue de Londres, Léontine se disait :

— Là, tout à l'heure encore, je tremblais pour lui ; je le croyais en danger... mourant... Que j'étais folle !

Elle arriva chez elle, et, sans parler à personne, elle courut s'enfermer dans son appartement. Elle s'assit à la place qu'elle occupait la veille, et elle se dit encore :

— C'est là qu'hier j'ai tant pleuré, en pensant qu'il me trahissait ; c'est là que pour la première fois je me suis sentie jalouse! Ah ! tf évoquons jamais ce souvenir.

A l'aspect de ces lieux, de ces objets, témoins de son inutile douleur, elle eut encore une crise d'indignation. Et puis, elle prit une résolution calme, et tout fut dit.

Au bout d'une heure , elle sonna sa femme de chambre. Cette bonne fille, ordinairement vive, empressée, arriva lentement et d'un air triste; elle avait les yeux rouges, elle pleurait.

— Qu'avez-vous ? dit Léontine avec bonté ; a-t-on reçu quelque mauvaise nouvelle?

— A présent, je vois bien qu'on ne peut plus rien cacher à Madame...

— Qu'est-il donc arrivé?

— Depuis trois jours, M. deBastan est bien mal...

— Hector ! s'écria Léontine.

— Il a une fièvre cérébrale ; il ne veut pas qu'on le saigne; le médecin dit qu'il n'y a plus d'espoir.

Avant que ces derniers mots fussent achevés, Léontine était déjà auprès de sa belle-sœur.

Madame Albert aimait tendrement son frère; l'idée de le perdre lui brisait le cœur.

Si* IL NE FAUT PAS JOUER

— Mon pauvre Hector ! disait-elle, que deviendrai-je sans lui? Si jeune ! à vingt-deux ans ! mourir! C'est affreux!

— Mais de quoi meurt-il donc? s'écria Léontine qui venait d'entrer.

Madame Albert releva la tête à cette voix ; puis, comme une personne qui n'a plus de ménagements à garder, elle répondit :

— Il meurt de chagrin ; ne le savez-vous pas?

— Hector!... malheureux!... Et pourquoi?

— Que vous importe? Vous aimez un autre, et...

— J'aime un autre ! interrompit Léontine les yeux brillants de colère. Ne croyez pas cela, je n'aime personne!

— Oh ! venez donc le lui dire ! venez le sauver ! Il vous aime tant!

Et madame Albert entraîna Léontine dans l'appartement d'Hector. Le pauvre malade était loin de s'attendre à une si douce visite ; on lui avait dit, pour le rassurer, que madame Charles de Viremont était absente, car souvent il s'écriait :

— Je ne veux pas qu'elle me voie mourir !

Son découragement était profond, et sans la fièvre qui l'exaltait, on aurait pu le croire insensible. Sa pâleur était extrême, ses traits contractés étaient méconnaissables.

Léontine, à sa vue, sent son âme bouleversée , elle s'arrête et s'appuie sur le marbre d'une console, elle a peine à se soutenir. Madame Albert s'approche de son frère, elle lui parle avec vivacité ; à ses paroles, Hector se ranime, il lève les yeux sur Léontine, et ce seul regard, un regard de joie dans ce visage mort, lui dit tout, et lui fait en un instant comprendre cet amour sublime qui jusqu'alors avait su se rendre incompréhensible à force d'abnégation, ou plutôt par sa grandeur même, par son excès.

Ah ! comprendre un tel amour, c'est presque le partager. Léontine s'éveille d'un songe; tout le passé lui apparaît soudainement illuminé par ce mot magique : Il m'aimait! Ses souvenirs l'éclairent; mille choses, naguère confuses, tout à coup s'expliquent délicieusement : subites froideurs, préten-

dus caprices, tristesses cachées, jalousies contraintes, modestie touchante, sacrifices voilés, dévouements méconnus, tout se révèle ! Chacun de ses nobles sentiments déguisés par une fausse délicatesse vient de retrouver son beau nom. Léontine les reconnaît avec transport, et dans son enthousiasme elle sent son cœur se perdre en une émotion indicible ; assemblage des émotions les plus contraires, mélange de joie et de douleur, de remords et de tendresse, d'admiration et de pitié.

— Hector, dit-elle en fondant en larmes, pourquoi n'avezvous pas eu confiance en moi ?

Hector ne répondit pas. Il n'osait cro;re à tant de bonheur.

— Mais depuis quand donc m'aimez-vous ainsi?

— Depuis que je vous connais; vous étiez mon premier et mon seul amour.

— Il m'aime depuis quatre ans, s'écria Léontine, et il ne m'a jamais rien dit!...

— Parce que je n'espérais rien.

— Et pourquoi ne pas espérer?

— Je ne le devais pas, je ne le voulais pas.

— Hector, c'est bien mal d'avoir douté de moi.

— Non, reprit-il avec amour et en essayant de sourire ; je ne suis pas l'homme que je rêve pour vous. Je ne vous pardonnerais pas de m'aimer.

— Il faudra bien que vous me pardonniez ! Madame Albert inquiète et pourtant joyeuse pleurait.

— Vous êtes une mauvaise sœur, dit Léontine avec une affectueuse brusquerie, vous avez été cruellement discrète; c'était à vous de me dire : Hector vous aime, épousez-le ; mais je vous connais, vous êtes si fière, vous n'avez pensé qu'à ma fortune, et vous avez eu peur, n'est-ce pas, qu'on ne vous accusât de vouloir faire faire à un de vos parents ce qu'on appelle une excellente affaire, et c'est par délicatesse que vous le laissiez mourir; allez, vous êtes de méchants orgueilleux qui m'avez crue une femme sans cœur.

— Ma chère Léontine, ne me grondez pas, dit madame

Uù IL HE FAUT PAS ÎOUEH

Albert en se jetant dans les bras de sa belte-s&ur ; je croyais que vous aimiez...

— M. de Lusigny! Ah! je vous conterai son histoire, et nous en rirons bi«n ensemble, je vous jure... Lui aussi il m'a indignement trompée; ear c'est un hypocrite comme vous, Hector. Seulement, les sentiments qu'il cache sont mauvais, voilà toute la différence. Mais, avec une femme de mon caractère, l'hypocrisie du bien est aussi cruelle que celle du mal ; et vous regretterez souvent les beaux jours que votre fausse délicatesse vous a fait perdre.

Hector, rendu à la vie par le bonheur, prit les deux mains de Léontine et les pressa tendrement. Léontine attachait sur son front si pâle encore des yeux baignés de pleurs. Elle comparait l'amour de ce noble jeune homme, qui avait accepté une mort ridicule pour ne pas l'affliger par un trop vif regret, à l'amour de cet homme léger qui, au contraire, l'avait fait souffrir pour conserver son prestige. Tout à coup, cédant à son émotion, et se rappelant un mot qui l'avait bien frappée, elle s'écria :

— Ah ! monsieur de Lusigny, vous aviez raison : les femmes s'attachent par la douleur, mais par la douleur qu'elles causent, et non par celle qu'on leur fait éprouver impitoyablement!

Hector fut dangereusement malade encore pendant quelques jours ; mais devenu docile, et ne refusant plus les soins qu'on lui prodiguait, il ne tarda pas à se rétablir.

M. de Lusigny était venu plusieurs fois à l'hôtel de Viremont; mais on lui avait dit que M. de Bastan était fort malade, que mesdames de Viremont ne recevaient personne. M. de Lusigny savait que dans ces jours d'inquiétudes, les femmes sont peu coquettes, et que les attentions les plus aimables produisent médiocrement d'effet. Il s'abstint donc de toute démarche sentimentale qui, dans ces graves circonstances, aurait semblé de mauvais goût. Mais le bruit s'étant répandu que M. de Bastan était hors de danger, M. de Lusigny jugea le moment favorable pour écrire à Léontine. Il faut être

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juste, cette fois son petit billet était charmant, c'était un chefd'œuvre d'esprit, de grâce, d'élégance. M. de Lusigny avouait tous ses torts avec une bonhomie adorable, et, chose étrange, il prouvait son innocence en les avouant. Comme cette fois il était sincère, il redevenait spirituel, car les gens d'esprit sont ceux qui disent le plus de bêtises quand ils mentent. Enfin, ce billet était si aimable qu'il aurait pu ramener toute autre femme que Léontine ; mais avec le bonheur, elle avait retrouvé 6a gaieté malicieuse, et elle ne répondit à cette lettre si tendre que par ce plaisant adieu :

« En revenant l'autre jour de Saint-Germain, j'ai attrapé un affreux coup de soleil qui m'a toute changée ; à mon tour, je ne veux pas vous voir.

« Mille regrets. »

Peu de jours après, M. de Lusigny reçut un billet qui lui faisait part du mariage de madame Charles de Viremont avec M. Hector de Bastan.

En apprenant cette nouvelle, il se dit :

— Je me suis trompé , je ne comprends rien à /îette femme-là.

Et comme en réalité il regrettait beaucoup madame de Viremont, il n'a pu rester à Paris, et il vient de partir pour un long voyage en Orient.

Ainsi, le séducteur manqua de séduire pour n'avoir pas voulu un moment cesser de paraître séduisant. Ce terrible vainqueur avait trouvé son maître; une femme enfin s'était jouée de lui. D'où venait donc la puissance de cette femme? Qui lui avait donné la force de lutter avec un tel adversaire et de pénétrer d'un seul regard dans les profondeurs de cet égoïsme? Qui avait donné à son esprit une si merveilleuse expérience? — Le malheur! — Qui avait donné à ses yeux cette perspicacité infaillible? — Les larmes! — Un violent chagrin, pour une jeune femme, est une vieillesse anticipée, et, il faut le dire, une sorte de corruption. Oui, une douleur trop amère déprave le cœur, car on ne la supporte qu'en la profanant. Et puis, il est de certains malheurs qui grandissent le caractèro

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