‹ Nouvelles études d'histoire religieuseChapitre 120 sur 124 · Port-Hoyal, six volumes in-8‘’, chez HaclieUe · texte numérisé non relu

Port-Hoyal, six volumes in-8‘’, chez HaclieUe

'i. M. de Sacy. Les trois articles que nous reproduisons ici parurent dans le Journal des Débats.

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PORT-KOYA L.

ques. M. de Chanlelauze a bien voulu anticiper, en faveur de l’éminent historien, sur ses futurs travaux, et lui communiquer un long Mémoire concernant les relations du cardinal de Retz avec les jansénistes. Mémoire qui présente le caractère ecclésiastique de ce personnage singulier sous un nouveau jour. Un morceau inappréciable est la notice sur M. de Pontchâteau, que M. Sainte-Beuve a reçu des jansénistes d’Utrecbt. C’est un tableau, plein de naïveté et de grandeur, de la vie et de la mort d’un saint. Sur Nicole, sur Racine, sur M. Olier, il y a des particularités inédites et de grand prix.

Ce que M. Sainte-Beuve indique surtout avec une rare justesse, c’est la signification nationale de Port- Royal et le genre d’intérêt que cette grande école a pour nous. Port-Royal est un des premiers titres de gloire de la France. C’est la meilleure preuve que l’on puisse opposer à ceux qui soutiennent que notre pays est incapable de sérieux. Port-Royal fut un essai pour faire de la P’ rance une nation instruite, honnête, ayant souci du vrai, plus amoureuse d’être (pic de paraître, comme sont l’Allemagne et la Hollande. Si Port-Royal eût réussi, nous n’eussions eu ni la régence, ni la philosophie du xviiP siècle en ce qu’elle a de superficiel, ni la Révolution, ni le néo-catholicisme. Les hommes de cette école étaient

des chrétiens très absolus; c’étaient au moins des chrétiens réfléchis et savants. Il n’en faut pas davantage. Certes la critique de Tillemont est étroite et timide; mais elle est parfaitement consciencieuse. Si cette école sincère se fût continuée, elle fût arrivée bien vite à la complète indépendance. Pour tirer Christian Baur de Le Nain de Tillemont, il faut deux générations de savants. La libre pensée vient ou de peu de religion, ou d’une religion sérieuse. .\ propos de M. Le Tourneux, accusé d’incliner au déisme : « Mais v pense-t-on, dit M. Sainte-Beuve, un janséniste, bien loin de ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ, y croirait plutôt deux fois qu’une. » Sûrement; mais le janséniste y croyait en vertu d’un exercice sérieux de la raison. Or ce même exercice sérieux de la raison portera peut-être son petit-fils à n’y plus croire. Quand on professe un dogme par réflexion personnelle, on est bien près de ne plus le professer et de l’avouer. 11 n’y a que la routine et la politique qui ne doutent jamais, ou plutôt qui n’avouent jamais leurs doutes. Les descendants de quakers sont souvent, de nos jours, des protestants plus éclairés que ceux qui appartiennent au troupeau orthodoxe. Ce qui fût sorti de Port-Boyal, ou plutôt de la direction intellectuelle et morale que marqua cette grande Société, c’eût

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été une culture d’esprit analogue à celle des universités allemandes. Ce qui sortit des jésuites, ce fut Voltaire.

Je ne cacherai pas qu’à Port-Koyal je préfère l’école protestante française, telle qu’elle se développa depuis Henri IV jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes. Mais cette école est loin de nous; elle rompit net avec la tradition de la France; elle n’eut guère d’écrivains (péché irrémissible en France). Port-Royal, au contraire, peut être en tout notre modèle. Fl d’abord, la langue des écrivains de Port- Royal est la perfection. Elle a la qualité suprême de la prose, celle qui résume toutes les autres, le naturel. Elle ne se propose qu’un but, dire clairement ce qu’on veut dire, sans la moindre envie de prouver qu’on a du talent. Par là, elle est au-dessus de toutes les révolutions scientifiques et intellectuelles. Sur le fond des choses, nous pensons autrement que ces grands prosateurs du xvii® siècle ; leurs idées en histoire, en philosophie ne nous satisfont nullement; mais leur langue suffit à tout; elle peut servir à exprimer des pensées opposées aux leurs, car elle a pour loi unique le bon sens, l’amour de la clarté et de la vérité. Chose singulière! le principe qui fait les bons écrivains est le même que celui qui fait les saints. L’amour-propre, l’envie de briller

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sont le défaut capital, qu’il s’agisse de morale religieuse ou qu’il s’agisse d’élocution; l’oubli de soi, le mépris du succès sont la règle du bien dans tous les genres.

En fait de méthodes d’enseignement, Port-Royal devrait aussi être imité. Ses écoles furent bien supérieures à celles des jésuites. Le malheur de notre Université est d’avoir beaucoup trop copié ces derniers, avec leurs procédés artificiels ne visant qu’aux lauriers de collège, leur science qui n'est qu’un placage extérieur et nullement une culture de l’esprit, leurs recettes pour briller dans les concours et les exercices publics, leur faux humanisme renfermé dans les dictées, les cahiers, les extraits, ne mettant jamais l’élève en face de la vraie antiquité.

Mais c’est surtout l’esprit des maîtres de Port-Royal qui doit être le principe moral du petit nombre d’hommes qui protestent encore en France contre le faux goût. Nous ne pouvons avoir leurs convictions religieuses; mais nous devrions leur ressembler en tout, sauf la foi. « Ne voyez-vous pas, me dira-t-on, que vous me demandez un effet sans cause. Cette foi était l’origine de leur force, de leur sérieux, de leur abnégation. » — Hélas! serait-il vrai en effet que, pour réaliser dans tous les ordres

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quelque cliose de grand et de fort, il soit besoin de convictions absolues, d’idées étroites, de limites d’esprit, de préjugés? L’intelligence tout à fait libre et dégagée serait-elle fatalement condamnée à l’impuissance en fait de politique, de vertu, de grand art? N’exagérons rien cependant. « La religion seule, dit Fontenelle, fait quelquefois des conversions surprenantes; mais elle ne fait guère une vie égale et uniforme, si elle n’est entée sur un naturel philosophe. » M. Littré égale par sa force morale, par son parfait renoncement et son austérité littéraire, les plus beaux caractères de Port-Royal, et il n’a nullement la foi de Port-Royal. Il y a dans les universités et les académies de l’Allemagne, des Le Nain de Tillemoni qui ne croient pas au surnaturel. « Celte circoncision générale de cœur et d’esprit, » que M. Sainte-Beuve présente avec justesse comme le trait essentiel des pieux ascètes dont il a écrit l’histoire, est l’effet delà race et de l’éducation encore plus que de tel ou tel symbole abstrait. Qui admire et aime maintenant ces grands hommes d’un autre âge? Nous autres, qu’ils eussent sûrement traités de libertins.

Remercions donc M. Sainte-Beuve de nous avoir donné le touchant tableau de ces vertus sublimes, de ces luttes courageuses soutenues par goût de la vérité. Pour bien faire l’bistoire d’une secte, d’une

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école, d’une Église, il faut l’aimer, mais il n’en faut pas faire partie. M. Sainte-Beuve réalise parfaitement cette condition de la grande histoire. Sa sympathie pour Port-Hoyal n’a rien de dogmatique; elle lui laisse l’entière liberté de son jugement. Entre les additions qui donnent tant de prix à l’édition nouvelle, le plus beau morceau est peut-être l’adieu que l’auteur fait lui-même à ses héros. Gibbon raconte que, le jour où, dans son jardin de Lausanne, il écrivit les dernières lignes de son grand ouvrage, il éprouva un sentiment de tristesse. L’auteur de Port- Royal, au moment où il achevait la dernière page du manuscrit de son livre, un jour du mois d’aoùt 1857, reprit la plume pour écrire en manière de conclusion les pages suivantes ;

« J’ai terminé cette histoire, commencée depuis si longtemps et dont je ne me suis jamais séparé au milieu même des distractions en apparence les plus contraires, cette description fidèle d’une tribu, d’une race sainte.

» Qu’ai-je voulu? qu’ai-je fait? qu’y ai-je gagné?

» Jeune, inquiet, malade, amoureux et curieux des fleurs les plus cachées, je voulais surtout, à l’origine, en pénétrant le mystère de ces âmes pieuses, de ces existences intérieures, y recueillir la poésie intime et profonde qui s’en exhalait. Mais à peine avais-je fait quelques pas, que cette poésie s’est évanouie ou a fait place à des aspects plus .sévères : la religion seule s’est montrée dans sa rigueur, et le christianisme dans sa nudité.

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» Cette religion, il m’a été impossible d’y entrer autrement (jue pour la comprendre, pour l’exposer. J’ai plaidé pour elle devant les incrédules et les railleurs; j’ai plaidé la Grâce, j’ai plaidé la Pénitence; j’en ai dit le côlé élevé, austèrement vénérable ou même tendrement aimable; j’ai cherché à en mesurer les degrés, — j’ai compté les degrés de l’échelle de Jacob. Là s'est borné mou rôle, là mon fruit.

» Directeurs redoutés et savants, illustres solitaires, parfaits confesseurs et prêtres, vertueux laïques qui seriez prêtres ailleurs et qui n’osiez prétendre à l’autel, vous tous, hommes de bien et de vérité, quelque respect que je vous aie voué, quelque atteuliou que j’aie mise à suivre et à marquer vos moindres vestiges, je n’ai pu me ranger à être des vôtres. Si vous étiez vivants, si vous reveniez sur la terre, est-ce à vous que je courrais d’abord? J’irais une ou deux fois peut-être pour vous saluer et comme par devoir, et aussi pour vérifier en vous l’exactitude de mes tableaux; mais je ne serais pas votre disciple. J’ai été votre biographe, je n’ose dire votre peintre; hors de là, je ne suis point à vous.

D Ce que je voudrais avoir fait du moins, c’est d’amener les autres, à votre égard, au point où je suis moi-même : concevoir l’idée de vos vertus et de vos mérites en même temps que lie vos singularités, sentir vos grandeurs et vos misères, le côté sain et le côté malade (car, vous aussi, vous êtes malades); — en un mot, à force de contempler vos physionomies, donner et sentir l’étincelle, celle même (ju’on appelle divine, mais une étincelle toujours passagère, et qui laisse l’esprit aussi libre, aussi serein dans sa froideur, aussi impartial après que devant.

» Il y aurait eu un profit plus grand peut-être à tirer de votre commerce, un profit pratique et tout applicable aux mœurs. Pendant que je vous étudiais, j’ai souffert, mais ç’a été tout humainement. J’ai été plus occupé des blessures de

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mon amour-propre que du fond même qui vous concernait. Je ne vous ai point imités, je n’ai jamais songé à faire comme vous, à mettre au pied de la Croix (ce qui n’est que la forme la plus sensible de l’idée de Dieu) les contrariétés, les bumiliations même et les injustices que j’éprouvais à cause de vous et autour de vous.

D J’ai eu beau faire, je n’ai été et ne suis qu’un investigateur, un observateur sincère, attentif et scrupuleux. Et même, à mesure que j’ai avancé, le charme s’en étant allé, je n’ai plus voulu être autre chose. Il m’a semblé qu’à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui leurre, il n’y avait point d’emploi plus légitime et plus honorable de l’esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les exprimer comme on les voit, de décrire autour de soi, en serviteur de la science, les variétés de l’espèce, les diverses formes de l’organisation humaine, étrangement modifiée au moral dans la société et dans le dédale artificiel des doctrines. Et quelle doctrine plus artificielle que la vôtre ! Vous avez toujours parlé de vérité, et vous avez tout sacrifié à ce qui vous est apparu sous ce nom : j’ai été à ma manière un homme de vérité, aussi avant que je l’ai pu atteindre.

J Mais cela même, que c’est peu ! que notre regard est borné ! qu’il s’arrête vite! qu’il ressemble à un pâle flambeau allumé un moment au milieu d’une nuit immense! et comme celui qui avait le plus à cœur de connaître son objet, qui mettait le plus d’ambition à le saisir et le plus d’orgueil à le peindre, se sent impuissant et au-dessous de sa tâche, le jour où, la voyant à peu près terminée, et le résultat obtenu, l’ivresse de sa force s’apaise, où la défaillance finale et l’inévitable dégoût le gagnent, et où il s’aperçoit à son tour qu’il n’est qu’une illusion des plus fugitives au sein de l’illusion infime. »

POIIT-ROYAL..

Peut-on être en meilleurs termes un sage de celte aimable et douce école de l’Ecclésiaste, qui, non par scepticisme, mais par expérience et maturité, aimait à répéter sans cesse : « Tout est vain? »

SPINOZA

CONFÉRENCE TENUE A LA HAYE, LE l’2 FÉVRIER J87T

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