Nouvelles études et autres figures
Si on lisait encore l'aimable et savant voyage d'Anacharsis, ce Téîémaque de l'érudition, je rappellerais le chapitre où le jeune Scythe, fils de Toxaris, pénètre en Béotie. C'est le printemps. Il arrive sur les confins de l'Attique et traverse la ville d'Orope. Le premier bruit qu'il entend est un bruit de source, et le premier objet qui frappe ses yeux est un temple, le temple d' Amphiaraijs. On prétend qu'il s'y accomplit des quantités de prodiges, « mais, nous dit-il, les Béotiens ajoutent tant de foi aux oracles qu'on ne peut s'en rapporter à ce qu'ils disent. » Il parvient à Tanagra où naquit la célèbre poétesse Corinne. « Quand on lit ses ouvrages, on demande pourquoi, dans les combats de poésie, ils furent si souvent préférés à ceux de Pindare,mais quand on voit son portrait, on demande pourquoi ils ne l'ont pas toujours été. » Pour un jeune Scythe, le madrigal est galant et l'abbé Barthélémy emmène bien vite son nourrisson à Platée et à Leuctres, ruines glorieuses. Enfin ils vont coucher à Ascra, patrie d'Hésiode. Un pauvre hameau cet Ascra, rude eu hiver, péni-
ble en été et jamais agréable. Mais un sentier en sort qui mène au bois des Muses ; et ce bois solitaire est délicieusement animé par les statues des dieux et des poètes. Au-dessus des bois solitaires coulent une petite rivière, nommée le Permesse, et la fontaine d'Hippocrène et celle où Narcisse se noya pour s'être trop aimé. Enfin, on est sur l'Hélicon, et les Muses y régnent. Eh bien, ces bruits de sources et d'oracles, ce beau A'isage de femme entrevu à Tanagra, ces ruines de villes guerrières, ces statues, ces fontaines sacrées, cette présence des dieux, et, au milieu d'une nature charmante, un petit hameau triste, brûlant ou glacial, qui nous rappelle la dureté de la vie et la misère humaine : tout cela résume assez bien la poésie d'Hésiode.
Aujourd'hui, le paysage n'est plus le même. Les hommes l'ont déboisé. Il ne reste que de rares figuiers et de rares oliviers cpi ombragent des chapelles en ruines. La malaria se lève des marais livides. avec les canards sauvages. Il n'y a même plus de hameau d'Ascra. Mais on en reconnaît l'emplacement à la tour noire et carrée de Pyrgaki qui domine la vallée, et les beaux noms de l'Hippocrène, du Permesse et de l'Hélicon mettent encore un sourire de gloire sur ce paysage mort. Et voyez cependant comme l'œuvre des grands poètes s'accommode des ravages que le temps fait subir à leur décor natal. Leur terre peut changer de face ; l'harmonie n'est pas rompue. Il y a en eux quelque chose d'éternel qui se retrouve dans tous les spectacles éphémères. Cette unique et sombre tour au milieu de ce paysage désolé répond encore fort bien à l'idée que nous pouvons nous faire d'Hésiode. Il a subi tranquillement l'assaut des siècles. Il se dresse au-dessus de nos misères,
qu'il contemple et qui ne l'étonnent pas ; et les semences de la poésie moderne trouvent entre ses vieilles pierres où se prendre, croître et fleurir.
C'est bien ainsi qu'il nous apparaît, seul et rude, lorsque nous plongeons nos regards dans le passé de la Grèce. Il est le premier poète dont nous voyons la figure, le premier dont la voix ait un timbre particulier. Avant lui, ce ne sont que des noms sans voix ou des voix sans nom : les Linus, les Musée, les Orphée qui viennent de la Thrace, on ne sait d'où, et Homère. Mais qui est Homère ? Quels sont les deux aèdes qui nous donnèrent V Iliade et l'Odyssée ? Quelle ironie : les deux plus beaux poèmes que nous possédions sont anonymes, alors que tant de pauvres mortels se travaillent vainement à courir après l'immortalité. Mais Hésiode paraît, et avec lui, la personnalité fait irruption dans la littérature. Le moi s'affirme. Hésiode sort de la foule des ombres et des vagues homérides. Il dit : Je suis Hésiode, berger de ce troupeau et citoyen d'Ascra. Il a ses idées à lui, ses sentiments à lui, un caractère tout à fait à lui. Et cependant il lui manque encore quelque chose pour être complet : il lui manque une histoire. Mais lui manque-t-elle tant que cela ? Les événements de notre vie n'ont pas toute l'importance que nous leur attribuons. Un ou deux suffisent pour que notre âme se révèle. Nous ne connaissons pas l'histoire d'Hésiode, mais nous connaissons son esprit et sa nature, ce qui est le principal. Et, soit dit en passant, cela justifie à merveille notre tragédie classique qui
ne retenait de la vie d'un homme que les circonstances indispensables à l'intelligence de son caractère.
Nous savons, parce qu'il nous l'a lui-même conté dans son poème, que son père naviguait et avait dû quitter la ville de Kymé en Eolie. Ce n'était point, nous dit-il judicieusement, pour fuir la richesse, ni la fortune, mais l'odieuse pauvreté. Il était venu s'établir près de l'Hélicon, dans ce maudit bourg d'Ascra où les gens cultivaient la terre. Son fils y naquit peut-être. En tout cas il y grandit, il y vécut, il n'en sortit guère. L'exemple paternel le détourna de confier son bien aux nefs « solidement garnies de clous. » Son seul voyage sur mer fut d'aller en Eubée. Il partit d'Aulis « où jadis les Achéens hivernèrent et rassemblèrent les troupes nombreuses que la sainte Hellade armait contre Troie aux belles femmes. » Il se rendait à un concours de poésie. On l'y déclara vainqueur ; et il en rapporta un trépied à deux anses qu'il consacra aux Muses Héliconiennes qui lui avaient appris les chants divins. Voilà du moins ce qu'il nous dit.
Sur la foi de Plutarque, qui n'était guère mieux renseigné que nous, on a contesté l'authenticité de ce passage. Il s'y était glissé une fâcheuse interpolation. Un mystificateur de l'Antiquité, — et la Grèce a été riche en mystificateurs, — faisait dire à Hésiode que, dans ce concours de la poésie, il avait battu Homère. La plaisanterie a paru un peu forte. Et tout le passage a failli sauter. Je ne vois pas pourquoi. Ce voyage en Eubée est très vraisemblable. Mais nous avons une mauvaise habitude ; nous sommes désolés que ces vieux poètes ne nous en apprennent pas plus long sur eux-mêmes, et aussitôt qu'ils semblent céder à notre
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désir, nous prenons l'air de gens « à qui on ne la fait pas » et nous leur crions de se taire.
Etant donné que nous ne savons pas à quelle époque Hésiode vécut, probablement au viii^ siècle avant notre ère, cela nous dispense de chercher la date de sa mort. Cette mort, Plutarque nous l'a racontée dans le Banquet des Sept Sages. Elle serait survenue en Locride. Les fds de son hôte l'auraient accusé d'avoir protégé, au moins par son silence, les amours d'un ami avec leur sœur, et l'aurait massacré, puis jeté à la mer. Mais une troupe de dauphins auraient rapporté son corps au rivage ; le crime eût été ainsi dénoncé. Ce fut au tovir des meurtriers d'être précipités dans les flots. Les dauphins sont peut-être de trop dans l'histoire. Mais qu'une femme ait été mêlée à sa mort, cela doit d'autant moins nous surprendre qu'il semble avoir beaucoup aimé et beaucoup craint la beauté féminine. Il l'aima au point de la traiter de « ravissant fléau. »
Dans cette vie que baigne un crépuscule légendaire, brille un événement précis. La père du poète avait laissé en mourant un héritage et deux fils. Le frère d'Hésiode, Perses, ne fut pas satisfait du partage. C'est une vieille histoire toujours nouvelle. On porta l'affaire devant les juges qui siégeaient dans l'agora de Thespies et qui étaient, paraît-il, au nombre de sept. Ces juges ressemblaient à notre Perrin Dandin. Ils avaient du goût pour les épices. Hésiode leur applique l'épithète énergique de « mangeurs de présents. » Perses les corrompit et ils jugèrent la cause selon ses désirs. Mais Perses était paresseux et on put bientôt prévoir le jour où, ses biens dissipés, il mendierait de porte en porte. 11 vint même frapper à celle d'Hésiode, qui le repoussa
et le renvoya au travail. D'ordinaire les mauvais sujets nous sont assez sympathiques dans la poésie. Nous associons volontiers la fantaisie de l'esprit à l'insouciance des mœurs. Mais c'est ici que l'aventure devient originale. Ce musard, ce flâneur de Perses, qu'on rencontre dans toutes les forges où les fainéants s'assemblent pour causer en se chauffant, ce beau parleur qui se moque du lendemain et qui gaspille un argent, d'ailleurs mal acquis, n'a pas pour une obole de talent. C'est Hésiode, l'homme de labeur et d'économie, qui est le poète. Il unit en lui le charme de la cigale et la vertu de la fourmi. Le plus ancien des grands poètes personnels nous atteste par son exemple que le génie poétique n'a rien à faire avec l'esprit bohème. Il condamne environ deux mille huit cents ans avant que le romantisme lui ait donné l'éclat que nous savons, la théorie qui marie le désordre à l'inspiration. Dans ce petit bourg d'Ascra, les Muses se sont mises hardiment du côté de l'épargne. Et dire que, dans ce procès, Hésiode n'avait peut-être pas entièrement raison I Mais le moyen de réhabiliter Perses ? Il n'a pas fait un seul vers.
Les plaideurs malheureux ont vingt-quatre heures pour maudire leurs juges. Les vingt-quatre heures d'Hésiode durent encore. Il avait conçu une très vive irritation du jugement qui le dépouillait en partie de son héritage, et dont les échos, d'Ascra à Thespies, s'étaient certainement répercutés autour de toutes les enclumes du pays. Il avait conscience de son droit et aussi de sa valeur. Les juges n'avaient pas seulement condamné le petit propriétaire : ils avaient molesté le chanteur, l'inspiré des dieux. C'est ce que nous dit
le court apologue inséré dans la première partie de son poème. Il se voit entre les mains des juges de Thespies comme le rossignol entre les serres d'un épervier. L'épervier emporte l'oiseau sonore très haut dans les nuages, et, pendant que le rossignol gémit, il lui adresse ces cruelles paroles : « Misérable, pourquoi cries-tu ? Un plus fort que toi te tient. Tu viendras où je te mènerai, si beau chanteur que tu sois. S'il me plaît, je te mangerai et, s'il me plaît, je te lâcherai. » Hésiode fut révolté. L'injustice particulière dont il pâtissait le persuada que le monde allait mal. Il fit ce que nous faisons presque tous ; il généralisa son expérience personnelle. Et voilà comment un jugement rendu dans l'agora de Thespies par sept juges, dont quatre au moins peuvent être soupçonnés d'avoir mordu à la grappe, nous valut un des beaux poèmes de la littératvu^e grecque. Goethe n'avait pas tort lorsqu'il prétendait que, parmi les œuvres de l'esprit, les plus remarquables n'avaient souvent été que des œuvres de circonstance.
Le poème d'Hésiode est donc sorti de l'indignation d'un plaideur ; et l'oublier, ce serait ne rien comprendre à la façon dont il est composé. Considérés comme une œuvre didactique, les Travaux et les Jours ont de quoi nous déconcerter, car, si un poème doit être régulier, avec un commencement, un milieu et une fin, c'est bien un poème didactique. Les Géorgiques de Virgile et VArt poétique de Boileau nous offrent des modèles du genre. Mais ce n'est point ce qu'a fait Hésiode ni
même ce qu'il a voulu faire, ou, s'il en a eu l'intention, sa passion l'en a vile détourné. Il commence par invoquer Zeus qui confond les hypocrites et qui flétrit les superbes, et il le supplie de conformer ses arrêts à sa justice. Quant à lui, Hésiode, il se chargera d'adresser à Perses des paroles vraies. Début rapide et ferme, où la distribution des rôles de Zeus et du poète ne manque pas de grandeur. Et il entre dans son sujet : la glorification des vertus qu'il représente, la condamnation des juges iniques comme ceux de Thespies et des vauriens comme son frère. Les hommes sont continuellement en lutte les uns contre les autres ; mais les mobiles qui les agitent ont, les uns, une origine malsaine, l'envie ; les autres, une noble source, l'émulation. L'émulation est excellente, car elle nous excite au travail ; l'envie est funeste, car elle nous en écarte. Et pourtant le travail est la grande loi de la vie. 11 l'est depuis que Prométhée a dérobé le feu du ciel et que, par vengeance, les dieux nous ont imposé la nécessité de l'effort. Autrefois, les hommes n'étaient pas soumis à cette peine : ils le sont aujourd'hui. S'ils l'oublient, s'ils s'adonnent à la basse envie, le monde deviendra horrible, et, « drapant leurs beaux corps de voiles blancs, la Pudeur et l'Equité s'en iront dans l'Olympe rejoindre la race des Immortels. » Le travail ne prospère que sous le règne de la Justice. L'esprit de justice distingue l'homme de l'animal ; et la justice fait fleurir les cités. Jamais les hommes justes ne sont en proie à la faim et au malheur (comme Perses). Mais que les hommes injustes tremblent ! « Souvent toute une ville est châtiée à cause du crime d'un homme qui a ourdi de mauvaises actions.» Entendez-vous, gens de Thespies ? Si le tonnerre ou
la peste vous frappent, vous saurez à qui vous en prendre.) Du reste l'œil de Zeus voit tout. Il n'ignore rien des jugements qui se rendent au sein des villes. Horximes, je vous le dis, la Justice est irritée. Enveloppée d'un nuage, elle parcourt en pleurant les cités et les campagnes. Que les mauvais juges renoncent à leur iniquité ; et que les paresseux se mettent au travail. Soyez pieux, ne vivez pas dans l'oisiveté comme les bourdons qui s'enrichissent du labeur des abeilles.
Telle est, en résumé, la première partie du poème qui en comprend presque la moitié. Ce n'est qu'une âpre revendication et une longue satire, où l'auteur, bien qu'il ne cesse d'interpeller les juges et son frère, ne se met pas lui-même en scène. Il ne nous étale pas sous les yeux les pièces du procès, ce qui est bien plus habile, car nous pourrions discuter. Si l'accent est personnel, la cause demeure en quelque sorte impersonnelle. Avec la force d'un théologien qui fonde la morale sur le dogme, Hésiode a commencé par établir que le travail et la justice étaient des nécessités commandées par les dieux. Il n'en est que plus à l'aise pour nous faire entendre que ces grands intérêts du monde ont été lésés en sa personne. Ce qui s'est passé dans l'agora de Thespies intéresse l'univers. Et, en effet, il n'est pas indifférent qu'en un petit canton de la terre des règles qui devraient être inviolables aient été violées. Le vieux poète grec nous rappelle quelquefois le David des Psaumes. Je n'ai pas besoin d'insister sur la différence des deux conceptions de la divinité ; mais, lorsqu'il s'écrie : « Si, par la violence, un homme s'est emparé d'une grande richesse ou si, par sa parole mensongère, il en a dépouillé autrui, les dieux n'ont aucune
peine à l'anéantir : sa maison dépérit et sa prospérité ne dure que peu de temps, » je songe à ce que j'ai lu des Psaumes : « Seigneur, vous haïssez tous ceux qui commettent l'iniquité... Je poursuivrai mes ennemis et je les atteindrai et je ne me retournerai pas qu'ils ne soient anéantis. » Evidemment, nous sommes là entre prophètes. Et les deux prophètes poussent à peu près le même cri vers la justice. C'est le cri qui nous parvient du fond des âges les plus reculés. C'est le cri qui monte encore vers le ciel. Les hommes se le transmettent infatigablement. Et cela devrait faire réfléchir les théoriciens du progrès.
Quand il a durement secoué et menacé les juges de Thespies et Perses, on dirait qu'Hésiode éprouve le besoin de leur jeter à la tête toute sa sagesse en aphorismes, toute sa sagesse d'homme raisonnable et rigide. Ces conseils, ces avis, ces maximes ne s'adressent pas tous à ses ennemis personnels ; mais ils tendent tous à leur prouver que celui qu'ils ont condamné et méprisé connaît à fond la morale et les beaux secrets qui assurent l'ordre du monde. Si ces vers n'ont pas rempli Perses du sentiment de son indignité, Hésiode a manqué son but.
« Cependant, aurait pu dire ce Perses, tout cela est très beau et mon frère parle bien. Mais autre chose est de bien parler et de savoir agir. Moi, je n'ai pas eu de chance : rien ne me réussit. Là-dessus, allons boire ! » « Arrête, se serait écrié Hésiode, arrête, Perses insensé I Je vais te montrer que je ne suis pas moins fort dans la pratique que dans la théorie et que, si tu n'as pas de chance, c'est que tu ne mérites pas d'en avoir. » Et la seconde partie du poème commence. Après les
conseils du moraliste, les conseils de l'agriculteur et de l'homme qui sait un peu ce qu'est la navigation. Mais il ne lâche pas Perses : « Ecoute-moi, insensé. Songe à payer tes dettes et à te préserver de la faim. » Il y arrivera s'il sait tenir sa maison, fabriquer ses charrues, labourer et semer en temps opportun, s'approvisionner pour l'hiver, surveiller le ciel dont les signes sont des ordres, épier tous les avertissements que nous donnent la nature, les feuilles qui poussent, le cri des oiseaux, le chant du coucou dans les feuilles des chênes, le colimaçon qui grimpe le long des plantes. Désire-t-il naviguer ? Cinquante jours après le solstice, le moment est favorable, à moins que le ciel et la mer n'aient conjuré notre perte. On peut encore s'embarquer au printemps, mais avec des risques. D'ailleurs, il est toujours dangereux de mettre toute sa fortune dans la cale d'un vaisseau. Ces conseils techniques sont encore moins techniques que moraux. A chaque instant revient l'idée qu'en définitive c'est l'intelligence et la vertu de l'homme qui font le champ prospère.
Mais peu à peu, comme si le plaisir de noter ses observations, si la description même de sa dure existence et quelques retours sur son passé avaient apaisé son ressentiment, il oublie les juges de Thespies et Perses. Dans la troisième partie de son poème, la plus courte, qui ne contient que des préceptes sur le mariage, sur les rapports des hommes entre eux, sur les rites à accomplir, sur les jours fastes et néfastes, je ne trouve plus qu'une allusion à son frère, discrète et mélancolique. « Ne chéris pas ton ami à l'égal de ton frère ; mais si tu le fais, ne commence pas à mal agir envers lui. » Et le poète, qui a conquis sa sérénité et qui sait tout ce que
nous ordonnent les dieux, termine son poème en dis" tribuant aux hommes sa sagesse mystérieuse. « Heu" reux, dit-il, heureux l'homme laborieux qui possède ces connaissances et qui, observateur des auspices et toujours éloigné des actes illégitimes, demeure irréprochable devant les Immortels ! » Cet homme, c'est lui. D'abord, nous l'avons vu, le cœur ulcéré, tremblant d'une colère prophétique, rouge et poudreux encore du chemin de Thespies à Ascra, assénant sur Perses et sur les juges iniques ses reproches amers, ses âpres exhortations et ses fortes railleries ; puis il est rentré chez lui, il a regardé son foyer, parcouru ses champs, repassé sa vie pour en condenser l'expérience, enfin, tout doucement, il a pris le petit sentier qui monte, loin de la foule, vers le bois des Muses, et le voilà sur l'Hélicon parmi les dieux.
Comprise ainsi, la bizarre composition des Travaux et des Jours ne me paraît plus bizarre. Mais je m'empresse d'ajouter que je ne suis pas sûr d'être dans le vrai. Les Allemands, qui perdent rarement l'occasion de commettre une balourdise, Twesten et Lehrs, ont affirmé que les Travaux et les Jours, loin de constituer un poème, n'étaient qu'un assemblage de débris de poèmes dont les auteurs sont inconnus. Théodore Bergk s'est écrié : « Nous ne possédons pas tout ce qu'Hésiode a fait et le peu que nous possédons n'est pas de lui. » Qu'est-ce qu'il en sait, Théodore Bergk ? A les en croire, nous n'aurions là, mis bout à bout, que les restes d'un Traité (ï agriculture et de navigation, ceux d'un calendrier et ceux d'un recueil de morales. M. Maurice Croiset, dans sa belle étude sur Hésiode, leur oppose d'excellentes raisons, par exemple que nous ne pouvons
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attendre d'un poète de cet âge une logique conforme à la nôtre et qu'un Béotien du viii® siècle avant notre ère, sans culture philosophique ou oratoire, n'a pu construire un poème sur le travail de la même façon que Pope un essai sur la critique. Il se demande aussi comment un arrangeur aurait imaginé la querelle des deux frères. Enfin, il rapproche ingénieusement la composition des Travaux et des Jours de celle des Caractères de La Bruyère. Comme je suis moins compétent qiie lui, je me permets d'être plus audacieux et de reconnaître dans le désordre apparent du poème d'Hésiode le mouvement passionné d'une âme qui peu à peu s'apaise. La critique a souvent le grand tort de dissoudre les œuvres anciennes à force de conjectures et d'hypothèses, au lieu d'essayer de les expliquer telles que les siècles nous les ont léguées.
La portée des Travaux et des Jours excède de beaucoup celle d'une satire ou d'une apologie personnelle. Ils forment un des tableaux les plus instructifs que nous possédions d'une civilisation primitive par rapport à la nôtre, mais déjà héritière d'autres civilisations qui se perdent dans la nuit insondable. Après les brillantes scènes de la vie pastorale qu'Homère avait figurées sur le bouclier d'Achille et qu'Achille en combattant présentait ainsi aux barbares asiatiques comme l'image de l'Humanité grecque, après les descriptions plus familières mais romanesques de VOdyssée voici le tableau vigoureux, exact, réaliste, de l'existence
que menaient, sur les flancs de l'Hélicon, les rudes campagnards du viii^ siècle.
Elle se détache sur un fond d'idées religieuses et morales extrêmement curieux. Les aèdes ioniens nous avaient représenté l'Olympe comme une cité d'or, dont les habitants, plus beaux, plus grands, plus lourds que les êtres mortels, se mêlaient à leur vie et partageaient leurs amours et leurs haines. Avec Hésiode, le ciel s'élargit, les dieux s'éloignent ; mais en s'éloignant, ils ont laissé derrière eux de puissants vestiges dont les hommes commencent à perdre le sens. C'est par un chemin de ruines sacrées, de mythes prodigieux et prodigieusement obscurs que nous pénétrons dans les pensées morales des Tra{>aux et des Jours. Les dieux, devenus invisibles, sont en train de devenir abstraits. Nous vivons sous les yeux d'innombrables divinités que nous ne voyons plus et qui n'en sont que plus redoutables. Il y a sur la terre trente mille Immortels gardiens- des hommes au nom de Zeus. Ils nous observent, ils nous surveillent, ils nous châtient ; car les hommes sont mauvais, et la race humaine est une race déchue.
D'où vient cette déchéance ? Quand Prométhée eut ravi le feu, Zeus lui dit : « Fils de Japetos, le plus subtil des êtres, tu te réjouis d'avoir volé le feu et de m'avoir trompé, mais cela te coûtera cher à toi, et aux hommes futurs. Je leur enverrai un fléau qui les ravira et qui sera leur perte. Ainsi parla Zeus, et le père des hommes et des dieux rit. Il ordonna à l'illustre Hephaistos de mouiller aussitôt de la terre et de la pétrir, et de lui donner la vie humaine et la force, et de former l'image d'une vierge pareille aux déesses immortelles. Athéna
lui enseignerait à travailler et à tisser la toile industrieuse. Aphrodite aux cheveux d'or répandrait sur sa tête la grâce et la volupté... ; et le messager Hermès mettrait en elle l'esprit d'impudence et de mensonge. Il dit, et ils obéirent au Maître Zeus, fils de Kronos. Aussitôt l'illustre Boiteux modela avec de la terre l'image d'une vierge pudique. Athéna aux yeux pers lui apprit à se ceindre et à se parer ; les Grâces et la vénérable Persuasion lui passèrent un collier d'or ; les Saisons à la belle chevelure la couronnèrent des fleurs du printemps. Et le héraut des dieux, le messager Hermès, logea dans son cœur le mensonge, les paroles flatteuses et les ruses. Et cette femme fut nommée Pandore... » C'est un passage d'une radieuse poésie. Mais que représente Prométhée aux yeux du poète ? Faut-il voir en lui le génie tutélaire de l'humanité contraint d'expier sous le bec éternel du vautour les bienfaits dont nous lui sommes redevables ? Pandore n'estelle pas l'Eve païenne qui a déchaîné le mal dans le monde ? Cette belle vierge à l'air pudique et à l'âme menteuse ne symbolise-t-elle pas la conception pessimiste de l'amour ?
L'histoire de Prométhée et de Pandore est encore très claire à côté de celle qui suit. Dans son désir de nous expliquer la nécessité du travail et la misère des hommes, l'imagination du poète se reporte aux anciens âges de l'humanité. Nous connaissons lavable des quatre âges, d'or, d'argent, d'airain et de fer, la plus mélancolique, la plus désespérante des fables, puisqu'elle place l'âge d'or à l'origine du monde et qu'ainsi, à chaque pas qu'il fait, l'homme s'éloigne un peu plus du bonheur. La science, qui croit au Progrès, et qui ne
devrait croire qu'aux siens, s'est efforcée de la ruiner. Mais nous l'avons vue reparaître avec Jean- Jacques Rousseau. Comme elle est difficile à déraciner de nos cœurs! Il nous semble que nos idées de bonheur ne se justifient que par le souvenir confus d'un bonheur parfait que nos premiers pères auraient goûté. Nos désirs ne seraient plus que des réminiscences. Ces quatre âges sont pourtant d'une invention relativement récente. Hésiode, qui paraît ignorer le déluge, ne les a pas connus tels que les poètes latins nous les ont décrits. Chez lui, la première génération des mortels que firent les Olympiens fut en or. Ils jouissaient de tous les biens, et mouraient sans douleur « comme domptés par le sommeil. » Mais après cette race d'or vint une race d'argent. Les enfants restaient enfants pendant cent années. Ils grandissaient dans des jeux puérils, et, quand ils arrivaient à la jeunesse, ils mouraient d'imbécillité. Et, par-dessus le marché, ils étaient impies. Zeiis les fit descendre aux demeures souterraines où cependant ils reçurent le nom de bienheureux ; et leur mémoire est respectée. Je ne connais rien de plus dégoûtant et de plus impressionnant que cette vision d'idiots lugubres, d'hydrocéphales d'argent qui vivent un siècle en état d'enfance et qui meurent au seuil de la jeunesse. A cette horrible génération en succéda ime troisième, d'airain, celle-là, brutale, farouche, invincible. Les hommes s'entretuaient et s'en allaient sans nom, sans gloire, dans la vaste et froide demeure de Hadès. « La sombre mort les saisit tout effrayants qu'ils étaient et ils quittèrent la splendide lumière du soleil. » La quatrième génération fut meilleure et plus juste, race de demi-dieux. Ils tombèrent glorieusement de-
vant Thèbes aux sept portes ou sous les murs de Troie pour les beaux yeux d'Hélène. « Et ils habitent maintenant, libres de soucis, les îles des Bienheureux, par delà l'Océan, Et la terre leur donne, trois fois l'an, des fruits doux comme le miel. » Enfin, la cinquième génération est celle d'Hésiode, de Perses, des frères ennemis, des juges qui outragent les lois par des arrêts iniques ; c'est aussi la nôtre. « Jamais plus, ni le jour, ni la nuit, les hommes ne cesseront d'être consumés par la fatigue et par la misère... Ah, s'écrie le poète, si j'avais pu ne pas vivre dans cette cinquième génération, mais mourir auparavant ou naître plus tard ! » L'étrange souhait ! Eût-il préféré vivre dans la troisième où l'on s'entretuait et dans la seconde où il serait resté sur les genoux de sa nourrice pendant cent ans ? Et d'autre part, quand il regrette de ne pas être né plus tard, espère-t-il donc en un avenir meilleur ? Croitil au progrès ?
Jules Girard, dans son étude sur Le Sentiment religieux en Grèce, en est convaincu. « L'idée du Progrès est bien visible, dit-il, dans la suite irrégulière de ces cinq âges... Le Grec, tout en sentant profondément la faiblesse et la misère humaines, croit en lui-même : c'est pour cela qu'il a tant d'activité et d'invention. Lorsqu'il a pris dans les légendes communes de l'humanité le mythe des âges, il y a mêlé un élément nouveau et disparate, le principe du progrès. » L'observation est juste pour le Grec en général ; elle ne me persuade pas pour Hésiode. Je ne distingue aucun progrès entre la première et la quatrième génération, ni même entre la troisième et la cinquième. Hésiode nous permet d'espérer que la génération qui nous suivra vaudra
mieux que la nôtre ; mais le passé nous avertit que celle qui lui succédera sera peut-être pire. L'Humanité s'avance sur un chemin terriblement inégal. Elle sort d'une fondrière pour retomber dans une fondrière plus affreuse. Disons mieux, le poète n'a donné aucun sens philosophique à son histoire. Elle est d'une grandiose incohérence ; mais précisément, par toute l'ombre dont elle s'entoure et par toute l'ombre où elle se perd, elle est extraordinairement poétique. Ces tableaux qui passent sous nos yeux nous remplissent d'une secrète horreur. Ils apparaissent comme les fragments éclatants et incompréhensibles d'un passé fantastique, et ils rentrent dans les ténèbres avec tout leur mystère. Il ne reste plus au fond du ciel que l'œil de Zeus qui voit tout, et, sur la terre, que le pas étouffé et rapide des Invisibles qui nous frôlent, surprennent nos paroles et scrutent nos cœurs.
Sur ce fond mythique, la vie des hommes ressort très pauvre et très dure. Hésiode la résume dans un vers d'une simplicité saisissante : « La terre est pleine de maux et la mer en est pleine. » Ni V Ecclésiaste ni Schopenhauer n'ont été plus loin. Et le poète ajoute : « Les maladies, spontanément, viennent nuit et jour visiter les hommes mortels. Elles leur apportent la douleur en silence, car le sage Zeus les a privés de voix. » Cet en silence est admirable. Il me rappelle le Voleur de l'Evangile. Mais Zeus est pourtant sage de leur avoir refusé la voix. Si elles s'annonçaient, dans l'impossibilité où nous sommes de les fuir, nous souffririons davantage et plus longtemps. Nous serions comme
le captif au poteau qui entend crier ses bourreaux dans l'épaisseur du bois. C'est du reste une des rares allusions d'Hésiode à la mort. Il semble que, dans sa pensée, l'immortalité n'existe que pour les héros. Et pourquoi s'occuperait-ir de la mort ? Le difficile c'est de vivre. Et la vie d'un petit propriétaire terrien comme Hésiode, si elle nous paraît bornée, n'en est pas moins assez compliquée. Les soucis ne doivent point l'absorber au point de lui faire oublier ses innombrables et menus devoirs envers les dieux. Il ne lui est pas permis d'être distrait. S'il place le vase à verser le vin sur le cratère où l'on mêle les boissons, c'est un signe funeste. S'il puise l'eau dans une marmite à pied pour la cuisine ou pour le bain, sans avoir accompli les rites, il peut être sûr qu'il lui en cuira. Une fois en règle avec les dieux, il s'agit de rester en paix avec ses voisins. Ne lui demandez aucune générosité, aucune charité. La nécessité l'asservit au sol, et son lopin de terre l'a rendu foncièrement individualiste. Il tourne le dos au vieux monde héroïque. Tous ses rapports avec les autres hommes se fondent sur l'utilitarisme et sur une idée de justice, sèche et aiguisée comme un silex. Regardez-le, quand vient l'hiver, dans sa tunique de trame épaisse qui lui descend jusqu'aux pieds, enveloppé de peaux de chevreaux, chaussé de souliers doublés de feutre, coiffé d'un bonnet de laine : il ne songe qu'à accroître son bien, à acheter le champ et la vigne d'autrui. Il ne déteste pas les bons dîners, à condition que chacun paie son écot. « Le plaisir y est plus grand et la dépense plus faible. » Mais il n'en abuse pas : il a tant à faire ! Il lui faut surveiller le ciel, la nature, les bêtes et les plantes. Il lui faut passer en revue ses instruments de travail.
Il lui faut avoir l'œil sur ses bœufs, sur ses domestiques, sur sa femme. Un homme prudent ne confiera sa charrue qu'à un quadragénaire, car les jeunes gens n'ont l'esprit occupé cpie de leurs camarades. Un homme prudent prendra toujours une servante sans enfants. Il se mariera ; mais il n'épousera qu'une jeune fille qu'il pourra former, une jeune fille du voisinage, élevée tout près de chez lui. C'est plus sûr ; mais ce n'est pas encore très sûr. On ne sait jamais avec les femmes. Il y en a tant qui aiment à courir les banquets et qui vous brûlent leur mari « sans torche. » Un homme prudent n'aura qu'un enfant pour entretenir la maison paternelle. « C'est ainsi que son bien s'accroîtra.» Je crois pouvoir dire que cette sagesse égoïste a traversé les siècles.
Mais elle a des parties de noblesse. Une vie si laborieuse et si parcimonieuse recèle aussi de la beauté. Nous possédons en nous une richesse inépuisable : notre énergie. Sous la froide lumière d'un idéal de justice, le laboureur d'Ascra peut encore se faire une destinée enviable. Il la façonne chaque jour selon sa volonté conforme à celle des dieux. Il jouit de sa force et de son endurance. Il contribue, pour sa part, au règne de l'ordre, si profitable aux mortels. Il s'en récompense lui-même, lorsque fleurit l'artichaut sauvage et que les stridentes cigales chantent dans les arbres en bruissant des ailes. C'est le temps des rochers ombreux où l'on boit le vin noir des monts Biblines, au bord d'une source claire, le visage éventé par les souffles tièdes. Les paysans sont brûlés du soleil ; mais le plaisir rit dans le regard des femmes. Courte trêve ! On savoure âprement la joie d'avoir bien rempli son métier d'homme ; et la rude existence paraît désormais facile.
L'idée d'Hésiode est déjà une idée platonicienne ; la vie réglée par l'honnête travail et par la vertu n'est pas seulement la meilleure, elle est la plus agréable. « Le vice, nous dit le poète, il nou« est aisé de l'atteindre, même en foule : la route est unie, et il habite près de nous. Mais devant la vertu, les dieux immortels ont placé les sueurs ; le chemin qui y mène est long, escarpé, âpre au commencement : cependant, quand on est parvenu au sommet, il devient commode, bien que les premiers pas aient été durs. » On sent dans ces vers l'homme qui respire sur les hauteurs. C'est très beau, très simple ; et nous n'avons pas trouvé mieux.
Cette solide morale revêt une forme définitive. Ce poème des Trm'aux et des Jours est le premier qui nous apporte l'odeur de la glèbe. Mais le sentiment de la nature chez Hésiode ne ressemble point au sentiment de la nature des poètes modernes ou même d'un poète comme Virgile. Les mots d'amour de la nature n'auraient aucun sens, pour lui. La nature n'est pas une amie. Il reste aussi éloigné du panthéisme que de tout mysticisme. Nulle communication mystérieuse et douce ne s'établit entre son âme et les choses. Il ne s'arrête point sur sa route pour cueillir ses sensations et pour en décrire la délicatesse et la beauté. La nature n'est pas non plus une ennemie. Le cultivateur ne voit dans ses spectacles que des objets d'études. Il épie sur sa face changeante les avertissements dont il doit tenir compte et profiter. Hésiode sent, pense, agit en paysan ; mais ce paysan a le don de rendre exactement, sobrement, avec une puissance faite de mesure, ce qu'il a
observé. Un paysan, très paysan et un artiste presque impeccable dans le même homme : c'est une rencontre rare.
Sa poésie vient d'abord de ce qu'il substitue toujours à l'idée abstraite l'image vivante, et cela le plus naturellement du monde. Il ne cherche pas les images ; elles s'offrent à lui, elles s'imposent même, puisqu'elles ne sont pour la plupart que les rapports entre les phénomènes de la nature et les travaux des hommes. « Quand la grue crie du haut des airs, il faut commencer le labourage, et ce cri blesse au cœur l'homme qui n'a pas de bœufs. Lorsque le colimaçon grimpe le long des plantes, c'est le moment de sarcler la vigne. Quand les feuilles se montrent à l'extrémité des branches du figuier, juste aussi longues que la trace laissée par la patte d'une corneille, alors on peut s'embarquer sur mer. » Ce groupe d'images consiste à remplacer les dates précises par la notation non moins précise des signes les plus fugitifs du temps et de la terre. Et c'est de la poésie. Les paysans font de la poésie sans le savoir, et les sauvages aussi, et les Natchez de Chateaubriand ; mais Chateaubriand le savait ! D'autres images sont empruntées aux habitudes de la vie quotidienne et au parler populaire. Le poète ne dira pas qu'il est temps de remplir ses jarres de blé, il dira : « Tu peux alors enlever de tes jarres à grains les toiles d'araignées. » Ici l'image ajoute à l'idée de la besogne qu'on doit faire l'idée de l'attention et du soin qu'on doit y apporter. De même, quand le poète appellera les voleurs, qui s'introduisent dans les fermes, des « dormeurs de jour», c'est plus qu'une simple image : c'est une évocation. On voit à ce mot les mauvais gars qui dorment à poings
fermés, en plein midi, au fond des granges, et qui cuvent dans le sommeil leurs louches exploits de la nuit. De même encore, lorsqu'il nous parle de l'homme imprévoyant et paresseux, que la saison glaciale a pris au dépourvu : son vers nous le peint dans l'attitude de la misère," pressant son pied gonflé de sa main maigre ». D'image en image, le tableau s'organise. Sa description de l'hiver est d'un pittoresque dru. D'abord, le long gémissement de la forêt et le sol qui retentit, dans les gorges des montagnes, sous la chute des pins et des chênes. « Les bêtes frissonnent, et même celles dont les poils sont épais ramènent leur queue sous leur ventre. Le vent traverse le cuir du bœuf, transperce la chèvre, courbe le vieillard, mais... » Et ici, une vision délicieuse, que termine un étrange et violent contraste. « Mais il n'atteint pas la peau délicate de la jeune fîlle qui, encore ignorante des travaux d'Aphrodite aux cheveux d'or, reste auprès de sa mère, au fond de sa demeure, et, le corps baigné et parfumé, repose durant ces jours d'hiver où le polype ronge ses propres membres dans les tristes parages de son repaire glacé. » Ah 1 on ne peut pas dire que le vieil Hésiode ignorait le pouvoir de l'antithèse ! Un instant, il arrête nos yeux sur la chaste image de ce qu'il y a de plus gracieux au monde, sur ce trésor que les hommes dérobent jalousement aux intempéries comme pour protéger l'avenir ; et, afin d'en mieux faire ressortir le charme virginal, il lui oppose l'être le plus vil et le plus informe, dans l'occupation la plus répugnante que lui aient prêtée les croyances populaires. Il y a là, en même temps qu'une naïveté de peintre primitif, un art savant de poète. Et il ajoute, car il faut nous expliquer pourquoi
l'affreux polype, la bêto sans os. se ronge les membres : « C'est ' que le soleil ne lui montre aucune proie à saisir. A ce moment, le soleil roule longtemps audessus du pays habité par le peuple des hommes noirs et se lève plus tard chez les Hellènes. » J'admire cette rapidité du poète qui lui permet, pour ainsi dire, de toucher en quelques traits vigoureux les points extrêmes de la création, ce don d'ubiquité, et cette façon d'enfermer dans la description de l'hiver les lourdes songeries qui s'émeuvent obscurément dans les cœurs. Je vois les pauvres laboureurs d'Ascra, chassés par la bise et la tempête et claquemurés autour de leurs foyers. Ils sont là, les bras croisés, accroupis près du feu dont le vent rabat la fumée. Ils songent aux bêtes hideuses qui se tapissent dans leur repaire, et qui n'y sont pas au large, non plus ! Mais comme le jour est sombre ! Et leur pensée se soulève, d'une aile lente et paresseuse, vers ces lointaines contrées barbares où le soleil s'attarde et qu'ils n'imaginent pas. Puis le fracas reprend. Les bêtes sauvages se sauvent en grinçant des dents et en hurlant à travers les taillis. Et la description s'achève sur une tombée de neige dont l'éclat aveugle les yeux des hommes qui sont dehors et qui « courent çà et là. »
Mais je crains de donner au passage que j'analyse un tour littéraire qu'il n'a pas. Je trahis un peu Hésiode. Tout est si naturel chez lui ! Les Allégories prennent si naturellement les beaux voiles sous lesquels on sent tressaillir un corps de déesse ! Cette Justice, que les juges mangeurs de présents traînent à terre et frappent, et qui gémit, ressemble bien, comme le remarque M. Maurice Croiset, à une esclave troyenne dans les
mains de son brutal vainqueur. Les simples règles d'hygiène, que l'expérience des vieux âges a lentement sécrétées, reçoivent de cet art sobre et pur comme un limpide « orient. » Quand il nous dit : « Ne traverse jamais à gué les flots limpides des fleuves intarissables sans avoir prié en te tournant vers leur beau cours et sans t'être lavé les mains dans leur eau délicieuse et claire, » il ne fait que formuler un conseil rituel, et pourtant il étend sous nos yeux une nappe de lumière. Quand il dit au laboureur : « Tiens en mains l'extrémité du manche de la charrue, pique de l'aiguillon le dos des bœufs ; et que, derrière toi, un petit esclave avec la houe donne du mal aux oiseaux en recouvrant les semences, » il ne fait que préciser des gestes familiers à tous les paysans ; et pourtant il me semble qu'il a sculpté un bas-relief...
Tel fut Hésiode : un rude paysan, économe, opiniâtre, sensuel, car certains vers ne trompent pas, mais vertueux, raisonnable, entêté de son droit, dogmatique et pratique, sans héroïsme et sans enthousiasme pour les héros ; triste, parce qu'il avait souffert de l'injustice, et aussi parce qu'il avait dompté l'humeur voluptueuse qui le travaillait, et enfin parce qu'il était de ceux qui regardent froidement la vie dans les yeux, triste et fier, capable à l'occasion d'avoir le mot pour rire, mais volontiers taciturne et défiant ; serviteur scrupuleux des Dieux et soucieux de la Renommée c{ui, elle aussi, est une déesse ; grand artiste qui ne sépare jamais l'art de la vie, et qui, le premier sous son nom, eut le mérite d'inscrire, en des vers impérissables, quelques vérités essentielles' au-dessus de la porte par où s'écoulent les générations. ' 1911,
M. Miguel Asin Palacios, reçu le 26 juin 1919 à la Real Academia Espanola, lut à ses collègues un discours intitulé La Escatologia Musulmana en la Dwina Comedia, qui ne compte pas moins de trois cent cinquantetrois pages grand in-octavo (1). Autant dire que ce discours est un livre considérable ; et il l'est dans tous les sens, car il nous eïcpose, clairement et sans longueur, simplement et sans effet oratoire, une des découvertes les plus curieuses de l'érudition contemporaine.
Pendant longtemps, la Divine Comédie fut considérée, selon l'expression d'Ozanam, comme un monument solitaire au milieu des déserts du Moyen Age. Le premier qui pensa trouver des modèles lointains de l'Enfer et du Paradis dans la vision du moine Albéric, l'abbé Cancellieri, souleva contre lui les admirateurs de l'Altissime poète, indignés à l'idée que Dante aurait pu imiter un obscur moine du xii® siècle. Mais les travaux critiques de Labitte, d'Ozanam, de Graf, d'Ancona finirent par persuader à ces dévots qu'un grand poète n'est point diminué pour avoir puisé chez ses prédécesseurs et qu'il y a une manière d'imiter qui vaut la création. Ils admirent donc que Dante avait eu des modèles chrétiens, comme il avait eu des modèles clas-
(1) D. Miguel Asin Palacios. La Escalologia Musulmana en la Diuina Cornedia, Imprenta Iberica, Pozas 12, Madrid.
siques. Aujourd'hui, M. Miguel Asin leur impose une nouvelle épreuve. A côté de ces sources poétiques reconnues de la Divine Comédie, il nous en découvre une qu'on avait bien soupçonnée avant lui (1), mais que personne n'avait précisée et approfondie comme lui et qui serait peut-être la plus importante : la source musulmane. Mahomet a inspiré Dante. L'imagination des sectateurs du Prophète l'a précédé dans son prodigieux voyage et lui en a préparé les étapes. Virgile et lui ont souvent marché sur les traces des Abenarabi et des Abulala.
Avant de montrer comment M. Asin fut amené à sa découverte, il est bon, je crois, de le présenter luimême. j\î. Miguel Asin Palacios est né à Saragosse en 1871. Ce fut à l'Université de cette ville qu'il passa sa licence es lettres en même temps qu'il faisait ses études ecclésiastiques au séminaire. Il y connut le professeur de littérature arabe, M. Julian Ribera, et l'enseignement de ce maître admirable l'orienta décidément vers l'histoire de la philosophie et de la théologie hispanomusulmanes. Docteur es lettres en 1896 et, l'année suivante, docteur en théologie, il obtint aussitôt une chaire à la Faculté de philosophie scolastique du séminaire de Saragosse, qu'un bref du Saint-Siège a élevé au rang d'Université pontificale. En 1903, à la suite d'un brillant concours, on lui oITrit la chaire de langue arabe à l'Université de Madrid. En 1914, il entrait à l'Académie des Sciences morales et politiques et, en 1919, à la Real Academia. Dès ses premiers pas, ce jeune prêtre
(1) E. Blachet. Les Sources orientales de la Divine Comédie, (Maisonneuve, 1901.)
s'était imposé à l'admiration du monde savant. Voici plus de vingt ans qu'il poursuit sans relâche des études qui tendent à remettre en lumière les doctrines des penseurs musulmans de l'Espagne et à marquer leurs relations intimes avec celles des occidentaux ; puis à expliquer par ces doctrines la première renaissance de la scolastique au xiii^ siècle ; enfin, à prouver les origines chrétiennes de la mystique musulmane. C'est ainsi qu'il a fait successivement revivre Algazel, un des auteurs éminents de l'Islamisme, qui n'était connu que par des fragments et qui a tant influé sur l'Europe chrétienne du Moyen Age ; — Abenmasarra dont les manuscrits étaient perdus et dont il a patiemment reconstitué le système morcelé et enfoui chez ses disciples et ses contradicteurs ; — et ce merveilleux Abenarabi, le Murcien, que l'Europe ignorait presque entièrement et qui continue d'agir au cœur de l'Islam. C'est ainsi qu'il a repris, après Renan, la question de l'Averroïsme et qu'il a montré tout ce que saint Thomas d'Aquin devait à Averroès,
Je ne cite que ses principaux travaux ; mais cela suffit pour que nous accueillions la nouvelle thèse de ce grand arabisant avec toute l'attention que sa méthode et son talent exigent. Elle s'ofl"re à nous sous la double garantie de la Science et de l'Eglise.
Or, M. Asin, étudiant les doctrines néoplatoniciennes et mystiques du pliilosophe musulman Abenmasarra, s'aperçut qu'elles s'étaient infiltrées dans la scolastique
chrétienne et qu'elles avaient été adoptées non seulement par les docteurs de l'Ecole franciscaine ou préthomiste, mais par Dante, que tous les historiens qualifiaient de thomiste et d'aristotélicien ; et, comme il en suivait la filiation chez un autre grand penseur musulman, Abenarabi, il fut frappé de trouver dans sou œuvre le récit d'une ascension allégorique qui ressemblait singulièrement à l'ascension de Dante et de Béatrice à travers les sphères du Paradis. A la regarder de près, cette allégorie ne lui parut être que l'adaptation de la fameuse ascension de Mahomet jusqu'au trône de Dieu, qui fut précédée de son voyage nocturne dans les régions infernales. Alors il coraipara méthodiquement la légende musulmane et le poème dantesque, et il se convainquit que l'architecture de la Dwine Comédie était en grande partie l'œuvre d'un architecte musulman.
Mais le poète et les théologiens arabes n'avaient-ils pas eu un modèle commun dans les légendes chrétiennes antérieures ? L'étude de ces légendes lui réservait une autre surprise. Jusqu'au xi^ siècle, ces légendes, que ceux qui les avaient étudiées considéraient comme une lente élaboration de la foi unie à la science théologique des moines et à l'invention des trouvères et des jongleurs, étaient pauvres, puériles, avec des descriptions topographiques très vagues et une représentation de la vie future très basse. D'Ancona constate qu'elles n'ont pu servir de modèle à Dante. Brusquement, à partir du xi^ siècle, d'autres légendes apparaissent plus précises, plus complètes, plus systématiques dans la distribution des peines et des récompenses, et révélant une culture plus raffinée. D'Ancona y voit déjà des ébauches du poème dantesque. Mais d'où viennent-elles ?
Graf, qui n'a laissé que la littérature islamique en dehors de ses investigations, avoue son ignorance. Et la littérature islamique est la seule qui les explique. La plupart des légendes chrétiennes, comme la Vision de Tundal, celle de saint Patrice, de saint Paul, du moine Albéric, plaçaient les Justes dans un lieu qui n'est pas le ciel théologique et où ils attendent le jour du Jugement dernier. Or, depuis le v® siècle, l'Eglise les admettait immédiatement à la vision béatifique et jugeait hérétique la doctrine opposée. Mais l'Islam supposait toujours que les âmes des Justes, de la mort à la résurrection, résidaient dans des lieux de délices dont la félicité ne pouvait encore se comparer à la gloire éternelle. La description de ces lieux de délices s'accorde avec les épisodes des légendes chrétiennes. Y a-t-il un témoignage plus évident, se demande M. Asin, de leur origine extra-catholique ? Aussi est-il naturel que l'Eglise ne les ait jamais approuvées. En les répudiant, elle semble avoir deviné, sous le voile de leur poésie, une dogmatique contraire au Credo occidental. Cette preuve ne me persuade pas absolument. Les auteurs de légendes ne se soucient pas toujours de l'orthodoxie de leurs fictions, et, depuis la thèse de Gaston Paris sur l'origine orientale des Fabliaux réfutée par M. Bédier, je me sens incliné au scepticisme. Mais enfin admettons qu'avant la Divine Comédie les conceptions poétiques de la vie d'outre-tombe, issues du christianisme, aient subi la contagion de la littérature islamique, et que Dante qui s'en inspirait (en y apportant toutefois les précautions d'un savant théologien) se fût fait à son insu le tributaire de l'Islam : ce n'est pas cela qui est intéressant. La Divine Comédie ren-
35 DAyTE ET MAHOMET
ferme d'autres éléments qu'on ne rencontre que dans les légendes arabes et qui semblent tels que Dante ne pouvait ignorer d'où il les tirait.
La légende de l'Ascension de Mahomet et de son voyage nocturne est née d'un court et obscur passage du Coran que voici : « Louange à Celui qui a transporté, pendant la nuit, son serviteur du temple sacré de la Mecque au temple éloigné de Jérusalem, dont nous avons béni Venceinte, pour lui faire voir nos miracles. » Cette mystérieuse allusion excita la curiosité et l'imagination musulmanes, et un livre entier ne suffirait pas à contenir l'étude des légendes qui en sortirent. Leur première forme est très simple. Mahomet raconte à ses disciples que, dans son sommeil, un homme se présenta à lui, le prit par la main, le conduisit au pied d'une montagne abrupte et lui dit qu'il devait la gravir jusqu'au sommet. Chemin faisant, il rencontre d'horribles supplices : les châtiments des pécheurs. Puis il arrive à un endroit où dorment tranquillement à l'ombre ceux qui moururent dans la foi de l'Islam ; et leurs fils jouent et se promènent à travers un jardin de délices. Plus haut, des hommes lui apparaissent tout blancs et très beaux, qui exhalent un parfum exquis : ce sont les amis de Dieu, les martyrs et les saints. Mahomet reconnaît parmi eux son fidèle Zéid et deux de ses amis qui tombèrent sur le champ de bataille. Enfin, levant les yeux vers le ciel, il aperçoit le trône de Dieu, Abraham, Moïse et Jésus. Tel est l'embryon de la légende qui va bientôt se développer et dont les développements préciseront la topographie du voyage, en varieront les épisodes, multiplieront les supplices infernaux et les visions paradisiaques, amplifieront les horreurs et les
éblouissements. Elle sera complète et fortement établie au IX® siècle.
Les mystiques et les philosophes s'en emparent et en font des transpositions symboliques dont les dernières et les plus parfaites, sont celles du prince de la mystique hispano-musulmane, le Murcien Abenarabi. Vingt ou vingt-cinq ans avant la naissance de Dante, il nous en laisse deux : l'une, le Lwre du Voyage nocturne, encore inédite ; l'autre, dans son grand ouvrage, les Révélations de la Mecque. Il imagine l'ascension d'un théologien et d'un philosophe de sphère en sphère jusqu'à celle de Saturne. A chaque étape, chacun d'eux rencontre le guide et le maître qui lui convient : dans le premier ciel, Adam et l'Esprit de la Lune ; dans le second, Jésus avec Jean-Baptiste et Mercure ; dans le troisième, le patriarche Joseph et Vénus ; dans le qiiatrièrne, Enoch et le Soleil ; dans le cinquième, Aaron et Mars ; dans le sixième. Moïse et Jupiter ; dans le septième, Abraham et Saturne. Le philosophe, guidé par la raison naturelle, ne peut monter plus haut. Le théologien, lui, traverse les sphères des étoiles fixes et des constellations et parvient jusqu'au û-ône de Dieu. La musique des sphères célestes le ravit en extase. Il s'élève au séjour de la Matière corporelle universelle, de la Nature universelle, de l'Ame universelle et de l'Intellect. De là, il pénètre dans le sein de la Matière spirituelle et approfondit le mystère des perfections divines sans arriver à connaître son essence. Puis il redescend vers la terre. Le philosophe se porte à sa rencontre et se fait musulman pour pouvoir monter jusqu'aux régions inaccessibles à la seule raison. Abenarabi avait ainsi montré que l'Ascension du Prophète prêtait à la
poésie allégorique et permettait d'exposer d'une façon plus saisissante l'encyclopédie de tout un peuple.
D'autres écrivains musulmans avaient déjà senti qu'elle ne prêtait pas moins à la satire. Au xi® siècle, Abulala, que ses biographes nomment le philosophe des poètes et le poète des philosophes, dans sa Risala, en avait donné une adaptation où il malmenait doucement les moralistes trop sévères qui damnaient les poètes pour cause d'impiété ou de libertinage et où il mêlait la critique théologique à la critique littéraire. Son voyageur n'était plus un prophète ni un mystique, mais un pauvre homme imparfait et pécheur comme lui (et comme Dante) ; et les personnages qu'il interrogeait sur sa route n'étaient plus des saints ni des prophètes, mais, hommes ou femmes, de pauvres êtres comme lui (et comme Dante).
Fondée sur un verset mystérieux du Coran, une légende s'était donc développée avec tous les épisodes d'un voyage à l'Enfer et d'une ascension au Paradis ; et cette légende était répandue dans l'Islam, au moins depuis le ix^ siècle. La minutieuse analyse des différentes formes qu'elle a revêtues chez les traditionalistes, les mystiques et les philosophes accuse entre elle et le poème dantesque des analogies extraordinaires.
Les deux voyages commencent la nuit au sortir d'un
profond sommeil. « Je ne sais redire au juste, écrit
Dante, comment j'entrai dans cette forêt tant j'étais
empli de sommeil au moment où j'abandonnai le vrai
sentier (1). » Un lion et un loup barrent le chemin du
(1) Je me suis servi de la traduction de l'Enfer de M™^ Espinasse Montgenet (Nouvelle Librairie Nationale) et des traductions de l'Enfer et du Purgatoire d'Ernest de Laminne (Perrin) dont le commentaire et les notes sont très précieux.
pèlerin d'Abulala comme la panthère, la louve et le lion barrent celui de Dante. Le rôle de Virgile est joué, dans le voyage de Mahomet, par Gabriel qui se présente à lui sur l'ordre de Dieu, et dans le voyage d'Abulala, par Jaitaor, le plus grand des Génies. Les mêmes tumultes, les mêmes rafales de feu, les mêmes gémissements annoncent l'Enfer musulman comme l'Enfer chrétien, et, à la porte de l'un et l'autre, des gardiens également irrités et féroces arrêtent les voyageurs. Un démon poursuit Mahomet avec un tison enflammé, comme un démon noir, dans le huitième cercle, court sur Dante les ailes ouvertes, le pied léger, et armé d'un harpon. Les serpents, qui torturent les tyrans, les tuteurs sans conscience et les usuriers de l'Enfer musulman, lient les mains, ceignent les reins, mordent les épaules des voleurs de l'Enfer chrétien. Le tourbillon qui emporte éternellement les adultères du cercle dantesque ressemble à ces flammes qui sortaient Comme de la gueule d'un four et où Mahomet vit s'agiter des hommes et des femmes : ils montaient et descendaient selon que l'ardeur du feu augmentait ou diminuait ; et ce rythme incessant s'accentuait de leurs lamentations. Lorsque Dante pénètre dans la ville infernale de Dite, il aperçoit, « de chaque main, » une vaste campagne, un immense cimetière où les tombeaux, séparés par des flanmies, se convertissent en lits de feu. Tous les couvercles sont soulevés, et il s'en échappe de durs gémissements. Mais Mahomet avait aperçu des plages où déferlait un océan de flammes et où des milliers de cercueils incandescents formaient une ville ardente. Les usuriers musulmans, comme les tyrans dantesques, nagent à perdre haleine dans un lac de sang, vers une
rive d'où les chassent les démons en leur jetant des pierres brûlantes. Au huitième cercle de l'Enfer, les alchijnistes et falsificateurs Grifîolino d'Areszo etCapocchio de Sienne grattent furieusement avec leurs ongles la lèpre qui les recouvre et dont les croûtes tombent autour d'eux comme des écailles de poisson : c'est le supplice des calomniateurs dans l'Enfer musulman.
Sur les pentes du Purgatoire, Dante voit en songe une vieille femme bègue, aux yeux louches, aux pieds tors, aux mains tronquées, au teint blafard ; mais son blême visage se colore des couleurs de l'amour, et elle se met à chanter à voix de sirène : « Celui qui s'attarde avec moi rarement s'éloigne, tant je le charme. » Aussitôt une Dame apparut sainte et empressée, qui saisit la vieille et, lui déchirant sa robe, la montra toute nue, et la puanteur qui sortait d'elle réveilla Dante. Mahomet, lui, vit une femme qui cachait les flétrissures de l'âge sous de splendides ornements et qui, par la séduction de ses paroles et de ses manières, essayait de l'attirer à elle. Et Gabriel lui expliquera, comme Dante à Virgile, que cette vieille femme n'est qu'une allégorie des péchés du monde,
Mahomet et Dante se purifient trois fois avant d'entrer au Paradis, Sous les ombrages du jardin délicieux, le voyageur d'Abulala rencontre une belle jeune fille que Dieu lui a envoyée. Elle lui fait le plus gentil accueil se promène avec lui par les vertes prairies célestes et lui chante de très douces chansons que le poète Imrulcaïs composa pour sa bien-aimée. Et tout à coup, sur les bords d'un fleuve tranquille, la bien-aimée du poète elle-même s'avance au milieu d'un cortège de houris dont son éclat divin fait pâlir la beauté. De même,
lorsque Virgile, Stace et Dante sont arrivés au haut de la montagne du Purgatoire et pénètrent dans le Paradis terrestre, Dante aperçoit sur les bords du Léthé une Dame, Mathilde, qui s'en allait toute seule, chantant et choisissant les plus belles fleurs. Elle lui fit la grâce de lever ses yeux et l'accueillit avec de douces paroles. Tous deux cheminèrent, chacun le long d'une des rives du fleuve. « J'accordai mon pas à son petit pas. » Et tout à coup, dans un char triomphal, précédée d'un cortège mystique de jeunes dames et de vieillards, Béatrice descendit du ciel.
La peinture du ciel dans quelques rédactions de la légende musulmane offre le même caractère de spiritualité, de couleur, d'harmonie, de lumière, qui a immortalisé le paradis dantesque. Les épisodes et les visions y sont quelquefois presque identiques. Le même escalier monte, chez Mahomet, de Jérusalem au sommet des cieux et, chez Dante, du ciel de Saturne à la dernière sphère. Dante le gravit en moins de temps qu'on ne retire son doigt de la flamme, et Mahomet dans le temps qu'il faut pour ouvrir et fermer les yeux. Comme le voyageur musulman, Dante rencontre Adam et lui demande quelle langue il parlait au Paradis terrestre. Sur le seuil de la huitième sphère, saint Pierre, ou plutôt la lueur qui est saint Pierre, dit à Dante : « Explique-toi, bon chrétien : quelle est ta foi ? » De même, dans les adaptations allégoriques de la légende musulmane, l'âme bienheureuse est interrogée sur sa foi à l'entrée du Paradis. Dante voit dans le ciel de Jupiter un aigle formé par des myriades d'âmes saintes resplendissantes de lumière. « Chacune d'elles paraissait un petit rubis où un rayon de soleil eût brillé, si brillant
qu'il se fût reflété dans mes yeux. » Mahomet, lui, a vu un ange gigantesque en forme de coq qui, comme l'aigle de Dante, remuait les ailes en chantant des hymnes. Et il voit aussi d'autres aliges dont chacun représente un amalgame infini de visages et d'ailes. Il suffit de fondre ces deux visions pour obtenir le monstre angéliquc de la Dwine Comédie. A la dernière étape de l'ascension dantesque, Béatrice cède sa place à saint Bernard. A la dernière étape de l'ascension musulmane, Gabriel s'efface, et le Prophète est élevé jusqu'à Dieu sur une couronne lumineuse.
Les deux voyageurs, le chrétien et le musulman, éprouvent les mêmes éblouissements et la même impuissance à les traduire. Mahomet dira : « Je vis une chose si grande que la langue ne peut l'expliquer ni l'imagination la concevoir. Ma vue fut éblouie au point que je crus devenir aveugle. Je fermai les yeux par une inspiration divine et, quand je les eus fermés. Dieu m'octroya une vue nouvelle dans mon cœur. Avec les yeux spirituels, je pus contempler ce qu'auparavant j'avais souhaité de voir avec les yeux du corps, et je vis une lumière éblouissante. Mais il ne m'est pas permis d'en décrire la majesté... » Lorsque les mains divines se posent sur ses épaules, Mahomet ressent au plus intime de lui-même une émotion très douce, un frisson de délices qui efface comme par enchantement le trouble et la crainte dont il était possédé. Et il finit par tomber dans la stupeur extatique. « A cet instant, dit-il, je pensai que tous les êtres du ciel et de la terre étaient morts, car je n'entendais plus la voix des anges et je ne voyais plus rien, contemplant mon Seigneur... » Et Dante dira : « Dès cet instant, ma vue
fut au-dessus de mes paroles qui cèdent à une telle vision, et la mémoire cède à un tel excès... — Je crois, d'après la blessure que je reçus du vif rayon, que j'aurais été aveuglé si mes yeux ne s'en étaient détournés... Désormais, ma parole sera plus impuissante à rendre ce dont je me souviens que l'enfant qui mouille encore sa langue à la mamelle... »
A tous ces rapprochements, qui sont au moins curieux, il faut ajouter que Dante, comme Abenarabi, a fait de son voyage un symbole de la vie morale. Il en ressort que l'homme a été mis sur la terre pour mériter la félicité suprême qui consiste dans la vision béatifique, et qu'il ne peut l'atteindre qu'avec le secours de la théologie, mais qu'il peut l'atteindre sans être un prophète ni un saint. M. Asiri remarquera encore que l'ascension allégorique d'Abenarabi et le Paradis dantesque sont écrits dans le même style abstrus, énigmatique, que Lamartine appelait assez heureusement des chants d'hiéroglyphes. Reconnaissons qu'il nous est souvent arrivé, — imprudemment peut-être, — de conclure à l'imitation sur de plus faibles témoignages.
Mais il y a mieux. Ce n'est pas seulement dans la légende de Mahomet et dans les légendes qui en dérivent que M. Asin a cherché et cru trouver des sources de la DUnne Comédie : c'est dans les conceptions de la théologie musulmane que sa double érudition lui permettait de confronter avec la théologie chrétienne. Toutes les deux affirment quatre états de l'âme après la mort. Du côté musulman, Algazel les a exposés et précisés. Le
premier est la condamnation éternelle : c'est l'Enfer chrétien. Le second est le salut éternel : c'est le Ciel chrétien. Les deux états intermédiaires sont le Purgatoire et les Limbes. Mais le Purgatoire islamique diffère du chrétien en ce que tous les pécheurs peuvent y aller s'ils ont seulement conservé la foi, alors que le Purgatoire chrétien n'admet que les coupables de péchés véniels ou ceux dont les péchés mortels ont été absous et non expiés. Enfin les Limbes s'ouvrent aux âmes qui n'ont ni servi ni offensé Dieu : les fous, les imbéciles, les enfants des Infidèles, les adultes morts avant que l'Islam les ait touchés. Ne nous étonnons pas de cette similitude dans le plan de la vie future chrétienne et musulmane, puisque l'Islam, selon le mot de saint Jean Damascène, qui vivait au vii^ siècle et qui le connaissait en perfection, n'est qu'une hérésie chrétienne où l'on nie la Trinité et la Divinité de Jésus.
Reprenons maintenant l'itinéraire de Dante. Lorsqu'il a traversé l'Achéron, le premier cercle qu'il visite est celui des Limbes. Il s'y mêle aux grands poètes et aux sages qui vécurent avant le Christ ou qui ne reçurent pas le baptême. Leurs ombres « aux yeux lents et graves» habitent, au milieu d'un éternel crépuscule ou même d'un hémisphère de ténèbres, « un lieu ouvert, lumineux, élevé, » et elles se promènent sur des prairies de fraîche verdure dans l'enceinte d'une noble citadelle sept fois encerclée de hautes murailles et qui a sept portes. Les Enfers virgiliens ont pu ici inspirer Dante ; mais aucune description chrétienne ne lui fournissait un modèle de ces Limbes. Le dogme catholique est sur ce point de la plus discrète et de la plus prudente sobriété. Il n'en est pas de même dans l' Islam où les théo-
logiens ont accepté et respecté les mythes et les légendes. Le Coran nomme cette zone, qui sépare les bienheureux des réprouvés, El Aaraf, qui signifie la partie supérieure du voile, par extension la limite entre deux choses. Le mot limbus signifie en latin : bordure de vêtement, bande. Mais il n'a pris le sens de demeures d'outre-tombe qu'au xiii^ siècle, alors qn El Aaraf avait déjà ce sens du temps de Mahomet. Les tableaux que nous font les traditions musulmanes d'J^^ Aaraf sont très variés. Tantôt c'est une vallée riche en arbres fruitiers et baignée d'eaux vives, tantôt un val profond entre deux montagnes, tantôt une enceinte de hautes murailles. Quand on songe aux sept portes de l'Enfer islamique, il semble que Dante ait voulu fondre dans sa peinture et cet Enfer et cette vallée souriante, pour mieux symboliser la nature hybride des Limbes. Il les peuple comme ceux de l'Islam ; et leurs habitants, suspendus entre deux régions, ne souffrent, comme ceux de l'Islam, que du désir.
Dante ne trouvait pas plus le modèle de son Enfer dans les légendes chrétiennes qu'il n'y avait trouvé celui de ses Limbes. Ni la Bible, ni les Evangiles, ni les Pères ne s'étaient préoccupés d'en déterminer la figure. Mais, si le Coran ne dit rien de sa topographie, les traditions musulmanes le représentent tel que Dante l'a vu, sous Jérusalem, en forme d'entonnoir avec des cercles concentriques et chaque étage habité par une certaine catégorie de damnés. Dans son grand ouvrage Les Révélations de la Mecque, Abenarabi a consacré de longs chapitres à la description de cet Enfer qu'il avait illustrée de dessins exactement pareils à ceux des éditeurs de Dante. Les ressemblances de détail sont nombreuses
et impressionnantes. Dante et Virgile marchent toujours dans la direction de gauche, jamais vers la droite. Si c'est une allégorie, comme l'ont cru plusieurs commentateurs, elle vient des Mystiques arabes et en particulier d'Abenarabi, qui prétendent qu'il n'y a pas de droite pour les habitants de l'Enfer de même qu'au ciel il n'y a pas de gauche. Les Sodomites subissent un châtiment tiré de l'Enfer islamique. Nus sous une pluie de feu, ils sont condamnés à tourner sans cesse comme des gladiateurs dans le cirque romain. Dante reconnaît parmi eux son maître Brunetto Latini ; il l'accompagne et, tout en marchant, il se lamente de voir en pareille compagnie « la chère et bonne image paternelle du maître qui, dans le monde, lui enseignait comment l'homme s'éternise. » Or tout un groupe de traditions musulmanes se rapporte au supplice des savants qui n'ont pas conformé leur conduite à leur enseignement. « Lancés dans l'Enfer, dit le texte arabe, ils seront forcés de tourner continuellement comme l'âne autour d'une meule. Quelques-uns de leurs disciples, qui les connurent sur la terre, les verront du haut du ciel ou dans l'Enfer même, et ils leur demanderont en les accompagnant dans leur marche circulaii'e : « Qu'est-ce qui vous a conduits ici, vous de qui nous avons tout appris ? » Ou encore : « Pourquoi êtes- vous en Enfer, quand nous ne sommes entrés au ciel que grâce à vos enseignements ? » Serait-ce par hasard ce texte musulman qui aurait inspiré à Dante l'ingrate idée de marquer d'une peine infamante et immortelle l'homme dont il reconnaît en même temps qu'il lui a dû de beaux et nobles conseils ? Je n'ai jamais compris l'épisode de Brunetto Latini et, soit dit en passant, je comprends encore
moins les commentateurs qui notent « la pensée touchante » que Dante donne à son maître et ami !
Je n'énumèrerai pas toutes les analogies que M. Asin relève et dont quelques-unes sont pourtant bien intéressantes, comme celle du supplice des devins qui semble emprunté du Coran : ils marchent la tête à l'envers et leurs larmes coulent le long de leur épine dorsale : « Vous qui avez reçu les Écritures, dit le Coran, croyez en celui que Dieu a fait descendre du ciel pour confirmer vos textes sacrés, avant que nous effacions les traits des visages et que nous ne les tournions vers le côté opposé. » Mais nous ne pouvons quitter l'Enfer sans nous arrêter au cercle le plus profond, où Dante rencontre des réprouvés d'une taille gigantesque, coupables de rébellion envers Dieu : Nemrod, Ephialte, Briarée, Antée.
D'après les livres religieux musulmans, les habitants du dernier étage infernal auraient des dimensions démesurées, probablement pour offrir plus de matière aux supplices ; et la théologie islamique considère Nemrod comme un des prototypes de l'orgueil satanique : elle le relègue au même séjour qu'Iblis, son Lucifer. Ces monstres mesurent quarante-deux brasses ; et un commentateur de la Divine Comédie au xvi® siècle, Landino, dont je n'ai pas besoin de dire qu'il ignorait les textes arabes, d'après des calculs fondés sur le tekte de Dante fixait à quarante-deux brasses la taille de son Nemrod. Ephialte est lié « le bras droit derrière et l'autre devant », de la même façon que les géants islamiques sont enchaînés à Iblis. Quant à l'énorme Lucifer, Dante l'a incrusté dans la glace jusqu'à mi-corps, au fin fond de l'Enfer. Sa tête a trois faces ; sous chacune
d'elles sortent deux ailes plus vastes que les plus vastes voiles marines, sans plumes, pareilles aux ailes des chauves-souris ; « et il les agite si fort que les trois vents qu'elles font congèlent tout le Cocyte. » Dante terrifié enlace Virgile par le cou, et tous deux, accrochés aux côtes velues du monstre, descendent de toufïe de poils en touffe de poils entre l'épaisse fourrure et la couche de glace. Ils atteignent ainsi l'hémisphère austral ; mais, avant de quitter l'abîme, Dante lève les yeux et voit que les jambes du roi infernal se dressent dans le vide sans soutien. Virgile lui explique que Lucifer, précipité du ciel, a donné de la tête sur cet hémisphère, l'a traversé et est resté au centre de la terre, comme cloué. Les études les plus complètes de la démonologie dantesque n'ont trouvé aucune origine à cette étonnante imagination, et l'on a considéré qu'elle n'appartenait qu'à Dante. Mais voici ce que nous révèle la littérature théologique de l'Islam : Iblis est au plus profond de l'Enfer puisque la profondeur où gît le damné correspond à la gravité de sa faute. Iblis endure le supplice du froid puisque, pour un génie né du feu, il n'y a pire châtiment que le froid glacial. Les trois faces du Lucifer dantesque nous rappellent que la multiplicité des figures est la marque j^hysique dont est châtiée la traîtrise dans l'Enfer musulman. Le texte de saint Luc : « Je voyais Satan tomber comme la foudre du haut du ciel, » peut nous expliquer l'invention de Dante. Mais, dans plus de sept passages, le Coran, sans d'ailleurs en préciser les détails, insiste sur cette chute d' Iblis. En somme le Lucifer islamique a été précipité par Dieu du ciel sur la terre. Malgré tout, il est un ange et, comme ange, il doit porter des ailes ; le péché a fait de sa beauté une
monstrueuse hideur ; et il a l'apparence tantôt d'une bête polycéphale dont les bouches broient les pécheurs, tantôt d'un monstre qui tient à la fois de l'autruche et de l'homme.
Le Purgatoire de Dante est une montagne divisée en sept régions où les âmes montent de l'une à l'autre à mesure qu'elles se purifient, lia théologie chrétienne, la tradition ecclésiastique ne lui fournissaient aucune indication. « Jusqu'au xv® siècle, cent ans environ après la Divine Comédie, nous dit M. Asin, l'existence du Purgatoire n'était pas encore un dogme en tant qu'état spécial des âmes soumises à une expiation temporaire. » Aucun concile ne l'avait défini ni décrit. L'Eglise même jugeait que ces descriptions n'intéressaient point la foi. Elle en eût volontiers détourné les fidèles. Seuls, quelques écrivains antérieurs à Dante, Hugues de Saint- Victor, saint Thomas, insinuent quelques hypothèses qui ne concordent pas avec la vision dantesque. Mais l'Islam enseignait dans son Credo le dogme du Purgatoire et abondait en légendes. Il le peint comme un lieu contigu à l'Enfer, et séparé, extérieur à la terre, alors que l'Enfer est intérieur. « Il y a deux géhennes, dit une tradition musulmane, l'une qu'on appelle intérieure, l'autre extérieure. De la première nul ne sort. La seconde est un lieu où Dieu châtie les pécheurs le temps qu'il lui plaît. Puis il permet aux anges, aux prophètes et aux saints d'intercéder en leur faveur. Alors ils sont conduits sur la rive d'un fleuve du Paradis qui est appelé le fleuve de la vie. Arrosés de ses eaux, ils renaissent comme de la graine dans le fumier... Au ciel on les désigne encore du stigmate d'Infernaux, jusqu'à ce qu'ils prient Dieu de le leur enlever ; et Dieu ordonne qu'on le
leur efface. En échange, on écrit sur leur front ces mots : « Libérés par Dieu. » Rappelons-nous maintenant les stigmates des péchés effacés sur le front de Dante et ses ablutions dans les deux fleuves du Paradis ; et, sans nous attarder à d'autres rapprochements, entrons avec lui dans le jardin de délices où se préparc le cortège triomphal de Béatrice.
Son Paradis terrestre ne diffère pas très sensiblement de celui des légendes chrétiennes : mais personne avant lui n'avait eu l'idée de le situer au sommet du Purgatoire. Les Arabes supposaient que la montagne dont il couronnait la cime était le pic de Ceylan, où Adam a laissé sur le roc la trace de son pied. Ce qui est beaucoup plus étrange dans le poème dantesque, c'est l'apparition de Béatrice. Jamais aucun des précurseurs chrétiens de Dante n'eût pu concevoir que l'épisode culminant d'un voyage d'outre-tombe fût la rencontre du voyageur avec sa fiancée morte avant lui. Cette imagination était inconciliable avec l'horreur de l'amour sexuel que manifeste toute la littérature religieuse du Moyen Age. Et Dante se rendait si bien compte de cette nouveauté qu'il l'annonçait à la fin de sa Vie nouvelle : « J'espère dire de ma Dame ce qui n'a encore été dit d'aucune autre. » Assurément la glorification de Béatrice se ressent des belles théories de la poésie amoureuse et chevaleresque (et peut-être aussi du romantisme musulman dont l'influence sur le dolce st'd nuevo n'a pas encore été étudiée). Assurément nos trouvères de Provence ont allumé quelques-uns des flambeaux et ont tressé quelques-unes des couronnes qui mènent sa pompe nuptiale ; et, comme le fait justement observer M. Asin, il y a là un mélange de mysticisme et de sen-
sualité qui répond à ce que nous savons du caractère de Dante. Mais ce qu'il faut dire, c'est que les traditions islamiques et mystiques nous parlent constamment d'une fiancée qui attend au ciel son amant, qui, des hauteurs célestes, suit avec anxiété les péripéties de sa vie morale, qui inspire ses songes, qui l'aide à surmonter les tentations, qui lui reproche ses fautes et de l'avoir quelquefois oubliée dans d'autres amours terrestres, et qui, enfin, vient à sa rencontre comme une amie fidèle de son âme, comme une rédemptrice.
Parmi ces légendes, la plus intéressante que nous cite M. Asin date du x^ siècle. « L'ange Riduan, le conducteur des âmes, mène le bienheureux vers le sanctuaire où sa fiancée l'attend. Elle l'accueille avec ses paroles : « O ami de Dieu, comme il y a longtemps que je soupirais après toi ! Loué soit le Seigneur qui nous a réunis ! Dieu m'a créée pour toi et a gravé ton nom dans mon cœur. Lorsque dans le monde tu servais Dieu et que tu priais et jeûnais jour et nuit. Dieu ordonnait à ton ange Riduan de m'emporter sur ses ailes, afin que, des hauteurs célestes, je pusse contempler tes bonnes actions. L'amour que j'avais pour toi me faisait me pencher du haut du ciel et, à ton insu, contempler tes œuvres. Quand tu faisais oraison dans l'ombre de la nuit, je me réjouissais et je te disais : « Sers et tu seras servi. Sème et tu récolteras. Celui qui s'efforce finit par trouver. Celui qui perd son temps se repent ensuite. Dieu a déjà élevé ton degré de gloire parce que tes vertus sont agréables à ses yeux ; il nous unira au ciel lorsque tu auras vécu sur la terre une longue vie consacrée au service divin. » Mais si tu tombais dans la négligence ou la tiédeur, je m'attristais. »
Songez à Béatrice qui souffre de voir Dante en péril et sur le point de compromettre avec son salut éternel leur éternelle union, et qui descend de son trône de félicité pour supplier Virgile de guider les pas de son amant vers le sentier de la pénitence. Songez aux reproches qu'elle lui adresse dès qu'elle le rencontre : « Quelque temps je le soutins par ma présence, et, lui montrant mes yeux de jeune fille, je le menais à ma suite, tourné du bon côté. — Mais à peine fus-je sur le seuil de mon deuxième âge et changeai- je de vie, il s'éloigna de moi et se donna à d'autres. — Quand je me fus élevée de la chair à l'esprit et que ma beauté et ma vertu s'en furent accrues, je lui fus moins chère et moins plaisante... — Il tomba si bas que tous les moyens pour le sauver étaient désormais insuffisants, sinon de lui montrer les races perdues. — Pour cela je visitai le seuil des morts, et à celui qui l'a mené jusqu'ici, j'adressai en pleurant mes prières... «
Est-il donc possible d'assimiler le paradis dantesque à celui de Mahomet ? Non certes s'il s'agit du jardin de plaisirs décrit par le Coran. Mais, dès les premiers siècles, une exégèse spiritualiste commença à s'introduire dans l'Islam et à esquisser, en marge du paradis coranique, un séjour céleste où la contemplation de la divine Essence faisait toute la béatitude. Les grands théologiens, qui ont définitivement modelé le dogme, ces héritiers de la théologie chrétienne et de la métaphysique néoplatonicienne, ont repoussé dans l'ombre les joies sensibles et proposé à leurs fidèles, comme prix suprême de leurs efforts, la vision béatifique. Seulement ils ne voulurent pas décourager les bonnes volontés, et ils décidèrent que le paradis était un état où chacun
posséderait ce qu'il désirait, sous la forme où il le désirait. « Il a y deux paradis, dit Abenarabi : l'un sensible, l'autre idéal. Dans le premier, ce sont les esprits animaux qui jouissent du bonheur ; dans le second, les âmes raisonnables. » Et au xiii® siècle, les théologiens chrétiens connaissaient un paradis musulman qui s'harmonisait aussi bien que le paradis dantesque à la doctrine chrétienne.
Dans la littérature médiévale, les moines et les jongleurs représentaient d'ordinaire le Paradis comme un un réfectoire de monastère, ou comme une fête chevaleresque. Pour Dante, il est tout lumière, contemplation, amour, extase. Sa vision s'éloigne autant des enluminures du moine et du jongleur que le rêve des théologiens musulmans du paradis coranique. Et il le savait : « Dieu m'a entouré de sa grâce, dit-il au xvi^ Chant du Purgatoire, au point qu'il veut que je voie sa cour d'une façon tout étrangère à l'usage d'aujourd'hui. » Il a imaginé un Paradis formé de neuf ciels astronomiques dont les sept premiers sont habités par les Bienheureux. L'Empyrée est le ciel théologique où les Bienheureux, assis sur des trônes de lumière, composent une immense rose mystique au centre de laquelle se tient Dieu avec ses hiérarchies d'anges. La Jérusalem céleste est située à l'extrémité supérieure d'une ligne droite qui tomberait perpendiculairement sur la Jérusalem terrestre. Cette situation, l'Islam, depuis le vii^ siècle, l'avait, si j'ose dire, repérée. Un juif converti Caab Alakbas, qui fut le compagnon du Prophète et qui introduisit dans l'Islam de nombreuses légendes rabbiniques, disait : « Si une pierre tombait du Paradis, elle tomberait certainement sur le temple de Jérusalem. »
Quant à la structure du paradis dantesque, ses ciels astronomiques, les cercles de la rose mystique, les chœurs angéliques autour du foyer divin, tout avait été décrit et dessiné par Abenarabi, et ses dessins ressemblent à s'y méprendre aux représentations graphiques que les érudits, bien plus tard, nous ont données du ciel de Dante. Ainsi aucune légende médiévale ni même toutes les légendes médiévales réunies ne nous livrent autant d'éléments dantesques que la littérature islamique.
Reste à savoir comment cettelittérature est parvenue à la connaissance de Dante. La question est importante: je dirais même qu'elle est capitale. On pourra multiplier les rapprochements, les analogies, des ressemblances qui iront presque jusqu'à l'idendité : on créera les présomptions les plus fortes, mais non pas une entière conviction. Un même sujet doit forcément suggérer à de grands poètes des développements similaires et amener entre eux des rencontres qui nous émerveillent. Les visions paradisiaques ne peuvent pas différer essentiellement d'une religion à une autre, du mysticisme musulman au mysticisme chrétien ; et, s'il s'agit de l'Enfer, l'esprit de l'homme est borné, même dans l'invention des raffinements de tortures. Il faut donc que M. Asin nous prouve que Dante a connu les œuvres dont plusieurs épisodes ressemblent si étrangement à ceux de son poème. C'est ici que sa thèse me paraît fléchir et qu'il en vient aux conjectures. Il les appuie sur de solides vraisemblances ; mais il n'arrive pas à la preuve décisive. Elle est d'ailleurs extrêmement difficile
à atteindre, et souvent en croyant la saisir, nous n'étreignons qu'une ombre. Que de fois devant les nombreuses références que nous entassons sous les vers d'un poète j'ai pensé que, si ce poète ressuscitait, il serait bien surpris qu'on lui prêtât une si vaste mémoire et qu'on découvrît chez lui le souvenir d'ouvrages qui étaient peut-être dans sa bibliothèque, mais qu'il n'avait pas lus ! Et nous ignorons comment était composée la bibliothèque de Dante. M. Asin nous a simplement expliqué qu'il eût été extraordinaire que le poète de la Divine Comédie ne se fût point montré curieux de la culture musulmane si proche de lui, et que, du reste, il a manifesté à plusieurs reprises qu'il s'y est intéressé. On sait que l'Islam, après avoir conquis les pays asiatiques jusqu'aux confins de l'Arabie, s'était rapidement étendu dans l'Afrique du nord, dans le midi de l'Italie et de la France, en Espagne, aux îles Baléares et en Sicile, pendant que ses caravanes, partant de la région Caspienne, portaient son commerce dans les pays russes, Scandinaves et anglo-saxons. La Sicile fut presque entièrement islamisée. Au xii® siècle, Palerme avait trois cents mosquées et deux cents dans ses faubourgs ; au milieu de ses ruines grecques, carthaginoises-, romaines, byzantines, deux ou trois civilisations vécurent sans se confondre, mais sans se heurter. La plus séduisante et, sur bien des points, la plus rafTinée était la civilisation musulmane. Les Musulmans, les Grecs, les Latins avaient appris à se tolérer. On rédigeait les actes publics dans les trois langues. Les justiciers du Roi étaient assistés d'un collège de prud'hommes chrétiens et musulmans. La chancellerie, la monnaie, les finances, les gardes, les chambellans étaient d'origine
DAXTE ET MAHOMET
musulmane. Les hommes portaient la soie byzantine, la tunique grecque, la cotte normande ou le manteau arabe. Les chrétiennes avaient adopté la langue et le voile des musulmanes. Elles étaient couvertes de bijoux persans et toutes parfumées des odeurs d'Assyrie. Les ateliers de soie et de dentelles, peuplés d'ouvrières arabes et grecques, n'étaient que des harems. Le Roi s'habillait à l'orientale ; il sortait sous le même parasol de gala que les califes égyptiens. Il parlait et écrivait en arabe. Ses cuisiniers et ses médecins étaient arabes. Autour de lui se pressaient des géographes, des poètes, des savants arabes, des astrologues arabes en longue barbe, des juifs pensionnés pour traduire des ouvrages arabes. Les sons des cloches se mariaient dans l'air aux cris des muezzins.
On fut encore plus musulman quand la couronne passa à Frédéric II, roi de Sicile et empereur d'Allemagne. Il préférait nettement ses sujets arabes. Renan éprouve une vive sympathie pour ce prince « que son insatiable curiosité, son esprit analytique, ses connaissances vraiment surprenantes, devraient rapprocher de cette race ingénieuse c^ui représentait à ses yeux la liberté de penser, la science rationnelle. » L'histoire de sa croisade et sa croisade elle-même furent un scandale. Il affectait à Jérusalem de ne s'entretenir c^u'avec des Musulmans. En 1224. il avait fondé l'Université de Naples ; il faisait traduire Averroès, réunissait des collections de manuscrits arabes, consultait les savants de l'Islam oriental et occidental ; et il aimait beaucoup aussi les danseuses sarrazines qu'il envoyait chercher en Orient et en Espagne. La tunique où il fut enseveli était brodée en or d'une inscription arabe.
Mais la gloire islamique de Palerme est éclipsée par celle de Tolède. Dans la joreniière moitié du xii"^ siècle, la ville à peine arrachée aux Musulmans, l'archevêque Raymond, grand Chancelier de Castille, faisait traduire, — mathématiques, médecine, alchimie, physique, histoire naturelle, philosophie, — les ouvrages les plus célèbres de l'Islam. Ces traductions, nous dit Renan, — que M. Asin aurait pu citer — , étaient littérales. « Presque toujours un juif, quelquefois un musulman converti dégrossissait l'œuvre et appliquait le mot latin ou le vulgaire sur le mot arabe. » Et elles se répandaient avec une rapidité étonnante. « Tel ouvrage composé au Maroc ou au Caire, était connu à Paris et à Cologne en moins de temps qu'il n'en faut de nos jours à un livre capital de l'Allemagne pour passer le Rhin. » Aussi Renan a-t-il raison lorsqu'il ajoute : « L'histoire littéraire du Moyen Age ne sera complète que lorsqu'on aura fait, d'après les manuscrits, la statistique des ouvrages arabes que lisaient les docteurs du xiii® et du XIV® siècle. » Le livre de M. Asin en est une preuve.
Il serait invraisemblable que Dante fût resté à l'écart de cette littérature orientale dont les savants de son époque étaient précisément férus. « La passion de tout savoir le faisait chercher, dit Ozanam, jusqu'aux dogmes des Tartares et des Sarrazins. » L'Islam espagnol était saturé d'idées et d'images sur la vie future, et c'est d'Espagne que, pour la première fois, l'histoire et les légendes de Mahomet passèrent aux littératures occidentales. On y connaissait d'autant mieux son voyage nooiturne qu'il était chez les fidèles un article de foi et une fête religieuse. Même encore aujourd'hui on le célèbre dans tout l'Islam, en Turquie comme en
Egypte, comme au Maroc. A Constantinople, le Sultan assiste à un office de nuit dans la mosquée du sérail. Dante a fort bien pu l'entendre d'un juif espagnol, d'un Arabe, d'un chevalier de Frédéric II revenu de la Terre- Sainte. Et il l'a presque certainement entendu de son maître Brunetto Latini. Ce notaire florentin, érudit encyclopédique, avait été envoyé vers 1260 par le parti guelfe à la cour d'Alphonse le Sage, élu empereur d'Allemagne, pour lui demander du secours contre les Gibelins qui défendaient Manfred, roi de Sicile. Tolède lui produisit une très forte impression.
Son grand livre, son Trésor, qu'il a écrit « selon le parler de France... pour ce que la parleure française est plus délitable et plus commune à tous langages, » ce Trésor, que du fond de l'Enfer il recommandait à Dante, est chargé de science et de philosophie arabes. On en a exploré les sources classiques et chrétiennes : les sources arabes sont au moins aussi nombreuses. Et Brunetto Latini a été le conseiller littéraire de Dante. D'autre part, le poète de la Dwine Comédie ne pouvait être retenu dans sa curiosité de la littérature islamique par des défiances de pays ou de race. Lorsqu'il composait son traité De vulgari eloquio, il s'y déclarait citoyen du monde. (On dit ces choses-là, et puis on se plaint du pain de l'étranger.) Il y reconnaissait que « beaucoup de nations parlaient des langues plus agréables et plus utiles que celles des peuples latins. » Enfin, il nous a prouvé qu'il savait quelque chose de l'histoire de Mahomet et qu'il avait de la sympathie pour les penseurs musulmans.
S'il damne Mahomet, il le damne non comme fondateur de religion, mais comme semeur de schisme et do
discorde ; et il le met à côté d'autres fauteurs assez insignifiants de scissions religieuses et civiles. « Mahomet, dit M. Asin, n'est pas pour Dante celui qui a nié la Trinité et l'Incarnation, mais le Conquérant qui a rompu les liens de la fraternité entre les hommes. » C'était une erreur. Elle est légère au prix des extravagances et des contradictions qui dénaturaient, du moins parmi le vulgaire, la figure du Prophète. Nous avons un Roman de Mahomet d'un certain Alexandre du Pont paru à Laon en 1258, qui est un tissu d'absurdités ; et combien d'autres récits nous le représentent tour à tour comme un païen, un mage, un diacre, un cardinal ou une idole adorée des Sarrazins ! Dante ne se trompe donc pas absolument sur Mahomet, et il se trompe encore bien moins en lui associant son gendre et cousin Ali qui fut, lui, un engendreur de schisme. Cet Ali déconcerta les premiers commentateurs de la Dwine Comédie : personne n'en avait entendu parler. « Devant moi, dit Mahomet à Dante, Ali s'en va pleurant, le visage fendu depuis le menton jusqu'à la houppe de ses cheveux. » Rien n'est plus historique. L'an 40 de l'Hégire, Ali fut assassiné au moment où il allait faire à la mosquée sa prière nocturne du vendredi. L'assassin d'un seul coup lui fendit le crâne ; et plus tard des légendes mirent dans la bouche de Mahomet la prophétie de cette mort : « Ton assassin te donnera un coup sur la tête et le sang de ta blessure mouillera ta barbe. »
La sympathie de Dante pour l'Islam est encore plus certaine que sa connaissance de l'histoire. Dans ses ouvrages en prose, il cite les ouvrages musulmans dont il s'est servi, et il ne les cite pas tous. Mais il a placé
dans ses Limbes le sultan Saladin et les deux sages islamiques, Avicenne et Averroès « qui fit le grand commentaire » (d'Aristote). Cette place est parfaitement injustifiable selon la dogmatique chrétienne. Saladin, Avicenne, Averroès, sont morts hors de l'Eglise, dans l'infidélité positive, c'est-à-dire en toute connaissance de la véritable religion ; et Dante ne pouvait ignorer l'hostilité de Saladin contre le nom chrétien et ses triomphes en Palestine où moins de vingt ans lui suffirent pour anéantir les efïorts des Croisés. Sa générosité ne pouvait pas plus le sauver théologiquement que leur science ne pouvait sauver Avicenne et cet Averroès qui allait devenir le symbole de l'incrédulité, le négateur, le damné des fresques d'Orcagna étendu par terre dans les plis d'un serpent. Renan félicite Dante de sa tolérance. Le mot lui convient si peu ! Je préférerais sympathie ou reconnaissance, car il savait tout ce que saint Thomas d'Aquin doit à Averroès. Et cette sympathie nous explique un passage du Paradis c{ui semblait juscju'ici très énigmatique et que M. Bruno Nardi, cité par M. Asin, vient d'éclaircir. Dante a mis dans la sphère du soleil, près de saint Thomas et de Denis l'Aréopagite, Siger de Brabant, condamné comme hérétique averroïste en 1277, et mort en Italie sept ans plus tard. Il l'exalte au rang des docteurs de l'orthodoxie. Et saint Thomas le présente ainsi : « Cette âme est la lumière d'un esprit à qui, dans ses grandes pensées, la mort paraissait trop lente. Elle est l'éternelle clarté de Siger qui, en professant dans la rue du Fouarre, excita l'envie par des syllogismes remplis de vérités. » Voilà la mémoire de Siger bien réhabilitée. Or, M. Nardi, qui a étudié la philosophie dantesque,
arrive à cette conclusion que Dante n'a pas été, comme on l'a cru, exclusivement thomiste ; que dans le conflit entre le néoplatonisme arabe et la théologie chrétienne, il a adopté une attitude mystique ; qu'il ne reconnaît aucun maître ; qu'il accepte tous les penseurs antiques et médiévaux, chrétiens et musulmans, et qu'il les fond dans un système personnel où il est souvent plus près d'Averroès que de saint Thomas. Par ses symboles, ses subtilités, ses extases, sa conception de l'amour et de la femme, M. Asin le croit encore plus près de son cher Abenarabi qu'il regrette, je le crois, de ne pas voir au Paradis, dans la sphère du Soleil. Ce que Dante aurait fait philosophiquement, selon M. Nardi, il l'aurait fait aussi poétiquement. Sa Divine Comédie serait comme une éclatante fusion de la poésie antique, de la poésie chrétienne et de la poésie musulmane.
Je n'ai fait que résumer M. Asin Palacios en le traduisant le plus que j'ai pu ; mais je crains de n'avoir donné qu'une idée incomplète et affaiblie de la somme d'érudition que représente son œuvre si bien ordonnée, limpide, précise et pressante. J'avoue qu'il m'a paru quelquefois forcer un peu, sinon les textes musulmans qui m'échappent, du moins le texte de Dante. Un certain nombre de rapprochements qu'il accumule me semblent extérieurs, et il explique par l'Islam des passages que j'expliquerais aussi volontiers par le souvenir des auteurs latins, en admettant qu'on ait besoin de trouver une origine étrangère à toutes les inspirations d'un poète génial. Mais les thèses nous entraînent
Cl DANTE ET MAHOMET
toujours, et il faut faire la part de l'exagération involontaire dans ce genre d'ouvrages. Si grande qu'on la fasse ici, ce livre n'en reste pas moins la contribution la plus neuve, et une des plus riches, aux études dantesques. On peut dire qu'il en a reculé l'horizon et qu'il suscitera un nouveau cycle de recherches.
Il m'a charmé et pris par ses belles qualités et aussi par la flamme que j'y sens courir. La cause que M. ilsin soutient avec toute la rigueur d'un esprit méthodique dépasse l'intérêt ordinaire d'une œuvre de pure érudition. II veut, et ne s'en cache pas, réagir contre le préjugé séculaire qui attribue aux Musulmans la responsabilité des défauts du peuple espagnol. En exhumant les œuvres des penseurs arabes, il reprend la tradition des anciens archevêques de Tolède ; et c'est un spectacle moins ironique qu'émouvant de voir ce prêtre et ce savant revendiquer aujourd'hui pour sa patrie un peu de la gloire de ceux qu'elle exila. « L'influence absorbante que Dante a exercée, dit-il, sur nos allègoristes du xiv® au xvi® siècle est compensée en partie par cette intervention des mystiques musulmans dans la genèse de la Diçine Comédie. » La science n'a pas de patrie : c'est entendu ; mais on ne lui en veut pas de s'exprimer quelquefois comme si elle en avait une.
M. Asin aurait-il pleinement raison dans tout ce qu'il avance, Dante n'en serait pas diminué. « La gigantesque figure de l'inspiré florentin, dit-il, ne perd pas un pouce de sa grandeur sublime. » En effet, il ne m'a jamais paru plus grand artiste que là où je pouvais croire qu'il avait été directement touché par le texte arabe. Comme il le transfigure dans les familiarités fulgurantes de son imagination ! J'aurais souhaité qu'après nous avoir
montré ce qu'il doit aux penseurs et aux poètes musulmans, M. Asin nous eût mieux montré quel usage il a fait de ses emprunts : ses adaptations plus justes et plus saisissantes du châtiment au crime, son réalisme sobre et pathétique, la vie personnelle dont il anime les allégories et surtout cette sensibilité si frémissante cju'à chaque instant, dans l'indignation, dans la pitié, dans l'espoir ou dans l'extase, son cœur menace de se briser. On ne pleure pas ; on ne s'évanouit pas ; on ne tombe pas comme un corps mort dans les légendes musulmanes. Mahomet, à côté du pèlerin de Florence, me produit l'efTet d'un homme sec et pauvre. De tous les passages des auteurs musulmans que M. Asin a cités, et dont plusieurs sont fort beaux, pas un ne m'a donné l'émotion dont m'étreignent deux vers de Dante. Mais ce n'est pas seulement l'artiste que cette thèse grandit encore. Son œuvre en reçoit une signification historique plus large. Nous savions que la Divine Comédie était comme la Somme poétique du Moyen Age. Elle l'a été plus que nous ne le croyions, puisqu'elle garde le reflet et peut-être l'empreinte de la civilisation musulmane dont le Moyen Age a été la grande époque. Et elle en retire une signification religieuse plus profonde. L'Islam, comme le dit M. Asin, n'est qu'un fils bâtard de la Loi Mosaïque et de l'Evangile. Dante, en s'emparant des éléments artistiques et mystiques que cet Islam lui offrait, et qui ne contrariaient en rien les dogmes de l'Eglise, les rendait à la culture chrétienne dont ils accroissaient la richesse. Il rechristianisait des conceptions qui avaient perdu leur extrait de baptême et jusqu'au souvenir de leur origine. Mais les traditions islamiques n'ont pas tout pris au Judaïsme et au Chris-
tianisme. Elles se sont nourries des religions orientales. Derrière le Prophète revenant de son voyage nocturne nous entrevoyons des routes qui s'enfoncent dans la Chaldée, dans la Perse, dans l'Inde, et où il a recueilli, avant d'arriver jusqu'à nous, quelques-uns des rêves que, depuis des milliers d'années, les hommes ont faits devant la mort. Ce qui en a passé dans la Dwine Comédie lui donne une signification humaine plus étendue. Ce monument, que le seul Dante a édifié, mais dont les plans ont été ébauchés par tant d'hommes et de tant de pays, me pénètre d'une impression analogue à celle que dut éprouver Hérodote lorsqu'il visita le temple de Thèbes et ses prodigieuses colonnades. Il y compta les statues des grands prêtres. Elles représentaient trois cents générations d'hommes qui s'étaient succédé de père en fils et dont le premier remontait à plus de onze mille ans. Et si Ozaman a pu dire que Dante n'a pas touché une idée qui ne fût consacrée par les craintes et les espérances des hommes, il semble qu'en se penchant sur son poème on entende un murmure de plaintes et de prières, d'effroi et d'amour, qui part du fin fond de l'humanité.
Je viens de relire toutes les pièces de Molière et d'en voir jouer quelques-unes. Comme il est difficile de se faire ime opinion personnelle sur une œuvre dont on a reçu l'admiration en héritage et de cueillir une impression fraîche sur un domaine foulé depuis si longtemps et en tous sens par la critique ! Que penserais-je de Molière si je le découvrais ? Je penserais, me sembleil, qu'il est sans doute l'auteur dramatique le plus absolument homme de théâtre que notre monde sublunaire ait jamais produit. Personne n'a possédé au même degré que lui le don de transformer ou de déformer la réalité en vue de l'effet scénique. Personne comme lui ne l'a simplifiée, raccourcie, pétrie et repétrie pour la refaire, incomplète et cependant vivante, et sans qu'elle perdît rien de son caractère. Bien plus : il lui arrive quelquefois de la prendre telle qu'elle est, telle qu'elle s'est offerte à lui, et de nous donner le sentiment d'un art suprême en la transportant du salon ou de la rue sur les planches du théâtre. Tous les spectacles du monde se réfractent dans son esprit en scènes comiques. Son cerveau est constitué de telle façon que toutes les images y organisent immédiatement des comédies. Il observe l'homme, mais il ne retient que les gestes essentiels de son rôle et les mots qui franchiront la rampe. Il traite l'humanité comme si elle n'avait été crée que
pour lui servir de matière à divertissements ; mais il n'a pas la morgue de l'artiste qui tient son modèle à distance ; il ne s'excepte pas de cette humanité qu'il peint ou caricature ; il se joue lui-même ; il exploite ses travers comme il tire parti des défauts de ses acteurs. S'il s'absorbait dans la contemplation des passants ou des gens qui marchandaient une pièce d'étoffe et s'il semblait tomber en rêverie, ne vous imaginez pas qu'il philosophait sur la nature humaine ni qu'il « pascalisait » ; il cherchait seulement le moyen de les faire entrer dans la comédie ou la farce qu'il préparait. Quand il n'est pas auteur, il est acteur ; quand il n'est pas l'un ou l'autre ou les deux ensemble, il est costumier et metteur en scène. Il ne respire jamais hors de son métier, qui est de faire du rire. Il en fait même avec ses tristesses, ses amours, ses jalousies, ses appréhensions de la mort, comme avec les fioles des apothicaires dont sa chambre est remplie. Je pourrais à la rigueur concevoir un Racine, un Corneille, un Shakespeare, un Lope de Vega, un Calderon uniquement romanciers ou poètes épiques ou poètes lyriques ; mais il nous est impossible de concevoir Molière, à n'importe quelle époque de l'histoire où nous le placions, écrivant autre chose que des comédies.
C'est sa force et aussi sa limite. Une vocation si impérieuse, si exclusive, marque le génie d'un caractère de prédestination. « Je me figure, disait l'acteur anglais Kemble, que Dieu, dans sa bonté, voulant donner au genre humain le plaisir de la comédie, créa Molière. » Mais elle le prédestine à ne voir et à ne rendre qu'un côté des hommes et des choses. Voué à « l'étrange entreprise de faire rire les honnêtes gens, » il lui faudra
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ne s'attacher qu'au ridicule de toutes les passions, les dépouiller de leur noblesse ou de leurs souffrances et nous faire rire jusqu'au bout. Il nous fera rire des parents qui sacrifieraient leurs enfants à un monstrueux égoïsme, des pères bernés par leurs filles, des maris trompés par leurs femmes, des vieillards volés par leurs laquais, des gens crédules abusés par des hypocrites ou livrés à des chevaliers d'industrie. Nous applaudirons à la meute des aigrefins qui courrent le Pourceaugnac et à l'entrée des Diafoirus derrière lesquels on peut entendre monter le pas du fossoyeur. Il nous fera rire des grimaces dont la douleur contracte les visages, des dehors scrupuleux de la piété, des contorsions de la maladie. Ils nous fera rire même de la mort. Ce sont les fripons qu'il chargera de punir nos travers et de châtier nos vices ; et, neuf fois sur dix, la victoire du bon sens dépendra du succès de leurs fourberies. Il a beau nous dire « qu'il n'est point incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres : » les ridicules l'emportent si bien chez ses personnages qu'ils éclipsent leur honnêteté. De ce bas monde, qu'il peuple presque exclusivement de dupes et de dupeurs, il élimine toutes les vertus qui le rendent habitable. La tendresse maternelle, l'amour conjugal, l'amitié désintéressée, le culte du foyer, le respect de l'enfance, rien de tout cela ne compte pour lui. Il supprime ainsi le contrepoids que la nature et la société ont mis aux injustices et aux mauvais instincts ; et la vie dont il nous présente le tableau en devrait être déséquilibrée. Pas du tout : nous la reconnaissons ou nous croyons la reconnaître pour notre vie.
Est-il animé contre l'humanité d'un acre pessimisme?
Cl LE POÈTE DANS MOLIÈRE
Mais, si justifiée que soit la satire et si impitoyable, elle n'empêche pas de voir à côté du -vice la vertu qui le contrebalance, à côté de l'hypocrisie la vraie piété, à côté de l'avarice la générosité, à côté de la préciosité pédantesque la délicatesse et l'intelligence féminines qui revendiquent enfin leurs droits. S'il ne les voit pas ou s'il ne les voit que très rarement, ce n'est point qu'il en conteste l'existence ou qu'il les méprise : c'est tout bonnement qu'il obéit à sa mission de nous faire rire. Quant à supposer que sous sourire se cache une philosophie amère et que sa comédie n'est qu'un drame maquillé, je songe avec quelque scepticisme qu'on a mis plus de cent cinquante ans à élaborer cette hypothèse ; que ses contemporains comme Boileau, qui l'ont entendu discuter de son art et qui ont reçu ses confidences, n'en ont jamais eu le moindre soupçon, et que cette vision dramatique de son théâtre est un des effets du daltonisme romantique. Mais peut-être aussi vient-elle de ce que nos âmes plus vieilles, plus chargées de sym-boles, et, sinon désenchantées, du moins plus difficiles sur la qualité de l'enchantement, conçoivent mal qu'on puisse rire de l'homme et persister à en rire et ne l'étudier que pour en rire, — sans arrière-pensée. Et pourtant je n'en distingue pas d'autre chez Molière que de se venger des dévots qui
Pour prix de ses bons mots le condamnaient au feu,
des précieux et des sots qui lui préféraient des rivaux indignes, des femmes qu'il avait trop aimées, des philosophes dont le galimatias l'avait assommé au collège et des médecins dont toute la science échouait contre ses maladies. En le relisant d'une traite, je ne me suis
pas demandé s'il avait eu l'intention de nous corriger, car il n'était pas naïf ; je n'ai pas pensé à sa philosophie : elle m'eût sans doute paru assez courte, comme toute philosophie qui confond la nature et la raison. Mais j'ai admiré la puissance d'un art, spontané ou réfléchi, qui passe avec une aisance incomparable de la conversation la plus enjouée et la plus naturelle à la bouffonnerie la plus effrénée et qui convertit tout ce qu'il touche en matière comique. Avec lui on rit de l'honnête homme et l'on rit du monstre. On rit de ce qui est sympathique et l'on rit de ce qui épouvante.
Ce n'est pas à la philosophie qu'est dû ce miracle, c'est à la poésie. Tous les spectacles de la vilenie et de la sottise humaines que nous offre son théâtre aboutissent à une impression de poésie. C'est par le génie poétique que Molière se dérobe à la dure contrainte où l'enfermait sa vocation et ne reste pas étroitement le prisonnier des ridicules et des vices. Je ne comprends pas, je comprends moins que jamais qu'on lui ait dénié les qualités d'un poète. On se l'explique, quand c'est un Allemand comme Schlegel ou comme Laun, disciple de Schlegel qui regrettait « de ne pas trouver chez Molière quelque chose sans quoi il ne saurait y avoir de poésie dans le sens le plus élevé du mot. » Ses créations, disait-il, « n'ont pas cette ingénuité, cette plénitude, cette ampleur, ces brillants caprices de la fantaisie où le grand poète se joue hardiment dans le ciel et sait unir la peinture de genre avec ce que la poésie de l'âme et de la nature a de plus délicat et de plus éthéré. » Il lui reprochait enfin de « s'enfermer dans le domaine de l'entendement, et, là même, de s'en tenir à la réalité bourgeoise. »
De notables Français ont pensé comme les Allemands, Lamartine tout le premier, dont on ne dit pas assez que, dans ses opinions sur le xvii^ siècle, il s'est montré encore plus inintelligent que Victor Hugo. « Chez nous, écrivait-il, on peut être proverbial sans être poétique. C'est le don de Boileau, de Molière, de Voltaire, les plus spirituels des écrivains en vers, mais les moins véritablement poètes. » Et ce jugement, quelques-uns de nos critiques n'ont pas hésité à le contresigner. Mais l'année même de la guerre, Maurice Pellisson, à la veille de sa mort, publiait, sous le titre Les comédiesballets de Molière, un excellent livre où il le réfutait vigoureusement (i). Ce livre passa inaperçu. C'est une des études les plus suggestives que Molière ait inspirées depuis assez longtemps. Le poète des Parques, — un des plus beaux poèmes de la fm du xix® siècle, — Ernest Dupuy ne s'y trompa point et écrivit à cette occasion quelques pages qui la complétaient (2). Je ne voudrais pas faire du romantisme le bouc émissaire de toutes nos erreurs. Mais il est permis de constater que ses doctrines émancipatrices ont eu pour conséquence immédiate d'exiler du Parnasse français nombre de poètes charmants et de rétrécir la conception de la poésie. Hors du lyrisme point de salut ! Lamartine dédaigne le don proverbial. « Et cependant, répondait E, Dupuy, c'est ce don qui a suffi à assurer la haute renommée d'un Hésiode, d'un Solon, d'un Théognis, d'un Simonide et de tous les gnomiques grecs. N'est-ce pas ce talent
(1) Les Comédies-ballels de Molière, par Maurice Pellison. (Hachette, 1914).
(2) La Poésie de Molière, par Ernest Dupuy. {Revue inlernalionale de renseignement, octobre et décembre 1915).
d'exprimer des vérités simples mais éternelles et de condenser la sagesse de l'esprit humain en maximes inoubliables, en « vers dorés », comme disaient les Anciens, qui prête son support moral, sa vivace vertu, aux images et aux élans d'un Eschyle, d'un Aristophane, d'un Pindare ? »
Molière n'a pas seulement possédé ce don proverbial. Il a eu tout d'un poète : l'instrument, l'imagination, la sensibilité, la richesse de création.
L'instrument, d'abord. Nul parmi les poètes, fût-ce Lamartine, n'a eu le vers plus naturel, plus spontané que lui. Il écrit presque aussi facilement en vers qu'en prose ; et lorsqu'il écrit en prose, sa prose est émaillée de vers. Telle pièce, comme le Sicilien, n'est qu'un tissu de vers non rimes. Ménage l'avait remarqué, et, de notre temps, Anatole de Montaiglon a fait imprimer cette comédie comme si elle était toute en vers libres. On a même supposé que Molière cherchait peut-être à créer une forme intermédiaire entre la prose et la poésie, une forme analogue à celle dont se servaient les anciens comiques latins et qui distinguait à peine le langage de la scène du langage de la vie ordinaire. C'est ingénieux ; mais je ne crois pas que Molière ait devancé de si loin les nouvelles écoles. Le vers lui étfeit si familier que la pensée se présentait presque toujours à lui sous une forme rythmée ; et c'est ce qui donne si souvent à sa prose une singulière harmonie. Elle a des phrases délicieusement cadencées, comme celle-ci que Flaubert aimait à citer : Ce sont des Egyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons. Et Molière se rendait si bien compte du charme de cette phrase faite pour être dite qu'il ne l'a pas répétée dans l'indication
du jeu de scène faite pour être lue. « Le frère du Malade imaginaire, écrit-il un peu plus bas, lui amène plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses, entremêlées de chansons. » Le rythme est brisé, mais il n'avait plus besoin du rythme.
Evidemment la faculté d'écrire en vers ne constitue pas la poésie, et un Barthélémy surpassera, dans ce genre d'exercice, les poètes les plus féconds. Mais il n'y a tout de même pas, et en aucune langue, de poète sans ce don. Et lorsqu'on peut écrire au courant de la plume des vers qui mordent sur toutes les mémoires et qui résistent au temps, des vers pleins, drus, colorés et chargés de sens, on est beaucoup mieux qu'un habile versificateur. Manifestement, Molière improvise. Il n'a pas le loisir de limer ses vers. Nous savons qu'il a composé et monté Les Fâcheux en quinze jours ; et Les Fâcheux renferment un des morceaux les plus éclatants de son œuvre poétique : le récit de chasse de Dorante. J'ai cru, probablement parce que je l'avais lu ou qu'on me l'avait répété, que les vers de ses premières pièces avaient plus de couleur et plus de relief que ceux des dernières, comme s'il y avait apporté plus de soin ou qu'au cours des années sa veine se fût un peu refroidie (1). C'est une erreur. Il n'a jamais rien donné de plus chaud, de plus vivant, de plus allègre que les vers d'Amphitryon qui datent de 1668 ; et, quatre ans après, Les Femmes Savantes, son avant-dernière pièce et sa dernière comédie en vers, n'a pas moins de saveur poétique que U Etourdi, Le Dépit amoureux ou l'éton-
(1) « Avoir, par peur de Boileau, éteint bien vite le lumineux style de VElourdi... c'est là la lacune de Molière. » Cette phrase est de V. Hugo de son William Shakespeare.
nant Sganarelle. Reportez-vous plutôt au discours de Chrysale :
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez
Quand la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec im haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien.
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres un dé, du fil et des aiguilles
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles...
Quelle robuste plénitude ! Pas un mot de trop. Une seule épithète, nécessaire et qui n'est pas à la rime. Cela vaut, dans Sganarelle, la tirade o\x la suivante de Célie exhorte sa maîtresse à prendre un époux, car la femme
est ainsi que le lierre Qui croît beau tant qu'à l'arbre il se tient bien serré Et ne profite point s'il en est séparé... Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin ! Mais j'avais, lui vivant, le teint d'un chérubin, L'embonpoint merveilleux, l'œil gai, l'âme contente, Et je suis maintenant ma commère dolente... Enfin il n'est rien tel, Madame, croyez-moi, Que d'avoir un mari la nuit auprès de soi. Ne fût-ce que pour l'heur d'avoir qui vous salue D'un Dieu vous soit en aide ! alors qu'on éternue.
Devant de pareils vers, on ne s'étonne pas que Boileau s'écrie : « Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime ! » et qu'il admire « ce rare et fameux esprit » qu'Apollon «dispense de tout travail et de toute peine. » J'imagine que Boileau, qui ne se lassait pas de recommander aux poètes la peine et le travail, ne s'abusait
pas sur les défauts de Molière ; mais il comprenait que l'auteur du Misanthrope n'était point de ceux qui gagnent à remettre leur ouvrage vingt fois sur le métier. Ses vers, il faut bien l'avouer, trahissent en maint endroit la hâte et le premier jet. Ils sont quelquefois rocailleux, obscurs, bourrés de chevilles, d'inversions pénibles, de répétitions de mots, d'images forcées. Il suffit de le feuilleter pour que ces marques d'une précipitation fâcheuse vous sautent aux yeux.
Cette pleine droiture où vous vous renfermez... {Misanthrope)
Mais je tiens qu'il est mal, sur quoi que Von se fonde, De fuir obstinément ce que suit tout le monde... (Ecole des
[maris.)
Dans Le Dépit amoureux la jeune Ascagne, qui s'est déguisée en homme, explique à Frosine la raison de son déguisement.
Oui, vous savez la secrète raison Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison : Vous savez que dans celle où passa mon bas âge Je suis pour y pouvoir retenir Vhéritage Que relâchait ailleurs le jeune Ascagne mort. Dont mon déguisement fait revivre le sort.
Heureusement Frosine sait !... Tout ce qu'on a dit, dès le xvii^ siècle, contre les vers de Molière serait juste pour un autre. Mais chez lui ce ne sont que des scories qui disparaissent dans le mouvement de son dialogue, dans la fougue de sa verve et qui, surtout, ne gênent jamais la diction. C'est à peine au théâtre si, de temps en temps, l'oreille est heurtée. Les vers essen-
tiels se détachent, bondissent, nous frappent. Ils commandent le geste, l'attitude, le jeu de la physionomie, l'inflexion de la voix. Les tournures embarrassées marquent l'embarras de celui qui parle et le forcent de baisser les yeux. Ecoutez Elmire qui, pour démasquer Tartuffe, essaie d'endormir sa défiance. Elle vient de le repousser, et maintenant il faut qu'elle l'attire, qu'elle feigne de partager son ardeur. Elle a bien commencé ; mais sous les yeux de l'adversaire qui ne la quittent pas, peu à peu elle se lasse, hésite, cherche ses mots ou elle a l'air de se lasser, d'hésiter, de chercher ses mots, car Elmire est très forte, et l'aventure l'amuse. Ces hésitations, qui convainquent et l'assurent Tartuffe, se traduisent dans des vers détestables à la lecture, mais excellents lorsque l'actrice les parle :
Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer A refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer. Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que r intérêt quen cous on s'ai>ise de prendre, Et l'ennui quon aurait que ce nœud qu'on résout Vînt partager du moins un cœur que l'on peut tout ?
Il n'y a pas de vers plus faciles à dire que ceux de Molière, et c'est même pour cela qu'au Théâtre-Français, où l'on ne sait plus dire les vers, ses pièces sont encore honnêtement interprétées. Ils ont été moins écrits que parlés. Il devait les composer à haute voix, ou, comme le musicien qui n'a pas besoin de chanter son air pour l'entendre, il les entendait en lui à mesure qu'il les écrivait.
Il les voyait aussi, car il est peintre et, à défaut de l'inventaire, dressé à sa mort, qui prouve son goût des
tableaux, le poème sur La Gloire du Dôme du Val de Grâce, adressé à Mignard, et trop peu lu, porte témoignage de son sens artistique et pictural. Dans L'Ecole des Maris, Ariste reproche à son frère Sganarelle de rester fortement attaché aux vieilles modes et de porter un accoutrement barbare. Et Sganarelle de lui répondre :
Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières
De vos jeunes muguets m'inspirer les manières ?
M'obliger à porter de ces petits chapeaux
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux,
Et de ces blonds cheveux, de qui la vaste enflure
Des visages humains olîusque la figure ?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdant
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendant ?
De ces manches qu'à table on voit tâter les sauces,
Et de ces cotillons appelés hauts de chausses ?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus.
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus ?
Et de ces grands canons où, comme en des entraves,
On met tous les matins ses deux jambes esclaves
Et par qui nous voyons ces Messieurs les galants
Marcher écarquillés ainsi que des volants ?
Ni Hugo, ni Gautier n'ont fait mieux. Sans parler de la scène des portraits dans le Misanthrope, dont les larges touches étoffées et profondes font pâlir les caractères de La Bruyère, qui me semblent toujours avoir été peints ou gravés sur du cristal. Molière excelle à mettre en valeur le détail pittoresque et particulièrement le détail du costume, ce qui n'est pas pour nous surprendre de la part d'un acteur ou d'un metteur en scène. Alceste voudrait savoir « sur quel fonds de mérite » Célimène appuie son estime de Clitandre.
Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit ? Vous êtes-vouR rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? Sont-ce ses grands canons qui vous le font aimer ? L'amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ? Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu'il a gagné votre âme en faisant votre esclave ?
Il semble que nous ayons perdu le secret de ces vers au théâtre. Qui nous les rendra ? On en trouve presque partout d'une égale valeur, jusque dans cette Mélicerte abandonnée après le second acte et où éclate cette fraîche peinture des courtisans fastueux autour du roi. C'est un berger qui parle :
Ce ne sont que seigneurs qui des pieds à la tête Sont brillants et parés comme au jour d'une fête. Ils surprennent la vue, et nos prés au printemps Avec toutes leurs fleurs sont bien moins éclatants... Ce sont autour de lui confusions plaisantes, Et l'on dirait un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
Molière use tout aussi heureusement des autres mètres que des grands vers. Il l'a prouvé dans son Amphitryon, une pure merveille. La Fontaine, le Corneille du second acte de Psyché, Musset une ou deux fois : ils ne sont pas nombreux ceux qui ont pu employer ce vers libre si perfidement aisé, sans nous laisser l'impression de je ne sais quoi de fluide, de lâché et, pour tout dire d'un mot, d' « inartistique. » Ses intermèdes contiennent des chansons exquises. Ce lui est un jeu d'adapter l'ode d'Horace Donec gratus eram d'où sont
sorties toutes les scènes de dépit amoureux et dont Musset, par un bizarre caprice, nous a donné et la traduction et l'imitation. Les vers de Molière n'ont pas plus à craindre la comparaison avec l'une qu'avec l'autre. Chansons bachiques, chansons amoureuses, chansons bouffonnes : ce beau génie nous donnait en se jouant des modèles d'opéra-comique ou d'opéra-bouffe aussi bien que de grande comédie. C'est toute cette poésie pittoresque et savoureuse qui nous rend léger le spectacle de nos misères morales. Du moins elle en voile la crudité et idéalise notre plaisir. Savez-vous pourquoi de toutes les pièces de MoMeve U Avare est la seule qui nous produise un certain malaise ? C'est qu'elle est la seule d'oij la poésie soit absente. Si Lesage avait été poète, on jouerait plus souvent Turcaret. Si Becque l'avait été, Les Corbeaux ne feraient pas fuir le public. On exalte toujours le bon sens de Molière et sa ferme raison ; et, que ce soit pour le vanter ou pour le regretter, tous reconnaissent son réalisme. D'aucuns, nous l'avons vu, disent son réalisme bourgeois. Assurément, si incomplète que soit sa représentation du monde, nous avons toujours avec lui le sentiment de la vérité. Tous les éléments dont il forme ses personnages sont empruntés à la nature. Mais ces personnages qui ne nous apprennent presque jamais leur origine, leurs antécédents, leur fonction sociale, — que fait Harpagon ? que fait M. Arnolphe de la Souche ? d'où vient Tartuffe et comment vivait-il avant de connaître Orgon ? Orgon est-il un rentier, Chrysale un commerçant enrichi ? Argan n'a-t-il d'autre occupation dans la vie que de prendre des clystères ? — ces personnages, ces types, que Molière nous présente en dehors des contingences
de la vie et comme inaccessibles aux influences extérieures, dépassent de beaucoup la nature. C'est l'imagination qui les a créés et qui en dispose. Elle peut les maintenir dans la vie ordinaire où, serviteurs imperturbables de l'idée fixe, ils nous découvriront, pour ainsi dire, à l'état pur les vices et les passions que nous nous appliquons à dissimuler et dont le cours quotidien des choses contrarie le développement logique. Le Tartufîe en est un exemple, La Bruyère, qui en a fait la critique dans son portrait d'Onuphre, a raison : jamais le véritable hypocrite ne parlerait ni n'agirait comme le héros de Molière ; mais il a tort, parce que nous sommes au théâtre et que, selon la juste remarque de Chamfort, « la mesure précise qui réunit la vérité de la peinture à l'exagération théâtrale, Molière la passe volontairement et la sacrifie à la force de ses tableaux. » L'imagination peut aussi jeter de pareils personnages, ses créatures, dans l'irréel, où ils transporteront la somme de vérité dont nous avons besoin pour accepter l'invraisemblance comme une possibilité. C'est le cas de M. Jourdain dont la sottise vaniteuse ne se manifesterait point dans la vie de tous les jours d'une manière aussi absurde. Mais Molière a ouvert les portes de sa maison à la fantaisie. Elle y est entrée en souveraine avec ses musiciens, ses musiciennes, ses Turcs et ses Derviches. C'est le cas du Malade imaginaire chez qui vient s'installer le Carnaval. C'est le cas de tous les héros de comédiesballets de Molière, uniques dans notre théâtre.
Elles ont eu à souffrir d'un puritanisme de goût bien réjouissant. Pendant longtemps nous avons fait les dégoûtés. Je lis dans une des dernières éditions de Molière à bon marché, où chaque pièce est précédée
d'une courte notice : « Le Bourgeois GentilJiomme. Encore une comédie-ballet ; et c'est Le Bourgeois Gentilhomme ! Pourtant cette admirable peinture d'un travers qui est éternel méritait de n'être qu'une comédie, une belle et bonne comédie. » Une si belle comédie avec des ballets et des chants ! Vous sentez le chagrin, vous devinez la moue du commentateur anonyme (qu'il le reste !)
Cet homme assurément n'aime pas la musique,
tii la danse, ni Louis XIV qui encourageait ce genre et qu'il gourmande dans la notice des Amants Magnifiques. Pauvre Molière, « entièrement victime de la manie chorégraphique du roi ! » Qui sait de combien de Tartuffe et de Misanthrope nous a hnstrés le mauvais goût royal ! Je soupçonne l'austère critique de ne pas aimer Molière comme Molière souhaiterait d'être aimé et surtout de ne pas bien comprendre l'originalité de ces pièces ni leur importance. Non seulement Molière n'a jamais répugné à travailler pour les fêtes de la cour, mais il y a pris plaisir. Les comédies-ballets satisfaisaient tous ses goûts. Excellent mime, il chantait très joliment et dansait à ravir. C'était lui qui dansait la courante dans le rôle de Lysandre des Fâcheux. Ses pièces étaient jouées dans les jardins ou dans le petit parc de Versailles, au château de Chambord ou de Saint-Germain-en-Laye. On n'épargnait rien pour leur donner un éclat et une magnificence qui devaient flatter le poète et charmer l'homme épris de tous les luxes. Peu de poètes ont eu la bonne fortune de voir interpréter leur œuvre dans d'aussi beaux décors et devant
une telle assemblée. Avec quel zèle, avec quelle ardeur Molière se mettait au travail ! Mais les ordres étaient pressants ; l'échéance souvent très rapprochée. Quels jours et quelles nuits d'excitation ! Comme il fallait que la Muse accourût à l'appel ! Elle ne lui a jamais manqué, et il ne s'est jamais plaint. D'ailleurs M. Pellisson remarque très justement que s'il eût regardé ce genre d'ouvrages comme des corvées (le mot a été dit) et s'il les eût faits à contre-cœur, on y surprendrait des traces de fatigue. Au contraire l'entrain s'en renouvelle et redouble sans cesse ; du Mariage Forcé au Malade Imaginaire, sa verve a toujours été en s'exaltant, comme « emportée dans une sorte de crescendo éperdu. »
Le succès des Fâcheux, sa première comédie-ballet, lui avait révélé tout le parti qu'il pourrait tirer de ce genre de pièces. Il nous le dit lui-même dans l'avertissement qu'il écrivit six mois après la représentation. « C'est un mélange qui est nouveau pour nos théâtres, et dont on pourrait chercher quelque exemple dans Vantiquité, et comme tout le monde l'a trouvé agréable, il peut servir d'idée à d'autres choses qui pourraient être méditées avec plus de loisir. » Je souligne les mots dont on pourrait chercher... Molière prend ses sûretés contre la docte critique en se mettant sous le patronage des Anciens, probablement d'Aristophane. Cette nouvelle forme de pièces élargissait sa conception du théâtre comique. Par elle il s'évaderait du réalisme de la comédie classique ou plutôt il en reculerait les limites si loin qu'on ne les distinguerait plus. Le grand souci de Molière est d'amuser son public et de varier les amusements. Il sait fort bien que nous n'allons au théâtre que pour nous divertir. C'est ce caractère de divertissement
que renforcera la comédie-ballet, à laquelle collaborent la poésie, la musique, le chant et la danse. La vérité morale des personnages n'y perdra rien ; mais nous serons avertis que les choses ne se passent pas de la même façon dans le monde, que le poète exagère à plaisir et qu'il nous emporte en pleine fantaisie.
Une des comédies-ballets montées avec le plus de magnificence fut, au lendemain delà paix d'Aix-la-Chapelle, dans le petit parc de Versailles, George Dandin, mais un George Dandin encadré d'une pastorale. « Ramenée à trois actes, dit Ernest Dupuy, et amputée de ses quatre intermèdes de danse et de musique, je la comparerais à une étoffe qui était très riche et que l'on aurait dégradée, en lui reprenant, fil à fil, l'or et l'argent brodés dans son tissu, — ou à quelque brillant oiseau, qu'on aurait enlaidi et surtout attristé, en lui arrachant, des ailes et de la queue, ses plumes les plus somptueuses. » La pièce prend en effet, un air de cruauté qu'elle n'avait pas à l'origine. A la fin du troisième acte, George Dandin déclare que « lorsqu'on a, comme lui, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau la tête la première. » Mais à ce moment, un paysan, son ami, lui conseillait de noyer tout bonnement ses soucis dans le vin ; et l'on voyait venir une foule de bergers amoureux qui commençaient à célébrer, par des chants et des danses, le pouvoir de l'amour ; puis des Satyres, des suivants de Bacchus et des Bacchantes -qui faisaient fi de l'amour et de ses feux et qui chantaient le plaisir de boire. Vous penserez peut-être que les bergers amoureux, les Bacchantes et les Satyres n'avaient pas grand chose à voir dans l'aventure de George Dandin
et que, si le pauvre homme se noie dans le vin au lieu de se noyer dans la rivière, ce ne sera pas sensiblement plus drôle. Mais le spectacle que le poète déroulait sous nos yeux nous empêchait d'y songer et nous laissait sur une impression d'aimable folie. D'ailleurs Molière n'avait pas ici tiré les intermèdes du sujet même de la pièce, et tout l'effet qu'on en peut attendre n'était pas produit.
Il fut plus habile dans Monsieur de Pourceaugnac et encore bien plus dans Le Bourgeois Gentilhomme et dans Le Malade imaginaire. Monsieur de Pourceaugnac s'ouvre par une sérénade que conduit Eraste, amant de Julie, et qui exprime leur tristesse à l'un et à l'autre d'avoir à lutter contre la volonté tyrannique de leurs parents. Le début en est ravissant :
Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux
De tes pavots la douce violence Et ne laisse veiller en ces aimables lieux Que les cœurs que l'Amour soumet à sa puissance.
Tes ombres et ton silence
Plus beau que le plus beau jour Offrent de doux moments à soupirer d'amour.
De cette poésie nocturne si tendre et si mélancolique nous sautons brusquement dans la farce qui ne sera coupée que d'intermèdes burlesques : celui des matassins et celui des procureurs avec leur fameux refrain : La polygamie est un cas. — Est un cas pendable ! Enfin lorsque M. de Pourceaugnac a déguerpi, des masques, que le bruit de ses noces avait attirés de tous les endroits de la ville, entrent et chantent la douceur d'aimer.
Déjà la partie musicale se rattachait à la pièce beau-
coup mieux que dans George Dandin joué l'année précédente (1668). Mais l'année suivante, nous avons Le Bourgeois Gentilhomme. Si le ballet qui termine la pièce, le Ballet des Nations, n'a aucun rapport avec le sujet, la Cérémonie turque, qui se place à la fin du quatrième acte et d'où M. Jourdain sort mamamouchi, n'est pas seulement une excellente dérision des honneurs dont se repaît notre vanité : elle décide du mariage de Cléonte et de Lucile et ainsi du dénouement. Trois ans plus tard, c'est Le Malade Imaginaire. Cette fois Molière a encore perfectionné le genre. L'inoubliable ballet des chirurgiens, des docteurs, des apothicaires et des porte-seringues n'est pas un des ressorts de la pièce comme la Cérémonie turque ; mais il en résume, il en couronne l'idée. Et il est mieux amené que les autres. Argan, désabusé sur sa triste femme et éclairé sur le bon naturel de sa fille Angélique, consent qu'elle épouse Cléante, à condition toutefois que Cléante se fasse médecin. « Eh ! mon frère, lui dit Béralde, faitesvous médecin vous-même !... Je connais une Faculté qui viendra en faire la cérémonie dans votre salle. » La Faculté dont il s'agit n'est qu'une troupe de comédiens. Angélique, à l'idée de cette mascarade, se tourne vers son oncle et lui dit : « Mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père. » Et l'oncle lui répond : « Ma nièce, ce n'est pas tant le jouer que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons prendre chacun un personnage et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses. » Cléante demande à Angélique : « Y consentezvous ?» — « Oui, dit Angélique, puisque mon oncle
nous conduit, » On sent qu'elle n'est qu'à demi convaincue, mais qu'elle n'ose pas s'opposer au désir de Béralde. C'est charmant et d'une nuance très fine. Et maintenant que la seule objection du moraliste, qui pouvait nous gêner, est tombée, laissons le poète nous entraîner à ce que Sainte-Beuve appelait « le gai sabbat le plus délirant. »
Ce qui est curieux, c'est que du moment où Molière a fait alliance avec la musique, sa fantaisie est devenue à la fois plus débridée et plus légère. Je n'irai pas jusqu'à prétendre avec M. Pellisson que « la musique crée une atmosphère hors de laquelle la fantaisie ne peut s'épanouir. » Mais elle emporte les spectateurs au delà du monde réel. Les intermèdes ont donné à la comédie de Molière une grâce ailée. Cette grâce, vous la trouverez dans une ou deux scènes des Amants Magnifiques, dans La Princesse cCElide et dans la bluette du Sicilien qu'on n'a pas manqué de rapprocher des comédies de Musset et qui en est comme le prototype. Tout s'y rencontre : l'amoureux, l'amoureuse gardée par un jaloux, le sénateur grotesque, les déguisements, les sérénades aux flambeaux et le lever du jour dans un pays imaginaire. Mais le triomphe de la poésie de Molière, c'est la comédie à! Amphitryon. Point de danses, point de musique, point de chants. Et cependant il semble qu'il l'ait écrite aux sons de la musique et que ses personnages soient nés un soir de danse. Où se passe-t-elle ? Quand se passet-elle ? Elle n'est ni mythologique, ni ancienne, ni moderne. A vrai dire elle nous met hors de l'espace et du temps. Sujet déplaisant ? Peut-être. Je n'en sais rien. Je m'amuse et je ris. Du même rire qu'au Tartuffe ou au Misanthrope ? Non pas tout à fait ; mais enfin, comme
j'ai ri d'Alceste, bien qu'il soit un très honnête homme, et de Philaminte, pour qui j'ai la plus grande estime, et de tant d'autres que je devrais plaindre, comme Orgon, ou redouter, comme Tartuffe, je ris de Sosie injustement battu et du magnifique Amphitryon injustement et magnifiquement trompé. N'est-ce pas au demeurant tout ce qu'a voulu Molière, et la source de ce rire immortel n'est-elle pas la poésie ?