RECOMMANDÉE AU PASTEUR
supporter un redoutable tête-à-têté avec notre conscience, nous rejette bientôt vers toutes les choses dont nous avons cru être séparés. Que dis-je! c'est alors que des passions et des pensées mauvaises, que l'activité extérieure avait éloignées, demandent et obtiennent audience. Nous nous recueillons, oui, mais dans le mal; et notre seconde condition est pire que la première. Il ne faut donc pas, mes frères, considérer la solitude comme un état, mais comme une action, comme un exercice; il faut, pour pouvoir se continuer dans la retraite, qu'elle ait commencé dans le cœur ; il faudrait même qu'elle pût s'y consommer; qu'elle fût plus ou moins indépendante des circonstances extérieures, en sorte que, même dans l'agitation de l'action et dans le bruit du monde, nous pussions jouir de ses bienfaits, et dire, comme le saint évêque dont j'ai parlé : « Je suis environné de gens, mais mon cœur est pourtant solitaire, n
Or, le cœur est solitaire, quand le monde a disparu, et le monde, qui nous entoure, qui nous enveloppe, ne peut disparaître pour nous qu'autant que quelque chose s'interpose entre nous et lui. La douleur, une douleur profonde, produit quelquefois cet effet, et c'est bien à cela que Dieu la destine ; mais cet effet même n'est atteint que lorsque la douleur amène avec elle la pensée de Dieu; autrement, chose déplorable ! nous nous rattachons au monde par la douleur même qui devait nous en détacher. Un cœur vraiment solitaire, c'est celui où Dieu est présent; la présence de Dieu, qui est le but de la solitude, en est aussi le moyen. C'est qu'il n'y a que Dieu qui puisse effacer le monde; tout ce qui n'est pas Dieu n'y suffit pas, parce que tout ce qui n'est pas Dieu, c'est encore le monde. Oui, c'est le monde encore, ce travail sérieux de la pensée; c'est le monde encore, cette étude laborieuse et concentrée; c'est le monde
encore, cette observation attentive de vous-mêmes : rentrer en soi-même, sous une autre conduite que celle de Dieu, c'est rentrer dans le monde J un cœur d*où Dieu est absent est tumultueux, bruyant et dissipé comme la place publique; et en effet c'est une place publique, un carrefour, où tout ce qui s'appelle monde débouche et afflue de tous les côtés. La véritable, la bonne solitude, est tout entière dans le sentiment de la présence de Dieu.
Mes frères, chaque homme a son Dieu; la passion de chaque homme est son Dieu, en la présence duquel il s'efforce de vivre; et lorsque cette passion n'a pas pour objet la matière, lorsque c'est, si l'on peut ainsi parler, une passion de l'esprit, elle prend aisément les apparences d'une religion. Combien d'hommes n'ont pas voué un culte à une idée ! combien d'hommes, pour se l'approprier ou pour la féconder, se sont arrachés au monde extérieur, en ont oublié jusqu'aux bienséances les plus ordinaires, jusqu'aux nécessités les plus impérieuses, et ont vécu de longues années, seul à seul, avec une pensée abstraite ou une espérance lointaine! Que dis-je? plusieurs n'ont pas eu besoin d'une espérance positive, d'un but cherché hors d'euxmêmes; leur volonté semble s'être prise à leur volonté même; et ils sont parvenus, avec un admirable succès, à vivre perpétuellement en présence de leur Dieu.
Notre Dieu est-il moins Dieu que le leur? Celui qui est amour, celui qui s'est fait homme pour nous, pauvre pour nous, anathème pour nous, le Dieu bon, le Dieu sauveur, ne pourrait-il donc pas habiter en nous, comme leur Dieu habite en eux? N'avons-nous aucun moyen de le fixer dans ce temple vivant qu'il préfère à tous les temples? Ne peut-il pas tellement se communiquer à nous qu'il s'unisse à toutes nos situations, à tous nos actes, comme notre respiration s'unit à tous les mouvements de notre corps? Ne pour-
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rions-nous pas porter partout ce Dieu avec nous comme lé mondain porte partout son idole? lui rapporter tout comme le mondain rapporte tout à sa pensée favorite ou à sa passion dominante ? Eh quoi ! m'est-il permis de dire que cela ne se peut pas, lorsque je vois des âmes qui se recueillent au milieu des affaires, et que les affaires elles-mêmes sem« blent recueillir, parce qu'à mesure qu'elles se sentent pressées par les hommes et par les choses, elles se retirent an dedans d'elles-mêmes, et cherchent avec plus d'amour les regards et le commerce de leur Dieu? Oui, il est des âmes qui vous diraient en gémissant, mais qui pourraient vous dire, dans quels rares moments elles ont senti qu'elles viment hors de Dieu. Sans aspirer à un privilège si haut, tout chrétien ne peut^il demander que Dieu lui soit tour à tour une solitude au milieu de la foule, et une société dans le désert?
Tout ce que nous avons dit des avantages de la solitude extérieure, nous le maintenons, mes frères, et nous dési«> rons que chacun de nous la regarde comme un moyen qu'il doit saisir avec empressement. Il est du devoir du chrétien, il est dans l'esprit du christianisme de saisir tous les moyens avec autant d'empressement que s'ils étaient indispensables, et puis, quand les moyens manquent, de faire comme s'ils étaient inutiles, et de s'abandonner purement à ce Dieu qui nous a dit lui-même : « Ma grâce « vous suffit. » Car c'est la grâce de Dieu qui donne les moyens, et c'est elle qui les remplace. C'est donc elle qui vous donnera, parmi les affaires, une solitude plus excellente que celle que vous cherchiez dans votre cabinet. Quand vous vivrez de cette secrète et seconde vie, alors partout vous serez seuls ; seuls dans la chaire, au milieu de cet auditoire qui vous observe et qui vous juge; seuls dans vos visites de charité^ où les tracasseries vous attendent et
VOUS assaillent; seuls dans ces entretiens d^affaires où la matière et le temps semblent vous réclamer tout entiers. La grâce de Dieu transforme tout; la présence de Dieu sanctifie tout; les obstacles deviennent des moyens; et ces mêmes travaux, ces mêmes soins qui semblaient devoir être une pente vers le monde, deviennent pour nous comme les marches de Tautel. Tel est le secret de ces vies pastorales dont, grâces à Dieu, les exemples ne manquent pas parmi nous, de ces vies non-seulement fraîches et vives toujours, mais toujours plus fraîches et plus vives, et qui se seraient flétries dans leur activité et par leur activité même, si elles n'avaient pas su où se retremper et se rajeunir incessamment. Or, mes frères, cette grâce nécessaire, vous savez de qui on Tobtient, et comment on Tobtient; vous savez à qui Dieu se communique; vous savez dans quelle lutte il se plaît à être vaincu. Demandez-lui, comme chrétiens et comme pasteurs, le sentiment de sa présence; demandez-lui le besoin de sa présence; quelque peu que vous obteniez d'abord, ce sera toujours plus que vous n'avez désiré; et si vous n'êtes pas infidèles aune première grâce, une seconde viendra; et un seul soupir élevé à Dieu dans un de vos rares moments de recueillement, les prolongera, les multipliera, les liera les uns aux autres, les étendra sur toute votre vie ; et vous aurez trouvé ainsi tour à tour la solitude en Dieu et Dieu dans la solitude. Ainsi soit-il.
Note relative à la "page 239.
Nous n'avions point à combattre, dans une telle assemblée, les illusions de cette fausse spiritualité qui a tant de fois servi de sauf-conduit au relâchement et à Vesprit d'indépendance. Autrement nous
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eossions rappelé qae ce n'est pas seulement une condamnation du pharisaisme, mais une direction positive de prudence chrétienne^ qu'il faut chercher dans ces paroles de notre maître : a Pour toi^ quand tu • pries, entre dans ton cabinet. » (Matthieu, VI, 6.) Cette recommandation^ à laquelle donnent tant de poids l'exemple des saints apôtres et celui de Jésus-Christ lui-même, a été dictée par une bien juste conoaissanoe de notre nature et de nos besoins. En vain dirait-on qu'il faut prier sans cesse; que la prière est moins un acte qu'une tendance habituelle, une aspiration de l'âme vers la source adorable de son être et de tous ses biens; qu'elle s'unit à tous les moments de notre existence comme la respiration à tous les mouvements de notre corps; que la vie du chrétien est une prière. Nous n'avons garde de le nier ; mais n'est-il pas également vrai que tous les jours du chrétien sont des i^bats? et cependant nous avons un sabbat particulier; n'est-il pis nai que tous les chrétiens sont des ministres? et cependant nous avons mis, sous ce nom, à la tète de l'Église, des hommes spéciaux; tout ronivers est le temple de Dieu, et nous avons des temples. De même la prière, qui a droit sur toute notre vie, n'en réclame pas moins un Uea à part et des heures consacrées. Cet acte de la prière, qu'on D*aara pas voulu concentrer, se tournera en émotions superficielles, en vague rêverie; la pensée, la réflexion, sans lesquelles aucun acte sérieux De s'accomplit, auront cessé d'en faire partie, et la prière, qui devait être un exercice, un travail de l'âme, n'en sera plus, (Dieu nous le pardonne!) qu'une sorte d'amusement. Il y a presque toujours, dans le mépris des moyens vulgaires, une présomption dangereuse; il y a dans l'usage fidèle de ces moyens un exercice salutaire de soumisxion et d'humilité; la négligence des moyens de grâce est plus près qu'on ne croit du mépris de la grâce ; ce dédain de la forme extérieure pourrait, de proche en proche, aller si loin, que l'objet même aaquel appartient cette forme se fondrait et disparaîtrait; et il est fort à craindre que celui qui dédaigne d'entrer dans son cabinet pour prier, ne finisse, et plus tôt qu'on ne pense, par ne prier nulle part. Que (iis-je? ce ne serait là qu'une conséquence logique du principe qu'on aurait posé. On méprise les moyens : mais la prière est aussi un moyen; et si l'on trouve indigne de soi de lui réserver certaines heures, on peut aussi trouver indigne de soi de prier. Ce que je dis n'est pas une pure supposition; ce que je dis s'est vu, se voit encore : il y a des mystiques qui s'interdisent la prière; et cette extravagance, toute rare qu'elle est, doit effrayer, puisqu'elle découle de ce même dédain des moyens qu6 Q0Q8 combattons ici. Faibles créatures, connaissons donc une fois
tSO LA SOLIttmC iOBGOlQCÂKSÉB AtT f ASTEÏÏR.
notre ftdblesse; n'allons pas, en haini da formalisme^ bien haïssable Je l'avoue^ rejeter follement les appuis qne Dieu offre à notre faiblesse; ne brisons pas les marches de l'escalier^ dans le chimérique et dangereux espoir de faire de plus grands pas; aimons les moyens pour le souvenir même qu'ils nous donnent de notre dépendance et pour l'humiliation qu'ils nous apportent; et enfin^ puisque la soHtude est ftivorable & la prière, cultiyons, autant que nous le pourrons, la solitude.