Celles de M. Cousin. Écrit au mois de mars
336 N00TELLE8 ËTODES UORALES.
distinctement quelles consolations nt>us Tésèrrej rarenir. Où sera la sapérioriU manifeste des inspïratioDs, la nouveauté incontestée des' perçus, l'ampleur et la hauteur des cpiu^ptions, quand les derniers survivants de e^p|(^,ibrte génératloii
■auront disparu? Où sera l'on^ônfité du talents ce qui en est le signe révélateur, l'autorité ? J'aperçois bien une foule de noms qui se présentent & mon appel, confusément prisés sur les confins
. âelacélébrité;mais,danscettelnaititQdedisparate d'écrivains de toute opinion etde toute orij^e, y
' en a-t-il quelques-uns qui dépasseront la timite OÙ s'arrête la foule et qu'une supériorité décisive du talent réserve ,au privilège de ces situations exceptionnelles consacrées par l'assentiment public, élevées au-dessus de la controverse vulgaire et comme à l'abri? A qui doit échoir, dans les nouvelles générations, la royauté intellectuelle? Et d'abord cette royauté doit-elle échoir à quelqu'un! Les conditions qui avaient fondé, il y a quarante ans, ces souverainetés de l'esprit, n'existent plus. Au malheur de perdre ces hommes qui ont été pendant tant d'années investis par l'opinion d'une sorte de magistrature intellectuelle, paraît se joindre un autre malheur, celui de ne les pas voir remplacés. C'est l'eiamen des conditions nouvelles où se trouve placée la génération présente, comparées aux conditions des générations précédentes
que je voudrais faire rapidement, sans illusion rétrospective, sans autre parti pris que celui de voir juste. Il s'est produit dans la région de l'esprit un singulier phénomène : une sorte de démocratie ombrageuse tend à y régner désormais. Le trait saillant de ce régime tout nouveau dans Tordre intellectuel, et qui peut-être est là moins à sa place qu'ailleurs, c'est d'une part Taffranchissement de certaines règles dont T opinion publique était autrefois la gardienne jalouse, d'autre part l'affranchissement de cette autorité du talent que représentaient dans chaque génération quelques grands noms. — Aujourd'hui l'individualité des écrivains peut se produire dans sa pleine indépendance, à ses risques et périls, en dehors de toute tutelle et de toute discipline. Cette émancipation absolue estelle un bien, est-elle un mal ? Constatons le fait d'abord, essayons d'en expliquer les causes diverses avant d'en apprécier les conséquences, qui d'ailleurs ne se développent encore que d'une manière assez confuse à nos yeux, et dont l'avenir seul pourra juger en dernier ressort les désastres ou les bienfaits. .
Il est facile à un observateur impartial de comprendre à quel point les mœurs littéraires ont changé parmi nous depuis vingt ans. C'est un symptôme signiûcatif d'entendre comme nous les avons entendues, des le jour même de ces funérailles
33B NOUVELIiES ÉTUDES M(5R^LES.
qui emportaient "ybfs le silence étertiel une des voix les plus éloquentes de'ce stècle, d'irtmiques pi«otestations contre rémotion de id^oùïe. Ëkl q^i donc respecteFa-t<)n, si l'on ne respecte pM, ffîdme au lendemain de -leur mort, ces:ÛoDames*q«ii ont été une des grandeurs visibles d'un pays? 'Antotlr. de leurs cercueils, les sympattiies du puidicse rencontrent plus commet autrefois le silence et Tat* titude volontairement désarmée des adversairel^ ; on ne voit plus régner cette trêve «de Dieu qu'il semblait de bon goût d'observer à. Theute de ces morts historiques qui sont une date 4ans un siècle. Il y a parmi les> écrivains detoutramg^comme.ime émulation d'indlfféi^encè Failkuse ou d' hostilité systématique, et un empressement de triste angare pour se montrer affranchis de toute superstiticHr à regard de la puissance tombée. De là ces flots d'anecdotes, de récits vulgaires répandus par des mains acharnées sur une illustre mémoire pour en éteindre au moins quelques rayons sous le ridicule. C'est la vengeance des petits esprits contre tout ce qui est grand. De là aussi ces sentences dures, hautaines, implacables, prononcées du haut d'un puritanisme qui se guindé. C'est la vengeance de certains orgueils austères qui, de leur autorité privée, ont pris parmi leur contemporains la charge de grands juges et se sont attribué dès le temps présent la mission de la postérité. — De là enfin
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cette critique, dont j'adiriiresrais te froid dédain^ ai., elle remplaçait ice qaitelle détruit, et qui applique, les formas du dogmatisme de plus hautain à la démonstpationde^la vanité des dogmes en philosophie. C'est la vengeance des sceptiques et leur revanche contre la longue domination de doctrmes détestées. — A. voir un pareil concours d'écrivains sans illusion, si empressés à exposer au jour les misères secrètes de l'homme ouïes défeîUances du : talent, il semble que chacun d'eux n'ait rien de plus à cœur que de bien montrer qu'il n'est j)asdupe, que l'attendrissement de la foule n'est pas contagîctix pour les gens -d'esprit, et que le privilège de la critique est de garder son sang- froid, même devant une tombe illustre. Quand cette*» preuve sera faîte, où sera l'avantage? Qu'y aura-t-on gagné? Une chose seulement : on aura tué 1»* dernière forme du respect en France, ce respect» qui survivait à tant d'illusions détruites, le respect du talent. Le beau profit I et combien les écrivàiHs qui conspirent en faveur de ce résultat auront HetH de s'en applaudîrl Qu'on yT)renne garde, ceux-là' même qui ont été les premiers chefs et les inst^^ gateurs de cette révolution dans nos mœurs litté*raires pourront un jour en devenir les victimes. La justice de l'opinion a de terribles clairvoyances, et se plaît parfois à des représailles sévères. Dans ces manifestations de la critique frivole ou
passionnée, je vois un signe non équivoque des dispositions du public littéraire, de plus en plus ennemi des aristocraties intellectuelles, ombrageux à regard de tout ce qui s'élève au-dessus du niveau commun. Il semble que ces supériorités inquiètent cet amour de l'égalité qu'on n'avait pas encore vu régner dans les lettres avec ce zèle farouche. Combien de petits intérêts froissés et de misérables rancunes, combien de vanités alarmées et de jalousies littéraires entrent dans ces dispositions des esprits, je ne veux pas le savoir. J'aime à me faire cette illusion qu'au fond de ce mouvement très-vif d'opinion contre toute autorité de doctrine ou de talent il n'y a rien que le culte austère de l'indépendance de la pensée, que l'on craint de voir menacée par la tyrannie des grandes intelligences. Je veux croire que ce scepticisme à l'égard de la gloire ne cache que de nobles passions. S'il en est autrement, je dois l'ignorer. Tout cela n'est d'ailleurs qu'un symptôme particulier qui trahit de plus en plus clairement un état général de la société. Pénétrons plus profondément, sous cette surface mobile de la vie littéraire, jusqu'au cœur du public lui même; analysons ses tendances et ses penchants, les pentes secrètes auxquelles il s'abandonne, cet ensemble de dispositions, d'habitudes et de goûts qui composent les mœurs intellectuelles d'un temps ou d'un pays. Nous y trou-
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verons Texplication vraisemblable du phénomène que ilous étudions, et qui se produit sous une forme singulière: un contraste marqué entre la population toujours croissante des écrivains et le nombre décroissant des talents supérieurs, reconnus et consacrés. Jamais il n'y a eu en France une plus grande quantité d'hommes faisant profession d'écrire. Je dirai même qu'il n'y a jamais eu plus de facilité littéraire, des dons plus heureux pour l'improvisation, plus d'apparences de talent, plus d'esprit courant sous des formes légères qui pénètrent partout, — et qu'en même temps jamais il n'y a eu rareté plus manifeste de ces intelligences qui portent en elles quelque chose comme un signe royal, qui semblent être nées pour prendre la direction philosophique ou littéraire d'une époque, pour exercer une sorte de dictature sur les idées. — A supposer que le public ne soit pas seul responsable de cet état de choses, il l'est jusqu'à un certain point. Comment Test- il et dans quelle mesure peut-il l'être ?
Ces intelligences superbes n'avaient pas créé toutes seules leur empire ; elles l'avaient trouvé préparé par les circonstances, et quand on les a vues s'en emparer si aisément, c'est que tout était disposé en leur faveur. Pour qu'un grand talent se développe tout entier et s'impose, il faut qu'il y soit aidé par la société elle-même. Il doit trouver
«42 isimwsusBartimmmmommEs.
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-dxBB liontraintetiMiiekeesBf^^u^ ladraket i idiidéi^- qui d'aiUeaisK, eonpieaneus? wmDsiideile awis^^ne aoEtt^ae ptaÉiqpieil^iautiieft dyanâfties à :^l^ibit des c^iipa iiBtHréviiu9^fekiilei|i*^
1)MispditoufB0iui<pi^ la ^pmaaàmiûmb dSE^mniéas tomtameff^ide 1820 à l^Onen^ironv envoyons 45'il y eut jamais un milieu plus favorable, un en- : semble de circonstances plus heureuses pour Té- :closion et le développement des grands talents. l'ai déjàessayé de. peindre ailleurs ce mouvement prodigieux que peut-être le jsiècîe nei reverra pas. ' Il y eut là ime époque unique pour la libre et féconde variété des talents, pour toutes les nobles curiosités en même temps éveillées et toutes les i émotions du beau en' même temps ressenties, pour l'activité presque héroïque de l'esprit, qui se pré- : cipitait dans touS' les sens à la. conquête ^e 1-in- €oniïu ,^et aussi pou^ l'apleur «érieuse et la candeur
BBS MŒDfRE XimiRâSlBSS. 343
du public, QntiiQUfiiaide alors jiiaqWaux iUu»$ms. lias téffîoins de- cet. âge < déjà presque légendaire a'en parlent qu'avee^nu^ioii.
Tout était alors; propice; à la manifestation et.au développement des Hnteiligences supérieures, tout aidait au prestigei et favorisait l'établissement de ces souverainetés. éclftt»ites: de lai pensée. Ni la raison ni Timagination du public n'étaient désenchantées. Au sortir de la révolu tioui et de Tempire, après ces jours profondément iroublés .où la France )avait été presque. uniqikemeid; occupée d.'abord.des orages de sa libeirté^ puis des soucis de sagloire, il y avait eu partout un retour vif vers Tespdt, vers ses manifestations diverses dans la philosophie, dans les lettres, dans Tart. Les idées avaient je ne sais quel édat. de nouveauté et quelle enivrante Iraîcheur qui ravissaient ; la curiosité du public. On put croire un instant qu'on allait assissister à la naissance d'un grand siècle. Ce fut comme un renouvellement universel,, une imtouratia magna de l'esprit humain. Ce fut au moins une immense, espérance de ces grandes: choses Tandis que la philoaoplûe . UQUJvelle combattait victorieusement les deiniers. représientants . du sensualisme expirant, ou que, remontant jusqu'aux ancétcea: djssdoctrioûs irivâXes, elle détruisait les derniers restes de l'emiâne de Locke, et de CondiUac, tandis que la poésie lyrique. îdéa^ait dans
des chants admirables les sentiments troublés de l'âme, ses vagues, passions, ses tristesses ou ses aspirations, l'histoire se transformait, elle devenait à la fois plus savante par la précision des détails et plus philosophique^ par Tintelligence des civilisations diverses et par l'étude comparée des races. Des perspectives agrandies s'ouvraient de toutes parts. La critique, de plus en plus pénétrante, éclairée, conquérait chaque jour de vastes régions dans le moyen âge et l'antiquité ; on eût dit qu'on les découvrait pour la première fois. Les savantes recherches sur les langues, les civilisations, les philosophies religieuses de l'Orient, ouvraient la voie vers des horizons qu'on n'avait pas encore soupçonnés. Des mondes tout nouveaux se découvraient de toutes parts à la philologie et à l'ethnologie comparées, devant la science allemande et devant la science française, devenue sur certains points sa rivale. A la suite de ces conquêtes de l'érudition, la critique philosophique s'avançait d'un pas plus hardi au sein de ces régions inexplorées où elle avait sans doute à recueillir de précieux témoignages sur l'homme et sur ses origines, plus près des sources sacrées de l'histoire, là où la science place le berceau de l'humanité.
L'enthousiasme pour les idées rejaillissait sur les hommes eux-mêmes qui s'en faisaient parmi nous les interprètes, s'ils n'en étaient pas toujours
les inventeurs. De beaux talents qui se révélaient alors grandirent merveilleusement par la faveur de l'opinion. Que de livres heureux naquirent sous l'inspiration commune des écrivains et du public 1 Que de leçons mémorables par la hardiesse des aspirations et par la nouveauté relative des aperçus se développaient, aux applaudissements de la jeunesse, sous ces vieilles voûtes de
la Sorbonne, où Ton pouvait dire qu'à certaines heures palpitait le cœur de la France 1 Que d'espé- • rances confuses dans cet auditoire frémissant sous la parole du maître, que d'élans précipités vers l'avenir I Combien de nobles idées et aussi de rêves généreux sortaient comme en brillants essaims des ombres émues de ce vieil édifice et de là se répandaient sur les générations nouvelles 1 Chaque siècle a sa jeunesse et comme son printemps C'était vraiment alors la jeunessQ du dix-neuvième siècle. Jours fortunés, ivresses sublimes, travail magnanime des idées, longs espoirs presque réalisés d'avance et comme animés par des volontés enthousiastes, tout cela n'a pas été stérile. Il est resté dq ces tentatives hardies , de ces rencontres de grands esprits avec un public admirablement préparé par ses instincts plus que par ses études» comme un sillon électrique et une trace profonde de lumière dans le siècle. Les intelligences qui se sont formées en ces jours déjà lointains en ont
''Bessentiletcootre-ooup ; ^lles e» ont garderie signe maitérabte : et sacré.
Les temps sont hien changés. On peut le dire saas ètret^é de pessimiiBaiie : l^espcitn'a pbis
raffljonrd'bui toute sa valeur, comme il y a quaraote ans. Il a payé cher les enivrements de >sa souve-
. raineté' passagère. S'il a commis quelques fai^s par excès de confiance eèd'orçueil, s'il s^est exposé parfois au ridiculei qtfentraîne l'infatuation, ces
.fontes et ces ridicules, il les a cruellement expiés. Le ctilte des supériorités lutellecttielles a baissé parmi nous dans la même proportion que le culte des idées. Où est-elle cette curiosité ardente et neuve des anciens jours, si empressée autour des talents qui semblaient promettre quelque chose 'de'nouveau?'A sa place, je ne trouve qu'un scepticisme léger qui se défend par Tironie préventive contre toutes les surprises de la pensée, et/qui ne craint rien tant que de paraître' dupe. Ce qui» est simple et délicat semble maintenant trop simple et presque fade. Une nuance d'idée n'intéresse presque plus personne. Pour attirer Fattertion, il ne faut rien moins qu'un paradoxe extravagant, quelque énormité de doctrine, quelque singularité de mise en scène, un coloris exagéré ou des: poses
> d'athlète; ce n'est pas trop de ces efforts» extraordinaires que nous voyons accomplir à des auteurs qui en" des temps plus^projnces se seraient con-
EBS MŒURS UTirfiRATRÎS. 347
jf. tentés d-étre des écrimins.. Sourquoi, jsiÎQonf pour iréveiller de sa torpeurJ'mdifféïence publique, ces ^llittes de force, ces effets de: muscles, icei» contorf.idims et ces eonvuLsions' de: style, cette gymnasb USapie violente de talents - surmeiàés ?> A; ce prix, iaqwffaiït-il , on peut encore ravir les faveurs du puîadblk,; mais il faut se presser d'en jouir. Rien n'est sUii^kis passager que ces caprices de sultan blasé, ^tf ennui et la frivolité en ont bientôt éÊ^céia trace 43iir le sable où i^inscrivent les enthausiasmes moiJUHes de la foule.
\La: philosophie critique, qui semble prévaloir
(depuis quelques années, n'a pas été sans influence
î'Mœ les tristes progrès de Tindifférence publique.
.Elle: a désenchanté Timagination des générations
..nouvelles en faisant le vide dans leur raison. Elle
..Iffur a enlevé la^foi aux idées, et avec cette foi la
:^fA8sion. Les doctrines seules peuvent passionner
.'l'esprit humain. Quand les conclusions et les
(^astds résultats sont 'niés systématiquement,
quand on substitue à Tespoir d'un repos dans la
.vérité la poursuite laborieuse d'un but qui fuit
toujours et l'agitation d'une recherche qui ne doit
' pas aboutir, ce qui paraît au savant digne e«core
de ses efforts et de sa vie ne mérite plus , œux
yeux de la foule même intelligente^ une heure de
peine^ L'humanité ne comprend pas ce plaisir su-
: périeur des délicats : diercher pour ne trouver ja-
mais. Elle n'estime l'effort qu'à son résultats^ moins possible, et quand on lui enseigne qnelfl" science est condamnée par les lois mêmes et '^ limites de la raison à ne pas dépasser la sphère à probable et du provisoire, elle se détourne dek^' science et va chercher ses consolations ailleurs. Il
fi
vérité approximative, la vérité relative, toutes o ombres de vérités trompeuses qui ne sont qu'il mélange d'être et de néant, ne lui inspirent quel découragement d'abord, puis, p^r un enchainemei nécessaire, le goût des plaisirs faciles. lUusiott pour illusions, celles-ci ont quelque chose de pW réel ; la sensation est bien quelque chose après bMt On peut bien la sacriGer à des réalités d'un oril|* plus élevé, mais pourquoi la sacrifier à des dk mères? La vérité absolue mérite que Ton travaîfc pour elle, mais il ne faut pas moins que cela pour exiger la privation volontaire des joies que la nature met à la portée de nos mains et de nos cœurs D'ailleurs la vie n'attend pas; il faut faire son choix et on le fait à la hâte. Dès que la lumière des idées a pâli, il y en a une dont la vivacité redouble en nous, celle des sens, et c'est par elle que la foule se laisse guider, insouciante des choses de l'esprit par découragement plutôt que par haine de la vérité. Les philosophes de l'école critique se plaignent des goûts futiles qui entraînent une partie de la jeunesse contemporaine et
DES MŒURS LITrÉRAIRES. 349 '
remplacent pour elle les nobles enthousiasmes des générations précédentes. Qu'il y ait dans la triste histoire de ces jeunes énervés devenus incapables de penser de terribles griefs à leur charge, je le sais ; qu'il y ait beaucoup et avant tout de leur faute, je n'en doute pas, et je ne voudrais pas déplacer une responsabilité qui doit peser sur eux. Mais si la grande curiosité est éteinte et glacée parmi nous, n'est-ce pas aussi en partie la faute de cette école qui ne nous présente dans le spectacle des systèmes que les formes changeantes de l'erreur? Comment une pareille nhilosophie pourra-t elle inspirer les espoirs magnanimes, les dévouements héroïques à la science du relatif, les enthousiasmes sublimes pour les formes passagères de l'éternelle illusion? Quelques penseurs solitaires sont capables, de ce singulier désintéressement, de ce dévouement à une science qui nous trompera toujours. L'humanité n'est pas capable de cet héroïsme : il ne faut pas l'attendre d'elle. Quoi d'étonnant qu'elle ait perdu le goût des idées, quand on lui a révélé que les plus belles conceptions ne sont que la plus noble manière de se tromper? Cela était inévitable. — Je sais qu'à parler ainsi en général on s'expose à être injuste, et qu'il y a dans les générations nouvelles des groupes sérieux qui ne se sont pas laissé atteindre par la contagion. Je saurais où trouver,
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à roccasion, des -ardeurs intellectuelles, des im^ patiences généreuses de savoir, de grands cwirages et de nobles esprits qui maintiennent le niveau. moral et nous prépaient peut-être, dans le silence viril de leurs méditations, un meilleur avenir. J'ai été souvent: ravi à la vue de ces jeunes gens qui n'ont pas laissé entamer par la frivolité malsaine des mœurs publiques la fîère virginité de leur pensée; mais ceux^ilà, combien sont41st Et combien sont-ils au contraire ceux qui ont' renié le culte des idées, au moins par leur indff- • férence?
La frivolité du public, c'est là le vrai martÉOri temps. On a souvent, en des termes trop solen*nels peut-être, dénoncé et flétri les dépravations de la raison à notre époque. Il m'a toujours pani que ces réquisitoires manquaient le but en le dé^^passant. Ce n'est pas tant la perversité de l'esjprft'' humain qu'il faut accuser de nos jours que scm; incurable mollesse, sa répugnance à tout effort sérieux. Parlons légèrement des choses légères. 'D' serait faux de dire que le goût de l'esprit soit éteint. Non ; mais il s'est déplacé.
De quel côté se portent aujourd'hui de préfé^ rence les curiosités oisives de la foule ? Nous ne ' voulons toucher qu'en passant à ces symptôme»:; mais combien ils sont caractéristiques! Ge qm-' semble do miner dans les rangs divers de la société
g DES MŒURS LITTÉRAIRES. 35tL
^icontemporaiiae, c'est, i, la surface du moins, le dÀ- ,jûr 4es distractions faciles^ sans ea^cepteri celles de.: ^Veepritf pourvu qu'elles ne coûtent aucun effort^ g^etxju'on puisse les g'ecueillir en se jouantr De là. , différents ordres de plaisirs (oserons ^nous dire . plaisirs intellectuels?), que ne connaissaient pas i Ii08.-pères et qui ont pris parmi nous, dans ces diusaières années, un développement singulier. : 1p08t de nos jours qu'on a inventé toute une litté? Ipiture dont nous retrouverions difficilement l'ana^ giipiç dans l'histoire de Tesprit français. Je. ne îreox pas feindre pourtant d'ignorer qu'à toutes les époques il y ait eu en France un goût vif d'indi»- * OPétions, de scandales même, un empressem&nt fignificatif à recueillir les commérages d'antî>- ^^hlimbre et d'alcôve. Les nouvelles à la main des e^^teimiers siècles et certaines parties de nos méhOLOires nous en ont conservé les frivoles monu- . Oients; mais alors ce plaisir n'était qu'à Tusage . des raffinés dans les classes oisives ou dhs curieux parmi les écrivains. Il était réservé à notre temps d'en faire une institution au profit de la nation tout entière, une institution non d'utilité, mais de curiosité publique! Elle a ses moyens d'information, 4sa police, ses agents avoués ou secrets : elle tient à sa disposition d'innombrables instruments de propagande. Tous les soirs, vous pouvez être assurés qu'à la même h^ure une population affît-
mée se disputera cette pâture des ]}etits événements du jour, des incidents les plus futiles, des scandales de la vie privée, violée dans son intimité par une sorte d'efiraction audacieuse, produite à la lumière d*une publicité brutale. Et conune il y a concurrence, c'est à qui pénétrera le plus avant dans les secrets d'autrui et devancera ses confrères dans l'indiscrétion du jour ou même dans celle du lendemain. Lancée sur cette pente, la curiosité ne s'arrête pas. D'une révélation à une invention il n'y a pas loin. Ce qu'on ne sait pas, on l'arrange à sa manière, on le dispose, on le complète. Les médisances dont on fait trafic amènent insensiblement la calomnie qui peu à peu fait son chemin dans les esprits, sous forme d'allusions perfides, assez claires pour être devinées, assez détournées pour ne pouvoir être combattues en face. Ce que la tranquillité et l'honneur des familles ont à soufiFrir de ces mœurs nouvelles, on le sait. Ce qui peut se cacher de rancunes secrètes, de représailles honteuses, de jalousies et de haines inavouables sous le commerce en apparence inoflfensif de ces petites nouvelles, vous pouvez le deviner; mais ce que l'on peut marquer avec pleine certitude, ce que je veux signaler uniquement, c'est la triste influence que ce genre de curiosité inférieure et à quelques égards dépravée exerce sur l'esprit public, qu'elle déshabitue des nobles sou-
cis de la pensée, qu'elle abaisse, qu'elle avilit. Gomment le goût des grandes choses ne se perdrait-il pas à la longue dans la fréquentation de ces vulgaires entretiens où sont en jeu, non plus des doctrines comme en d'autres temps, mais des anecdotes et des noms propres? Quand la littérature de personnalités triomphe quelque part, c'est un signe infaillible que la littérature d'idées décline. Le public ne peut à la fois servir deux maîtres. Il faut qu'il fasse son choix entre les plaisirs subalternes de la curiosité et les mâles voluptés de la pensée que l'on achète au prix de la fatigue et de l'effort.
La vie de l'esprit se manifestait partout à cette époque déjà lointaine dont le souvenir nous préoccupe et à laquelle nous voudrions que notre temps empruntât quelques-uns de ses goûts sérieux. L'enthousiasme est en soi une si belle chose qu'il vaut mille fois mieux en être capable, dût- on même être dupe ! Ne me parlez pas de ces désenchantés qui craignent toute surprise d'émotion ou de pensée à l'égal d'une mystification. Leur expérience sénile avant l'âge n'est au fond que la sécheresse du cœur et l'impuissance d'aimer .une idée parce qu'ils sont incapables de la comprendre. — Quelle passion et quelle foi littéraire palpitaient dans le cœur de la jeunesse à l'époque des grandes luttes entre les écoles, du temps qu'il
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y avait desb écoles^ quandon^sepaFtageaît entre le» clasKsiques et les^romantiques, quand on âisoutait' sur les droits de plu» en plus triomphants ide 'là» poésle^personnelle, intime, delà poésie lyrique, «v*ou bien eneore quand on opposait aux tioblesi^ttii^ tudes de la tragédie antique, à ses solennelle&4ou« leur^, à la pitié héroïque, le pathétique terrible ei le vivant tumulte du drame moderne 1 Ondisputait^ on s'irritait, donc on croyait 4 quelque chôse,^ On* dispute, et Ton s'emporte encore aujourd'hui, nous dit-on; mais est-ce au foyer de la Comédie^Fran-* çaise, au sujet d'un rôle nouveau deTalma^? Non^ c'est dans un théâtre infime à propos de quelque travestissement dans une bouffonnerie à la mode, à l'occasion de quelque vulgaireidole.
N'insistpns pas et craignons^ de nous ^gareFhoi» des régions où nous voulons maintenir cette anatt lyse. — D'un autre côté de l'horizon, quelquéta symptômes plus heureux ont paru se montrera Il en faut tenir compte dans une juste mesure^' Nous avons tous été témoins dans ces dernières^ années d'un prodigieux mouvement vers Finstruc^tion populaire et même vers l'enseignement mon** dain ; il y a eu la plus louable émulation entre les hommes de bonne volonté de tout rang et de touteorigine pour propager et répandre des vérités scientifiques ou des idées littéraires au delà, du cercle où elles s'arrêtaient auparavant, pour aller
atteindre par^ des courts, par des conférences^ tîé toute sorte, les classes laborieuses dans la torpew ftrtalê de leur ignorance, ' les classes oisives dans leur désœuTTement du soir. Sur tous les points de la France, dans plusieurs quartiers de Paris, des chaires se sont élevées comme par miracle, remplies avec un grand zèle, entourées d'un nombreux concours d'auditeurs. Voici pourtant ce^quî m*à paru se dégager de cette vaste expérience sur la curiosité publique. Les classes populaires ont compris tout de suite que leur intérêt était là ; elles sont accourues sérieuses et résolues à faire l'effort d'esprit que tout maître digne de ce nom doit demander à ceux qui l'écoutent. Elles sont venues chercher dans ces leçons du soir le complément de la première instruction, défectueuse par tant de côtés, ou déjà effacée sous le travail manuel et l'àpre souci de chaque jour. Rien n'est plus touchant que de voir ces ouvriers de tout âge, après les longues heures occupées à tisser le coton ou à battre le fer, se reposer en traçant des lettres grossières de leur main calleuse, en appliquant leur rude intelligence à suivre une leçon de calcul ou Texplication de quelque loi scientifique qui doit rendre le travail plus facile et plus productif, enfin en essayant de comprendre et de s'approprier ces notions d'économie politique qui les éclairent sur leurs vrais droits, inséparables de
leurs yéritables intérêts. De ce côté il y a eu grand profit, et tons les honnêtes gens doivent aider de tontes leurs forces au développement de cette institution, déjà consacrée par la reconnaissance du peuple ; mais pouvons-nous dire la même chose des autres classes sociales et louer la direction, l'impulsion qu'elles ont donnée à la parole publique de quelques-uns de leurs maîtres improvisés en leur indiquant trop clairement leurs préférences pour certains sujets, leur inclination pour certaine nature de talent ou certain tour d'esprit? Je craindrais de passer pour un censeur morose, si je disais tout ce que je pense à cet égard. Là encore cependant le goût public s'est-il montré suffisamment sérieux? N'a-t-U pas dévoilé son incurable mollesse, sa répugnance pour tout ce qui exige un effort, si faible qu'il soit, d'attention ou de gravité? On aura un jour à lui demander compte d'avoir cherché là comme ailleurs ime distraction piquante plutôt qu'un réel profit, d'avoir trop souvent détourné les maîtres de leur vrai devoir, qui est d'élever la raison, de former les idées de l'auditoire, de lui inspirer des sentiments nouveaux au lieu de s'inspirer des siens, de se faire enfin ses conseillers, non ses complices ou ses complaisants. L'action doit s'exercer de l'orateur sur l'auditoire. C'est trop souvent le contraire qui a eu lieu : l'action s'est exercée de
Tauditoire sur l'orateur, et Ton a vu parfois Tinstîtuteùr volontaire se transformer en amuseur public. On a pu croire à certain s jours qu'on avait affaire à des virtuoses de Tesprit fort indifférents sur le fond des choses, pourvu qu'ils plaisent, et qu'ils soulèvent autour de leur chaire le murmure des flatteuses exclamations ou des rires approbatifs comme au théâtre. On s'attriste à voir l'usage qui peut se faire de ces eïitretiens publics, changés parfois en un divertissement d'esprit, en une sorte de joute sophistique, en exercices et jeux de parole jetés comme une amorce à de vulgaires ennuis. Pour qui une seule fois a senti la beauté et la grandeur de la parole humaine, pour qui en a éprouvé les fortes influences, ce sont là d'insupportables abus et presque des profanations.
A mon avis, la parole publique ne doit jamais devenir une curiosité. Elle est un devoir. Qu'elle s'applique à la discussion ou à l'enseignement, elle est une fonction, une des plus hautes fonctions de Tesprit. Elle doit servir à la propagation d'une vérité, à l'excitation de quelque noble sentiment, à la revendication d'une grande cause* Quelques-uns, parmi les maîtres de l'éloquence contemporaine, n'ont jamais failli à ce grand devoir. Mais d'autres l'ont trop facilement oublié, trop légèrement trahi. Quand la parole n'est plus
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ne livre au plaisir de la foule que son personnage extérieur, les jeux de sa physionomie, les effets plaisants ou tragiques de son geste ou de sa voix; mais que dire de celui qui tire du fond le plus ultime de ses idées ou de ses sentiments Tamusement de son public^ livrant ainsi Thomme intérieur, 1 homme tout entier i ce théâtre d'un nouveau genre? — Formons-nous une si haute idée de la parole, qu'elle soit inséparable pour nous des plus grands intérêts et des plus grandes causes, la vérité, la patrie, la liberté, la Justice. Que ceux qui ont Toreille des foules prennent la résolution d'élever jui^qu'à eu;x li^urSi auditoires: et 4e lUe. leur ja^
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mais oflErîr que » de i mâles plaisirs et d'ausfières délloes,^ ^QtBBt Iw parole soit pôui^ etx Polget' des plus iiiÉ^s'soiiis,l'o1[>jet d'un culte. A cette coEKiitiony ils rwicoiitreront rame du puMic qui tour doïmera ta pius belle récompense dont il dispose, l'autorité. JTai indiqué par^quelques traits la légèreté, Tinsouoiatïce du public, et par là j*ai tôarqué sa part de responsabilité dans la confusion des idées, dattâ la diminution de foi littéraire et l'absence de sérieux qui sont la plaie secrète dé cette génération inteltectuelle. Il est certain que toutes ces basses feurîosités, cette répugnance à toute fatigue et à tout- effort, ces impatiences de distraction à- tout prix,. ces ennuis sans grandeur, cette fièvre de plaisir, forment une sorte de climat moral fort mailsain pour le talent. C'est sa faute sans doute, s'il 'Uë' trouve point en lui-même de ressort assez éhergîque pour s'élever au-dessus de cette atmosphère remplie des sottises et des trivialités humaines, et pour aller respirer plus haut un air salubre et pur ; mais enfin il y a pour lui plus de difficulté qu'à d'autres époques pour se inaîntenir à ce niveau où ne le portent plus les nobles eurrosités de la foule. Au 'lieu de recevoir du public Gês impulsions, ces excitations lëcondigs qui dou<» Went les forces du talent, il a id'abord à vaincre l'indifférence des autres,- et souvent il 4ui arrive^ au Ueu: de la combatbte, de ^'yi laisser ppëndpe Iup
même et de s'y abandonner lâchement. Cette complaisance est mortelle à la grande inspiration. On a bientôt fait d'en perdre Thabitude et le goût. Voilà comment il arrive que tant d'esprits admirablement doués pour la haute poésie ou pour la lutte des idées se sont laissé peu à peu envahir à la vulgarité, et s'étonnent eux-mêmes quand ils comparent leurs fiers débuts dans Tart aux servitudes du métier dont ils traînent la secrète honte, esclaves de ce public qu'ils devaient conduire.
Grâce à Dieu, plusieurs ont résisté à la rnaV aria et gardent vaillamment avec le respect de leur art la foi aux idées qui l'inspire ; mais peuvent-ils au moins se reconnaître entre eux, s'entendre ? Cela devient de plus en plus difficile et rare. Si nous nous élevons au-dessus de cette partie du public, la plus nombreuse, où l'on se soucie médiocrement de penser, jusqu'à cette région intellectuelle où l'on a conservé le goût des idées, nous nous trouvons en face d'une autre difficulté, d'un autre péril : le morcellement à l'infini des doctrines, la dispersion et l'anarchie des esprits. Parcourea par l'imagination quelques-uns des cercles les plus distingués que nous offre la société contemporaine : voyez quelle bigarrure d'opinions ! Par suite des révolutions intellectuelles et aussi des révolutions politiques qui ont agité le siècle et plusieurs fois renouvelé la société française dans sa
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mobile surface et jusque dans ses profondeurs, il est arrivé que les hommes sont séparés non plus par des nuances en politique, en philosophie, en religion, mais par des abîmes. Cette divergence radicale amène à sa suite plusieurs résultats singuliers dont le premier est que toute discussion vraiment élevée et sérieuse devient impossible. Ces opinions si diamétralement opposées les unes aux autres sont pourtant forcées, par un heureux effet de la sociabilité moderne, de vivre dans l'apparence d'un bon accord ; mais qui ne comprend que cet accord éphémère n'est qu'une trêve tacitement consentie de part et d'autre par deux opinions qui savent vivre sur le terrain de la banalité? Dès que l'entretien s'élève, les questions irritantes surgissent de toutes parts. Or, de quoi peut- on parler là où l'on parle de tout, sauf de politique, de religion et de philosophie ? Reste la littérature ; mais la littérature, à moins de n'être rien, n'a-t-elle pas ses mille nuances politiques, philosophiques et religieuses? A cela près, la conversation est libre ; elle a un champ illimité, sauf ces points réservés qui sont tout. Remarquez bien qu'on n'essaye même plus de convaincre les autres. On se sent séparé par de telles distances qu'on ne tente plus de combler les intervalles. Il faudrait pour cela au moins quelques principes conservés d'un commun accord au-dessus de la
Cûntrw^t&ey et qui *perii>ettraiènt, sinion . de . s'entendre^ au moins de£e comprendre. Âu^otird'tiid où soiat-ils ces points.de repère dans rinfini monleant des opinions humaines ?. Les idées ne sont plus les mômes, les mots n'ont plus le même sens. Quand des hommes se trouvent j^tés ainsi aux dôUJt extrémdtés et comme aux deux pôles delà pensée, ils ne parlent plus leonême langage, ilsne sont plus du même pays intellectuel -, tout point de contact manque à leurs idées. Bès lors ils évitent sagement ces vaines rencontres dans un champ de bataille illimité, où leur victoire éphémère s^ait aussi inutile qu'une défaite, puisqu'il reste a l'adversaire vaincu Tinfîni de l'espace en échange du terrain qu'il dura perdu.
Ge qui sépare les intelligences aujourd'hui, c'est donc la contradiction absolue. Toute discussion sletôint devant une négation radicale. Une autre conséquence non moins triste c'est que toutes ces forces intellectuelles, divergentes à l'excès, courent risque de se perdre. Cette dispersion infinie les stérilise. Ou bien eMés s'exagèrent^) fi'exaltent, s'enflent pour ainsi dire elles-mêmes dans l'ivresse d'un orgueil trop solitaire. L'infatuation arrive vite et facilement dans de pareilles conditions. On perd le sens de la mesure et celui de fet réalité, dès qu'on ne rencontre pasr en dehors de soi la. seule .contradiction qui soit utile, celle
des; lintelligeneesi avec . lescpelles ion: se isimt d'&ccard sur les points essentiels.-— Ou bien on se décaurage,'ne yencontrant pas i'adhésion et l'appui dont on aurait besoin poiir donner tout ee que Tondent en .soi-même, pour produire au dehors cette part d'inconnu qui restera peut-être un douloureux secret. Au contraire unissez par l'imagination ces forces autour d'un centre commun, et voyez comme elles deviendront à la fois puissantes et sages, puissantes par cette union même, sages par cette discipline des justes contradictions, par ce contrôle assidu d!une libre et sympathique controverse, moins sur le fond des idées qui est le domaine propre de chacun que sur la manière de les conduire et de les appliquer au bien commun l Cette division des esprits, poussée jusqu'à la contradiction, produit une dernière conséquence qu'il n'est pas sans intérêt d'examiner avec une attention toute spéciale. L'anarchie des idées a pour résultat inévitable dans le monde littéraire la confusion^des rangs et le renversement de tonte hiérarchie raisonnable dans le classement des réputations et des tadents. Ici je voudrais bien que l'on : ne se méprît pas sur ma pensée et ique l'on ne: profitât pas de quelque maientendu de mots, comme cela anrive trop. son v-fâit dans les polémiques contemporaines, pour me faire dire autre chose que.ce ($ae j'ai dit. Je; ne ane figure ^pasas*--
surémentles écrivains rangés d'après des loisAm dans des bataillons, classés danif un r^^iBient Mtr ttodre^ chacun à son poste» à son rang, d'après h méthode de Tadministrittion ruisise, iii]|i distritae anx littérateurs de l'empire des grades cerrespeih dants à ceux de l'armée, fixés d'après la double règle du choix et de l'ancienneté. Toute interren^ tion de ce genre, toute ingérence du pouvoir dam le classement des écrivains ne pourrait aboutir qu'à des résultats odieux ou ridicules. Laissim. sans re^et à la Russie le bénéfice de ce singulier tableau d'avancement. Il n'y a qu'une seule jori* diction que les écrivants reconnaissent, ceUede. l'opinion publique. — A la bonne heure, ma»
encore faut-il , pour qu'elle puisse rmdre des arrêts sérieux qui ne soient pas exposés à être cassés, que l'opinion publique soit vraiment libre, c'est-à-dire éclairée, libre des coteries, des partis pris, des misérables conjurations d'en bas. L'idéal serait qu'elle fût avertie et guidée par un tribunal suprême, composé d'esprits supérieurs qui, n'appartenant plus à la terre, n'auraient plus que d'impartiales raisons pour bien juger. A cette condition seulement, les sentences que rend l'opinion sur le mérite des écrivains auraient un prix absolu et la certitude de la durée. Mais ce n'est là qu'un rêve ; il faut voir les choses telles qu'elles sont et essayer seulement de faire prédominer la rai-
son sur la passion dans la mêlée confuse des motifs d'où sortent les jugements de l'opinion publique. Il y avait du moins quelque chance à ce qu'elle décidât d'une manière moins incertaine, quand il existait une élite de talents supérieurs, unanimement reconnus et consacrés par le respect public. On pouvait espérer que dans cette sphère élevée les petites passions auraient moins d'accès, que la hauteur même où l'opinion plaçait de tels hommes serait une garantie d'impartialité relative, enfin qu'il viendrait de là une' direction plus élevée et quelques sages avis. Hélas I je ne prétends pas nier que cet espoir n'ait été souvent déçu, et que, dans ce tribunal même auquel à certaines époques l'opinion déléguait ses pleins pouvoirs, on n'ait jamais vu là passion régner à côté de la raison. Ces grands hommes, investis d'une sorte de dictature par la confiance publique, se sont moatré& trop souvent hommes, je le sais, par leurs complaisances d'amitié, par la légère infatuation qu'amène le pouvoir absolu, par une certaiue facilité à subb* des influences qui n'étaient pas toujours d'un ordre purement littéraire. Tout cela est vrai : de là plus d'un jugement précipité que n'a pas sanctionné la génération suivante, plus d'une promotion arbitraire de talents secondaires, produits tout d'un coup en pleine lumière et retombés aujourd'hui dans l'ombre des rangs obscurs d'où ils n'auraient jamais dû sortir,
à'ûVL kurtmémoîre ne sortira pasi J'âecord€» à «et égard tout ee que Ton Towlra : qolil ]r aiteu^ hHù de&snrprises'etcomme des abus d'autorité, d'ânexplicablas caprices, plus d'une iniquité* à toufeia*" mais regrettabley des dénis de justice à YégSLfà^ quelques beaux talents méconnus que la postérité a remis à leur place. Soit ; mais dans l'ensemble il y avait pourtant une certaine raison générale qui fixait les degrés du mérite, une certaine jus^ tice littéraire qui, sans étoe infaillible, déterminait une hiérarchie assez plausible et sensée entre les réputations naissantes. En tout cas, dût -on être la victime des jugements de cette élite^ du moins on n'éprouvait pas le même genre d'humiliation que si l'injustice était venue d'en bas, de ces régions où la jalousie règne de compagnie avec l'incapacité et l'ignorance.
Aujourd'hui que voyons-nous î Nous n'apprendrons rien à personne en disant que c'est moins que jamais l'opinion éclairée, la raison publique qui distribue la réputation; qu'à part quelques exceptions éclatantes de talents supérieurs qui finissent par dominer la foule, c'est le hasard qui se charge de ce délicat office, et qui s'en tire comme il peut. N'est-il pas avéré qu'à chaque instant on essaye d'improviser devant nous des réputations ridicules, d'établir des hiérarchies insensées de talents? Que tout cela ne tienne guère, que le bon
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' MES public, revenu de. sa- premiève^ surpris^, pw^i» ^ ifov^ lesûdoles grotesques^ 'qui'aD a voulu hii im-*^ ]^6ser, cela se voit chaque jour; mais ce qui se ifoit aussi, ce sont de ^nouvelles apothéoses substituées à celles donl l'opinion a fait justice. Des oomplaisants font ainsi) pour l'ébahissement du public, profession de découvrir chaque matin et de signaler aux mobiles adorations de la foule quelque célébrité inédite.
Tout cela n'est que plaisant. Voici qui est t plus grave. Le premier venu ne se fait pas seulemeiit aujourd'hui l'organisateur des réputation!^ litté* raires et le distributeur patenté de la gloire; le premier venu se fait en même temps, avec la même hardiesse, le fléau .de Dieu, le destructeur* des royautés littéraires le plus vaillamment' conquises. * C'est la contre-partie du tableau. On fait une telle consommation de louanges banales au profit des initiés de telle ou telle coterie, qu'il faut bien* reprendre cela sur quelqu'un ou sur quelque chosoi Ce ne sont pas seulement les travailleurs honnêtes et paisibles qui doivent payer les frais de cette prodigieuse consommation d'encens ; on exerce des représailles sur les réputations qui semblaient le mieux à l'abri. On veut montrer son indépen* dance d'esprit en s'attaquant aux plus grands noms. On croit faire acte de talent en rabaissant des talents illustres. Cette émulation d'indépen-
dance produit parfois des incidents comiques. On| 1 a vu des improvisateurs presque illettrés jugei des systèmes que des vies d'étude et de médita tion avaient édifiés à grand'peine. Ils n'ont pas l'air de se douter seulement, ces héros de la plume légère, du sourire qu'ils font naître sur les lèvres des lecteurs sérieux. Ils continuent intrépidement leur œuvre, sans qu'un ami charitable daigne les avertir qu'ils estropient à chaque trait les mots qu'ils écrivent ou les idées qu'ils touchent. Singulière entreprise, qui ne s'était jamais affichée aussi naïvement qu'aujourd'hui, d'écrire sans études et de parler sans pensée 1 La première règle de bon sens ou de prudence autrefois était de ne parler que si l'on avait quelque chose à dire. C'en était une encore d'étudier les choses sur lesquelles on voulait écrire ; on a changé tout cela. L'heure presse et l'imprimeur attend, et puis qui s'en apercevra? Il faut bien mépriser le public pour que l'ignorance infatuée s'étale avec cette effronterie, comme si elle était assurée de l'im* punité.
On nous reprochera comme une servitude le culte des supériorités intellectuelles. On aurait tort. II ne faut pas confondre le respect délicat et viril des grands talents et la docilité servile qui s'enchaîne à leur pensée. Ce que je voudrais voir rétablir, c'est uniquement le respect, qui n'est pas
la docilité des idées, et qui reste parfaitement compatible avec la plus entière indépendance. Des adversaires habiles mêlent à dessein ces deux choses, espérant que le discrédit de Tune entraînera la ruine de l'autre. Ils ne se sont pas trompés dans leur espérance, et ce que nous avons vu souvent donne pleinement raison à leur calcul. Et cependant quel esprit sensé ne voit, en y réfléchissant un peu, combien ces deux choses diffèrent ? Ne peut-on, même sans appartenir précisément à Vécole d'un philosophe célèbre, tel que M. Cousin, honorer en lui la grandeur des inspirations, ces mouvements vifs de pensée, l'abondance et l'éclat des images qui venaient éclore sur ses lèvres, cette éloquence qui se soulevait de terre d'un mouvement si naturel et comme sur des ailes invisibles, cette flamme intérieure qui de l'âme de ce philosophe débordait dans ses yeux, dans son langage, dans ses gestes, et de là dans l'âme de ceux qui l'écoutaient? Niez Fécole, j'y consens. Aussi bien n'y a-t-il pas d'école proprement dite en France depuis de longues années. Il y a des spiritualistes, où sont les éclectiques? — Mais sans être enchaînés dans les liens de l'école, sans jurer sur les paroles du maître, ne peut-on admirer impunément l'étendue et la puissance de cette intelligence et surtout cette prodigieuse activité qui jusqu'à la dernière heure d'une longue vie n'a connu que deux
pasaioDS, ceUe du tFavail et.oelle'detl&>paisée ?Ed vérité, si nous ne défeoiloDs pas cette . dernière grandeur, celle ^e L'esprit contre lar barbarie, que BOUS restera-^t-il donc  honorer?
Tout .me le fait<:roire, il n'y aura plus de longtemps de ces .grandes autorités de doctrine ou de talent qui s'imposaient à toute une génération, qui étaient conune d'éclatantes lumières placées sur des hauteurs, et de là rayonnaient sur de vastes régions intellectuelles, sur des parties entières d'un siècle. Avec le zèle égalitaire qui règne là même où la nature ne l'a pas établi, dans l'ordre des intelligences, .je doute fort qu'il s'établisse de nouveau quelqu'une de ces souverainetés consenties par l'admiration' du public et par le respect des écrivains. J'ai tâché de faire comprendre les causes diverses de cette révolution, désormais: accomplie. Ces causes sont la frivolité des goûts, l'absence de sérieux et de foi littéraire, par conséquent de noble cuDiosité et d'enthousiasme, et, dans les régions du monde où l'on pense encore, la contradiction absolue qui sépare les hommes en politique, en religion, en philosophie, le morcellement et la dispersion des opinions à Tinfini , qui empêchent les grands talents (s'il y en a encore) de faire reconnaître leur supériorité et de fonder un établissement durable sur ce sable mouvant, sur cette poussière, d'idées sans cohésion et .sans
eîofieiit,' papmi cette pefmkHJéH' «rè^sante d'âi^}^ Ydin» .saRsv: études» et • saf&s » pensée», acharnés à tdéf traire^ee cpiis^élève par sespropFts&foree&v d#Ià mêmifr mai» qui chaque* joBr édifie tles^^putatiûmS &mtastiq»es.
Eh bien r sachons aceeptér' ler coAditiofifi^'^noiN' vélle» de la vie iiïteUectuelle,^ telles ^qfff^elles'soH*'^ sans illusions et sans ^écouragemênl/ Chacun de nous> n'aura plms à> compter* que <S8r<*i^i^mé9se^i Soit : qu'il ne compte queiMir lui, q^ill^enonce à rapptri extérieur qu'il poufvait trouver pour le dé-^ veloppement de son tatent ou de ses idéei^tians ces grandes autoritées disparues. Qu'il s'habitue à vivre a*» milieu de la lutte et. sans» autre force que celle qu'il tirera de ses convictions personnelles^.* C'est une de* ces situations , comme il yen a beaucoup dans l'histoire, -amençes* par 4e regrettables chrconstances,' et dont il est possible 4e tirer parti pour ' son » perfec*kmn«mfent et "sofi progrès. — Et si nous«f?ons bescrâï absolument d'un appui extè^ rieur à iwtre' feibïesse»,«'Bi nou^'^nc nous sentons pa«' a^seafortement trempés pour affronter seuls les grandes luttes philosophiques et les épreuves stq)rêm«s* que le • sièdé ' tient en réserve , ne i dô*^ mandons ce 'jseoousps et^ cet^ppui ^ qu'afu publite hif î même, aw grand' ^Wfe. TtwraiUons' sous sofl regard set n'sàpiKmsqiï^ ses récomfpenses. Cher* chons Tïatre succès -dans Hsette opinion générale qui
n'est, à vrai dire, que la raison d'un temps et d'un pays. Elle peut être plus ou moins longtemps égarée, fascinée, séduite ; elle peut tomber dans des pièges indignes d*elle et subir des prestiges funestes; elle a ses troubles momentanés et ses obscurcissements, ses défaillances et ses langueurs. Nous l'avons vue passer par de singulières alternatives d'inertie et de violence, paresseuse et fantasque, faisant aujourd'hui à certains écrivains ou à certaines idées des succès dont elle rougira demain, inexplicable pour elle-même, s'agitant par brusques secousses, au lieu d'avancer droit devant elle. Et malgré tout n'en désespérons pas. Il se peut déjà qu'une partie de l'histoire intellectuelle que je viens de mettre sous les yeux de mes lecteurs soit en train de devenir de l'histoire ancienne. A certains symptômes vagues encore, on dirait qu'il y a comme un effort du goût public pour se réveiller de sa longue torpeur. Ces étranges défaillances ne peuvent pas durer. L'espoir nous vient de ce même côté d'où les alarmes sont venues à beaucoup d'honnêtes gens, du côté des luttes philosophiques et religieuses. Il y a vers ce point de l'horizon de tels combats en perspective que l'opinion devra forcément s'y intéresser, et finira par y prendre parti. Peut-être aussi le réveil de la vie politique, que tout nous fait pressentir, aura pour résultat d'assainir l'atmosphère in-
tellectuelle en substituant aux curiosités malsaines de nobles ambitions, en excitant dans les esprits dei^ ardeurs et des passions qu'ils ne connaissaient plus. Ce qui est à craindre, ce n'est pas le mouvement, même en sens contraires, c'est la léthargiq. Le grand mal n'est pas la lutte, c'est Tindifférence. Quant à moi, je veux espérer et j'espère. Une fois revenue de cette crise, l'opinion finira par se reconnaître elle-même, se démêler de ses incertitudes et nous donner raison, si vraiment nous avons pour nous la raison. En tout cas, elle saura reconnaître de quel côté auront été, dans le grand combat du siècle, la science sincère et la probîlé intellectuelle . Elle sera sans pitié pour ceux qui l'auront trompée , pour ceux qui lui auront manqué de respect en lui présentant les illusions du talent sans travail et les prestiges de la fausse science. Elle honorera, de quelque côté qu'ils viennent, ceux qui ne l'auront jamais entretenue, au milieu même des railleries, que de nobles et sérieuses pensées, d'art et de vérité, ceux enfin qui, dans cette atmosphère glaciale de Tindifférence publique, auront su garder au fond de leur âme la flamme pure des idées.