CHAPITRE PREMIER
L'ennui est mon mal , lecteur. Je m'ennuie partout, chez moi, dehors; à table, dès que je n'ai plus faim; au bal 9 dès que je suis dans la salle. Nulle chose ne s'empare de mon esprit, de mon cœur , de mes goûts, et rien ne me paraît long comme les journées.
Je suis pourtant de ceux qu'on appelle les heureux de ce monde. A vingt-quatre ans, je n'ai d'autre malheur que celui d'avoir perdu mes parents; et encore le regret que j'en éprouve est le seul sentiment que je nourrisse avec quelque douceur. D'ailleurs, je suis riche, choyé, fêté, rechei^ché, sans souci du présent ni de l'avenir : tout m'est facile , tout m'est ouvert. Ajoutez un parrain (c'est mon oncle) qui me chérit , et qui me destine son immense fortune.
A milieu de tous ces biens , je bâille à me démantibuler la mâchoire. Je trouve même que je bâille trop ; j'en ai causé avec mon médecin ; il dit que c'est nerveux, et me fait prendre de la valériane soir et matin. Pour bien dire, je ne m'étais pas attendu à ce que ce fût si grave, et, comme j'ai une horrible peur de mourir, toutes mes idées se sont portées du côté d'un mal intérieur qui me mine et qu'on me cache. A force d'étudier les symptômes, de tâter mon pouls, d'examiner mes sensations internes et externes , d'approfondir to^ nature particulière de mes migraines, et leur coïnci
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dcncc avec une accélération notable dans mes bâillements, j'en suis venu à acquérir une certitude.... une certitude que je garde pour moi, dans la crainte que, si je la confiais à mon médecin, il n^allât la partager, ce qui me tuerait de la frayeur de mourir.
Celle certitude, c'est que j*ai un polype au cœur! Un polype, j'avoue que je ne sais pas bien comment c'est fait, et je ne cherche pas non plus à le savoir, de peur de faire d'affreuses découvertes ; mais j'ai un polype au cœur, je n'eu doute plus. Aussi bien ce polype explique tout ce qui se passe dans mon individu : il donne à mes bâillements une cause, à mon ennui un principe. J'ai donc modifié mon régime, réformé ma table. Point de vin, des viandes blanches. Le café proscrit ; il excite aux palpitations. Des mauves le matin , c'est souverain pour les polypes au cœur. Point d'acides , rien de fort ni de pesant : ces choses agissent sur la digestion, qui réagit sur le système nerveux; aussitôt la circulation est gênée , et voilà mon polype qui grossit , s'étend, végète.... Au fond, c'est vrai, je me le figure comme un gros champignon.
Je passe donc des heures à songer à mon champignon. Quand on me parle, j'ai mon champignon qui m'empêche d'écouter; quand j'ai dansé un galop, je me reproche cet excès, comme fâcheux pour mon champignon ; je rentre de bonne heure , je change de linge, je me fais donner un bouillon sans sel, à cause de mon champignon ; je vis en regard de mon champignon. Ainsi ce mal m'occupe beaucoup , mais je ne trouve pas qu'il guérisse de l'autre , l'ennui.
Je bâille donc. Quelquefois j'ouvre un livre. Mais les livres.... si peu sont agréables. Les bons? c'est sérieux, profond; U faut se donner de la peine pour saisir, de la
peine pour jouir, de la peine pour admirer Les
npuveautés? j'en ai laiit lu , que rien ne me paraît si peu nouveau. Av^nt de les ouvrir , je les connais ; au titre , je vois toute Taffaire ; à la vignette , je sais le dé nouement , et puis opn cLainpignoi) qbl pe supporte pas les émotions vives.
Les études sérieuses? j'en ^i au^si essayé ; commencer
n'est rien , mais poursuivre je me demande bientôt
dans quel but. Ma carrière , à moi , c'e3t de vivre de mes rentes , c'est d'aller h cheval , c'est de me marier et d'hériter. Sans qi;ç je prepne la peine d'apprendre rien , j'aurai toqt cela, et le reste aussi. Je suis colonel 4dp$ la garde nationale ; on me porte au conseil ; j'ai refusé d'être maire : les honneurs plcuvent sur ma tête. ]Et puis , mon champignon , qui qe s'acconimodcrait pas d'une grande contention d'esprit,
— Qu'est-ce? — Le journal. — noijnc, c'est bon. Voici de quoi me récréer quelques instants. Je cherche aux nouvelles , j'entends aux nouvelles de ville ; car celles d'Espagne me louchent peu , celles de Belgique m'assomment. Allons! point de suicide point d'accident sinistre ; rien en meurtres ni incendies. Le sot journal ! C'est voler l'argent de ses abonnés.
Que je regrette les beaux jours du choléra! Dans ce temps-là , mon journal m'amusait : il tenait ma frayeur en haleine, et le plus petit fait relatif au monstre m'intéressait à lire. Je le voyais avançant , reculant , venant jusqu'à ma porte , gueule béante. ... Tout n'était pas gai dans ces suppositions ; mais au moins, entre l'espérance qu'il ne viendrait pas et TelTroyable peur qu'il ne \înt , point de place pour l'ennui ; sans compter une flanelle qui me chatouillait répi(Jerme , en sorte que javais toujours à gratter quelque jwrt.
Au fait , je ne sache pas d'ennui , pas de torpeur physique ou morale , qui ne cède à une démangeaison. Je suis certain que Qu'est-ce encore ?
— Monsieyr Retor.
— Dis donc que je n'y suis pas.
— C'est que le voici.
— Monsieur Retor , je suis trop occupé pour vous recevoir.
— Deux minutes seulement
— Je n'en ai pas une à perdre.
— C'était pour vous soumettre ce tableau chronolo-i gique de l'histoire universelle des peuples
— (Le diable l'emporte , lui et son tableau universel des peuples ! ) Eh bien ! quoi ?
— Je vous fais observer, monsieur, qu'aucun tableau du même genre n'a encore atteint à la moitié de la perfection de celui-ci. Vous voyez-là quatre chronologies différentes, avec la réduction en années de Tère chrétienne et en années du monde. Vous avez ici toute la série complète des anciens rois d'Egypte et de ceux de Babylone
— (Je voudrais qu'on te la pendît au dos ta queue de rois de Babylone et tes cinq chronologies , coquin I C'est déjà trop d'une, et il m'en veut faire acheter quatre, et une autre!!!) Monsieur Retor, c'est très-beau, mais je ne m'occupe plus d'histoire.
— Vous avez ici l'empereur Kan-tien-si-long...
— Superflu , monsieur Retor; je suis sûr que votre tableau est parfait.
— Monsieur veut-il permettre que je lui remette deux exemplaires?
— Je n'en saurais que faire. J'ai celui de Hocquart
— Celui de Hocquart? plein d'erreurs ! Je prie mon-
l'héritage. 233
sieur de me donner seulement une demi-heure d'attention pour comparer
— (Infâme! me faire , à moi , des propositions semblables ! ) Rien , monsieur Retor. Vos tableaux m'en* nuient , je n'en veux point.
Ici il y a un long moment de silence , pendant que M. Retor roule lentement son tableau , et que je le regarde faire , très-impatient de le saluer cordialement.
— Monsieur n'aurait point occasion
— Non.
— ... D'acheter une encyclopédie
— Non.
— Trente volumes in-folio
— Non plus
— Avec les planches
— Rien
— Et table des matières
— Non.
— Par Mouchon ?
— Et non ! non ! ! !
— Alors, monsieur, j'ai l'honneur de... Monsieur m'obligerait pourtant beaucoup de prendre un seul de ces tableaux.
— Comment I ce n'est pas fini?
— Je suis père de famille.
— Intolérable !
— ... Sept enfants....
— Je n'y peux rien.
— Et pour cinq francs, au lieu de dix.
— (Sept enfants! ils en feront quinze! et à chacun il me faudra acheter un tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples ! ) Voilà vos cinq francs , çi laissez-moi.
Je ferme rudement la porte sur lui, et je reviens m'asseoir. Une bile amère, une humeur abo^ninable s'ajoutent à mon ennui. Ce polype me veijt emmener , m'emmènera ! En parcourant du plus pitoyable regar4 mon tableau chronologique de Thistolre universelle des peuples , que l'autre a laissé étale sur ma table , |1 4'est pas un des noms qu'il retrace, jusqu'à Kan<tien-si-long et Nectanebus , qui ne me semble mon ennemi personnel , un insolent fâdicux , un drôle à sept enfants , qui conspire avec les pères de famille contre ma bourse et ma santé. La colère me prend , me monte , me transporte Au feu le tableau !
C'est singulier comme quelquefois la fureur est raisonneuse et l'emportement prévoyant. Voilà que, même avant de l'y avoir mis, je relire mon tableau du feu : c'est que , d'une part , j'éprouve un je ne sais quoi , comme si je brûlais les cinq francs qu'il vient de me coûter ; de l'autre , ce tableau pourrait un jour être utile à mes enfants. C'est ceci surtout qui est prévoyant; car je ne suis pas marié , et il est à croire que je ne me marierai point.
Je pense pourtant quelquefois que , marié , je m'ennuierais moins. Tout au moins nous serions deux pour nous ennuyer : ce doit être plus récréatif. Voyonsnous, d'ailleurs, que les pères de famille soient sujets à l'ennui? Pas le moins du monde. Les pères de famille sont actifs , gais , en train ; toujours du bruit , du mouvement autour d'eux ; une femme qui les adore
Une femme qui m'adorerait un an , deux ans , passe encore. Mais si elle allait m'adorer trente ans , quarante ans! Voilà ce qui me glace d'effroi. Quarante ans adoré I Que ce doit être long , interminable ! Et puis , des enfants qui crient , pleurent , disputent , chevauchent snx
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des bâtons , renversent des meuble^ , se nsouchcnt de travers, s'essuient mal.... Et pour toute compensation, leur former Fesprit et le cœur avec mon ti)bleau chronologique de Thistoire universelle des peuples! Ahî il faut beaucoup, beaucoup réfléchir avani de se marier, sans compter mon polype au pœqr.
J'ai pourtant des vues sur uhe jeune personne qui me conviendrait à tous égards. Figura agréable", jolie fortune : nos caraclèrcs se conviennent. Mais elle a cinq tantes, père, mère, deux oncles : en tout onze à douze grands parents. Depuis qu'on p^rle de ce rnariagc, tout ça me prévient, me sourit, me caresse, m'épouse; c'est à périr d'ennui. Je leur baille contre; ils redoublent. Alors je sens positivement que mon amour chancelle, et que je reste garçon.
Cependant, comme les cœurs sensibles ont un impérieux besoin d'affections tendres, le ipien s'est porté d'un autre côté. Je sens très-distinctement que j'adore une autre jeune personne que j'avais primitivement dédaignée , pour ne pa-; nourrir deux flammes à la fois. Celle-ci a un profil si fin , des yeux si beaux , et un esprit si aimable et naturel , qu'il est impassible de ne pas l'aimer ; et poi|it de grands parents. C'est ce qui fait que je deviens de jour en jour plus fou de ses attraits et d'une fortune disponible.
Il n'y a qu'une chose, c'est que pas un autre que moi ne lui fait la cour. Cela finit par être cause que je me trouve bien bon de soupirer là tout seul. Si belle que soit une fleur à cueillir, si tous l'ont dédaignée, pourquoi la voudrais-je, moi surtout qui me pique d'un goût délicat et distingué?
11 y a quelque temps, quand j'arrivai au bal , elle dansait avec un bçl officier. Gracieuse, riante, animée,
elle ne parut seulement pas s'apercevoir que j'entrais. Voilà mon ardeur qui se rallume, mon cœur qui s'em^ brase ; j'étais à deux doigts de Thyménée. — Vite je vais rengager pour la première russe. — Avec plaisir, monsieur. — Pour la seconde contredanse? — Avec plaisir. — Pour la troisième valse? — Avec plaisir. — Le cinquième galop? — Avec plaisir, toujours avec plaisir; plus un seul qui me la dispute. Mon ardeur décroissait à tel point, que j[e me mis à manger des petits gâteaux toute la soirée.
C'est depuis ce jour que j'ai porté mes hommages à une autre demoiselle , pour qui j'avais d'abord peu de goût, uniquement parce que tout le monde s'entendait pour me la conseiller, mon parrain surtout. C'était mademoiselle S**, la cousine de madame de Luze ; cela veut dire qu'elle tient à la première famille et aux salons les plus distingués de la ville. Elle est grande, d'un beau port, recherchée des cavaliers autant à cause de son esprit qu'à cause de sa beauté, et plus riche de beaucoup que les deux premières. Aussi suis-je certain que je serais déjà marié avec elle , si ce n'était mon parrain.
Lundi passé, j'arrivai tard au bal. Il y avait foule autour d'elle. Je dus me contenter d'un engagement pour la sixième contredanse, et de la faveur d'un tour de russe partagé entre trois cavaliers. Ces obstacles excitant ma passion, l'amour le plus vif, l'ardeur la plus réelle commençaient à me transporter ; je songeais déjà à des démarches positives pour le lendemain , et pas même le regard visiblement approbateur de moa parrain ne pouvait refroidir ma flamme.
Bien qu'elle ne parlât que des choses du bal , je lui trouvai un esprit délicieux , et d'autant plus qu'elle se
contentait de sourire très-petitement à toutes mes saillies. J'ai beaucoup d'esprit quand je veuT. Probablement , pensais-je , elle en a autant que moi. Chose inappréciable ! Ainsi nos entretiens seront piquants ; qu'elle parle ou qu'elle se taise , il y aura à penser, à deviner, à goûter infiniment de charme. Tout en songeant ainsi, je l'enlevais dans le tourbillon de la russe, avec un enivrement que je n'avais pas encore ressenti. Il me semblait tenir dans mes bras un céleste assemblage de beauté, d'esprit, de sentiment, et son corsage de satin , mollement pressé sous mes doigts, mêlait comme de voluptueux parfums à mon charmant délire.
J'étais décidé , absolument décidé , et d'ailleurs las d'être indécis , lorsqu'on sortant je trouve mon parrain qui m'attend : « £h bien ! t'y voici enfin venu ! Bien fait ; car elle t'adore I — Vrai? — Un mot , et tu as son oui. La famille te trouve charmant, tous te veulent. — En êtes- vous donc sûr? lui dis-je désappointé. — Lui s'approchant de mon oreille : Il est déjà question d'un appartement qui plairait à la jeune personne. Hem ! je te disque tu es né coiffé. Laisse* moi faire....» A mesure que mon parrain me parlait, l'enivrement s'en allait , le céleste assemblage aussi , et le corsage avec. — J'y veux , lui dis-je froidement , j'y veux réfléchir. Et je n'y pensai plus.
C'est ainsi que je me retrouve presque aussi incertain qu'auparavant.... Qu'est-ce encore?
— Monsieur dînera-t-il?
— Parbleu ! si je dînerai I
— Mais chez lui?
— Attends un peu; oui , je dînerai ici.
— Je vais servir.
— £h bien non , ne sers pas. Toute réflexion faite , je dînerai en viJle.