LES DEUX SCHE1DEGG
A souper, l'on parla de glaciers, d'avalanches, de fête aussi : mais la jeune demoiselle prenait peu de part à l'entretien, et, bien plus tristement distraite encore qu'elle ne m'avait paru l'être le soir précédent, tantôt pâle et morne, elle gardait un silence embarrassé; tantôt rougissante et troublée, elle se contraignait néanmoins à parler et à sourire. Mais rien de son angoisse n'échappait au regard pénétrant d'Alfred, qui, autant pour en détourner l'attention que pour en avancer le terme, tout à la fois entretenait son oncle, nous charmait par ses saillies, et pressait les temps du repas. Dès qu'on eut servi le dessert : « Marie, dit-il, vous êtes harassée de fatigue et de plus peu curieuse, j'en parie, de voir ces lutteurs; ainsi, ne vous croyez point obligée de tenir table plus longtemps, et demain, croyez-m'en, dormez sans façon la grasse matinée. Quant à nous, messieurs, voici notre programme. C'est à huit heures que la fête aura lieu dans la plaine du Reusti; je propose donc qu'à sept heures précises nous partions d'ici pour nous y rendre ; puis , après que nous aurons assisté suffisamment aux clocbettes et aux fanfares de monsieur, nous ne manquerons pas, chère cousine, de revenir vous faire le plus agréable récit de ce qui se sera passé... « Appuyé! appuyé! » s'écrièrent aussitôt les deux convives, pendant que moi-même, à l'ouïe de l'inconcevable proposition qu'Alfred osait ainsi faire à son oncle, je demeurais absolument interdit et décontenancé. Le roman, en effet, après avoir débuté par le sentimental, pour tourner ensuite au sinistre, finissait par tomber dans l'absurde; et venant à réfléchir qu'après tout ce jeune homme, dont les brusques changements d'allure me causaient à chaque instant des surprises si extrêmes m'était connu depuis quelques heures seulement, j'arrivais à ne plus discerner nettement s'il avait voulu réellement m'associer à une situation sérieuse, ou s'il n'avait prétendu que m'assigner un rôle à jouer dans quelque mauvaise plaisanterie. Au surplus, j'étais parfaitement résolu à m'en éclaircir au plus vite, lorsque lui-même, comme s'il eût voulu m'en ôter l'occasion, se leva de table, me souhaita cordialement le bonsoir, et, après avoir reconduit sa cousine jusqu'à la porte de son appartement, se retira immédiatement dans le sien. Comme hier donc, à pareille heure, je me retrouvai seul dans la compagnie du monsieur à la fête, et remarquant qu'il n'en était encore qu'à entamer son rôti, j'éludai le plus civilement qu'il me fut possible l'histoire qu'il s'apprêtait à recommencer des fanfares et des clochettes, pour prendre congé de lui et m'aller coucher.
Je dormis mal, et, déjà debout au petit jour, j'étais descendu sur le
LES DEUX SCHEIDEGG. 187
chemin pour y prendre quelque exercice. Mais à cette heure le froid est âpre et le sol tout baigné de rosée , en sorte que , de plus en plus transi , je ne tardai pas à rentrer dans la maison pour aller m'y réchauffer au foyer de la cuisine. Une servante était là, occupée justement de faire tourner des linges au-dessus de la claire flamme d'un fagot embrasé. «Vous vous levez de bonne heure, » lui dis-je; et comme elle allait me répondre : «Est-ce prêt? » cria l'oncle en apparaissant sur le seuil; «allez! courez?» Puis, dès qu'il m'eut aperçu : «Ah! monsieur, » me dit-il avec une bruyante effusion et les yeux tout gonflés de grosses larmes. «Depuis hier, quel changement! une nuit affreuse, des sanglots, des transports, des combats où elle succombe, des engagements où je la livre!... » Je l'interrompis pour lui marquer la part que je prenais à sa douleur, et afin que je pusse ensuite tenter de le calmer par mes discours ou de le secourir par mes conseils, je l'invitai à me mettre au fait de ce qui avait pu survenir de fâcheux... Alors il me raconta que, vers une heure environ, ayant cru entendre quelques soupirs étouffes, il était accouru dans la chambre de sa fille pour l'y surprendre gémissante et inondée de pleurs; que, bouleversé par ce spectacle d'un désespoir qu'il se reprochait d'avoir provoqué par ses emportements et ses obstinations de la veille, il lui avait aussitôt proposé de céder à ses vœux en dégageant de nouveau Alfred pour la donner à Frédéric; qu'enfin, après avoir lutté pendant tout le reste de la nuit dans le but d'obtenir qu'elle donnât son consentement à ce projet, il n'avait pu parvenir à lui rendre quelque calme qu'en s'engageant au contraire, de la manière la plus formelle, à ne tenter quoi que ce fût pour dénouer ce qui, hier, n'avait été renoué qu'avec tant de peine. «Voilà où j'en suis, ajouta-t-il; il faut tout à la fois que je cède, contre mon gré; que je cache, contre mon envie; que je feigne, contre mon naturel, et qu'encore, ainsi contraint, brisé, désespéré, j'aille me divertir à cette infernale fête!» Comme il achevait ces mots, l'on entendit clans l'escalier la voix du monsieur à la fête qui fre^ donnait agréablement le ranz des 'vaches. «Au diable l'imbécile! » reprit l'oncle alors. Et, s'évadant avant d'avoir été aperçu, il me laissa non moins embarrassé de la confidence qu'il venait de me faire, qu'incertain sur le parti que j'en devais tirer.
Pour le monsieur à la fête, il ne tarda pas à paraître à son tour sur le seuil, où, s'étant d'abord arrêté quelques instants pour achever son ranz des vaches à mon intention, il s'approcha ensuite et me serra la main avec une allègre cordialité. Sa physionomie débonnaire rayonnait de
188 LES DEUX SCHEIDEGG.
plaisir; et sa mise, toute différente de celle de la veille, marquait visiblement l'intention où il était de ne déparer pas une fête alpestre. Habillé en effet d'une blouse ouverte, le col rabattu, la cravate lâche et à bouts flottants, il portait d'ailleurs sur sa tête une sorte de toque à l'allemande, et à la main une longue pique surmontée d'une corne de chamois. A le voir ainsi accoutré, je ne pus m'empêcher d'éclater de rire; mais lui, sans se formaliser le moins du monde , saisit une petite corne de chevrier qu'il portait suspendue à un cordon écarlate , et l'ayant portée à sa bouche, il y souffla de toutes ses forces. «C'est, interrompit-il, pour donner le signal à nos messieurs ; » après quoi il recommença de plus belle, jusqu'à ce que la servante, accourue en toute hâte, l'eût conjuré au nom de la jeune demoiselle de cesser tout de suite cette atroce musique. «Rien de si facile, ma belle enfant, lui dit-il en cessant en effet, et assurez bien, je vous prie, votre jolie dormeuse que je n'aurai certainement jamais rien à lui refuser. »
Cependant Alfred, survenant en cet instant même, nous souhaita le bonjour à tous les deux, et d'un air qui ne laissait deviner aucune sorte de préoccupation : «J'ai, dit-il, quelque peine à obtenir de mon oncle qu'il soit des nôtres; mais je suis certain, messieurs, que si vous voulez bien nous précéder, je l'entraînerai d'autant plus facilement qu'il ne voudra plus alors me laisser partir tout seul. Et cette fête, ajouta-t-il en m'adressant un regard significatif, je tiens à ce qu'il y assiste. — Je suis à vos ordres, répondis-je , et si monsieur veut bien que nous prenions les devants, me voici, quant à moi, prêt à partir. — En marche! » s'écria alors avec un redoublement d'entrain le monsieur à la fête , « en marche ! » Et sans autre retard , il me précéda en entonnant de nouveau à pleine voix son ranz des vaches. La matinée, comme celle d'hier, était radieuse; l'air, d'une fraîcheur et d'une pureté incomparables; et soit que, sous l'impression de sévérité riante, mes idées eussent pris un tour moins sombre; soit que l'air, l'accent d'Alfred, eussent subitement raffermi ma confiaDce dans ses démarches ou mon espoir dans ses intentions, plus rien de sinistre ne traversait pour le moment mon imagination, et ne voilait comme d'un crêpe funèbre l'éclat doré des montagnes. Après que nous eûmes passé l'Aar sur le pont couvert auquel aboutissent les deux routes des Scheidegg et du Grimsel, nous laissâmes Meyringen sur la gauche; puis, prenant par les bois, nous vînmes déboucher droit sur la petite prairie où s'élève la grise masure du Reusti. Mais au lieu de bannières et de clochettes qu'il y cherchait de tous ses yeux, mon
Typ. Henri PIod
ïe ne connaisse pas vos, monsieur, et je défende vos de paaler à moi, quand je dise rien à vos.
(LES IlEl'X SfiHEIDEGG. )
LES DEUX SCHEIDEGG. 189
compagnon n'aperçut qu'un jeune homme qui se leva à notre approche, et, sur un mouchoir déployé, des pistolets, des balles, une poire à poudre... A cette vue, les signes d'une haute épouvante envahirent soudainement son visage, et il se disposait à passer outre, lorsque le jeune homme qui, après quelque hésitation, s'était avancé à notre rencontre, fit un salut gravement cérémonieux et marqua d'un geste l'intention de prendre la parole : «Messieurs, dit-il, vous comprendrez, du reste, qu'étant sans relations dans ce pays, et obligé jusqu'à un certain point d'y cacher mon nom et ma présence , il n'a pas dépendu de moi que je me présentasse ici accompagné d'un ami. C'est pourquoi je prends la liberté de prier celui d'entre vous qui n'est pas déjà engagé auprès de mon adversaire de vouloir bien me servir de témoin. » Et comme mon compagnon, un peu interdit à l'ouïe d'une proposition aussi inattendue, tardait trop à répondre : «Ceci, repris-je à sa place, est un genre de service qui, de galant homme à galant homme, ne se refuse pas. Je me fais donc garant pour monsieur qu'il accepte avec empressement un office dont, ainsi que moi, il s'efforcera de remplir tous les devoirs. » C'est de cette manière, que, coiffé d'une toque à l'allemande, et apprêté qu'il était pour des réjouissances alpestres, le monsieur à la fête se trouva définitivement engagé à figurer comme témoin dans un duel dont il ne connaissait encore ni l'objet ni les conditions.
Cependant deux personnes ne tardèrent pas à se montrer à l'autre bout de la plaine. Du plus loin que je les eus aperçues je me doutai, à leur mutuelle attitude, que quelque chose s'était passé entre elles depuis que nous avions quitté l'hôtel, et, en particulier, que l'oncle avait été prévenu qu'il arriverait dans cet endroit pour y assister à une rencontre entre les deux rivaux qui se disputaient la main de sa fille. Tout au moins, quoique grave et composé, il ne témoigna aucune surprise en apercevant Frédéric, tandis que celui-ci, en le voyant paraître, me dit avec un brusque mouvement : « Qu'est-ce ceci, monsieur?... et entend-on que je me batte en présence du père de Marie? — Très-certainement je ne le souffrirai pas, » lui répondis-je. Mais pendant que nous échangions ces paroles, Alfred lui-même venait de congédier son oncle, qui, après nous avoir adressé un silencieux salut, continua de suivre le sentier, jusqu'à ce qu'il fût arrivé vers la masure derrière laquelle il disparut à nos regards.
Alors Alfred s'adressant à son adversaire, le visage pâle et d'un accent ému : «Je me suis fait, monsieur, une grande violence pour accepter
190 LES DEUX SCHEIDEGG.
votre défi, car aujourd'hui pas plus qu'hier, je ne me dissimule à moimême que c'est moins encore notre destinée que celle d'une cousine qui m'est chère que nous allons jouer ici... Toutefois, placée qu'elle est maintenant entre deux rivaux , dont l'un, c'est vous, monsieur, fait valoir les droits d'un amour partagé; dont l'autre, c'est moi, a recherché, demandé, obtenu sa main, sa situation, je le reconnais, est intenable, et il nous appartient d'y donner une issue en faisant que l'un de ces deux rivaux disparaisse sans retour. C'est pourquoi , et je vous rappelle que j'en fis hier la condition expresse de mon assentiment, me voici prêt à accepter telle sorte de combat qui m'offrirait la certitude de ce résultat, comme aussi à refuser toute espèce de duel qui n'y aboutirait pas d'une manière sûre et immanquable. » Frédéric fit signe qu'il acceptait cette condition. Alors s'étant tourné de notre côté : « Messieurs les témoins, poursuivit Alfred, c'est à vous maintenant de faire le reste. »
Sans parler du monsieur à la fête de qui les genoux tremblants et la mortelle pâleur marquaient assez l'incomparable angoisse, je ne me souviens pas d'avoir, en aucun moment de ma vie, éprouvé tout ensemble une plus vive émotion, un doute plus cruel, et un plus formidable embarras. En effet, si, d'une part, le ton imposant et résolu d'Alfred dans une circonstance aussi grave me rejetait dans une complète incertitude sur les intentions conciliantes que la générosité de son caractère m'avait autorisé à lui prêter, de telle sorte que je pouvais entrevoir comme imminente une affreuse catastrophe; d'autre part, je redoutais, en intervenant intempestivement dans une situation où le point d'honneur des deux adversaires pouvait n'être encore que temporairement engagé, d'aller river définitivement ce que, par-dessus toute chose, j'étais bien déterminé à empêcher si j'en avais la force. C'est pourquoi, réfléchissant qu'après tout, jusqu'à ce que nous eussions livré les armes chargées, rien de fâcheux ne pouvait s'accomplir, je pris le parti de ne faire pour l'heure aucune démonstration, et ayant relevé sans mot dire le mouchoir avec tout ce qu'il contenait, je me retirai à l'écart, en faisant signe au monsieur à la fête de m'y accompagner. Là, pendant que Frédéric ôtait son frac et qu'Alfred demeurait debout à la place où je l'avais laissé, je chargeai les pistolets; puis, après avoir recommandé par trois fois à mon compagnon de ne livrer dans aucun cas celui que je lui remettais, qu'après qu'il m'aurait vu livrer le mien, nous retournâmes ensemble sur le lieu du combat.
C'est à ce moment que je m'étais proposé d'intervenir, mais, à l'exprès-
LES DEUX SCHEIDEGG. 191
sion doucement sereine qui, durant ces courts instants de solennelle attente, s'était répandue sur le visage d'Alfred, mon cœur battit de plaisir, et avant même que ce jeune homme eût prononcé une parole, je m'étais expliqué déjà toute sa conduite en apparence si inexplicable; comment en particulier, avec autant d'ingénieuse prudence que de noble désintéressement, il n'avait pas cessé un seul instant de vouloir ménager à sa cousine une félicité dont l'accomplissement, grâce à l'obstination emportée de son oncle et grâce aussi à la fougue jalouse de Frédéric, semblait être devenu impossible. Quand tout fut prêt : « Excuserez-vous , dit-il à son adversaire, un caprice par lequel peut-être j'aurais dû commencer : c'est de substituer à ces armes qu'apportent nos témoins, d'autres armes qui, j'y songe, aboutiront au même résultat. » Puis, en même temps que sa belle figure s'illuminait d'un sourire d'amicale sensibilité : «N'est-il pas vrai, que si je vous cède la main de celle que vous aimez, le rival disparaît pour ne laisser plus que le cousin de Marie et l'ami de Frédéric !... » A cet instant, au travers des larmes qui inondaient mes paupières, je vis une scène de tumultueuse et reconnaissante effusion : deux jeunes hommes dans les bras l'un de l'autre : l'oncle accouru qui éclatait en bruyants transports; mon compagnon d'angoisse enfin qui, attendri autant que soulagé, d'une main serrait celle d'Alfred, et de l'autre, à mon exemple, déchargeait son pistolet en l'air.
Rempli de respect pour Alfred, et d'ailleurs pénétré que j'étais moimême d'une joie aussi sérieuse que profonde, j'avais peine néanmoins à en contenir l'expression dans les limites convenables, et il me souvient qu'à plus d'une reprise, durant ces premiers instants, je m'abandonnai à tout le délire d'une intempérante gaieté : j'allais, je venais, je bondissais, j'embrassais indifféremment l'une ou l'autre des personnes dont je me trouvais entouré, et je m'imagine que quiconque serait survenu à cette heure dans la petite plaine de Reusti, m'aurait vu infailliblement me jeter dans ses bras et le surprendre de l'assaut inopiné de mes caresses. C'est que c'est le propre des actions à la fois belles et désintéressées, poursuivies avec un ferme et généreux vouloir, et accomplies enfin avec cet empire de grandeur et de bonne grâce que donnent l'humanité, la justice, la raison victorieuse des intérêts ou des penchants, de jeter l'âme de celui qui en est le témoin dans la folle ivresse d'un bouillant plaisir. En effet, rendue temporairement par ce spectacle, à la conscience de sa liberté et de sa noblesse primitives, plus rien ne l'oppresse, plus rien ne l'entrave, et il lui arrive alors de marquer au dehors la volupté de ce
LES DEUX SCHEIDEGG.
délicieux bien-être par les naïfs éclats d'une allégresse aussi expansive qu'elle est puissante. Chose aimable! Nous étions là cinq personnes, les unes tout à l'heure encore profondément divisées entre elles; les autres qui avant la journée d'hier ne s'étaient jamais rencontrées, et, néanmoins, sous la commune impression de ce qui venait de se passer, une félicité soudaine, une affection chaleureuse, une étroite intimité, rapprochaient, confondaient nos cœurs. Bien plus, le monsieur à la fête avait oublié clochettes, fanfares, lutteurs, et, le bras passé sous le mien, nous descendions ensemble le coteau , comme font deux anciens amis qui s'entretiennent des bienfaits que la bonté de Dieu a répandus sur leurs proches.
Bientôt nous fûmes de retour à l'hôtel. Alfred nous avait prévenus en souriant que nous y trouverions prêt ce déjeuner de réconciliation qui est de rigueur à la suite des duels, et il nous avait priés en même temps de ne laisser rien transpirer des choses dont nous venions d'être les témoins, avant que lui-même eût trouvé le moment de préparer sa cousine
LES DEUX SCHEIDEGG.
à en recevoir l'annonce. Mais, dans ces sortes de complots, le plaisir, l'émotion, la hâte de rendre heureux, déjouent d'ordinaire les projets et rendent impossibles les ménagements concertés. Aussi, à peine cette jeune personne éut-elle paru dans la salle à manger, qu'au regard seul dont nous la considérions, à la joie qui brillait sur le visage de son père, à l'air surtout et à l'attitude d'Alfred, elle eut tout pressenti. De douces larmes coulèrent alors de ses yeux, et ni les transports de son père, ni la soudaine apparition de Frédéric qui était accouru pour se jeter à ses pieds, ne la détournèrent durant ces premiers instants de prodiguer les ingénues caresses de la gratitude à celui qui, par son noble sacrifice, autant que par sa protectrice affection, venait de combler ses vœux et d'assurer son bonheur.
Le soir, quand la lune fut levée, j'allai avec Alfred me promener sur les bords de l'Aar. Il élait triste et l'entretien languissait. A la fin, et comme s'il eût fait effort pour clore en lui-même un pénible combat : «Ainsi donc, dit-il, je resterai garçon! »
L'ennui est mon mal, lecteur. Je m'ennuie partout, chez moi, dehors, à table, dès que je n'ai plus faim ; au bal, dès que je suis dans la salle. Nulle chose ne s'empare de mon esprit, de mon cœur, de mes goûts, et rien ne me paraît long comme les journées.
Je suis pourtant de ceux qu'on appelle les heureux de ce monde. A vingt-quatre ans , je n'ai d'autre malheur que celui d'avoir perdu mes parents; et encore le regret que j'en éprouve est le seul sentiment que je nourrisse avec quelque douceur. D'ailleurs, je suis riche, choyé, fêté, recherché ; sans souci du présent ni de l'avenir : tout m'est facile , tout m'est ouvert. Ajoutez un parrain (c'est mon oncle), qui me chérit, et qui me destine son immense fortune.
Au milieu de tous ces biens, je bâille à me démantibuler la mâchoire. Je trouve même que je bâille trop ; j'en ai causé avec mon médecin. Il dit que c'est nerveux , et me fait prendre de la valériane soir et matin. Pour bien dire, je ne m'étais pas attendu à ce que ce fût si grave, et comme j'ai une horrible peur de mourir, toutes mes idées se sont portées du côté d'un mal intérieur qui me mine et qu'on me cache. A force d'étudier les symptômes, de tàter mon pouls, d'examiner mes sensations internes et externes , d'approfondir la nature particulière de mes migraines, et leur coïncidence avec une accélération notable dans mes bâillements , j'en suis venu à acquérir une certitude... une certitude que je garde pour moi, dans la crainte que si je la confiais à mon médecin, il n'allât la partager, ce qui me tuerait de la frayeur de mourir.
Cette certitude, c'est que j'ai un polype au cœur! Un polype, j'avoue que je ne sais pas bien comment c'est fait, et je ne cherche pas non plus à le savoir, de peur de faire d'affreuses découvertes : mais j'ai un
polype au cœur, je n'en doute plus. Aussi bien ce polype explique tout ce qui se passe dans mon individu : il donne à mes bâillements une cause, à mon ennui un principe. J'ai donc modifié mon régime, réformé ma table. Point de vin, des viandes blanches. Le café proscrit, il excite aux palpitations. Des mauves le matin , c'est souverain pour les polypes au cœur. Point d'acides, rien de fort ni de pesant : ces choses agissent sur la digestion, qui réagit sur le système nerveux; aussitôt la circulation est gênée, et voilà mon polype qui grossit, s'étend, végète Au fond, c'est vrai que je me le figure comme un gros champignon.
Je passe donc des heures à songer à mon champignon. Quand on me parle, j'ai mon champignon qui m'empêche d'écouter; quand j'ai dansé un galop ; je me reproche cet excès, comme fâcheux pour mon champignon ; je rentre de bonne heure, je change de linge, je me fais donner un bouillon sans sel , à cause de mon champignon ; je vis en regard de mon champignon. Ainsi ce mal m'occupe beaucoup, mais je ne trouve pas qu'il guérisse de l'autre, l'ennui.
Je bâille donc. Quelquefois j'ouvre un livre. Mais les livres si peu
sont agréables. Les bons, c'est sérieux, profond; il faut se donner de
la peine pour saisir, de la peine pour jouir, de la peine pour admirer
Les nouveautés? j'en ai tant lu que rien ne me paraît si peu nouveau. Avant de les ouvrir, je les connais; au titre, je vois toute l'affaire; à la vignette, je sais le dénoûment; et puis mon champignon qui ne supporte pas les émotions vives.
Les études sérieuses? j'en ai aussi essayé; commencer n'est rien, mais poursuivre... je me demande bientôt dans quel but. Ma carrière, à moi , c'est de vivre de mes rentes, c'est d'aller à cheval, c'est de me marier et d'hériter, sans que je prenne la peine d'apprendre rien, j'aurai tout cela et le reste aussi. Je suis colonel de la garde nationale ; on me porte au conseil; j'ai refusé d'être maire : les honneurs pleuvent sur ma tête. Et puis, mon champignon qui ne s'accommoderait pas d'une grande contention d'esprit.
« Qu'est-ce? — Le journal. — Donne, c'est bon. » Voici de quoi me récréer quelques instants. Je cherche aux nouvelles, j'entends aux nouvelles de ville; car celles d'Espagne me touchent peu, celles de Belgique
m'assomment. Allons! point de suicide point d'accident sinistre; rien
en meurtres ni en incendies. Le sot journal! C'est voler l'argent de ses abonnés.
Que je regrette les beaux jours du choléra! Dans ce temps-là mon journal m'amusait : il tenait ma frayeur en haleine, et le plus petit fait relatif au monstre m'intéressait à lire. Je le voyais avançant, reculant, venant jusqu'à ma porte, ouvrant la gueule Tout n'était pas gai dans ces suppositions, mais au moins, entre l'espérance qu'il ne viendrait pas et l'effroyable peur qu'il ne vînt, point de place pour l'ennui ; sans compter une flanelle qui me chatouillait l'épiderme, en sorte que j'avais toujours à gratter quelque part.
Au fait, je ne sache pas d'ennui, pas de torpeur physique ou morale, qui ne cède à une démangeaison. Je suis certain que... « Qn'est-ce encore ?
— Monsieur Retor.
— Dis donc que je n'y suis pas.
— C'est que... le voici.
— Monsieur Retor, je suis trop occupé pour vous recevoir.
— Deux minutes seulement...
— Je n'en ai pas une à perdre.
— C'était pour vous soumettre ce tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples...
— (Le diable l'emporte, lui et son tableau universel des peuples! !) Eh bien, quoi?
— Je vous fais observer, monsieur, qu'aucun tableau du même genre n'a encore atteint à la moitié de la perfection de celui-ci. Vous voyez là quatre chronologies différentes, avec la réduction en années de l'ère chrétienne, et en années du monde. Vous avez ici toute la série complète des anciens rois d'Egypte et de ceux de Babylone. ..
— (Je voudrais qu'on te la pendit au dos ta queue de rois de Babylone, et tes cinq chronologies, coquin! C'est déjà trop d'une, et il m'en veut faire acheter quatre, et une autre! ! !) Monsieur Retor, c'est très-beau, mais je ne m'occupe plus d'histoire.
— Vous avez ici l'empereur Kan-tien-si-long. ..
— Superflu, monsieur Retor; je suis sûr que votre tableau est parfait.
— Monsieur veut-il permettre que je lui remette deux exemplaires?...
— Je n'en saurais que faire. J'ai celui de Hocquart.
— Celui de Hocquart ! plein d'erreurs ! Je prie monsieur de me donner seulement une demi-heure d'attention pour comparer. ..
— (Infâme! me faire, à moi, des propositions semblables!) Rien, monsieur Retor. Vos tableaux m'ennuient, je n'en veux point. »
Ici il y a un long moment de silence, pendant que M. Retor roule lentement son tableau, et que je le regarde faire, très-impatient de le saluer cordialement.
« Monsieur n'aurait point occasion...
— Non.
— ... D'acheter une encyclopédie. . .
— Non.
— Trente volumes in-folio. .
— Non plus.. .
— Avec les planches...
— Rien.
— Et tables des matières.. .
— Non!
— Par Mouchon?
— Eh non ! non ! ! !
— Alors, monsieur, j'ai l'honneur de... Monsieur m'obligerait pourtant beaucoup de prendre un seul de ces tableaux.
— Comment? ce n'est pas fini ! !
— Je suis père de famille. ..
— Intolérable !
— ■ ... Sept enfants...
— Je n'y peux rien.
— Et pour cinq francs, au lieu de dix.
— (Sept enfants? Ils en feront quinze ! et à chacun il me faudra acheter un tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples !) Voilà vos cinq francs, et laissez-moi. »
Je ferme la porte sur lui rudement, et je reviens m'asseoir. Une bile amère, une humeur abominable s'ajoute à mon ennui. Ce polype me veut emmener, m'emmènera! En parcourant du plus pitoyable regard mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples, que l'autre a laissé étalé sur ma table, il n'est pas un des noms qu'il retrace, jusqu'à Kan-tien-si-long et Nectanebus , qui ne me semble mon ennemi personnel , un insolent fâcheux, un drôle à sept enfants, qui conspire avec les pères de famille contre ma bourse et ma santé. La colère me prend, me monte, me transporte... Au feu le tableau!
C'est singulier comme quelquefois la fureur est raisonneuse et l'emportement prévoyant. Voilà que, même avant de l'y avoir mis, je retire mon tableau du feu : c'est que, d'une part, j'éprouve comme si je brû-
Tvl). Henri l'Un.
C'était pour vous soumettre ce tableau chronologique de l'histoire universelle.
lais les cinq francs qu'il vient de me coûter; de l'autre, ce tableau pourrait un jour être utile à mes enfants. C'est ceci, surtout, qui est prévoyant; car je ne suis pas marié, et il est à croire que je ne me marierai point.
Je pense pourtant quelquefois que, marié, je m'ennuierais moins. Tout au moins nous serions deux pour nous ennuyer : ce doit être plus récréatif. Voyons-nous , d'ailleurs , que les pères de famille soient sujets à l'ennui? Pas le moins du monde. Les pères de famille sont actifs, gais, en train; toujours du bruit, du mouvement autour d'eux; une femme qui les adore. . .
Une femme qui m'adorerait un an, deux ans, encore. Mais si elle allait m'adorer trente ans, quarante ans! Voici ce qui me glace d'effroi. Quarante ans adoré! Que ce doit être long, interminable! Et puis, des enfants qui crient, pleurent, disputent, chevauchent sur des bâtons, renversent des meubles, se mouchent de travers, s'essuient mal... Et pour toute compensation, leur former l'esprit et le cœur avec mon tableau chronologique de l'histoire universelle des peuples ! Ah ! il faut beaucoup , beaucoup réfléchir avant de se marier, sans compter mon polype au cœur.
J'ai pourtant des vues sur une jeune personne qui me conviendrait à tous égards. Figure agréable, jolie fortune : nos caractères se conviennent. Mais elle a cinq tantes, père, mère, deux oncles : en tout onze à douze grands parents. Depuis qu'on parle de ce mariage, tout ça me prévient, me sourit, me caresse, m'épouse; c'est à périr d'ennui. Je leur bâille contre ; ils redoublent. Alors je sens positivement que mon amour chancelle, et que je reste garçon.
Cependant, comme les cœurs sensibles ont un impérieux besoin d'affections tendres, le mien s'est porté d'un autre côté. Je sens trèsdistinctement que j'adore une autre jeune personne que j'avais primitivement dédaignée, pour ne pas nourrir deux flammes à la fois. Celle-ci a un profil si fin, des yeux si beaux, et un esprit si aimable et naturel, qu'il est impossible de ne pas l'aimer ; et point de grands parents. C'est ce qui fait que je deviens de jour en jour plus fou de ses attraits et d'une fortune disponible.
Il n'y a qu'une chose; c'est que pas un autre que moi ne lui fait sa cour. Cela finit par être cause que je me trouve bien bon de soupirer là tout seul. Si belle que soit une fleur à cueillir, si tous l'ont dédaignée, pourquoi la voudrais-je? moi surtout qui me pique d'un goût délicat et distingué.
Il y a quelque temps, quand j'arrivai au bal, elle dansait avec un bel officier. Gracieuse, riante, animée, elle ne parut seulement pas s'apercevoir que j'entrais. Voilà mon ardeur qui se rallume, mon cœur qui s'embrase, j'étais à deux doigts de l'byménée. Vite je vais l'engager pour la première russe. « Avec plaisir, monsieur. — Pour la seconde contredanse? — Avec plaisir. — Pour la troisième valse? — Avec plaisir. — Le cinquième galop? — Avec plaisir, » toujours avec plaisir; plus un seul qui me la dispute. Mon ardeur décroissait à tel point, que je me mis à manger des petits gâteaux toute la soirée.
C'est depuis ce jour que j'ai porté mes bommages à une autre demoiselle pour qui j'avais d'abord peu de goût, uniquement parce que tout le monde s'entendait pour me conseiller, mon parrain surtout. C'est mademoiselle S***, la cousine de madame de Luze, cela veut dire qu'elle tient à la première famille et aux salons les plus distingués de la ville. Elle est grande, d'un beau port, recherchée des cavaliers autant à cause de son esprit qu'à cause de sa beauté, et plus riche de beaucoup que les deux premières. Aussi suis-je certain que je serais déjà marié avec elle, si ce n'était mon parrain.
Lundi passé, j'arrivai tard au bal. Il y avait foule autour d'elle. Je dus me contenter d'un engagement pour la sixième contredanse, et de la faveur d'un tour de russe partagé entre trois cavaliers. Ces obstacles commençaient à me transporter ; je songeais déjà à des démarches positives pour le lendemain, et pas même le regard visiblement approbateur de mon parrain ne pouvait refroidir ma flamme.
Bien qu'elle ne parlât que des choses du bal, je lui trouvai un esprit délicieux , et d'autant plus qu'elle se contentait de sourire très-petitement à toutes mes saillies. J'ai beaucoup d'esprit quand je veux. Probablement, pensais-je , elle en a autant que moi. Chose inappréciable! Ainsi nos entretiens seront piquants; qu'elle parle ou qu'elle se taise, il y aura à penser, à deviner, à goûter infiniment de charme. Tout en songeant ainsi , je l'enlevais dans le tourbillon de la russe, avec un enivrement que je n'avais pas encore ressenti. Il me semblait tenir dans mes bras un céleste assemblage de beauté, d'esprit, de sentiment, et son corsage de satin, mollement pressé sous mes doigts , mêlait comme de voluptueux parfums à mon charmant délire.
J'étais décidé, absolument décidé, et d'ailleurs las d'être indécis, lorsqu'en sortant, je trouve mon parrain qui m'attend : «Eh bien, t'y voici enfin venu ! Bien fait, car elle t'adore! — Vrai?' — Un mot, et tu as
son oui. La famille te trouve charmant, tous te veulent. — Et êtes-vous donc sûr? » lui dis-je, désappointé. — Lui s'approchant de mon oreille : « Il est déjà question d'un appartement qui plairait à la jeune personne.
Hem ! Je te dis que tu es né coiffé. Laisse-moi faire » A mesure que
mon parrain me parlait, l'enivrement s'en allait, le céleste assemblage aussi et le corsage avec. « J'y veux, lui dis-je froidement, j'y veux réfléchir. » Et je n'y pensai plus.
C'est ainsi que je me retrouve presque aussi incertain qu'auparavant... «Qu'est-ce encore?
— Monsieur dînera-t-il ?
— Parbleu ! si je dînerai.
— Mais chez lui ?
— Attends un peu... Oui, je dînerai ici.
— Je vais servir.
— Eh bien! non, ne sers pas. Toute réflexion faite, je dînerai en ville. »
S'il vous en souvient , lecteur, nous nous ennuyâmes fort ensemble , lors de notre dernière entrevue. Je vous laissai bâillant, vous me laissâtes allant dîner en ville.
C'était chez un de mes amis, marié, père de famille, aussi heureux et amusé que moi-même je le suis peu. Lui et sa jeune épouse se comblaient d'amitiés, leurs regards s'échangeaient tout remplis d'une vraie tendresse, et, à bien des petits soins, à mille choses en apparence indifférentes, je pouvais juger de l'étroite union de leurs âmes. L'un aimait le mets que l'autre aimait; l'un ne buvait pas que l'autre ne bût aussi; la croustille de pain laissée à dessein par l'un était furtivement convoitée, saisie et dévorée par l'autre ; de façon que , préoccupés ainsi de leur mutuelle affection, ils ne me parlaient que pour la forme, et je figurais là comme un tiers tout au plus nécessaire pour introduire du piquant dans leurs innocentes et chastes amours.
Je m'ennuyais profondément, et d'autant plus que je m'ennuyais en dépit de moi-même, contre mon propre vouloir, malgré des conseils intérieurs que je me donnais à moi-même. « Sache donc, me disais-je, sache jouir de ce doux spectacle; et, faisant un retour sur toi-même, sache porter envie à ce couple aussi heureux qu'aimable, à ce bonheur qu'il ne
tient qu'à toi de te procurer. Sache — De grâce, répondais-je à cette
voix estimable, sache te taire. Tu ressembles à mon parrain. C'est mon parrain qui te pousse à me parler ainsi. Sache me laisser manger en paix cette côtelette, c'est pour le moment ma seule jouissance, mon unique envie. »
Il est certain qu'une des choses qui nuisent le plus à la bonne influence des reproches intérieurs, c'est le timbre de voix, l'air que nous leur prêtons dans notre esprit. Pendant infiniment longtemps , je n'ai pas distingué la voix intérieure de ma conscience de la voix de mon précepteur. Aussi, quand ma conscience me parlait, je croyais lui voir un habit noir, un air magistral, des lunettes sur le nez. Elle me semblait pérorer d'habitude, faire son métier, gagner son salaire. C'est ce qui était cause que, dès qu'elle se mettait à me régenter, je me mettais à regimber, du ton à la fois le plus respectueux et le plus insolent du monde, toujours
Typ. Henri l'Ion.
Vndant ce débal , les toitures enflammées venaient de s'écrouler avec un terrible fracas
(l' héritage. )
désireux de me soustraire à sa dépendance et jaloux de faire autrement qu'elle ne disait. J'ai tiré de là une règle que je compte mettre en pratique quelque jour. C'est de donner à mes enfants un précepteur si aimable, si indulgent, si rempli de bonté naturelle, si dénué de pédanterie et de toute affectation , que si leur conscience vient plus tard à revêtir la figure de ce digne maître, elle n'en ait que plus de droit à les conduire et à s'en faire écouter. Ah ! quel dommage qu'avec des vues si sages sur l'éducation de mes enfants, j'aie une si incertaine vocation pour le mariage !
Je mangeais donc ma côtelette. Quand elle fut mangée, comme l'appétit m'avait quitté, je devins impatient de voir se terminer ce repas que mes heureux hôtes prolongeaient, au contraire, tant en propos qu'en coups de dents. Quel unisson dans leurs appétits! pensais-je, mais surtout quel appétit ! Est-il bien possible qu'on puisse manger autant lorsqu'on s'aime ! C'est donc là que conduit l'amour conjugal ! Oh ! qu'il est différent de cet amour passionné dont le trouble fait le charme, qui vit de ses seules pensées, qui s'alimente de sa propre flamme! Et tu songerais, Edouard (c'est mon nom de baptême), tu songerais
« Vous êtes tout pensif, me dit alors obligeamment la jeune épouse de mon ami. Qu'avez-vous donc?
— Il est triste, lui répondit pour moi celui-ci, comme sont les vieux garçons. A propos, où en sont tes amours, Edouard?
— Ils sont, lui dis-je, beaucoup moins avancés que les vôtres.
— Diable ! je l'espère bien.
— Moi aussi. »
Je ne sais comment ce mot désobligeant m'échappa. Mon ami se tut ; sa femme parla d'autre chose, et je restai tout honteux et en colère contre moi-même, faisant en silence de petites boulettes avec de la mie de pain^ et regrettant amèrement de n'avoir pas dîné chez moi, où je n'aurais désobligé personne. Aussitôt que je pus le faire sans trop d'impolitesse, je pris congé et je m'empressai de regagner mon logis.
Il y avait bon feu ; je sortis mon cure-dent. Après la démangeaison, je ne connais rien comme le cure-dent pour aider les heures à couler. Sans le cure-dent, il y a ce grand moment de la journée, qui s'écoule entre le dîner et les réunions du soir, dont je ne saurais absolument que faire. Toutefois, c'est là un de ces passe-temps qu'il est plus séant de goûter que de décrire.
Le jour dont je parle, tout en me récréant ainsi , je songeais à mon ami
le père de famille , et , remaniant par la pensée son air, son ton , sa phrase , j'en vins à m'applaudir presque de la brusque repartie qui m'était échappée. Au fond, il existe une secrète rancune entre les jeunes mariés et les vieux garçons ; tout au moins il ne peut y avoir entre eux entière et intime sympathie. Les jeunes mariés plaignent le vieux garçon, mais leur pitié ressemble, à s'y méprendre, à de la moquerie. Le vieux garçon admire les jeunes mariés, mais son admiration n'est séparée de la raillerie que par un cheveu. Je me disais donc que j'avais eu raison de couper court à leurs quolibets, et que si j'avais mis un peu de vigueur dans ma ruade, c'était mon droit, celui du faible, puisque je me trouvais un contre deux.
« Monsieur ! . . . . — Qu'y a-t-il? — Ah ! monsieur ! — Eh bien ? — On sonne au feu ! — Ce ne sera rien. — Quatre maisons, monsieur ! — Où ça? — Dans le faubourg. — Apporte-moi de l'eau chaude pour me faire la
barbe. — Monsieur veut — Je veux me faire la barbe. — Monsieur
entend-il crier? — Oui. — Dois-je tout de même apporter de l'eau chaude à monsieur? — Eh oui, imbécile. Veux- tu que, parce qu'on crie au feu , je ne me fasse pas la barbe?...
— C'est vraiment une belle chose que les assurances, pensai-je en ôtant ma cravate ; voilà des gens qui peuvent voir brûler leurs maisons tout tranquillement, les bras croisés. Les drôles échangent des masures contre des maisons neuves. Un peu de désagrément, c'est vrai, mais qu'est-ce, en comparaison d'autrefois? Avec ça, il est heureux pour les assureurs que le vent ne soit pas plus fort.
— Eh bien ! apportes-tu cette eau chaude ? — Voici ! . . . — Tu trembles , je crois. — Ah ! monsieur... six maisons !.. . toutes en flammes... on craint déjà pour le quartier neuf.. ... Et ma mère qui ne demeure pas bien loin! — Et tu ne sais donc pas que, outre les secours qui abondent toujours, ces maisons sont toutes assurées? — Oui, monsieur; mais ma mère ne possède que son mobilier. Si monsieur... — Y aller? c'est que je vais avoir besoin de toi. Eh bien! va, reviens me dire ce qui se passe, et, au retour, achète-moi de l'eau de Cologne. »
Je me mis à faire ma barbe avec d'autant plus d'intérêt, que j'essayais un nouveau savon perfectionné. L'écume m'en sembla aussi riche et moelleuse que le parfum en était subtil et délicat; seulement, l'eau n'étant pas très-chaude, j'en fus contrarié au point de maudire cet incendie qui en était la cause. Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville carillonnaient, des cris lugubres retentissaient dans les rues voi-
sines, et des troupes de gens venaient s'emparer, en face de chez moi, des seaux de la ville, déposés sous un hangar. A ce bruit, j'allai vers ma croisée, tout délecté par une certaine émotion secrète que causent d'ordinaire ces scènes tumultueuses. Il faisait nuit, en sorte que je ne vis point les gens , mais j'aperçus au ciel une lueur rougeàtre , sur laquelle les toits et les cheminées des maisons se dessinaient en un noir opaque. Quelques reflets arrivaient jusqu'à la grosse tour de la cathédrale, du sommet de laquelle les cloches en émoi m'envoyaient leurs volées, tantôt en un bruit éclatant, tantôt en un murmure lointain, selon que le batail frappait de mon côté ou du côté de l'horizon. C'est magnifique ! me dis-je, et je revins vers la glace pour achever de me faire la barbe.
Elle fut très-longue à faire et très-critique, à cause d'une petite coupure demi-cicatrisée qui, située sur l'arête du menton, exigeait les plus grands ménagements; d'ailleurs, j'allai voir de temps en temps les progrès de la lueur rougeàtre, qui ne cessait de s'augmenter en étendue et en intensité. Déjà quelques flammèches, s'élevant en gerbe au haut des airs, retombaient gracieusement avec tout l'éclat d'un gigantesque feu d'artifice. Au fait, pensai-je, ce doit être un très-beau spectacle, j'ai fort envie d'y passer avant de me rendre au Casino. Je me hâtai donc d'achever ma toilette , et après avoir bouclé mon manteau et mis mes gants blancs glacés, je sortis, me dirigeant du côté du faubourg. Il n'y avait personne dans les rues, les boutiques étaient fermées; seulement, je croisai deux ou trois équipages qui portaient au Casino quelques personnes de ma connaissance.
J'arrivai bientôt au faubourg. Le mal était affreux, l'effet sublime. Quatre ou cinq toitures embrasées lançaient au ciel des tourbillons de flamme et de fumée, et, au milieu de cette scène lugubre, une clarté de fête illuminait les quais, les ponts, et des milliers d'hommes agissant parmi le désordre et les clameurs. Les habitants des maisons menacées jetaient leurs meubles par les croisées, ou emportaient au travers de la foule leurs effets les plus précieux jusque dans un temple voisin qu'on leur avait ouvert pour les y déposer. De longues files d'hommes, de femmes, d'enfants, communiquant avec la rivière, faisaient arriver les seaux jusqu'aux pompes, dont le bruit cadencé dominait les cris de la foule. Au milieu du feu, des hommes armés de haches abattaient des poutres enflammées, tandis que d'autres, du haut des maisons voisines, dirigeaient au centre de l'immense brasier le jet bruyant des pompes.
«Sait-on, demandai-je à un bonhomme très-affairé, sait-on comment
le feu a pris? — Allez à la chaîne, me dit-il. — Fort bien. Mais répondezmoi : sait-on — Votre serviteur de tout mon cœur. »
Cet homme me parut d'une grossièreté singulière, et je me mis à déplorer ce mauvais ton des basses classes, si commun aujourd'hui, qu'un homme bien élevé ose à peine s'adresser aux passants, même en employant les formes les plus polies. Mais une autre voix vint interrompre ces réflexions :
« Hé ! l'amateur aux gants blancs, un peu d'aide par ici ! On vous fera place »
Je marchai d'un autre côté, vivement blessé de cette insolente et familière apostrophe.
« Ici ! Ici ! Factionnaire, amenez-nous ce joli cœur. »
Indigné, je tirai sur la gauche.
« Holà ! ici , le marquis ! »
Exaspéré, je tirai sur la droite.
« Gredin! si tu ne viens pas travailler, je te vas donner à boire. »
Horriblement blessé dans mes sentiments les plus honorables, je me décidai à quitter cette détestable société pour me rendre de ce pas au Casino. «On ne passe pas! » me dit un factionnaire en me barrant le chemin avec son fusil.
« Permettez , monsieur, vous devez comprendre à ma mise que votre consigne ne s'adresse pas à moi. Je me rends au Casino.
— Au Casino! Mille tonnerres! ne voyez-vous pas qu'on manque de bras? A la chaîne! marche!
— Savez-vous, mon ami, que vous pourriez avoir à vous repentir de votre brutale grossièreté. Je veux bien ne pas vous demander votre nom, mais ôtez-vous de là, à l'instant.
— Je m'appelle Louis Marchand, qui ne vous craint pas, chasseur du cinquième, capitaine Ledru. A la chaîne, canaille! Croyez-vous donc que ces braves gens travaillent là dans l'eau pour leur plaisir?... Casino que vous êtes!... Aller danser, n'est-ce pas, quand ces femmes se morfondent »
Pendant ce débat, les toitures enflammées venaient de s'écrouler avec un fracas terrible que suivit un moment de silence, car l'immense foule,
les yeux attachés sur ce spectacle, avait suspendu son travail On
entendait distinctement le pétillement des flammes, auquel se mêlait le sourd retentissement d'une pompe qui arrivait dans cet instant d'une commune éloignée. Un homme à cheval survint qui cria : « Courage! courage!
mes amis, on est bientôt maître du feu. » Plusieurs personnes l'entourèrent aussitôt, et je l'entendis qui leur disait : « Le feu gagne le quartier neuf, il vient de prendre aux foins de la Balance. Nous manquons de monde. Trois hommes ont péri!... » Puis il reprit le galop et disparut. « A l'ouvrage ! cria-t-on de toutes parts ; à l'ouvrage ! le feu est au quartier neuf! » Je fus entraîné par la foule, et je me trouvai bientôt former un anneau de l'immense chaîne.
Je n'eus pas d'abord le temps de me reconnaître. Les seaux se suivaient avec une rapidité continue, et, faute d'habitude ou d'adresse, je donnais à chacun une secousse qui faisait jaillir l'eau contre moi, au grand détriment de ma toilette. J'en étais fort contrarié, car je n'avais point renoncé encore au projet d'aller au Casino. Je voulus tirer mes gants, mais ils étaient si bien collés à mes mains, que je dus renoncer à cette opération, pour laquelle il m'eût fallu beaucoup plus de temps qu'on ne m'en laissait. Je me trouvais placé sur le quai, tout près de l'endroit où la chaîne aboutissait à la rivière par des degrés qui descendaient jusque sous l'eau. Là, par un froid intense, des hommes en blouse, dans l'eau jusqu'aux genoux, remplissaient les seaux sans relâche, à la lueur d'une torche; et, dans le cahotement de cette chaîne inclinée sur une rampe rapide, ils recevaient sur leurs épaules une partie de l'eau qu'ils tendaient aux hommes placés au-dessus d'eux. Autour de moi, des femmes de tout âge, mais non de toute condition, formaient le plus grand nombre, et des manœuvres, des ouvriers, quelques messieurs, remplissaient le reste des chaînons. Quoique placés assez loin de l'incendie, le vent, portant de notre côté, nous amenait une pluie de feu qui ajoutait encore à l'impression de cette scène sinistre.
Il y a quelques instants encore que, insulté, indigné, je ne songeais qu'à aller réparer dans les salles du Casino les outrages faits à ma dignité; mais introduit presque forcément au milieu de cette nouvelle scène , mes pensées avaient pris un autre cours, et malgré le froid, l'eau et la contrariété, je passais peu à peu sous l'empire d'émotions entraînantes et vives, dont le charme énergique m'était inconnu. Une sorte de fraternité fondée sur le commun besoin qu'on a les uns des autres, l'entrain du travail, la conscience d'être utile, faisaient régner autour de moi une gaieté cordiale qui se manifestait par des saillies sans grossièreté, par des procédés remplis d'un généreux dévouement. « Allons, bonne femme, donnezmoi votre place, passez aux seaux vides. — Laissez faire, l'ami, je suis blanchisseuse : les bras dans l'eau, c'est mon métier — Hé ! les ganls
blancs, ce n'était pas à ce bal-ci que vous alliez! Voulez-vous changer de place? — Bien obligé, brave homme, je commence seulement. — Courage! amis, ça assouplit les bras. Pardieu ! blanchisseuse, nos chemises se lavent sans vous : mon jabot est en lessive. C'est égal. En avant! une, deux! droite, gauche! » Survient un homme : «Veux-tu boire, toi? me dit-il. — Je veux bien, l'ami, mais après ceux-ci, après cette bonne femme qui travaille depuis plus longtemps que moi. — Non, non, buvez, pas de façons. » Et je bois le meilleur verre de vin que j'aie bu de ma vie.
En même temps que je me laissais gagner à ces émotions expansives, je me sentais peu à peu pénétrer de respect pour ces hommes en blouse, dont la torche me permettait de voir l'infatigable et rude travail. Pour eux le zèle seul, l'abnégation d'eux-mêmes, le dévouement simple, mais grand, du manœuvre qui estime lui-même à bas prix ses indispensables services , étaient les seuls mobiles de leur activité désintéressée. Ils ne pouvaient ni causer, ni participer à la gaieté qui régnait dans nos rangs ; ils n'avaient pas pour récréation la vue de l'incendie, ni pour récompense les regards de la foule. Aujourd'hui, pensais-je, dans l'ombre de la nuit, ces braves font le plus pénible de l'œuvre ; demain , à la clarté du jour,
ils rentreront ignorés dans les rangs obscurs de leurs camarades Et
un saint respect, une admiration enthousiaste, une vénération pleine et reconnaissante saisissant mon cœur avec force , je me serais mis à leurs genoux : j'étais honoré de leur servir d'aide, plus que je ne le fus jamais du sourire des grands, de l'accueil flatteur des puissants. En ce moment, les voitures que j'avais rencontrées le même soir allant au Casino se présentaient à mon imagination pour essuyer mes plus fiers dédains, et pomme faire jouir moi-même avec transport de ce que mon égoïsme ne m'avait pas, comme à eux, fait préférer la fade société des oisifs à l'émouvante confraternité des blanchisseuses et des manœuvres.
Vous le voyez, lecteur, j'avais bien changé de rôle. Je n'étais plus l'homme blasé, ennuyé, que vous connaissez; je n'étais plus le monsieur venant assister à l'incendie comme à un curieux spectacle. Je n'étais plus l'oisif insulté par les travailleurs; mais, bien au contraire, par une transformation assez plaisante pour vous qui venez de lire mon histoire , j'étais devenu le plus acharné contre les passants que je voyais de ma place errer sans se mettre à l'œuvre. « Hé ! l'amateur, leur criais-je, ici ! Il y a place, entrez en ligne, messieurs. Indignes gens! Voyez donc ces hommes dans l'eau depuis six heures de temps, et puis restez là les
Tyi>. Henri Pion.
Mon ami, j'ai présenté vos vœux à Madame, qui a lùcn voulu en paraître touchée,
( l'héritage. )
bras croisés ! Allons , factionnaire ! de la crosse contre ces fainéants ! Bonne dame, n'est-ce pas une honte? Et vous, mademoiselle, je vous en conjure, retirez-vous : le froid vous saisit, vous êtes trop jeune pour cette besogne. »
La jeune enfant à qui je m'adressais ainsi se trouvait placée en face de moi. Je ne l'avais pas d'abord remarquée au milieu du désordre et de l'obscurité; mais, depuis que la lueur croissante de l'incendie avait permis de distinguer les visages, ses traits, sa jeunesse et la blancheur délicate de ses mains avaient peu à peu attiré mon attention, aussi bien que la douce commisération que je voyais briller clans son regard, toutes les fois qu'elle le tournait du côté des flammes. Insensiblement toutes les impressions que je viens de décrire s'étaient confondues avec le sentiment que j'éprouvais à voir cette belle fille et d'un si jeune âge, venant ajouter à l'œuvre robuste de la foule l'effort de ses débiles bras. Une tendre pitié m'émouvait pour elle, et bien que ce fût ce sentiment qui me portait à lui conseiller de se retirer, je sentais déjà que son absence m'aurait enlevé à une douce ivresse, et qu'elle eût désenchanté pour moi toute cette scène où j'avais rencontré inopinément de si vives émotions.
Elle ne répondit à mes paroles que quelques mots, d'après lesquels je compris qu'elle attendait sa mère pour se retirer, et qu'un embarras bien naturel la forçait à rester plutôt que de se retirer seule ou à la merci de quelqu'un des hommes qui étaient autour d'elle. Cependant elle paraissait de plus en plus transie, et déjà ses voisins s'apercevaient que ses mains affaiblies ne pouvaient plus suffire à l'activité de la chaîne. L'un d'eux, le même homme qui m'avait interpellé en m'appelant les gants blancs, lui dit : « Pauvre petite, laissez-nous faire. Allez vous réchauffer chez vous. Voulez-vous que je vous y conduise? Qui prend ma place? — Prenez la mienne, m'écriai-je, je l'emmènerai. — Avec plaisir, monsieur les gants blancs. Bon voyage! et à nous les affaires. Attention les troupiers! Un temps, deux mouvements! Depuis qu'il en boit, le drôle devrait n'avoir plus soif. Bravo ! mère Babi : à vous la croix d'honneur. Si le diable crève, c'est vous qui l'aurez gonflé. Une prise, et en route ! »
Pendant que les éclats de rire accompagnaient les gais propos de ce brave homme, j'avais saisi la main glacée de la jeune enfant et je m'éloignais de la chaîne vers les rues obscures, où ne pénétrait plus la lueur de l'incendie. J'étais si rempli d'un trouble délicieux en me voyant devenu le seul protecteur de cette aimable fille, que j'oubliais entièrement de m'enquérir auprès d'elle du lieu de sa demeure, où pourtant je voulais la
conduire. Pour elle, elle marchait précipitamment; puis, ralentissant peu à peu le pas, elle finit par s'arrêter comme oppressée. Je ne sus point distinguer si c'était l'effet de l'émotion ou d'un malaise causé par le froid ; mais l'ayant soutenue de l'un de mes bras, je détachai de l'autre mon manteau dont je la couvris, tout ému de plaisir de le voir servir à un si charmant emploi. Quelques instants après, ayant fait un effort : « Monsieur, me dit-elle d'une voix jeune et timide dont le son charma mon oreille, puisque je ne rencontre pas ma mère, permettez que je me retire seule... — Je ne puis, lui dis-je, vous accorder cette demande, quelque envie que j'aie de ne pas vous déplaire. Vous êtes souffrante, je ne vous quitterai pas que vous ne soyez chez vous, et entourée des soins que vous méritez. Jusque-là, daignez vous confier à moi; votre jeunesse m'inspire autant de respect que d'intérêt... »
Elle ne répondit rien, et nous continuâmes à marcher. Je sentais son bras trembler sur le mien, et le trouble de la pudeur agiter sa démarche. Lorsque nous fûmes arrivés auprès d'une certaine allée, elle retira son bras : « C'est ici, dit-elle; il me reste, monsieur, à vous remercier... — Mais trouverez-vous votre mère, quelqu'un? — Ma mère ne peut tarder à venir; je vous remercie, monsieur. — Alors, permettez que je m'en assure, car, pour le moment, je ne crois pas qu'il y ait personne chez vous, et dans tout le voisinage je n'aperçois pas une seule lumière. Veuillez me précéder. Il y a plus d'honnêteté à ce que je vous remette aux mains de madame votre mère qu'à ce qu'elle sache qu'un inconnu vous a reconduite. » Pendant que je parlais ainsi, la timide enfant, à la vue d'une personne qui passait, était entrée dans l'allée, où je la suivis. Je n'osai plus, dans cet endroit obscur, lui offrir mon bras, ni l'intimider de mon approche; néanmoins, comme au contour de l'escalier je vins à manquer la marche, elle me tendit la main par un geste involontaire, et en la saisissant j'éprouvai ce vif enivrement qui est comme les prémices du véritable amour, mais que je n'avais pas rencontré encore au milieu des sentiments factices et des convenances du grand monde.
Quand nous fûmes parvenus au troisième étage, la jeune fille ouvrit une porte. Je crus m'apercevoir qu'elle versait quelques larmes : « Avezvous quelque chagrin? lui dis-je. — - Non, monsieur... mais... je ne sais comment vous engager à vous retirer... Il me semble que vous ne devez pas entrer ici à cette heure... — Je n'entrerai pas, lui dis-je, si je vous chagrine si fort; mais j'attendrai ici jusqu'à ce que votre mère soit de retour. Entrez, allumez une bougie, reposez-vous et ne m'enviez pas, en
souffrant que je reste ici sur le seuil , le bonheur de croire que je veille sur vous jusqu'à ce qu'un autre me relève. » Alors elle entra en déposant le manteau auprès de moi, et peu d'instants après une lumière parut qui éclaira un modeste réduit : espèce de cuisine propre et bien arrangée, où quelques meubles élégants contrastaient avec les ustensiles de ménage qui brillaient sur les tablettes.
Dans ce moment, je ne pouvais pas voir les traits de la jeune fille; mais son ombre, répétée sur les rideaux qui cachaient au fond de la chambre une alcôve retirée, me laissait deviner une taille charmante et les grâces d'un maintien à la fois noble et tout embelli de jeunesse. Au mouvement de l'ombre, je jugeai qu'elle était occupée à réparer le désordre de ses cheveux, dont je voyais ondoyer les boucles flottantes autour d'un cou dont la lueur de l'incendie m'avait déjà révélé l'élégante beauté. Tout imparfait que fût ce spectacle, il me paraissait enchanteur, et de moments en moments mon cœur se livrait avec plus d'abandon à l'entraînante douceur d'un sentiment plein de charme et de vivacité.
Cependant les instants s'écoulaient dans un absolu silence. L'ombre seule m'apprenait quelque chose de celle dont la vue était encore refusée à mes yeux, impatients de la contempler. Je vis qu'elle s'était assise, la tête appuyée sur sa main; mais un vacillement, que j'attribuai d'abord à la flamme tremblante de la lumière, me causait des illusions qui commençaient à me donner quelque inquiétude. Je regardais avec anxiété la figure qui semblait se pencher pour se relever avec effort, je croyais entendre quelques soupirs étouffés; à la fin, ne pouvant maîtriser mon trouble, j'entrai précipitamment, et je vis la jeune fille qui, pâle et les yeux éteints, succombait sous le poids de la fatigue, du malaise et du trouble. En un clin d'œil elle fut sur mes bras, et je la transportai sur le lit que cachaient les rideaux de l'alcôve. Là, je m'empressai de la couvrir de mon manteau, puis, cherchant parmi les ustensiles épais dans la cuisine, je trouvai bientôt du vinaigre, avec lequel j'humectai doucement son front et ses tempes.
Je ne tardai pas à être inquiet de l'état de cette jeune fille et embarrassé de ma situation ; non point qu'elle ne me parût plus charmante qu'aucune de celles où j'ai pu me trouver dans ma vie, mais parce que réellement elle pouvait compromettre et affliger justement celle qui m'était déjà si chère. A mesure que mes soins lui procuraient quelque soulagement, sa jolie main faisait quelques signes qui trahissaient les touchantes alarmes de sa pudeur. Alors je m'éloignais du lit, appelant de tous mes vœux le
retour de la mère, qui seule pouvait apporter un remède efficace aux angoisses de la jeune malade. Plusieurs fois je crus entendre vers le seuil quelque bruit qui m'annonçait son approche ; mais , trompé dans mon attente, je rentrais bientôt dans mes perplexités.
Après quelques instants de silence, ayant écarté doucement le rideau, je reconnus que la jeune fille s'était endormie paisiblement. Par un scrupule dont je compris la cause, elle avait écarté le manteau de dessus elle, et s'était enveloppée de la couverture. Je ne pus résister au désir de contempler ses traits , en sorte qu'ayant approché la lumière , mes yeux purent se repaître du spectacle de sa beauté, que rehaussaient un air de grâce négligée et le doux éclat d'une pâleur touchante. Quelques cheveux épars voilaient à demi son front virginal, tandis que son cou délicat reposait sur les tresses en désordre de sa longue chevelure. Jamais, dans une situation plus enivrante, de plus rares attraits n'avaient séduit ma vue ni plongé mon cœur dans le délire de plus vifs transports. Néanmoins, j'eusse plutôt percé mon sein d'un fer qu'osé flétrir par un seul baiser les roses intactes de ce modeste visage. Seulement, je m'étais baissé pour pouvoir respirer cette haleine dont la douce atteinte suffisait à embaumer mon cœur et mon imagination des plus purs parfums de l'amour... "C'est infâme! Que faites-vous là? Qui êtes-vous? »
Je me retournai rouge et tremblant comme un coupable « Madame,
balbutiai-je , je ne fais rien de mal... Vous l'apprendrez vous-même de votre enfant, lorsque ce sommeil qui a suivi son malaise l'aura soulagée.. .
— Quel malaise? dit-elle en baissant la voix. Qu'avez-vous à faire ici ? Je ne suis pas sa mère.
— Si vous n'êtes pas sa mère, quel droit avez-vous de vous courroucer ainsi à propos des soins que je donne à une enfant que le hasard a remise à ma garde?...
— A votre garde! Bien gardée, ma foi! !... Indigne que vous êtes!... Est-ce qu'on s'introduit ainsi dans une maison honnête?... Sortez!...
— Vous me paraissez, madame, emportée par de bien vils soupçons. Et au lieu de me retirer, comme c'était mon intention de le faire dès que je pourrais remettre à des mains sûres ce précieux dépôt, vos propos et votre air tendraient plutôt à me retenir dans ce lieu.. .
— C'est notre voisine , monsieur, dit alors la jeune fille d'une voix tremblante; elle ignore vos bontés... Veuillez la laisser auprès de moi et recevoir les remercîments que je vous dois.. .
— Je le ferai puisque vous m'en priez... Mais puis-je encore vous être
utile en cherchant à retrouver madame votre mère ou à lui porter de vos nouvelles?...
— On la trouvera sans vous , reprit brutalement la voisine ; passez seulement votre chemin. »
Sans répondre à cette femme, je pris congé de l'aimable enfant, en lui exprimant le vœu que je formais de la voir se rétablir promptement, et l'intention où j'étais de venir m'informer d'elle auprès de sa mère. Après quoi , je sortis sans songer à mon manteau, resté sur le pied du lit.
J'étais indigné contre cette voisine et vivement blessé d'avoir été surpris dans l'unique moment où une curiosité bien naturelle m'avait porté à m'approcher du lit; mais il me semblait, au regret avec lequel je m'éloignais de ce réduit, que j'y eusse laissé mon cœur. A mesure que je cheminais, ce passé, encore si voisin, prenait peu à peu la teinte d'un songe lointain que je tâchais de ressaisir, et pendant que je le disputais ainsi à l'empire des impressions nouvelles, je m'égarais dans les rues sans plus songer à ma demeure, à l'incendie ni à l'heure avancée. Seulement, la vue d'un passant me faisait battre le cœur ; dans chacun je m'attendais à voir, je croyais reconnaître la mère de ma protégée, et j'entourais déjà de respect et d'amour cet être inconnu qui avait donné le jour à mon amie. Mon amie ! ainsi la nommais-je déjà dans mon cœur, dans ce secret sanctuaire où nulle entrave ne gêne la tendresse du langage, où l'amour seul dicte les mots et prête à chacun sa douceur, ses charmes et son prestige.
Après avoir ainsi erré pendant longtemps, je me trouvai dans le voisinage du faubourg. Alors seulement je vins à songer à l'incendie, et les événements de la soirée se retracèrent à mon esprit, mais comme des impressions presque effacées, au milieu desquelles je retrouvais sans cesse l'image de la jeune fille , ses mains blanches sur les seaux , son beau regard réfléchissant l'éclat des flammes. Reprenant un à un mes souvenirs , je l'accompagnais de nouveau, je la couvrais de mon manteau, je saisissais sa main dans l'obscurité ; mais surtout je sentais avec émotion sur mes bras l'empreinte de son jeune corps, et je retrouvais avec délices ce moment où, chargé de ce doux faix, je l'avais transportée sur son lit, dans la solitude de sa demeure. Pendant que ces pensées me ravissaient, je passais presque sans curiosité devant les lieux que naguère dévorait la flamme. L'incendie, maîtrisé à la fin par les efforts de la foule, exhalait en tourbillons d'une noire fumée ses dernières fureurs. Des solives charbonnées, des monceaux de ruines et de décombres gisaient entassés sur ce vaste espace, occupé quelques heures auparavant par des maisons
populeuses, par des familles paisibles, maintenant errantes et désolées. Autour, veillaient quelques hommes du guet, et une pompe promennit son jet solitaire sur les points où les rafales d'un vent glacé ranimaient des feux mourants et mal éteints. Quittant ce théàlre de désolation, je me perdis dans le silence et l'obscurité des rues, et quelques instants après j'étais dans ma demeure.
Il était deux heures de la nuit lorsque je rentrai chez moi le soir de l'incendie. Encore tout rempli des impressions de la soirée et de l'image de ma jeune protégée, j'étais en proie à une secrète agitation qui m'ôtait toute envie de dormir; aussi, après avoir ranimé mon feu dont les tisons fumaient encore, je m'établis à rêver. C'était, cette fois, volontairement, par goût, sur un sujet qui me touchait au cœur, au lieu que d'ordinaire je rêvais forcément, par fainéantise et sur rien du tout.
Mais il est singulier comme les moindres objets qui nous entourent entrent en part dans la direction que prennent nos pensées. Tout en rêvant, j'avais devant les yeux mes instruments de barbe que j'avais laissés épars sur ma cheminée, et parmi eux le savon perfectionné qui répandait encore un subtil parfum de rose. Ce parfum, que je n'avais point cherché, portait insensiblement à mes organes comme des émanations aristocratiques, qui faisaient peu à peu rebrousser ma pensée jusqu'au moment où je m'étais trouvé à cette même place, m'apprêtant à aller promener ma personne dans les salles du Casino , sous les regards de femmes brillamment parées et au milieu de l'élégance du monde fashionable.
Je chassai bien vite ces scènes de luxe et de grandeur pour retourner dans l'humble demeure de ma jeune amie, mais j'avoue que je n'y rentrai déjà plus avec le même charme qu'auparavant. La simplicité des meubles me paraissait nue, les ustensiles de cuisine blessaient mes regards, et le ton commun de la voisine résonnait à mon oreille de la façon la plus ingrate. J'avais besoin, pour contre-balancer l'effet désastreux que faisaient ces choses sur mes amoureuses rêveries, de tenir mon imagination constamment occupée de la jeune enfant, dont le port, les traits, la voix et même le costume ne m'avaient rien offert que de noble et de gracieux. C'est en me maintenant ainsi toujours sur le même objet que je parvins à m' endormir avec des affections encore intactes. Dérangé bientôt par le retour de Jacques, je profitai d'un intervalle de demi-réveil pour me déshabiller et me mettre au lit.
Il est à croire que j'étais très-fatigué, car je ne fis qu'un somme jusqu'à deux heures après midi. Au moment où j'ouvris les yeux, la lumière du jour me frappa très-désagréablement, en venant contraster avec l'univers
nocturne au milieu duquel mon imagination s'était endormie la veille. Je commençai donc par regretter la nuit, et surtout l'incendie, que, selon toute probabilité, je ne pouvais espérer de voir se renouveler le soir suivant, ni les autres. J'en éprouvai un grand vide et beaucoup de découragement.
Mais j'avais du moins une démarche intéressante en perspective pour ma journée : je devais retourner chez ma jeune amie. C'était beaucoup, et je m'efforçais de m'en réjouir. Toutefois, je crus reconnaître que dix heures de profond sommeil , et surtout le retour de la lumière du jour, avaient un peu effacé sa charmante image et dépouillé ses attraits de quelque prestige. Je craignais de la retrouver bien portante, enhardie par l'appui de sa mère, occupée peut-être à quelque soin de ménage. Je considérais qu'une foule de circonstances fortuites, qui ne pouvaient plus se reproduire, avaient contribué à lui donner pour quelques moments à mes yeux un charme accidentel pour lequel je m'étais passionné, comme s'il eût pu être durable. Enfin, réfléchissant à certaines idées romanesques tendant au mariage, qui m'avaient paru naturelles peu d'heures auparavant, je ne pouvais m'empêcher de les trouver parfaitement extravagantes, et cela, au grand détriment de ma passion naissante, qui perdait ainsi l'avantage d'un dénoùment possible.
C'est ainsi que je redevenais peu à peu l'homme de la veille. Cette flamme passagère, qui avait un instant brillé dans mon cœur, pâlissait par degrés, et déjà l'ennui, plus pâle encore, renaissait à côté. Toutefois, et c'est ainsi que tout se fane à l'expérience, je ne pouvais redevenir exactement le même. Cette émotion, une fois éprouvée, laisse son vide dans le cœur, et n'y peut plus renaître. A une seconde aventure pareille je n'eusse plus retrouvé la même pureté d'impressions, ce charme vif de ce qui est nouveau, inopiné; et le sentiment que j'avais prodigué sans fruit quelques-uns de ces précieux trésors m'était trop peu étranger, pour que je ne trouvasse pas quelque lie au fond de cette coupe à laquelle je venais de m' enivrer.
Tel est l'état où je me trouvai au bout d'une ou deux heures d'ennuyeux loisir. Tout m'était redevenu indifférent; j'avais oublié mon polype; mes habitudes mêmes, qui d'ordinaire me servaient à combler le vide des journées, avaient perdu leur empire, et je restais immobile auprès de mon feu, sans plaisir à y demeurer et sans envie de:lé quitter. Une carte, fixée au coin de ma glace, me priait à passer lasoirée chez madame de Luze; je la considérais avec dédain, avec dégoût; je me ré-
Typ. Henri PIod
Aimable amie, ajoutai-je, transporté par l'exaltation de mes pensées.
(l'héritage. )
voltais contre ses avances intempestives, et finissant par y voir madame de Luze elle-même , qui me faisait le plus flatteur accueil au profit de sa jeune cousine (c'est l'épouse que me destine mon parrain) , je me surprenais à lui refuser mon salut, à lui tourner le dos, à ne l'écouter pas, et à jouir, du même coup, de la figure déconfite de mon parrain. Non! leur disais-je à tous, non. Hier encore je pouvais trouver quelque amusement à vos prévenances; aujourd'hui, plus. Une enfant pauvre, simple, obscure, passerait encore avant vous, si je me sentais quelque force pour aimer, le moindre désir de quitter cette place, d'où je bâille à vos avances et m'ennuie de votre accueil. Et pour mieux le leur prouver, je jetai la carte au feu.
« Jacques?
— Monsieur a-t-il appelé?
— Allume la lampe, et souviens-toi que je ne veux recevoir personne.
— C'est qu'il y a monsieur votre parrain qui a fait dire comme ça qu'il viendra vous prendre pour aller chez madame de Luze.
— Eh bien, n'allume pas la lampe, car je vais sortir.
— Alors faudra-t-il. . .
— Rien!
— C'est qu'il viendra.
— Tais-toi.
— Et alors....
— Jacques, tu es le plus insupportable domestique que je connaisse...
— C'est que ce n'est pas gai , ce que monsieur dit là.
— Je crois vraiment que tu n'en conviens pas.
— Si, monsieur! mais....
— Ne réplique rien. Va-t'en , laisse-moi, disparais! »
Je m'occupai aussitôt de mettre mes bottes pour sortir, afin d'échapper à mon parrain, dont l'importunité provoquait en moi les plus violents mouvements d'humeur. Non, disais-je, tant que cet homme voudra faire mon bonheur, je n'aurai pas un instant d'heureux! Quel rude esclavage! et qu'un héritage est dur à gagner! Il me plairait de rester tranquille chez moi; eh bien, non, il faut que je m'en chasse moi-même! Ici mon tirant de botte cassa; je ne manquai pas de m'en prendre à mon parrain, que j'envoyai à tous les mille diables d'enfer
« Monsieur !
— Recouds ce tirant. Vite!
— C'est que... monsieur votre parrain est là !
— - Imbécile! J'étais sûr que tu me le pousserais à la traverse. Eh bien, moi, je n'y suis pas. Entends-tu? »
Jacques sortit épouvanté, et sans oser prendre de mes mains la botte, dont le tournoiement menaçant accompagnait l'emportement de mes gestes et la fureur de mes yeux. Il était à peine sorti, que mon parrain entrait, radieux, et tout plein de la plus désolante bonne humeur. « En route! en route! Edouard! Eh bien? tu n'es pas prêt! Dépêche-toi, pendant que je me chauffe les pieds. »
C'est toujours une chose déplaisante que cette familiarité amicale qui se campe chez vous, occupe votre foyer, s'étale dans votre fauteuil, et croit ne faire qu'user des droits de l'amitié, en violant l'abri du domicile et la liberté du chez-soi. Cette manière était éminemment celle de mon parrain, et cela seul contribuait d'ordinaire à refroidir mon accueil; mais cette fois, contrarié au plus haut degré, je rongeais mon frein, fort tenté de lui répondre avec une franche brusquerie. Toutefois, habitué à me contraindre devant son héritage, j'aimai mieux faire effort pour louvoyer. « Je crois, lui dis-je fort gracieusement, je crois, cher parrain, que je vous laisserai aller seul, si vous me permettez
— Je ne te permets pas! Ce soir moins que jamais. C'est ce soir que nous bouclons l'affaire. Sois seulement bien mis, gracieux, moyennement aimable, et tout est dit. Mais un peu vite, j'ai promis que nous irions de bonne heure. »
Blessé au vif de voir qu'on eût ainsi disposé de moi , et que l'on prétendît m'imposer l'obligation d'être aimable, dans un moment où j'avais si peu d'envie de l'être, je risquai un refus plus positif : « Je crois, mon parrain, que je ne veux pas vous accompagner. »
Mon parrain se retourna pour me regarder en face. Toutes ses idées sur la docilité d'un héritier étaient bouleversées par ce ton de résistance, et, dans cette situation inattendue, il ne savait trop que dire.
Après m'avoir regardé : « Voyons ! explique-toi , me dit-il brusquement.
— Cher parrain! c'est que j'ai réfléchi —
— Ah ! ce n'est que cela? Eh bien, suis mon conseil, ne réfléchis plus; ou bien tu ne te marieras jamais. C'est pour avoir réfléchi , que moi je me trouve garçon à l'heure qu'il est, et pour le reste de mes jours. Si tu en fais autant, ma fortune et la tienne passent à des tiers, et le nom s'éteint. Ne réfléchis plus; c'est d'ailleurs inutile Là où les convenances se trouvent, rang, richesse, personne belle et aimable, réfléchir est insensé. Il faut agir et terminer. Habille-toi et partons —
— Impossible, mon cher parrain. Je veux bien ne plus réfléchir, mais, tout au moins , pour que je me marie , il faut que j'en aie le désir
— Ah! parbleu! es-tu décidé à ne pas te marier? Alors dis-le, voyons, parle »
En disant ces mots, mon parrain avait pris un ton significatif, et semblait me présenter son héritage à prendre ou à laisser. C'est cette terrible alternative que je voulais éluder, sans trop savoir comment y parvenir. Heureusement, je vins à songer à mes idées extravagantes de la veille, et les prenant pour prétexte : « Et si, lui dis-je avec un demi-sourire, si mon cœur s'était déjà porté d'un autre côté?...
— Prétexte! dit-il. J'aime mieux que tu dises franchement : Je ne veux pas me marier. Alors , je saurai à quoi m'en tenir.
— Et si vous vous trompiez, cher parrain, et que je fusse réellement amoureux, me conseilleriez-vous d'épouser votre demoiselle quand j'aurais donné mon cœur à une autre?
— C'est selon. Qui aimes-tu?
— J'aime une jeune personne charmante.
— Est-elle riche?
— Il n'y a pas d'apparence.
— Son nom?
— Je l'ignore.
— Voilà qui est fort? Que diable est-ce que tout cela signifie?
— Cela signifie que , tout obscure et pauvre que soit cette jeune fille, elle m'est cependant assez chère pour que, si je songeais à me marier à présent, ce qui n'est point, je fusse plus porté pour elle que pour toute autre.
— Ah! ah! pauvre, obscure et belle! C'est, je vois, une niaiserie dans les règles.
— Niaiserie? Parbleu non, mon parrain, je vous l'assure!
— Ne plaisantons pas !
— Croyez que je n'en ai nulle envie.
— Hé! laisse donc tranquille. Placé comme tu l'es, riche, de bonne famille, aller songer à une créature sans nom et sans fortune.... On peut avoir avec de telles personnes une liaison, mais on ne les épouse pas. »
Ce propos de mon parrain, qui me semblait outrager la jeune fille dont la timide pudeur m'avait surtout ému, me mit hors de moi. En même temps qu'il réveillait dans mon cœur ces vifs sentiments qui l'avaient l'ait battre la veille, il y faisait naître le mépris pour un vieillard qui, ne
trouvant d'estime et de louange que pour la richesse et le rang, semblait méconnaître les charmes sacrés de l'innocence, et comme m'inviter à les profaner sans remords. « Mon parrain, lui dis-je avec feu, vous outragez une jeune fille aimable et vertueuse... une enfant plus pure que vous ne pouvez le croire,' plus digne de respect que celles que vous proposez à mon choix, et mille fois plutôt je l'épouserais que je n'irais la flétrir!. ..
— Eh bien, ne la flétris pas; mais épouse l'autre.
— Pourquoi, si je n'ai pas d'affection pour elle, si mes penchants me portent ailleurs? Vous alléguez mon rang, je m'y ennuie; ma richesse... elle devrait, ce me semble, servir à me rendre plus libre qu'un autre dans le choix d'une épouse. Quoi donc? si j'avais rencontré dans cette personne sans fortune et sans nom , dans cette fille dédaignée, dans cette créature enfin , la beauté , la vertu , et mille qualités aussi dignes de mon respect que de mon amour .. qui m'empêcherait de suivre un penchant honnête?... qui pourrait blâmer que j'eusse le désir de partager ma richesse avec son dénùment, d'appuyer sa faiblesse sur ma force, de lui donner un nom si elle n'en a point, et de trouver dans ces nobles et généreux motifs un bonheur plus vrai , plus pur et plus mérité que celui que je puis attendre de l'accord de quelques convenances vaines et factices?.. . Ah! mon parrain, je voudrais en avoir la force, je voudrais n'être pas déjà énervé, corrompu par les maximes du monde où je vis, enchaîné par mille liens qui me gênent et m'entravent sans me donner le bonheur, et je saurais le trouver enfin auprès de cette modeste compagne, objet de vos dédains et de vos outrages!
— Tu prêches à merveille, mais comme un sot. Ces idées-là on en est revenu. C'est bien dans les romans; dans la vie, c'est niaiserie. Si jamais tu faisais pareille sottise , souviens-toi que tu partageras ton bien , mais non pas le mien. Je ne l'ai pas gardé, augmenté, bonifié, pour le faire tomber aux mains d'une grisette, pour l'employer justement à faire déchoir une famille , et le dissiper à soutenir les gens de bas étage que tu nous auras donnés pour parents. »
Ces paroles n'étaient pas propres à me ramener ; je pris mon parti aussitôt. « Pour l'heure, mon parrain, je ne songe pas à me marier, mais j'aspire à le pouvoir faire librement, quand et comment il me conviendra, fût-ce avec cette jeune personne que vous méprisez sans la connaître. Il est trop juste, dans ce cas, que je me défasse de toute prétention à votre héritage. Reprenez-le, et rendez-moi le droit de disposer de moi. Que ce soit sans nous en vouloir mutuellement. Pour vous, croyez-m'en, je vous
en conjure, vous ne m'en serez que plus cher quand je ne verrai plus en vous l'arbitre intéressé de ma destinée; quand je ne serai plus fatigué de ployer, par ménagement, à vos vues qui ne sont pas les miennes; en un mot, quand je ne serai plus que votre neveu qui vous aime, et non plus votre héritier qui vous craint et vous résiste. »
Pendant que je parlais ainsi, le visage de mon parrain trahissait un dépit rempli de violence et d'amertume. Ses plans renversés, ses volontés méprisées, ses bienfaits dédaignés, tout contribuait à le jeter dans un état d'emportement et de trouble qui le faisait pâlir et rougir tour à tour. « Ah! ah! c'est là ce que tu voulais amener? dit-il enfin en éclatant; ma bonté te lassait"? mon joug t'était à charge? Tu voulais, en toute bonne amitié, envoyer promener mes conseils, mes soins, mes bienfaits! Suffit. J'entends. Mais, monsieur, passez-vous de mon amitié comme de mon bien; ni l'un ni l'autre ne vous appartiennent plus, et ne m'embarrasseront pas. Je vous salue. »
Il sortit, et après l'avoir reconduit quelques pas, je revins dans ma chambre.
Lecteur, dormez-vous? Que vous semble de ma conduite? Est-ce à mon parrain, est-ce à moi que vous donnez raison? Je vais vous le dire.
J'entends que je pourrais vous le dire, si vous m'appreniez votre condition, votre âge, si vous êtes femme ou homme, garçon ou demoiselle.
Il me suffirait pourtant de savoir que vous êtes jeune, pour que je m'imaginasse que vous êtes de mon parti; non point que je le croie celui de la prudence , ni même de la sagesse, mais bien, je l'avoue, celui de l'imprudente honnêteté, celui de la générosité inconsidérée, celui que l'on ne prend pas quand les années ont apporté plus de calcul dans l'esprit et moins de sève dans le cœur. Jeune ami, ou amie, si je me trompe, laissez-moi mon erreur, elle m'est chère; si j'ai deviné juste, que je ne vous ôte pas la vôtre ! Assez tôt vous deviendrez prudent; assez tôt vous apprendrez la sagesse ; assez tôt vos passions attiédies , cessant de prêter leur feu à vos sentiments honnêtes , laisseront le champ libre aux graves leçons de la raison , des intérêts et des préjugés.
Que si vous êtes vieux, assez malheureux pour n'être plus que sage, mais riche encore des débris d'un cœur qui fut chaud et généreux, je suis sûr qu'en me taxant à regret d'imprudence, vous me tendez néanmoins votre main défaillante; votre sourire m'accueille; en dépit de votre sagesse, votre air m'approuve, et votre estime me récompense. Bon vieillard, je vous connais, je sais que vous lirez ce récit blâmez sans
crainte, je lis dans vos traits vénérables plus de regrets que de reproches, plus d'appui que de blâme.
Mais , si aux glaces de l'âge vous avez laissé s'unir l'égoïsme de caractère ou de condition, celui de l'avarice ou de préjugés; si de tout temps vous sûtes calculer le présent pour l'avenir; si vous sûtes toujours préférer la sûreté du bien-être aux hasards de l'imprudence généreuse; si jamais la chaleur des passions ne sut rompre l'enveloppe de votre vanité. .. homme sage ! alors vous êtes pour mon parrain , alors vous blâmerez celui qui renonce à un héritage, vous le blâmerez plus encore, si, épris des charmes d'une enfant qui n'est que belle et pure, il méconnaît son rang et aspire à déchoir.
Pour moi, je ne sentis d'abord que le plaisir d'avoir secoué le joug,
Typ. Henri PI™.
C'est toujours une chose déplaisante que cette familiarité amicale qui s'étale clans votre fauteuil.
et je rentrai dans ma chambre le cœur content et plein de vie. Je l'avoue, en songeant aux sentiments qui m'avaient inspiré mes réponses , quelque orgueil se mêlait à ce contentement, et, bien que je n'eusse encore formé aucun projet sur la jeune fille dont j'avais pris la défense, je m'applaudissais d'avoir eu le courage de parler et d'agir avec autant de chaleur que je l'eusse pu faire par ce motif intéressé. Mais d'autres sentiments encore m'agitaient : j'avais rompu ma chaîne, mon sort m'appartenait en propre, j'étais libre, et la liberté ne se recouvre pas sans ivresse. Ma petite fortune, que j'avais toujours envisagée comme la source d'un bienêtre provisoire, prit tout à coup de la valeur à mes yeux; elle devint un bien réel et présent, et dès ce moment me fut précieuse et chère. Je pouvais du moins en disposer à ma fantaisie, la partager avec qui bon me semblerait; j'avais de l'intérêt à l'accroître, et, au lieu de cette torpeur dans laquelle j'avais été élevé, quelques lueurs d'ambition me faisaient considérer sans répugnance l'activité des projets et la nécessité du travail. Par un effet machinal, que provoquait en moi l'instinct de la propriété réveillé par ces idées, je rangeais les pincettes à leur place, je mettais en ordre mes instruments de barbe, et jetant un regard ami autour de ma chambre, je trouvais à chaque objet, à chaque meuble, un prix tout nouveau. Bientôt, l'amour du chez-soi me faisant sentir ses premières atteintes, je voyais d'un autre œil mon domestique Jacques, je pensais à le former, à me l'attacher; et, considérant pour la première fois sous leur vrai jour toutes les ressources de ma condition, je songeais à créer au plus tôt autour de moi ce bonheur que j'avais toujours entrevu comme lointain et dépendant de la mort d'un oncle. Au milieu de ces idées nouvelles, le désir des affections domestiques ramenait de temps en temps ma pensée vers une compagne qui animerait la solitude de ma demeure , et alors je retrouvais devant mes yeux l'image de ma jeune amie de la veille. Enfin , comme les plus heureux effets ont souvent de risibles causes, ce qui m'enchantait le plus, dans ma situation nouvelle, c'était de n'aller point ce soir au thé de madame de Luze.
Je passais de là à des réflexions très-philosophiques , selon l'habitude que nous avons de formuler en maximes générales toutes les leçons de notre expérience privée. Ah! qui que vous soyez, qui faites dépendre votre sort d'un héritage, je vous plains! Si votre homme ne meurt au plus vite, vous risquez de perdre vos plus belles années dans une ingrate et ennuyeuse attente; et si, impatient de jouir, vous désirez sa mort, au moment même où vous lui prodiguez vos caresses, vous êtes un monstre.
Et puis, qu'est-ce? Refouler derrière votre masque tous vos sentiments naturels, faire le sacrifice de vos penchants, de vos opinions, souvent de votre droiture.... Non, non, point d'héritage! plutôt travailler, plutôt souffrir, mais vivre libre, indépendant, maître de sa personne et de son cœur; le donner à celle qu'il aime, plutôt qu'à celle qu'on lui impose..., à une fille pure, simple, retirée, qui vous rendra en tendresse et en dévouement le sacrifice que vous lui faites d'une position flatteuse, tout aussi bien qu'à une demoiselle, qui, vous devant peu, exigera beaucoup, qui cherche un rang plutôt qu'un époux, des convenances plutôt que des affections, et dont vous aurez sans cesse à disputer le cœur aux vanités,
aux dissipations et aux dangers du grand monde Aimable amie, ajou-
tais-je, transporté par l'exaltation de mes pensées, modeste fille, toi que j'ai vue si douce et si craintive, si belle de pureté et de grâce; toi que j'ai tenue dans mes bras avec des transports si vifs, mais si respectueux et si tendres, pourquoi redouterais-je de chercher auprès de toi ce bonheur dont seule tu m'as fait goûter les prémices et deviner les attraits !
C'est ainsi que, provoqué par l'outrage, l'amour renaissait dans mon cœur, s'y confondant avec la plus pure flamme du désintéressement, avec l'énergie des sentiments vrais et honnêtes. A ce vif essor succédait peu à peu quelque curiosité à l'égard de la personne qui en était l'objet, comme pour m'assurer qu'au besoin ses manières et son éducation ne se trouveraient pas trop en désaccord avec le vœu que je pourrais former d'obtenir sa main. C'est alors que diverses choses , que je n'avais point remarquées d'abord, se présentèrent à ma mémoire, et que je m'occupai d'en tirer des inductions. Je revenais souvent à la blancheur de ses mains, dont aucun travail manuel ne paraissait avoir altéré la délicatesse ; je me rappelais avec plaisir que la fatigue de la chaîne, trop forte pour ses débiles bras, l'avait fait succomber sous le poids du malaise, comme si, accoutumée à une vie douce et tranquille, elle n'eût pu soutenir la rudesse d'un travail pénible et grossier. Bien que très-inhabile à juger des détails d'un habillement de femme, le sien m'avait pourtant paru d'une élégance simple et gracieuse, et j'attachais un prix inestimable au souvenir qui me restait de ses jolis pieds , chaussés avec quelque recherche de petits brodequins d'étoffe grise, lacés sur le côté. Entrant ensuite dans sa demeure, j'en parcourais de nouveau tous les recoins, m'arrêtant à quelques meubles de prix qui m'avaient paru être les débris d'une aisance passée et comme les indices d'une certaine élégance de mœurs. J'avais vu sur un fauteuil une mante en étoffe de soie 'noire , bordée d'une pelisse
de même couleur, et ce vêtement, que j'avais jugé appartenir à la mère, me donnait de son air et de sa mise une idée de noblesse et de simplicité vénérable. Mais, surtout, je me souvenais qu'en cherchant le vinaigre mes yeux étaient tombés sur une table où, parmi les feuilles de papier éparses, j'avais remarqué quelques volumes proprement reliés, et dont le seul qui se trouvât ouvert dans ce moment était le poëine anglais de Thompson sur les Saisons. Réunissant tous ces indices, et les rapprochant du son de voix, de l'accent, des manières et surtout de la craintive réserve de ma jeune protégée, j'arrivais par degrés à compléter d'une façon charmante l'image imparfaite qui m'en était restée, et satisfaisant ainsi aux exigences que l'éducation, des goûts et des habitudes aristocratiques m'avaient rendues comme naturelles , je me surprenais à l'aimer cent fois davantage. L'impatience de la revoir devenait alors pressante, et je regardais avec anxiété l'aiguille de ma pendule, incertain si, malgré l'heure déjà avancée, je n'y porterais point sur-le-champ mes pas. Bientôt je me levai subitement, et je sortis.
Dès que je me trouvai dans la rue, le calme du soir, l'heure, l'obscurité, le silence, achevèrent de rendre à mes sentiments tout le prestige et la vivacité qu'ils avaient eus la veille. Je pris par les mêmes rues, afin de mieux repasser par les mêmes impressions, et je me trouvai bientôt dans le voisinage de la demeure où tendaient mes pas. Mais à mesure que j'approchais, une émotion qui m'était peu ordinaire ralentissait ma marche, et quand je fus entré dans l'allée, je m'arrêtai, incertain de nouveau si je voulais monter ou renoncer pour le moment à mon projet.
Ce qui aurait dû m'y faire renoncer fut ce qui me porta à le poursuivre. M'étant avancé jusque dans la cour, je ne vis point de lumière au troisième étage; j'aurais dû en conclure que je ne trouverais personne, mais c'est justement cette chance qui , m'ôtant en partie mon embarras , m'encourageait à monter. J'y étais aussi engagé par un mouvement de curiosité, car cette obscurité avait contrarié mon attente. Il n'était que huit heures, et je ne pouvais supposer que les personnes que j'allais voir fussent déjà couchées.
Je m'engageai donc dans l'escalier avec un battement de cœur qui redoublait à chaque fois que je heurtais quelque chose dans l'obscurité, ou lorsque, m'arrêtant, je retrouvais le silence. A la fin , je parvins devant le seuil, mais je n'osai frapper tout doucement à la porte qu'après m'être convaincu, par un long moment d'attente et d'examen, qu'il n'y avait probablement personne qui pût me répondre. A peine avais-je frappé, que ma conviction me quittant tout à coup, je retins mon haleine, prêt à m'enfiiir si j'entendais le moindre bruit; mais rien ne se fit entendre. Alors je frappai moins doucement, ensuite plus fort, et, après avoir acquis ainsi la certitude que l'appartement était inhabité dans ce moment, je me
hasardai à sonner Aussitôt une porte s'ouvrit à l'étage au-dessous, et
une lumière éclaira d'une faible lueur la place où j'étais.
La personne ne bougeait ni ne parlait, et la lueur restait la même. Que devais-je faire? Fuir dans les étages supérieurs? C'était me faire poursuivre, et attirer sur moi la honte et le soupçon. Rester en place? Déjà une sueur froide m'en ôtait le pouvoir, et chaque seconde qui s'écoulait dans cette situation me paraissait un siècle d'angoisse. Descendre har-
diment? Je n'en avais pas le courage. Je me décidai à sonner encore. « C'est lui! » s'écria une voix. Et aussitôt j'eus devant les yeux la voisine qui m'avait insulté la veille.
Le visage de celte femme respirait la fureur : « Indigne, me dit-elle, et vous osez revenir!... Quelle impudence!... Votre manteau, n'est-ce pas?... Il est chez monsieur le pasteur du quartier. Allez l'y chercher. Il sait tout, et vous trouverez là à qui parler. »
J'écoutais ces paroles violentes et entrecoupées avec plus d'étonnement que de colère : « Madame, lui dis-je, j'ignore qui vous êtes; ce que je comprends mieux, c'est l'imprudence avec laquelle vous compromettez cette honnête enfant, en me calomniant moi-même.
— Monstre! interrompit-elle , je ne t'ai pas vu!... je n'ai pas vu ses pleurs!... ce n'est pas moi qui ai recueilli votre manteau, resté auprès du lit!...
— Je ne vous entends pas, interrompis-je à mon tour; au surplus, je ne viens ni pour vous écouter, ni pour recouvrer mon manteau. Si vous pouvez me dire à quelle heure je pourrai rencontrer cette jeune fille et madame sa mère , c'est la seule chose que je demande de vous.
— Ici vous ne les verrez plus; et là où elles sont, ne vous avisez pas de les y chercher... Allez, malheureux, quittez cette maison, et que jamais on n'y entende plus parler de vous ! c'est la seule chose que je sois chargée de vous dire. » En achevant ces mots, elle descendit en me précédant, et s'arrêta quelques instants sur son seuil, comme pour s'assurer que je m'en allais. Par une ouverture qui donnait dans la cour, j'aperçus dans ce moment plusieurs têtes qui étaient aux fenêtres, attentives à ce qui se passait. Comme ma surprise et surtout mon silence me donnaient presque un air honteux et coupable aux yeux de tout ce monde : « Madame, dis-je à la mégère qui venait de causer ce scandale, je tiens, à cause des personnes qui nous écoutent, à ne pas taire mon nom; je m'appelle Edouard de Vaux. Il se peut que cette jeune personne et sa mère apprennent à me mieux connaître, et j'y ferai mes efforts; car je les respecte trop pour que je puisse supporter leur mépris. Quant à vous, comptez sur le mien dans tous les cas ; car, sans fondement quelconque et mue par la bassesse de vos propres sentiments , vous avez fait à cette jeune fille un tort peut-être irréparable. » Après ces mots, je descendis. Un profond silence me permettait d'entendre les chuchotements des voisins que cette scène avait attirés vers leurs fenêtres. Bientôt je me retrouvai dans la rue.
J'étais fort désappointé, bien moins cependant par l'injuste sortie de cette femme, que parce que je n'avais point revu la jeune fille, et que de plus j'ignorais dès lors le lieu de sa retraite. Ne sachant auprès de qui m'en informer, et l'heure avancée m'ôtant tout espoir de pouvoir m'y présenter ce jour-là , je pris , fort à regret, le parti de rentrer chez moi.
Néanmoins cet incident, loin de refroidir mes sentiments, leur avait au contraire prêté une force plus intime, et la fuite imprévue de ces deux dames m'avait frappé par quelque chose de mystérieux et de romanesque qui, tout en m'affligeant, ne déplaisait pas à mon tour d'esprit. Emu des alarmes de la mère , j'étais vivement impatient de les calmer; et la fille, un instant fanée par le souffle impur de la calomnie, ne m'en paraissait que plus touchante. Comme c'était à mon occasion, je me sentais engagé à la protéger encore ; et ce rôle , auquel ma conduite à son égard donnait quelque noblesse, flattait mon amour-propre et secondait le penchant qui m'entraînait vers elle.
En rentrant chez moi j'appris de Jacques qu'une personne m'attendait dans le salon depuis quelques instants. J'y entrai précipitamment, et un monsieur inconnu, qu'à son costume je jugeai aussitôt pouvoir être le pasteur qui avait mon manteau, se leva de devant le feu pour me saluer. « Vous ignorez, monsieur, ce qui m'amène, me dit-il avec assez d'émotion, et je suis moi-même embarrassé de vous le dire. — Es't-ce vous, interrompis-je, qui êtes le dépositaire de mon manteau? — Oui, monsieur. — En ce cas, monsieur, je sais ce qui vous amène, et je suis prêt à vous écouter. »
Nous nous assîmes, a Monsieur, reprit-il, je dois vous dire que je ne vous connais point , et que sans votre manteau , qui porte votre nom sur l'agrafe, je n'aurais pas même eu le moyen de venir vous importuner. Du reste , mon titre à me présenter chez vous ne repose que sur les devoirs qui me sont imposés envers mes paroissiens , et je ne le ferai valoir qu'autant que vous le reconnaîtrez vous-même. — Je le reconnais, lui dis-je.
— Je vous parlerai donc avec franchise, monsieur, continua-t-il. J'arrive ici prévenu contre vous par des apparences, par les propos d'une voisine, et plus encore par la douleur d'une mère respectable, qui voit pour la première fois le scandale et la médisance effleurer la couronne sans tache qui faisait le plus bel ornement et la seule richesse de son enfant. Mais je n'ignore point que le scandale et la médisance n'épargnent pas les intentions les plus pures et les procédés les plus honnêtes, et je suis
Tjp. Henri Tlon.
Aussitôt une porte s'ouvrit à l'étage au-dessous.
( l'héritage. )
encore prêt à croire les vôtres tels. Seulement, monsieur, il m'importait, dans une chose qui intéresse le bonheur de deux personnes que leur isolement recommande plus spécialement à ma protection, de venir à vous, de vous parler, d'apprendre, si je le puis, quel danger elles ont couru ou peuvent courir encore, afin d'être mieux à même de les guider selon le bon sens et la vérité. Je vous l'avouerai encore, quelque coupable ou quelque imprudent que vous puissiez avoir été, je n'ai pas désespéré que les discours d'un vieillard désintéressé pussent vous détourner de faire le mal, ou tout au moins vous inspirer des sentiments de respect ou de pitié favorables à mes deux paroissiennes.
— Monsieur, répondis-je aussitôt, je ne blâme ni vos motifs, ni vos préventions ; mais il me semble qu'un témoignage était encore préférable au mien, c'est celui de la jeune fille. Si cette enfant m'accuse d'avoir manqué d'égards, si ses paroles déclarent autre chose que les soins respectueux que je lui ai rendus, si elles trahissent de ma part la moindre atteinte à sa pureté... qu'est-il besoin de venir à moi? Ne croirez-vous pas plutôt au témoignage de cette modeste enfant qu'à celui d'un homme que déjà les apparences accusent? Aussi, monsieur, tout en respectant vos intentions, je ne m'explique ni votre démarche, ni le scandale qui la provoque. Encore une fois, j'en appelle à la jeune fille elle-même, et si elle me condamne, j'accepte avec cet arrêt son mépris et le vôtre.
— Vos paroles, reprit le pasteur, respirent la franchise et l'honnêteté, et , de plus , le témoignage que vous invoquez ne vous est point défavorable. Seulement, il est incomplet; il est celui de l'inexpérience et de la candeur que l'on craint d'altérer par des questions indiscrètes. Cette jeune fille, ignorante de ce qu'on lui veut, troublée par ce qu'elle entend, ne sait que verser des larmes, en attestant vos soins honnêtes. Pour ma part, j'en croirais avant tout le tact de son innocence. Mais vous convenez peut-être que vous auriez pu , même à son insu , manquer à la stricte honnêteté ; et quand un témoin oculaire vous dénonce, et vient porter la terreur dans l'âme d'une mère que des apparences fâcheuses disposent à l'écouter, vous ne devez pas trouver étrange ni dénuée de motifs la démarche que je fais en recourant à votre sincérité. Elle est pénible, je vous l'assure, cette démarche: suspecter la loyauté, la délicatesse, les intentions; opposer le doute aux dénégations d'une bouche honorable : c'est, sinon la plus cruelle, du moins la plus pénible tâche que puisse nous imposer notre ministère.
— C'est vrai, monsieur, lui dis-je sèchement. Toutefois, puisque vous
balancez entre mon témoignage et celui de cette femme, je ne veux ni m'offenser, ni me taire. Voici ce qui s'est passé. Mais après que je vous aurai fait ce récit, je vous en préviens, monsieur, je ne supporterai de votre part ni doute, ni incertitude. »
Alors je lui racontai tous les événements de la veille, tels qu'ils sont connus de vous, lecteur. Je ne lui cachai ni mon empressement, ni ma tendresse: car si ces choses sont, pour une àme dégradée, des indices suspects , il en est autrement des caractères nobles , pour qui elles sont le plus sûr garant de la pureté du cœur et des procédés. Il m'écouta avec intérêt ; je crus voir plus d'une fois se peindre sur ses traits des signes de sympathie et d'approbation, je vis son regard m'absoudre et sa main prête à saisir la mienne.... Aussi, lorsque après avoir fini mon récit, je le vis rester immobile et silencieux, j'en éprouvai une vive indignation, et j'étais près d'éclater en paroles insultantes, lorsqu'il reprit :
« Ne vous fâchez point. J'ai écouté votre récit; entre vous et cette femme je n'hésite pas. Pardonnez pourtant si, faisant violence à mes propres convictions, je vous refuse encore les paroles d'estime et de réparation que je désire vous devoir. Mais un autre témoignage plus fort, plus respectable, une personne intéressée à vous justifier, en cherchant tout à l'heure à vous disculper auprès de moi, a plus fait pour ébranler cette conviction, que n'eût pu le faire toute voix accusatrice... »
J'écoutais ces paroles avec une attente confuse, et le cœur agité des plus violents mouvements de colère, de mépris et de fierté.
« Je ne veux rien feindre , continua-t-il ; mademoiselle S***, la cousine de madame de Luze, est ma parente; il y a peu de jours que, consulté par sa famille, j'ai donné mon assentiment à son union avec un homme que, dans mon opinion, ses mœurs, son caractère, recommandaient mieux encore que son rang et sa fortune... à son union avec vous, monsieur. C'est votre parrain que vous aviez chargé de vos démarches, c'est lui aussi qui, tout à l'heure, alarmé des conséquences que pourraient avoir les bruits que vous venez de démentir, et sachant qu'ils étaient parvenus à ma connaissance en même temps que ce manteau accusateur, est venu se , faire auprès de moi votre défenseur. Il avait vos aveux, il implorait mon indulgence, il me priait d'étouffer un scandale qui pouvait vous nuire, il me suppliait d'employer mon influence à vous détourner d'une honteuse liaison Maintenant, mettez-vous à ma place; jugez vous-même combien la vérité est difficile à atteindre, même pour celui qui la cherche avec le plus de désir, et ne vous offensez plus de ce que vous ne rencontrez
pas, dès l'abord, cette réparation pleine et facile que votre innocence peut vous faire envisager comme un droit évident et sacré. »
En proie à mille sentiments contraires et impétueux, indigné contre mon parrain, dont l'âme trop peu élevée avait interprété mes paroles honnêtes comme les feintes honteuses du libertinage, possédé d'estime et de respect pour l'homme qui me parlait, et pressé de répondre à tout à la fois, je restai quelques instants en silence, dominé par une agitation qui, peu à peu, se calmait, à mesure que j'écartais de ma pensée toutes les réponses qui n'auraient pas paru péremptoires, ni satisfait aux exigences de ma fierté et de mon innocence, toutes deux outragées. A la fin, trouvant un langage : « Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que pouvaient m'en laisser les émotions que je comprimais, vous ne m'offensez point. Quand un parent me flétrit à plaisir, pourquoi attendrais-je de vous une opinion honorable qu'il n'a pas lui-même? Mais j'ai de quoi détruire vos soupçons et rassurer vos scrupules... Oui , monsieur, j'aime cette jeune fille... mais ce que vous ignorez, ce que mon parrain n'a eu garde de vous apprendre, c'est qu'à cause d'elle je l'ai mécontenté; à cause d'elle, j'ai secoué son joug, j'ai refusé son héritage, et quelque chose de plus flatteur encore, monsieur, la main de votre parente, l'alliance de
votre famille En agissant ainsi, je n'avais point encore arrêté mes
vues sur votre jeune protégée; mais aujourd'hui qu'elle est compromise, aujourd'hui que les propos envenimés des uns, les discours officieux des autres, sont parvenus à la flétrir, je demande sa main , je la désire, je la veux!... et c'était, avant votre venue, le seul projet de mon cœur. Vous aurai-je pour appui dans le désir que je forme, continuai-je d'un ton moins emporté, voudrez-vous être le porteur de ma demande? c'est ce que j'ose espérer de vous, monsieur, si, convaincu de ma droiture, vous me rendez enfin justice »
Alors il me tendit la main, non sans quelque attendrissement : «Depuis longtemps, dit-il, je vous rends justice, mon jeune ami; mon estime est à vous, entière, sincère, et mon cœur s'émeut à ces vertueux transports qui, peut-être, vous emportent trop loin Je n'ai point mission
de plaider pour ma parente, et plutôt encore plaiderais-je en mon- nom qu'au sien, tant vous répondez à l'opinion honorable que j'avais conçue de votre caractère; mais c'est le sort de votre vie que vous décidez ainsi en un instant.... Vous rejetez mille avantages... vous répudiez une personne aimable et digne de vous... vous vous aliénez un parent... vous perdez une fortune qu'il vous destinait... et que trouverez-vous en re-
van he? La vertu, sans doute, les grâces du corps et celles de l'esprit, mais une personne obscure et sans fortune, une enfant délaissée du monde que vous voyez, et que les préjugés vous défendront d'y produire Au surplus, continua-t-il , à Dieu ne plaise que je veuille nuire
à celles qui me sont confiées, et que je détourne d'elles un bonheur que peut-être la Providence tenait en réserve à leur infortune et à leurs vertus! Voyez vous-même, mon bon ami : j'ai voulu vous éclairer et non corrompre votre honnête énergie; j'ai voulu, non pas éteindre ces transports, mais y adjoindre la réflexion, qui seule peut les rendre sages. Que si vous persistez dans ces généreux projets , ne craignez point que je laisse à d'autres le doux soin d'en porter l'annonce, d'en être l'appui fidèle, de vous vouer dès aujourd'hui une affectueuse estime, et d'adresser à Dieu les plus ferventes prières pour une union formée sous d'aussi touchants auspices. »
A ces mots, je me jetai dans ses bras, et, l'ayant embrassé, j'achevai de lui ouvrir mon cœur. Il put voir que mes réflexions avaient précédé les siennes, et que ma résolution, pour s'être formée fortuitement, n'en était pas moins fondée sur des convenances vraies, et sur le désir de trouver, dans des attachements et des devoirs, un bonheur que m'avait jusque-là refusé une situation trop heureuse et facile. Bientôt, chassant tous ses scrupules, il finit par s'associer à mes projets avec tout l'entraînement d'un cœur chaud et généreux, et, comme il arrive lorsqu'une véritable sympathie a fait disparaître les distances d'âge, de condition ou de rang, cet homme vénérable, à qui je parlais pour la première fois de ma vie, m'inspirait le respect d'un père et toute la confiance d'un ancien ami. C'est alors que je commençai à le questionner sur ces deux dames, qui, déjà si liées à mon existence, ne m'étaient pas même connues de nom.
Il m'apprit que la jeune fille se nommait Adèle Sénars, et, je l'avoue, ce nom m'enchanta. Je suis très-sujet à trouver aux noms propres un air commun ou distingué, et, par un travers d'esprit dont je n'étais pas corrigé, j'aurais préféré mille fois un nom qui ne me déplût pas à des avantages réels de fortune ou de rang. Mais l'aimable nom d'Adèle, outre le charme que j'y attachais déjà, en prit un que les années n'ont pu détruire, parce que, gravé dès lors aux plus doux endroits de mon cœur, il rallie à lui les dernières impressions de ma jeunesse, et tout ce que j'ai pu goûter depuis de vrai bonheur.
Mais tout d'ailleurs, dans ce que m'apprit le pasteur, sans choquer
aucun des préjugés qui me sont propres , redoublait mon ivresse et mon contentement. Le père de cette jeune fille était Suisse, ainsi que moi. Entré jeune au service de la marine anglaise, il était parvenu à un grade peu élevé, mais honorable, et pendant son séjour en Angleterre il y avait épousé la mère de mon Adèle. Ceci , en m'expliquant pourquoi j'avais vu sur la table le poëme des Saisons, me semblait prêter à l'air de cette jeune fille cet attrait qu'ont d'ordinaire pour nous les femmes étrangères, et j'aimais à attribuer à son origine anglaise son teint éblouissant, la mélancolique douceur de ses grands yeux bleus, et l'aimable innocence de son front. Depuis quelques années , sa mère l'avait amenée en Suisse pour lui donner à moins de frais une éducation qu'elle envisageait comme sa ressource future, et, depuis la mort du père, arrivée deux ans auparavant, ces deux dames, réduites à vivre de la modique pension que la loi anglaise assure à la veuve d'un officier mort au service, étaient venues habiter la demeure où le hasard m'avait conduit à leur rencontre. De là ces meubles élégants que j'avais remarqués, avec d'autres indices d'une condition jadis plus aisée.
Toutes ces choses me ravissaient. « Mais pensez-vous, lui disais-je, que ces dames , ainsi prévenues contre moi , voudront accueillir ma demande?... Pensez-vous que je saurai me faire aimer de cette jeune fille, pour qui les avantages de fortune que je puis lui offrir ne sont rien sans doute, et dont le cœur, rendu timide et craintif par la pudeur même, n'osera se livrer aux atteintes de l'amour?... Je sens que je n'ai de ressource et d'espoir qu'en vous, leur digne protecteur, celui qui peut seul, par le respect qu'il inspire, détruire les préventions de ces deux dames, et leur faire agréer des vœux dont peut-être elles se défient.
— C'est à quoi, me dit-il, je m'emploierai, mon jeune ami. Du reste, redoutez peu leurs préventions et davantage leur fierté. Aux premières clameurs de cette voisine emportée, mon soin le plus pressé a été de soustraire mes deux amies à son influence, tout en les dérobant à vos atteintes, si réellement je trouvais, après vous avoir vu, les propos de cette femme fondés. De cette manière , leurs préventions n'ont pu s'accroître, et mon témoignage, dont elles attendent tout, suffira à les rassurer pleinement. Mais elles ont l'orgueil de l'honnêteté pauvre : votre fortune , votre rang supérieur au leur, peut effaroucher leur fierté ; et les idées de la mère, que j'ai moi-même encouragées, ont toujours été de chercher le bonheur de sa fille dans une condition obscure, la seule dont leur position leur laissât la chance, mais dont une éducation trop cultivée
leur fermait peut-être le chemin. Car vous ne sauriez croire, ajouta-t-il pendant que mon cœur dévorait ses paroles, combien d'intelligence, de goût, de vraie parure de l'esprit, embellit les hôtes du réduit si simple que vous avez vu. Cette jeune fille, si timide et si inexpérimentée d'ailleurs, possède et cultive une foule de connaissances; elle s'est adonnée à la musique, au dessin, et, à toutes ces choses, elle apporte l'avantage d'une aptitude naturelle, et je ne sais quelle grâce remplie de sentiment. Sa mère unit à des qualités pareilles ce qu'y ajoutent l'expérience, les voyages, une vie bien employée, mais surtout cette aménité douce qui provient d'une sensibilité exercée aux épreuves comme aux joies du cœur. Aussi trouvé-je toujours un plaisir nouveau à les visiter. C'est l'endroit aimable de ma paroisse : je m'y oublie souvent, et je n'en sors jamais que je n'admire combien de grâces et d'agréments l'honnêteté, le travail, la culture, peuvent rassembler autour de ce petit foyer si voisin de la gêne et de la misère. »
Cet entretien dura fort tard. Je le prolongeais par mille questions, ne pouvant me lasser d'entendre mon respectable ami me raconter ce qu'il savait des personnes qui m'inspiraient un intérêt si vif. Nous convînmes que dès le lendemain matin il se rendrait auprès d'elles; que, selon la disposition où il les trouverait, il ferait les premières ouvertures, et que, peut-être, pour répondre à mon impatience, il me rapporterait une réponse avant midi. Après cela, il se leva pour se retirer, mais je voulus l'accompagner jusqu'à sa demeure, où je pris congé de lui, le cœur rempli d'affection, de joie et d'espérance.
Je rentrai chez moi, bien heureux et bien changé. Il me semblait que dès ce jour je commençasse à vivre, et je pense encore aujourd'hui que c'était vrai; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur, fruit ordinaire d'une existence assurée et d'un avenir tout tracé, où le cœur est vide, où les facultés sont inactives, où l'esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupations de la vanité. J'appartiens à une classe où cette situation est commune , de nos jours surtout, et en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j'avais encore à choisir ma vie, à défaut de celle où j'ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse d'où naissent de l'activité et des efforts, à cette oisive opulence où j'ai végété durant la moitié de mes plus belles années.
Je m'étais, comme le soir précédent, établi à songer au milieu d'une agitation remplie d'un intérêt vif et puissant, comme il arrive en ces instants solennels de la vie où l'on dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu, j'encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d'affectueux dans les paroles ou dans l'expression de la jeune fille, et surtout de tout le poids qu'auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre, et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur les années, je me peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes , mes yeux vinrent à tomber sur un billet à mon adresse, que, dans ma préoccupation, je n'avais pas remarqué, bien qu'il fût déposé en face de moi, sur la cheminée.
A l'adresse, je reconnus aussitôt l'écriture de mon parrain , et je sonnai. « Quand est venue cette lettre? dis-je à Jacques. — Pendant que monsieur vient de sortir; mêmement qu'il y a une réponse, qu'ils ont dit. — C'est bon. » J'ouvris la lettre avec un médiocre empressement; la voici :
« Mon cher Edouard ,
» Je veux bien tout oublier. En te quittant, j'ai su ta fredaine, et que ton manteau y était resté. J'ai aussitôt agi auprès de qui de droit, et étouffé le bruit qui commençait à se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d'amadouer M. le pasteur Latour, parent de ta future, et j'y suis parvenu. Rien n'est gâté.
■» Une fois que tu as avili cette fille, je pense que tout est dit de ce côté. Tu leur dois quelque dédommagement, et je m'en charge. Mais plus d'incertitude ni de délais. Nous terminons demain, et, à ce prix (tu n'es pas bien à plaindre); tu retrouves l'héritage et l'amitié de ton affectionné parrain. »
La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, et j'éclatai en insultes contre mon parrain , qui se dévoilait à moi comme un être sans cœur et sans moralité , dont les dégoûtantes paroles profanaient tout ce que je regardais comme aussi pur que sacré. Je pris aussitôt la plume, et j'écrivis une réponse dont l'impétuosité méprisante était trop excessive pour ne pas me surprendre moi-même quelques moments plus tard. Aussi je la déchirai pour en refaire une autre, puis une troisième, jusqu'à ce que, déjà plus calme, et venant à réfléchir que mon sort, qui devait peut-être se décider le lendemain, serait une éclatante réponse à son outrageante lettre, je finis par dédaigner de lui écrire, et je retournai, pour toute vengeance, à mes douces rêveries.
Il était près de trois heures du matin lorsque je me mis au lit. J'espérais tromper par quelques heures de sommeil l'impatience avec laquelle j'attendais le lendemain; mais à peine fermai-je les yeux pendant quelques instants , et aux premiers rayons de lumière qui pénétrèrent dans mon appartement, je me levai pour m'habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule, je calculais l'heure à laquelle M. Latour devait se lever, se disposer à partir, être en route, et enfin se présenter à ces dames. Arrivé à ce moment, je composais son propre discours de mille manières, selon la situation, le lieu, les dispositions où il rencontrerait ses deux amies; puis, aidé de toute l'illusion du désir et de l'amour, je prêtais à l'expression de ma bien-aimée et aux paroles de sa mère un langage qui comblait mes vœux. A la fin, l'attente
""gvTw
Tjp. Henri IMon.
Au printemps suivant, M. Latour nous maria clans l'église d'un village voisin.
me devint insupportable, et je me décidai à sortir sur l'heure pour aller à la rencontre de la réponse que devait m'apporter M. Latour.
C'était dans sa propre campagne , à une lieue de la ville , que ce bon pasteur avait recueilli ces dames le jour précédent. J'en pris le chemin par une matinée de décembre, dont les impressions ne sortiront jamais de mon souvenir. Le temps était doux; les chemins affreux. Un soleil pâle éclairait d'une lumière argentine les champs sans verdure et les arbres sans feuillage ; et la neige des montagnes brillait faiblement derrière une brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée, et, comme attendri par l'espoir d'une félicité prochaine, il se peignait le bonheur et l'amour versant leurs dons jusque sur les moindres chaumières éparses dans les prés qui bordaient la route. Je me souviens que m'étant assis pour attendre M. Latour, mes yeux s'arrêtèrent sur l'une d'elles, presque ensevelie sous l'épais branchage des ormeaux et d'où s'échappait une tranquille fumée. Je m'avisai de fixer mon sort sous cet humble chaume, j'y appelai mon amante, j'y arrangeai ma vie, et, animant insensiblement ces ombrages dépouillés du charme vivant de mes rêves, mon impatience, quelques instants trompée, laissait errer mes pensées autour de ce rustique asile. Quelquefois l'avenir donne aux songes du cœur comme l'air d'un pressentiment. Peu d'années après, c'est dans une retraite voisine de ce lieu que j'ai vu les miens se réaliser.
Pendant que j'étais assis, un char, qui parut à l'extrémité de la route, me fît lever comme en sursaut et courir à sa rencontre. Je reconnus de loin qu'il était vide, et j'allais passer outre, quand l'homme qui le conduisait , après avoir ralenti le pas de son cheval , finit par arrêter, et me demanda si je n'étais point la personne que M. le pasteur Latour envoyait chercher... En un clin d'œil je fus dans le char, qui rebroussa rapidement. Aussitôt le trouble et l'émotion, succédant à l'impatience , m'ôtèrent toute présence d'esprit, en sorte que j'aurais donné tout au monde pour que le char m'emportât avec moins de vitesse.
Bientôt j'aperçus la maison, située au penchant d'un coteau. On y arrivait par une côte rapide, ombragée de vieux noyers. Le cœur me battait avec force, et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement à l'entour. Mais un silence tranquille planait sur cette retraite, et deux volets ouverts au rez-de-chaussée indiquaient seuls qu'elle fût habitée. Cependant la côte tirait à sa fin; déjà les haies, plus rapprochées, m'ôtaient la vue des bâtiments; j'apercevais un portail, et les aboiements d'un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues
qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s'arrêta, et tout rentra dans le silence.
Je venais de descendre lorsque parut M. Latour. Une dame d'environ cinquante ans s'appuyait sur son bras. Elle était mise avec goût et simplicité , et malgré l'émotion qui troublait la sereine noblesse de son visage , son regard pénétrant et sensible, fixé sur ma personne, augmentait ma timidité en même temps qu'il gagnait mon cœur. Dans ces premiers instants, je ne sus rien lui dire, elle-même gardait le silence; mais le bon pasteur s' adressant à moi : « Mon ami, me dit-il, j'ai présenté vos vœux à madame, qui a bien voulu en paraître touchée. C'est, je pense, tout ce que je pouvais faire ; le reste vous appartient, ou plutôt appartient à votre mérite, qui se fera mieux connaître par lui-même que par ma bouche. — C'est, dit alors la dame d'une voix émue, c'est d'une manière étrange, monsieur, que nous venons à nous connaître... Néanmoins les paroles de M. Latour sont toutes-puissantes pour vous gagner mon estime, et je n'ai pas à repousser une demande qu'il appuie... Ma fille ne sait rien encore, mais je n'ai plus rien à lui taire... et une fois que j'ai donné ma confiance à votre caractère, je dois laisser le reste à son libre choix. .. Mais entrez , je vous prie.. . »
J'étais trop troublé pour oser répondre; toutefois, oubliant, dans l'expansion de mon cœur, cette retenue à laquelle se conforme la politesse qui se possède, je saisis la main de cette dame, et j'y appliquai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible. A peine j'avais lu ce mouvement sur son visage, que, déjà moins timide, j'ouvrais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. A ce moment je me sentis son fils, et mon cœur, exalté par le bonheur et la reconnaissance, lui vouait avec serments cette affection sincère dont j'ai depuis tâché de réjouir ses vieux jours.
Dès que je fus entré dans le salon, la jeune fille me reconnut, et ses joues se colorèrent d'une vive rougeur. Puis, me voyant soutenir le bras de sa mère, elle reprit un air plus tranquille et s'inclina pour me saluer. Elle se tenait debout , dans une attitude pleine de grâce et de modestie , attendant pour s'asseoir que les autres personnes fussent placées. « J'espère, mademoiselle , lui dis-je, que vous ne vous ressentez pas trop des fatigues de cette soirée à laquelle je dois l'avantage de vous connaître. » Elle rougit de nouveau, et, pour chasser l'embarras que causaient ces souvenirs, je parlai de l'incendie. La conversation s'établit alors, mais froide et contrainte, comme il arrive lorsque les paroles ne servent qu'à voiler les
préoccupations du cœur. La jeune fille seule, étrangère à ces préoccupations, se livrait avec abandon au plaisir d'écouter, et ajoutait quelques paroles timides à ces récits qui captivaient son attention sans partage.
Néanmoins cette situation, en se prolongeant, devenait gênante, et, quoique déjà plus rassuré, les paroles de la dame m'avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. A la fin, M. Latour s'adressantà la jeune demoiselle : «J'ai, lui dit-il, un vœu à former, mademoiselle Adèle; c'est que mon ami , qui est aussi celui de madame votre mère, puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien, monsieur Latour, dit la jeune fille timidement, mais sans honte, que j'aime tous ceux qui sont chers à ma mère et à vous. » Je compris alors qu'elle ne se doutait point du motif de ma venue, et que son cœur ingénu n'avait pas pénétré le sens des paroles de M. Latour. « Mademoiselle, repris-je aussitôt, la moindre affection de votre part est une faveur sans prix à mes yeux ; mais pourquoi vous taire le vœu auquel j'attache toute ma félicité... c'est le don de votre main que j'implore, c'est le bonheur d'associer ma vie à la vôtre, celui de trouver, avec une compagne tout aimable , une mère que déjà j'aime et que je vénère comme celle que j'ai perdue! »
Pendant que je m'exprimais ainsi , la jeune enfant, surprise , alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. Latour, sur moi , sur sa mère. Celle-ci , sur le point de décider seule du sort d'une fille tendrement aimée, avait senti se rouvrir la blessure de son cœur; en sorte que, déchirée par les souvenirs du passé, soumise et tremblante devant l'incertitude de l'avenir, son regard implorait l'affection, l'appui, la pitié, et cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d'abondantes larmes. «Maman, lui dit sa fille en se réfugiant auprès d'elle, pourquoi pleurez-vous?... J'aime monsieur, je vous suis soumise... disposez de moi pour votre bonheur, là seulement je trouverai le mien... » Sa mère ne pouvait lui répondre , mais , à la fin , ses alarmes cherchant en moi leur refuge , elle saisit sa main , et elle la plaça dans la mienne.
Dès ce moment nous fûmes unis. La vraie candeur est confiante, un cœur neuf à l'amour se donne sans réserve; je trouvai intacts dans celui d'Adèle ces trésors que d'ordinaire le monde souille ou effleure, mais que la retraite embellit et conserve. Remarquable par son élégante beauté, remplie de grâces et d'agréments, douée de cette sensibilité qui , dans une femme, rehausse les talents et les connaissances, son âme généreuse el modeste ne connaissait d'autres plaisirs que ceux de l'affection et du dévouement; et, en même temps qu'elle semblait prodiguer les grâces de
ses manières et de son esprit, je ne sais quelle pudique réserve donnait à ses moindres faveurs un charme plus profond , plus piquant mille fois que celui que des femmes aussi belles cherchent en vain dans les calculs de la plus adroite coquetterie.
Il fut convenu que ces dames achèveraient de passer l'hiver dans cette retraite que leur offrait le bon M. Latour. C'est là que, chaque jour, pendant les rigueurs d'un hiver glacé, je venais avec transport m'enivrer auprès de cette charmante fille de toutes les délices d'un amour chaque jour plus vif, et chaque jour mieux partagé. Temps de félicité présente et de riant espoir! jours heureux de ma vie! non, comme tant d'autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n'avez point passé sans laisser d'aimables traces ; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur que je goûte aujourd'hui, et mon cœur, en rebroussant jusqu'à vous, n'a point à vous demander compte de douces promesses dont vous l'ayez leurré !
Au printemps suivant, M. Latour nous maria dans l'église d'un village voisin ; heureux et fier d'une union qui fut l'ouvrage de sa prudence et de son désintéressement, il est demeuré notre plus constant ami. Jacques m'a accompagné dans ma condition nouvelle, et mon parrain, mort deux ans après sans m' avoir pardonné, a partagé ses biens entre des parents moins fortunés que moi. Je finis, lecteur; m'aurez-vous suivi jusqu'au bout? Pour moi, je me le suis figuré, et c'est pourquoi j'éprouve tant de regret à vous quitter.
Tïp. Henri l'Ion.
C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss.
( LE COL »'l\TBP.XB. )
LE
COL D'ANTERNE.
La vallée de Servoz est la première qui se présente au sortir de celle de Chamonix. Si les neiges ont disparu des cimes voisines, si les prés ont repris leur verdure, si le soleil du soir dore les rochers qui l'enserrent, cette vallée est riante bien que sauvage. Quelques cabanes y sont éparses, et parmi elles une petite auberge, où j'arrivai le 12 juin au soir.
On peut sortir de cette vallée de bien des façons. Certains en sortent par la grande route, c'est le plus simple; mais clans ce temps-là, jeune et de plus touriste, je dédaignais cette plate façon de sortir des vallées. Un touriste veut des cimes, veut des cols, veut des aventures, des dangers, des miracles. Pourquoi? c'est sa nature. Ainsi qu'un âne n'imagine pas qu'on aille du moulin au four autrement que par le plus court, le plus plat, le meilleur chemin, ainsi un touriste n'imagine pas davantage qu'on aille de Servoz à Genève autrement que par le plus long, le plus ardu, le plus détestable chemin. Les commis voyageurs , les marchands de fromage, les financiers, les vieilles gens font comme l'àne ; les gens de lettres, les artistes, les Anglais et moi, nous faisons comme le touriste.
C'est pourquoi, dès que je fus arrivé dans la petite hôtellerie de Servoz, je m'informai de la nature des cols et passages. On me parla du col d' Anterne : c'est une gorge étroite, resserrée entre les pics des Fiz et les bases du mont Buet; le sentier est difficile, la cime âpre et décharnée... je vis que c'était mon affaire, et je résolus de m'y engager le lendemain sur les traces d'un bon guide. Par malheur, il n'y avait point de guides dans l'endroit, et l'on ne put que m'indiquer un chasseur de chamois qui pourrait, disait-on, m'en tenir lieu ; mais il se trouva que cet homme était déjà engagé par un touriste anglais, qui voulait se rendre à Sixt par la même route que je me proposais de prendre.
242 LE COL D'ANTERNE.
Ce touriste, je l'avais vu sur le seuil de l'auberge, à mon arrivée. C'était un gentleman de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherchée, et de manières très-distinguées, car il ne me rendit point le salut que je lui adressai en passant : c'est, chez les Anglais bien élevés, un signe de bon ton, d'usage du monde. Toutefois, quand j'eus appris que le seul homme de l'endroit qui pût me guider au col d'Anterne se trouvait déjà engagé par ce touriste, je revins auprès de celui-ci, fort désireux de l'amener à me permettre de me joindre à lui pour passer le col, en payant de moitié le chasseur de chamois.
L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, que d'ailleurs il ne regardait pas. Il venait de bâiller; je bâillai aussi, en signe de sympathie; après quoi, je crus devoir laisser s'écouler quelques minutes, pendant lesquelles milord ayant eu le temps de se familiariser avec ma personne, je me trouverais ensuite comme présenté, comme introduit à lui. Lorsque le moment me parut propice : « Magnifique ! dis-je à demi-voix et sans m'adresser encore à personne, sublime spectacle !... »
Rien ne bougea, rien ne répondit. Je m'approchai : « Monsieur, dis-je fort gracieusement, arrive sans doute de Chamonix?
— Uï.
— J'en suis moi-même parti ce matin. » L'Anglais bâilla une seconde fois.
« Je n'ai pas eu, monsieur, l'avantage de vous rencontrer en route; il faut que vous ayez passé par le col de Balme ?
— No.
— Par le Prarion , peut-être ?
— No.
— J'y arrivai hier par la Tête-Noire, et je me propose de passer demain le col d'Anterne, si toutefois je puis trouver un guide. Vous avez pu, me dit-on, vous en procurer un?
— Uï...»
Uï ! no! le diable l'emporte! disais-je au dedans de moi-même. Sot animal! Puis, me décidant à brusquer l'affaire : « Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, dans le cas où je ne pourrais me procurer un guide, à vous demander la permission de m'associer à vous, en payant le vôtre de moitié?
— Uï. Il y avé de l'indis-crechon.
— En ce cas, je n'insiste point, » lui dis-je. Et je m'éloignai tout enchanté de ce colloque intéressant.
LE COL D'ANTERxNE. 243
C'est une heure charmante, en voyage, que celle du soir, lorsque, dans une contrée solitaire et sauvage, on erre doucement, à l'aventure, sans autre soin que de voir ce qui se présente , que de converser avec le passant, que d'amener à point un appétit que la marche a déjà aiguisé, et que le repas qui s'apprête va bientôt satisfaire. Tout en me promenant, je me dirigeai sur un rocher couvert de ruines : on l'appelle le Mont-Saint- Michel. Deux chèvres y broutaient, qui s'enfuirent à mon approche, me laissant maître de la place, où je m'assis auprès de jeunes aunes qui croissent en ce lieu.
Ce n'est point ici une aventure dont je dispose les circonstances. Ne vous attendez à rien, je vous prie, lecteur. J'étais assis, c'est tout. Mais c'est beaucoup, je vous assure, à cette heure et dans ce lieu. La vallée est déjà dans l'ombre; mais, du côté où elle s'ouvre sur le Mont-Blanc, qui est tout voisin , une resplendissante lumière éclaire et colore les glaces de cette cime majestueuse, dont les dentelures se découpent avec magnificence sur un sombre azur. A mesure que le soleil s'abaisse, l'éclat se retire par degrés des plateaux de glace, des transparents abîmes; et quand de la dernière aiguille disparaît la dernière lueur, il semble que la vie ait cessé d'animer la nature. Alors les sens, jusqu'à ce moment charmés, attentifs et comme enchaînés à ces sommités, se ressouviennent de la vallée ; la joue sent fraîchir le souffle du vent, l'oreille retrouve le bruit de la rivière, et des hauteurs contemplatives l'esprit redescend à songer au souper.
Un pâtre était venu chercher les chèvres. Au retour, je fis route avec lui. Ce bonhomme avait certaines notions sur le col d'Anterne, et je lui eusse certainement proposé de me servir de guide le lendemain, sans l'extrême pusillanimité que je croyais remarquer en lui. « Les gens, encore, disait-il, mais les messieurs ! non. La neige est haute en dessus ! Pas huit jours qu'il y a péri deux cochons : ceux de Pierre, et sa femme aussi, qui les ramenait de la foire de Samoins. Deux cochons tout élevés ! Si encore elle les avait vendus , l'argent se serait retrouvé ! Je vous dis que c'est un mauvais passage en juin. » Je lui soutins, sur la foi de mon Itinéraire, que le col d'Anterne est au contraire un passage très-facile, puisqu'il n'est élevé que de sept mille quatre-vingt-six pieds au-dessus du niveau de la mer, tandis que la limite des neiges éternelles est à sept mille huit cent douze pieds. Et comme la force de mon argumentation ne me parut pas avoir convaincu le pâtre, je pris mon crayon, et faisant, sur la couverture même de l'Itinéraire, une soustraction victorieuse, je démontrai que nous
244 LE COL D'ANTERNE.
avions encore, à partir du sommet du col, sept cent vingt-six pieds de roc nu , par conséquent sans neige ni glace.
« Ma s'y fîaz ' ! dit-il dans son patois. Vos chiffres, je m'y connais pas; mais tenez : il y a deux ans d'ici, dans ce même mois, un Anglais y est resté. C'était le fils. Je vis son père tout en pleurs et en deuil. On lui fit fête chez Renaud, on lui mit devant des noix sèches, de la viande, du bouché : rien n'y fit. C'est son fils qu'il voulait. On l'eut trente-six heures après, mais c'était le cadavre."
Il me parut évident que cet homme faisait quelque confusion de noms, car l'Itinéraire était positif et la soustraction péremptoire. Au surplus, je voulais peu de dangers, et en supposant que le pâtre n'eût fait que représenter, avec l'exagération d'un esprit timide, des choses au fond vraies en quelque degré , il se trouvait que le col d'Anterne était le col qui me convenait tout particulièrement entre les cols. Je persistai donc dans mon projet de le traverser sans guide, puisque je n'en trouvais point, mais avec le secours de mon excellent Itinéraire, et en ayant soin de partir peu de temps après l'Anglais, de manière à suivre de loin ses traces.
En rentrant à l'hôtel, je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi; plus loin, milord avait la sienne, où il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle, sa fille, que je n'avais point encore vue. Elle était belle , éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Comme je sais l'anglais, j'aurais pu profiter de leur conversation, sans toutefois y prendre part ; mais elle se borna à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité au sujet du service des gens, de la qualité des mets ou de l'équivoque propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis et plus singulièrement répartis. Mademoiselle s'était fait servir un large beefsteak, et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer passage à quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir faire partie de la provision de voyage. Pendant ce temps, milord s'occupait de se préparer un thé qui devait constituer tout son repas. Il mettait à cette opération ce soin minutieux , cette importance gravé que sait y mettre un Anglais comme il faut; et, bien que toute la maison fût sur pied à l'occasion de ce thé, prête à tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé fût parfait, milord accueillait toute la maison
1 II ne faut pas s'y fier.
LE COL D'ANTERNE. 245
avec cette humeur roide qui, souvent aussi, caractérise l'Anglais de qualité en voyage, à l'auberge et sur le continent.
Sur la fin du souper, le guide entra : « Holà ! hé ! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand matin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut, à cause des neiges. Et puis, c'est pas l'ombrelle de cette demoiselle qui la tirerait de là ! »
Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre, il entama avec sa fille un colloque en anglais. Pour la clarté du récit, je reproduis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais lorsqu'ils conversent en français.
« Milord à sajille : Cette guide avé iune très-irréverencious manière.
— Il me paraisse iune stiupid. Dise à lui que je ne voulé paartir que si la ciel n'avé pas iune niuage.
Milord au guide : Je ne voulé paartir que quand la ciel n'avé pas iune seule niuage.
— Eh bien, c'est pas ça! repartit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits, nous autres !
Milord à sajille : C'été iune fourbe. Au guide : Je dise à vos que je ne voulé paartir que quand la ciel n'avé pas iune iunique niuage.
— Comme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez à neuf heures, mais je vous dis que vers midi il peut faire de l'orage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; et au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors!
Milord à sajille : C'été iune fourbe. Comprené-vos le chose, Clara? Il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain , et il voulé nous engager à commencer le journée de grande matin, parce que, plus tard, il faisé le pluie, et il perde son aagent.
— Je croyé aussi.
— Ces hommes été tute remarquabelment voleurs !
— Tute. Ordonné lui voter volonté; il été bien attrapé!
Milord au guide : Mon ami, je distingué paafaitement bien voter estratadgem! Je ne voulé partir que quand la ciel il n'avé pas plus de niuage que sur cette plate.. .. A Clara : How do you say plate, Clara?
Clara : Assiette.
246 LE COL D'ANTERNE.
— ...que siur cette assiette.... Entendez-vos !
— J'entends, j'entends; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté!.. .
— Je défende vos d'amener des cochons
— C'est pour faire voir à monsieur
— Je défende vos !
— Comme vous voudrez.
— Je défende , diabel ! »
Le guide sortit, et de cette façon je ne pus, contre mon usage, décider dès la veille l'heure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions; mais n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée à celle de milord , et c'est dans cette résolution que j'allai me coucher.
Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme, pour réveiller milord et le presser de partir. Milord, déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde , sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et, voyant le ciel tout couvert de nuages, ne put contenir sa vive indignation : « Vos été iune fourbe, mosieur! iune fourbe! criait-il au guide de derrière sa porte; je connaisse voter estratadgem! je connaisse!... je déclaré encore iune fois que je ne parte pas s'il y avé iune sieule iunique niuage dans tute la circumférence de la firmamente!... Allé-vos-en! Tute suite! tute!... »
Le guide se retira en grommelant, mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures le soleil perça le dais de nuages qui avait jusque-là plané sur la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères, on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa fille, se décidant à partir, montèrent sur deux mulets, qui, sellés et bridés, attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge, en compagnie du guide. Un troisième mulet portait leur valise à Sixt, par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ, ayant chargé sur mon dos mon petit havre-sac, je partis à pied sur leurs traces.
Cette montagne que nous gravissions est pittoresque, intéressante. Jusqu'à mi-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement boisées : d'abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs sveltes et argentés ;
LE COL D'ANTEKNE. 247
enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue, plus élevées, plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallanche, où elle se termine par la majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées par les eaux; elles ont formé, par des écoulements successifs, dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, des hameaux, des pays entiers. De loin en loin, quelques hardis chasseurs ont escaladé les Fiz; ils disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre , profond , dont on raconte , dans la contrée , des choses merveilleuses.
Le dernier village que l'on dépasse, lorsqu'on monte de Servoz, c'est le village du Mont. Frappé du délabrement qui régnait dans ce petit hameau, où je n'apercevais ni habitants ni bestiaux, j'y fis halte auprès d'une fontaine; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si profonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eût accompagné ma curiosité satisfaite; en effet, dès le lendemain, en entrant à Bonneville, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce village.
C'est une histoire funeste. Ce hameau, comme les autres de la vallée, avait sa part de biens et de vertus; comme dans les autres, le travail, la simplicité des mœurs y faisaient régner l'ordre, une modique aisance; les générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns, à la fin des guerres de l'empire, revenus dans leurs foyers, y rapportèrent des habitudes d'oisiveté, d'ivrognerie; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église, comment on s'y moquait du curé; ils dirent que les Savoyards sont en estime à Paris, qu'en peu d'années ils y recueillent, pour des services point rudes, une grosse somme d'argent; en sorte que plusieurs, séduits, s'expatrièrent, pour revenir après quelques années. Ils rapportaient la grosse somme, mais, en même temps, des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant le dédain des vieilles maximes , le mépris des rustiques usages , des pratiques religieuses , avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit, pénétra jusqu'au cœur de tous ces foyers; l'intempérance, la maladie, la misère, comme autant d'ulcères, rongèrent ces familles jadis saines et aisées, et au bout de peu d'années, cette petite société, ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur, et unie seulement par le lien du vice et
248 LE COL D'ANTERNE.
du besoin, formait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux, ils contestaient des titres, ils prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice, ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage, auquel ils s'étaient engagés tous, solidairement, par un exécrable serment. Le terme était enfin venu de ces crimes : les pères et les mères avaient été jetés dans les cacbots; et leurs enfants, orphelins, flétris, dispersés, mangeaient autour des cabanes, ou sur le pavé des villes, le pain amer de l'aumône.
Heureusement, je ne savais point ces choses. Assis auprès de la fontaine, j'en admirais le cristal, les mousses éclatantes ; je me figurais que ces bonnes gens que je ne voyais pas sous le porche des maisons, autour des étables, travaillaient dans la forêt, ou faisaient paître au loin leurs nombreux bestiaux. Comment, dans ces lieux écartés, sous ces aimables ombrages , se peindre une peuplade dévorée par ces plaies qui rongent la populace des grandes villes! Comment renoncer, au sein des hautes Alpes, à ce charme d'innocence que l'on vient y chercher commerdans un inviolable asile! Et pourtant, bien des fois déçue, l'illusion renaît sans cesse; parce que, pour nous, hommes des villes, cette grande nature nous émeut, ce silence des montagnes nous parle, notre cœur s'élève, s'épure, il semble reprendre sa primitive innocence, et bientôt, ne concevant plus le mal, les vices, les abjectes passions, il va prêtant à toutes choses ce charme qui l'enivre.
Je l'éprouvais, ce charme, dans toute sa pureté , et davantage à mesure que je m'élevais. Cependant, vers onze heures, quelques nuages planaient au-dessus des gorges profondes; le Mont-Blanc avait cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud le vent soufflait par froides bouffées. Je songeai aux prédictions du guide , mais seulement pour rire du bon milord qui , afin de ne pas donner dans un piège imaginaire , s'en était tendu un très-réel à lui-même. De temps en temps, quand le taillis était moins épais et la pente plus escarpée, je voyais les deux mulets au-dessus de ma tête. Milord et sa fille cheminaient sans mot dire , lorsque le guide , qui conduisait à la main le mulet de la jeune miss, s'étant arrêté pour lui montrer quelque chose, il s'ensuivit une sorte d'altercation.
Il faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache , de couleur ferrugineuse , qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache Y Homme des Fiz, parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune, tandis que,
Tvp. Henri Pion.
A cette douce chaleur, la jeune miss semblait revenir à la vie.
(le col d'anterne. )
LE COL D'ANTERNE. 249
tout autour, d'autres apparences complètent, selon eux, la figuré du géant. C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss; mais, pour lui montrer l'homme, il lui désignait la culotte. L'on sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises ; aussi une expression de haute pruderie se peignit-elle sur le visage de la jeune personne, tandis que milord laissait voir sur le sien les signes de la plus comique indignation.
« Ici, en haut, à gauche , répétait le guide, une culotte jaune.
— Je défende vos, guide, de dire cette mote!
— C'est que monsieur ne la voit pas. Tenez, juste au bout de mon bâton... une culotte jaune. »
Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise, et milord , outré de cette récidive : a Vos été iune malproper, mosieur ! j'avé dite à vos de ne pas prononcer cette sale mote ! Je payé vos, c'été vos d'avoir de l'obédience! A sajille : Piqué la miulette, Clara. «
La caravane reprit sa route. Le guide, simple chasseur de chamois, guide seulement par occasion, et point au fait, comme le sont ceux de Chamonix, des mœurs et coutumes , comprenait toujours moins à qui il avait affaire. Mais au fond, soucieux seulement de son salaire, il n'insista pas, et mettant à sa bouche une énorme pipe, bien bourrée de tabac, qu'il
venait de sortir de sa poche, il se mit à battre le briquet
« Clara à Milord : 0 le détestabel perfiume, si cette garçon voulé fiumer son pipe!
Milord à Clara : Je n'avé pas connoissé iune si intolérabel homme ! Au guide : Je défende vos, guide, de fiumer, pourquoi mon file il craigne le perfiume. . .
— C'est pas du pe?jium, c'est du bon tabac, et puis du bon!
— C'est iune perfiume mauvaise : je défende vos!...
— Eh bien, tenez, la bête est sûre, je marcherai derrière... Clara : Oh ! oh !... ne quitté pas la miulette ! !
Milord : Ne quitté pas!... Ohe! what fellow we hâve there! Je défende vos de fiumer! Si vos fiumé, je refiusé absoliument de payer vos! !
— Ah ben! ceux-là!... vaut mieux mener les bêtes à la foire! dit le guide en remettant sa pipe dans sa poche. Voyons , avançons ! ajouta-t-il. Le temps se brouille : il s'agit de passer les neiges. »
Effectivement le ciel s'était de nouveau entièrement chargé de nuages ; toutes les cimes étaient cachées , et le vent, déjà plus violent, faisait tourbillonner la poussière des ravins. Nous montions depuis près de trois
250 LE COL D'ANTERXE.
heures, et néanmoins le haut du col paraissait encore éloigné. Depuis que nous avions atteint le bas des rochers des Fiz, en même temps que nous laissions derrière nous les dernières traces de végétation, ces rochers, que nous commencions à tourner, nous dérobaient la vue de la vallée de Servoz. La scène était donc changée : à gauche, des rocs verticaux; à droite, les bases du Buet, toutes de glaces et de pierres nues, autour de nous une contrée déserte et morne , dont l'aspect n'était varié que par les blanches plaques de neige qui se montraient à chaque instant plus nombreuses, pour devenir bientôt continues.
« Milord à Clara : J'avé la suspicion que cette drôle ne connoissé pas la true chemin !
— J'avé aussi, répondit Clara avec un air d'inquiétude. Milord : Vos mené nous dans iune mauvaise chemin , guide?
— Ici ! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons , avançons !
Clara à Milord : Oh! je craigne beaucoup, mon père!
— Avançons , avançons! Vous n'avez pas voulu m'écouter hier; c'est à savoir maintenant comment nous nous en tirerons.
— Je voulé ritorner ! ritorner absoliument! ! s'écria la jeune miss trèseffrayée.
— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudrait mieux pour nous que nous fussions à cette heure de l'autre côté.
— ■ Arrêtez la miulette, guide! arrêtez! » dit milord.
Le guide, tout préoccupé, ne tint compte de cette injonction. « Arrêtez! répéta la jeune miss. — Arrêtez, répéta milord, tute suite! tute! !... »
Le guide, sans s'arrêter et sans répondre, regardait attentivement le ciel en arrière de nous. « C'est mauvais, » dit-il. Puis, arrêtant brusquement les mulets : « Monsieur, mamselle, il faut descendre.
— Descender! ! s'écrièrent-ils tous les deux à la fois.
— Et vite! Retourner, c'est impossible. Voici la tourmente qui nous prend à dos : le vent nous l'amène grand train. Nous n'avons qu'une chance, c'est qu'elle ne nous attrape pas. Le col est loin encore; si nous y voulons passer, nous sommes péris avant d'y arriver. Il faut grimper cette rampe à gauche, elle abrège; au delà nous sommes en dehors du vent. A bas! les mulets trouveront leur route. A bas donc! »
Le sang-froid de cet homme imposa à milord , en même temps que ses paroles lui causaient une grande inquiétude. Il descendit sans mot dire; alors je m'approchai. La jeune miss était toute tremblante. Sans demander
LE COL D'ANTERNE. 251
permission, je lui aidai à descendre de sa monture, tout en lui adressant quelques paroles rassurantes. Quand son père vit ses pieds délicats s'enfoncer profondément dans la neige, un mouvement d'effroi se peignit sur son visage. « Guide, dis-je aussitôt à l'homme qui accrochait en toute hâte les étriers à la selle des mulets, c'est à vous de nous tirer d'ici. On m'a parlé de votre courage, de votre force; vous êtes Félisaz, le plus habile chasseur de la vallée : nous nous confions à vous. » Me tournant ensuite vers milord : « N'ayez pas de crainte, monsieur. Je suis fort aussi, habitué aux montagnes. Entre ce brave homme et moi nous soutiendrons mademoiselle , vînt-elle à fléchir sous l'excès de la fatigue. — Oblidgé, » me répondit-il tout distrait par une vive émotion.
Moins troublé que l'Anglais, je n'étais pas moins inquiet. Les récits du pâtre, que j'avais à peine écoutés la veille, se présentaient à mon imagination, et me faisaient juger notre situation très-périlleuse. Cet homme m'avait raconté dans tous leurs détails les circonstances qui avaient accompagné la mort du jeune Anglais , celle de la femme de Pierre ; il me semblait les voir se reproduire toutes avec une effrayante vérité! La malheureuse , arrivée près du sommet avec sa compagne , avait manqué de forces pour s'enfuir, et, au bout de quelque temps, elle avait péri enveloppée dans la tourmente : c'est un vent qui s'engouffrant dans les anfractuosités de ces gorges étroites, y tourbillonne avec violence, en déplaçant d'énormes masses de neige, sous lesquelles demeurent ensevelis tous les objets sur lesquels il promène ses fureurs. Or, c'était un tourbillon de cette sorte qui, s'élevant derrière nous, comme du fond de la vallée, semblait devoir nous atteindre avant peu d'instants. Dès que le guide l'avait aperçu, et bien avant que nous pussions nous douter du danger, il ne l'avait plus quitté des yeux; mesurant avec sagacité sa distance, pressentant sa direction, et jugeant, avec un coup d'œil aussi sûr que prompt, qu'il fallait, pour ne pas périr, escalader au plus vite la pente qu'il venait de nous montrer.
Nous nous y engageâmes. A peine libres, les mulets s'étaient enfuis avec vitesse, la tête haute et les naseaux au vent. Guidés par leur instinct, ils avaient quitté le sentier par lequel nous étions venus, et, se jetant sur la gauche pour s'éloigner de la trombe, ils s'enfonçaient dans une gorge obscure, où bientôt nous les perdîmes de vue. « Avançons! arrivons! » criait sans cesse le guide. Mais la pente était si roide, que, sans la neige qui se tassait sous les pieds, il eût été impossible au plus agile chasseur de s'y tenir debout. Malgré celte circonstance favorable , nous avancions à
252 LE COL DANTERNE.
peine, troublés plutôt que soutenus parles pressantes injonctions du guide. La jeune miss, comprimant sa frayeur pour ne pas ajouter à l'effroi qui semblait enchaîner son père, faisait des efforts inouïs pour s'élever; mais ses forces s'y consumaient, et déjà, après avoir, par une réserve naturelle , manifesté quelque embarras en acceptant l'appui de ma main, elle en était à se suspendre à mon bras , à me laisser le plus souvent le soin de la soutenir, de la porter presque. Epuisé moi-même, et me croyant à chaque instant arrivé au dernier terme de mes forces , le danger extrême que courait cette jeune demoiselle ranimait mon courage , et je tentais encore un effort. Enfin , elle atteignit le haut de la pente. Nous l'y laissâmes, car son père réclamait tous nos secours.
Une circonstance singulière avait ajouté à la détresse de ce pauvre monsieur. Pendant qu'il cherchait à diminuer la roideur de la pente en faisant des contours en zigzag, ses pas l'avaient conduit sur un bloc de roche caché sous la neige , et posé , comme il arrive quelquefois , en équilibre. Le poids du corps avait fait un peu basculer cette masse énorme, et la frayeur de milord avait été si soudaine et si vive, qu'incapable de la surmonter, il s'était laissé tomber sur ses genoux tremblants. Son visage était pâle et défait; sa fille, qui, au haut du col, venait de l'apercevoir dans cet état, poussait des cris de désespoir, et nous-mêmes nous ne savions que résoudre. « Laissez-moi, nous dit-il, et sauvez mon enfant! » Alors le guide : « Courage, mon brave monsieur, ce n'est rien. » Et s'adressant à moi : « Portons-le! » Nous réunîmes nos efforts, et avec des peines infinies nous atteignîmes au sommet.
Il y avait sur ce sommet un espace de quelques pieds, qui, sans cesse balayé par le vent, se trouvait dépouillé de neige. C'est là que nous nous trouvions réunis tous les quatre. La tourmente approchait toujours. «Il ne faut pas vieillir ici, dit le guide. Je prends le monsieur : c'est le plus lourd; vous, mamselle. Nous n'avons plus qu'à descendre, mais par-dessus vingt pieds de neige. Vous autres, mettez vos pas où j'aurai fait les miens. N'oubliez pas ça, c'est pour éviter les trous qui sont à l'entour des rocs. Courage, mon brave monsieur; courage, monsieur; courage, mamselle! C'est rien ! Voici qui va vous revenir... »
En disant ces mots, le guide avait tiré de sa poche une vieille gourde en cuir, qui contenait encore quelques gouttes d'une mauvaise eau-de-vie du pays. « A la guerre comme à la guerre, » dit-il; et en même temps il présentait la bouteille aux lèvres de la jeune miss. Celle-ci goûta la liqueur, et rendit la gourde avec un sourire de reconnaissance. Le guide y fit
LE COL DANTE RME. i53
ensuite boire milord; puis il nie la passa. Elle était légère. « A vous, guide, lui dis-je. — Buvez seulement, repartit-il en s'apprêtant à partir; c'est à peine si vous y trouverez de quoi. » Puis, regardant au-dessus de sa tête : « En route! » s'écria-t-il soudainement et comme surpris en voyant l'état du ciel. La trombe, en effet, semblable à une immense colonne, s'avançait obliquement, et déjà sa partie supérieure, surplombant sur la place où nous étions, nous masquait les sommités des Fiz à notre gauche.
La petite goutte de liqueur avait un peu ranimé nos forces ; nous commençâmes à descendre. Mais, dès les premiers pas, il se présenta des obstacles insurmontables. La neige, sur ce revers, abritée contre le vent froid qui régnait de l'autre côté, était amollie : nous y enfoncions jusqu'à la ceinture. Bientôt les robes de la jeune miss, entièrement détrempées par le contact de cette neige, en se collant à ses jambes la glaçaient de froid , et empêchaient d'ailleurs tous ses mouvements. A chaque moment elle se trouvait arrêtée, sans que je pusse, vu la nature de l'obstacle, la soulager en rien. Le guide s'en aperçut, et aussitôt, s'apostrophant luimême : « Bête que tu es!... c'est en haut qu'il fallait parler. Pardi! il faut que mamselle fasse, comme les femmes du pays, de ses jupes une culotte!... » La situation, depuis quelques heures, avait bien changé. Aussi la jeune Anglaise, non sans embarras, à la vérité, mais cette fois sans fausse pruderie, mit la main à l'œuvre, et ramenant par derrière l'extrémité antérieure de sa robe , elle l'y fixa avec une épingle , se faisant ainsi une sorte de pantalon bouffant , qui lui permit de faire quelque espace de chemin avec plus d'aisance.
Pour milord, le soin de sa fille le préoccupait tout entier. « Oblidgé! me disait-il à chaque pas, oblidgé! Mon Dieu! mon Dieu! Guide, été-ce encore longtemps comme cela? — Tenez , lui repartit le guide , nous sommes sauvés. Mais regardez donc là où nous devions passer. »
A ces paroles du guide, nous nous sépai"àmes les uns des autres comme par un commun mouvement , et tournant nos yeux de ce côté , nous regardâmes en silence. La trombe s'y brisait avec un fracas épouvantable. D'immenses traînées de neige, frappant sur les rocs, rejaillissaient par les airs, et le vent, ressaisissant ces gerbes égarées, les heurtait les unes contre les autres, en sorte qu'on voyait comme une vaste nuée soudainement déchirée par tous les vents déchaînés. Au spectacle de ces horreurs, milord , croyant à peine sa fille échappée à la plus affreuse mort , se retourna vers elle, pénétré d'une émotion profonde, et comme pour la
254 LE COL D'ANTERNE.
serrer dans ses bras... mais, émue elle-même et saisie par le froid, cette jeune fille venait de perdre connaissance.
Je me dépouillai aussitôt de mon habit dont j'enveloppai cette jeune demoiselle, puis je la soulevai dans mes bras, pendant que son père tirait de mon havre-sac quelques hardes, dont nous entourâmes ses jambes et ses pieds glacés. Elle rouvrit les yeux, et rougit en se voyant dans mes bras. « Cela va déjà mieux, dis-je à milord ; reprenez, monsieur, le bras du guide, et marchons. Je porterai mademoiselle jusqu'à ce que nous soyons en meilleur gîte. » En cet instant la jeune miss dit d'une voix
faible : « Merci, monsieur Marchez, mon père, je vous en prie. » Et
passant son bras autour de mon cou, elle s'y retenait pour me rendre moins lourd le fardeau de sa personne. « Puisque c'est comme ça, dit le guide, tirons à droite; je sais une baraque. » Effectivement, au bout de vingt minutes , ce brave homme nous trouva un mauvais chalet , dont la cheminée seule perçait l'épaisse couche de neige sous laquelle il était enterré. Ces cabanes sont fort basses; le guide déblaya la neige, fit un trou à la toiture, descendit le premier, reçut la jeune fille de mes bras clans les siens, et bientôt nous fûmes tous ensevelis dans cette demeure, dont les parois étaient des poutres noires, enfumées, et le plancher un humide terreau, dont la nature indiquait assez le séjour qu'y avaient fait les troupeaux l'été précédent.
Sans cette misérable demeure, qui nous fut si précieuse, il est difficile de prévoir ce que serait devenue notre jeune compagne. A la tourmente qui avait éclaté avant de nous atteindre avait succédé une pluie froide, mêlée de neige, dont les gouttes serrées piquaient le visage, gênaient la vue, et bornaient notre horizon à quelques pas, en telle sorte que le guide lui-même n'avait plus d'autre indice pour nous conduire que la pente de la montagne; c'était le reste de la tempête qui passait sur nos têtes. D'ailleurs, bien que la jeune miss fût légère, il m'eût été absolument impossible de la transporter plus loin; et, de son côté, le guide ne pouvait me succéder dans mon office sans abandonner la conduite de notre petite caravane au milieu d'une route dont les difficultés et les dangers réclamaient toute son attention et toute la liberté de ses mouvements. C'est ce que ce brave homme avait pressenti avant nous, quand il s'était écrié brusquement : « Je sais une baraque! » Dès que nous y fûmes entrés, il en ébranla la porte, la souleva sur ses gonds, puis, l'inclinant convenablement et de façon qu'elle nous présentât le côté le moins humide, j'étendis par-dessus tout ce que recelait mon havre-sac, et nous y
L'Anglais était assis en face du Mont-Blanc, que, d'ailleurs, il ne regardait pas.
/ l.K COL [>'A\ThR\H )
LE COL D'ANTERNE. 255
déposâmes la jeune miss. Milord , silencieux, mais en proie à une forte agitation intérieure, soutenait de l'un de ses bras la tête de sa fille, pour qu'elle ne reposât pas sur le bois; et, de l'autre, il ramenait sur son corps refroidi tout ce qui nous restait de vêtements secs.
Pendant ce temps, Félisaz avait choisi, parmi les tavillons ' intérieurs de la toiture, le petit nombre de ceux que n'avaient pas encore atteints les dégels du printemps, et les ayant mis en tas sur quelques brins de paille recueillis un à un, entre les poutres, sous les solives du chalet, il sortit son briquet de sa poche et se prit à dire en regardant milord : «Craignez rien. C'est pas pour ma pipe, c'te fois! » A ce mot, qui, à l'insu du pauvre chasseur, renfermait un bien cruel reproche, un trait de vif regret pénétrant jusqu'au cœur de l'Anglais, fit refluer la rougeur sur ses joues. Sa bouche resta muette, mais son regard exprimait la honte, toujours touchante chez un homme d'âge, et je pus y lire qu'il ne se pardonnait pas d'avoir été dur envers cet homme, à qui il se voyait maintenant redevable des jours de sa fille.
Déjà la flamme pétillait au foyer; nous nous approchâmes. A cette douce chaleur la jeune miss semblait revenir à la vie, les couleurs reparaissaient sur son beau visage; peu à peu ses membres déroidis lui permettaient de plus faciles mouvements, et ses premières paroles, toutes remplies de reconnaissance pour nos soins, lui donnaient un air de grâce charmante, quand déjà sa beauté brillait d'un éclat inattendu, au milieu de cette noire demeure, et à la claire flamme du bienfaisant foyer. Pour milord, assuré désormais que sa fille lui était rendue, il passait, en ce moment, de l'angoisse la plus vive à l'émotion de la plus puissante joie, et les larmes ruisselaient sur son visage avant qu'il eût encore pu prononcer une seule parole. De temps en temps, quittant la main de sa fille, il serrait la mienne, il serrait celle du guide, et cet homme lui répondait
avec simplicité : « Je vous disais bien, mon bon monsieur, c'est rien »
Non , courir de grands dangers , voir pendant deux heures comme prochaines , comme présentes, les atteintes de la mort, ce n'est point acheter à trop haut prix ces moments sans pareils où l'espérance renaît au sortir de l'angoisse , où le bonheur reparaît soudainement dans toute sa chaude vivacité, où la joie du cœur déborde, se répand au dehors, se confond dans la joie de tous et de chacun. J'oublierai bien des folles joies, bien des riants plaisirs que j'ai cueillis sur le sentier de la vie, mais jamais
1 Planchettes de bois de sapin dont les chalets sont ordinairement couverts.
256 LE COL D'ANTERNE.
mon cœur ne perdra le souvenir de cette heure passée avec trois étrangers dans un chalet enfumé, au sein des neiges et au bruit de la tempête.
Le guide, toujours actif et prévoyant, avait fabriqué auprès du feu une sorte d'étendage, où il suspendait et retournait nos vêtements; ceux de la jeune miss s'étaient séchés sur sa personne , et déjà remise sur son séant, elle assurait pouvoir partir. Par le trou que nous avions fait à la toiture , et que Félisaz avait agrandi pour fournir à l'entretien de notre feu, un rayon de soleil, qui se fit jour en cet instant, acheva de nous rendre la sécurité. « Signe de froid , dit le guide, la neige portera. C'est égal; mes souliers ne seront pas de trop sur les pierres ! » Il désignait ainsi une sorte de semelles de bois qu'il venait de tailler avec son couteau pour l'usage de la jeune miss, dont la chaussure délicate, et déjà fort endommagée, n'était en état de résister ni à l'humidité des neiges, ni, plus bas, aux aspérités du sentier. Pendant que nous achevions nos préparatifs de départ, il se mit à les lui ajuster lui-même, et bientôt nous quittâmes le chalet après avoir éteint le feu avec de la neige.
La soirée était belle, mais quel attrayant éclat lui donnaient à nos yeux les heures qui venaient de s'écouler! Combien la douce splendeur du soir était en accord avec cette sérénité qui succédait dans nos âmes à tant de sinistres agitations ! Nous marchions ensemble , heureux de ne plus craindre, et néanmoins unis encore par le récent souvenir d'un danger commun et d'un commun dévouement. La jeune miss s'appuyait sur mon bras ; son père l'avait voulu lorsque par discrétion elle s'y refusait : dans ses idées, c'était un égard qui m'était dû; dans les miennes, c'était un procédé auquel j'attachais autant de prix que j'y trouvais de secret plaisir. Au bout de trois quarts d'heure, nous fûmes hors des neiges. « Maintenant, s'écria milord avec transport, j'été heureuse, bien beaucoup heureuse! et je rende grâces à Dieu!... » Puis s'adressant à moi : «Vos été mon ami, monsieur! Je n'avé pas d'auter chose que je pouvé dire à vos!... Vos, la guide, demandez à moi , et vos obtenez tute de mon gratitude et de mon affection. Vos été iune excellente, iune digne homme. J'avé mal judgé vos, hier, et j'en avé iune grande remords!... Fiumez la pipe, mon ami, pour oblidger moi! — Qu'à cela ne tienne! répondit Félisaz. » Et aussitôt il se mit à l'œuvre.
Le reste de la descente fut facile ; nous arrivâmes à Sixt avant la nuit. Là, l'Anglais et la jeune miss retrouvèrent leur valise, et purent enfin changer de vêtements. Ils exigèrent que je soupasse avec eux, écoutant en ceci le mouvement de leur cœur, bien plus que l'extrême fatigue
LE COL DANTERNE.
qui devait leur faire un si grand besoin de repos. Sur la fin du souper, le guide fut appelé, milord porta un toast en son honneur, et tout en lui glissant dans la main quelques pièces d'or, il sut lui témoigner qu'il est des services qui s'acquittent moins avec de l'argent qu'avec l'estime et une affectueuse reconnaissance.
Le lendemain, nous nous séparâmes. La journée me parut longue, la route ingrate. Que dirai-je de plus? Cette jeune miss, je l'avais portée dans mes bras; pendant quelques instants sa vie, ses grâces, sa beauté, avaient été l'objet de ma sollicitude vive et tendre : en fallait-il davantage pour que bien des jours encore, je trouvasse ingrats tous les lieux où elle n'était pas.
Je vais quelquefois au cimetière : c'est un lieu qui m'émeut plus qu'il ne m'attriste. A mesure que j'avance en âge, il me semble que les liens qui m'attachent aux vivants vont se dénouant, et que d'autres se forment en secret qui m'entraînent vers les morts, cette future société chez qui je vais bientôt descendre.
Dans nos villes protestantes , il y a une heure, le dimanche, où les rues sont tranquilles , les habitations désertes : un silence saint semble planer sur la cité. Pendant que les familles sont répandues par la campagne, cherchant le soleil et le plaisir, quelques fidèles, des personnes âgées, infirmes, celles qui, travaillées de quelque infortune, fuient la foule et le bruit, assises dans l'ombre des parvis, écoutent le service ou psalmodient au Seigneur. Souvent j'entre dans quelqu'un de ces temples pour goûter la fraîcheur sous ces voûtes , pour écouter l'écho mystérieux de la voix qui parle, pour me laisser émouvoir par l'orgue qui prélude, et une fois ému me joindre au saint concert. C'est moi que l'on voit là-haut, seul, sur cette galerie déserte; je suis connu du sacristain; il me tient pour un homme singulier, les idées pas absolument saines.
Plus souvent, à cette heure, je ne sais quelle tristesse, me chassant hors de chez moi, me porte vers les champs. Je quitte l'ombre des rues, j'arrive sous la voûte du ciel; mais la foule me déplaît, ces habits de fête me choquent; le bruit, la poussière m'attristent, je tourne vers les lieux délaissés , vers les avenues solitaires ; bientôt mes pas suivent celle où ne passent guère que les morts à leur dernière promenade. J'arrive au seuil, je le franchis et j'erre parmi les tombes.
Ici, ce n'est plus la tristesse, c'est la mélancolie qui pénètre mon cœur, quelquefois un peu amère, plus souvent douce et attendrissante.
Je foule aux pieds ces herbes, je passe sous l'ombrage de ces saules, je regarde l'éclat éblouissant des murs blanchis qui ceignent cette solitude, et, sans plus de distractions que celles-là, je trouve que les heures coulent rapides et remplies. C'est que, pendant que mes sens sont ainsi occupés, mille rêveries captivent mon cœur, mille figures s'y peiguent, mille sentiments y vivent : il est devenu le domaine d'une poésie vague, mais profonde ; sinistre, mais émouvante. Il me semble comme si je planais audessus de la vie, au-dessus des âges, des destinées, comme si, du ciel, je voyais ces générations diverses que recouvre cette terre que je foule ; puis je reviens à moi-même , bientôt foulé par d'autres. Ma jeunesse est finie , le plaisir est usé pour moi ; je ne connaîtrai plus les passions brûlantes ni le rire folâtre, mais mon âme a encore de la curiosité pour ce grand mystère de la mort ; il l'attire par un charme invincible , et ce triste plaisir survit à tous les autres.
Tout d'ailleurs n'est pas sombre dans les souvenirs qu'évoque pour moi cette plaine funèbre. Elle recèle des êtres sous l'aile desquels s'abrita ma joyeuse enfance, et que j'ai trop perdus, pour que leur mort m'ait fait des blessures bien cruelles. C'est plus tard qu'on apprend à souffrir; et encore, combien dont la vie n'est qu'une longue enfance ! êtres légers que rien ne déchire, parce qu'à rien ils ne se sont attachés; êtres heureux, mais d'un bonheur qui ne fait pas envie.
Ainsi c'est sans chagrin que je visite cette place où repose une vieille tante dont le souvenir lointain, mais présent encore, me reporte à la fraîcheur riante de mes premières années. Infirme, cassée, courbée par l'âge et les soucis, elle touchait au terme de la vie, quand moi j'y entrais tout rempli d'insouciance et de folle joie. J'allais la voir, ses croisées donnaient sur le lac dont les eaux bleues me semblaient ravissantes. De cette retraite, le monde apparaissait à ma jeune imagination comme un séjour tout décoré d'azur et de richesse, comme un brillant palais pour jouer et rire, comme un asile fortuné où volaient les oiseaux de l'air, où les animaux paissaient parmi les fleurs , où l'homme portait toujours en lui une félicité paisible et pure. Aujourd'hui, déçu de ces illusions, elles sont néanmoins si vives encore dans ma mémoire, que sur cette tombe même qui presse des ossements et de la poussière, elles masquent sous leur brillant réseau la hideuse réalité de la mort.
Pauvre tante ! j'ignore à quel degré j'étais son neveu ; mais son accent, qui résonne encore à mes oreilles, m'a fait penser plus tard qu'elle était Allemande, parente de mon père, je m'imagine. Elle avait des chagrins :
H.VALZMTlK Typ. Henn' Pion
Souvent, assise dans sa bergère, elle devenait pensive et n
(élisa et widmkr.
depuis, j'y ai pris part, mais alors, le chagrin ! je ne pouvais le comprendre. Le chagrin dans un univers si riant, dans ce beau séjour de fête ! Le chagrin chez ma tante, qui élevait deux canaris charmants, qui avait un chat si gracieux, des bonbons dans son armoire, du sucre dans le tiroir! Le chagrin ! j'en voyais bien les signes sur sa figure, mais sans en comprendre ni le sens ni la cause. Souvent, assise dans sa bergère, après m'avoir établi à quelque jeu, elle devenait pensive, triste, et si elle se mettait à lire quelques papiers que recelait l'autre tiroir, j'étais sûr de voir des larmes couler le long de ses joues. « Tante, lui disais-je, laissez ces papiers, vous pleurerez. — Oui, mon enfant, répondait-elle ; c'est fini. » Elle les replaçait dans le tiroir, mais longtemps encore ses larmes coulaient, en sorte que, contraint par cette vue, je continuais à jouer, mais sans bruit, sans comprendre non plus pourquoi ma tante pleurait encore. Souvenirs qui me touchent ! Bonne vieille, dont la bonté m'attirait alors, mais que j'ai depuis tendrement chérie! Songes lointains, que le temps embellit, que l'éloignement colore, qui sont le trésor du cœur et le baume du vieil âge !
Il y a trente-deux ans environ qu'elle est morte. Je crois que je dus la voir bien près de ses derniers moments, car depuis plusieurs mois elle ne quittait plus le lit, que je la visitais encore. Elle n'était pas plus triste qu'auparavant, si ce n'est alors que ses douleurs la tourmentaient. De son lit antique, entouré de rideaux verts, elle veillait sur mes jeux, elle excitait mon babil, elle souriait à ma gaieté; et depuis qu'elle ne se levait plus, j'étais chargé du doux emploi de me servir moi-même dans l'armoire ou dans le tiroir; alors elle riait à voir la sagacité de mes choix, qui tombaient toujours sur le plus gros morceau, sur le plus large bonbon. « Tu choisis mieux que moi, » disait-elle. Je l'entends encore.
De temps en temps, elle lisait dans un gros livre à tranche rouge. Un instinct confus me portait à ne pas l'interrompre dans ces moments-là; je marchais doucement par la chambre , je n'osais déranger le chat qui faisait la roue sur la tablette de la fenêtre, et volontiers je m'accoudais auprès, pour écouter le babil des canaris , dont les sauts et les jeux me récréaient , à défaut de ceux où j'eusse mieux aimé être acteur moi-même. Mais quand j'entendais le gros livre se refermer, je reprenais à l'instant ma liberté.
Ce gros livre, c'était la Bible. Je l'ai compris plus tard Comme je la voyais toujours recueillie pendant cette lecture et plus sereine après l'avoir faite , il m'en est resté une impression ineffaçable de respect pour le livre lui-même, et la conviction des consolations qu'apporte la religion
à ceux qui la cultivent par eux-mêmes dans la simplicité de leur cœur. Elle s'est éteinte, ma pauvre tante, mais, j'en suis sûr, comptant sur les divines promesses, aspirant à un monde meilleur, y apportant ses œuvres, ses vertus, ses chagrins, et cette confiance douce qu'ont les belles âmes en un Dieu qui répare et guérit , qui efface les fautes et tient compte des efforts. Non! cette tombe ne m'attriste point; c'est le seuil qu'il faut franchir pour me réunir à ma tante; quand on y portera mes os, déjà vers elle aura volé mon âme, hors des atteintes de la douleur et de la mort!
Quelquefois, durant mes promenades, je m'arrête à considérer les inscriptions qui abondent à l'entour de ces tertres. Il en est qui ne retracent de celui qu'elles recèlent que l'âge et le nom. Chose singulière! ceci m'intéresse. Le nom; j'ignore pourquoi, si ce n'est qu'à tel nom je prête involontairement des traits plus ou moins aimables, et, faisant dériver de ces traits des qualités de cœur, des circonstances dans la vie, des peines ou des joies, la richesse ou la misère, déjà cet inconnu attire mieux ma sympathie que si j'ignorais jusqu'au nom qu'il porta. Mais l'âge, il parle mieux encore. L'âge sur une tombe a un éloquent langage : il dit si ce mortel fut retiré du milieu des plaisirs, saisi dans l'ivresse de ses jeunes ans, arraché aux bras d'une mère, d'une amante; ou si, déjà parvenu aux limites extrêmes d'une longue vie, cœur éteint, fardeau inutile, il ne fit que passer d'une torpeur caduque au sommeil du sépulcre.
Parmi ces marbres, il en est un qui m'attira dès mes premières visites en ce lieu, et ce qu'il y a de bizarre, avant même que je comprisse le sens des lignes qui y sont gravées, car elles sont écrites en allemand. A la vérité, ayant appris, dans mon enfance, quelques mots de cette langue, j'avais pu déchiffrer la première ligne : c'était une pensée d'une extrême simplicité, mais qui empruntait du lieu où je la lisais , et de la disposition où je me trouvais moi-même, un trait mélancolique que je ne lui eusse point trouvé ailleurs. C'était ce vers :
JDflê 2e6en gïetd)t bev $rù(jtingê6tunie.
« La vie ressemble à la fleur du printemps. » Bien vrai! bien tristement vrai! disais-je en moi-même; et rapprochant ces mots de divers emblèmes sculptés dans la marge de l'inscription, j'arrivais à me peindre, sous l'image de cette fleur, je ne sais quelle aimable fille se fanant au milieu des hommages, penchant vers le sol, y apportant sa froide dépouille, lorsqu'un nom propre, que je pus lire dans les vers suivants, fixa ces
TH.- Henri Plo
Il est à vous, lui dis-je, ce joli chien? — Non; à celui qui est dans cette fosse.
suppositions. C'était un nom de femme, Elisa. Je m'attachai aussitôt à ce nom, je lui donnai des traits, je m'associai à ceux qui pleuraient cet être aimable, et déjà, auprès de cette froide pierre, comme entouré d'affligés et d'amis, mon cœur se berçait d'émotions douces et compatissantes. Mais il était tard : le soleil, près de se coucher, ne dorait plus que la crête des tertres; les cyprès projetaient au loin de longues ombres; la porte de l'enclos se fermait au déclin du jour; je me levai pour partir. Il m'en coûtait pourtant de me séparer brusquement de cette tombe ; pour en emporter quelque chose, je pris copie des strophes qui s'y lisaient, et je regagnai doucement ma demeure, en savourant la tristesse du seul vers que j'avais compris. Dès que je fus chez moi, ayant allumé ma lampe, j'essayai de découvrir, à l'aide d'un dictionnaire, quel sens renfermaient les autres. J'eus beaucoup de peine à y parvenir; néanmoins j'eusse mieux aimé ne les comprendre qu'imparfaitement que d'aller faner, en recourant à quelque personne indifférente, le charme secret que je goûtais à ce mystère.
A mesure que je pénétrais le sens des strophes, Elisa m'intéressait davantage. Bientôt je les sus par cœur, et c'était pour moi une musique pleine de douceur que de les répéter, malgré l'obstacle que m'opposait la prononciation dans une langue étrangère. Je voulus faire plus, les traduire; mais dès les premiers mots, rebuté par la difficulté, et surtout par l'altération que subissaient, en passant dans notre langue, les traits naïfs et touchants de l'original, j'abandonnai ce projet, et je m'en tins à confier à ma mémoire ces vers que voici :
3)aê8e6ert gïetcfyt ber oTiujlmgêtJIume, @ie gef)et nuf, unb ftetfet ai.
(Slifa tiegt mit ftittem 9xlmme, £) ïuetitt um fte ! — un ftiït)en ©ta6. @te fîanb ï)er!pflan$t auf unf xex (Stbe Unb Hùt)te nict)t am vedjten £>rt, S)omit fie ganj juin (Sngel tuerbe 9lat)m ®ctt fie iregj — fte Mùt)et bovt.
Quelque temps après je retournai au cimetière , sans autre but que de m'y promener, selon mon habitude, dans mes heures de désœuvrement. Le temps était triste; les roches de Saint-Jean, grises et mornes, se dessinaient sur un ciel nuageux, et un vent d'orage faisait ployer les herbes de la plaine. Il semblait qu'un souffle de désolation passât sur ces tombes,
264 ELISA ET U/IDMER.
et dût pénétrer jusque sous l'humide demeure des morts. Dès que je fus entré, un petit chien accourut vers moi et me combla d'amitiés. Je m'assis pour les lui rendre, mais peu après il me quitta, comme déçu de ce qu'il attendait, et il s'éloigna. C'est alors que, le suivant des yeux, j'aperçus un homme à l'autre extrémité de la plaine. Je cheminai de son côté.
C'était un fossoyeur. Il attendait, appuyé sur sa pelle. « Il est à vous, lui dis-je , ce joli chien? — Non, à celui qui est dans cette fosse. Nous l'y avons mis hier; il faut que le chien soit resté auprès; je l'y ai trouvé ce matin C'est pas le premier! » ajouta-t-il.
Pendant que cet homme parlait, je m'étais approché du chien, ému envers cet animal de la plus reconnaissante tendresse. Il restait accroupi auprès de la tombe; le mouvement de sa queue m'accueillait, mais son regard sans gaieté exprimait cette douleur résignée, si touchante chez les animaux qui sont susceptibles de la ressentir. A mesure que je le comblais de caresses, il paraissait plus triste et plus inquiet; à la fin il se mit à hurler sourdement , comme si les atteintes d'une main étrangère lui eussent mieux fait sentir l'absence de son maître. Pour moi, interprétant ainsi l'abattement de ce serviteur fidèle, j'éprouvais, à sa vue, un attendrissement dont je cherchais à dérober les signes au fossoyeur.
"Vous attendez un convoi? repris-je bientôt. — Oui; et qui tarde à venir. Voici la pluie (quelques gouttes tachaient les tombes)! — Savezvous qui est ce mort-là? — Non. A coup sûr un cadavre. Nous n'en savons que ça, nous autres. — Vous ne pouvez donc pas m'apprendre qui était le maître de ce chien? — Celui-là, oui; parce que de son vivant il venait nous voir, avec son chien que voilà; Oscar, qu'il l'appelait (le chien tourna la tête en branlant la queue). Pauvre bête, ça n'appartient plus à personne. Tiens! » Et il lui lança une croûte de pain sec que le chien flaira sans y toucher.
« Si ce chien n'appartient à personne, dis-je au fossoyeur, je serai bien aise de me charger de lui. — Monsieur ferait bien, vraiment. Et puis, qu'est-ce que ça peut coûter de nourrir une bête comme ça? Pas grand'chose. Je l'aurais retiré, si ce n'est que, nous autres, nous n'avons rien de trop. — Vous m'avez dit que son maître venait vous voir? — Non pas nous, mais sa femme, qui est enterrée là-bas. — Était-il jeune? — Non, et puis cassé, vous m'entendez bien, par le chagrin. Un mari comme on n'en voit pas. Il venait pleurer là, de loin en loin, et puis je n'en sais guère plus , sinon que son chien nous tenait compagnie. — Vers quelle tombe allait-il? — Cette noire , sous le saule... »
ELISA ET W1DMER. 265
C'était celle d'Elisa! Au premier moment, les choses que m'apprenait cet homme, venant à heurter l'image sous laquelle mon imagination s'était représenté cette jeune personne, j'éprouvai quelque désappointement : la réalité, quelle qu'elle puisse être, n'a jamais le prestige des rêves. Néanmoins, après les premiers instants de mécompte, cette jeune femme, objet de regrets si constants, recommençait à me toucher plus encore, je me trouvais ému de compassion pour cet homme, qui avait porté tant d'années le poids de la douleur; et ce chien fidèle, seul survivant à ces êtres infortunés, apportait à cet ensemble un trait inattendu, que mon imagination n'avait pu saisir, mais dont elle s'emparait avec un vif attrait.
« Il faut, repris-je, que vous m'appreniez de ce monsieur tout ce que vous en savez, fossoyeur. — Je vous ai dit tout. Son nom, je l'ignore; si c'est pour un héritage, vous pourrez l'aller savoir en chancellerie. Un malheureux, vous dis-je, je n'en sais que ça; et puis quelques pièces d'argent qu'il nous donnait à l'occasion. — Etait-il de la ville? — C'est à croire; au fait, je n'en sais rien. »
Pendant que je causais avec cet homme, une vieille femme, vêtue d'habits de deuil, venait d'entrer dans le cimetière. Le chien était accouru vers elle avec des démonstrations de joie extraordinaires; mais, malgré les instances de cette femme pour l'engager à la suivre , il était revenu s'accroupir auprès de la tombe. Pour elle, visiblement émue, elle semblait répugner à venir le chercher jusque-là, en sorte que, restant à distance, elle continuait à l'appeler. « Mes bons messieurs, nous dit-elle à la fin, pourriez-vous me l'amener? j'ai ici de quoi l'attacher. — Est-il à vous? lui criai-je. — Oui , monsieur, je vous l'assure. — Dites-moi votre demeure , je vous le ramènerai. — Ici près , sous Champel. — Votre nom? — Marguerite. Demandez au Vieux-Chêne. C'est là. Mais ne me trompez pas, mon bon monsieur. Ce chien m'a été confié... par mon maître... » Et les pleurs lui coupèrent la voix. J'allai auprès d'elle, je pris l'attache pour m'en servir et je l'engageai à s'en aller, en lui promettant que, ce jour même, elle me verrait arriver chez elle avec le chien.
Quand cette femme se fut éloignée, je priai le fossoyeur de m'aider. Il tint le chien pendant que j'attachais la corde à mon mouchoir, dont j'avais fait une espèce de collier que je lui passai autour du cou. Le pauvre animal laissait faire, malgré une visible anxiété; mais quand je voulus l'entraîner loin de ce lieu, il poussa des cris douloureux, et tandis qu'il résistait de toute sa force, son regard expressif et suppliant m'ôtait tout courage. Je renonçai donc à l'emmener de cette manière, et lui ayant
266 ÉLISA ET VVIDMKR.
bandé les yeux avec mon mouchoir, je le saisis fortement sous mon bras, et je l'emportai ainsi, tâchant de vaincre par mes caresses la résistance qu'il m'opposait. Vers le portail surtout, j'eus beaucoup de peine à le contenir pendant que nous croisions le convoi qu'attendait le fossoyeur.
Cette douleur des animaux inspire une pitié bien pénible. Si franche, si dénuée de calcul, si pure de tout alliage, tandis qu'elle s'exprime par des signes d'une naïve énergie, elle n'admet pas, comme la nôtre, des paroles de consolation : on la contemple sans pouvoir l'adoucir. Pauvre chien ! Je ne pouvais le détromper de l'erreur qui l'enchaînait à cette tombe; en l'en arrachant je semblais lui faire violence, et quand je ne pouvais assez l'aimer, je n'avais droit qu'à ses plaintes et à ses murmures.
Je cheminais par des sentiers solitaires, sous les collines de Champel, demandant aux fermes où était la maison du Vieux- Chêne. Bientôt je la reconnus aux indications qu'on m'avait données, principalement à un antique chêne dont l'épais branchage cachait un vieux portail et couvrait presque en entier de son vaste ombrage une petite cour froide et silencieuse. Derrière ce chêne, une maisonnette était adossée à la colline, dont la base, plantée de bois, est couronnée par des sommets nus et inhabités.
Sans doute, ce que je savais déjà du maître de cet enclos influait sur mes impressions; néanmoins, l'aspect de cette habitation me frappa par un air de tristesse et de nudité. Il n'y régnait ni désordre ni délabrement, mais elle n'offrait à l'entour aucun de ces traits auxquels on reconnaît l'agrément de la vie rustique, les goûts d'un campagnard qui se plaît à ses fleurs, à ses arbustes, qui embellit son petit domaine et s'y crée un séjour à son gré. On n'y voyait ni parterre ni basse-cour; point d'outils champêtres, point de potager ni d'enclos, mais un gazon épais, et, jusque vers le seuil de la maison, des orties, des bardanes et quelques plantes sauvages végétaient sous l'ombre humide du vieil arbre. Quand j'entrai , une belette traversait la cour.
La bonne vieille , entendant quelque chose , parut à une fenêtre du premier étage. « Je monte, lui dis- je, ne descendez pas, voici votre chien. » Elle vint à ma rencontre, et je la suivis dans une chambre haute, où elle était occupée à mettre en ordre des hardes et des papiers. Elle quitta tout pour le chien : heureuse de le revoir en sa possession , elle m'adressait des remerciments les larmes aux yeux, tout en prodiguant ses caresses à l'animal, qui, inquiet et préoccupé, n'y répondait que par un faible mouvement de queue, et retournait à chaque instant vers la porte,
Typ. Henri Pion.
Bientôt je la reconnus aux indications qu'on m'avail données.
KI.ISA ET lUIDUFn.
ELISA ET WIDMEK. 267
que nous avions eu soin de fermer. Elle lui présenta une tasse de lait qu'il lapa avec avidité.
« Êtes-vous seule ici? dis-je à cette femme. — A présent, oui, me répondit-elle. J'avais un maître, Dieu l'a retiré. — Mais votre maître n'avait-il pas des parents, des amis? — Des parents, plus; et des amis, rien que moi, sous votre respect. Anciennement il avait sa belle-mère; celle-ci morte, il me prit à son service et nous vînmes ici. Il y vivait retiré, ne voyîint personne ; à défaut de famille, c'est mon frère et les voisins qui ont accompagné le cercueil. — Ce que vous me dites, bonne femme, excite vivement mon intérêt ; et puisque le hasard m'a appelé à vous rendre un petit service, faites-moi, en retour, le plaisir de me raconter ce que vous savez de ce maître que vous pleurez.
— C'est pour moi que je le pleure, dit-elle, mon bon monsieur; pour lui , la mort l'a délivré ; il n'aimait plus la vie. Quant à son histoire , je vous dirai ce que j'en sais : peu de chose. Il ne causait jamais de ses chagrins; ce que j'en ai appris, c'est d'ailleurs. Tout jeunes, ils s'étaient aimés avec une jeune demoiselle, se promettant d'être l'un à l'autre, mais ils n'avaient point de fortune. Il prit un état, travailla de bon courage pendant bien des années, et, une fois ses affaires avancées, ils s'épousèrent. Je ne les ai pas connus dans ce temps, si ce n'est qu'un jour je vis cette dame, bien jeune et bien pâle, qui regardait à cette fenêtre. C'est pas bien loin de là qu'elle mourut. Son mal, je ne l'ai jamais su. Mais de
ce jour mon pauvre maître a gémi et vécu de regrets Voici deux ans
qu'il déclinait, ne me parlant plus, jamais Il y a huit jours... huit
jours seulement, monsieur, qu'il m'a dit :... "Marguerite !... c'est bientôt
fini ! »
La bonne femme s'arrêta quelques instants pour donner cours à ses larmes.
« Je vais te délivrer de moi .. reprit-elle en continuant son récit
Je suis étonné de vivre encore » et des propos ainsi, à fendre le cœur,
mon bon monsieur, et auxquels que pouvais-je dire, sinon pleurer?
A mesure qu'il s'est senti plus près de mourir, il me causait plus souvent; deux fois il m'a pris la main, ça ne lui arrivait jamais, de façon que je croyais le voir reprendre vie ; mais quoi que j'aie pu faire, il n'a point voulu voir le médecin, disant que, grâce à Dieu, son heure était venue ; qu'il ne l'avait pas avancée, mais qu'il ne voulait pas la reculer, « Marguerite, a-t-il dit, ma vie a été brisée quand je croyais toucher au bonheur Ce qu'elle a été depuis, tu l'as vu, trouves-tu que je puisse la
268 ELISA ET W1DMËR.
regretter?... Que les heures coulent., chacune m'approche du terme où j'aspire. ... Elisa m'attend... elle m'appelle... je vais la rejoindre, et cette fois pour toujours ! »
La bonne femme s'arrêtait souvent, interrompue par ses pleurs; moimême, touché par ce récit, je me laissais attendrir, en sorte que, oubliant tous les deux que nous nous parlions pour la première fois, cet entretien prenait peu à peu le charme d'un confiant abandon, et je voyais avec plaisir le soulagement qu'éprouvait Marguerite à me parler de son maître.
« C'est vendredi qu'il est mort, continua-t-elle, vers dix heures du soir. Le matin il s'est encore assis sur son lit... Il m'a dit quelque chose
que je ne répéterai pas, mais que je n'oublierai pas non plus —
Parlez, je vous prie, à moins que ce ne soit un secret qu'il importe de ne pas révéler. — Non, monsieur, mais ce sont des termes dont je n'étais pas digne a Marguerite , il faut nous dire adieu ; tu trouveras où je t'indiquerai un souvenir de moi ; mais ce que j'emporte de reconnaissance pour tes soins et ton affection, je ne puis rien te faire ni te dire qui en soit la
mesure.,... Je te dois de n'avoir pas mis fin à mes jours Si je pouvais
regretter cette terre, ce serait pour toi, Marguerite... mais nous nous reverrons aussi... » et il m'a embrassée.
« Après quoi , il m'a dit d'ouvrir un tiroir de son bureau. Il y avait un paquet de lettres dont la vue l'a beaucoup troublé, en sorte que, faible comme il était, il n'a pas pu me parler tout de suite; il me faisait signe d'attendre : «Va chercher du feu, a-t-il repris, et brûle-les là, devant moi. « J'ai fait comme il disait. — Et vous, n'avez-vous point su ce qu'étaient ces lettres ? — J'ai présumé que c'étaient celles qu'il écrivait à son amie dans sa jeunesse , car sur l'une d'elles il y avait pour adresse : A mademoiselle Elisa Meyer.
— Meyer ! Étes-vous sûre de ce nom ? — Oui , je sais d'ailleurs que c'était le nom de fille de cette dame. — Était-elle de ce pays? — Non, pas née ici ; mais elle y était venue avec sa mère — L'avez-vous connue , sa mère?.. . — Non, elle était morte lorsque je suis entrée au service de mon maître ; mais c'est bien son nom, je l'ai vu sur son linge, dont monsieur avait hérité : il est aussi sur ce livre
— Ma tante ! » m'écriai-je. C'était la Bible à tranche rouge. Et aussitôt toutes les émotions que je venais d'éprouver se liant tout à coup aux souvenirs de mon enfance, je demeurai quelques instants sous l'empire de la surprise, du trouble et de je ne sais quelle douceur que je trouvais à entrer en quelque part dans les récits que je venais d'entendre. Bien que
Typ. Henri Tin
Je lui en fis lecture, pendant que la pauvre femme fondait en larmes.
(ÉLISA FT UMmiKR )
ELISA.ET VllDMEK. 260
j'éprouve de la répugnance à mêler mon insignifiante histoire à celle d'êtres si dignes d'intérêt, il faut pourtant que j'en dise ici quelques mots, pour expliquer cette ignorance où je me trouvais de faits qui tiennent à ma propre famille.
J'avais déjà perdu ma mère à l'époque où j'allais chez ma tante, et c'était sans doute pour suppléer aux douceurs maternelles dont j'étais privé chez moi que cette excellente femme m'attirait auprès d'elle malgré ses chagrins, et supportait avec tant de patience la pétulance de mon jeune âge. Elle m'avait quelquefois parlé d'une fille à elle; mais ne l'ayant jamais vue, ce vague souvenir était presque entièrement sorti de ma mémoire.
Après la mort de ma tante, j'entrai bientôt dans l'adolescence. Livré aux jeux et aux compagnons de mon âge, j'avais d'autant moins d'occasions de cultiver des relations de famille, que mon père, au milieu du dérangement de ses affaires et de quelques dérèglements de conduite, les avait lui-même rompues, et ne mettait aucun intérêt à me les faire entretenir. Insensiblement j'étais devenu tout à fait étranger à ma propre famille, lorsque, après une jeunesse orageuse, l'événement qui a décidé du reste de ma vie contribua encore plus que tout le reste à me faire perdre la trace des parents qui pouvaient me rester alors.
L'amour est toujours pour beaucoup dans notre destinée : il s'empare du cœur au commencement de la vie, il l'embrase, le domine et s'en joue comme le vent d'une feuille légère. Le jeune homme livre ses beaux jours à ce maître perfide, il se donne à ce guide aveugle, il entre à sa suite dans des sentiers dont les abords, toujours aimables et fleuris, masquent des issues bien diverses. Même pour les plus heureux , les fleurs vont se fanant, le ciel perd son éclatant azur ; la route, en se prolongeant, devient difficile ; mais jusqu'au dernier terme ils ont eu des fruits à cueillir et à savourer; à l'ivresse passagère ont succédé des biens moins brillants, mais plus durables. Pour les autres!... que de déceptions, que d'amers mécomptes, que de longs soupirs leur apprêtent ces courts moments d'enivrants transports ! Combien s'avancent par ce sentier fleuri vers les bords ingrats, vers la grève désolée, vers l'affreux abîme ! Combien, sans même avoir goûté quelques instants d'une félicité pure, ne sortent du trouble de la passion ou des angoisses de la jalousie que pour n'atteindre plus qu'à un calme sans douceur ! Malheureux ! l'âme flétrie , le cœur épuisé , dépouillés avant le temps des illusions qui eussent été longtemps encore leur partage et leur joie !
C'est à ces derniers que j'appartiens. Comme une coupe remplie d'un généreux breuvage, mon cœur s'est versé tout entier dans un premier
amour; il n'y est resté qu'une lie amère Ainsi, vieilli avant l'âge,
étranger aux affections qui pour d'autres embellissent l'existence, aux soins et aux devoirs qui pour d'autres ont de l'attrait et du prix, je végète sur cette terre, peu jaloux d'y demeurer, sans envie d'en sortir; car icibas, ni là-baut, je ne puis la rejoindre. Plus à plaindre peut-être que cet homme sur lequel je pleurais il y a peu d'instants encore, si je coule des jours moins sombres, je n'ai pas comme lui l'espoir qui allège les douleurs... mon exil est sans terme. Ainsi je cherche la solitude, ainsi je vais aux lieux délaissés, j'entre au cimetière, j'erre parmi les tombes, parce qu'à ces funèbres plaisirs je trouve encore quelque saveur; ma tristesse s'y nourrit, mes regrets s'y tempèrent, mes souvenirs s'y abreuvent, sans compter cette sombre joie que goûtent les âmes désolées à contempler les ravages de la mort et les plaies de l'humanité.
Dans une jeunesse livrée sans frein à ses impétueux penchants, j'avais connu le vice, mais non pas l'amour; mon cœur était neuf encore, lorsque m'apparut celle qui devait lui faire connaître le délire de la plus ardente passion. J'aimai, j'adorai; je connus l'ivresse des serments, le
doux leurre des promesses, la véhémence des transports Mais que
vais-je faire! Raviver ma plaie, remuer ce trait qui y demeure, la faire
saigner encore Non; qu'il me suffise de dire que j'avais pris soin, par
mes désordres, de me fermer les voies à une honnête union; je n'avais ni le rang, ni la richesse, avec lesquels la morale et les préjugés composent; ses parents l'éloignèrent de moi. Elle voulut lutter, garder sa foi... mais, trop faible ou trop peu éprise, elle la trahit et fut pour un autre. J'en reçus l'annonce de sa main même, et dès le lendemain je quittais les lieux funestes où mon amante m'était ravie.
Il y a deux ans que la mort l'a frappée. Je suis revenu; mais étranger aux hommes et aux choses de mon pays, sans relations anciennes et sans désir d'en former d'autres. Mon père était mort durant mon absence, je recueillis la petite succession de ma mère; et tandis que j'aurais été disposé à fuir des proches parents, je n'avais garde de m'enquérir de ceux dont j'ignorais jusqu'à l'existence. J'en ai du regret. Si j'avais connu l'homme dont je n'ai appris l'histoire que sur sa tombe, j'eusse trouvé du charme à porter mes douleurs auprès des siennes; dans cet infortuné j'eusse rencontré peut-être l'ami qui me manque, et que je ne saurais chercher parmi ceux qu'un sort plus prospère me rend étrangers.
ELISAET WIDMER. 271
Je fis ce récit à la bonne femme, pour lui expliquer l'étonnement que j'avais manifesté à la vue du livre, et je vis que l'idée de rencontrer un parent de son maître souriait à son cœur aussi bien qu'à sa probité. « Vous me faites plaisir, me dit-elle , mon bon monsieur; j'avais quelque scrupule à me trouver seule ici avec les effets de mon maître. D'ailleurs j'ignore ce
qu'il faut faire Je comptais aller aujourd'hui chez le monsieur qui lui
apportait son argent : c'est maintenant inutile, si vous voulez bien prendre en main les affaires de votre parent.
— Je n'en ai pas le droit, lui répondis-je; mais vous ne m'avez pas dit s'il vous a laissé quelque ordre? — Oui, monsieur; le même jour, après que j'eus brûlé les lettres, il me dit qu'après sa mort je trouverais, dans ce tiroir, un papier cacheté où étaient écrites ses dernières intentions. Il y est, le voici. — Et vous ne l'avez pas ouvert? — Non ; je ne voulais pas le faire sans témoins, et puis j'en étais peu pressée.... ce papier fermé me faisait effroi. — Il est à votre adresse, voulez-vous l'ouvrir, ou préférezvous que ce soit moi? — Faites, » dit-elle.
J'ouvris le papier. Il en contenait d'autres, mais sur l'enveloppe étaient quelques lignes adressées à Marguerite. Je lui en fis lecture, pendant que la pauvre femme fondait en larmes. Les voici :
« Ma bonne Marguerite,
» C'est à toi que je confie les papiers inclus. Après que tu m'auras fermé les yeux, lis ce qu'ils contiennent, et porte-les aussitôt chez M. le notaire Pigalle, à qui je recommande tes intérêts dans l'incluse que tu lui remettras. Je désire que tu te reposes et que tu ne serves plus.
il Adieu, Marguerite; quand tu liras ceci, ton maître sera heureux. Souviens-toi de lui pour l'aimer et non pour le plaindre.
« Ton reconnaissant ami
•> Charles Widmer. »
Les autres papiers étaient ouverts, excepté la lettre au notaire; j'en fis lecture à Marguerite : l'un contenait un état des propriétés du défunt; l'autre ses dispositions testamentaires. Comme ce dernier écrit peut offrir quelque intérêt à ceux qui auront poursuivi jusqu'ici la lecture de ce récit, j'en transcris les deux seules dispositions qu'il contenait.
«Ne laissant aucun héritier, je lègue mes biens, dont le détail ci-contre, par deux parts égales, l'une aux indigents de la commune où est sise ma
maison, l'autre à Marguerite Besson , désirant reconnaître en faible partie les soins qu'elle m'a donnés durant vingt années. Je désire, sans en faire une condition, qu'elle possède et continue d'habiter cette maison, où nous avons vécu ensemble. Je lui lègue, en outre et en sus de sa part ci-dessus, tout le linge, l'argenterie et le mobilier existant dans mon domicile au jour de mon décès.
« J'ai hérité de ma femme et de sa mère la somme de trois mille francs et divers objets dont le détail ci-contre. J'ignore si M. Louis Lemarne, cousin de ma femme, vit encore : c'était, depuis la mort de son frère, son plus proche parent; à défaut de lui ou d'autres ayants droit, cette partie de ma succession retournera, par égale part, aux héritiers ci-dessus désignés. »
C'était moi que désignait ainsi le testament de M. Widmer. Ainsi , à chaque instant, par des chemins cachés jusqu'à ce jour, je me rapprochais davantage de cet homme infortuné, de sa jeune épouse, de ma chère tante, et, par un hasard non moins étrange, je devenais le possesseur de cette Bible, de cette bergère, de ces antiques meubles, dont la vue me faisait rebrousser, au travers des vicissitudes de ma vie, jusqu'aux riantes journées de mon premier âge. Le livre -surtout me semblait un précieux trésor; bien souvent je l'avais regretté, j'avais songé que j'eusse aimé y lire comme ma vieille tante; à son exemple, y puiser du calme et de la sérénité, et, en retrouvant d'une manière inespérée cet ami d'enfance, je me promettais avec douceur de cultiver son commerce et de ne m'en plus séparer.
A mesure que ces choses se découvraient, je voyais Marguerite m'envisager par degrés d'un air plus respectueux, et perdre de cet abandon familier qui avait jusque-là donné de l'attrait à notre entretien. Il semblait comme si l'autorité que son maître avait eue sur elle eût passé en moi, et qu'en héritant de quelque partie de son bien, j'eusse hérité pareillement de ses droits à la soumission et aux égards de sa servante fidèle. Elle s'était levée, et ayant doucement replacé sa chaise contre la muraille, elle se tenait debout devant moi, et paraissait attendre que je lui adressasse la parole : « Marguerite, lui dis-je, vous l'amie de M. Widmer, je vous en prie, reprenez votre place, et sachez vous persuader que vous êtes ici maîtresse , bien moins encore par ce papier que par vos vertus et par votre caractère , qui vous rendent digne de tout respect. » La bonne femme se rapprocha alors, mais bien plus par soumission et pour me complaire que par acquiescement aux choses que je lui disais, car son
cœur, plus modeste encore que dévoué, était généreux par instinct et grand à son insu.
Je m'occupai aussitôt des affaires de la succession et des moyens de mettre Marguerite en possession de sa petite fortune. Je n'eus aucune peine, grâce au zèle que je rencontrai chez M. Pigalle, dont le cœur honnête et plein d'humanité avait compris sur-le-champ tout ce qu'il y avait de sacré dans les recommandations de M. Widmer. Je retirai Marguerite chez moi pendant l'apposition des scellés; et au bout de quelques semaines employées aux formalités indispensables et à faire une exacte division des biens, je revins pour l'établir dans la maisonnette de M. Widmer. Après ces jours d'absence, elle n'y rentra pas sans une vive émotion, et sa douleur, renouvelée par la vue de ces lieux déserts, éclata en bouillants sanglots. Insensible à l'aisance de sa position nouvelle , elle n'avait de pensées que pour le passé; elle pleurait amèrement son maître, et semblait se déplaire à vivre désormais sans le servir; en sorte que j'entrevoyais encore, dans cette digne vieille, une dernière victime destinée à se consumer dans le chagrin d'un attachement rompu.
« Marguerite, lui dis-je, ne vous laissez point aller à ces regrets amers pour un maître que vous savez être heureux maintenant. Puisez de la force dans la conscience de ce que vous avez été pour lui, et respectez ses vœux, qui ont été que vous goûtassiez enfin la paix et la liberté au milieu d'une aisance que vous avez si bien gagnée. » Mes paroles, en lui rappelant les bontés de son maître, ne faisaient que provoquer plus abondamment ses pleurs. C'est alors que, selon l'intention que j'en avais formée pendant son séjour chez moi, je lui fis part d'un projet qui souriait à mon cœur.
«Ecoutez-moi, Marguerite, repris-je. Ces meubles qui m'appartiennent ici, je ne veux point les en retirer ; mais plutôt je désire venir vivre avec
vous, avec eux, si ce projet vous agrée — Ah! monsieur, me dit-elle
aussitôt, comme cela je veux bien rester ici, mais autrement, impossible. Prenez-moi à votre service, faites-vous le maître ici, alors je pourrai
continuer d'y vivre Vous aimez M. Widmer, il me semblera que je le
sers encore... que je lui suis quelque chose. — Je le veux bien, Marguerite, mais voici à quelles conditions : je vous payerai mon logement à sa valeur, sans plus, mais sans moins. Quant à votre service, pour vous prouver que je veux être votre ami et non pas votre maître, je l'accepte de grand cœur, et sans vous offrir de gages. Je suis seul, j'ai eu aussi mes chagrins qui me séparent du monde, j'éprouve le vide d'une affection qui me console et me récrée, et je puis mieux la rencontrer en vous qu'en
tout autre; ce sont là les motifs qui me font désirer d'achever ma carrière dans cette retraite et de mettre en commun mon existence avec la vôtre. Vous ferez notre petit ménage, je tiendrai en main vos intérêts, et cette réciprocité de services nous attachera encore plus l'un à l'autre. Voici, ajoutai-je en caressant le chien, notre ami commun, Marguerite; vous ne voudriez pas me le céder, j'aurais regret à vous le laisser : arrangeons-nous pour le posséder à nous deux »
Mes paroles contentaient visiblement Marguerite. Dès ce moment elle reprit plus de calme, et, rentrée dans une condition plus analogue à ses habitudes, elle vaquait à divers soins qui la distrayaient de ses regrets. Le dévouement était un besoin pour ce cœur aimant et modeste : servir un maître, soigner quelqu'un, s'oublier pour un autre, c'était pour elle l'emploi et le but de ses journées ; et sans être capable de s'élever au-dessus de l'état de domesticité, elle ennoblissait cette humble condition, et lui donnait plus de vraie grandeur qu'il ne s'en trouve dans celle même des bons maîtres.
Après avoir consacré quelques jours à ces nouveaux arrangements, je vins me réunir à Marguerite, goûtant un charme plein de douceur et de sécurité à entrer dans ce séjour avec le projet de n'en plus sortir. J'y arrangeai ma vie, j'y disposai selon mon gré les meubles de ma tante dans la pièce que je voulais habiter, et je jouis du plaisir, depuis longtemps perdu pour moi, d'une société qui n'effarouchait pas ma tristesse, et d'une amie qui mangeait à ma table. Quelque temps après , nous fîmes ensemble une visite au cimetière, d'où nous revînmes tristement le soir, suivis du chien, qui nous avait adoptés pour ses nouveaux maîtres.
Dans les meubles qui m'étaient échus se trouvaient les papiers de ma tante, et, parmi ces papiers, des lettres de sa fille et de M. Widmer. J'avais mis en réserve, pour mes prochains loisirs, de les parcourir, d'y recueillir avec une avide curiosité ce que j'y pourrais apprendre de cette Elisa si tendrement aimée. Dès que nous fûmes établis dans notre demeure, je procédai à cette tâche intéressante, je fis le dépouillement des papiers, et, bien qu'il s'y trouvât beaucoup de lacunes, je pus néanmoins retrouver la trace de cet attachement profond commencé sur la terre, rompu par le sort, et résistant à l'épreuve du temps pour se renouer dans le ciel. Bien souvent, durant ce travail, je fis d'amers retours sur moi-même. Non, ce n'est point le trépas qui, brisant les nœuds de l'amour, fait au cœur les plus sanglantes plaies!. .. Les serments violés, une félicité qui fuit sans retour, des regrets sans espoir, voilà ce qui porte la mort jusque
dans le cœur lui-même. Je veux, puisque j'ai entrepris ce récit, poursuivre encore, dire ce que je sais de ces deux amants, et clore ainsi ces pages trop remplies de moi. Que si je ne répugnais à trahir le mystère de leurs touchantes amours, je laisserais parler les lettres mêmes que je possède; car quel récit pourrait atteindre au charme de ces lignes tout imprégnées de tendresse et de grâce, où l'ingénuité, la fraîcheur, l'énergie de l'adolescence se montrent sous leurs plus aimables traits, où la confiante sécurité de cet âge fait un si émouvant contraste avec une séparation affreuse et prochaine? Mais je ne puis; j'aime mieux affaiblir ce charme que de le profaner.
Élisa Meyer était née à Zurich , et y avait passé sa première enfance. Son père, homme aimable, et rempli lui-même d'attachantes qualités, avait pris en affection singulière cette enfant, et s'était plu à cultiver en elle d'heureuses dispositions qui enchantaient sa tendresse. Mais il paraît que, parmi des soins éclairés d'ailleurs, il se livra trop au plaisir de développer de bonne heure la sensibilité de sa fille, et d'en recueillir les fruits précoces. A l'âge où ses compagnes n'étaient encore qu'enjouées ou folâtres, Élisa connaissait mille sentiments forts ou délicats, et son âme exaltée rêvait déjà l'héroïsme de l'amour, du dévouement, de la foi jurée; aussi , quand au bout d'un petit nombre d'années son père lui fut enlevé, le chagrin accabla cette frêle enfant, et elle faillit le suivre. Elle n'avait que dix ans alors ; j'ai sous les yeux un portrait d'elle fait à cette époque : ses traits sont remplis de grâce et de finesse, mais il est facile de reconnaître à l'expression de ses yeux, au mélancolique sourire de sa bouche, à je ne sais quelle auréole de sérieux qui semble entourer son pâle front, que cette enfant avait déjà franchi son âge , et que son cœur devait connaître de bonne heure des passions profondes.
C'est après la mort de son époux que ma tante, désirant se rapprocher de sa famille, vint se fixer ici. Elle y connut ma mère, et je me souviens qu'elle lui conservait un souvenir plein d'affection et d'estime. Occupée de l'éducation de ses deux enfants, elle cherchait à ralentir le développement trop hâtif de sa fille, et à assurer les progrès de son fils, moins âgé qu'Elisa. Un jeune homme donnait des leçons à celui-ci. Pauvre, mais instruit et estimé, il devait à une protection que lui avaient méritée sa conduite et ses talents, d'avoir été introduit dans la maison de ma tante. C'était Widmer. Élisa assistait souvent à ses leçons : elle écoutait d'une oreille avide ses enseignements, mieux à la mesure de son esprit que les futiles connaissances qu'elle recevait des maîtresses à la mode ; peu à peu
son intérêt s'étendait au maître lui-même : elle le questionnait, elle aimait à l'entendre, et ce jeune homme, captivé par l'intelligence et les grâces de cette aimable écolière, s'abreuvait à longs traits du charme puissant qu'il ne s'avouait pas encore. Sans doute , dès lors , ma tante avait deviné ce penchant naissant; mais, tendre mère et femme sans préjugés, elle entrevoyait dans cet honnête jeune homme celui qui , destiné à fixer les affections de sa fille , lui présentait d'ailleurs les plus sûres garanties pour son bonheur.
Elisa avait environ quatorze ans, Widmer en avait seize. Déjà ils s'aimaient de cet amour que sa pureté même exalte, et, d'après une lettre de ma tante à Widmer, je conjecture que, dans leur ingénuité, ces deux enfants n'avaient point cru mal faire en s'avouant leur penchant, et en se jurant une éternelle tendresse. Dans la lettre dont je parle, ma tante, instruite par les aveux spontanés de sa fille, tient à Widmer un langage plein d'indulgence et d'élévation, elle ne risque point, par un blâme imprudent, de lui inspirer de la défiance sur Un acte qu'elle sait pur et honnête; seulement elle l'instruit des choses que commandent les convenances, elle l'éclairé sur sa position, sur les efforts qu'il doit faire, sur les ménagements qu'exige le caractère trop sensible de sa fille; et, sans engager encore sa promesse, elle lui fait entrevoir que cette union peut devenir le prix de son avancement, de sa conduite et de son honnêteté. Je ne m'étonne pas que , tempéré par les avis de cette femme aussi sensée que tendre, le penchant de ces deux jeunes gens ait pris par degrés cette force intime, contre laquelle devait se briser l'assaut des ans et de la destinée.
Widmer, transporté par cette espérance, s'adonnait sans relâche au travail; l'ambition, voilée sous les dehors de l'amour, emportait son zèle vers les hauteurs de l'étude, et déjà, entre les jeunes gens de son âge, on le remarquait comme appelé à fournir une carrière brillante. Outre le courage qu'il puisait à ses feux , Elisa l'avait enflammé du sien propre pour tout ce qui est grand, noble et digne d'enthousiasme; l'exaltation de cette jeune fille avait passé en lui pour s'y accroître encore; c'était elle à son tour qui modérait les transports qu'elle avait fait naître , et qui retardait l'essor de son amant. Dans ce commerce élevé, leurs âmes, dignes l'une de l'autre , se confondaient ensemble , s'unissaient par tous les points, et sans doute ils étaient déjà bien loin de ces temps où leurs bouches croyaient devoir engager l'avenir par de mutuels serments. Il ne s'agissait plus de promesses, et déjà ma tante voyait avec quelque effroi ces deux
vies dépendre l'une de l'autre. J'en trouve la preuve dans les lignes que lui adresse à ce sujet Widmer. Ce malheureux, avec cette sécurité téméraire qu'inspirent les sentiments forts, rassure la mère d'Elisa; il semble braver la destinée, il défie ses coups, et, abusé par une passion qui l'élève passagèrement au-dessus de l'humanité : « Qu'importe, écrit-il, qu'importe que nos corps puissent être pendant quelques jours séparés par la mort, si nos âmes sont à l'abri de ses atteintes! Que l'une précède l'autre dans le ciel, c'est pour l'attendre, et, dans cette attente même, auraientelles cessé d'être ensemble, d'être l'une à l'autre, de se chercher, de se rencontrer sans cesse? Chassez ces craintes, chère maman, elles sont indignes d'un amour dont la flamme pure et céleste peut être attisée, mais jamais éteinte par l'impuissante haleine des vents qui soufflent sur cette terre. »
De cette époque, ces craintes de ma tante avaient pris à ses yeux un degré de réalité qui la préoccupait beaucoup. A divers signes, elle croyait reconnaître chez Elisa les indices secrets de quelque dépérissement. Une pâleur plus habituelle avait remplacé les tendres couleurs de ses joues, quelque maigreur s'était mêlée à la finesse de ses traits; et, tandis qu'un air plus frêle s'attachait à son visage, le feu calme et profond de son regard indiquait trop qu'une âme ardente minait lentement ce corps si gracieux et si fragile. Bientôt ces craintes devinrent assez fortes pour provoquer des soins qui en révélèrent le sujet à Widmer. Par le conseil des médecins, ma tante dut conduire sa fille dans des climats plus doux, où néanmoins le voisinage des monts mêlât à la chaleur de l'air son influence vive et restauratrice. Dès le printemps suivant , elles partirent pour la cité d'Aoste, petite ville du Piémont, voisine des gorges du grand Saint-Bernard, et où la proximité des Alpes tempère la chaude haleine des vents d'Italie. Les deux amants se séparèrent; triste essai de la séparation plus longue dont ce jour était le présage!
Mais pour les cœurs passionnés tout est aliment à la flamme qui les dévore. Dans ce nouveau séjour, Elisa, loin de Widmer, se consumait de l'impatience de le rejoindre; contrainte de ne plus le voir, de ne plus lui parler, elle suppléait à ces douceurs par l'essor de sa pensée, constamment présente aux rives où elle savait que Widmer coulait un ingrat exil; elle observait en regard de son amant ces lieux nouveaux , cette peuplade étrangère, ce pittoresque assemblage de ruines romaines et d'habitations modernes qui caractérise la ville d'Aoste; elle s'émouvait à contempler, si voisines de ce vallon fleuri , les cimes neigeuses des grandes Alpes, et,
jalouse de n'éprouver rien où son ami ne fût en part, elle passait les longues heures du jour à lui retracer ses impressions, mêlant les poétiques descriptions de ce séjour aux expressions passionnées d'une tendresse que la distance rendait moins timide. Au milieu de cette vie de trouble, d'émotions, de sentiments brûlants, la douceur du climat devenait impuissante à défendre le corps contre les ravages du cœur; Élisa s'affaiblissait : déjà elle supportait moins la fatigue des promenades et du travail ; déjà elle se privait avec amertume de tout écrire, et son exaltation, combattue par le déclin de ses forces, se tournait souvent en des pleurs involontaires, en un attendrissement amer non moins contraire au retour de sa santé.
Créature aimable, touchante fille, qui t'inclines ainsi vers le tombeau! tendre fleur qui vas te fanant, encore toute parée de dons et de grâces! frêle rameau bientôt détaché du jeune arbre qui te servait d'appui!... J'ai peine à poursuivre : la tristesse serre mon cœur, les larmes troublent ma
vue Si du moins je pouvais retarder cet instant qui s'avance... vous
conduire vers ces cyprès en vous en masquant l'approche Je ne puis;
le mystère voile de son ombre ces derniers beaux jours : pour recueillir les rares fleurs dont ils furent semés encore, il faudrait que le feu rendît ces lettres qu'il a dévorées pour toujours !
A l'approche de l'hiver, ma tante délibéra si elle devait ramener sa fille à Genève , ou la conduire vers des contrées plus éloignées des frimas. Widmer le voulait, il écrivait qu'il allait les rejoindre, qu'il attendait tout du doux soleil de la Toscane. Déjà il s'était mis en route; mais, arrivé à Martigny, une lettre de ma tante le prévint de leur prochain retour, en le chargeant de chercher aux environs de la ville une maison bien exposée. Il paraît qu'Elisa, pressée déjà par de sinistres pressentiments, avait voulu s'assurer de revoir le ciel de sa patrie et les lieux témoins de ses premiers serments. Elles se mirent en route par la plus courte voie : c'était le grand Saint-Bernard; mais, déjà trop faible pour se soutenir sur une monture, Elisa fut portée en litière jusqu'à l'hospice. Sa mère, montée sur une mule, ne quittait pas ses côtés, dévorant en secret ses douleurs, et affectant un courage qui venait échouer contre les caresses de son angélique fille.
Cependant Widmer, ayant loué la petite maison qu'il a possédée depuis, avait tout préparé pour y recevoir Elisa et sa mère. Ce jeune homme n'était point abattu : de trop forts sentiments l'agitaient. Tantôt se peignant un mal grave qui minait sourdement les jours de son amante,
ELISA ET VVIDMER. 279
tantôt se prenant aux moindres signes de mieux qu'il découvrait dans les lettres de ma tante , il passait du désespoir le plus violent à la plus folle joie. Informé qu'Elisa avait franchi les Alpes, il volait à sa rencontre, lorsqu'il reçut quelques lignes de madame Meyer qui le priait d'attendre leur arrivée. Cette malheureuse mère, après avoir passé par les plus cruelles angoisses, forcée enfin par l'état de sa fille de s'arrêter dans le petit hameau de Saint-Branchier, avait cru ne pas la ramener vivante jusque dans ses foyers; et après s'être remise en route, elle redoutait que l'apparition soudaine de Widmer et les émotions d'une entrevue ne vinssent rompre le fil léger auquel tenaient encore les jours d'Elisa.
Le premier vendredi de septembre, ces dames arrivèrent. Widmer s'était éloigné, sur le conseil de ma tante. Il se tenait sous ces arbres touffus qui dominent la maison. C'est de là qu'il aperçut Elisa, pâle et changée, à demi couchée dans le fond d'une voiture ouverte. Tout entier au bonheur de la revoir, son cœur bondissait de plaisir, et il attribuait à la fatigue du voyage ce qui le frappait dans les traits et dans l'attitude de son amante. Mais quand il eut vu le voiturin s'approcher et la prendre dans ses bras pour la transporter dans la maison, toute sa joie, violemment refoulée dans son cœur, y fit place au délire du plus affreux désespoir. Dès qu'Elisa fut entrée, voyant madame Meyer revenir dans la cour, il courut se jeter dans ses bras, et ces deux êtres, qu'unissait une douleur commune, s'inondèrent en silence de larmes amères.
Bientôt ils entrèrent dans la maison en essuyant leurs pleurs. Elisa, restée seule, étendue sur un sofa, parcourait de ses regards éteints cette nouvelle demeure qu'éclairait faiblement le jour en son déclin. Affaissée sous le poids de la fatigue et de l'émotion, une débile langueur enchaînait ses membres et ne laissait luire en son âme que les ternes lueurs de souvenirs confus, auxquels se mêlait une tristesse sans espoir et sans courage. Quand sa mère rentra et vint s'asseoir auprès d'elle, prête à lui parler de Widmer, elle lui donna affectueusement la main, mais sans rompre ce lugubre silence. Durant ces instants, Widmer, errant dans le corridor voisin, entrevoyait pour la première fois l'horreur de sa destinée, et le bonheur s'arrachait violemment de son cœur en le brisant pour toujours.
La servante apportait une lumière. Widmer, ne pouvant plus supporter l'attente, la suivit jusque sur le seuil de la porte : «Widmer! » dit Elisa sans surprise et d'une voix douce. « Elisa! » s'écria-t-il en se précipitant vers elle... A la vue de son amante faible et décolorée, ses yeux brillé-
rent d'une sombre flamme; puis, ne pouvant plus vaincre la poignante amertume à laquelle ce spectacle le livrait en proie, il tomba à ses côtés, prit ses mains, et, les couvrant de baisers, il cherchait à confondre ses sanglots dans les étreintes des plus vives caresses. A ces témoignages d'un si pur amour, Élisa reprenait des forces pour s'attendrir; quelques larmes sillonnaient son pâle visage, le désir de la vie recommençait à poindre dans son cœur résigné, et le regret pour elle-même s'y mêlait à la tendre compassion que lui inspirait l'infortuné Widmer, bientôt appelé à lui survivre.
« Widmer, lui dit-elle après ces moments de silence qu'est devenue
votre Elisa! » Et les pleurs éteignirent sa faible voix; puis faisant effort
pour les surmonter : « J'avais cru que je supporterais avec plus de courage
ces moments qui me restent mais je suis sans force, Widmer,
contre vos caresses Mon ami! mon doux ami! c'eût été trop de
félicité pour des mortels Dieu me retire Je le remercie de m'avoir
donné assez de jours pour goûter ces délices dont m'abreuvait votre amour »
A ces discours déchirants madame Meyer ne savait répondre que par les pleurs qui l'oppressaient, et Widmer, redevenu silencieux, le cœur serré, l'œil sec, pressait avec agitation dans ses mains brûlantes les mains débiles d'Elisa. Le murmure s'élevait dans son âme contre le ciel, contre Dieu, qui retirait cette fille céleste, digne de tous biens, vouée à la mort; et d'affreux projets, égarant alors sa pensée, provoquaient sur ses lèvres un sinistre sourire. Puis, à la vue de cette victime résignée, il avait honte de lui-même, et comprenant que tout ce qui ne serait pas patient, courageux, noble, le rendait indigne d'Elisa et l'en séparait peut-être pour l'éternité, il étouffait le murmure et refoulait les projets. Ramené ainsi en face d'un malheur sans remède, la douleur trop forte fermait une issue à ses larmes.
«Non, Elisa.... dit-il à la fin, Elisa non, Dieu ne vous retire
pas!... Elisa!... fille adorée!... moi sans vous ici-bas? Non!... que je périsse avec vous, ou que vous me soyez rendue !... » Et comme le désespoir l'emportait aux plus violents transports, madame Meyer, craignant à la fois pour Elisa et pour lui , l'entraîna hors de la chambre.
Madame Meyer revint bientôt auprès de sa fille. Depuis longtemps elle seule couchait dans sa chambre, adoucissant par ses soins la longue angoisse des nuits. Contre son attente, Elisa, épuisée probablement par les émotions de cette journée, reposa quelques heures, Pour Widmer, il
ne se coucha pas, et dès le point du jour il se promenait autour de la maison , préoccupé de pensées qui paraissaient lui redonner quelque courage. Quand les volets s'ouvrirent à demi à la chambre d'Elisa, il parut en ressentir du plaisir, et il épiait avec impatience le moment de revoir madame Meyer. Dès qu'elle fut descendue au rez-de-chaussée , il courut pour l'embrasser; il apprit avec attendrissement qu'Elisa, après une nuit bonne, reposait encore; puis, l'entraînant dans la cour, il s'y promena longtemps avec elle, lui faisant part, avec un calme contraint, de choses auxquelles cette dame paraissait opposer des considérations de sagesse et de prudence. A cette résistance, Widmer s'animait par degrés : il pressait, il conjurait; ou bien sa tristesse menaçante ramenait madame Meyer à ne pas le pousser à bout par ses refus. En se retirant, elle parut céder quelque chose, et Widmer s'éloigna plus tranquille.
Une lettre que j'ai sous les yeux me met sur la trace du projet de Widmer. Il y rend compte à madame Meyer d'une entrevue qu'il vient d'avoir avec Elisa. Plusieurs billets, écrits sur des chiffons, se rapportent à ces funestes jours; parce que madame Meyer étant constamment occupée autour d'Elisa, Widmer, qui souvent ne pouvait la voir seule ni causer avec elle devant sa fille, l'entretenait par ce moyen de ce qu'il désirait lui faire savoir.
Dans cette lettre, Widmer annonce à madame Meyer qu'il a vu Elisa,
qu'elle accède à son projet, s'il peut être accompli loin de tout regard.
«Autrefois, écrit-il, autrefois, dans ces jours à jamais regrettables, nous
jurions d'être l'un à l'autre, mais nos serments s'arrêtaient au court
espace de cette vie celui que nous venons de faire embrasse l'autre
Il est sacré, indestructible! mais ce n'est pas assez. Je veux que cette
union soit scellée devant Dieu! je veux que ma fiancée me soit remise par vous devant les autels, que la mort m'enlève mon épouse et non plus seulement mon amante!... à cette condition je supporterai la vie »
Tels étaient les projets de cet infortuné. On y reconnaît cette teinte d'exaltation qui avait toujours présidé à leurs amours, et qui, si elle avait contribué à resserrer ce nœud maintenant si affreux à rompre, alors du moins versait quelque baume sur leurs blessures, et trompait quelques instants leurs douleurs. Pour Elisa, surtout, dont les instants étaient comptés, ces choses n'étaient point sans douceur : Widmer répondait à son attente; ce qu'elle eût fait elle-même, elle voyait avec joie son amant le faire; la mort ne détruisait plus cette union qui avait été le rêve de sa vie, et la tombe pour y attendre Widmer, lui semblait plus légère. Cela seul
me fait goûter à ce projet un charme consolateur; il me semble plus touchant qu'étrange alors que je songe qu'il put adoucir pour cette victime l'horreur du sacrifice. Dès qu'il fut formé, Elisa parut reprendre quelque vie, son regard se ranima, une force factice soutint ses membres, et, du sofa où elle demeurait étendue, elle prenait part elle-même aux préparatifs de cette journée.
Madame Meyer, sentant l'impossibilité de résister au vœu de ces deux amants, s'était occupée de prendre des mesures qui pussent en assurer l'accomplissement. Elle avait toujours conservé des relations avec le pasteur qui avait instruit Elisa dans sa religion : ce fut à lui qu'elle s'ouvrit, en implorant son appui. C'était un digne vieillard qui desservait la cure de Sattigny, petit village du Mandement. Il offrait de tâcher d'obtenir une autorisation pour venir dans la maison même bénir ce mariage, afin d'éviter à Elisa les fatigues d'un déplacement; mais cette jeune fille, consultée par sa mère, s'y opposa; en sorte qu'il fut convenu que, dès le jour suivant, après le coucher du soleil, une voiture se trouverait devant l'église, et qu'à cette heure le pasteur se tiendrait prêt à monter en chaire.
Widmer, madame Meyer et Élisa passèrent ensemble toute la journée du lendemain. Cette jeune fille, devinant au travers du calme des visages la secrète angoisse de ses deux amis, leur tenait d'affectueux discours, et tâchait de leur communiquer sa tranquille résignation : mais, à mesure que les heures s'écoulaient, ils osaient moins parler de la cérémonie du soir. Ce fut elle qui, voyant le soleil disparaître derrière les cimes bleues
du Jura, leur dit : «C'est l'heure » et, s'étant mise sur son séant, elle
fit quelques pas jusque vers une chaise voisine, où elle se reposa. Sa mère l'enveloppa d'une ample pelisse, pendant que Widmer préparait la voiture pour la recevoir. Elisa voulut descendre elle-même, appuyée sur leurs bras, et bientôt après elle se trouva dans la voiture, qui s'éloigna doucement, pendant que la servante, restée seule, pleurait dans la cour.
Elisa était placée entre sa mère et Widmer, donnant une de ses mains à chacun d'eux. Elle leur adressait de temps en temps quelques douces paroles; mais ils n'osaient répondre qu'en lui pressant la main, car leur cœur gonflé était près d'éclater en sanglots, au moment où leurs lèvres s'ouvriraient pour parler. Seulement, pour se donner à lui-même du courage et tromper ses préoccupations, Widmer regarda sa montre, et dit quelques mots des mesures prises avec le pasteur pour le rendez-vous. Mais lorsque, après le crépuscule, les ténèbres eurent voilé l'expression des visages, ils purent pleurer en silence, et plus d'une larme, en tombant
Tjp. Henri Pion.
Je viens de vous unir en face de l'Éternel.
( ÉLISA KT WIDMF.R.
ELISA ET VVIDMER. 283
sur les mains d'Élisa, lui apprit quelles funèbres pensées roulaient dans l'âme de sa mère et de son amant. Arrivée devant l'église, la voiture s'arrêta : au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit, et le vieux pasteur, une lampe à la main, accueillait ses hôtes avec une bienveillante bonhomie. Mais à la vue de cette pâle fiancée que soutenaient deux êtres gémissants, il devint grave, et ses pensées s'élevèrent vers un Dieu miséricordieux et réparateur.
Un fauteuil fut placé au bas de la chaire pour Elisa ; Widmer était à genoux auprès d'elle; madame Meyer, debout, entourait d'un de ses bras la tête languissante de sa fille, qui, ayant presque atteint au terme de ses forces, en employait les derniers restes à vaincre le trouble sous lequel elle défaillait. Du haut de la chaire , la lampe projetait à peine quelque clarlé sur ces infortunés, et, au milieu d'un lugubre silence, les moindres bruits allaient retentir dans le vide ténébreux des voûtes.
Après une courte invocation, le pasteur lut la liturgie. Il avait eu soin d'en retrancher quelques-unes de ces phrases qui, présageant de longs jours de bonheur, font tressaillir les jeunes époux qu'un riant espoir accompagne aux autels ; mais qui, en face de cette vierge mourante, eussent fait un trop déchirant contraste. Après qu'il eut achevé cette lecture, il fit une pause, puis, pénétré de compassion pour ces êtres désolés, il ajouta ces paroles d'une voix émue :
« Je viens de vous unir en face de l'Eternel... ses voies sont inconnues, mais sa bonté est certaine. En cet instant même ses regards sont sur vous, il voit vos pleurs; il lit dans vos cœurs contristés, et s'il n'est pas donné à son ,i uble ministre de contempler sans larmes ces nuages qui voilent passagèrement la félicité dont vous êtes si dignes, lui, plein de miséricorde et d'amour, vous prépare des bienfaits d'autant plus assurés, d'autant plus grands, que votre flamme est plus pure, que votre bonheur était plus mérité, et que vous aurez mieux supporté l'épreuve si sa sagesse vous la destine.
» Elisa Meyer mon enfant laissez-moi vous donner ce doux
titre; je vous connais... je sais ce que vous pouvez entendre... J'invoque ici, de toutes les puissances de mon àme, le souverain dispensateur des
grâces, pour qu'il prolonge vos jours sur cette terre Que ne puis-je
obtenir qu'il daigne prendre sur ma tête blanchie ce peu d'années qu'il me destine encore, pour les ajouter aux vôtres! je les donnerais avec
joie; mais si tels ne sont pas ses décrets chère enfant! alors voyez
le ciel ouvert pour vous recevoir voyez au bout d'un peu de temps
votre mère vous y suivre voyez ce jeune homme, maintenant votre
époux, dont le cœur à vous dès longtemps, à vous pour toujours, va n'attendre plus que l'heure de quitter à jamais cette terre d'exil pour vous rejoindre aux célestes demeures, dans ces lieux où la mort n'a plus d'entrée, où la félicité n'a plus de terme, où cet amour sacré qui vous unit ici-bas vous réunira de nouveau pour l'éternité! »
Le vieux pasteur se tut ; quelques gémissements sourds se faisaient entendre au bas de la chaire. Il descendit, et venant se mêler à ces affligés , il les soutenait par des paroles de paix et de consolation ; mais telle était l'énergique tristesse de cette scène, que le pauvre vieillard, navré de douleur, avait senti sa voix faiblir et manquer. Widmer prit Elisa dans ses bras, et, arrivé dans la voiture, il ne voulut plus s'en séparer. Il l'appelait son épouse, sa tendre épouse, que plus rien ne saurait lui ravir ; et l'accablant de compatissantes caresses, il semblait que son cœur tout entier se répandît au dehors, comme pour ranimer cette vie près de s'éteindre. Déjà Elisa ne répondait plus à ces transports que par les faibles étreintes de ses bras.
Ils arrivèrent ainsi à la maison. Elisa, replacée dans sa chambre, leur fit signe de s'approcher d'elle. Son souffle était court et précipité, le frisson parcourait ses membres , et les pâles violettes de la mort marbraient
son beau visage « C'est l'instant de nous séparer dit-elle avec
effort; pauvre maman, je vous laisse avec lui Widmer je vais
vous attendre que le souvenir d'Elisa vous soutienne et vous protège ! i) Elle ne put poursuivre, et, pendant que sa mère et son amant
la tenaient embrassée, recueillant le dernier souffle de ses lèvres, elle expira, et son àme pure s'envola vers les cieux.
>Sg££gf|)!®J^g-
LE
De Sixt on peut se rendre dans la vallée de FArve en franchissant une chaîne de hautes montagnes qui s'étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n'est guère connu et pratiqué que des contrebandiers, qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent à Martigny en Valais; puis, s'acheminant, chargés de poids énormes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent descendre dans les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.
Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses et une pipe à la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent, jusqu'à ce que vienne à passer une voiture , qui ne passe devant eux que par cette raison justement qu'elle ne contient pas trace de contrebande. « Monsieur n'a rien à déclarer? — Non. » Et les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique , qui ouvrent les valises et fourrent les susdites mains parmi le linge blanc, les robes de soie et les mouchoirs de poche. L'Etat les paye pour exercer cet état. Cela m'a toujours paru drôle.
Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents et toujours disposés à piquer d'une balle un douanier qui aurait l'idée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.
Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de douanes sont une ceinture de vice, de libertinage, qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime, d'où sortent annuellement de bons élèves, que la société se
charge plus tard de loger et de nourrir à ses frais dans les prisons et dans les bagnes.
J'ai eu souvent affaire avec les douaniers. Mes chemises ont eu l'honneur d'être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. Ils n'y ont rien trouvé de prohibé. A propos de chemises, voici une histoire. J'allais à Lyon. A Bellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d'horlogerie; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairement à cette opération, mais un officier anglais, qui faisait partie des voyageurs, s'étant fait expliquer ce qu'on lui voulait, tira tranquillement son couteau de sa poche et déclara qu'il couperait en deux « la premier comme aussi la second » qui ferait mine de le palper, même de loin.
Ce fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exécuter le règlement, mais ce grand gaillard de Waterloo, avec son coutelas d'acier fin, les intimidait souverainement. Cependant le chef répétait avec autorité : « Fouillez cet homme! » mais l'autre répétait avec une croissante fureur : « Véné ! et je coupé en deux la premier comme aussi la second , et encore la troisième avec ! » Par ce troisième, il désignait le chef.
Les choses auraient pu finir d'une manière tragique, tant était grande l'exaspération de ce digne gentleman , lorsque je m'avisai d'intervenir : « Que monsieur, dis-je, fasse passer ses habits aux douaniers, et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait à en souffrir le moins du monde. » A peine eus-je ainsi parlé, que l'Anglais, acquiesçant à ces conditions, ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la figure des douaniers. Il se mit nu comme la main, et je n'oublierai jamais de quel air il coiffa le chef avec sa chemise, en disant : « Téné ! misérabel ! ! téné ! »
J'ai eu moins souvent affaire aux contrebandiers ; cependant j'eus quelques rapports avec eux, le jour où je m'avisai de vouloir passer seul, de Sixt à Sallenche, par les montagnes dont j'ai parlé. Je m'étais fait indiquer la route : une heure avant d'arriver au sommet, on côtoie un petit lac, nommé le lac de Gers ; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées , après quoi l'on redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenche, la cascade de l'Arpenas. Au bout de trois heures de montée rapide, je découvris le petit lac. C'est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes, qui s'y reflètent en teintes sombres, tandis que la transparence de l'onde laisse plonger le regard jusqu'aux
Tvp. Hpnri Tlnn.
L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur.
î.v. i.ac nF r.FRS
mousses éclatantes qui, au fond, tapissent le sol. Je m'assis au bord de cette flaque, et, à l'instar de Narcisse, je m'y regardais... je m'y regardais manger une cuisse de poulet, sans que le plaisir de contempler mon image me fît perdre un seul coup de dent.
Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l'image renversée des cimes voisines, des forêts, de toute la belle nature enfin, y compris deux corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m'amusais à considérer ce spectacle, une tête d'homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie , me parut avoir bougé sur le penchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte que, attribuant ce phénomène à quelque ondulation de la surface de l'eau, je me remis en route bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'arrêtais de temps en temps pour regarder de côté et d'autre , et quand je fus voisin de l'endroit où j'avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques rocs, et je redoublai de circonspection.
On m'avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir des rochers que je gravissais dans cet instant. C'est, je crois, l'heure de la dire. Dixhuit contrebandiers, chargés chacun d'un sac de poudre de Berne, passaient par là. Le dernier en rang s'aperçut que son sac s'allégeait sensiblement, et il était déjà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint à se douter ingénieusement que l'allégement avait peut-être lieu aux dépens de la charge. Ce n'était que trop vrai ; une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu'il avait suivie. C'était une perte, mais surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe et compromettre ses destinées. Il cria halte, et à ce cri, les dix-sept autres s'assirent en même temps sur leur sac pour boire un coup d'eau-de-vie et s'essuyer le front.
Pendant ce temps, l'autre, l'ingénieux, remontait jusqu'à l'origine de sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche, et il y mit le feu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux minutes après, il entendit une détonation superbe, qui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées et remontant par les gorges, lui causa une surprise merveilleuse. C'étaient les dix-sept sacs, qui, rejoints par la traînée, sautaient en l'air, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi je remarque deux choses :
La première, c'est que cette histoire est une vraie histoire, agréable et
récréative, suffisamment vraisemblable, prouvée par la tradition et par le couloir qui subsiste toujours, comme chacun peut aller s'en assurer. Je la tiens pour aussi certaine que le passage cTAnnibal par le mont du petit Saint-Bernard. Comment prouve-t-on le passage d'Annibal par le petit Saint-Bernard? On commence par vous montrer une roche blanche au pied du mont, après quoi l'on vous démontre que c'est celle que le Carthaginois, arrivé au sommet, fit fondre dans du vinaigre.
La seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dixsept hommes périssent; mais, remarquez bien, il en reste un pour porter la nouvelle. C'est là, si je ne m'abuse, le signe, le critère d'une histoire modèle; car dans une bataille, un désastre, une catastrophe, que peu périssent, c'est mesquin; que tous périssent, c'est nuit close. Mais que, du beau milieu d'une immense déconfiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pour porter la nouvelle, c'est l'exquis du genre et la joie de l'amateur. Et c'est pourquoi l'histoire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.
Il faisait fort chaud clans mon couloir; toutefois, à cette élévation, la chaleur est tempérée par la vivacité de l'air; d'ailleurs la beauté du spectacle que l'on a sous les yeux captive l'âme et fait oublier les petites incommodités qui , dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort près le dôme de glace dn mont Buet... je crus voir aussi, pas bien loin, quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés ; j'allai m'imaginer que ce pouvaient être les pieds dont j'avais vu la tête, en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.
Malheureusement, je suis né très-peureux ; je déteste le danger, où les héros se plaisent, dit-on ; je n'aime rien tant qu'une sécurité parfaite en tête, en queue et sur les ailes. L'idée seule que, dans un duel, on est exposé à voir une pointe d'épée en face de son œil droit, a toujours suffi pour me rendre d'une prudence grande, malgré mon naturel qui est vif, d'une susceptibilité obtuse, malgré ma fierté qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pire qu'un duel : ce pouvait être un attentat sur ma bourse, ou sur ma personne , ou sur toutes les deux à la fois ; ce pouvait être une catastrophe épouvantable, et personne pour en porter la nouvelle! Quand cette idée me fut venue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien, que je finis par me cacher parmi les rochers, pour observer de là ce qui se passait sur mes derrières.
J'observais depuis une demi-heure environ (c'est très -fatigant d'ob-
Tj|>. Henri Plue
Messieurs, leur dis-je , messieurs, je... vous vous trompez.
(le lac de cei\s. )
server) , quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesquels j'étais caché, puis il frappa deux fois des mains. A ce signal, deux autres hommes parurent, et tous les trois chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent à monter tranquillement en fumant leurs pipes, qu'ils rallumèrent. Ils arrivèrent bientôt à l'endroit même où j'observais, tapi contre terre , et ils s'y assirent sur leurs sacs, précisément comme les dix-sept. Par bonheur ils me tournaient le dos.
J'eus tout le loisir de faire mes remarques. Ces messieurs me parurent fort bien armés. Ils avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets, sans compter le gros sac, que mon imagination, fidèle aux leçons de l'histoire, ne manqua pas de remplir de poudre de Berne. Et je frémissais déjà à l'idée de quelque traînée, lorsque l'un d'eux, s'étant levé pour s'éloigner de quelques pas , déposa sur son sac sa pipe tout allumée. A cette vue, je recommandai mon âme à Dieu, et j'attendis l'explosion, tout en me serrant étroitement contre un roc sur l'abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.
L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur, d'où il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir, puis revenant vers ses compagnons : « On ne le voit plus, dit-il. — Tout de même, dit l'autre, ce gueux-là suffit pour nous vendre ! — Et je parie, interrompit le troisième, que c'est pour cela qu'il galope en avant. Un douanier déguisé : je vous le dis. Il s'arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci, de là, et autre part... Ah! que nous ne l'ayons pas dépêché, ni vu, ni connu, dans ce petit coin propice et solitaire! Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.
— Aussi Jean-Jean n'est-il pas revenu, reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de cette rampe, le trou où a pourri sa carcasse. Le malin, quand nous le prîmes, pour se donner l'air d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine : c'est celle-ci. Son procès fut vite fait. A peine on le tint, que Lamèche l'attacha à un arbre, et Pierre l'abattit d'une balle dans la tempe. Et le farceur ne lui dit qu'après : « Jean-Jean, fais ta prière! » Un affreux rire suivit ces horribles paroles, jusqu'à ce que le même homme s'étant levé pour donner le signal du départ : « Pardieu! s'écria-t-il en m' apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur! » Les deux autres, à ces mots, se levèrent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma tempe.
« Messieurs, leur dis-je, messieurs, je... vous vous trompez... permettez... baissez d'abord ces armes Messieurs, je suis le plus honnête
homme du monde... (ils froncèrent le sourcil), baissez, je vous prie, vos armes, qui pourraient partir sans votre volonté... je suis homme de lettres...
tout particulièrement étranger aux douanes... marié, père de famille
Baissez, je vous en conjure, vos armes qui m'empêchent de recueillir mes
idées. Daignez continuer votre chemin sans vous inquiéter de moi Je
me moque des douanes. Je m'intéresse même à votre métier pénible. Vous êtes d'honnêtes gens qui portez l'abondance chez les victimes d'une odieuse fiscalité. J'ai l'honneur, messieurs, de vous saluer avec respect.
— Tu es ici pour nous observer? reprit d'un ton de Cartouche le plus mauvais des trois.
— Du tout! du tout! je suis ici pour
— Pour nous observer et nous vendre. On te connaît. On t'a vu là-bas épier, regarder
— ...La belle nature, mes bons messieurs, rien d'autre.
— La belle nature?... Et ce coin où tu t'es tapi, était-ce, dis-moi, pour cueillir des simples? Mauvais métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont à nous. Malheur à qui vient nous y flairer! Fais ta prière... »
Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s'approchèrent, plutôt qu'ils n'intervinrent, et tous les trois échangèrent à voix basse quelques paroles, à la suite desquelles l'un d'eux plaçant sans façon sa charge sur mes épaules : « Yu! » cria-t-il. C'est ainsi que je me trouvai faire partie d'une expédition de contrebande. C'était pour la première fois de ma vie; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la dernière.
Il paraît que mon sort venait d'être décidé dans ce conseil secret, car ces hommes ne s'occupaient plus de moi. Ils marchaient en silence, portant tour à tour les deux charges restantes. J'essayai, toutefois, de revenir sur la démonstration de mon innocence, mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient seulement à ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection et regardé autour de moi, alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère, en leur avouant l'apparition qui m'avait frappé quand j'étais à considérer la flaque d'eau. « C'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre : marche. Voici tout à l'heure la forêt. On t'y fera ton affaire. »
Que l'on juge du sinistre sens que je dus attacher à ces paroles. Aussi, durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit dans la forêt pro-
chaîne, j'eus le temps de me faire une juste idée des angoisses d'un patient que l'on conduit à l'échafaud. Elles sont, je puis l'assurer, fort dignes de pitié. Encore, avais-je en ma faveur mon innocence d'abord, et puis la chance de rencontrer quelqu'un, sans compter celle qui m'était offerte, de me précipiter, moi et ma charge, dans un abîme fort convenable qui s'ouvrait à notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas; je ne voulus pas de l'autre; en sorte que nous arrivâmes sans encombre à la forêt. Là, ces messieurs m'ôtèrent ma charge; ils me lièrent fortement à un gros mélèze, et... et au lieu de m' abattre, comme ils avaient fait de Jean-Jean : « Il nous faut, me dirent-ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenez-vous en joie. Demain, en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. » Après quoi, ils reprirent leur charge et me quittèrent.
Je crois que jamais la nature ne me parut belle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute, ces hommes de bien honnêtes gens, un peu brusques par nécessité, mais d'ailleurs estimables et connaissant les usages. C'est que la vie m'était réellement rendue! Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable, j'éprouvai une sorte d'anéantissement, et quand je revins à moi, les larmes inondaient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoisses devenues risibles par le dénoûment auquel elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion; mais pourquoi tairais-je qu'à peine délivré je rendis grâces à Dieu de toutes les forces de mon âme, et que ces larmes, que je versais avec tant de douceur, étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que par celui-là seulement qui tient nos jours en sa main! Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces fut celui du bonheur que j'éprouvais, après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impatient d'aller me jeter dans ses bras, que c'est par là que je commençai à ressentir l'inconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.
Il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes persécuteurs, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n'approcher pas. Toutefois, vers quatre
heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances, et en même temps mon mélèze, toute figure à part, commençait à me scier le dos d'une façon étrange ; mais je n'en étais guère plus avancé , et je ne voyais plus que le rat de la fable qui pût me tirer de là, lorsque parut un naturel.
Ce naturel était lui-même très-fabuleux. Il avait un chapeau percé, des culottes, point de bas, et sous le nez, une sorte de forêt noire provenant de l'usage immodéré d'un tabac, de contrebande apparemment. « Holà! hé! au secours, brave homme! » lui criai-je. Au lieu d'accourir, il s'arrêta court et huma une énorme prise.
Le paysan savoyard n'est pas cauteleux, mais prudent. Il ne précipite rien ; il n'allonge le bras que là où il y voit clair, et ne se mêle d'une affaire que lorsqu'il n'aperçoit au travers ni noise avec l'autorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carabiniers royaux. D'ailleurs, le meilleur homme du monde, ce que je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.
Mon naturel était donc le meilleur homme du monde, mais cet homme attaché à un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait être de par l'autorité, ou de par quelqu'un, ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer, il voulait me voir venir.
A la fin : « Fait un bien joli temps, me cria-t-il en souriant matoisement et comme si j'eusse été là pour l'agrément de la promenade, bien joli!
— Venez donc me délier, au lieu de me parler du beau temps , farceur que vous êtes !
— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes là?
— H y a trois heures. Allons! à l'ouvrage. »
11 fit deux pas : « C'est-il rien des méchants qui vous ont ainsi arrangé?
— Je vous conterai tout cela. Déliez toujours. »
Il fit encore trois pas, et je crus que j'étais enfin arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit à dire à voix basse et d'un air mystérieux : « Dites voir? c'est-il rien des gens de la contrebande?
— Tout juste. Vous y êtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici à demain qu'ils repasseront. »
Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel. Il recula de frayeur, et fit mine de me planter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je l'insultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n'ont pas, une face humaine. Pour lui, sans s'émouvoir de mes
Tjp. Henri Pion
Le syndic tenait la bride; le bon curé causait à mes côtés.
injures : « On verra voir, murmurait-il en se retirant tout doucement. On vous déliera assez!... » Puis, doublant le pas, il disparut au tournant du sentier. Je l'accompagnai de mes malédictions.
Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas lui-même un affilié de la bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s'assombrir singulièrement; et, sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis, mais timides animaux, se croyant seuls dans le bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvement que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre à arbre, ils me surprenaient par l'agilité de leurs sauts et par l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdiment le long de ma personne, pour escalader un arbre voisin, sur lequel l'autre le poursuivit de branche en branche jusqu'à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles, comme d'un commun accord, ce qui me fit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.
Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois mentons, une face de pleine lune, l'oeil petit et malheureusement très-prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m'eut aperçu, il se constitua en état d'observation. « Qui êtes-vous? lui criai-je.
— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.
— Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de me délier, ou de me faire délier par ce subalterne qui se bourre de tabac à vos côtés.
— On vous déliera assez! dirent-ils tous les deux en même temps
Dites voir un peu votre affaire! » ajouta le syndic.
Instruit par l'expérience, je m'étais promis de ne plus souffler mot des contrebandiers. « Mon histoire? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché à cet arbre, et je demande d'être délivré promptement.
— Ah! voilà l'affaire! dit le syndic. Des brigands? que vous dites
— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Ils m'ont volé et le mulet et la valise
— Ah! voilà l'affaire!
— Bien certainement que voilà l'affaire! Et maintenant que vous êtes au fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons!
— Voilà l'affaire! répéta-t-il au lieu d'avancer. Dites voir? C'est que ça va coûter beaucoup en écritures
— Déliez-moi toujours, misérable! Que voulez-vous donc que je fasse de vos écritures! !
— C'est que, voyez-vous, il faudra verbaliser, comme de juste.
— Vous verbaliserez après. Déliez-moi toujours.
— Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord, et puis vous délier après. Je vais faire quérir des témoins. Il faut que j'en aie deux à même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir, vous concevez; et puis leur journée à payer, mais monsieur a les moyens » Puis se tournant vers le naturel : « Descends voir
chez la Pernette, à Maglan. Elle t'indiquera où est son homme, le notaire; tu iras le quérir pour qu'il monte, après quoi tu tires sur Saint-Martin, oii tu trouves Benaîton le marguillier, qui y est, bien sûr, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour les Chozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte l'écritoire, la nôtre s'est répandue mardi, à la veillée, et aussi le papier timbré. Va, mon garçon, fais diligence; avec les honnêtes gens on compte après, et on n'y perd rien. Va, et en passant à Véluz, dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve, et qu'on lui a mis les feux, mais que l'automne la refera. Va.
— Qu'il aille au diable! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec!... Magistrat stupide ! misérables sans humanité!... Ou bien, tenez, déliezmoi, et je vous donne un louis d'or à chacun. »
A cette proposition, le naturel, qui s'était déjà mis en chemin, s'arrêta court, en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic : « Vous payerez les écritures et les frais , et vous baillerez , par après , un pourboire à volonté : s'il est fort, quiconque ne veut s'en plaindre; mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, vous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune de père en fils, depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu'avant qu'on se donne une tare, l'Arve n'aura plus d'eau! Vas-tu, toi? cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge, qui vous veut réconforter des mieux. »
C'est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul, et cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin, je tâchai de m'accoutumer à cette idée. Heureusement la soirée était chaude, et l'air d'une sérénité délicieuse. Le soleil, déjà sur
son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le jour à ses rayons, et les troncs des mélèzes se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes chaudes et éclatantes. Quelques buses que j'avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu ; les corbeaux traversaient en croassant la vallée de l' Arve, pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu à peu, semblaient passer de l'activité de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir, ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit, exercent sur l'âme une secrète puissance, qui éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas à ces impressions. Mon cœur, mollement remué , se reportait sur les heures de cette orageuse journée; et en y retrouvant la trace des angoisses du matin, il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée, et le rassurant espoir d'une délivrance, sinon immédiate, du moins assurée et prochaine.
Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraître sur mon horizon quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village. Ces figures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs, en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. Il s'y trouvait pourtant, et à ses côtés le curé, qu'amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranima mes espérances, et je m'apprêtai à faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.
Ce curé était fort âgé, infirme; il montait lentement. « Ohé! dit-il en m'apercevant; ces scélérats vous ont vilainement emmailloté, monsieur? Je vous salue. »
Le ton franc et l'air ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. « Vilainement, en vérité, répondis-je; excusez-moi si, par leur faute, je ne puis ni m'incliner, ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puisje vous entretenir quelques instants en particulier?
— Le plus pressé, ce me semble, c'est de vous délier, reprit-il. Vous m'entretiendrez après plus commodément. Allons, Antoine, dit-il au syndic, à l'œuvre! Et coupez-moi ces cordes, ce sera plus tôt fait. »
Je me confondis en expressions de reconnaissance , et certes elles partaient du cur. Antoine, ayant tiré son couteau, se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel, qui convoitait la corde, et qui était jaloux de la
posséder dans son intégrité, écarta le couteau et alla droit au nœud, qu'il parvint à défaire au bout de quelques instants. A peine libre, je serrai la main du curé, et, dans le premier mouvement de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m'asseoir sur la place même. Alors, Antoine s'approcha avec la chopine, pendant que le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre à mon service. Ces ordres donnés : « Je suis prêt à vous écouter, » me dit-il. Et tout le village, femmes, marmots, pâtres, syndic et marguillier firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.
Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les circonstances atroces qui avaient accompagné la mort do Jean-Jean pénétrèrent d'effroi ces bonnes gens, et lorsque j'eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers : Jean- Jean, fais ta prière! tous, curé et paroissiens, se signèrent d'un commun mouvement, au milieu d'un respectueux silence. Emu à cette vue, et vivement pressé de m'associer à ce naïf essor d'un sentiment si naturel, je portai instinctivement la main à mon chapeau, et je me découvris Les paroissiens parurent surpris, le curé
demeura grave et immobile, et moi... je me trouvais déconcerté. « Continuez, continuez, me dit le bon vieillard. » J'achevai l'histoire, sans oublier la prudence excessive du naturel, ni le louable désintéressement du syndic.
Quand j'eus achevé ce récit : « C'est bien, » dit le vieux curé. Puis s' adressant à ses paroissiens : « Vous autres, écoutez-moi. Vous tremblez devant ces scélérats, et voilà pourquoi ils osent tout : car ce sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis, c'est que quelques-uns profitent de leur abominable négoce. Vois-tu bien, à présent, André, où t'ont conduit ton désordre de tabac et cette brutale façon d'en consommer par-dessus tes moyens? Ton nez est gorgé, et tu n'as pas de bas; passe encore de n'avoir pas de bas; mais, ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs; et puis voilà que, pour ne pas te brouiller avec eux, tu n'oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un chrétien! Mais sais-tu, André, que ces brigands-là seront grillés en enfer, et tirés à quatre diables... et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent! Crois-moi, mon garçon, prends moins de tabac, et achète-le au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C'est la règle qui l'enchaîne, lui, et non pas ses appétits. » Le bon curé, en achevant ces mots, frappa familièrement sur l'épaule d'Antoine, qui, glorieux de cette
Tjp. Henri Non.
Je vis paraître... quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village.
approbation donnée par devant tout le village à sa conduite prudente et désintéressée, se rengorgea naïvement, tenant sa chopine d'une main et son chapeau à cornes de l'autre.
Pendant ces discours la mule était arrivée. On m'aida à me hisser dessus, et je pus en6n prendre congé de mon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes côtés, puis venaient les paroissiens, et cette pittoresque procession marchait à la lueur d'un clair crépuscule, tantôt éparse sur les mousses de la forêt, tantôt agglomérée dans le fond d'un ravin, ou descendant à la file les contours sinueux d'un étroit sentier. Au bout d'une demi-heure nous atteignîmes des pâturages ouverts , d'où l'on découvrait l'autre revers de la vallée de l' Arve , déjà enseveli dans une nuit profonde, et, à peu de distance de nous, quelque culture, des hêtres et la flèche penchée d'un clocher délabré. C'était le village. Quand nous y entrâmes : «. Bonsoir à tous! dit le curé à son monde. Pour vous, monsieur, je vous offre un lit et à souper. C'est jour maigre, mais j'ai vu là-haut que vous n'êtes pas catholique, ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. Marthe, cria-t-il en approchant de la cure, apprête au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave. »
Je soupai en tête-à-tête avec cet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes vu la fin d'une bouteille de vin vieux, qu'il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j'avais grand besoin
Le lendemain, je descendis à Maglan. Mon but avait été de visiter Chamonix; mais après des émotions si vives et si une si rude aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin. , .
. J'ai connu autrefois un enfant qui annonçait les plus brillantes qualités militaires; malheureusement il était bossu. Enfant aussi dans ce temps-là, je l'accompagnais aux revues, aux parades, à l'exercice, partout où le tambour battait , où des uniformes défilaient ; non pas que ces spectacles eussent pour moi un attrait bien vif, mais parce que, attaché à mon camarade, j'aimais à perdre mon temps dans sa compagnie.
Ce bossu s'animait donc au son des fifres et des tambours ; et quand à cette musique de bruit succédait la musique plus expressive des instruments à vent, je ne sais quelle véhémente impression, venant à remuer son âme, répandait sur ses traits comme un rayon de belliqueuse fierté, de martiale ardeur. Si ensuite les feux de file , le tonnerre de l'artillerie retentissaient dans la plaine; si les régiments, marchant les uns contre les autres, simulaient l'attaque, la victoire, la retraite et tout le spectacle
de la guerre, l'enfant alors, passionné par cette vue, s'élançait dans les tourbillons de fumée : il se mêlait aux tirailleurs, il accompagnait les pièces, il courait sur l'aile des escadrons, s'exposant à chaque instant à être écrasé sous le pas des colonnes ou maltraité par les soldats dont il gênait les mouvements. La revue finie, il marchait en cadence à côté de la tête du bataillon, les yeux fixés sur le commandant, et simulant, par quelque geste, qu'il obéissait à tous les ordres, qu'il exécutait mentalement toutes les évolutions. Ces manières le faisaient remarquer de la foule, et les gens riaient à le voir ; mais lui , sous l'empire d'un sentiment sérieux, continuait de marcher en cadence, insensible à la moquerie et tout ivre d'émotions de gloire, de patrie et de batailles.
« Je veux, me disait-il, lorsque, errant le soir aux environs de la ville, nous nous promenions solitairement, je veux, dès que j'aurai l'âge, m'engager ! As-tu vu le commandant quand il galopait au travers de la plaine ! . . . Commander un escadron ! fondre comme l'éclair sur les lignes hérissées de fer ! gagner la gloire, non pas en attendant la mort, mais en volant la chercher ou la donner! rompre, disperser, poursuivre!... Mon arme, Louis, c'est la cavalerie. »
Un peu remué par tant d'enthousiasme, je me surprenais à rompre
aussi en imagination, à disperser, à poursuivre Pour lui, reprenant :
« Et ce n'est rien encore! Les voilà qui fuient, laissant sur la place leurs
blessés, leurs morts Alors je rallie mes dragons tout couverts de
poussière, d'écume, de sang, et nous reprenons le chemin de la ville
sauvée On voit de loin la foule qui inonde les remparts, qui couvre les
toits des maisons On approche, on défile Le chef blessé caracole
à la' tête de ses braves Tous les regards lui lancent des couronnes,
tous les cœurs volent à sa rencontre!... Mon arme, Louis, c'est la cavalerie. »
Je me plaisais à ces discours, animés qu'ils étaient par le feu d'un sentiment vif et passionné. D'ailleurs, habitué à voir dans cet enfant un ami avant d'y avoir vu un bossu, l'idée grotesque de sa pauvre personne enfourchée sur un noble coursier ne se présentait point à ma pensée pour y ternir l'éclat de ces brillants tableaux. Bien loin donc de sourire, j'écoutais avidement ; puis , dominé bientôt par cet ascendant qu'exerce un caractère fort et ardent, je devenais le soldat de mon généralissime, et, après avoir exécuté sous ses ordres d'habiles manœuvres, nous reprenions le chemin de la ville, tantôt marquant, tantôt accélérant le pas, au son des fifres, de la musique et des tambours. Candeur charmante du premier
âge ! Aimables enfants dont les cœurs ingénus s'aiment et s'unissent malgré la laideur corporelle, en dépit des témoignages du regard; dont les jeux ne sont point troublés encore par les bontés et les poisons du ridicule !
J'ai toujours vu dans les dispositions de cet enfant comme une éclatante preuve de cette différence que l'on dit exister entre les deux substances dont se compose notre être. Quoi ! ce corps grêle et difforme , et au dedans cette âme cbevaleresque, s'enivrant de l'ombre même de la gloire et du triomphe! Ce malheureux que sa stature appelle à s'effacer, à se taire, à refouler tout essor de sentiment, d'enthousiasme, de passion... et cette âme, belle autant que les plus belles, tout avide d'émotions, de fiers transports, d'éclatants dévouements! N'est-ce pas l'image frappante d'un assemblage forcé entre deux natures sans rapport entre elles; d'une terrestre et grossière enveloppe, qui retient captive une pure essence?
Au surplus, il n'est besoin de recourir aux bossus pour recueillir des enseignements tout pareils. Regardez autour de vous. Combien de visages durs, sombres, laids, d'où s'échappent pourtant comme des rayons de bonté sereine, de délicate affection! Combien de fragiles statures renfermant des âmes de fer! Combien de colossales charpentes, toutes d'os et de muscles , recouvrant des âmes molles et sans vigueur ! Et sans regarder à autrui, qui ne sent vivre au dedans de soi cet hôte étranger au logis qu'il habite, ce noble exilé qu'étouffent les murailles de son étroite prison! Qui ne le sent s'attrister ou jouir de sa tristesse et de sa joie propres ! Qui ne le sent s'agiter, bondir, frémir d'enthousiasme ou d'allégresse, alors même que le corps semble sommeiller, et sommeiller alors même que le corps se démène au sein de ses plus chères délices !
Quand paraît sur la scène la douce et pure Desdemona, quand Othello échange avec elle les transports d'une confiante tendresse , quand ce serpent d'Iago rampe autour de ces deux créatures si heureuses, si
sereines à cette heure encore quand déjà le venin, circulant dans les
veines du More, enflamme son sang, fait jaillir l'éclair de sa prunelle et pénétrer dans son cœur le démon des vengeances voyez dans l'amphithéâtre ces milliers de figures assises à la file les unes des autres , silencieuses et comme privées de vie : ce sont les enveloppes corporelles, les
cadavres terrestres Pendant qu'étrangers au drame qui se déroule, ils
chargent les gradins de leur masse immobile, les âmes s'en sont envolées: ardentes, agitées, tumultueuses, frémissantes d'horreur ou saignantes de pitié, elles errent en désordre sur la scène; elles s'épanchent en flots de
malédiction sur Iago, elles crient au More qu'on l'abuse, elles entourent, elles enveloppent, elles protègent de tout ce qu'elles ont de compassion et d'amour l'amante pure et menacée; et, -par un frappant contraste, tandis que tout est repos et torpeur dans la vaste enceinte, tout est passion, mouvement, orage, dans l'invisible région où elles se pressent éperdues!
Je reviens à mon bossu. Il était dans la destinée de ce pauvre enfant que chacune des illusions auxquelles son cœur ouvrait un si facile accès dût s'y évanouir aux premières leçons d'une précoce expérience. Aussi ses transports guerriers furent-ils de courte durée : à mesure qu'il grandissait, le rire et la moquerie le trouvèrent moins insensible; une honte craintive contraignit peu à peu l'essor de ses penchants; il comprit avec amertume que la cavalerie n'était pas son arme. Mais ce n'est qu'à la longue que le naturel se transforme, et si Henri (c'est le nom de mon camarade) ne fréquentait plus les revues, il n'avait pas abjuré tout désir de se distinguer et de conquérir les suffrages de la multitude. Seulement ce désir changea d'objet. Témoin un jour du triomphe d'un avocat, il vit aussitôt la carrière du barreau s'ouvrir devant lui, et, l'envie de s'y faire un nom enflammant ses espérances , il regretta moins dès lors cette gloire du soldat, qui , avant toute autre, avait si vivement séduit sa jeune imagination. Bien qu'encore enfant, il se livra à l'étude avec une ardeur dont ses maîtres ne savaient pas le secret, et, tout pénétré de la gravité et de la noblesse de ses futurs travaux, il se passionnait pour l'innocence et s'essayait à tout propos en plaidoyers empreints d'une juvénile emphase. Les plaidoyers, c'était désormais l'unique et constant sujet de nos entretiens, l'attrait principal de nos promenades. « Tu es l'accusé, s'écriait-il tout à coup lorsque nous étions arrivés dans quelque solitude écartée ; ton crime, je te l'apprendrai : assieds-toi. Ici les juges, là les jurés, de ce côté la foule (car il lui fallait la foule), et je commence :
« Juges, disait-il avec solennité du haut de son tertre, pendant que, nonchalamment étendu sur le gazon, je me laissais débonnairement défendre, juges! à la vue de cet infortuné qu'une sanglante catastrophe a amené sur ce banc d'ignominie, je suis navré de douleur et tremblant de
crainte Sa cause est belle pourtant! mais je me défie de mes forces,
et en songeant que le sort , que la vie peut-être de mon client dépendra de l'usage que je vais faire de cette parole qui m'est laissée pour quelques instants, je ne puis me défendre d'un trouble involontaire
— Le soleil me grille, interrompis-je en me levant pour changer de place.
— Ne bouge! ou je ne te défends pas ! s'écria l'avocat avec un
emportement très-sérieux.
« Je vais raconter les faits. Loin de moi toute réticence, tout subterfuge : car c'est dans l'exposé fidèle de la vérité que je vois la force de ma cause. Ecoutez-moi donc, jurés; j'appelle à mon aide votre attention, vos lumières, vos consciences, et, certain que cette même conviction où je puise à cette heure mon courage va bientôt passer dans vos âmes, j'attends avec confiance votre sentence suprême.
» Louis Desprez, mon client (c'est mon propre nom qui figurait ainsi au procès), s'est marié, il y a douze ans, avec Eléonore Kersaint, la fille d'un avocat dont la voix a souvent retenti dans cette enceinte. Les premières années de cette union furent heureuses, et cinq enfants »
Ici le plaidoyer fut interrompu par de grands éclats de rire : c'étaient des camarades qui, se promenant à l'entour, venaient de nous apercevoir. Le bossu descendit de son tertre. Un autre y monta aussitôt pour le contrefaire , en faisant risiblement contraster la tournure de l'orateur, sa physionomie grêle, ses gestes anguleux et rétrécis, avec l'emphase sonore de ses paroles. Mon pauvre ami, pâlissant et déconcerté, s'efforça de sourire à ces traits qui lui déchiraient le cœur, mais sa plus chère espérance lui était enlevée en ce moment. Croyant voir, en effet, dans les rires dont il était l'objet, l'impression qu'il était appelé à faire un jour sur cette foule dont il ambitionnait les suffrages , le découragement s'empara de lui ; et, dès ce moment, il ne songea plus à la carrière du barreau. Mais il y avait renoncé depuis longtemps, qu'il avait encore à subir ces railleries et ces quolibets qu'autorise, entre camarades, une familiarité qui n'est trop souvent que le manque de la plus ordinaire bonté.
Une lui arriva pas néanmoins dans cette occasion, ni dans d'autres, ce qui arrive fréquemment aux bossus, et ce qui est cause que le proverbe leur attribue un caractère tout particulièrement malicieux. Sans cesse en butte aux attaques du ridicule, ils ramassent l'arme qu'on leur lance, et la renvoient aiguisée par une malice vengeresse. C'est dans ce triste exercice que leur œil se forme à saisir du premier coup le côté vulnérable de leur adversaire, et à y décocher, d'une main prompte et sûre, un trait qui frappe juste et fort. C'est, en particulier, dans ce triste exercice que les bossus du bas peuple , ceux que rien ne protège et que rien ne contraint, contractent cet air d'ignoble malice, ce cynique sourire, ce regard disgracieux et jaloux , cet esprit caustique , enfin , que le proverbe signale,
sans ajouter ni faire entendre qu'il n'est que l'arme d'une légitime défense, opposée à une agression basse et méchante. Pour Henri , quoique , au milieu de la vie républicaine des collèges, il se trouvât constamment exposé aux moqueries et aux sarcasmes , son cœur n'y perdit rien de sa noblesse ni de sa bonté. Cachant ses blessures derrière un masque d'indifférence ou de résignation, il dédaignait de ramasser le trait qui lui était lancé , parce qu'il n'eût trouvé aucun soulagement à rendre le mal qui lui était fait. Il préférait être moqué, mais bien vu de ses camarades, aimé d'eux peut-être, au triste avantage d'être craint, mais délaissé. Cette noblesse d'âme se peignait sur son visage , dont les traits aimables et l'expression douce et mélancolique faisaient oublier, sans le détruire, le vice de sa stature.
C'est ainsi qu'après une ingrate adolescence, Henri s'avançait vers une jeunesse dépouillée à l'avance de tous ses prestiges. Ses yeux s'étaient dessillés par degrés ; il avait entrevu les bornes de la sphère dans laquelle il lui était permis de se mouvoir, et devinant, sans les attendre, les rudes leçons du ridicule, il employait ses efforts à maîtriser des facultés jalouses de se produire, et à dompter les mouvements d'un naturel ardent et expansif. C'était sage; mais lorsqu'il y fut parvenu, sa condition n'en fut que plus triste. Les choses même qui l'avaient captivé jusqu'alors, l'étude, le savoir, lui devinrent peu à peu indifférentes à mesure qu'il arrivait à y voir, non plus un moyen de se distinguer dans une carrière active et publique, mais seulement une occupation oiseuse, une récréation stérile. Après avoir végété durant quelques années, il finit par se résigner à l'obscurité, et se laissa guider par ses parents, dont il avait jusqu'alors contrarié les vues, sévères sans doute, mais prévoyantes. Ils lui firent embrasser la carrière du commerce, et ce jeune homme, enseveli désormais dans l'antre d'un bureau , y appliquait cette intelligence et ces talents dont il avait rêvé de faire à ses semblables un hommage désintéressé, à apprendre comment l'on gagne de l'or et l'on grossit sa fortune. Ce n'étaient là, toutefois, que les prémices de maux plus réels. Henri approchait de cet âge où naît dans le cœur une ambition plus légitime , et tout autrement impérieuse que celle de se distinguer ou d'obtenir de la gloire. Aimer, être aimé , connaître les joies d'un amour partagé et le bonheur d'une union intime et tendre, c'est le vœu de la nature, et l'irrésistible penchant de tout mortel. Ce penchant, nul ne le trompe sans se dépraver; nul n'entreprend de le refouler, de le vaincre , sans se vouer à un long supplice dont l'âge amortit la souffrance, mais dont la mort seule est le
terme. Telle est pourtant la destinée qui menace tout être difforme, celui justement en qui de longues et secrètes amertumes ont aiguisé le besoin d'affections, et qu'un veuvage forcé livre en proie aux tortures d'un isolement éternel et détesté.
Aussi est-ce par là que l'infortuné est surtout à plaindre, et que sa vue jette dans le cœur un trait de douloureuse pitié. Un jour, un étranger visitait une manufacture. On lui fit remarquer, parmi d'autres travailleurs, un ancien soldat devenu artisan. Le visage de cet homme était défiguré d'une façon hideuse par d'horribles cicatrices. A cette vue, l'étranger fut péniblement ému. «Est-il marié?» demanda-t-il. Sur la réponse affirmative, son émotion parut se calmer subitement, et il passa outre en disant : « En ce cas, réservons notre compassion pour d'autres. » J'étais présent; le mot est resté longtemps gravé dans ma mémoire comme un mot étrange et dur à la fois ; aujourd'hui , j'y reconnais un sens aussi juste que rempli d'humanité.
C'est assez l'ordinaire, en effet, chez les âmes ardentes et généreuses, que, vers l'âge d'homme, ce sentiment qui leur faisait ambitionner les hommages et les sympathies de la foule, change d'objet, et cherche dans l'amour et l'estime d'une compagne ce qu'il désespère atteindre ailleurs. Bien des héros adolescents , déçus dans leurs rêves de gloire , ou naufragés dans leurs espérances d'immortalité , sont venus aborder au port d'une obscure et paisible union. Ils n'étaient point à plaindre. Rencontrer l'amour, se voir renaître, asseoir sa vieillesse au foyer domestique, c'est accomplir sa destinée; c'est, tout au moins, parmi les biens précieux qui semblent promis à tous, avoir obtenu sa part. Mais entrevoir ces biens, les contempler répandus autour de soi , y aspirer de toute la force de son âme, et n'y pouvoir jamais atteindre ! mais vivre au milieu de ces jeunes filles dont la vue seule jette dans le cœur un irrésistible désir de possession, et se sentir exclu à toujours du bonheur de plaire et d'être aimé; n'être pour toute femme qu'un monstre, dont l'hommage ne saurait être qu'insultant ou risible... Ah! c'est bien là être plus à plaindre que le dernier des misérables; c'est bien là de quoi comprendre pourquoi cet étranger, dont je parlais tout à l'heure, en ne s'apitoyant pas, et en passant outre, était un digne homme, humain et sensible au bon endroit.
Heureusement cette perspective d'un affreux isolement ne se montre ni tout d'un coup, ni comme certaine au malheureux qu'elle attend; et c'est ainsi, sans doute, qu'au lieu de se briser avec désespoir contre l'injuste rigueur du sort, il emploie par degrés, et porte jusqu'au bout le fardeau
d'une vie sans douceurs. Quand mon ami entra dans le monde, bien que désabusé sur mille choses par une précoce expérience , il n'y apportait point l'idée que l'hommage d'un cœur comme le sien fût indigne d'être agréé, ni que la carrière du mariage dût lui être fermée comme celle du barreau ou de la guerre. Toutefois, s'il se faisait des illusions à cet égard, il avait assez éprouvé de mécomptes pour se montrer timide, craintif auprès des femmes, pour ne vouloir plaire que par les agréments d'un esprit aimable et cultivé, sans jamais tenter de captiver par l'expression des sentiments vifs et trop réels dont son cœur était plein. Cette situation lui était un piège continuel. On le souffrait, on aimait son commerce, on le recherchait même, à la condition qu'il occupât toujours cette place; mais lui , pour s'y tenir toujours, pour n'oser jamais provoquer ni hasarder un mot d'affection , ne pouvait que se consumer en efforts s'il y réussissait, ou s'attirer de barbares mortifications s'il laissait percer dans ses manières ou dans ses discours le moindre signe d'une tendre préférence.
J'étais alors son confident : il versait souvent des larmes. J'en savais la cause , mais je ne le provoquais point à me découvrir des blessures auxquelles je ne connaissais aucun remède, et lui-même, par une sorte de répugnance qu'il éprouvait à remonter jusqu'à l'ignoble cause de ses souffrances , aimait mieux me laisser deviner ses maux que d'en parler ouvertement avec moi. Pourtant il lui arrivait de me dire : « Celle que j'adore est belle, elle est aimable entre toutes ! mais, je te le jure, plutôt que de demeurer seul, je m'adresserais à la moins belle, à la moins aimable, si je savais que celle dont les autres ne veulent point pût me vouloir et m'aimer ! » Je l'encourageais dans ces vœux modestes, et, profitant de son abattement même pour combattre la naissante passion qui l'entraînait vers un choix impossible, je lui faisais considérer, avec un espoir que je partageais moi-même , qu'en bornant ainsi ses prétentions, et en renonçant à des avantages de figure, séduisants mais passagers, il ne pouvait manquer d'être heureux un jour.
Ces mortifiantes consolations l'affligeaient; toutefois, il avait trop de sens pour n'en pas tenir compte, et ses manières étaient telles que du moins le ridicule ne s'attaquait pas à des sentiments dont rien au dehors ne révélait l'existence.
Mais, ici encore, si Henri échappait aux traits d'un monde dur et moqueur, le découragement et la tristesse l'atteignaient non moins sûrement pu- une autre voie, et lui enlevaient jusqu'aux biens même qui lui semblaient acquis. Il n'avait pas tardé à se distinguer dans sa nouvelle car-
rière : déjà la considération publique l'y entourait; devant lui s'ouvrait un avenir de brillante fortune, et il lui appartenait plus qu'à tout autre d'ennoblir sa profession par l'élévation de son caractère et par l'éclat des services rendus. Mais à mesure qu'il découvrait mieux l'impossibilité de faire hommage de ses biens à une compagne de son choix , leur valeur décroissait à ses yeux , et insensiblement toute flamme d'ambition s'éteignait dans son cœur. Il s'arrêta bientôt dans cette route qu'il avait jusqu'alors parcourue avec distinction; il réduisit sa situation commerciale à ne lui être plus qu'un simple métier pour vivre , puis , laissant se rompre la plupart de ses relations, il s'exila des salons qu'il avait fréquentés, et finit par se concentrer dans une vie taciturne et solitaire.
Un trait singulier, étrange, peint bien, ce me semble, la situation d'àme où se trouvait mon ami vers cette époque , et donne l'indice des tumultueux mouvements qu'y entretenait une dévorante amertume. Un jour que nous nous promenions ensemble , deux voix de femmes , accompagnées de la harpe, se firent entendre à quelque distance. Henri, sur qui la musique exerçait en tout temps beaucoup d'empire , s'arrêta pour écouter; puis il m'entraîna vers le côté d'où les voix semblaient partir. C'était la cour silencieuse d'un riche hôtel. Nous y trouvâmes deux chanteuses de carrefour.
Ces deux femmes chantaient une antique ballade. Il y avait dans leur mise et dans leurs manières un air de décence et d'honnêteté. L'une d'elles , jeune et timide enfant, paraissait être la fille de l'autre. Des cheveux d'un blond pâle et soyeux étaient lissés sur son front bruni par le soleil, de longs cils fauves voilaient son regard modeste, et ses traits présentaient ce mélange de grâce délicate et de- sauvage rudesse dont le poétique attrait ne se rencontrait guère que chez les femmes ainsi vouées à une vie errante et aventureuse. En voyant sa jeunesse ainsi exposée au regard hardi de la foule, on ne pouvait se défendre d'un sentiment de compassion, et l'on contemplait avec une sorte de mélancolie cette jeune plante abandonnée aux injures de l'air, et fleurissant loin du sol natal, sous la menace des orages du ciel et de l'outrage des passants.
Mais ce qui n'est pour tout autre qu'une fugitive impression suffit quelquefois pour remuer profondément un cœur malade. Debout et immobile à mes côtés, mon ami considérait cette enfant avec une tendre pitié. Aux sons de cette mélodie peu variée, mais douce et simple, ses traits s'animaient d'un rayon de sentiment, et les larmes venaient mouiller sa paupière. Il semblait qu'il fût passé sous le charme de ces songes écla-
tants , de ces transports sans cause , qui fait surgir du sein de l'âme un chant expressif, et que son cœur battît de reconnaissance pour la jeune fille dont les accents lui procuraient cette passagère mais vive félicité. Comme ces émotions n'avaient en général pour effet que d'aggraver plus tard sa tendresse, je voulus y couper court en nous éloignant; mais il ne me retint, ni ne me suivit. Après une ballade, ces femmes en chantèrent une autre : la jeune enfant vint en rougissant recueillir notre offrande ; puis elles se retirèrent pour recommencer plus loin. Nous les suivîmes, de place en place, jusqu'au soir.
Quand nous les eûmes quittées, Henri demeura longtemps silencieux et préoccupé, jusqu'à ce qu'enfin, donnant essor à sa pensée : « Qui arrachera ces femmes, dit-il brusquement, à ce métier abject et pénible?
Qui remettra cette enfant à la place qu'elle est digne, j'en suis sûr, d'occuper?... Non, ajouta-t-il, non, on ne rougit pas ainsi, l'on n'a pas ce
regard timide, ce front chaste, si l'on n'est honnête et pure »
Tout en parlant ainsi avec un accent passionné, Henri me regardait fixement comme pour pénétrer l'impression secrète que me faisaient ses paroles. Et comme, incertain moi-même sur le sens qu'il fallait y attacher, j'hésitais à répondre : « C'est moi! reprit-il avec véhémence, c'est moi qui voudrais l'y mettre, à cette place dont elle est digne!... Mais c'est elle qui ne voudrait pas de moi, et vous n'osez me le dire! » En achevant ces mots, sa voix s'altéra, et les larmes vinrent à ses yeux.
« Henri, lui dis-je, Henri, vous vous égarez. Pouvais-je vous comprendre? Je crois que ces femmes sont honnêtes, mais quelle apparence que l'opinion vous pardonnât le scandale d'une semblable union?... »
Ces mots le jetèrent dans un transport de fureur et de désespoir : « L'opinion! interrompit- il tout pâlissant de dédain; des sacrifices à l'opinion! moi! Et à quel titre? Que lui dois-je?... L'opinion! je la hais, je la méprise, je la brave... je ne veux ni souffrir, ni mourir pour elle, entendez-vous, Louis!... L'opinion? le scandale? Ah! que ce fussent là les seules barrières!... Mais non, dites" vrai, dites qu'une fille que j'aurais ramassée clans la rue est encore un trop précieux parti pour que
j'ose y aspirer dites que je suis condamné à vivre et à mourir seul ei
misérable... dites que vous-même, vous, mon ami, vous ne pouvez vous
défendre de souscrire à cet arrêt » Il ne put continuer; les sanglots
étouffèrent sa voix.
Ainsi se termina cet entretien; il ne fut plus question de ces femmes, et Henri retomba bientôt dans un sombre abattement. Mais depuis ce jour
nos relations furent moins fréquentes et nos conversations moins intimes. Il avait trouvé mes discours, et plus encore mon silence, cruels; et comme s'il eût eu à décompter sur l'aveuglement de mon amitié, la sienne so refroidit insensiblement. Quelques mois après, il fit, sans m'en instruire, une démarche auprès d'une jeune personne qui était sans avantages de figure ni de fortune. Refusé, il mit ordre à ses affaires, sans mystère, mais sans faire connaître ses projets, et bientôt on apprit qu'il avait quitté la ville. Beaucoup de bruits circulèrent au sujet de ce départ clandestin , et j'ignorais moi-même quelle avait pu être la destinée de mon ami , lorsque, après sept années de silence de sa part, j'ai reçu ces jours passés la lettre qu'on va lire, et écrit à cette occasion les pages qui précèdent.
« Vous souvient- il, Louis, d'un pauvre bossu que vous avez aimé,
supporté, consolé? Il est aujourd'hui marié, père et content comme
comme ne le fut jamais homme sans bosse. C'est lui qui vous écrit.
» Le malheur aigrit, aveugle. Quand je partis, je me détestais moimême, et je ne vous aimais plus. Aujourd'hui je songe avec larmes que j'ai pu méconnaître votre longue et patiente amitié, et mon cœur ne se pardonne pas d'avoir été ingrat envers le vôtre.
y> J'ai une compagne! Louis. Ce bonheur dont j'ai tant rêvé, je le goûte dans toute sa plénitude! Dieu m'a tiré du bord de l'abîme vers lequel m'entraînait le désespoir, pour m'élever à cette condition d'homme et de père, dont la félicité répond à tout ce que se figurait mon imagination elle-même. Autour de nous grandissent trois enfants dont la vue seule me transporte de plaisir, et me fait aimer avec adoration celle qui me les a donnés. Dites, Louis, à vos demoiselles qu'elles épousent des bossus. Je crois, en vérité, qu'un bossu pourrait bien être le plus dévoué, sinon le plus séduisant des maris. Sa femme est pour lui bien plus qu'une femme, c'est une providence qui l'a sauvé; il ne se croit point son égal, mais sa reconnaissante créature; surtout, surtout! il ne peut oublier jamais qu'en lui accordant cette affection à laquelle il ne pouvait prétendre, elle l'a remis en possession des joies du ciel dont il était déshérité, et son cœur tout entier ne peut suffire à la chérir dignement.
» Quand je partis, je n'allai pas vous dire mes projets. C'est que je n'en avais pas, cher ami. Ma seule envie était de fuir des lieux où j'avais tant souffert, et de m'en éloigner le plus possible. Aussi lorsque, après quelque séjour à Paris, on m'y proposa de passer en Amérique, pour y terminer une affaire dans laquelle étaient engagés de grands intérêts, je m'empressai d'accepter, et quelques jours après je voguais sur l'Océan.
» Le navire était encombré de passagers. Parmi eux, je remarquai un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, dont l'air grave et triste à la fois attira dès les premiers jours ma sympathie. J'allai à lui, nous causâmes. Il paraissait travaillé de quelque mal qu'il supportait avec un tranquille courage. Ce mal s'aggrava beaucoup durant la traversée, qui fut longue et pénible, et nous étions déjà en vue de la terre qu'il était devenu peu probable qu'on pût l'y débarquer vivant. Sa jeune épouse ne le quittait pas un instant; je me souviens que, témoin des tendres soins qu'elle lui prodiguait, je regardais ce moribond d'un œil jaloux, et j'aurais acheté de tout ce qui me restait de biens ou d'espoir le plaisir de mourir dans les bras de cette angélique créature.
» Ce monsieur était un jeune ecclésiastique, plein de foi et de désintéressement, qui se rendait dans un des districts éloignés de l'Ouest, pour y desservir une église naissante. Son frère, établi depuis quelques années dans la contrée, l'y avait appelé. Ce fut lui-même qui me conta ces choses: « Mais, ajouta-t-il, un jour que sa femme ne pouvait nous entendre, je doute que je puisse arriver jusque là-bas! Ce que je demande à Dieu, puisqu'il me retire à lui, c'est de me laisser le temps de remettre ma femme aux soins de mon frère.... » Ces derniers mots lui causèrent un attendrissement contre lequel il s'efforça de lutter, en priant Dieu avec une simplicité de termes et une candeur de foi qui m'empêchaient de trouver étrange qu'il passât ainsi , devant moi , de la conversation à la prière.
» Il vécut assez pour prendre terre. Leur isolement m'avait rendu nécessaire, et je trouvai l'oubli entier de mes propres chagrins dans l'idée de n'être pas inutile à ces deux affligés. Afin de m'accommoder à leur situation, qui demandait la plus stricte économie, j'allai choisir, parmi les hôtels de New-York, le plus modeste, et je vins m'y établir avec eux. Le repos, et surtout les soins d'un habile docteur, suspendirent quelques jours les progrès de la maladie, mais sans rendre à cet infortuné l'espoir de guérir et de vivre. Comme nous nous succédions sa femme et moi à son chevet, je saisis ces occasions que j'avais de le voir seul, pour calmer les angoisses que lui causait le prochain délaissement de sa jeune compagne. Je lui promis que je la conduirais moi-même auprès de son frère, dès que j'aurais terminé l'affaire qui m'amenait à New-York; et que, si elle ne se déterminait pas à rester auprès de lui, je la ramènerais en Europe pour l'y remettre aux mains de sa propre famille. Ces promesses lui rendirent le calme. Il ne s'occupa plus de son épouse que pour la préparer à une
séparation prochaine, et, soutenu jusqu'au dernier moment par les espérances de la foi, il s'éteignit paisiblement au bout de peu de semaines.
» Je restai ainsi le protecteur de sa veuve. Notre situation était équivoque aux yeux du monde, mais elle était, pour nous deux, claire et nettement définie, car Jenny, c'est le nom de cette jeune dame, avait appris de son mari lui-même et mes promesses, et l'acquiescement qu'il y donnait. Je la voyais tous les jours, et vous connaissez assez, Louis, quelle était la situation de mon àme à cette époque, pour deviner, sans que je vous les exprime, les sentiments qui durent y naître bientôt; mais alors, comme auparavant, j'en refoulais l'expression, et, me bornant à remplir les engagements que j'avais contractés, je regardais comme un bonheur d'avoir au moins à protéger et à servir celle que j'idolâtrais dans le secret de mon cœur.
» Nous vécûmes ainsi pendant une année , différant de mois en mois notre départ jusqu'à ce que mes affaires fussent terminées. Puis, nous nous engageâmes dans un voyage de plus de neuf cents milles, jusque dans les contrées perdues de l'Ouest. Jenny, sensible à mes soins, m'en témoignait souvent sa vive reconnaissance; puis nous causions de son avenir, de sa famille, des pays que nous parcourions, et le lien d'une intimité qui pour elle était douce et sans combats, s'établissait entre nous. Elle unissait à une âme simple un esprit cultivé; aussi trouvais-je dans sa conversation un attrait assez vif pour me faire oublier, tant que j'étais auprès d'elle, cette affreuse pensée que je ne lui serais jamais de rien. Elle devinait cependant en moi quelque secrète peine, et, au soin qu'elle prenait de ne s'arrêter jamais sur certains sujets, je jugeai que je commençais à lui être connu.
» L'endroit où s'était établi le beau-frère de Jenny est un de ces petits bourgs qui s'élèvent de toutes parts sur les confins du désert, pour être bientôt eux-mêmes laissés en arrière par les hardis colons qui s'avancent sans cesse dans ces solitudes. En arrivant nous nous trouvâmes entourés par les habitants de ce pittoresque hameau, qui nous indiquèrent la demeure que nous cherchions ; mais ils nous apprirent en même temps que nous n'y trouverions plus le maître. La même maladie à laquelle avait succombé son frère l'avait emporté deux mois auparavant. Il avait légué ses biens à l'époux de Jenny, mais la mort de celui-ci les faisait passer à un autre frère resté en Europe, et cette jeune dame se trouvait ainsi dénuée de toute ressource.
» A ces nouvelles, le découragement s'empara de Jenny; elle se vit
comme abandonnée du ciel et des hommes au milieu de cette lointaine contrée, et, cédant à un transport de désespoir, elle se jeta dans mes bras et m'inonda de ses larmes. A ce mouvement d'une jeune femme qui semblait implorer ma protection, et se livrer à moi comme au seul ami qui lui restât sur la terre, j'éprouvai la plus forte impression que j'eusse jamais ressentie... le bonheur, le trouble m'ôtèrent la voix, je respirais à peine; un rayon d'espoir qui venait de se faire jour dans mon cœur y jetait, au milieu du tumulte des sentiments, le délire de la plus puissante joie. Ce moment, Louis, changea mon être : une infranchissable barrière était tombée; j'étais comme délié de ces chaînes de crainte et de honte qui, depuis tant d'années, pesaient lourdement sur mon cœur. Aussitôt que nous fûmes plus calmes l'un et l'autre, j'osai faire à Jenny le libre aveu de mes sentiments et lui proposer d'unir nos destinées, dès que nous serions rendus à une situation plus fixe et moins précaire. Elle m'écouta avec émotion, mais sans surprise, et, convaincue que c'était bien plus une affection sincère qu'un sentiment de pitié pour son dénûment qui me suggérait ma démarche, elle me dit avec simplicité : « Je serai votre femme, monsieur Henri. Puissiez-vous rencontrer en moi une compagne digne de vous! C'est le vœu de mon cœur, que je vous livre avec joie. »
« C'est de ce moment, mon cher ami, que datent pour moi les jours d'un bonheur constant et sans nuage. Je bénis la Providence, qui, par une mystérieuse voie et d'étranges circonstances, m'a conduit comme par la main au-devant du seul bien dont je fusse avide, et qui me l'a fait rencontrer alors même que je m'en croyais plus éloigné que jamais. Telles ont été ses dispensations à mon égard, qu'aujourd'hui l'affection, la reconnaissance et la joie se partagent mon cœur, et que ma condition présente tire des angoisses et des misères par lesquelles j'ai passé un charme inexprimable.
» Jenny avait perdu son père et sa mère, il ne lui restait en Europe qu'un oncle chargé de famille : ainsi la nécessité plus encore que l'affection aurait pu l'y rappeler; moi-même je n'y serais retourné qu'avec répugnance. Mais, de plus, j'étais séduit par l'idée de demeurer au milieu de la société nouvelle au sein de laquelle venaient de s'ouvrir pour moi d'heureux jours. La contrée où nous étions était magnifique, à peine changée par les premiers travaux de l'homme, toute sauvage et silencieuse, et néanmoins animée sur quelques points par le mouvement de la civilisation naissante. J'étais désireux d'entrer dans ce mouvement, de revivre de cette vie simple et primitive où les affections de famille , que relâchent
vos mœurs et vos mondains plaisirs, se resserrent, se rencontrent et se goûtent dans leur savoureuse plénitude. Je communiquai mes désirs à Jenny, qui les partagea aussitôt, et nous ne songeâmes plus qu'à les mettre à exécution. Je me présentai pour acquérir la maison et la propriété du beau-frère de ma femme, et, l'ayant obtenue pour un prix modique, je déposai une somme qui est retournée plus tard aux héritiers.
» Voilà mon histoire, mon cher Louis, et vous pouvez vous figurer le reste. Je fonde une ville, je défriche, je suis l'une de ces actives fourmis qui parcourent, abattent, transportent et qui changent par leur action imperceptible, mais constante, la face de ce vaste continent. J'élis, je vote, je suis tout chargé de droits politiques qui, vu mon naturel et la direction de mes penchants, sont la seule chose qui me fatigue et me pèse dans cette admirable contrée. Mais c'est un mal passager, et quand j'ai crié, élu, voté pendant toute une journée, je retrouve ma Jenny, mes marmots, et je juge admirables, sublimes les institutions politiques d'un pays où j'ai une femme et trois enfants.
» Il y a dans notre colonie trois autres bossus ; félicitez-moi de ce que je m'y trouve en compagnie, mais ne les plaignez point, Louis. Leur bosse ne leur est pas plus lourde que ne m'est la mienne aujourd'hui, bien que deux d'entre eux ne soient pas mariés encore. Mais ils trouveront femme quand ils voudront. Ici, les indigents, c'est-à-dire les paresseux seuls en manquent. Le mariage n'y est pas le dénoùment d'un délicat penchant ou d'une romanesque passion, mais un simple établissement : il ne s'agit que d'unir l'activité d'une compagne à celle qu'on a soi-même, et d'avoir un enfant tous les ans. L'homme aisé, industrieux, habile en affaires et de bonne santé, fût-il de la plus ingrate stature, peut choisir entre les plus jolies filles du pays et l'emporter sur tel Adonis qui ne sait ni traiter un marché, ni exploiter un terrain, ni prévoir un gain à faire. Si j'étais né dans ce coin du monde, avec ce que j'ai eu d'aptitude aux affaires, je serais devenu le premier parti de l'endroit et j'aurais évité bien des souffrances. Toutefois, je n'ai garde de me plaindre de ma destinée. Si j'ai souffert davantage, je jouis outre mesure. Je serais un de ces hommes heureux dont le bonheur me cause plus de plaisir que d'envie, et mille sentiments vifs, dans lesquels je trouve le charme de mon existence, me seraient inconnus.
» Envoyez-nous donc vos bossus, nous leur trouverons femmes. Mais, à ce propos, quelle pitoyable mégère, dites-moi, que cette opinion dont vous voulûtes un jour me faire peur. Dans ce pays-ci, un bossu fait son che-
min, ne rencontre nulle entrave, s'il est actif, industrieux, probe, même médiocrement; il devient époux, père, juge, président, que sais-je? Et dans ce même pays tout fier, tout fanatique de démocratie, de liberté, d'égalité, un homme, s'il est beau, brave, probe, mais noir; s'il est bon, généreux, aimable, mais mulâtre; s'il est actif, industrieux, habile et entreprenant, mais quarteron; cet homme est tenu pour marqué d'une indélébile tache, il est repoussé, méprisé, exclu à toujours de tout échange d'affection, de tout lien de société et de famille avec les blancs, il n'épouse point leur fille, il ne s'assied point à leurs places, il est parqué dans les villes, parqué dans les théâtres, parqué dans les églises... Voilà ce que l'opinion, l'opinion libre, républicaine par excellence, toute fière, toute hautaine de ses théories de démocratie et d'égalité, trouve ici juste, ordinaire, naturel! Quelle folie barbare, inconséquente, gratuitement inhumaine!... Encore ces procédés moqueurs et cruels qui, dans vos sociétés polies, s'acharnent contre les malheureux de ma sorte, s'attaquent-ils à des difformités réelles et repoussantes! Encore ceux qui en font usage ne se piquent-ils nullement d'être généreux, humains par excellence, et en tourmentant, en déchirant leurs victimes, ils ne s'enorgueillissent point de leur douceur, ils ne se targuent pas de leur charité !
» Mais éloignons de notre pensée cet attristant sujet; de plus attrayants ne me manqueraient pas, s'il ne fallait clore enfin cette longue lettre. Combien, mon cher Louis, le commerce d'un ami tel que vous me serait précieux dans cette terre surtout, si féconde en spectacles intéressants; où la race humaine, venue d'hier, se fonde une destinée nouvelle; où la société se crée sous vos yeux; où tant de questions controversées depuis des siècles parmi vos penseurs arrivent journellement à subir, sur un sol vierge et chez une nation sans précédents, l'épreuve de la pratique et de l'expérimentation; où au bout de chaque idée naît un fait qui la rend sensible aux yeux, qui la pose devant la pensée et lui fournit le sujet d'une investigation animée, vivante, pleine d'attrait pour un esprit curieux! Et si, renouant nos habitudes d'autrefois, nous quittions les villes pour errer dans les campagnes, que ne présenteraient pas d'aimable, de ravissant nos courses dans ces environs, où la nature règne en souveraine depuis la création; dans ces solitudes sombres, verdoyantes, silencieuses, remplies de grandeur et de mystère, où les yeux se promènent de merveilles en merveilles, où la pensée s'agrandit et s'épure, où l'homme faible et périssable, se trouvant face à face avec les œuvres de l'éternelle puissance, éprouve comme un frisson de religieuse terreur, et se réfugie, s'abrite,
avec amour et tremblement, sous l'aile de l'éternelle bonté! Ah! mon ami, si ces émotions me pénètrent quand j'erre solitairement dans ce désert, que serait-ce si nous les partagions ensemble! Pour ces gens qui m'entourent, ils ne ressentent rien de semblable; ils sont aventureux sans sensibilité; religieux sans poésie; de purs Yankees, allant, venant, spéculant, ne voyant dans les plus sublimes objets qu'une matière à exploiter, et dans les charmes si vrais de la contemplation que le procédé le plus sûr pour s'ennuyer mortellement. Aussi ne désiré-je, des années d'autrefois, que le bonheur que j'avais de vous voir chaque jour. J'ai dès longtemps oublié la cavalerie; ce que j'ai vu du barreau m'a dégoûté du barreau; il ne me reste qu'une vaine image de cet enfant pour qui j'éprouvais jadis un si impétueux sentiment; mais tant que je vivrai, je regretterai que la destinée m'ait séparé de vous, et si je fais un jour un voyage en Europe, c'est vous, vous seul, mon bien cher ami, qui m'y aurez attiré. »
tf^jk^i:;
srt^pdkMSI r>*;
=$mrr-,/ ^^tâ^tT"^-^-
W&Zp\ 'iJh""
Tjp. Henri l'Ion
lîn cet instant nous l'aperçûmes lui-même.
(LA VALLKK UE TMKNT. )
LA
Il y a trois ans, je partis un matin de Chamonix pour me rendre à Martigny, en Valais. Beaucoup d'autres touristes en firent autant ce jour-là. Tous avaient leurs mulets; moi seul je partais à pied; mais, dans ce pays montagneux, le piéton a sur les autres voyageurs l'avantage de la vitesse, comme il a déjà celui d'une entière liberté dans ses allures.
La route était donc animée par l'aspect de diverses caravanes, cheminant à quelque distance les unes des autres. Je délibérai en moi-même sur l'usage que je voulais faire de mon indépendance. J'avais à choisir entre trois façons de faire : ou former solitairement l'arrière-garde; ou dépasser tout le monde et marcher seul en tête; ou, enfin, aller d'un groupe à l'autre, lier connaissance, et ajouter au charme de la promenade celui de la conversation. C'est ce dernier parti qui me parut préférable.
J'atteignis la société dont je me trouvais le plus rapproché, mais peu s'en fallut que je ne m'y fixasse pour toute la journée. Il s'y trouvait en effet une jeune demoiselle aimable, belle, enchanteresse.. . c'est au moins l'impression qu'elle produisit sur moi. Mais j'ai remarqué une chose : c'est qu'en voyage toutes les demoiselles me produisent cette impression ; d'où je conclus que cette demoiselle n'était peut-être ni plus enchanteresse ni plus belle qu'une autre.
En voyage, le cœur prend des allures romanesques et aventureuses, il s'épanouit plus promptement, il est décidément plus tendre; le sexe, ou la beauté, comme dirait un agréable, lui apparaît plus encore qu'en d'autres temps digne de ses hommages; et comme d'ordinaire, dans ces rencontres fortuites, nul projet sérieux, nul calcul d'hyménée ne retient
comme un lest salutaire l'essor du pur sentiment, le sentiment pur prend aussitôt son vol et s'élève en peu d'instants à une hauteur prodigieuse.
Et non-seulement le cœur se comporte ainsi en voyage, mais il est sûr aussi qu'une jeune personne y contracte certains attraits de circonstance qu'elle ne saurait avoir dans un salon. Elle est isolée d'abord, isolée de ses compagnes plus belles ou aussi aimables ; c'est une fleur plus ou moins rare , plus ou moins brillante ; mais cette même fleur qui ne serait rien perdue dans l'orgueilleux éclat d'un bouquet, plaît, touche, paraît charmante et gracieuse lorsque, solitaire sur une pelouse écartée, elle en anime l'aspect et y répand ses parfums. Au fond, est-il rien de bête comme un bouquet? Indigne sérail où un maître stupide entasse beauté sur beauté, et, des ruines de chacune, se compose un assemblage éclatant, mais sans grâce ; des parfums délicats de chacune, une grossière odeur ! Va, va, vil sultan, salis, flétris, immole à tes plaisirs la fraîcheur de mille roses... Pour moi, j'irai chercher ma fleur aux lieux où elle balance sa tige solitaire, et, jaloux de ses grâces modestes, loin de lui donner des compagnes , je craindrai même de la cueillir.
Ce n'est pas tout : cette jeune personne, en voyage , est plus rapprochée de vous ; ou bien son cœur, qui s'est déjà donné , la porte à fuir la vue des jeunes hommes, ou forcément votre présence l'intéresse, vos attentions lui sont agréables ; l'empire qu'elle exerce sur vous, le bonheur que vous éprouvez à ses côtés ne sauraient ni lui échapper ni lui déplaire, à supposer du moins que, délicat autant que sensible, vos sentiments se trahissent plus qu'ils ne se font voir. Et que d'occasions , à propos d'incidents qui naissent ou d'objets qui se présentent, de témoigner un empressement flatteur, de se rencontrer dans une commune pensée, de sentir ensemble, de provoquer ou de voir naître cette sympathie à laquelle l'âge, le penchant , un irrésistible attrait convient deux jeunes cœurs ! Cette sympathie, elle sera de quelques heures, d'une journée peut-être; mais si elle est passagère, elle est vive, elle est pure, et il en reste, au lieu de regrets, un souvenir plein de charme.
Et que sera-ce si ces objets qui se présentent à vos yeux sont ces vallons, ces forêts, ces monts sans nombre, ces glaces infinies, en un mot, cette nature tantôt riante , tantôt sublime des grandes Alpes ! si à chaque instant un spectacle attachant provoque cette admiration expansive , ce besoin de partager des émotions dont le flot ne peut tenir tout entier dans le cœur, et que leur religieuse pureté affranchit du joug d'une pudique réserve? Que sera-ce si la jeune fille, au milieu de ces transports,
Tjp. Henri Plein
Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela.
[ t.* VA1.I.ÉK liL' THIENT
oublieuse de sa rustique monture, vous laisse usurper le doux soin d'en diriger la marche et d'en régler les caprices? Pendant que, la bride au poing, vous mettez entre la mule et l'abîme le rempart de votre corps, elle admire, elle s'émeut, son visage s'embellit de la vie du sentiment, la brise matinale qui souffle des hauteurs ravive les roses de son teint, et, se jouant dans les plis de sa mante , dessine ou découvre les grâces de son attitude. Ah ! jeune homme, déjà votre cœur, déjà votre regard, infidèle aux montagnes , erre avec amour autour de cette créature charmante ; elle est aimable, n'est-ce pas? elle est belle, enchanteresse,... c'est tout ce que je voulais prouver.
J'éprouvai ce jour-là tous ces sentiments que je viens de décrire. J'eus la bride au poing. Je fis de mon corps un rempart ; malheureusement il n'y avait pas d'abîme. Près du glacier du Tour, nous nous arrêtâmes. Nous venions de découvrir, en avant de nous, cet étroit et sauvage vallon où finit, contre les pentes du col de Balme, la vallée de Chamonix; l'ombre y planait encore. Mais en arrière de nous, cette même vallée se montrait déjà dans tout l'éclat de sa splendeur matinale. Le soleil, arrivé à la hauteur des gorges , y lançait ses feux au travers de bleuâtres vapeurs , rasant, de leur cime jusqu'à leur base, les arêtes dentelées des glaciers, et faisant scintiller au-dessus du sombre rideau des forêts les innombrables aiguilles des Bois, des Bossons, du Taconay ; puis, laissant dans l'ombre l'Arve et ses îles boisées, il venait dorer, au pied des parois du Brévent, les tranquilles pelouses où brillent éparses les cabanes du Prieuré. « Quel spectacle ! dit ma compagne, je veux descendre » Déjà je l'y aidais, et
l'une de mes mains dégageait l'étrier, tandis que l'autre, doucement pressée par la sienne, lui servait d'appui pour sauter légèrement à terre. Alors nous nous assîmes sur un bloc de granit , pendant que la mule broutait aux touffes d'herbe qui forment la lisière du chemin.
Il y a des moments où la contemplation est de rigueur, sans en être pour cela plus facile. Il s'agissait d'admirer, nous ne nous étions assis que pour cela; mais si ma compagne, peu faite aux mœurs pastorales, éprouvait quelque embarras de se trouver ainsi seule avec moi, j'étais de mon côté trop préoccupé par sa présence pour qu'il me fût aisé de parler éloquemment des montagnes. J'essayai toutefois ; mais après quelques lieux communs dont la niaiserie m'importunait moi-même, je rebroussai comme je pus vers un sujet bien autrement à l'ordre du jour que la splendeur nationale. «Vous remarquez, mademoiselle, lui dis-je, qu'ici la route se bifurque ; oserai-je vous demander si vos parents se sont
décidés pour la Tête-Noire ou pour le col de Balme?... — Je l'ignore, monsieur, » me répondit-elle. Puis se tournant de l'autre côté pour me dérober la vue de sa rougeur : « Je crois que ce sont eux que l'on aperçoit là-bas i)
Effectivement, le reste de la caravane, que nous avions laissé en arrière, nous rejoignait insensiblement. Je remarquai que le père et la mère de ma jeune compagne avaient à leur tour pris les devants sur les autres voyageurs et que, sans nous voir encore, ils pressaient le pas de leurs mulets. Quand ils nous eurent atteints : «Ah çà ! mesdames, dit le père, c'est le moment de nous décider. » Puis se tournant vers moi : « Et vous, monsieur, par où passez-vous ? »
Cette insidieuse question ne me surprit pas autant qu'elle me contraria. J'avais dit imprudemment à ce monsieur, la veille déjà, que mon projet était de passer par la Tête-Noire, et j'avais cru procéder habilement; car ce passage, plus facile que l'autre, est celui que choisit d'ordinaire une société où se trouvent des dames. Mais, la veille aussi, ce monsieur m'avait fort prudemment prévenu que, pour lui, il était encore incertain sur celui des deux passages qu'il choisirait. Il était donc manifeste que ce père prévoyant avait voulu se ménager toutes les éventualités , entre autres celle de faire passer sa fille par le côté où je ne passerais pas. Aussi , comprenant à merveille toute la portée de sa question, et jaloux de sauver au moins ma dignité : « Vous le savez, monsieur, répondis-je, mon projet a été de passer par la Tète-Noire » Il m'interrompit : « Malheureusement nous inclinons pour le col de Balme. J'en ai du regret, vraiment. Bon voyage, monsieur; enchanté d'avoir du moins joui, pendant cette matinée, de l'avantage de votre société. » Je me confondis en civilités tout aussi sincères , et nous nous séparâmes.
Je demeurai fort triste, face à face avec la belle nature, qui ne me sembla plus belle du tout. Le Prieuré me paraissait morne, les Bossons m'importunaient. Assis sur mon granit, je me livrais à de rancunières réflexions sur l'hypocrite tyrannie des pères , que seconde souvent si mal à propos la soumission par trop angélique des filles. Dans ce moment vint à passer une autre caravane à laquelle je me joignis, faute de mieux, et aussi pour combattre par la distraction les blessures du sentiment.
Cette caravane se composait de trois messieurs à pied et d'un mulet chargé de pierres. Ces messieurs étaient des géologues. C'est une charmante compagnie que les géologues, mais pour les géologues surtout. Leur manière est de s'arrêter à tout caillou, de pronostiquer à chaque
Ti|i Henri 1%
Os messieurs étaient des géologues.
( I.» VAI.LKK «F. TRIENT.
couche de terre. Ils cassent les cailloux pour en emporter; ils égratignent les couches pour faire un système à chaque fois : c'est fort long. Ils ne sont pas sans imagination, mais cette imagination a pour domaine le fond des mers, les entrailles de la terre ; elle s'éteint dès qu'elle arrive à la surface. Montrez-leur une cime superbe : c'est une soufflure ; un ravin rempli de glaces : ils y voient l'action du feu ; une forêt : ce n'est plus leur affaire. A mi-chemin de Valorsine, un mauvais éclat de rocher sur lequel je me reposais mit mes trois géologues en émoi ; il fallut me lever bien vite et leur abandonner mon siège. Pendant qu'ils le mettaient en pièces, je m'éloignai tout doucement , et ils me perdirent de vue. Sic me servavit Apollo.
Toutefois, s'il m'arrive d'éviter le géologue, j'aime en tout temps la géologie. L'hiver surtout, au coin du feu, c'est charmant que d'entendre raisonner sur la formation de ces belles montagnes que l'on a visitées durant les beaux jours, sur le déluge et sur les volcans, sur la grande débâcle et sur les soufflures, sur les fossiles surtout! Quand on en est aux fossiles, je ne manque jamais d'introduire dans l'entretien le grand Mastodonte de je ne sais qui , ou le Mégalosaurus de Cuvier : c'est un grand lézard de cent vingt pieds de long, dont nous n'avons plus que les os, moins la peau. Mais figurez-vous donc cette bête royale, se promenant au travers de l'ancien monde, et nourrissant sa petite famille d'éléphants en guise de moucherons! Vivent les pittoresques! Us propagent, ils popularisent la science : c'est là que j'ai pris toute ma géologie.
Au surplus, même sans les pittoresques, qui n'est un peu géologue? Qui ne se demande, à la vue des accidents ou des merveilles qu'étale une montagneuse contrée , comment se sont ouverts ou creusés ces abîmes , comment ces cimes se sont élancées dans les cieux , pourquoi ces pentes douces, et pourquoi ces rocs tourmentés; d'où viennent ces colosses de granit qui pèsent sur la plaine, ou ces dépouilles marines enfouies aux montagnes? Ces questions sont de la géologie pure, à la fois élémentaire et transcendante : les géologues ne s'en adressent pas d'autres; bien plus, sur la façon de les résoudre, ils ne sont jamais d'accord : c'est l'eau , c'est le feu, c'est l'érosion, c'est la soufflure. Partout des systèmes, et nulle part des vérités. Beaucoup d'ouvriers, point d'experts. Des prêtres et point de dieu; en telle sorte que chacun peut approcher son hypothèse de la flamme de l'autel, et dire en la voyant flamber ; Fumée pour fumée, la mienne, monsieur, vaut la vôtre.
Et c'est précisément par là que j'aime cette science. Elle est infinie,
vague, comme toute poésie. Comme toute poésie, elle sonde des mystères, elle s'y abreuve, elle y flotte sans y périr. Elle ne lève pas les voiles, mais elle les agite, et, par de fortuites trouées, quelques rayons se font jour qui éblouissent le regard. Au lieu d'appeler à son aide les laborieux secours de l'entendement, elle prend l'imagination pour compagne, et elle l'entraîne dans les profondeurs ténébreuses de la terre; ou bien, rebroussant avec elle jusqu'aux premiers jours du monde, elle la promène sur de jeunes et verdoyants continents, tout fraîchement éclos du chaos, tout brillants de leur primitive parure, et que foulent ces races perdues , mais dont les gigantesques débats nous révèlent aujourd'hui l'existence. Si elle n'arrive pas à un terme, en y tendant elle parcourt une route attrayante ; si elle divague ou déraisonne sur les causes secondes, sans cesse, et de toutes parts, et en vertu de son impuissance même, elle nous met face à face avec la cause première : et c'est pour cela que, toujours aimée, toujours cultivée, cette science est aussi antique que l'homme. La Genèse en est le plus vieux et le plus sublime traité; et chez le peuple poêle par excellence, chez les Grecs, les théogonies, les cosmogonies abondent dès le premier âge; dès lors, comme aujourd'hui, les Vulcaniens, les Neptuniens, s'y disputent , non pas à la vérité les suffrages du monde savant, mais l'admiration naïve , l'oisive curiosité , le poétique sentiment d'une foule intelligente et crédule.
AValorsine, je rejoignis trois touristes : c'étaient un Français et deux Anglais, gens sans aucune espèce de rapport entre eux, si ce n'est celui qu'établissent temporairement des manières comme il faut , et cette sorte de sympathie aristocratique en vertu de laquelle des hommes qui s'estiment d'égale condition consentent à frayer ensemble, lorsque d'ailleurs ils ne peuvent frayer avec personne autre.
Les Anglais étaient deux beaux et grands garçons; de ces ci-devant écoliers, pas encore hommes, que milord leur père envoie, à peine échappés de Cambridge, faire leur tour de continent, accompagnés d'une sorte de gouverneur subalterne, qui cire leurs bottes et paye leur Champagne. Je les avais déjà rencontrés les jours précédents. A l'hôtel, à table, ils m'avaient paru avoir tout le décorum du gentleman anglais; en route, je les avais aperçus folâtrant entre eux, ou avec des passants : aussi me rappelaient-ils ces grands chiens de Terre-Neuve qui , sur le point de devenir graves, se surprennent encore à bondir de gaieté , ou à jouer avec les roquets du continent.
, Le Français était un élégant jeune homme, carliste d'opinion, de lan-
Tjp. Henri Pion.
C'étaient un Français et deux Anglais, gens sans aucune espèce de rapports entre eux.
gage et de moustaches ; un de ces politiques de salon qui se flattent d'avoir conspiré, qui estiment avoir combattu en Vendée, et qui se persuadent que l'Ouest pacifié, ils doivent à la tranquillité de leur famille de faire une tournée en Suisse , pour fournir au gouvernement un prétexte honnête de fermer les yeux sur l'audace de leurs antécédents. Du reste, jovial, le meilleur homme du monde , et des gants blancs.
Les deux Anglais étaient sobres de paroles, gauches de manières, mais très-passablement intelligents des beautés de la contrée. La fraîcheur des herbages, la limpidité des eaux, surtout la hardiesse des cimes, leur causaient une sorte de satisfaction intérieure , dont les exigences de leur dignité ne suffisaient pas toujours à réprimer l'expression, « Beautiful! » murmuraient-ils de temps en «temps, en échangeant un regard. D'ailleurs, ils étaient accoutrés avec cette simplicité confortable et dispendieuse qui distingue les touristes de leur nation : de beaux chapeaux de paille , à larges ailes, parfaitement propres, mais froissés par l'usage, et négligemment posés sur leur tête; des vestes en toile grise , d'une coupe commode, et recelant, dans des poches profondes, une longue-vue de Dollond , un porte-cigare en argent , et l'attirail des ingrédients nécessaires ou outils dans un voyage en pays de montagnes. Même simplicité , même propreté recherchée dans leur linge, et au milieu de la gaucherie un peu lourde de leurs mouvements, cette assurance de jeunes lords qui, accoutrés en vue du but qu'ils se proposent, ont compté sur leur tailleur pour être à l'aise, sur leur bonne mine pour se faire distinguer, et comptent en tout temps sur leurs guinées pour se faire respecter et chérir des aubergistes du continent.
Le Français , au contraire , était éminemment communicatif , aisé et vif dans ses manières, hautement enthousiaste des beautés alpestres, dont il n'avait d'ailleurs nul sentiment. Comme les Anglais, il était charmé de la limpidité des ondes , mais c'était pour en avoir comparé la fraîcheur aux eaux tièdes qu'on boit à Paris. Les cimes l'enchantaient, mais c'était en vue des sauts prodigieux qu'ont à faire les chamois pour passer de l'une à l'autre , et surtout dans l'espoir de les y poursuivre bientôt, lorsqu'il aurait reçu de Paris un excellent fusil de chasse de Lepage, qu'il s'était hâté d'y demander. « Le premier que j'abats , disait-il , je l'envoie à Prague ! » D'ailleurs, il était habillé comme le serait Robinson accoutré par une modiste. Un charmant chapeau imperméable, à petites ailes, était coquettement posé sur sa chevelure lustrée; une cravate, imperméable aussi, lui serrait le cou; sa lévite en velours, avec les pans élégamment échan-
crés par-devant pour faciliter la marche, une taille basse et étranglée, pour donner de la légèreté, était fournie de poches et de contre-poches remplies de futilités microscopiques , dont la plupart étaient sans usage , soit par leur nature, soit en vertu même de leur ténuité portative. Mais un chef-d'œuvre de l'art, c'était sa canne. Cette canne se déployait en chaise pour jouir commodément des points de vue; elle s'ouvrait en parasol, pour préserver des ardeurs du soleil; elle se refermait en bâton pour gravir les montagnes. Le bâton était lourd comme un soliveau, le parasol échancré comme une aile de chauve-souris, la chaise confortable comme un tabouret sans paille, et néanmoins le possesseur satisfait, triomphant, à cause de la foule d'agréments indispensables dont ce chef-d'œuvre lui assurait la jouissance. ,
Je trouvai ces messieurs assis non loin des mulets, qui prenaient leur ordinaire , et engagés dans une conversation dont le Français faisait les frais pour les dix-neuf vingtièmes au moins. En effet, il venait de traiter à fond toute la question dynastique, celle de la république et celle des doctrinaires, puis il avait passé à Henri V, et de là aux chamois, à propos d'un coup de carabine qui s'était fait entendre du côté des sommités. Sur ce quadrupède , comme sur la politique, son érudition était close, son idée faite , ses axiomes tout formulés ; évidemment il avait étudié son chamois dans les livres d'Alexandre Dumas, de Raoul Rochette et d'autres théoriciens fameux, mais en écolier qui va plus loin que ses maîtres, et pour qui les théories émises ne sont plus bientôt que babioles, tirelires, en comparaison de celle qu'il est venu chercher sur les lieux. Rien n'était plus plaisant que de voir ce pétulant orateur haranguant deux flegmatiques Anglais , trop sensés pour être crédules, trop polis pour contredire, quoique parfaitement assommés d'ailleurs par un babil brisé, rapide, intarissable. Sans se mettre en grands frais d'attention, ils fumaient leur cigare, tout en songeant confortablement en eux-mêmes « combien le nation française été foolish , loquace, et tute habillé comme iune maîter à danser. »
« Messieurs , leur disait le Français , un fait singulier et que vous ne connaissez pas... je le tiens d'un chasseur qui a tué, en un an, vingt bouquetins et quatre-vingt-dix-neuf chamois, entre autres une fois deux d'un seul coup; je vous conterai cela après. .. un fait qui n'appartient qu'à cette chasse, la seule que je n'aie pas pratiquée; j'ai chassé au chevreuil , au sanglier : je l'aurais abattu sans le roi, à qui on laisse l'honneur du coup... un fait curieux, c'est qu'on ne tire pas le chamois en ligne droite,
en face de soi , comme une bécasse. Le chamois est fin, défiant; s'il aperçoit le bout d'une carabine, adieu! courez-lui après... Mais que font-ils? Voici le chamois sur la pointe de son roc ; eh bien, le chasseur, qui s'est embusqué , ajuste un roc voisin , près , loin , c'est selon : le coup part , la balle ricoche, et le chamois tombe sans savoir d'où lui vient cette prune... Voilà qui est fort, je crois! — Guide, interrompit en cet instant un des Anglais, faisé diligence. Je craigne que nous avons le pluie; nous marchons en avant. » A ces mots, tous les quatre nous nous levâmes pour nous mettre en route, au moment où les géologues entraient à Valorsine. Au delà de ce hameau, la vallée se resserre; bientôt après, l'on se trouve engagé dans les sauvages défilés de la Tête-Noire.
Le temps, si radieux le matin, avait effectivement bien changé. De blanches et vives vapeurs, flottant avec rapidité, avaient voilé insensiblement l'azur des cieux et terni l'éclat du soleil : à cette heure elles se formaient en menaçantes nuées qui s'amoncelaient tumultueusement autour des cimes. Un vent chaud, qui sifflait de la vallée du Rhône, remontait avec impétuosité cette gorge étroite, en soulevant les sables, en couchant les herbes, et en sifflant dans la chevelure des sapins. Nous cessâmes de causer; et marchant avec vitesse, nous dépassions de temps en temps de petites croix plantées en terre sur les bords du sentier. Ces croix marquent la place où, durant l'hiver, et aux premiers redoux du printemps, des montagnards ont péri, surpris par le froid ou par l'avalanche. Au pied de l'une d'elles , une pauvre femme agenouillée disait des prières pour le trépassé, pendant que sa chèvre, effrayée de notre approche, se mit à sauter de pierre en pierre jusque sur le rebord d'un petit ravin, d'où elle nous considéra curieusement. Bientôt après, l'orage éclata, la pluie survint; mais nous arrivions à la Pierre des Anglais, où nous cherchâmes un abri.
Cette pierre est une énorme roche qui s'avance en saillie par-dessus le sentier. Une inscription, sculptée dans l'endroit le plus apparent, indique que ladite roche a été bien et dûment achetée de la commune par une dame anglaise. «Tiens! dit notre Français, en apercevant de loin l'inscription, un monument? un tombeau?... » Mais quand il eut lu la légende : «En voici une bonne !. .. s'écria-t-il en éclatant de rire. Parlez-moi d'un joujou comme celui-là... je défie les géologues de l'emporter! Et la
commune, dites donc, pas bête Soit; nous sommes ici en Angleterre.
Bien reconnaissant, messieurs, de l'hospitalité, ajouta-t-il en s'adressant aux Anglais; j'y voudrais seulement un roastbeef et du bordeaux! »
Les deux Anglais , qui ne goûtaient nullement ce ton irrévérencieux , appliqué par un Français à un fait dont l'excentricité même leur paraissait au fond « iune chose grand ! « et la bizarrerie « iune chose national beaucoup! » se renfermèrent dans une taciturnité à la fois dédaigneuse et incontenancée. Il était visible qu'avec très-peu d'effort, et sans autre soin que de flatter adroitement leur secrète pensée pour la faire surgir au dehors, on les eût amenés bien vite à s'exalter au sujet de ce trait « beautiful et enthusiastic, » à déclarer les Anglais et les Anglaises « la premier péople de la terre , » que sais-je? à entonner un rauque et solennel God save the King... ce qui aurait été tout autrement amusant que le silence qu'ils gardèrent alors. Toutefois, s'ils s'étaient trouvés offensés, ils eurent une prompte revanche. Notre compagnon, pour jouir de la vue, venait d'établir sa chaise mécanique; à peine s'y fut-il posé, que, les trois pieds se brisant à la fois, il tomba à la renverse, le dos dans la poussière et la tête dans une flaque. Non, je n'ai jamais vu deux Anglais éclater de rire avec un si parfait ensemble, un timbre plus bruyant et une plus parfaite satisfaction. Pour le Français, il se releva en jurant, lança les débris de sa mécanique dans le torrent, et fit ensuite chorus avec nos rires le plus franchement du monde.
Cependant la pluie, au lieu de cesser, tombait avec une violence croissante : « Nous sommes ici en Angleterre, dit bientôt le Français, je ne
m'y trouve pas mieux pour cela Après tout, mieux vaut marcher
trempés, que de sécher sur place. Qui m'aime me suive! » Et il se mit gaiement en route. Les Anglais en firent autant bientôt après, et je suivis leur exemple.
Lorsqu'on est jeune, en bonne santé, lorsque surtout on a le goût et l'habitude des voyages à pied, ce n'est point une aussi triste condition qu'on le pense que de poursuivre sa route en affrontant la tempête. On est mouillé; l'eau, comme dit Panurge, entre par le collet et ressort par les talons, mais ce sont là les arrhes du vif plaisir qui vous attend : celui d'atteindre le gîte, celui de dépouiller ses vêtements humides, celui de présenter à la claire flamme du foyer ses membres roidis, celui enfin de venir asseoir sa fatigue et restaurer ses forces autour d'une table bien servie. D'ailleurs, n'est-ce rien que d'assister à ces grandes scènes? L'âme n'y goûte-t-elle aucun charme, elle, en tout temps avide de mouvement, d'émotion, de pensée? Après avoir reflété, comme le miroir d'un lac, la fraîche sérénité du matin, les radieuses ardeurs de midi, elle reflète à leur tour les grises nuées, elle se ride sous l'haleine orageuse du vent, le
trouble de la nature y pénètre , et , soulevée alors , elle rencontre au sein même du trouble ces mystérieuses joies qui sont refusées à la torpeur du bien-être.
Pour mieux goûter ces émotions, j'étais demeuré en arrière de mes compagnons. J'aimais à me voir seul dans ce gouffre de la Tête-Noire, battu de la pluie, étourdi par le fracas du torrent, par le bruit des pierres qui descendaient les ravins en s'entre-choquant, par celui de la foudre, dont les éclats saccadés se prolongeaient en grondements majestueux, tantôt lointains, tantôt tout voisins et comme au-dessus de ma tête. La scène était si magnifique, et ma préoccupation si entière, que je fus presque désappointé lorsque je vis près de moi les cabanes du Trient, dont je me croyais encore éloigné. Des rires se firent entendre sur la galerie d'une cabane. C'était le Français qui venait de m'apercevoir. « Il y a du vin ici, me cria-t-il, venez un peu tremper votre eau. » J'entrai dans le chalet.
Les cabanes de Trient sont assises au milieu d'une petite vallée dont l'aspect est frappant et plein de caractère. Cette vallée, qui n'a en aucun sens plus d'un mille de longueur, est si profondément encaissée entre des cimes d'une hauteur immense, que le soleil n'en éclaire le fond que vers le milieu de la journée, et durant un petit nombre d'heures. A l'une des extrémités, le glacier de Trient, pressé entre les parois d'un étroit couloir de granit, fait entendre de sourds craquements, et, ouvert à sa base, il vomit, comme par une gueule azurée, des flots noirs et tourbillonnants, qui fuient bientôt d'un cours plus doux au travers de la prairie. A l'autre extrémité, une montagne, fendue perpendiculairement jusqu'à la base, donne passage à ce torrent qui se perd dans de ténébreux abîmes, inconnus au regard de l'homme , pour aller ressortir près de Martigny, en Valais, et s'y jeter dans le Rhône. La situation de cette vallée, cette ombre perpétuelle, ce glacier, ces eaux, y entretiennent une ravissante fraîcheur; et les pelouses qui en tapissent le fond , lorsque du haut de la montagne on les voit pour la première fois , resplendissent de l'éclat d'une verdure incomparable. Il semble qu'on découvre un Eden inaperçu encore, une retraite où vivent cachés depuis des siècles les primitifs habitants de la contrée. L'on descend, l'on entre dans cette ombre limpide, l'on savoure cet air récréateur, l'on écoute cette voix sonore et continue des eaux qui arrivent et qui fuient; une neuve splendeur émerveille les yeux et remue doucement le cœur.
C'est dans ce vallon qu'aboutissent les deux passages de la Tête-Noire et du col de Balme. Les deux sentiers s'y réunissent au pied de la Forclaz,
qu'il faut encore gravir et redescendre pour arriver à Martigny. On n'y trouve, en fait de gîte, que le cabaret où je venais d'entrer. C'est, au rezde-chaussée , l'étable, le fenil, et, au-dessus, la chambre des buveurs; on y monte par quelques échelons de sapin, aboutissant à la galerie d'où le Français m'avait appelé. Comme il arrive de loin en loin qu'un voyageur, surpris par la nuit ou par l'orage, est contraint de s'arrêter à Trient, les gens du cabaret entretiennent dans cette même chambre deux petits lits. Au moment où j'entrai , les deux Anglais , renonçant à pousser jusqu'à Martigny par un temps si affreux, venaient de s'en assurer la possession, et, après avoir changé de linge et d'habits et rallumé leur cigare, ils s'y délassaient par anticipation.
La tempête était devenue si terrible, que j'étais fort inquiet au sujet de la caravane que j'avais quittée le matin, et fort impatient d'apprendre qu'elle avait déjà descendu le col et dépassé Trient. Comme j'allais questionner l'hôte, un éclair éblouissant, suivi à l'instant même d'un effroyable coup de tonnerre, nous fit tressaillir. L'hôte se signa, et sa femme, accourue vers la fenêtre, cria : «• C'est sur le bois Magnin! » Nous regardâmes. Un homme sorti du bois s'enfuyait à toutes jambes de notre côté. Quand il fut plus près, nous l'appelâmes. Je le reconnus aussitôt pour l'avoir vu le matin auprès des parents de ma jeune compagne, et, rempli d'anxiété, je le questionnai. Il ne m'apprit rien. Vers le sommet on lui avait fait prendre les devants , avec ordre de pousser jusqu'à Martigny pour y retenir des logements. Une heure après, la pluie était venue, puis l'orage, puis la foudre. « Elle est tombée, ajoutait-il, sur le chalet de Privaz qui brûle à cette heure, et les bestiaux sont épars, notamment une génisse
que j'ai dépassée, qui beuglait à fendre le cœur Elle m'a suivi jusqu'à
ce coup de tonnerre qui a frappé entre elle et moi, que j'ai cru que c'étiont la fin du monde! »
Tout à coup le Français, qui avait écouté ce colloque : « Des dames dans ce bois!... des dames parmi cette tempête! Parbleu! il ne sera pas dit que je ne les en aie pas tirées. Qui vient avec moi? — Je suis votre homme, et vous êtes le mien, lui dis-je. En route! Je prends ces deux peaux de mouton suspendues à la muraille. — Et moi ce cordial, » dit le Français en versant le vin de notre chopine dans sa gourde. Sans autres apprêts, nous partîmes. En ce moment arrivaient les trois géologues... dans quel état, bon Dieu! ruisselants par les coudes, par les poches, par le nez, par les cinq doigts; des hannetons flottants dans le cataclysme d'une ornière, des noyés du déluge nageant vers l'arche !.. . et néanmoins,
i \ \ u.i.i i Dl TitiiA r 129
atlenlifs encore aux cailloux , regardant du coin de l'œil aux stratifications lia entrèrent dana la cabane
\ ai rames bientôt i «y igi - >l m-> 1 1 montée du col de Balme Cet marchands, diiail h Prani lis, lonl des voleurs, avec leur imperméable; toute I i m du ciel est dana mon chapeau! \ |» t . ■!>< >- . aont-ellea juin- vos damea ' I n nouveao coin de tonnerre, suivi de roulements effroyables, nu dispensa de répondre, d'ailleura on avait une peine infinie t s'entendre Le sentier était devenu le 1 ■ t <1 nu ruisseau Curieux . de tontes parts lr m tombait en cascades, et, i mesure que noua nous élevions, le froid devenait de plus en plus vil tu-dessua du boia Uagnin, la pluie était nul..- de :;ir>il Une benre iprea, noua noua brouvAmea au milieu <\<- la neige A I. -i ^ le sileni e sot i i • ! i tout ■< i oap an frai aa dea eaux ri m sifflement du vent dans 1 1 foi êl
On ii«' distinguait plus le sentier, et personne ne répondait aux i ris que noua poussions de temps en temps; aussi noua désespérions déjà «lu -, de notre tentative, !<>i -iju. nous aperçûmes au-dessus de noua une mule qui descendait le col l lait seule, toute sellée: la bride traînait i terre Pont ne pas l'épouvanter, nous noua cacbàmea derrière la saillie
d'un rocher, et lorsqu'elle passe près de noua, m :ompagnon lui barra
le chemin, pendant que y sautais sur la bride. J'j reconnus celle <j n<>
j iv n» tenu le matin; c'était ta mule d'Emilie! \l"i - m ommeni unes
i présager l>> plus sinistres choses Sans perdre de temps, le Prani lia sauta sur l'animal, tandis que, demeuré derrière, j<' le fouettais pour le contraindre ■• mari ber et i noua guider en même temps. Haie qn ■ n<i noua fûmes arrivés an-dessns d'un plateau ouvert de loua côtés, la mole, se jetant brusquement sur la gauche, »r mit à fuir «le toute sa vitesse, en lâchant de se débarrasser de son homme. Le Français, beau cavalier, se piqua d'honneur, tint bon, et, au boni » I < ■ quelques instants, je !<■ perdis de vu**. Je demeurai ainsi seul, agité par la plus vive inquiétude, et ne i ii h ml de quel côté me diriger. Après ivoir ei ré quelque temps, je retrouvai les traces que la mule, en descendant, avait laissées empreintes mu- la • ', et je pris le parti de les suivre. Ce rut une heureuse idée, car, an bout d'un quart d'heure, je me trouvai race a lace avec un homme qui descendait en suivant ces mêmes Irai es
i Mail le guide qui courait après sa bête Nous avons votre mule, lui criai-je, mais oè eal votre monde? —Où ils sont, où ils sont? Que sais-je? Cette neige d'à présent, c'est le soleil, après l<» tempêtes d'il \ a une benre. Pins de sentier, plus <lr vue, un vent à balayer les sapins, et la
foudre aux quatre coins du temps. Nous étions chacun à notre bête , moi pendu à la bouche de la mienne ; on ne s'est plus revus. Par bonheur j'ai pu tirer vers une caverne, pas bien loin, où j'ai mis leur demoiselle à l'abri, mais bien en peine qu'elle est, la pauvre fille , et encore que sans ma bête je ne l'en peux tirer. »
Ces dernières paroles, qui s'étaient fait attendre, me firent passer d'une affreuse inquiétude aux transports de la joie. Non-seulement Emilie était en sûreté, mais j'arrivais merveilleusement à propos. « Bonhomme, lui dis-je, vous allez battre le pays jusqu'à ce que vous les ayez tous retrouvés, et moi je ne bouge pas de la caverne que vous n'ayez reparu. Où est-elle? » Il m'indiqua à quelque distance un rocher noirâtre, u C'est droit en dessous, dit-il, le chemin ne veut pas vous manquer. » Et il partit.
Je m'acheminai vers le rocher. Mais que dites-vous, lecteur, de la situation? Et si la vie de voyage, en isolant une jeune personne de ses compagnes, en l'approchant de vous, ou seulement en faisant naître l'occasion de quelques entretiens, rehausse à vos yeux ses attraits, double sa grâce, embellit sa beauté , que sera-ce si , accouru en libérateur, vous la surprenez dans l'ombre d'une grotte, seule, tremblante, et néanmoins se rassurant à votre approche, accueillant d'un sourire de gratitude votre empressement à voler à son aide! Il est vraiment à craindre que, troublé vousmême par le plaisir, enhardi par vos avantages, vous ne laissiez trop voir un empressement que la conjoncture rendrait vite importun. C'est ce que j'avais grand soin de me dire à moi-même en montant vers le rocher.
Mais, quoi qu'il puisse faire pour se maintenir dans les termes d'une respectueuse civilité, un jeune homme n'apparaît point ainsi à l'entrée d'une grotte, que la jeune fille qui s'y est réfugiée n'éprouve ce pudique embarras dont déjà le sentiment de sa solitude la préservait à peine. A ma vue, une vive rougeur colora les joues d'Emilie, et, quittant aussitôt la place reculée où elle était assise, elle accourut sur le seuil , comme pour se mettre sous la protection du jour et des cieux. Ce mouvement, tout naturel qu'il fût, ne pouvait m'être agréable, car l'alarme, même la plus passagère, outrage un sentiment délicat et honnête. Toutefois, le déplaisir que j'en ressentis me fut de quelque secours pour donner à mon apparition le tour prosaïque que réclamaient les convenances. Je racontai à Emilie à quelle suite de circonstances je devais le bonheur d'être conduit auprès d'elle. Je lui fis part des mesures que je venais de prendre pour hâter sa réunion avec ses parents , sans aucun doute déjà rassurés à celle heure par l'arrivée de mon ami auprès d'eux; puis, encouragé par le
l'in. Henri Hun.
.\ous nous assîmes à la place où nous nous trouvions.
(LA VALLKK I1K TBIBXT. )
plaisir visible que causaient ces bonnes nouvelles, j'arrangeai mes discours de manière à ramener assez de sécurité pour que ces courts moments d'un tête-à-tête si inespéré ne fussent pas troublés par les poisons de l'inquiétude et de l'effroi. Emilie sourit alors, des larmes d'attendrissement mouillèrent ses yeux; et si, à la vérité, elle conserva quelque embarras, il n'avait cette fois d'autre cause que la décente réserve qui l'empêchait d'oser me témoigner assez une reconnaissance qu'elle ressentait vivement.
En ce moment la neige avait cessé de tomber, et le vent, maître du col et des hauteurs, tenait les lourdes nuées suspendues au haut des airs. Un jour triste et blafard éclairait la surface des plateaux , tandis qu'une nuit humide régnait dans les gorges, du fond desquelles s'élevaient par lambeaux déchirés de grises et incertaines vapeurs. Nous nous assîmes à la place où nous nous trouvions, et, les yeux fixés sur ce spectacle, nous commençâmes à nous entretenir des aventures de la journée, des fureurs de l'orage, de ces magnifiques contrastes offerts à nos regards dans l'espace de quelques heures, jusqu'à ce que, nous étant doucement rencontrés sur mille impressions que nous avions ressenties ensemble, bien que séparés, il s'ensuivit des paroles moins réservées et un abandon plus intime. Emilie m'avoua que, une fois réunie à ses parents, elle compterait cette journée où elle avait éprouvé tant d'émotions, de terreurs et de joies, parmi les plus belles de sa vie Je me hasardai alors
à lui répondre que ce moment où j'avais le bonheur de la rencontrer seule et de pouvoir lui faire l'aveu des sentiments dont mon cœur était plein, était un moment auquel je n'en pouvais comparer aucun de ma vie passée, et dont je ne saurais jamais retrouver le pareil loin de sa présence. Ces paroles lui causèrent un trouble extrême. Pour faire diversion, et comme elle était transie par le froid de ces hauteurs, je la pressai de revêtir cette peau de mouton que j'avais apportée de Trient. C'est une sorte de manteau grossier dont s'affublent les pâtres du pays. Elle se prêta à mon envie en souriant, et tandis que d'ure main je tenais suspendu l'habit du pâtre, de l'autre j'allais, par l'ouverture des manches, à la rencontre de la sienne. Mais voici que, sous cet agreste accoutrement, les grâces délicates de son visage brillèrent d'un éclat si vif et si nouveau, que, transporté d'amour, mes lèvres s'égarèrent sur cette main que je tenais encore, et elles y imprimèrent un baiser. Confuse et tremblante, Emilie retirait sa main , lorsque des voix se firent entendre. Nous nous levâmes en sursaut. C'était le guide et derrière lui le père!
Je n'ai jamais vu chez un père la joie de retrouver sa fille aussi exprès-
sivement mélangée du dépit de la trouver pas seule. Emilie, pour lui cacher sa rougeur, s'était élancée dans ses bras; moi-même je m'empressai de lui témoigner combien je prenais de part à cette heureuse réunion , et néanmoins ni ses paroles ni ses manières ne pouvaient en aucune façon se mettre à l'unisson des nôtres, bien que la situation lui commandât de se montrer tendre envers sa fille et surtout reconnaissant envers moi. Aussi son embarras, presque trop marqué, se communiquait déjà à nousmêmes, lorsque, pour trouver une contenance, il se prit à rire de l'accoutrement pastoral d'Emilie. Ce fut une issue admirablement trouvée, par laquelle nous sortîmes tous de peine, riant à qui mieux mieux, sans avoir, ni les uns ni les autres, la moindre envie de rire. Vinrent ensuite les explications mutuelles sur les incidents de la journée. Mon ami le Français avait fait merveilles. Il avait rencontré le guide, il avait retrouvé le père, retrouvé la mère et rassuré tous les deux en leur apprenant que leur fille était depuis une heure de temps sous ma garde au fond d'une grotte. C'est sur ce mot que M. Desalle (le père d'Emilie), au lieu de manifester une grande allégresse, s'était levé brusquement pour nous rejoindre en toute hâte.
Une chose que j'ai oublié de dire , lecteur, c'est que cette jeune personne , je l'avais remarquée dès longtemps, à Genève déjà, au milieu des réunions de l'hiver; je l'avais remarquée aussi aux premiers beaux jours, alors que les jeunes filles, échangeant les laines et les pelisses de la saison froide contre les robes légères et les écharpes flottantes, semblent comme des fleurs fraîchement écloses de l'enveloppe jalouse qui voilait leur éclat. Je l'avais remarquée encore lorsqu'au mois d'août elle était partie pour visiter les glaciers et que j'étais parti sur ses traces. Demanderez-vous si elle m'avait remarqué à son tour? Ce n'est pas à moi de le dire, mais ce que je puis affirmer, c'est que ses parents m'avaient, eux, infiniment remarqué. Mes assiduités, qui troublaient leur repos et qui contrariaient leurs vues, les avaient seules portés à se déplacer pour venir voir une belle nature dont ils n'avaient que faire, et, comme on l'a vu plus haut, à préférer le passage pénible du col de Balme au trajet facile de la Tête-Noire. Cette courte information explique bien des choses; je pourrais la rendre plus complète en anticipant sur un avenir peu éloigné, si je ne craignais de nuire à l'intérêt de mon récit en rapprochant de ces poétiques aventures le dénoûment, heureux à la vérité, mais prosaïque, auquel elles aboutirent à six mois de là. Je reprends mon récit.
Le temps, sans cesser d'être sombre, n'était plus orageux; le peu de
neige qui était tombée commençait à disparaître, et tout promettait une soirée tranquille. Nous quittâmes la grotte, et nous nous dirigeâmes vers un tourbillon de fumée qui, s'élevant de derrière un bois de mélèzes, marquait la place où nous étions attendus. Le Français était absent pour l'heure, mais nous y trouvâmes madame Desalle confortablement établie dans le plus joli bivouac possible. « Votre ami, monsieur, est un homme charmant! » me dit-elle dès qu'elle m'aperçut. En effet, avec cette activité secourable et galante que développe si vite chez les Français la vue du sexe en détresse, mon compagnon avait en quelques instants dressé une sorte de cbaise longue, au moyen de quelques pierres juxtaposées et recouvertes d'un lit de mousses sèches; au-dessus il avait entrelacé les branchages des mélèzes, de manière à former un abri impénétrable à la neige; puis, allumant un petit feu à l'usage de madame Desalle, il avait entassé plus loin de gros branchages de façon à produire un brasier ardent, autour duquel des baguettes, portées sur des coches faites aux mélèzes voisins, attendaient qu'on y suspendît, pour être séchés, les effets de la caravane. Ces égards pour une dame qui n'était plus jeune, et ces soins prévoyants pour assurer le bien-être de notre petite colonie, provoquèrent chez nous tous ce sentiment de gratitude qui est si merveilleux pour changer les situations les plus ingrates en moments pleins d'agrément. Mais à la vue d'un petit ustensile d'argent, formé de trois ou quatre pièces artistement ajustées et rempli d'un liquide en ébullition, je ne pus m' empêcher de rire. J'y reconnus une cafetière mécanique à deux ou trois fins, dont mon compagnon nous avait démontré les propriétés à Valorsine, et dans laquelle il venait de verser quelques gouttes d'essence de café achetée à Paris, sur une poignée de neige ramassée au col de B;ilme.
En cet instant, nous l'aperçûmes lui-même qui remontait le mamelon sur lequel nous étions, en tirant après lui une mère vache qui le suivait sans trop de peine... « Bravo! s'écria-t-il en nous voyant tous réunis, j'en amène pour tout le monde, mais du café seulement pour ces dames. Je vous salue, mademoiselle; veuillez, messieurs, déposer sur les baguettes ce châle, ces manteaux. Je me charge du reste. » Aussitôt, après avoir ouvert et déposé auprès de ces dames un petit sucrier de poche, il se mit à traire la vache dans deux de ces tasses en bois de coco qui servent à boire aux sources; puis y ayant versé le café, il présenta le breuvage d'un air à la fois empressé et glorieux qui était à mourir de rire. Je riais donc, mais cette fois de gaieté, de contentement, et sans mélange aucun de malice, comme j'avais pu faire à Valorsine. En effet, je venais de coin-
prendre seulement alors une chose bien simple pourtant, c'est qu'en voyage, comme ailleurs, il n'est de vilain accoutrement que celui qui, ne convenant qu'à son maître, est sans emploi pour autrui.
Au sortir de l'angoisse, les cœurs s'ouvrent aisément à l'indulgence, au bonheur, à une cordialité expansive qui en chasse tout sentiment rancunier. Déjà M. et madame Desalle semblaient ne se souvenir ni de la grotte, ni d'autres contrariétés plus anciennes; et moi-même, reconnaissant de l'accueil amical qu'ils me faisaient, j'évitais de leur donner de l'ombrage en me montrant trop empressé auprès de leur fille. Pour celle-ci, revenue de son trouble, mais intérieurement agitée, elle s'efforçait de cacher ses préoccupations sous un air d'enjouement, tandis que mon nouvel ami, le Français, ayant remis en poche sa batterie de cuisine, s'occupait avec les guides des préparatifs du départ.
Au moment où nous partîmes, le soleil venait de reparaître à l'horizon, et le dais de grises nuées qui avait plané jusqu'alors sur nos têtes, empourpré tout à coup par les feux du couchant, s'était changé en un dôme d'une sublime splendeur. Insensiblement cet éclat s'effaça, les pâles feux des étoiles brillèrent çà et là dans le ciel , et la nuit nous surprit au milieu de la descente. Il ne pouvait plus être question de pousser jusqu'à Martigny, et, d'un autre côté, coucher à Trient semblait un parti désespéré. Les guides eux-mêmes ne nous y engageaient pas. « Rien pour coucher, disaient-ils, et pour vivre des œufs... — Des œufs ! interrompit le Français, écoutez, je me charge du souper;... il réfléchit un instant... et de la couchée! ajouta-t-il; j'ai des lits pour ces dames. Mais il faut que je prenne les devants; ainsi, bon voyage, et au revoir. » Nous voulûmes le retenir, le remercier du moins, mais il était déjà hors de vue. Au bout d'une heure et demie, nous sortîmes du bois Magnin. A la vive lumière qui brillait aux fenêtres d'une maison, nous reconnûmes de loin les cabanes de Trient, et nous jugeâmes que notre compagnon était à l'œuvre. En approchant, nous croisâmes deux voyageurs que nous vîmes avec surprise s'engager, à cette heure avancée, dans le sentier de la Forclaz. C'étaient nos deux Anglais. A son arrivée, le Français n'avait rien eu de plus pressé que de les réveiller pour leur annoncer l'agréable nouvelle que, comptant sur leur politesse, il avait promis leurs lits à deux dames qui allaient arriver. Les deux Anglais, visiblement contrariés, étaient sortis du lit silencieusement, et après s'être irrités contre l'hôtesse qui leur proposait de coucher dans le fenil, ils s'étaient décidés à partir.
J'ai décrit plus haut l'hôtel du lieu. Nous y arrivâmes vers dix heures.
En passant devant la porte de la cuisine, nous aperçûmes un grand mouvement de gens allant, venant, et, au milieu, notre Français qui, illuminé par le flamboyant éclat du foyer, donnait ses ordres, tout en veillant sur une sorte de casserole où bouillonnait un mets écumeux. «Montez! montez! nous cria-t-il. Impossible que je quitte mon sambayon; il y va de ma gloire, et de votre entremets. » Nous montâmes dans la salle d'en haut, où les trois géologues, conviés au festin, nous accueillirent avec une cordiale bonhomie. Je trouvai cette salle bien changée. Les deux lits n'avaient pu être enlevés, mais ils étaient disposés avec décence, et le Français, s'étant fait livrer toutes les nappes de la maison, les avait suspendues aux fenêtres en façon de rideaux profitait de l'ampleur de ces blanches toiles pour les relever en festons sur les côtés. Cette seule disposition, en ôtant de cette salle de cabaret le souvenir de sa destination, lui donnait un aspect de convenance et de propreté que rehaussait le plaisir de tous, et de nos dames surtout. Mais ce qu'il fallait admirer, c'était la table. Six chandelles, proprement ajustées dans des bouteilles, illuminaient une nappe chargée de mets rustiques et d'ustensiles pittoresques : au milieu, un potage fumant; sur les ailes, trois ou quatre variétés d'omelettes; autour, et symétriquement disposées, des chopines d'étain remplies, les unes d'un petit muscat du Valais, les autres de l'eau du glacier. Nous nous assîmes avec délices. Le plaisir d'arriver, la surprise de rencontrer tant de ressources, et, plus que cela, le sentiment que toutes ces choses étaient sorties de terre, au coup de baguette du plus aimable empressement, portèrent à son comble un contentement auquel se mêlait, dans ces premiers moments, le charme plus sérieux de la reconnaissance.
Le Français ne tarda pas à paraître. Derrière lui, l'hôtesse, toute grave d'obéissance et de vouloir, portait le sambayon. Nous nous récriâmes sur le plaisir de la surprise et sur l'habile ordonnance du festin. « N'est-ce pas? Et voilà ce que c'est, ajouta-t-il, en se tournant vers la pauvre femme , que de rencontrer de braves gens qui ouvrent leurs caves , livrent leurs œufs, donnent leurs nappes. Allez, bonne femme, envoyez coucher vos hommes, et quand le vin sera bouillant, appelez-moi. C'est xmnégus, nous dit-il. A table maintenant! Ici, madame Desalle, là mademoiselle Emilie ; M. Desalle en haut, moi en bas, vous et ces messieurs dans les intervalles, et vive l'auberge de Trient! » Nous fîmes un chorus général, moi surtout, qui venais d'assurer à ma chaise une place entre celle d'Emilie et celle de sa mère.
Le souper, comme on peut croire, fut charmant. Dès la soupe, qui
était bonne, mais claire , ce furent des exclamations qui se renouvelèrent à chacun des mets; et sans parler de ce que le cœur y mettait du sien, tous ceux qui ont passé dans les montagnes une journée de fatigues et de privations savent ce que vaut un médiocre potage, et avec quelle facile complaisance on trouve exquis les plus simples aliments. Mais quand vint le tour du sambayon, les acclamations redoublèrent. Le Français, plus joyeux que nous tous, y répondait par des saillies de pétillante gaieté, en telle sorte que le tumulte, commencé par des propos de félicitation, se prolongeait en éclats de rire. L'arrivée du négus suspendit ce tumulte. Dès qu'il fut servi, tout le monde à la fois, et le Français aussi , réclama la faveur de porter un toast ; mais M. Desalle s'adjugeant la parole à raison de son âge : «Je porte, dit-il, la santé de notre amphitryon! Qu'il m'excuse si je le désigne ainsi, en attendant que je sache un nom qui nous demeurera cher à tous , et à ma famille en particulier. Monsieur a fait, d'une journée de fatigues et d'alarmes, une journée de plaisir et de délassement ; je lui en exprime notre affectueuse et vive gratitude. » Nous nous levâmes tous pour choquer nos verres contre celui du Français, qui répliqua incontinent : « La modestie m'empêche de me nommer, mais voici mon nom écrit au fond de mon chapeau. Qu'il me soit permis de dire à mon tour que, depuis que je voyage, je n'ai pas pris encore autant de plaisir qu'aujourd'hui, et d'en conclure que je ne m'étais pas trouvé encore en si aimable compagnie. Je bois à la vôtre, mesdames et messieurs ! »
Bientôt après, nous prîmes congé des dames, et nous gagnâmes notre couche rustique, où, grâce aux fatigues de la journée, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'à l'aurore.
il.'"" «] ^i^^^^^-
Il ^ S 5" -5 ■"-'•-■ '"s-*-1*
TS|). Henri Tlo
.le remis aux hommes du ciel la victime du monde, et je m'éloignai à pas précipités.
(LE C.ÏIAVI) SJIKT-limvAII». )
LE
Nous étions à l'hospice du grand Saint-Bernard, les pieds contre le feu, en compagnie du prieur. Celui-ci, après maints récits provoqués par nos questions, se prit à dire : «Du reste, messieurs, notre mont Saint-Bernard est plutôt célèbre qu'il n'est bien connu.
— Et je vais vous dire pourquoi , mon père , interrompit un gros monsieur qui, assis à la droite du foyer, n'avait point encore pris de part à la conversation : il est mal connu parce qu'il a été souvent décrit. Il en est de votre mont célèbre comme de tant d'auteurs du jour, célèbres aussi, et que nous, public, nous connaissons par les feuilletons, par les biographies, par les estampes. Les feuilletons plaisantent, les biographies mentent, les portraits flattent : le tout est faux comme une épitaphe ! »
Ce monsieur se tut. Mais moi qui suis public aussi , moi qui ai mes idées et mes convictions de public, je me sentis froissé par la leste brusquerie de son propos : « Permettez, lui dis-je, les épitaphes Il ne me
laissa pas achever : — Les épitaphes ! Voudriez-vous par hasard prendre la défense des épitaphes? alors je vous enverrais promener (je tressaillis, et mon regard, j'en suis sûr, étincela) pendant une heure seulement au cimetière du Père-Lachaise. Vous ne nierez pas, monsieur, qu'il y a bien quelques diables sous cette terre? Eh bien! les épitaphes n'y signalent que des anges.
■ — Possible, lui dis-je. Au surplus, l'on conçoit que les survivants,
dans l'excès de leur douleur » Il m'interrompit encore : « Vous êtes
jeune, monsieur, vous êtes fort jeune. Il vous reste à apprendre que ce n'est jamais la douleur, mais bien le faste , la vanité ou la joie qui dictent et qui payent ces mensonges. » Je me récriai : « La vanité, encore; mais la joie, monsieur, la joie au cimetière, sur une tombe ! — La joie, mon-
sieur; l'allégresse, si vous aimez mieux ; cette allégresse sourde, puissante,
où jette la venue d'un copieux héritage Par un sentiment d'ailleurs
naturel, mais qui n'a rien de commun avec la douleur, on veut reconnaître de quelque façon le bien qui nous est fait, et l'épitaphe se présente. C'est la plus commode d'entre toutes ces façons, la moins coûteuse, et, à ces causes, la plus anciennement pratiquée. Grave, sculpteur ; grave profond, grave toujours; mets-en des vertus, mets-en encore; acquitte le tribut
de de quoi, messieurs, s'il vous plaît, si ce n'est de notre gratitude
profonde envers le défunt, de notre parfaite et entière satisfaction, de notre allégresse, d'autant plus vive, d'autant plus chaude au dedans, qu'il lui est pour l'heure interdit de s'épandre
— 11 y a des monstres, repris-je indigné, qui sont faits ainsi, mais
— Retirez ce mot, jeune homme, et réservez-le pour de plus odieuses choses. Ce qui est misère, misère inhérente à l'humanité, ne saurait sans injustice être dit monstrueux. Je vous parle là de faits communs, je vous parle d'égoïsme plutôt laid que pervers, d'hypocrisie décente et honnête parmi les hypocrisies ; je vous parle de ce qu'ont pu faire des monstres tels que vous et moi, par exemple. Tout ce que je veux dire, c'est que ces mêmes monstres, s'ils sont réellement affligés, n'ont que faire de mausolées ni d'épitaphes. La douleur se nourrit d'elle-même; elle est timide, craintive, elle a ses pudeurs ; jusqu'à ces habits de deuil que lui impose l'usage, en attirant les regards, lui sont importuns. La douleur pleure l'être tout entier, avec ses défauts qu'elle excuse , avec ses vertus qu'elle chérit, et auxquelles elle rend le culte secret des amers soupirs et des larmes ignorées. La douleur, monsieur, vraie, profonde, loin de s'étaler, elle se laisse, à peine surprendre ; et si, fils ingrat, je voulais faire croire à la mienne, avant tout, je me garderais d'aller poser un marbre sur la tombe de ma mère ! »
Ce monsieur qui parlait ainsi me déplut. Le prieur me déplut aussi qui témoignait se ranger à une opinion dont l'expression me paraissait tristement sévère et le sens faux et paradoxal. Pour ne pas contredire, et faire diversion : « Va pour les épitaplies, monsieur, mais nous parlions tout à l'heure de descriptions, de biographies, de portraits d'auteurs?
— Je crois à tout cela comme aux épitaphes, et ce n'est pas à dire que je n'y croie point du tout. Ecoutez donc : ces diables du Père-Lachaise , il se peut au fond que ce fussent de bons diables; à coup sûr, ils n'étaient pas sans qualités, et l'épitaphe ment peut-être autant par celles de leurs vertus qu'elle omet que par celles qu'elle leur décerne De même ces
Ce monsieur était un touriste... fort bien mis, très-communicatif.
( I.K fir.AMl SAIXT-RFftXARIV )
portraits de nos célèbres; ils ne sont pas sans ressemblance, mais c'est pareillement du beau qui est faux sur du vrai qui est incomplet. Ce n'est pas la figure de l'homme qu'on nous donne, c'est le visage de l'immortel; ce n'est pas, comme jadis, cette mesquine tête de Fénelon enfouie dans une perruque, c'est un magnifique masque grimé, coiffé, ébouriffé, pour
le public et pour la postérité Autrefois on laissait au public le soin de
retrouver sur la mesquine figure l'âme qu'avaient révélée les écrits ; aujourd'hui , c'est à ce même public de retrouver dans les écrits l'inspiration, l'originalité, l'intime, l'humanitaire, inscrits au visage. Epitaphe! monsieur. Sur tous ces masques lithographies, burinés ou peints, je lis en gros caractères : Voici le plus grand des poètes t Voilà le plus sublime des lyriques ! Celui-ci fut hâve de méditation ; celui-là creux de profondeur ;
cet autre bouffi de génie! Epitaphe! monsieur, tout est epitaphe!
Mais pour en revenir au grand Saint-Bernard »
En ce moment quelque tumulte se fit entendre dans le bas de l'hospice, du côté du seuil, et les aboiements des chiens couvrirent la voix de notre gros monsieur. «Ce sont des arrivants, » dit le prieur, et il nous quitta pour aller les recevoir. Nous demeurâmes seuls, le gros monsieur et moi , occupés chacun de notre côté à former des conjectures sur ce qui se passait, et sans plus songer aux épitaphes. Au bout de quelques instants, un monsieur entra dans la salle.
Ce monsieur était un touriste, âgé de trente ans environ, fort bien mis, très-communicatif. « Je vous salue, messieurs. » Il prit un siège; nous nous rangeâmes pour lui faire place : « Pardon , mais le feu fait plaisir quand on sort de l'avalanche
— Une avalanche ? dit le gros monsieur.
— Dans cette saison? ajoutai-je.
— Et puis belle, je vous en réponds : d'un quart de lieue au moins. » Je ne compris rien à l'avalanche de ce monsieur. En effet, nous étions
à la fin de juillet, dans une saison par conséquent où les sommités voisines étant entièrement dépouillées de neige, cette neige qui n'y est pas ne saurait se précipiter en avalanche. N'osant toutefois contredire, je me bornai à prier ce monsieur de nous conter son aventure.
«Volontiers, dit-il. Nous avons quitté la cantine à six heures. (La cantine, c'est, du côté du Valais, la dernière maison habitée que l'on rencontre avant d'arriver à l'hospice.) J'avais à quinze pas devant moi une société : ce sont eux qui arrivent. Deux messieurs, une jeune fille, jolie, ma foi! mais poitrinaire. Ils l'emmènent passer l'hiver en Italie.
L'un des deux hommes est son père, l'autre son fiancé ; un grand Jacques tranquille, empressé comme une statue. Ces Suisses sont comme cela.
Arrivés sur l'avalanche »
Ici, j'essayai d'interrompre : « Permettez, monsieur, c'est ordinairement l'avalanche qui arrive sur vous
— Attendez. Arrivés sur l'avalanche, je vois que la mule de cette demoiselle y enfonce jusqu'au ventre et qu'ils ne s'en tireront pas, à cause du guide, qui n'entend rien à manœuvrer une bête. Alors je m'approche, j'écarte le manant, je prends la bride, et je vous fais marcher la
mule, il fallait voir ! Mais voici que la demoiselle s'effraye, le père se
fâche, le fiancé crie, si bien que la rosse devient quinteuse, et le guide s'en mêle, qui veut m'empêcher de la rouer de coups. Parbleu ! lui dis-je, reprenez-la, votre mule, et je lui lance la bride. Mon imbécile la manque, je lui allonge une calotte, la bête s'abat, et la demoiselle roule au fond de l'avalanche
— Mais permettez, interrompis- je encore, c'est ordinairement l'avalanche qui roule sur la demoiselle
— Attendez donc. Voilà mes deux poltrons qui se mettent à vociférer, le guide qui jure, la demoiselle qui crie au secours. Je les envoie à tous les diables, et n'apercevant ni Pères ni chiens, je me lance dans l'avalanche, j'arrive droit sur leur demoiselle, et, aidé du guide , je la ramène saine et sauve sur la chaussée. Voilà l'histoire, » dit notre touriste en terminant. Puis s'étant pris à tousser : « Ça enrhume, l'avalanche. Bonne nuit, messieurs. Je vais me coucher et boire chaud. » Là-dessus il se retira, sans nous avoir donné le temps de rectifier l'idée singulièrement erronée qu'il se faisait d'une avalanche.
On sait en effet qu'une avalanche, c'est une pelote de neige qui, venant à se détacher des hauteurs, se grossit des neiges sur lesquelles elle roule, devient en peu d'instants une masse formidable, et, dans sa chute précipitée, brise, renverse, écrase tout sur son passage. Des circonstances accidentelles peuvent déterminer une avalanche dans tout endroit où la neige repose sur des pentes rapides, mais c'est en général dans les mêmes couloirs et aux mêmes endroits qu'elles ont lieu chaque année, en vertu de circonstances favorables et constantes qui leur font prendre cette route. En plein été, lorsqu'on voyage dans les Alpes, on reconnaît fort bien ces couloirs : ce sont de vastes pentes, entièrement dégarnies d'arbres, de rocs, et au bas desquelles sont accumulés des débris séculaires que la végétation envahit et recouvre à mesure qu'en s'amoncelant ils se servent
de remparts à eux-mêmes. Dans les hautes vallées, où les chaleurs sont de courte durée, les neiges qui se sont accumulées durant l'hiver au bas de ces couloirs, n'ayant pas le temps de fondre, y demeurent en permanence , et il arrive aux gens du pays d'appeler avalanches ces restes de l'avalanche véritable. De là la méprise de notre touriste, qui, visitant ces vallées pour la première fois , et la tête farcie de notions d'itinéraires , s'était persuadé avec empressement qu'il avait eu glorieusement affaire à ce redoutable fléau des hautes Alpes.
J'aurais essayé de le désabuser s'il nous en eût laissé le temps , bien que ce soit une tâche malaisée et ingrate que de désabuser un homme , lorsqu'il croit fermement une chose qui flatte son amour-propre. Quand mon cousin Ernest se battit en duel , nous , honnêtes témoins et bons parents, nous avions chargé à poudre : l'adversaire ajusta, Ernest tira en l'air, on s'en alla déjeuner, et l'honneur fut satisfait. Mais quand il raconte l'histoire, mon cousin Ernest, il prétend que la balle effleura son oreille, il imite le sifflement du projectile; ma tante Sara frémit, toute la compagnie frémit, et nous nous honnêtes témoins et bons parents, nous
sommes contraints de frémir avec la compagnie et avec ma tante. Frémirions-nous, si ce n'était chose ingrate et malaisée que de désabuser notre cousin?
Le touriste venait de nous quitter lorsque deux messieurs , qui me parurent être le père et le fiancé, entrèrent dans la salle. Ces messieurs se mirent à table, et parurent s'apprêter à bien souper. Leur appétit me choqua , et leur sécurité me déplut. Ce monsieur âgé me paraissait par trop tranquille pour un père dont la fille, déjà poitrinaire, venait de passer une demi-heure dans la neige; et quant au fiancé, à chaque bouchée qu'il s'administrait, je m'en indignais, comme d'un outrage fait à la beauté malheureuse et souffrante. Je me souviens même qu'à l'exemple du touriste, je tirais de ce spectacle des inductions tout à fait défavorables à la sentimentalité suisse.
Pendant que j'étais tout occupé de mes inductions, un domestique entra dans la salle, apportant du thé sur un plateau, et tout aussitôt parut la demoiselle elle-même. C'était bien elle, car son père, s'étant levé, l'embrassa au front, en témoignant une grande joie de lavoir si promptement rétablie, tandis que ce malotru de fiancé, au lieu d'entrer en extase, ou de se confondre en expressions senties de vif bonheur et de tendre joie, continuait de manger en disant avec l'accent le plus calme et le plus vulgaire : « Louise, assieds-toi là, et prends ton thé pendant qu'il est chaud. »
Certes, ce n'était pas là le tutoiement passionné de Saint-Preux s'adressant à Julie; aussi cette tranquille familiarité me faisait-elle l'effet comme d'une profanation.
Cette demoiselle était effectivement fort jolie, et le danger qu'elle venait de courir rehaussait à mes yeux l'agrément de ses traits et les grâces de son visage. — Seulement, je ne lui trouvais ni le pudique embarras d'une fiancée que deux messieurs considèrent, ni cet air de touchante mélancolie qu'on s'attend à rencontrer chez une jeune personne frêle et menacée. Mais ce qui me déconcerta bien autrement, ce fut de surprendre sur ce visage, où je cherchais l'abattement et la tristesse, les signes visibles d'un fou rire que notre présence comprimait à peine. Ce fou rire se communiqua au fiancé d'abord, puis au père, qui, n'y pouvant plus tenir, se tourna vers nous en disant :■« Pardon, messieurs, ces rires doivent vous paraître déplacés, mais ils sont irrésistibles, excusez-nous. » Tous les trois alors , affranchis de gêne , éclatèrent de rire , pendant que nous les considérions avec l'étonnement le plus sérieux.
Je jugeai à propos de me retirer, et déjà je m'y disposais , tout en regrettant de m'être mis en frais de compassion pour des gens au fond si contents, lorsque le père s'adressant à moi : « Je veux vous mettre au fait, monsieur, de la cause de cette hilarité qui doit vous paraître étrange. Il s'agit d'un monsieur
— Ce monsieur qui était ici tout à l'heure?
— Précisément; le plus obligeant du monde , mais le plus dangereux que je sache. Nous ne l'avions jamais vu, lorsqu'il s'est fourré dans la tête, là-bas vers ces neiges, que nous courions quelque grand danger d'avalanche. Par pur dévouement alors, et avec un imperturbable aplomb, il a écarté notre guide, rossé notre mule et jeté ma fille dans le ravin... » Les rires interrompirent ce récit. En effet, plus l'alarme avait été vive, plus, le danger passé, ces circonstances se présentaient sous leur côté comique à l'esprit des trois voyageurs, et excitaient en eux la gaieté dont j'étais le témoin, et dont je fus bientôt le complice. J'y mis le comble en leur apprenant que, dans l'esprit du touriste, la jeune demoiselle passait pour poitrinaire , et son frère pour un fiancé auquel il reprochait une prosaïque froideur.
Le gros monsieur, toujours assis au coin du feu , avait écouté cet entretien sans y prendre part et sans s'associer à nos rires. A la fin, s'étant
levé, comme pour gagner sa chambre : « Un sot, dit-il, et un de mes
compatriotes, vous pouvez y compter. Il n'y a qu'un de mes compatriotes
qui réunisse à cet heureux degré l'étourderie et l'aplomb, la présomption et l'ignorance, et qui, plutôt que de douter de lui-même, vous jettera dans ce qu'il prend pour une avalanche une fraîche demoiselle qu'il prend pour une poitrinaire Messieurs, je vous souhaite le bonsoir. » Làdessus, le gros monsieur prit une lumière et se retira. Bientôt après nous en fîmes autant.
Les chambres réservées aux voyageurs à l'hospice du grand Saint-Bernard sont de petites cellules séparées les unes des autres par une cloison en bois. Lorsque j'eus éteint ma lumière, j'aperçus une clarté qui se projetait sur mon lit, au travers des fentes de cette cloison. Il est rare, en pareille conjoncture, qu'une curiosité très-indiscrete, mais très-vive aussi, ne vous porte pas à approcher votre œil de celle des fentes qui vous parait la plus large. C'est ce que je ne manquai pas de faire, en prenant les plus sages précautions pour qu'aucun bruit ne trahît mon indiscrétion. Alors je vis, à ma grande surprise, et peut-être avec quelque désappointement, notre touriste assis sur son lit, le buste et la tête chaudement enveloppés,
et qui, tenant la plume, paraissait absorbé dans un travail de composition. A côté de son lit, une théière fumante et un flacon d'eau de cerises. De temps en temps, il cessait d'écrire pour relire et corriger, et toutes les nuances de satisfaction, depuis le simple sourire de contentement jus-
qu'au sérieux le plus admiratif, venaient se peindre sur son visage. Un moment, il ne put résister au désir d'écouter le flatteur murmure de sa période, et, dans le morceau qu'il se lut à lui-même, je distinguai seulement qu'il s'agissait de molosses, de violettes, et d'une jeune personne nommée Emma. Je conclus que notre touriste était un auteur, peut-être même un voyageur de l'école d'Alexandre Dumas, qui était occupé pour le moment à rédiger les impressions, les souvenirs et les catastrophes de sa journée. Sur ce , je le laissai à son travail, et je m'endormis.
Le lendemain, à déjeuner, j'appris que le touriste était parti depuis une heure : de son côté, le gros monsieur s'apprêtait à gagner Martigny; je m'associai donc, pour descendre à la cité d'Aoste, aux trois personnes avec qui j'avais fait connaissance la veille d'une façon si gaie. Ces trois personnes , dans l'une desquelles le touriste avait deviné du premier coup d'œil un Suisse flegmatique, ne laissaient pas que d'être de Chambéry. Elles se rendaient à Ivrée pour y célébrer les noces de la jeune fille, promise dès longtemps par son père, aubergiste à Chambéry, au fils d'un Piémontais, aubergiste à Ivrée. Par la même occasion, le bonhomme comptait s'approvisionner en vin et en riz, puis, après avoir terminé ses affaires, rentrer en Savoie par le petit Saint-Bernard. Chemin faisant, il m'expliquait toutes ces choses avec cette gaie et affectueuse bonhomie qui est naturelle aux Savoyards, et comme je paraissais y prendre intérêt, chemin faisant aussi il me priait à la noce, et sa fille, avec une aimable ingénuité, m'encourageait à leur faire l'honneur d'y assister. Sans refuser précisément, je n'étais pas non plus décidé à accepter, car voici ce qui se passait au dedans de moi.
La veille déjà , l'air de cette jeune personne m'avait vivement intéressé ; mais aujourd'hui, je commençais à en devenir amoureux. C'est aller vite en besogne. Mais outre qu'en voyage le cœur, plus aventureux et plus libre, est plus prompt à s'enflammer, en tout temps il est peu à l'épreuve de certains traits d'un charme inaccoutumé, et d'une grâce pour lui nouvelle. Elevée auprès des religieuses du Sacré-Cœur, cette jeune fille était sortie du couvent depuis quelques semaines seulement, en sorte que, novice , sans expérience et à peine rendue au monde , elle était charmante à la fois par ses manières naïves et par je ne sais quelle fleur de joie et d'espérance dont rien encore n'avait terni les tendres et délicates couleurs. Gracieusement montée sur sa mule, qui, selon l'instinct propre à ces animaux, suivait le bord extérieur de la chaussée, elle penchait sur le bord du précipice sans cesser de folâtrer avec une sécurité qui chez elle
n'était pas courage, mais insoucieuse confiance. Cependant, lorsque l'entretien passait de la qualité des riz ou du prix des vins à des sujets plus de son goût, elle y prenait part, tantôt en se livrant à des saillies d'enjouement, tantôt en écoutant avec un sérieux plein d'intelligence. A deux ou trois reprises, il fut question de son fiancé; elle ne l'avait vu qu'une fois, elle parlait de lui sans embarras comme sans passion, sans paraître non plus voir dans le mariage autre chose qu'une fête délicieuse et perpétuelle. Aimable enfant! Tout en attachant sur elle mes regards, je me représentais sa future destinée, son désenchantement si prochain, et, après avoir deviné quels mécomptes l'attendaient probablement au sein même d'un bonheur domestique incertain encore , j'aurais voulu être l'homme qui devait les lui épargner par sa constante tendresse, et par les ménagements qu'inspire un cœur délicat et vivement épris. Mais comme je ne devais pas être cet homme , j'aimais mieux ne pas nourrir un sentiment qui devient bien vite pénible lorsqu'il est sans espoir. Voilà pourquoi je n'étais pas encore intérieurement décidé à assister à la noce duPiémontais. Au bout de quatre heures, nous arrivâmes à la cité d'Aoste. C'était jour de foire. Sous l'ombre des ruines de l'amphithéâtre, et tout autour des antiques portes romaines, les paysans descendus des montagnes étalaient leurs denrées : ici les fromages s'élevaient en piles, là mugissaient des génisses, plus loin, de timides brebis bêlaient autour des échoppes, ou allaitaient leurs agneaux sous l'abri des chariots. Nos deux messieurs, à peine arrivés, s'étaient vus entourés des marchands à qui ils avaient affaire, et tout disposés déjà à me traiter comme on fait une ancienne connaissance, ils avaient abandonné à ma protection leur jeune demoiselle. L'hôtel où nous étions descendus était bruyant et encombré de monde. Pour l'en sortir, je lui proposai de faire un pèlerinage à la tour du Lépreux. Après y avoir consenti avec un joyeux empressement, et comme nous nous y acheminions déjà, elle me demanda qui était le Lépreux. Je lui promis qu'elle le saurait bientôt; et étant entré dans la boutique d'un libraire, j'y achetai le livre de M. de Maistre. Alors nous nous dirigeâmes vers l'agreste enclos où s'élève la vieille tour qu'il a immortalisée; et quand nous l'eûmes visité, nous allâmes chercher dans la prairie voisine un ombrage pour nous y asseoir et faire notre lecture. C'étaient des chênes touffus, et non loin quelques bouleaux, ceux-là auprès desquels le Lépreux, ayant vu la jeune femme pencher la tête sur le sein de son époux , sentit son cœur se serrer, et son âme près d'être brisée par un affreux désespoir.
Ma jeune compagne, élevée chez les religieuses du Sacré-Cœur, n'avait guère lu que des livres de piélé. Pour la première fois elle écoutait un récit tout ensemble grave et attachant, dont le style, plein de mouvement et d'éloquence, tantôt pénètre mollement le cœur, tantôt l'étreint et le fait bondir de pitié. Calme d'abord, et presque distraite, elle regardait alternativement cette tour, ces montagnes, ce vallon, jusqu'à ce que, captivée de plus en plus par l'intérêt du récit, elle montra une sorte de surprise, à laquelle succédait insensiblement en elle l'enchanteresse émotion d'une âme neuve qui s'ouvre à la poésie. Son visage brillait de plaisir. Toutefois, à ces pages de plus en plus sombres, où se déroulent les souffrances amères du Lépreux, ses yeux se mouillèrent de larmes; et quand j'approchai du moment où la sœur de cet infortuné va lui être retirée, sa compassion se trahit par des pleurs Elle me pria de ne pas poursuivre. Alors je fermai le livre, et en le lui offrant pour qu'elle pût achever plus tard cette lecture, je la priai de conserver ce petit volume en souvenir de moi. Elle me le promit avec effusion, mais en rougissant. En effet, nous venions de sentir ensemble, de nous émouvoir ensemble, nos cœurs s'étaient secrètement approchés l'un de l'autre, en sorte que la bienveillance ingénue de la veille venait de faire place, chez cette jeune fille , aux troubles pudiques du sentiment.
Nous retournâmes à l'hôtel. Les deux messieurs, tout entiers à leurs affaires, s'occupaient de les terminer afin de repartir. A peine s'aperçurent-ils que leur jeune demoiselle était bien changée. Pour moi, j'avais si bien la conscience du mal que je venais de lui faire imprudemment en troublant le calme de son cœur et en l'ouvrant à la poésie tout juste au moment où elle allait contracter le plus saint , mais le plus prosaïque des engagements, que j'en éprouvais une sorte de compatissant chagrin. Ce mal, je ne pouvais déjà plus le guérir, mais je pouvais l'accroître peutêtre en continuant de cheminer dans la société de cette jeune personne , comme j'y étais porté par un désir pressant, et presque coupable déjà en raison même de sa vivacité. Aussi , faisant un effort extrême pour résister aux sollicitations affectueuses du père, du frère, et aux timides mais instantes prières de leur compagne, je me séparai d'eux après les avoir remerciés de leur accueil. Quelques instants après, ils partirent. Je demeurai à Aoste, éprouvant au milieu de cette foule un vif sentiment de solitude, et le cœur tout rempli d'une mélancolie que j'allai nourrir à cette même place où nous nous étions assis le matin sous les chênes.
Le lendemain et les jours suivants, je continuai d'être en proie à une
l'y. Henri Plu»
Pour la première fois elle écoutait un récit tout ensemble grave cl attachant.
( l.Ii GRAND SA1KT-BBKNAKD, )
préoccupation qui me laissait peu de curiosité pour observer les contrées ou les villes que j'étais venu visiter. A Ivrée, où je passai de grand matin, il fallut de nouveau me faire violence pour ne pas m'y arrêter au moins quelques heures. Les rues étaient désertes, l'air froid, la Doire à peine blanchie par les premières lueurs de l'aube , et néanmoins il me semblait que cette contrée fût la plus charmante de l'Italie, et cette ville la seule où j'aurais aimé fixer mes jours. Je voulus la traverser à pied. En passant, je vis plusieurs hôtels, et devant chacun je m'arrêtais incertain s'il était la demeure de la jeune fille, probablement endormie à cette heure, peutêtre aussi rêvant tout éveillée à ses émotions de la veille, et à ce jeune homme qui en avait été sinon l'objet, du moins l'occasion. Comme je m'oubliais dans ces haltes successives, le cocher de ma carriole, à qui j'avais commandé de m'attendre au sortir de la ville, revint sur ses pas pour m'appeler. Je le suivis, la carriole roula, et, au moment où le pavé de la dernière rue cessa de retentir sous la fuite des roues, j'éprouvai une inexprimable tristesse. Toutefois, avec le cours des semaines, cette préoccupation s'effaça insensiblement, et bientôt le vif sentiment que j'emportais se trouva transformé en un tendre souvenir. Je visitai Gênes, Florence, Rome, Naples; et quand il fallut songer au retour, je choisis, pour traverser les Alpes, le passage du Simplon, tout autant parce que mon cœur, redevenu libre, ne me pressait plus de repasser par Ivrée, que parce que j'aurais redouté, en y passant, de voir s'y flétrir un souvenir si tendre, si pur et si rempli de fraîcheur.
Arrivé à Genève, l'automne dernier, j'allai, selon mon usage, faire visite à ma tante Sara. Plus haut, j'ai parlé d'elle, à propos du duel de mon cousin. Ma tante Sara habite la campagne : c'est, aux portes de la ville, un jardinet séparé par des murailles des jardinets voisins. Ce jardinet offre l'agrément d'une balançoire; une pompe, dont l'eau ne tarit que dans les temps de sécheresse, y fournit aux arrosements ; et, à l'angle nord-est, mon cousin Ernest a fait élever une jolie montagne, sur laquelle il a construit et peint en vert un pavillon chinois, d'où la vue plane sur la maison de l'octroi et sur les fortifications de la ville.
Ma tante Sara est une excellente dame, maintenant âgée, qui n'a éprouvé durant sa vie qu'un seul malheur, celui de perdre son époux, il y a quarante ans, après trois mois d'un bonheur sans mélange, comme elle dit elle-même naïvement. Six mois après cette catastrophe, elle accoucha d'un fils posthume sur lequel se concentrèrent dès lors toutes ses affections : ce fils, c'est mon cousin Ernest, qu'elle a élevé comme une
mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse élève son fils unique, et de plus, posthume. Dès le bas âge, des méthodes d'ordre, des habitudes de bienséance, des leçons de maintien. Plus tard, pour former le cœur, des sentences, des quatrains, la morale en exemples, le vice puni, la vertu récompensée. Plus tard, pour former l'esprit, des règles d'urbanité, de conversation, et, dès la première adolescence, des gants, une badine, un frac, les pieds en dehors, et des manières conformes. Plus tard... rien. A quinze ans, mon cousin Ernest était un homme fait, parfait, un homme-modèle, faisant la joie de sa mère, et la joie aussi de quelques camarades rieurs et dégourdis, dont ma tante trouvait le ton détestable. Aujourd'hui, mon cousin Ernest, toujours unique et posthume, est en outre un célibataire rangé, propret, qui élève des œillets, qui arrose des tulipes, et qui va chaque jour à la ville, à huit heures en été, à midi en hiver, pour retirer la gazette après lecture, et pour échanger, chez la loueuse de livres , le tome premier du roman que lit ma tante contre le tome deuxième. Si les chemins sont humides, il porte des socques; s'ils sont poudreux, il chausse ses souliers de peau jaune; si la pluie tombe ou si le baromètre est menaçant, il prend place dans l'omnibus. Sans l'omnibus, il n'aurait jamais eu de duel.
Chose bizarre! Je suis militaire de mon métier, assez vif de mon naturel, très-chatouilleux sur le point d'honneur, et je n'ai pas encore eu mon duel. Mon cousin Ernest passe sa vie au milieu de bonnes vieilles dames; il ne fréquente ni les salons, ni les lieux publics; il est débonnaire, il est unique, il est posthume... et le destin a voulu qu'il eût son affaire d'honneur. C'est que , au fond , les habitudes sont pour mon cousin Ernest ce que sont pour d'autres les passions; et le droit d'être en route à huit heures, quand il a pris l'omnibus de huit heures, ce qu'est pour d'autres mauvaises têtes le droit imprescriptible d'entonner la Marseillaise ou de fumer au nez d'une comtesse. Or, un jour, au moment où mon cousin prend place dans l'omnibus de huit heures, il se trouve que, sur la prière d'un jeune étranger, le conducteur vient de consentir à retarder le départ de quelques minutes, pour donner à la dame qu'attend cet étranger le temps d'arriver. Ceci attriste mon cousin, qui entrevoit dès lors un grand trouble apporté dans toute l'économie de sa journée. Le quart sonne; ceci aigrit mon cousin, qui songe que cette dame va être la cause d'une série continue d'irrégularités ricochant les unes dans les autres , et aboutissant à déplacer l'heure de son dîner, l'heure de son café, l'heure de sa sieste Aux vingt-cinq minutes, il n'y tient plus, et se prend à gromme-
1er : « Au diable la demoiselle! » Aussitôt le jeune étranger lui donne son adresse, lui demande la sienne, et tout se trouve arrangé pour le lendemain à huit heures, « à huit heures précises, » ajoute l'étranger. Ce jour-là mon cousin se fit attendre. Il apportait des excuses, on n'en voulut pas. Alors, honnêtes témoins et bons parents, nous fîmes le reste, et l'honneur fut satisfait.
Je reviens à la visite que je fis à ma tante Sara, l'automne dernier. Introduit dans le jardinet, je la trouvai établie dans le pavillon chinois, qui faisait une lecture à quelques bonnes dames du voisinage. Il fallait que le sujet en fût touchant, car je trouvai toute cette société dans l'attendrissement, hormis pourtant mon cousin Ernest, qui, toujours unique et posthume, fumait un cigare, nonchalamment assis sur un banc rustique, à l'ombre d'un acacia pommelé. Après avoir salué tout ce monde et embrassé ma tante, je priai ces dames de ne pas interrompre leur lecture à cause de moi, et j'allai m'asseoir et fumer aussi sur le banc rustique, à l'ombre de l'acacia pommelé. Ma tante lisait exactement comme lit une mère tendre qui fut institutrice dans sa jeunesse, avec une emphase didactique, d'après des principes raisonnes, et selon toutes les règles de l'épellation la plus strictement régulière, en sorte que c'était un charme de l'entendre. Après avoir replacé ses lunettes sur son nez, elle continua sa lecture :
« ...Cette jeune fille était une de ces blanches figures de femme qu'entoure comme d'un voile crépusculaire une bleuâtre auréole d'intimes tristesses. Condamnée par le sort à subir l'autorité d'un père incapable de comprendre les mystérieuses aspirations d'une âme qui cherche à combler les gouffres de son cœur et à compléter la réalisation de son être, elle se consumait en douleurs secrètes et en sanglots étouffés. C'est que cette plante, créée pour fleurir sur le radieux penchant des Apennins, avait dû germer au milieu des pentes froides de l'Helvétie, en sorte que, sur le point de s'épanouir en éclatante corolle, le vent glacé des hauteurs la forçait de s'emprisonner dans l'ingrate enveloppe de son pâle calice. »
» Cousin! qui est donc cette plante? demandai-je au célibataire posthume qui fumait à mes côtés. — C'est... c'est une délicieuse création de femme. (Mon cousin était dressé à répéter les expressions choisies de sa mère.) — Et ce livre, quel est-il? — Une impression de voyage. — Pas
gaie? — Non. — Triste? — Très « Et mon cousin, de qui ces questions,
bien plus que les sanglots étouffés de la blanche figure de femme, troublaient la quiétude, se remit à fumer d'un air qui signifiait que, sans vouloir m'engager à écouter, il m'engageait néanmoins à le laisser tranquille.
« Aussi, tandis qu'elle cherchait en vain, parmi les êtres positifs
dont elle était entourée, celui qui devait ouvrir et peupler de son amour le palais désert de son cœur, sùn père ( « Cousin ! qui est ce père? — C'est le sien. »), organisation vulgaire, et l'un de ces hommes dont la vie se dépense tout entière en mercantiles opérations ( « Un négociant, pas vrai? — Oui. »), son père, au lieu de proposer à sa tendresse quelqu'un de ces nobles exilés qu'au jour de ses convulsions la volcanique Italie a lancés au delà des Alpes ( «Ciani?Mazzini? — J'ignore. » ), quelqu'une de ces natures riches et embrasées telles qu'en produit encore Naples ou la ville aux gondoles ( « Venise... hem? — Hum. » ), avait jeté les yeux sur un jeune Suisse aux formes massives, aux joues pleines et fraîches, à la chevelure blonde, symbole blafard d'une âme terne et sans bouillonnement. Ainsi la pâle fleur, sans cesse agitée par les vents glacés, au lieu de rencontrer dans les fleurs ses compagnes un élastique support, allait battre du front au flanc brut de ces deux blocs de granit qui la tuaient en voulant l'abriter. »
Ici, ma tante, qui fut institutrice dans sa jeunesse, ne put s'empêcher de faire remarquer combien ce livre était délicieusement écrit. Elle trouvait à ce style d'infinies nuances qui répondaient aux mille harmonies d'une âme sensible, et elle insistait particulièrement sur ce retour imprévu d'une comparaison qui jetait tant de lumière sur la situation décolorée de l'héroïne. Les vieilles dames, tout en partageant entièrement cette opinion, témoignaient d'ailleurs le dédain le plus marqué pour ces deux pauvres blocs de granit, et l'une d'elles épousait avec une exaltation si prononcée les douleurs de cette femme incomprise, que je me pris à conjecturer qu'elle-même avait eu beaucoup à souffrir de l'indifférence stupide d'un sexe sans discernement. «Est-elle mariée, cette dame? demandai-je tout bas à mon cousin. — Non. » Pour moi, bien que je fusse à mille lieues de me douter encore que cette plante étiolée était ma fraîche compagne d'Aoste, et ce bloc, l'aubergiste de Chambéry, je m'intéressais vivement à une lecture qui, sans altérer le moins du monde la quiétude de mon bon cousin, ébranlait à ce point la sentimentalité de ces dames, et provoquait de leur part des remarques non moins délicieuses que le style qui en était l'objet.
« Lorsque je les rencontrai, poursuivit ma tante en continuant sa lecture, ils cheminaient du côté des plaines de l'Italie, dans le fol espoir que les haleines plus douces d'un climat embaumé arrêteraient les ravages de cette destinée déçue. Mais moi, de qui l'àme comprenait cette âme,
Typ. Henri PI";
Je la trouvai établie dans le pavillon chinois et faisant une lecture à quelques bonnes dames du voisinage.
( LE RRAXD S.MXT-!!P.K\"\I\n )
je voyais la vierge s'acheminant comme par une allée de cyprès vers sa fosse déjà creusée , et le poids d'une immense douleur pesait sur mon âme affaissée. Auprès d'elle, son blond fiancé promenait à la lumière des cieux l'ampleur massive de ses formes, dont aucun embrasement intérieur ne venait colorer la fade fraîcheur, ni tordre et saccader les mouvements prosaïques : une épaisse stupidité de cœur recouvrait cet homme comme une armure de plomb, et l'approche même d'une effroyable avalanche (ici, j'écoutai à deux oreilles) ne suffisait pas à lui inspirer les égoïstes alarmes de la frayeur la plus vulgaire.
» Cependant la nuit approchait, les noires dentelures des cimes semblaient mordre les nuages du soir, et les gorges du Saint-Bernard absorber, immenses gueules, les dernières lueurs du couchant. L'avalanche était là, béante, insondable, pâle comme un linceul, avide comme une tombe! Tout à coup, une blanche apparition s'élance, tournoie et s'abîme dans
le gouffre C'est Emma! (Emma! m'écriai-je... en moi-même.) Plus
prompt que l'éclair, je m'y jette sur sa trace, je roule, je bondis, je plonge de vide en vide, cherchant à devancer la mort qui roule à ma poursuite, et, vainqueur dans cette lutte funèbre, j'arrive auprès de la vierge pâlissante et glacée Elle avait voulu trouver dans ce gouffre la fin de ses
tourments! Alors je lui laissai voir que moi, l'étranger, que moi, l'inconnu, j'avais deviné sa pensée. Comprise enfin, pour la seule fois peutêtre, ses paupières s'ouvrirent pour laisser briller la flamme du ravissement, et le sourire radieux, ineffable, accourut sur les violettes (! !) de ses lèvres. En même temps arrivaient les molosses (!!!) de l'hospice, chargés de cordiaux, aboyant le secours et la délivrance. Du haut de la chaussée on nous tendit un câble, les Pères vinrent à notre rencontre, je remis aux hommes du ciel la victime du monde, et, après la leur avoir remise, je m'éloignai à pas désespérés! »
Je partis d'un grand éclat de rire Les dames se levèrent indignées,
mon cousin regarda sa mère, ma tante me regarda, je regardai tout ce monde en larmes, et, n'étant plus maître alors de réprimer une hilarité que ce spectacle même portait à son comble, je pris le partis de saluer la compagnie et de prendre congé, en m'excusant d'avoir causé un si grand scandale.
Tout en regagnant mon hôtel, je me ressouvins de ce gros monsieur qui disait :
Kpitaphe ! tout est cpitaphe !
LA PEUR
Aux portes de la ville de Genève, l'Arve, torrent qui descend des glaciers de Savoie, vient unir ses eaux fangeuses aux ondes limpides du Rhône. Les deux fleuves cheminent longtemps sans confondre leurs eaux, en sorte que c'est un spectacle curieux pour ceux qui n'y sont pas accoutumés , que de voir couler parallèlement, dans un même lit, une onde bourbeuse et des flots d'azur.
La langue de terre qui sépare ces deux rivières, près du point où elles se réunissent, forme un petit delta, dont la base, large de quelques centaines de pas seulement, est occupée par le cimetière de la ville. Derrière ce lieu sont des jardins plantés de divers légumes, et arrosés au moyen de grandes roues qui élèvent les eaux du Rhône et qui les distribuent dans une multitude de l'igoles qui s'entre-croisent. Quelques cultivateurs habitent seuls cette étroite plaine, que termine un bois de saules, puis une grève stérile. C'est à l'extrémité de cette grève que les deux rivières se réunissent et courent s'encaisser entre des roches vermoulues qui bornent l'horizon.
Quoique voisin d'une ville populeuse, ce lieu présente un aspect mélancolique qui en écarte la foule. A la vérité, quelquefois une bande joyeuse
354 LA PEUR
d'écoliers parcourt les rives du fleuve, et, séduite par cet attrait de liberté qu'offrent les lieux déserts, vient camper sur la grève dont j'ai parlé; mais plus souvent on n'y rencontre que quelques promeneurs isolés , et plutôt de ceux qui aiment à se soustraire aux regards et à rêver avec eux-mêmes. Il n'est pas rare que des malheureux, fatigués de vivre, y soient venus chercher la mort dans les flots.
J'avais environ sept ans lorsque je parcourus ce petit pays pour la première fois, tenant par la main mon aïeul. Nous marchions sous l'ombrage de grands hêtres, dans les rameaux desquels il me montrait, du bout de sa canne, les petits oiseaux qui sautaient de branche en branche. « Ils jouent, lui disais-je. — Non, mon enfant, ils vont par la plaine d'alentour chercher de la nourriture pour leurs petits, ils la leur apportent, et puis repartent pour recommencer. — Où sont-ils les petits oiseaux? — Ils sont dans leurs nids, que nous ne voyons pas. — Pourquoi ne les voyonsnous pas?... i)
Pendant que je faisais ces questions enfantines, nous avions atteint l'extrémité de cette allée d'arbres, que termine un gros portail en maçonnerie. Par la porte qui se trouvait entr' ouverte, on apercevait au delà quelques cyprès et des saules pleureurs; mais dans le fronton du portail était incrustée une grande inscription en lettres noires sur un marbre blanc. Cet objet, singulier pour un enfant, me frappa : « Qu'est-ce? dis-je à. mon grand-père. — Lis toi-même, me dit-il. — Non, repris-je, lisez, grand-père. » Car il y avait dans l'impression que j'avais reçue quelque chose qui me rendait craintif.
« C'est la porte du cimetière, me dit-il, l'endroit où l'on porte les morts. Cette inscription est un passage de la Bible :