Il ne faut pas s'y fier
En rentrant à l'hôtel, je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi; plus loin, milord avait la sienne, où il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle, sa fille, que je n'avais point encore vue. Elle était belle, éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Gomme je sais l'anglais, j'aurais pu profiter de leur conversation, sans toutefois y prendre part ; mais elle se borna à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité, au sujet du service des gens, de la qualité des mets ou de l'équivoque propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis et plus singulièrement répartis. Mademoiselle s'était fait servir un large bifteck, et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer passage à quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir faire partie de la provision de voyage. Pendant ce temps, milord s'occupait de préparer un thé qui devait constituer tout son repas. Il mettait à cette opération ce soin minutieux, cette importance grave que sait y mettre un Anglais comme il faut ; et, bien que toute la maison fût sur pied à l'occasion de ce thé, prête à tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé fût parfait, milord accueillait toute la maison avec cettf fureur roide qui, souvent aussi, caractérise l'Anglais de qualité, en voyage, à l'auberge, et sur le cou -> tinent.
Sur la fin du souper, le guide entra.
« Holà ! hé ! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand matin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut à cause des neiges. Et puis, c'est
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pas l'ombrelle de cette demoiselle qui la tirerait de là. »
Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre, il entama avec sa fille un colloque en anglais. Pour la clarté du récit, je reproduis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais lorsqu'ils conversent en français.
milord a sa fille. « Cette guide avé iune très-irrévencious manière.
— Il me paraisse iune stupid. Disé à lui que je ne voulé paartir que si le ciel n'avez pas iune niuage. »
milord au guide. « Je ne voulé paartir que quand le ciel n'avait pas iune niuage.
— Eh bien ! c'est pas ça! reprit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits, nous autres! »
milord A SA fille. « C'été iune fourbe. Au guide: Je disé à vos que je ne voulé paartir que quand le ciel n'avé pas iune iunique niuage.
— Comme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez à neuf heures, mais je vous dis que vers midi il peut faire de l'orage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à !Sixt, et vienne la tourmente alors ! »
milord a sa fille. « C'été iune fourbe. Comprenévous le chose, Clara? Il connaissé qu'il faisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager à commencer la journée de grand matin, parce que plus tard il faisé le pluie, et il perdé son aagent.
— Je croyé aussi.
— Ces hommes été tute remarquablement voleurs!
— Tute. Ordonné lui votre volonté; il été bien attrapé I »
milord au guide. « Mon ami, je distingué paafaitement bien voter estratadgem? Je ne voulé paartir que quand le ciel il n'avait pas plus de niuage que sur cette plate.... (à Clara) : How do you say plate, Clara? »
clara. «Assiette.
— .... Que siur cette assiette.... Entendé-vos?
— J'entends, j'entends ; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté!...
— Je défendé vos d'amener des cochons....
— C'est pour faire voir à monsieur....
— Je défendé vos !
— Gomme vous voudrez.
— Je défendé, diabel! »
Le guide sortit, et de cette façon je ne pus, contre mon usage, décider de la veille l'heure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions, mais, n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée à celle de milord, et c'est dans cette résolution que j'allai me coucher.
Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme pour réveiller milord et le presser de partir. Milord, déjà blessé dans ses plus intimes susceptibilités par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et voyant le ciel tout couvert de nuages, ne put contenir son indignation : « Vos été iune fourbe, mosieur! iune fourbe! criait-il au guide de derrière sa
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porte; je connaissé voter estratadgem ! je connaissé!... je déclaré encore iune fois que je ne parté pas s'il y avé iune sieule iunique niuage dans tute la circumférence de la firmamente!... Allé-vos-en! tute suite 1 tutel... »
Le guide se retira en grommelant, mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures, le soleil perça le dais des nuages qui avait jusque-là plané dans la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères, on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa fille, se décidant à partir, monté' rent sur leurs mulets, qui, sellés et bridés, attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge, en compagnie du guide. Un troisième mulet portait leur valise à Sixt par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ, ayant chargé sur mon dos mon petit havre-sac, je partis à pied sur leurs traces.
Cette montagne que nous traversions est pittoresque, intéressante. Jusqu'à mi-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement boisées : d'abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs sveltes et argentés; enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue, plus élevées, plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallenche, où elle se termine par la majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées parles eaux; elles ont formé par des éboulements successifs, dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, des hameaux, des pays
entiers. De loin en loin, quelques hardis chasseurs ont escaladé les Fiz, ils disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre, profond, dont on raconte dans la contrée des choses merveilleuses.
Le dernier village que Ton dépasse, lorsque l'on monte de Servoz, c'est le village du Mont. Frappé du délabrement qui régnait dans ce petit hameau, où je n'apercevais ni habitants ni bestiaux, j'y fis halte auprès d'une fontaine ; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si profonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eût accompagné ma curiosité satisfaite; en effet, dès le lendemain, en entrant à Bonneville, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recélait tous les malheureux habitants de ce village.
C'est une histoire funeste : ce hameau, comme les autres de la vallée, avait sa part de biens et de vertus; comme dans les autres, le travail, la simplicité des mœurs y faisaient régner l'ordre, une modique aisance; les générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns, à la fin des guerres de l'Empire, revenus dans leurs foyers, y rapportèrent des habitudes d'oisiveté, d'ivrognerie; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église, comment on s'y moquait du curé ; ils dirent que les Savoyards sont en estime à Paris, qu'en peu d'années ils y recueillent, pour des services point rudes, une grosse somme d'argent; en sorte que, plusieurs, séduits, s'expatrièrent pour revenir après quelques années. Ils apportèrent la grosse somme, mais en même temps des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant, le dédain des vieilles maximes, le mépris des rustiques usnges, des pratiques religieuses, avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit, pénétra jusqu'au cœur de tous ces