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Il ne faut pas s'y fier

En rentrant à l'hôtel, je trouvai le souper servi. Une petite table était dressée pour moi; plus loin, milord avait la sienne, où il mangeait en compagnie d'une jeune demoiselle, sa fille, que je n'avais point encore vue. Elle était belle, éblouissante de fraîcheur, et ses manières présentaient ce mélange de grâce et de roideur qu'on rencontre souvent chez les jeunes Anglaises qui appartiennent aux classes aristocratiques. Gomme je sais l'anglais, j'aurais pu profiter de leur conversation, sans toutefois y prendre part; lïiais elle se borr-a à l'échange de quelques monosyllabes qui exprimaient un dédain rempli de dignité, au sujet du service des gens, de la qualité des mets ou de l'équivoque propreté des ustensiles. Ces mets eux-mêmes étaient singulièrement choisis et plus singulièrement répartis. Mademoiselle s'était fait servir un large bifteck, et ses jolies lèvres ne dédaignaient point de livrer passage à quelques rasades d'un vin que je jugeai devoir faire partie de la provision de voyage. Pendant ce temps, milord s'occupait de préparer un thé qui devait constituer tout son repas. Il mettait à cette opération ce soin minutieux, cette importance grave que sait y mettre un Anglais comme il faut ; et, bien que toute la maison fût sur pied à l'occasion de ce thé, prête à tout faire, prête à se mettre au feu pour que ce thé fût parfait, milord accueillait toute la maison avec cette fureur roide qui , souvent aussi , caractérise l'Anglais de qualité, en voyage, à l'auberge, et sur le continent.

Sur la fin du souper, le guide entra.

« Holà ! hé! dites donc, monsieur, il nous faut partir de grand malin. Je viens d'examiner le temps : vers midi nous pourrions avoir de l'orage. C'est mauvais par là-haut à cause des neiges. Et puis, c'est

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pas Tombrelle de cette demoiselle qui la tirerait de là. »

Cette façon cavalière de s'exprimer choquait visiblement milord. Avant de répondre, il entama avec sa fille un colloque en anglais. Pour la clarté du récit, je reproduis ce colloque dans cette sorte d'idiome qu'emploient entre eux les Anglais lorsqu'ils conversent en français.

MILORD A SA FILLE. « Cette guide avé iune très-irrevencious manière.

— Il me paraisse iune stupid. Dise à lui que je ne voulé paartir que si le ciel n'avez pas iune niuage. »

MILORD AU GUIDE, œ Je ne voulé paartir que quand le ciel n'avait pas iune niuage.

— Eh bien ! c'est pas ça! reprit le guide. De grand matin il y aura des nuages, je vous en préviens; et tout de même il faut partir de grand matin. Laissez donc, nous connaissons le temps et les endroits, nous autres ! »

MILORD A SA FILLE. « C'été iune fourbe. Au guide: Je dise à vos que je ne voulé paartir que quand le ciel n^avé pas iune iunique niuage.

— Gomme vous voudrez, ça vous regarde. Je parie que le ciel sera découvert vers neuf heures! Une supposition : vous partirez à neuf heures, mais je vous dis que vers midi il peut faire de l'orage, et à midi nous serons justement au milieu des neiges; au lieu de cela, si nous partons de grand matin, à midi nous sommes à Sixt, et vienne la tourmente alors ! »

MILORD A SA FILLE. « C'été iuue fourbe. Comprenévous le chose, Clara? Il connaisse qu'il faisé mauvais temps démain, et il voulé nous engager à commencer la journée de grand matin, parce que plus tard il faisé le pluie, et il perde son aagent.

— • Je croyé aussi.

— Ces hommes été tute remarquablement voleurs!

— Tute. Ordonné lui votre volonté; il été bien attrapé 1 »

MiLORD AU GUIDE, a Mon ami, je distingué paafaitement bien voler estratadgem? Je ne voulé paartir que quand le ciel il n'avait pas plus de niusge que sur celte plate.... (à Clara) : How do you say plate, Clara? »

CLARA. « Assiette.

— .♦.. Que siur cette assiette.... Eutendé-vos?

— J'entends, j'entelids; mais c'est une bêtise. Tenez, laissez-moi vous amener Pierre. Avec ses deux cochons que ça lui a coûté!...

— Je défenié vos d'amener des cochons.... • — C'est pour kire voir à monsieur....

— Je défende vos !

— Comme vous voudrez.

— Je défende, diabel! »

Le guide sortit, et de cette façon je ne pus, contre mon usage, décider de la veille l'heure du départ. Je penchais à croire le guide sincère dans ses assertions, mais, n'ayant pas voix au chapitre, je dus me contenter d'associer ma destinée à celle de milord, et c'est dans cette résolution que j'allai me coucher.

Les guides ont leurs idées. Malgré les ordres qu'il avait reçus, celui-ci vint au petit jour faire vacarme pour réveiller milord et le presser de partir. Milord, déjà blessé dans ses plus intimes susceptibihtés par la façon bruyante dont s'y prenait le chasseur pour réveiller son monde, sortit du lit, vint mettre le nez à la fenêtre, et voyant le ciel tout couvert de nuages,, ne put* contenir son indignation : « Vos été iune fourbe, mosieur! iune fourbe! criait-il au guide de derrière sa

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porte; je connaisse voter estratadgem ! je connaisse!... je déclaré encore iune fois que je ne parte pas s'il y avé . iune sieule iunique niuage dans tute la circumférence de la firmamente!... Allé-vos-enI tute suite! tutel... » Le guide se retira en grommelant, mais sans trop comprendre le motif d'un si brusque accueil. Du reste, ses prédictions météorologiques ne tardèrent pas à se réaliser. Dès huit heures, le soleil perça le dais des nuages qui avait jusque-là plané dans la vallée, et bientôt, ayant dissipé les vapeurs devenues plus légères, on le vit briller dans un ciel parfaitement pur. Alors seulement milord et sa fille, se décidant à partir, montèrent sur leurs mulets, qui, sellés et bridés, attendaient depuis plus de deux heures devant l'auberge, en compagnie du guide. Un troisième mulet portait leur valise à Sixt par une route moins longue et plus facile. Environ vingt minutes après leur départ, ayant chargé sur mon dos mon petit havre- sac, je partis à pied sur leurs traces.

Cette montagne que nous traversions est pittoresque, intéressante. Jusqu'à mi-hauteur, ce sont des croupes magnifiquement boisées : d'abord des noyers, puis les hêtres mêlés aux sapins, bientôt les premiers bouleaux, dont le tremblant feuillage couronne des troncs sveltes et argentés; enfin, les rochers des Fiz. Ce sont des roches qui s'élancent vers la nue, plus élevées, plus menaçantes à mesure qu'on s'en approche, et formant une vaste chaîne qui court du côté de Sallenche, où elle se termine par la majestueuse aiguille de Warens. Ces roches sont vermoulues, minées parles eaux: elles ont formé par des éboulements successifs, dont le plus récent eut lieu dans le siècle passé, ces croupes aujourd'hui boisées, parsemées de riants pâturages, mais qui recouvrent des corps d'hommes, des hameaux, des pav^

entiers. De loin en loin, quelques hardis chasseurs ont escaladé les Fiz, ils disent que sur cet âpre sommet on trouve un lac sombre, profond, dont on raconte dans la contrée des choses merveilleuses.

Le dernier village que Ton dépasse, lorsque l'on monte de Servez, c'est le village du Mont. Frappé du délabrement qui régnait dans ce petit hameau, où je n'apercevais ni habitant3 ni bestiaux, j'y fis halte auprès d'une fontaine; mais personne ne parut à qui je pusse demander la cause d'une solitude si profonde. Si je l'eusse pu, un triste désenchantement eût accompagné ma curiosité satisfaite; en effet, dès le lendemain, en entrant à Bonneville, notre cocher m'indiquait du doigt la prison qui recelait tous les malheureux habitants de ce village.

C'est une histoire funeste : ce hameau, comme les autres de la vallée, avait sa part de biens et de vertus; comme dans les autres, le travail, la simplicité des mœurs y faisaient régner Tordre, une modique aisance; les générations s'y succédaient, obscures, mais unies et paisibles. Cependant quelques-uns, à la fin des guerres de l'Empire, revenus dans leurs foyers, y rapportèrent des habitudes d'oisiveté, d'ivrognerie; ils y enseignèrent comment ailleurs on délaissait l'église, comment on s'y moquait du curé; ils dirent que les Savoyards sont en estime à Paris, qu'yen peu d'années ils y recueillent, pour des services point rudes, une grosse somme d'argent; en sorte que, plusieurs, séduits, s'expatrièrent pour revenir après quelques années. Ils apportèrent la grosse somme, mais en même temps des vices inconnus, un libertinage honteux, la science et le besoin de la débauche. Déjà auparavant, le dédain des vieilles maximes, le mépris des rustiques usages, des pratiques rehgieuses, avaient préparé le sol : la corruption y germa, prit racine, s'étendit, pénétra jusqu'au cœur de tous ces

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foyers; riutempérance, la maladie, la misère, comme autant d'ulcères, rongèrent ces familles jadis saines et aisées, et, au bout de peu d'années, cette petite société, ruinée par l'abandon des habitudes d'ordre et de labeur et unie seulement par le lien du vice et du besoin, formait contre la propriété des communes voisines un abominable complot. Ils s'appropriaient des bestiaux, ils contestaient des titres, ib prétendaient à des terrains, jusqu'à ce que, amenés devant la justice, ils gagnassent leur cause au moyen du faux témoignage, auquel ils s'étaient engagés tous solidairement par un exécraûle serment. Le terme de ces crimes était enfin venu : les pères et les mères avaient été jetés dans les cachots, et leurs enfants, orphelins, flétris, dispersés, mangeaient autour des cabanes, ou sur le pavé des villes, le pain de l'aumône.

Heureusement je ne savais point ces choses. Assis auprès de la fontaine, j'en admirais le cristal, les mousses éclatantes; je me figurais que ces bonnes gens que je ne voyais pas sous le porche des maisons, autour des étables, travaillaient dans la forêt, ou faisaient paître leurs nombreux bestiaux. Gomment, dans ces lieux écartés, sous ces aimables ombrages, se peindre une peuplade dévorée par ces plaies qui rongent la populace des grandes villes? Comment renoncer, au sein des hautes Alpes, à ce charme d'innocence que l'on vient y chercher comme dans un inviolable asile? Et pourtant bien des fois déçue, l'illusion renaît sans cesse, parce que nous, hommes des villes, cette grande nature BOUS émeut, ce silence des montagnes nous parle ; notre cœur s'élève, s'épure, il semble reprendre sa primitive innocence, et bientôt, ne concevant plus le mal, les vices, les abjectes passions, il va prêtant h toutes choses ce charme qui Tenivre.

Je réprouvais, ce charme, dans toute sa pureté, et davantage à mesure que je m'élevais. Cependant, vers onze heures, quelques nuages planaient au-dessus des gorges profondes; le Mont-Blanc avait cet aspect mat qui laisse les arêtes du roc se dessiner toutes noires sur une blancheur terne, et du côté du sud le vent soufflait par froides boufl'ées. Je songeai aux prédictions du guide, mais seulement pour rire du bon milord qui, afin de ne pas donner dans un piège imaginaire, s'en était tendu un très-réel à lui-même. De temps en temps, quand le taillis était moins épais et la pente plus escarpée, je voyais les deux mulets au-dessus de ma tête. Milord et sa fille chevauchaient sans mot dire, lorsque le guide^ qui conduisait à la main le mulet de la jeune miss, s'étant arrêté pour lui montrer quelque chose, il s'ensuivit une sorte d'altercation.

Il faut savoir que les guides, en cet endroit, montrent au voyageur une tache de couleur ferrugineuse qui se voit à une grande hauteur contre la paroi des Fiz. Ils appellent cette tache V Homme des FiZy parce qu'ils prétendent qu'elle a la forme et l'aspect d'une culotte jaune, tandis que, tout autour, d'autres apparences complètent, selon eux, la figure du géant. C'est cette curiosité que le guide indiquait du doigt à la jeune miss ; mais, pour lui montrer l'homme, il lui désignait la culotte. On sait tout ce que ce mot a d'inconvenant pour des oreilles anglaises ; aussi une expression de haute pruderie se peignit-elle sur le visage de la jeune personne, tandis que milord laissait voir sur le sien les signes de la plus comique indignation.

' « Ici en haut, à gauche, répétait le guide, une culotte rouge I

— Je défende vos, guide, de dire cette mote I

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C'est que monsieur ne la voit pas. Tenez, juste au bout de mon bâton.... Une culotte jaune ! »

Ici la jeune miss redoubla de pudique malaise, et milord, outré de cette récidive : « Vos été iune malproper, monsieur 1 j'avé dite à vos de ne pas prononcer cette sale mote ! Je payé vos, c'été vos d'avoir de Tobédience l {Asa fille. ) Piqué la miulette, Clara. »

La caravane reprit sa route. Le guide, simple chasseur de chamois, guide seulement par occasion, et point au fait, comme le sont ceux de Chamonix, des mœurs et coutumes y comprenait toujours moins à qui il avait affaire. Mais au fond, soucieux seulement de son salaire , il n'insista pas , et mettant à sa bouche une énorme pipe bien bourrée de tabac, qu'il venait de sortir de sa poche, il se mit à battre le briquet....

CLARA A MILORD. « Oh ! le détestable perfiume, si cette gaaçon voulé âumer son pipe ! »

MILORD A CLARA. « Je n'avé pas connoissé iune si intolérabel homme! {Au guide.) Je défeodé vos, guide, de fiumer, pourquoi mon file il craigne la perfiume....

— C'est pas du perfium, c'est du bon tabac, et puis du bon !

— C'est iune perfiume mauvaise, je défende vos !

— Eh bien! tenez, la bête est sûre, je marcherai derrière.... »

CLARA. Oh! oh I.... ne quitté pas la miulette ! » MILORD. « Ne quitté pas ! Ohé ! what fellow ive hâve

therel Je défende vos de fiumer 1 Si vos fiumé, je re-

fiusé absolument de payer vos I

— Ah ben ! ceux-là!... vaut mieux mener les bêtes à la foire, dit le guide en remettant sa pipe dans sa poche. Voyons, avançons I ajouta-t-il. Le temps se brouille, il s'agit de passer les neiges. »

Effectivement ie ciel s'était de nouveau entièrement chargé de nuages; toutes les cimes étaient cachées, et le vent^ déjà plus violent, faisait tourbillonner la poussière des ravins. Nous montions depuis plus de trois heures, et néanmoins le haut du col paraissait encore éloigné. Depuis que nous avions atteint le bas des rochers des Fiz, en même temps que nous laissions derrière nous les dernières traces de végétation, ces rochers, que nous commencions à tourner, nous dérobaient la vue de la vallée de Servez. La scène était donc changée : à gauche, des rocs verticaux ; à droite, les bases du Buet, toutes de glaces et de pierres nues ; autour de nous, une contrée déserte et morne, dont l'aspect n'était varié que par les blanches plaques de neige qui se montraient à chaque instant plus nombreuses, pour devenir bientôt continues.

MiLORD A CLARA, a J'avé la suspicion que cette drôle ne connaissait pas la true chemin.

— J'avé aussi, » répondit Clara avec un air d'inquiétude.

MILORD. « Vos mené nous dans iune mauvaise chemin, guide?

— Ici! c'est pas de quoi se plaindre. Attendez donc d'être en haut. Avançons, avançons ! »

CLARA A MILORD. « Oh ! je Craigne beaucoup, mon père !

— Avançons, avançons ! Vous n'avez pas voulu m'écouter hier ; c'est à savoir maintenant comment nous nous en tirerons.

— Je voulé ritorner, ritorner absoliument I s'écria la jeune miss très-effrayée.

— Impossible, mamselle. Mais c'est sûr qu'il vaudrait mieux pour nous que nous fussions à cette heure, de l'autre côté.

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— Arrêtez la miulette, guide, arrêtez ! 2> dit milord. Le guide tout préoccupé ne tint aucun compte de cette injonction. « Arrêtez ! » répéta la jeune miss. « Arrêtez ! répéta milord ; tute suite ! tute I »

Le guide, sans s'arrêter et sans répondre, regardait attentivement le ciel en arrière de nous. « C'est mauvais, » dit-il. Puis, arrêtant brusquement les mulets :

« Monsieur, mamselle, il faut descendre.

— Descender ! s'écrièrent-ils tous deux à la fois

— Et vite! Retourner, c'est impossible. Voici la tourmente qui nous prend à dos : le vent nous Tamène grand train. Nous n'avons qu'une chance, c'est qu'elle ne nous attrape pas. Le col est loin encore ; si nous y voulons passer nous sommes péris avant d'y arriver. Il faut grimper cette rampe à gauche, elle abrège ; au delà nous sommes en dehors du vent. A bas I les mulets trouveront leur route. A bas donc ! »

Le ^ang-froid de cet homme imposa à milord, en même temps que ses paroles lui causaient une grande inquiétude. Il descendit sans mot dire; alors je m'approchai. La jeune miss était toute tremblante. Sans demander la permission, je l'aidai à descendre de sa monture, tout en lui adressant quelques paroles rassurantes. Quand son père vit ses pieds délicats s'enfoncer profondément dans la neige un mouvement d'effroi se peignit sur son visage.

« Guide, dis-je aussitôt à l'homme qui accrochait en toute hâte les étriers a la selle des mulets, c'est à vous de nous tirer d'ici. On m'a parlé de votre courage, de votre force ; vous êtes Félizas, le plus habile chasseur de la vallée ; nous nous confions à vous. » Me tournant ensuite vers milord : « N'ayez pas de crainte, monsieur. Je suis aussi fort habitué aux montagnes. Entre ce

brave homme et moi, nous soutiendrons mademoiselle, vînt-elle à fléchir sous l'excès de la fatigue.

^- Oblidgé, » me répondit-il tout distrait par une vive émotion.

Moins troublé que l'Anglais, je n'étais pas moins inquiet. Les récits du pâtre, que j'avais à peine écoutés la veille, se présentaient à mon imagination et me faisaient juger notre situation très-périlleuse. Cet homme m'avait raconté dans tous leurs détails les circonstances qui avaient accompagné la mort du jeune Anglais, celle de la femme de Pierre ; il me semblait les voir se reproduire toutes avec une effrayante vérité ! La malheureuse, arrivée près du sommet avec sa compagne, avait manqué de force pour s'enfuir, et, au bout de quelque temps, elle avait péri enveloppée dans la tourmente : c'est un vent qui, s'engouffrant dans les anfractuosités de ces gorges étroites, y tourbillonne avec violence, en déplaçant d'énormes masses de neiges qui recouvrent comme d'un linceul tous les objets sur lesquels il promène ses fureurs. Or c'était un tourbillon de cette sorte qui, s'élevant derrière nous comme du fond de la vallée, seniblait vouloir nous atteindre avant peu d'instants. Dès que le guide l'avait averti, et bien avant que nous pussions nous douter du danger, il ne l'avait plus quitté des yeux, mesurant avec sagacité sa distance, pressentant sa direction, et jugeant avec un coup d'œil aussi sûr que prompt qu'il fallait, pour ne pas périr, escalader au plus vite la pente qu'il venait de nous montrer.

Nous nous y engageâmes. A peine libres les mulets s'étaient enfuis avec vitesse, la tête haute et les naseaux au vent. Guidés par leur instinct, ils avaient quitté le sentier par lequel nous étions venus, et, se jetant sur la gauche pour s'éloigner de la trombe, ils s'enfonçaient

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dans une gorge obscure, où bientôt nous les perdîmes de vue. « Avançons! arrivons I » criait sans cesse le guide. Mais la pente était si roide que, sans la neige qui se tassait sous les pieds, il eût été impossible au plus habile chasseur de s'y tenir debout. Malgré cette circonstance favorable, nous avancions à peine, troublés plutôt que soutenus par les pressantes injonctions du guide. La jeune miss, comprimant sa frayeur pour ne pas ajouter à l'effroi qui semblait enchaîner son père, faisait des efforts inouïs pour s'élever ; mais ses forces s'y consumaient, et déjà, après avoir, par une réserve naturelle, manifesté quelque embarras en acceptant l'appui de ma main, elle en était à se suspendre à mon bras, à me laisser le plus souvent le soin de la soutenir, de la porter presque. Épuisé moi-même, et me croyant à chaque instant arrivé au dernier terme de mes forces, le danger extrême que courait cette jeune demoiselle ranimait mon courage, et je tentais encore un effort. Enfin elle atteignit au haut de la pente. Nous Ty laissâmes, car son père réclamait tous nos secours. Une circonstance singulière avait ajouté à la détresse de ce pauvre monsieur. Pendant qu'il cherchait à diminuer la roideur de la pente en faisant des contours en zigzag, ses blocs l'avaient conduit sur un bloc de roche caché sous la neige, et posé, comme il arrive quelquefois, en équilibre. Le poids du corps avait fait un peu basculer cette masse énorme, et la frayeur de milord avait été si soudaine et si vive, qu'incapable de la surmonter, il s'était laissé tomber sur ses genoux tremblants. Son visage était pâle et défait; sa fille, qui du haut du col venait de l'apercevoir dans cet état, poussait des cris de désespoir, et nous-mêmes nous ne savions que résoudre. « Laissez-moi , nous dit-il^ et sauvez mon enfant 1 »

Alors le guide : « Courage, mon bon monsieur ! ce n'est rien. » Et s'adressant à moi : « Portons-le ! »

Nous réunîmes nos efforts, et avec des peines infinies nous atteignîmes au sommet.

Il y avait sur ce sommet un espace de quelques pieds qui, sans cesse balayé par lèvent, se trouvait dépouillé de neige. C'est là que nous nous trouvions réunis tous les quatre. La tourmente approchait toujours.

« Il ne faut pas vieillir ici, dit le guide. Je prends le monsieur, c'est le plus lourd; vous, mamselle. Nous n'avons plus qu'à descendre, mais par-dessus vingt pieds de neige. Vous autres, mettez vos pieds par où j'aurai fait les miens. N^oubliez pas ça, c'est pour éviter les trous qui sont alentour des rocs. Courage ! mon brave monsieur! courage! mamselle! C'est rien ! Voici qui va vous faire revenir. »

En disant ces mots, le guide avait tiré de sa poche une vieille gourde en cuir qui contenait eacore quelques gouttes d'une mauvaise eau-de-vie du pays. « A la guerre comme à la guerre, » dit-il, et en même temps il présentait la gourde aux lèvres de la jeune miss. Celle-ci goûta la liqueur et rendit la gourde avec un sourire de reconnaissance. Le guide y fît ensuite boire milord, puis il me la passa. Elle était légère. « A vous, guide, lui dis-je.

— Buvez seulement, répliqua-t-il en s'apprêtant à partir; c'est a peine si vous y trouverez de quoi. 5> Puis, regardant au-dessus de sa tête : « En route! » s'écria t-il soudain, et comme surpris en voyant l'état du ciel. La trombe, en effet, semblable à une immense colonne, s'avançait obliquement, et déjà sa partie supérieure, surplombant sur la place où nous étions, nous masquait les sommités des Fiz à notre gauche.

La petite goutte de liqueur avait un peu ranimé nos

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forces; nous commençâmes à descendre. Mais, dès les premiers pas, il se présenta des obstacles insurmontables. La neige, sur ce revers abrité contre le vent froid qui régnait de l'autre côté, était amollie ; nous y enfoncions jusqu'à la ceinture. Bientôt les robes de la jeune miss, entièrement détrempées par le contact de cette neige, en se collant à ses jambes, la glaçaient de froid et empêchaient d'ailleurs tous ses mouvements. A chaque moment elle se trouvait arrêtée, sans que je pusse, vu la nature de Tobstacle, la soulager en rien. Le guide s'en aperçut, et aussitôt, s'apostrophant luimême : « Bête que tu es ! c'est en haut qu'il fallait parler. Pardi! il faut que mamselle fasse, comme les femmes du pays, de ses jupes une culotte!... »

La situation, depuis quelques heures, avait bien changé. Aussi la jeune Anglaise, non sans embarras, à la vérité, mais cette fois sans fausse pruderie, mit la main à Tceuvre, et, ramenant par derrière l'extrémité antérieure de sa robe, elle l'y fixa avec une épingle, se faisant ainsi une sorte de pantalon bouffant, qui lui permit de faire quelque espace de chemin avec plus d'aisance.

Pour milord, le soin de sa fille le préoccupait tout entier. « Oblidgé î me disait-il à chaque pas, oblidgé ! Mon Dieu ! mon Dieu! guide, été-ce encore longtemps comme cela?

— Tenez, lui repartit le guide, nous sommes sauvés, mais regardez donc là où nous devions passer ! »

A ces paroles du guide, nous nous séparâmes les uns des autres comme par un commun mouvement, et, tournant nos yeux de ce côté, nous regardâmes en silence. La trombe s'y brisait avec un fracas épouvantable. D'immenses traînées de neige, frappant sur les rocs, rejaillissaient par les airs, et le vent, ressaisissant

ces gerbes égarées, les heurtait les unes contre les autres, en sorte qu'on voyait comme une vaste nuée soudainement déchirée par tous les vents déchaînés. Au spectacle de ces horreurs, milord, croyant à peine sa fille échappée à la plus affreuse mort, se retourna vers elle pénétré d'une émotion profonde et comme pour la serrer dans ses bras.... Mais, émue elle-même et saisie par le froid, cette jeune fille venait de perdre connaissance.

Je me dépouillai aussitôt de mon habit, dont j'enveloppai cette jeuDe demoiselle; puis je la soulevai dans mes bras, pendant que son père tirait de son havre-sac quelques bardes dont nous entourâmes ses jambes et ses pieds glacés. Elle rouvrit les yeux et rougit en se voyant dans mes bras. « Gela va mieux, dis-je à milord; reprenez, monsieur, le bras du guide, et marchons. Je porterai mademoiselle jusqu'à ce que nous soyons en meilleur gîte. »

En cet instant, la jeune miss dit d'une voix faible :

« Merci, monsieur.... Marchez, mon père, je vous en prie. »

Et, passant son bras autour de mon cou, elle s'y retenait pour me rendre moins lourd le fardeau de sa personne. « Puisque c'est comme ça, dit le guide, tirons à droite; je sais une baraque. »

Effectivement, au bout de vingt minutes, ce brave homme nous trouva un mauvais chalet, dont la cheminée seule perçait Tépaisse couche de neige sous laquelle 1 était enterré. Ces cabanes sont fort basses; le guide déblaya la neige, fit un trou à la toiture, descendit le premier, reçut la jeune fille de mes bras dans les siens, et bientôt nous fûmes tous ensevelis dans cette demeure, qui pour parois avait des poutres noires, enfumées, et pour plancher un humide terreau dont la nature indi-

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qnaît assez le séjour qu'y avaient failles troupeaux l'été précédent.

Sans cette misérable demeure, qui nous fat si précieuse, il est difficile de prévoir ce que serait devenue notre jeune compagne. A la tourmente qui avait éclaté avant de nous atteindre, avait succédé une pluie froide, mêlée de neige, dont les gouttes serrées piquaient le visage, gênaient la vue, et borcaient notre horizon à quelques pas, en sorte que le guide lui-même n'avait plus d'autre indice pour nous conduire que la pente de la montagne : c'était le reste de la tempête qui passait sur nos têtes. D'ailleurs, bien que la jeune miss fût légère, il m'eût été absolument impossible de la transporter plus loin; et, de son côté, le guide ne pouvait me succéder dans mon office sans abandonner la conduite de notre petite caravane au milieu d'une route dont les difficultés et les dangers réclamaient toute son attention et toute la liberté de ses mouvements. C'est ce que ce brave homme avait pressenti avant nous, quand il s'était écrié brusquement : « Je sais une baraque I » Dès que nous y fûmes entrés, il en ébranla la porte, la souleva sur ses gonds, puis rinclinant convenablement et de façon qu'elle nous présentât le côté le moins humide, j'étendis par-dessus tout ce que recelait mon havre-sac, et nous y déposâmes la jeune miss. Milord, silencieux, mais en proie à une forte agitation intérieure, soutenait de l'un de ses bras la tête de sa fille, pour qu'elle ne reposât pas sur le bois, et de l'autre il ramenait sur son corps refroidi tout ce qui nous restait de vêtements secs.

PendantcetempsFélisazavaitchoisiparmiles?at;z7/on5*

1. Planchettes de bois de sapin dont les chalets sont ordinairement couverts.

intérieurs de la toiture le petit nombre de ceux que n'avaient pas encore atteints les dégels du printemps, et les ayant mis en tas sur quelques brins de paille recueillis un à un entre les poutres, sous les solives du chalet, il sortit son briquet de sa poche et se prit à dire en regardant milord : « Craignez rien. C'est pas pour ma pipe, c'te fois ! »

A ce mot, qui, à Tinsu du pauvre chasseur, renfermait un bien cruel reproche, un trait de vif regret, pénétrant jusqu'au cœur de l'Anglais, fit refluer la rougeur sur ses joues. Sa bouche resta muette, mais son regard exprimait la honte, toujours touchante chez un homme d'âge, et je pus y lire qu'il ne se pardonnait pas d'avoir été dur envers cet homme, à qui il se voyait redevable des jours de sa fille.

Déjà la flamme pétillait au foyer; nous nous approchâmes. A cette douce chaleur, la jeune miss semblait revenir à la vie, les couleurs reparaissaient sur son beau visage ; peu à peu ses membres déroidis lui permettaient de plus faciles mouvements, et ses premières paroles, toutes remplies de reconnaissance pour nos soins, lui donnaient un air de grâce charmante, quand déjà sa beauté brillait d'un éclat inattendu, au milieu de cette noire demeure et à la claire flamme du bienfaisant foyer. Pour milord, assuré désormais que sa fille lui était rendue, il passait en ce moment de l'angoisse la plus vive à l'émotion de la plus puissante joie, et les larmes ruisselaient sur son visage avant qu'il eût encore pu prononcer une seule parole. De temps en temps, quittant la main de sa fille, il serrait la mienne; il serrait celle du guide, et cet homme lui répondait a/ec simplicité : « Je vous disais bien, mon bon monsieur, c'est rienl... » Non, courir de grands dangers, voir pendant deux heures comme prochaines, comme

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présentes, les atteintes de la mort, ce n'est point acheter à trop haut prix ces moments sans pareils, où l'espérance renaît au sortir de l'angoisse, où le bonheur -reparaît soudainement dans toute sa chaude vivacité, où la joie du cœur déborde, se répand au dehors, se confond dans la joie de tous et de chacun. J'oublierai bien des folles joies, bien des riants plaisirs que j'ai cueiUis sur le sentier de la vie ; mais jamais mon cœur ne per dra le souvenir de cette heure passée avec trois étrangers dans un chalet enfumé, au sein des neiges et au bruit de la tempête.

Le guide, toujours actif et prévoyant, avait fabriqué auprès du feu une sorte d'étendage où il suspendait et retournait nos vêtements; ceux de la jeune miss s'étaient sèches sur sa personne, et, déjà remise sur son séant, elle assurait pouvoir partir. Par le trou que nous avions fait à la toiture, et que Félisaz avait agrandi pour fournir à l'entretien de notre feu, un rayon de soleil qui se fit jour en cet instant acheva de nous rendre la sécurité. « Signe de froid, dit le guide ; la neige portera. C'est égal, mes souliers ne seront pas de trop sur les pierres ! »

Il désignait ainsi une sorte de semelle en bois qu'il venait de tailler avec son couteau pour l'usage de la jeune miss, dont la chaussure délicate, et déjà fort endommagée, n'était en état de résister ni à l'humidité des neiges ni, plus bas, aux aspérités du sentier. Pendant que nous achevions nos préparatifs de départ, il se mit à les lui ajuster lui-même, -et bientôt nous quittâmes le chalet, après avoir éteint le feu avec de la neige.

La soirée était belle; mais quel attrayant éclat lui donnaient à nos yeux les heures qui venaient de s'écouler 1 Combien la douce splendeur du soir était en ac*

cord avec cette sérénité qui succédait dans nos âmes à tant de sinistres agitations 1 Nous marchions ensemble, heureux de ne plus craindre, et néanmoins unis encore par le récent souvenir d'un commun dévouement. La jeune miss s'appuyait sur mon bras; son père l'avait voulu, lorsque par discrétion elle s'y refusait : dans ses idées, c'était un égard qui m'était dû; dans les miennes, c'était un procédé auquel j'attachais autant de prix que j'y trouvais de secret plaisir. Au bout de trois quarts d'heure, nous fûmes hors de neiges. « Maintenant, s'écria milord avec transport, j'été heureuse, bien beaucoup heureuse I et je rende grâces à Dieu! » Puis s' adressant à moi : « Vos été mon ami, monsieur I Je n'avé pas d'autre chose que je pouvédire à vos!.. .Vos, la guide, demandez à moi, et vous obtenez tute de mon gratitude et de mon affection. Vos été iune excellente, iune digne homme. J'avé mal judgé vos hier, et j'en avé iune grande remords 1... Fiumez le pipe, mon ami, pour oblidger moi !

— Qu'à cela ne tienne l » répondit Félisaz. Et aussitôt il se mit à l'œuvre.

Le reste de la descente fut facile, nous arrivâmes à Sixt avant la nuit. Là, l'Anglais et la jeune miss retrouvèrent leur valise et purent onfin changer de vêtements. Ils exigèrent que je soupasse avec eux, écoutant en ceci le mouvement de leur cœur bien plus que l'extrême fatigue qui devait leur faire un si grand besoin du repos. Sur la fin du souper, le guide fut appelé; milord porta un toast en son honneur, et, tout en lui glissant dans la main quelques pièces d'or, il sut lui témoigner qu'il est des services qui s'acquittent moins avec de l'argent qu'avec l'estime et une affectueuse reconnaissance.

Le lendemain, nous nous séparâmes. La journée me

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parut longue, la route ingrate; que dirai- je déplus? Cette jeune miss, je l'avais portée dans mes bras ; pendant quelques instants, sa vie, ses grâces, sa beauté, avaient été l'objet de ma sollicitude vive et tendre : en fallait-il davantage pour que, bien des jours encore, je trouvasse ingrats tous les lieux où elle n'était pas 1

De Sixt on peut se rendre dans la vallée de TArve en franchissant une chaîne de hautes montagnes, qui s'étend entre Cluses et Sallenche. Ce passage n^est guère connu et pratiqué que des contrebandiers qui abondent dans cette contrée. Ces hommes hardis s'approvisionnent à Martigny en Valais; puis s'acheminant, chargés de poids énormes, au travers de cols inaccessibles, ils viennent descendre daus les vallées intérieures de la Savoie, pendant que les douaniers font bonne garde sur la lisière du pays.

Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses et une pipe à la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent jusqu'à ce que vienne à passer une voiture, qui ne passe devant eux que par cette raison justement qu'elle ne contient pas trace de contrebande.

« Monsieur n'a rien à déclarer?

— Non. »

Et les voilà aussitôt, nonobstant cette réponse catégorique, qui ouvrent les valises et fourrent les susdites mains parmi le liuge blanc, les robes de soie et les mouchoirs de poche. L'Etat les paye pour exercer cet état. Gela m'a toujours paru drôle.

Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents, et toujours disposés à piquer d'une balle un douanier qui aurait Tidée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement les douaniers qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Gela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.

Douanes et contrebande, deux ulcères de nos sociétés. Les lignes de douane sont une ceinture de vices, de libertinage, qui enserre un pays. Les expéditions de contrebande sont une admirable école de brigandage et de crime, d'où sortent annuellement de bons élèves que la société se charge plus tard de loger et de nourrir à peu de frais dans les prisons et dans les bagnes.

J'ai eu souvent affaire avec les douaniers. Mes chemises ont eu l'honneur d'être palpées sur toutes les frontières par les agents de tous les gouvernements, absolus ou autres. Ils n'y ont rien trouvé de prohibé. A propos de chemises, voici une histoire. J'allais à Lyon. ABellegarde, on fouilla nos malles, on voulut aussi palper nos personnes, crainte d'horlogerie; car Genève n'est pas loin. Je me prêtai débonnairement à cette opération ; mais un officier anglais qui faisait partie des voyageurs, s'étant fait expliquer ce qu'on lui voulaii:, tira tranquillement son couteau de sa poche et déclara qu'il couperait en deux a la premier, comma aussi la second, » qui ferait mine de le palper, même de loin.

Ge fut une grande rumeur. Les douaniers ne demandaient pas mieux que d'exécuter le règlement ; mais ce grand gaillard de Waterloo, avec son coutelas d'acier fin, les intimidait souverainement. Gependant le chef

répétait avec autorité. « Fouillez cet homme! » Mais Tautre répétait avec une croissante fureur : « Véné ! et je coupé en deux la premier, comme aussi la second, et encore la troisième avec I » Par ce troisième il désignait le chef.

Les choses auraient pu finir d'une manière tragique, tant était grande l'exaspération de ce digne gentleman, lorsque je m'avisai d'intervenir. « Que monsieur, disje, fasse passer ses habits aux douaniers, et ils exécuteront leurs ordres sans que sa dignité ait à en souffrir le moins du monde. »

A peine eus-je ainsi parlé, que l'Anglais, acquiesçant à ces conditions, ôta ses habits précipitamment, les jetant à mesure à la figure des douaniers. Il se mit nu comme la main, et je n'oublierai jamais de quel air il coiffa le chef avec sa chemise, en disant : « Téné î misérabel ! téné ! »

J'ai eil moins souvent affaire aux contrebandiers ; cependant j'eus quelque rapport avec eux, le jour où je m'avisai de vouloir passer seul de Sixt à Sallenche parles montagnes dont j'ai parlé. Je m'étais fait indiquer la route : une heure avant d'arriver au sommet, on côtoie un petit lac nommé le lac de Gers ; au delà on suit une arête de rocs qui traverse une plaine de neiges glacées ; après quoi Ton redescend vers les forêts qui couronnent, du côté de Sallenche, la cascade de rÂrpenas. Au bout de trois heures d'une montée rapide, je découvris le petit lac. C'est un étang encaissé entre des pentes verdoyantes qui s'y reflètent en teintes sombres, tandis que la transparence de Tonde laisse plonger le regard jusqu'aux mousses éclatantes qui, au fond, tapissent le sol. Je m'assis au bord de cette

flaque, et, à l'instar de Narcisse, je m'y regardais

je m'y regardais manger une aile de poulet, sans que

le plaisir de contempler mon image me fît perdre un seul coup de dent.

Outre ma personne, je voyais aussi dans la flaque l'image renversée des cimes voisines , des forêts, de toute la belle nature enfin, y compris deux corbeaux qui, volant au plus haut des airs, me paraissaient, dans ce miroir, voler au plus profond des antipodes. Pendant que je m'amusais à considérer ce spectacle, une tête d'homme, ou de femme, ou de bête, tout au moins quelque chose ayant vie, me parut avoir bougé sur le peuchant d'un mont. C'était celui que j'allais gravir. Je levai subitement les yeux pour y reconnaître l'objet lui-même, mais je ne vis plus rien, en sorte qu'attribuant ce phénomène à quelque ondulation delà surface de l'eau, je me remis en route, bien persuadé que je me trouvais seul dans la contrée. Toutefois, persuadé également que j'avais vu quelque chose, je m'arrêtais de temps en temps pour regarder ce côté et d'autre, et, quand je fus voisin de l'endroit où j'avais cru apercevoir la tête, je fis avec précaution le tour de quelques rocs, et je redoublai de circonspection.

On m'avait fait, en bas, une histoire au sujet du couloir de rochers que je gravissais dans cet instant. C'est, je crois, l'heure de la dire. Dix-huit contrebandiers, chargés chacun d'un sac de poudre de Berne, passaient par là. Le dernier en rang s'aperçut que son sac s'allégeait sensiblement, et il était déjà tout disposé à s'en féliciter, lorsqu'il vint à se douter ingénieusement que l'allégement avait peut-être lieu aux dépens de la charge. Ce n'était que trop vrai, une longue traînée de poudre se voyait sur la trace qu'il avait suivie. C'était une perte, mais surtout c'était un indice qui pouvait trahir la marche de la troupe et compromettre ses destinées. Il cria halte, et à ce cri les dix-sept autres s'assirent

en même temps sur leurs sacs, pour boire un coup d'eau-de-vie et s'essuyer le front.

Pendant ce temps, l*autre, l'ingénieux, rebroussait jusqu'à l'origine de sa traînée de poudre. Il y atteignit au bout de deux heures de marche, et il y mit le feu avec sa pipe : c'était pour détruire l'indice. Deux minutes après, il entendit une détonation superbe, qui, se répercutant contre les parois de ces montagnes, roulant par les vallées et remontant par les gorges lui causa une surprise merveilleuse : c'étaient les dix-sept sacs qui, rejoints par la traînée, sautaient en l'air, y compris les dix-sept pères de famille assis dessus. Sur quoi, je remarque deux choses.

La première, c'est que cette histoire est une vraie histoire, agréable et récréative, suffisamment vraisemblable, prouvée par la tradition, et par le couloir qui subsiste toujours, comme chacun peut aller s'en assurer. Je la tiens pour aussi certaine que le passage d'Annibal par le mont du petit Saint-Bernard. Comment prouve-t-on le passage d'Annibal par le petit Saint- Bernard? On commence par vous montrer une roche blanche au pied du mont; après quoi l'on vous démontre que c'est celle que le Carthaginois, arrivé au sommet, fit fondre dans du vinaigre.

La seconde chose que je remarque, c'est que, dans cette histoire, dix-sept hommes périssent; mais remarquez bien, il en reste pour porter la nouvelle. C'est là, si je ne m'abuse, le signe, le critérium d'une histoire modèle; car, dans une bataille, un désastre, une catastrophe, que peu périssent, c'est mesquin ; que tous périssent, c'est nuit close. Mais que du beau milieu d'une immense déconfiture, un, un seul en réchappe, et tout justement pour porter la nouvelle, c'est l'exquis du genre et la joie de l'amateur. Et c'est pourquoi This-

toire, tant la grecque que la romaine et la moderne, est riche en traits tout pareils.

Il faisait tort chaud dans mon couloir ; toutefois à cette élévation, la chaleur est tempérée par la vivacité de Tair; d'ailleurs la beauté du spectacle que Ton a sous les yeux captive l'âme et fait oublier les petites incommodités qui, dans une plaine ingrate, paraissent quelquefois si intolérables. En me retournant, je voyais de fort près le dôme de glace du mont Buet.... je crus voir aussi, pas bien loin, quelque chose qui bougeait derrière les derniers sapins que j'avais dépassés; j'allai m'imaginer que ce pouvait être les pieds dont j'avais vu la tête, en sorte que je continuai de marcher avec une croissante circonspection.

Malheureusement je suis né très-peureux; je déteste le danger où les héros se plaisent, dit-on; je n'aime rien tant qu'une sécurité parfaite en tête, en queue et sur les ailes. L'idée seule que, dans un duel, on est exposé à voir une pointe d'épée en face de son œil droit, a toujours suffi pour me rendre d'une prudence grande, malgré mon naturel qui est vif; d'une susceptibilité obtuse, malgré ma fierté qui est chatouilleuse. Et ce pouvait être ici pis qu'un duel, ce pouvait être un attentat sur ma bourse ou sur ma personne, ou sur toutes les deux à la fois; ce pouvait être une catastrophe épouvantable ; et personne pour en porter lanouvelle! Quand cette idée me futvenue, je n'en eus plus d'autre, et elle me domina si bien, que je finis par me cacher parmi les rochers pour observer de là ce qui se passait sur mes derrières.

J'observais depuis une demi-heure environ (c'est très-fatiguant d'observer), quand un homme de mauvaise mine se hasarda à sortir doucement de derrière les sapins. Il regarda longtemps dans la direction des rochers parmi lesquelsj 'étais caché, puisilfrappa deux

fois des mains. A ce signal, deux autres hommes parurent, et tous les trois, chargeant un gros sac sur leurs épaules, se mirent à monter tranquillement, en fumant leurs pipes qu'ils rallumèrent. Ils arrivèrent bientôt ainsi à l'endroit même où j'observais, tapi contre terre, et ils s'assirent sur leurs sacs, précîsémenl comme les dix-sept. Par malheur, ils me tournaient le dos.

J'eus toat le loisir de faire mes remarques. Ces messieurs me parurent bien armés. Ds avaient entre eux trois une carabine et deux pistolets, sans compter le gros sac, que mon imagination, fidèle aux leçons de l'histoire, ne manquapas de remplir de poudre de Berne. Et je frémissais déjà à l'idée de quelque traînée, lorsque l'un d'eux, s'étant levé pour s'éloigner de quelques pas, déposa sur son sac sa pipe tout allumée. A cette vue je recommandai mon âme à Dieu, et j'attendis l'explosion, tout en me serrant étroitement contre un roc sur l'abri duquel je comptais tout juste assez pour ne pas hurler de frayeur.

L'homme qui venait de s'éloigner avait gravi une hauteur d'où il jeta un regard d'observation sur la route qu'ils allaient parcourir ; puis, revenant vers ses compagnons: « On ne le voit plus, dit-il.

— Tout de même, dit l'autre, ce gueux-là suffit pour nous vendre 1

— Et je parie, interrompit le troisième, que c'est pour cela qu'il galope en avant. Un douanier déguisé, je vous le dis. Il s'arrêtait comme pour flairer, il regardait de ci, de là, et autre part....

— Ah ! que nous ne l'ayons pas dépêché, ni vu ni connu, dans ce petit coin propice et salutaire! Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas.

— Aussi Jean- Jean n'est-il pas revenu, reprit le second qui avait parlé. Voici tout justement, au bas de

cette rampe, le trou où a péri sa carcasse. Le malin, quand nous le prîmes, pour se donner Tair d'un particulier, venait de jeter loin sa carabine; c'est celle-ci. Son procès fut vite fait. A peine on le tint, que Lamèche l'attacha à un arbre, et Pierre l'abattit d'une balle dans la tempe, et le farceur ne lui dit qu'après: « Jeance Jean, fais ta prière I »

Un affreux rire suivit ces horribles paroles, jusqu'à ce que le même homme s'étant levé pour donner le signal du départ: « Parbleu 1 s*écria-t-il en m'apercevant, nous trouvons la pie au nid. Voici notre amateur! »

Les deux autres, à ces mots, se levèrent en sursaut, et je vis ou je crus voir une multitude innombrable de pistolets braqués sur ma. tempe.

« Messieurs, leur dis-je, messieurs, je.... vous vous

trompez permettez.... baissez d'abord ces armes....

Messieurs, je suis le plus honnête homme du monde (ils froncèrent le sourcil).... baissez, je vous prie, vos armes, qui pourraient partir sans votre volonté.... Je suis homme de lettres... . tout particulièrement étranger aux douanes.... marié, père de famille.... Baissez, je vous en conjure, vos armes, qui m'empêchent de recueillir mes idées. Daignez continuer votre chemin sans vous inquiéter de moi.... Je me moque des douanes. Je m'intéresse même à votre métier pénible. Vous êtes d'honnêtes gens qui portez l'abondance chez les victimes d'une odieuse fiscalité. J ai l'honneur, messieurs, de vous saluer avec respect.

— Tu es ici pour nous observer I reprit, d'un ton de Cartouche, le plus mauvais des trois,

— Du tout! du tout! .... je suis ici pour....

■7- Pour nous observer et nous vendre. On te connaît. On t'a vu là-bas, épier, regarder....

— .... La belle nature, mes bons messieurs, rien

autre.

— La belle naturel... Et ce coin où tu t'es tapi, étaitce, dis-moi, pour cueillir des simples? Mauvais métier que celui que tu fais. Ces montagnes sont à nous Malheur à qui vient nous y flairer 1 Fais ta prière. »

Il leva son pistolet. Je tombai par terre. Les deux autres s'approchèrent , plutôt qu'ils n'intervinrent, et tous les trois échangèrent à voix basse quelques paroles à la suite desquelles Tun d'eux plaçant sans façon sa charge sur mes épaules : « Yu 1 » cria-t-il. C'est ainsi que je me trouvais faire partie d'uDe expédition de contrebande. C'était pour la première fois de ma vie ; je me suis depuis toujours arrangé pour que ce fût la dernière.

Il paraît que mon sort venait d'être décidé dans ce conseil secret, car ces hommes ne s'occupaient plus de moi. Ils marchaient en silence, portant tour à tour les deux charges restantes. J'essayai toutefois de revenir sur la démonstration de mon innocence, mais leur œil exercé plaidait plus en faveur de mon dire que ne pouvaient le faire toutes mes assurances; ils en étaient seulement à ne pas s'expliquer pourquoi j'avais marché avec circonspection et regardé autour de moi, alors que je devais encore me croire seul. Je leur donnai la clef de ce mystère en leur avouant Tapparition qui m'avait frappé quand j'étais à considérer la flaque d'eau. « C'est égal, dit le mauvais, innocent ou non, tu peux nous vendre, marche. Voici tout à l'heure la lorêt; on t'y fera ton aflaire. »

Que l'on juge du sinistre sens que je dus attacher à ces paroles. Aussi, durant la demi-heure de promenade qui nous conduisit à la forêt prochaine, j'eus le temps de me faire une juste idée des angoisses d'un patient que

l'on conduit à réchafaud. Elles sont, je puis l'assurer, fort dignes de pitié. Encore avais-je en ma faveur mon innocence d abord, et puis la chance de rencontrer quelqu'un, sans compter celle qui m'était offerte de me précipiter, moi et ma charge, dans un abîme tort convenable qui s'ouvrait à notre droite. La première de ces chances ne se présenta pas, je ne voulus pas de l'autre, en sorte que nous arrivâmes sans encombre à la forêt. Là, ces messieurs m'ôtèrent ma charge ; ils me lièrent f ortemen t à un gros m élèze , et . . c. et au lieu de mabatirej comme ils avaient fait de Jean-Jean : « Il nous faut, me dirent-ils, vingt-quatre heures de sécurité. Tenezvous en joie. Demain en repassant, nous vous délierons, et la reconnaissance vous rendra discret. » Après quoi, ils reprirent leur charge et me quittèrent.

Je crois que jamais la nature ne me parut belle et radieuse comme dans ce moment-là. Chose singulière! mon mélèze ne me gênait nullement. Vingt-quatre heures me semblaient une minute ; ces hommes de bien, honnêtes gens, un peu brusques par nécessité, mais d'ailleurs estimables et connaissant les usages. C'est que la vie m'était réellement rendue? Aussi, au bout de quelques minutes, une joie puissante succédant au trouble le plus effroyable, j'éprouvai une sorte d'anéantissement, et, quand je revins à moi, les larmes inondaient mon visage. Je n'ai pas voulu mêler au récit d'angoisses, devenues risibles parle dénoûment auquel elles aboutirent, celui des mouvements qui agitèrent mon cœur dans cette occasion; mais pourquoi tairaisje qu'à peine délivré je rendis grâce à Dieu de toutes les forces de mon âme, et que ces larmes que je versais avec tant de douceur étaient celles de cet amour et de cette gratitude profonde qui ne peuvent être sentis que pour celui-là seulement qui tient nos jours en sa main?

Je le bénis mille fois, et le premier sentiment qui succéda à ces actions de grâces fut celui du bonheur que j'éprouverais, après de si vives angoisses, à me retrouver au milieu de ma famille. J'étais tellement impatient d'aller ni3 jeter dans ses bras, que c'est par là que je commençai à ressentir Tinconvénient d'avoir un mélèze attaché à sa personne.

Il était deux heures de l'après-midi. Je n'en avais plus que vingt-trois à attendre. Cet endroit était sauvage, tout voisin des neiges, nullement fréquenté des voyageurs. Au surplus, une personne eût paru dans ces premiers moments, que, tout pénétré encore d'un profond respect pour mes persécuteurs, qui ne pouvaient être fort éloignés, je l'eusse priée, je crois, de ne me délivrer point, de n'approcher pas. Toutefois, versquatre heures, mon respect avait diminué en raison directe du carré des distances, et en même temps mon mélèze, toute figure à part, commençait à me scier le dos d'une façon étrange ; mais je n'en étais guère plus avancé, et je ne voyais plus que le rat de la fable qui pût me tirer de là, lorsque parut un naturel.

Ce naturel était lui-même très-fabuleux. Il avait un chapeau percé, des culottes, point de bas, et, sous le nez, une sorte de forêt noire provenant de l'usage immodéré d'un tabac de contrebande apparemment.

« Holà l hé ! au secours ! brave homme, » lui criai-je.

Au lieu d'accourir, il s'arrêta court et huma une énorme prise.

Le paysan savoyard n'est pas cauteleux, mais prudent. Il ne précipite rien, il n'allonge le bras que là où il y voit clair ; et ne se mêle d'une affaire que lorsqu'il n'aperçoit au travers ni noise avec l'autorité, ni brouillerie avec ses voisins, ni frottement quelconque avec les carabiniers royaux ; d'ailleurs, le meilleur homme

du monde, ce que je dis sérieusement, et pour l'avoir éprouvé en mainte occasion.

Mon naturel était donc le meilleur homme du monde ; mais cet homme attaché à un mélèze, ça ne lui sembla pas clair. Ce pouvait être de par Tautorité, ou de par quelqu'un, ou de par autre chose. C'est pour cela qu'avant de s'avancer il voulait me voir venir.

A la fin : « Fait un bien joli temps, me cria-t-il en souriant matoisement, et comme si j'eusse été là pour l'agrément de la promenade ; bien joli !

— Venez donc me délier, au lieu de me parler de beau temps, plaisant que vous êtes!

— On vous déliera assez. Y a-t-il longtemps que vous êtes là?

— Il y a trois heures. Allons I à l'ouvrage I »

Il fit deux pas : « G'est-il bien des méchants qui vous ont ainsi arrangé ?

— Je vous conterai tout cela. Déliez toujours. »

Il fit encore trois pas, et je crus que j'étais enfin arrivé au terme de mes tribulations, lorsqu'il se prit à dire à voix basse et d'un air mystérieux; « Dites voir, c'est- il bien des gens de la contrebande ?

— Tout juste. Vous y êtes. Ces scélérats-là m'ont attaché dans ce bois, pour que je meure d'ici à demain qu'ils repasseront. »

Ces mots firent un effet prodigieux sur le naturel.

Il reculade frayeur et fitminede meplanter là. Alors, ne pouvant plus contenir ma colère, je l'insultai, et je le traitai comme le dernier des misérables qui ont, ou plutôt qui n'ont pas une face humaine.

Pourlui, sans s'émouvoir de mes injures : « On verra voir, murmurait-il en se retirant tout duacement. On vous déliera assez !,.. » Puis, doublant le pas, il dis-

parut au tournant du sentier. Je raccompagnai de mes malédictions.

Je ne savais que penser ni que faire. Ma situation me semblait aggravée par ce que j'avais dit à cet homme, qui pouvait me compromettre auprès des contrebandiers, si encore il n'était pas lui-même un affilié de la bande. Aussi mon imagination commençait-elle à s'assombrir singulièrement, et, sans les ébats de deux écureuils qui m'offrirent quelque sujet de distraction, j'aurais été fort malheureux. Ces jolis mais timides animaux, se croyant seuls dans les bois, y jouaient avec cette libre aisance et cette grâce de mouvements que tue la crainte, et, se poursuivant d'arbre en arbre, ils me surprenaient par Tagilité de leurs sauts et par l'élégante gentillesse de leurs manœuvres. Comme je faisais corps avec le mélèze, l'un d'eux descendit étourdiment le long de m.a personne pour escalader un arbre voisin, sur lequel l'autre le poursuivit de branche en branche jusqu'à la cime. Tout à coup ils demeurèrent immobiles, comme d'un commun accord, ce qui me fit conjecturer que, de là-haut, ils voyaient quelqu'un s'approcher.

Je ne me trompais point. Un gros homme parut, suivi du naturel à la forêt noire. Ce gros homme avait trois menions, une face de pleine lune, l'œil petit et malheureusement très-prudent, un chapeau à cornes et un habit à queue. Quand il m'eut aperçu, il se constitua en état d'observation.

G Qui êtes-\ous? lui criai-je.

— Le syndic de la commune, répondit-il sans avancer d'un pas.

— Eh bien, syndic de la commune, je vous somme de me délier, ou de me faire délier par ce subalterne cm se bourre de tabac à vos côtés 1

â9'2 NOUVELLES GENEVOISES.

— On vous déliera assez ! dirent-ils tous les deux en même temps.... Dites voir un peu votre affaire, » ajouta le syndic.

Instruit par Texpérience, je m'étais promis de ne plus souffler mot des contrebandiers. « Mon histoire? elle est fort simple. J'ai été attaqué et dépouillé par des brigands qui m'ont attaché à cet arbre, et je demande d'être délivré promptement.

— Ahl voilà raffaire! dit le syndic. Des brigands, que vous dites?....

— Oui, des brigands. Je passais la montagne avec un mulet qui portait ma valise. Ils m'ont volé et le mulet et la valise....

— Ah ! voilà l'affaire !

— Bien certainement que voilà l'affaire ! Et maintenant que vous êtes au. fait, avancez et déliez-moi promptement. Allons I

— Voilà l'affaire I répéta-t-il au lieu d'avancer. Dites voir! C'est que ça va coûter beaucoup en écriture....

— Déliez-moi toujours, misérable! Que voulez-vous donc que je fasse de vos écritures?

— C'est que, voyez- vous, il faudra verbaliser, comme de juste.

— Vous ne verbaliserez pas. Déliez-moi toujours.

• — Pas possible, mon bon monsieur. Je serais en faute. Verbaliser d'abord, et puis vous déher après. Je vas vous quérir des témoins. Il faut que j'en aie deux à même de signer leur nom. C'est du temps qu'il faut pour les avoir, vous concevez ! et puis leur journée à payer, mais monsieur a les moyens.... » Puis se tournant vers le naturel: a Descends voir chez la Pernette, àMaglan. Elle t'indiquera où est son homme le notaire ; tû iras le quérir pour qu'il monte ; après quoi, tu tires sur Saint-Martin, oii tu trouves Benaîtonlemarguillier,

qui y est, bien sûr, puisqu'il sonne aujourd'hui la noce pour le Ghozet; tu lui dis qu'il monte de même. Et que le notaire apporte Técritoire, la nôtre s'est répandue mardi a la veillée , et aussi le papier timbré. Va, mon garçon, fais diligence ; avec les honnêtes gens on compte après et on n'y perd rien. Va, et en passant à Veluz, dis à Jean-Marc que sa cavale a la morve et qu'on lui a mis les feux, mais que l'automne la refera. Va.

— Qu'il aille au diable! et Jean-Marc, et sa cavale, et vous avec!... Magistrat stupide ! misérables sans humanité ! Ou bien tenez, déliez-moi, et je vous donne un louis d'or à chacun, d

A cette proposition, le naturel, qui s'était déjà mis en chemin, s'arrêta court en ouvrant de grands yeux de concupiscence. Mais le syndic : ce Vous payerez Jes écritures et les frais, et vous baillerez, par après, un pourboire à volonté : s'il est fort, quiconque ne veut s'en plaindre ; mais pour ce qui est d'acheter le monde par avance, vous mettriez louis d'or sur louis d'or, que ça n'y ferait rien. Savez-vous qu'on est syndic de la commune de père en fils, depuis Antoine-Baptiste, mon ancêtre, et qu'avant qu'on se donne une tare l'Arve n'aura plus d'eau? Vas-tu, toi, cria-t-il au naturel. Prenez patience, ajouta-t-il en me quittant, je vas vous quérir une chopine de rouge, qui vous veut réconforter des mieux. »

C'est ainsi que la désolante mais méritoire honnêteté de ce bonhomme me fut aussi contraire que son respect pour les formes. Je demeurai de nouveau seul, et, cette fois, bien certain que je ne serais délivré que le lendemain matin; je tâchai de m'accoutumer à cette idée. Heureusement la soirée était chaude, et l'air d'une sérénité délicieuse. Le soleil, déjà sur son déclin, pénétrait horizontalement dans la forêt, fermée durant le

jour à ses rayons, et les troncs de mélèzes se projetaient en longues ombres sur un sol mousseux, tout resplendissant de teintes jaunes et éclatantes. Quelques buses que j'avais vues planer au-dessus de ma tête avaient disparu; les Cvorbeaux traversaient en croassant la vallée de TArve pour gagner leur gîte nocturne, et les cimes elles-mêmes, en se décolorant peu à peu, semblaient passer de l'activité de la vie au silence du sommeil. Cette paix du soir, ce spectacle de la nature qui s'enveloppe d'ombres et s'endort dans la nuit, exercent sur l'âme une secrète puissance qui y éteint le trouble et les préoccupations dans le charme d'une douce mélancolie. Malgré le désagrément de ma situation, je n'échappai pas à ces impressions. Mon cœur, mollement remué, se reportait sur les heures de cette orageuse journée, et, en y retrouvant la trace des aogoisses du matin, il savourait avec plus de vivacité la tranquille douceur de la soirée et le rassérénant espoir d'une délivrance, sinon immédiate, dumoinsassurée et prochaine. Cependant, aux derniers rayons du couchant, je vis paraître sur mon horizon quelques hommes, des femmes, des enfants, tout un village. Ces figures, placées entre le soleil et moi, se détachaient en mouvantes silhouettes sur le transparent feuillage des mélèzes inférieurs, en sorte que je ne reconnus pas d'abord parmi elles mon syndic et sa chopine. Il s'y trouvait pourtant, et à ses côtés, le curé, qu'amenait aussi la renommée de mon aventure. La visite de cet ecclésiastique ranima mes espérances, et je m'apprêtai à faire tourner au profit de ma délivrance tout ce que je pourrais trouver en lui de vertus chrétiennes.

. Ce curé était fort âgé, infirme ; il montait lentement. (* Ohé 1 dit-il en m'apercevant ; ces scélérats vous ont vilainement emmaillotté, monsieur I Je vous salue. »

Le ton franc et Tair ouvert de ce bon vieillard me ravirent de joie. « Vilainement en vérité, répondis-je ; excusez-moi si par leur faute je ne puis ni m'incliner ni vous tirer mon chapeau, monsieur le curé. Puis-je vous entretenir quelques instants en particulier !

— Le plus pressé, ce me semble, c'est de vous délier, reprit-il. Vous m'entretiendrez après plus commodément. Allons, Antoine, dit-il au syndic, à l'œuvre I et coupez-moi ces cordes, ce sera plus tôt fait. »

Je me confondis en expressions de reconnaissance, et certes elles partaient du cœur. Antoine, ayant tiré son couteau, se disposait à couper mes liens, lorsque le naturel^ qui convoitait la corde et qui était jaloux de la posséder dans son intégrité, écarta le couteau et alla droit au nœud, qu'il parvint à défaire au bout de quelques instants. A peine libre, je serrai la main du curé, et, dans les premiers mouvements de ma joie, je le baisai sur les deux joues. Mais aussitôt une vive douleur se fit sentir dans tous mes membres, et, incapable de mouvoir mes jambes engourdies, je fus contraint de m'asseoir sur la place même. Alors Antoine s'approcha avec la chopine, pendant que le curé envoyait un de ses paroissiens chercher sa mule pour la mettre à mon service. Ces ordres donnés : « Je suis prêt à vous écouter, » me dit-il. Et tout le village, femmes, marmots, pâtres, syndic et marguillier, firent cercle autour de nous. Le soleil venait de se coucher.

Je contai mon histoire dans toute sa vérité. Les circonstances atroces qui avaient accompagné la mort de Jean-Jean, pénétrèrent d'effroi ces bonnes gens ; et lorsque j'eus répété le blasphème qui avait provoqué le rire des contrebandiers : Jean-Jean^ fais ta prière ! tous, curé et paroissiens, se signèrent d'un commun mouvement, au milieu d'un respectueux silence. Ému

à cette vue, et vivement pressé de m'associer à ce naïf essor d'un sentiment si naturel, je portai instinctivement la main à mon chapeau, je me découvris.... Les paroissiens parurent surpris, le curé demeura grave et immobile, et moi.... je me trouvai déconcerté. « Continuez, continuez, » me dit le bon vieillard. J'achevai l'histoire, sans oublier la prudence excessive du naturel ni le louable désintéressement du syndic.

Quand j'eus achevé ce récit : a C'est bien, » dit le vieux curé. Pais s'adressant à ses paroissiens : « Vous autres, écoutez-moi. Voustremblezdevantces scélérats, et voilà pourquoi ils osent tout; car ce sont les poltrons qui font les braves. Et ce qui est bien pis, c'est que quelques-uns profitent de leur abominable négoce. Vois-tu bien, h présent, André, où t'a conduit ton désordre de tabac, et cette brutale façon d^en consommer par-dessus tes moyens ? Ton nez est gorgé, et tu n'as pas de bas; passe encore de n'avoir pas de bas; mais ce tabac, tu l'achètes des fraudeurs; et puis voilà que, pour ne pas te brouiller avec eux, tu n'oses délivrer un homme en peine, comme doit faire un bon chrétien. Mais sais-tu, André, que ces brigands-là seront grillés en enfer, et tirés à quatre diables.... et que je ne réponds de rien pour ceux qui les ménagent ? Crois-moi, mon garçon, prends moins de tabac, et achète-le au bureau. Pour Antoine, il a cru bien faire, et, ce qui vaut mieux, il a bien fait. C'est la règle qui l'enchaîne, lui, et non pas ses appétits. »

Le bon curé, en achevant ces mots, frappa familièrement sur l'épaule d'Antoine, qui, glorieux de cette approbation donnée par-devant tout le village à sa conduite prudente et désintéressée , se rengorgea naïvemetit, tenant sa chopine d'une main et son chapeau à cornes de l'autre.

Pendant ces discours, la mule était arrivée. On m'aida à me hisser dessus, et je pus enfin prendre congé démon mélèze. Nous descendîmes. Le syndic tenait la bride, le bon curé causait à mes côtés, puis venaient les paroissiens ; et cette pittoresque procession marchait à la lueur d'un clair crépuscule, tantôt éparse sur les mousses de la forêt, tantôt agglomérée dans le fond d'un ravin, ou descendant à la file les contours sinueux d'un étroit sentier. Au bout d'une demi-heure, nous atteignîmes des pâturages ouverts, d'où l'on découvrait l'autre revers de la vallée de l'Arve, déjà enseveli dans une nuit profonde, et, à peu de distance de nous, quelque culture, des hêtres et la flèche penchée d'un clocher délabré. C'était le village.

Quand nous y entrâmes : « Bonsoir à tous I dit le curé à son monde. Pour vous, monsieur, je vous offre un lit et à souper. C'est jour maigre, mais j'ai vu làhaut que vous n'êtes pas catholique ; ainsi nous vous restaurerons de notre mieux. Marthe ! cria- t-il en approchant de la cure, apprête au plus vite un poulet, et donne-moi la clef de la cave. »

Je soupai en tête-à-tête avec cet excellent homme, qui fit maigre pendant que je dévorais le poulet. Après que nous eûmes bu la fin d'une bouteille de vin vieux qu'il avait débouchée en mon honneur, je pris congé de mon hôte pour aller goûter un repos dont j'avais grand besoin.

Le lendemain, je descendis à Maglan. Mon but avait été de visiter Chamonix ; mais, après des émotions si vives et une si rude aventure, je ne me sentais plus la moindre velléité de courir le pays, en sorte que je tournai le dos aux montagnes, et je me hâtai de regagner mes foyers par le plus court chemin.

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