RIGA
Typographie Mû lier, Place Herder, 1.
Ne rien moins que.
1) Moins (minus) est resté dans la langue comme adverbe et comme adjectif:
Il est moius riche que son frère {moins, adverbe). — C'est moins que rien {moins, adjectif = moindre; cela est moindre que rien).
De cette double valeur de moins provient la double signification de ne rien moins que, significations toujours rendues très claires par le contexte. Consultons ici Littré, le Dictionnaire le plus à même de nous renseigner sur l'histoire de la langue:
„Ne rien moisis que {moins est alors adverbe, dit Littré) signifie nullement dans les exemples suivants:
Ma conduite n'est rien moius que (n'est nullement) ce qu'on veut qu'elle soit (Molière, Placet au roi). — Un homme qui n'est rien moins que bel esprit et philosophe (Id., Femmes savantes, II, 9). — Un directeur (de conscience) qui n'est rien moins que saint Augustin (Bourdaloue)".
,,Ne rien moins que {moins, adjectif = moindre) a le sens affirm.atif, dans:
Ces vêtements ne sont (ne représentent) rien moins que Jésus-Christ (Bossuet). — Dieu ne se propose rien moins (fue d'instruire tout l'univers (Id.).
Le XVP siècle employait déjà ne rien moins qtte dans les deux sens (négatif et affirmatif).
Sens négatif: La Boétie n'avoit pensé à rien moins qu'à mettre au jour ces ouvrages (Montaigne, Lettre IX). — N'estans rien moins que Grecz ou Latins, aucuns de nostre nation desprisent") toutes choses escriptes en françois (Du Bellay). — Nous ne sommes rien moins qu'inférieurs aux anciens (Id.).
Sens positif: Il se trouva si surpris et esperdu qu'il n'attendoit rien moins sinon qu'on le vinst assiéger (Satire Ménippée, p. 133).
2) Avant de recourir à l'Académie, voyons d'abord ce que dit Bescherelle, le plus français, dit-on, de nos dictionnaires, pour finir par les nombreux exemples que nous donnent nos meilleurs
*) La vieille langue disait aussi despiser (mépriser) comme l'anglais to despise (latin despicere, mépriser).
4 Ne rien moins que.
écrivains contemporains. Ce sont eux qui font la langue actuelle, qui en sont les maîtres; nous n'avons pas à nous préoccuper de ce qu'elle sera demain, les langues vivantes ne cessant jamais d'évoluer, étant dans un perpétuel devenir:
,,Nc rien moins que, dit Bescherelle, qui reproduit les exemples donnés par l'Académie, a quelquefois deux acceptions opposées. ' Après le verbe être, ne rien moins g?fe signifie le contraire de l'adjectif qui le suit: Il n'est rien moins que sage =: il n'est pas sage. — Suivi d'un substantif, il peut avoir le sens positif ou négatif selon la circonstance (disons: selon le contexte):
Vous Itii devez de la reconnaissance (contexte), car il n'est rien moins qne votre père (= car il est votre père). — Vous pouvez vous dispenser de toute reconnaissance envers lui (contexte), car il n'est rien moins que votre père (=^ il n'est pas votre père).
3) „Avec un verbe actif ou neutre, dit l'Académie dans son édition de 1835^), le sens de ne rien moins que serait équivoque s'il n'était déterminé par ce qui précède :
Vozis le croyez votre conctirrent. il a d'autres vues (contexte), il ne désire rien moins (il ne se propose rien moins) qne de vous supplanter, il n'aspire à rien moins qu'à vous supplanter {=-- il n'est point votre concurrent). — Vous ne le regardez pas comme votre concurrent (contexte) ; cependant il ne désire rien moins (il ne se propose rien moins) que de vous supplanter, il n'aspire à rien moins qu'à vous supplanter (== il est votre concurrent)".
„Au reste, ajoute l'Académie, il est bon d'éviter cette manière de parler, à cause de l'équivoque qu'elle entraîne *).
Les phrases qui précèdent, prises isolément, seraient évidemment équivoques, mais, grâce à un contexte, elles sont toujours très claires, et au lieu d'être évitées, elles sont tous les jours de plus en plus employées dans les livres comme dans les journaux. Que d'autres cas, d'ailleurs, dans le français, oiî c'est encore le contexte ou la qualité des personnes dont on parle qui doivent nous éclairer sur le sens de la phrase:
Je lui ai vu donner l'aumône (est-ce lui qui l'a donnée ou à lui qu'on l'a faite ?) — Je lui ai entendu dire telles choses (est-ce lui qui les a dites ou à lui qu'on les a dites?) — Mon ami m'a acheté une montre (est-ce pour m'en faire cadeau?). Est-ce une montre qu'il a achetée à ma demande et que je
*) Je n'ai pas sous la main, à Riga, la dernière édition de 1878. Si l'Académie est aujourd'hui d'un autre avis qu'en 1835, il est certain qu'elle ne serait pas d'accord avec les écrivains et qu'elle aurait alors accepté l'opinion de quelques grammairiens qui lisent fort peu ou qui lisent fort mal.
Ne rien moins que. 5
lui payerai? Est-ce une de mes montres dont je voulais me débarrasser? — Il n'y a que moi qui aime ses enfants (les miens ou ceux d'un autre?) Je l'aime plus que nul (qu'aucun, que personne) d'entre vous (double sens: Je l'aime plus que je n'aime nul (aucun, personne) d'entre vous; je l'aime plus que nul (qu'aucun, que personne) d'entre vous ne l'aime. — Ces choses, je les ai entendues chez X (dans sa maison; mais est-ce X ou un autre qui les a dites?) — Toutes ces phrases ne deviennent claires que grâce au contexte ou qu'en considération de la personne dont on parle, comme dans la phrase: Je /m ai vu donner l'aumône.
4) Quelques grammairiens demandent que l'on donne à ne rien moins que un sens toujours négatif, et que, pour le sens positif (affirmatif) on emploie ne rien de moins que:
Il u'est rien moins que savant (il n'est point savant). — Il n'est rien de moins que savant (il est savant).
Mais tous ceux qui parlent, comme tous ceux qui écrivent, à peu près du premier au dernier, disait dernièrement dans le journal „le Temps" M. Paul Stapfer de l'Université de Bordeaux, sont d'accord à n'admettre que ne rien moins qzie avec son double sens, selon le contexte qui doit toujours rendre le langage très clair. Il est très rare, en effet, de rencontrer ne rien de moins que, c'est toujours ne rieit moins qtie que l'on trouve chez nos écrivains, et puisque nous sommes en Russie, commençons par un exemple que je trouve dans V Anthologie de M. A. Pachalery, ancien professeur à Odessa:
Ce (la Comédie humaine de Balzac) n'est rien moins que la société entière que Balzac a voulu peindre (p. 139, sens positif: Balzac a voulu peindre toute la société humaine).
Voici, contre Bescherelle, le sens positif avec être suivi d'un adjectif; la phrase, parfaitement claire grâce au contexte, est très correcte:
Von ne pourra protester avec asses d'énergie contre ce procédé (contexte) qui n'est rien moins qu'immoral (le procédé est immoral ; Indépendance Belge^ 19 août 1903, 2" page; Mauvaise Tactique).
5) D'après le principe admis par M. P. Stapfer comme par tout le monde — à part quelques grammairiens — „que l'usage, non la raison, a autorité sur les langues", on trouve partout des exemples à sens positif comme ceux qui suivent :
Manger trop de viande n'est rien moins qu'un empoisonnement qui agit peu à peu sur les organes {Indcp, Belge, 22 fév. 1904). — Il ne s'agit de lien moins que de symptômes d'empoisonnement {ibid., 23 fév. 1904). — Le ministre ne viendrait rien moins que demander cà son collègue des explications {Revue pol. et litL, 1er nov. 1903). — Il n'a fallu rien moins que l'aplomb olympien du maître (V. Hugo) pour avoir reçu en pleine figure et sans sourciller cette allusion à Lamartine {Revue hebd. p. 326, 15 fév. 1902, Sotivenirs sur
6 Ne rien moins que.
le dernier survivant [Garnier) dti romantisme). — Cette campagne de presse ne vise à rien moins qu'à discréditer les deux époux {Indép. Beige, 3 mars 1902). — Les journaux allemands avancés ne tendent à rien moins qu'à faire prédominer l'influence allemande en Hongrie comme elle prédomine déjà en Autriche {ièid , 6 oct. 1902). — Ce ne fut rien moins que le renouvellement de la querelle du sacerdoce et de l'Empire (V. Duruy, ancien ministre de rinst. pub.: Philippe le Bel et Boni/ace VII). — Guillaume le Conquérant lui fit porter (à Harold) par un émissaire secret ses propositions et ses offres, qui n'étaient rien moins, en cas de succès, que la lieutenance du royaume (A. Thierry, Conquête de l'Angleterre). — Les collèges de vétérans (dans l'empire romain) n'étaient rien moins que des associations en vue d'assurer à leurs membres une sépulture honorable {Revue de rinst. pub. en Belgique 1ère livraison, 1896, p. 3). — Il n'était question de rien moins que de le nommer vice-chancelier {Rev. des D. M., p. 478, 15 juillet 1897). — Son héros n'aspire à rien moins qu'à être tout puissant, tant il est ambitieux [ibid., 15 sept. 1897). — Ce document n'était rien moins qu'un pacte avec l'esprit {Fk. de Ségur, R. des D. M., 15 mai 1903\ — Ces événements ne sont rien moins que l'indice d'une révolution qui va éclater (P. Leroy - Beaulieu ; PEtiropéen'S.
Trouver tous ces exemples mauvais avec Petit de Julleville, ce serait dire que nos meilleurs écrivains ne savent plus écrire.
Voici encore des exemples tout récents à ajouter à ceux qui précèdent:
Il ne s'agit là de rien moins que de creuser un tunnel sous le déroit de Behring, pour donner passage à un chemin de fer {Ind. Belge, 29 juillet 1906). — Le président du Conseil (de Hongrie) a fait un discours qui ne tend à rien moins qn'à affirmer la pleine et entière autonomie économique de la Hongrie (sens positif; Ind. Belge du 31 mai 1906). — Il ne s'agissait de rien moins que de faire accepter pour épouse au duc de Chartres une princesse qui ne lui convenait pas (la fille de M'"» de Montespan; Revue bleue: Mariage de Prince). C'est là une politique indigne qui ne tend à rien moins qn'à attiser la haine de races qui peut exister entre blancs et jaunes {Indép. Belge, 7 déc. 1906). Ces informations ne tendent à rien moins qu'à représenter un conflit américano-japonais comme inévitable dans un avenir immédiat {Id., 29 déc. 1906).
Les exemples suivants ont un sens négatif:
La conquête de ce grand pays (contexte) n'est rien moins que facile {Rev. hebd., 7 déc. 1901). — Les raisons que donne Pautettr ne sont pas assez probantes (contexte); sa thèse, selon nous, n'est rien moins que convaincante {Rev. de flnst. pub. en Belgique, 4» livraison, 1897). — En partant, nous n'étions rien moins que sûrs du succès de notre entreprise, tant elle était difficile {Rev. hebdomadaire). — On ne petit rien reprocher à ce jeune homme, sa conduite n'est rien moins que répréhensible (elle n'est pas répréhensible).
Avec l'Académie française, qui est (1878), ou était ici dans la bonne doctrine (1835), changeons le contexte, ces phrases auront un sens tout opposé:
Ne rien moins que. 7
La conquête de cet îlot n'était rien moins «(iie facile pour l'Angleterre (la conquête était facile). — Les raisons que noîts donne l'auteur sont excellentes, sa thèse, selon nous, n'est rien moins «jue convaincante (elle est convaincante). — Sa conduite indigne n'est rien moins que révoltante (elle est révoltante). — Cette politique néfaste ne tend à rien moins qu'à déconsidérer la République (Ind. Belge, 14 avril 1906, le Venezuela et la politique de son Président). — Cette sage politique ne tend à rien moins qu'à rapprocher ces deux nations si longtemps divisées (sens positif).
6) Feu Petit de Julleville trouvait une faute dans Montchrestien disant à propos de David, déplorant, sincèrement ou non, son adultère:
J'ay péché contre toy (Dieu), ma faute criminelle ne mérite rien moins qne la mort éternelle {David, tragédie, V, 1).
Montchrestien eût dtj dire, selon Petit de Julleville, rien de moins que la mort éternelle, dont le sens serait affirmatif, tandis que ne rien moins que ne peut avoir, selon lui, qu'un sens négatif, comme dans les vers suivants, également de Montclirestien :
(Ils) viendront exterminer cette race fidelle (les Juifs), qui ne mérite, Ciel, rien moins que le trépas [Aman, tragédie, III).
Et Petit de Julleville fait encore erreur en voyant ne rien de moins que, dans:
Ne songeant de rien moins qu'à sortir aujourd'hui (Montchrestien Hector, IV).
De dépend ici de songer et n'a rien à voir avec rien moins; on trouve souvent chez les écrivains du XVII" siècle songer de à côté de songer à. On dirait, en effet (langue actuelle):
Ne songeant à rien moins qu'à sortir aujourd'hui, dont le sens positif devient clair par les vers qui suivent.
Répétons donc ici avec M. Stapfer: „ L'usage, non la raison, a autorité sur les langues". — „ Obligeons les grammairiens, dit quelque part M. F. Brunetière, à se contenir dans leur rôle de greffiers de l'usage, et maintenons aux seuls écrivains un droit qui n'appartient qu'à eux sur „Vévoluiion de la langue''. — Bossuet avait déjà dit avant eux: «L'usage est le grand maître des langues".
Dans l'article qu'il a publié dans le „Temps", en août 1905, M. Stapfer nous dit „qu'aussi longtemps que le célèbre critique Scherer avait eu la direction de ce qui s'imprimait au Journal, il avait exigé de tous les employés de donner toujours la valeur négative à ne rien moins que (ce que le Temps ne faisait pas
8 Signes orthographiques.
auparavant) et la valeur affirmative à ne rien de inoins que, mais qu'aussitôt après le départ de Scherer (1879) collaborateurs et employés étaient retournés à leur vomissement" *^). On s'est sans doute persuadé que le remède proposé était de nulle valeur; personne, de l'avis de M. Stapîer lui-même, ou presque personne, ne pense à s'en servir, les collaborateurs du Temps comme tous ceux qui parlent ou écrivent.
Signes orthographiques.
Dans la vieille langue on n'avait d'autres signes orthographiques que pour distinguer les syllabes ou pour abréger les mots. Dans le premier cas, pour montrer qu'un mot comme ha-i-iîe, devenu haine par contraction (cf. haïr, je hais), avait trois syllabes, on surmontait Va d'un petit trait droit, mais oblique, ressemblant assez à notre accent aigu. Plus tard (le tréma n'étant pas encore connu) ce fut h que l'on intercala dans quelques mots pour séparer les syllabes:
Trair (lisez traïr) devint tra-h-ir (trahir j tradire pour tradere, d tombé entre voyelles), eiivair (enva-ir), envahir (invadire pour invadere), caier (ca-ier), cahier (quaternum ; quatre feuilles) ; deors (de-ors — *de-foris, f tombé entre voyelles), dehors (d'où hors remplaçant l'ancien moi fors : tout est perdu fors l'honneur), ♦ Tradiior {i long), pour trœdiior {i bref), avait donné aussi traitre (tra-itre), devenu trahitre et (rahistrc {s non prononcé, mais indiquant que / était long ; cf. throsne, thronus, devenu trône, o long, etc.), devenu traître (traditor) par contraction.
Pour abréger les mots on avait le même signe oblique, petit pour marquer l'omission d'une ou de deux lettres, plus long pour une omission évaluée sans doute comme plus importante. Ainsi dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem (XI* siècle), je trouve le petit trait, que nous remplacerions aujourd'hui par une apostrophe, après q, mis pour qui ; le trait plus grand ou le point et virgule après q remplaçant que.
Dans le Voyage (double texte; édition Koschwitch) le mot est (page gauche) est toujours représenté par — , nest par nest (ne élidé et n agglutiné ou soudé au verbe); la conjonction et
*) Expression tirée des Proverbes de Salomon, XXVI, 11: Sicut canis, qui revertitur ad vomitum stnini, sic imprudens, qui itérât stultitiam suam. Cette expression s'emploie pour signifier: retomber dans le péché, dans l'erreur, mais c'est en abuser étrangement que de l'appliquer ici à nos écrivains.
Accent aigu et remarques sur les accents. 9
est représentée par un signe ressemblant à un crochet (7j ou à un sept (7) mal fait.
Nous trouvons encore aujourd'hui ne (élidé en n) agglutiné comme dans la vieille langue qui ne connaissait pas l'apostrophe, et, par conséquent ne pouvait l'employer, dans:
Naguère ou naguères {s finale caractéristique de plusieurs adverbes) ^= n'a guère (sous entendu de temps; n'a génère de temps signifierait : il n'y a pas beaucoup de temps); nennil = non illi (avec la signification non illud^ pas cela), donnant nenil (nen il), oij nen était nasal, devenu nennil (deux n pour mieux marquer le son nasal), nenni (/ tombé et le mot se prononce ua-iii). Non est soudé dans nonchalant, -iance; nonpareil , — dans les autres composés il n'est joint au substantif que par un tiret: non-payement, nonvaleur, etc.
Ce n'est que dans le courant du XV1« siècle que certains imprimeurs commencèrent à employer les accents dont nous nous servons aujourd'hui. Ces accents furent empruntés du grec; mais avec une valeur tout autre. „En grec les accents servent à marquer la tension de la voix sur la syllabe accentuée; en français ils n'indiquent que la différence de prononciation que peut prendre une même lettre: a, à {a ouvert), â (fermé), e, é, è, ê; /, î; o, ô; u, û". — voir Littré.
Accent aigu et remarques sur les accents.
L'accent aigti se met sur Ve à son fermé finissant une syllabe non suivie de d, de r ou de s- final (l'accent se conserve naturellement au pluriel des mots terminés par é)\
Bonté, pré-%^x\z^\ né, pi. nés, bontés (pi.); mz\% pied, lécher, léger, chez, lez (= près; lattis, côté; donc lez = à côté), nez, rez - de - chaussée; un lé, (latus, large), des lé.s; Plessis - lez - Tours, etc.
Le XVI^ siècle ne se servait de l'accent aigu que pour distinguer Ye final fermé, et l'on peut en dire presque autant, sinon de tout le XVII'' siècle, au moins de sa première moitié. Nous verrons, par le Télêmaqiie de Fénelon (édition de 1712) et par l'Emile de Rousseau (1762), que l'emploi des accents, tel qu'il se fait aujourd'hui, ne s'est à peu près bien réglé que dans le dernier quart du XVIII*' siècle (aujourd'hui encore l'emploi des accents est loin d'être à l'abri de tout reproche).
Le XVI* siècle, dès que les accents furent connus (vers 1530), écrivait: sévérité, vérité, évité; modéré,, ténacité (aujourd'hui ténacité à côté de tenace). Dans le Télémaque (1712) je trouve:
10 Accent aigu et remarques sur les accents.
père, mère (parfois, mais rarement : père, tu es, vous êtes, fidèle^ célèbre), m,oderer, Telemaque, etc. *) L'accent grave n'est venu qu'assez tard, conseillé par P. Corneille, qui aurait voulu amener une distinction entre les trois e que l'on trouvait dans aspres (pi. : âpres), après (prép.), vérité, procès, excès, succès, écrits avant lui : après, procès, excès, etc. Dans le Conte dit Tonneau (1741), en plein XVIII® siècle, je trouve encore bénévole, obscène, obscénité, etc., l'accent aigu sur règle, troisième, quatrième, etc., l'accent grave sur étage, l'accent circonflexe sur emblème, systêm-e, vite, aucun accent sur ame, grâce, infâme (quoique Va y fût long comme aujourd'hui), l'accent sur assurer comme sur sîtr (securus, seûr, seur, prononcé sûr), c latin tombé devant ?/, contraction acceptée par l'Académie française en 1740 comme dans les autres mots contractés. Dans PÉmile de Rousseau (1762), je trouve encore père, mère, frère, espèce, guère, hygiène ,^ quatrième, ame, grâce, les premières pleurs (remarquons ce féminin; les longues pleurs); coutume, toujours, plutôt, la plupart mais chez presque tous les autres écrivains {s remplacé par le circonflexe): cotitume, couture, toidjours, plutôt, la plupart (une fois aussi plupart chez Jean-Jacques), un interprète, on sevré les enfants, collège, lumière; j'ai ///, vu., reçu, etc.^ comme chez Montesquieu, qui écrit au féminin lûë, vùë, reçue, etc. Même chose, pour ces participes, dans le Conte du Tojineau et dans les Sermons du Père (sic) de Segaud, Jesttite (1752), où l'on trouve constamment aussi: ame, grâce, sans l'accent circonflexe qui ne date sur Va, dans ces mots, que depuis 1798.
Sommes-nous devenus beaucoup plus logiques dans le courant du XIX* siècle? Nous écrivons encore év-é-nement, mais av-è-nement; rè-glement, ré-glementaire; re-ligieux, ir-réligieux, re-cë-ler, re-ce-leur, dé-ce-Ier; te-nace, té-nacité, breyet, breveté en prononçant ordinairement brevet, breveté; revision, que beaucoup prononcent et écrivent révision. En 1835, l'Académie écrivait irrésol-u-ment, mais résol-ù-ment; en 1878, elle a fait disparaître l'accent sur u, écrivant les deux mots de
*) Au pluriel, dans les mots (substantifs, adjectifs, participes), s remplaçait Xs final et l'accent aigu du singulier disparaissait: des hommes aimez, estimez, zelez, les veritez, boutez, etc. On trouve encore cette graphie dans les œuvres de Montesquieu ; Voltaire écrivait : estimés, aimés, bontés, sélàs, etc. — Rez (de rasus, ras) de chaussée =^ au ras (au niveau) de la chaussée.
Accent aigu et remarques sur les accents. 11
la même manière. En 1835, elle donnait éternument, depuis 1878 elle nous laisse le choix entre éternnement et cleniùment. En 1835, elle tc\wi^\i gaine, faîne; en 1878, elle a fait disparaître l'accent dans gaine, en le laissant dans faîne, qui n'avait cependant l'accent que par analogie avec gaîne (vagina, oîi / est long, donnait gaine, devenu gaine, puis gaine; fagina (i bref) donne faine (et non faîne, ni faîne). A gaine, devenu gaîne (gaine) comparons haine ["ha(t)in«], haine, qui ne s'est jamais écrit haîne (tout cela est illogique). En 1835, l'Académie écrivait goéland, goélette; en 1878, elle donne goéland, goélette. En 1835, nos Immortels emmaillo-tt-aient les enfants et les démaillo-t-aient; depuis 1878, ils les emmaillo-t-ent et les démaillo-t-ent. En 1835, l'Académie écrivait f-è-ve, mais f-é-verole, depuis 1878. f-è-ve, f-è-verole; en 1835, r-è-gle, mais r-é-glement, aujourd-hui règle, règlemerit, mais règlement (adverbe), réglementaire; en 1835*), compl-é-tement (substantif et adverbe); en 1878, complètement (subst. et adv.). Vers les années 1875—1877 les Revoies grammaticales nous promettaient que l'Académie simplifierait en partie l'orthographe en faisant disparaître Vh après le t dans tous les mots ayant deux h se suivant de près, et nous aurions eu rhytme comme rhétorique, rhume'-'''-'). L'Académie a préféré agir ici au petit bonheur ~ elle est coutumière du fait — en écrivant rythme (1878), mais faisant disparaître Vh après le t dans tous les autres mots ayant d'abord phth: diphthongue, diphtong'ue, diphthérie, diphtérie, etc. Vers les années 1875 — 77 on se berçait de l'espoir d'arriver bientôt à une orthographe plus simple, plus rationnelle, aussi la déception a-t-elle été grande lorsqu'on a vu que dans leur édition de 1878 nos 40 Immortels n'avaient accepté que quelques change-
*) Le Dict. général donne compl-è-tement (adv.), compl-é-tement (subst.), en ajoutant que quelques-uns seulement écrivent compl-è-tement (subst.). Le Dict. ignore ici que nous avons une Académie, seule maîtresse de fixer l'orthographe.
**) Comptant sur ces promesses, j'ai écrit dans ma grammaire de 1878, imprimée dans les derniers mois de 1877, rhyime, que j'ai du corriger dans l'abrégé de 1881 (par rythme). Je trouve encore la vieille graphie rhythme dans r Histoire élémentaire de ta littérature /r. de J. Fleury (p. 15 et ailleurs, édition de 1898). Il n'est pas le seul qui soit resté, en écrivant, à l'édition de 1835, on en trouve après lui qui la regardent encore comme la dernière qui ait été publiée.
12 Accent grave.
ments insignifiants, et ceux qui demandent une orthograpiie plus logique ne seront pas moins déçus en recevant, vers 1920, la future édition du dictionnaire. Il suffit, pour en juger, de lire le rapport fait par M. Emile Faguet au nom de ses collègues de l'Académie en réponse aux réformes proposées par la Commission instituée par le Ministère de l'Instruction publique (France^. Il n'y a à compter ni sur les Quarante ni sur les écrivains, aveuglément soumis à l'orthographe dite officielle, qui est celle du dictionnaire de l'Académie.
Accent grave.
L'accent grave se met sur les e dans les syllabes ouvertes non suivies de deux consonnes:
Pè-re, mè-re, frère, fève, orfèvre; je pèle, mais j'app-e-Ue, j'achète, mais je j-e-tte ; espèce, mais expr-e-sse, ac-cès, décès, pro-cès, mais ces, des (dès, prép.), les, mes, tes, ses. — Nous écrivons crème, J. J. Rousseau écrivait crème, ce que nous trouvons encore dans quelques grammaires en retard. Nous avons problème, système, etc. {e long en grec et en latin), mais extrême, suprême {e long en latin). Dile?nme, gemme, lemtne ont conservé, du grec et du latin, la prononciation dilèni\ gèm\ lèm\ mais femvie (femina) se prononce fam-ej tout cela est pour le mieux dans la meilleure des orthographes possibles.
Remarque. Gemme, d'abord écrit geme (la vieille langue n'admettait que bien rarement les consonnes doubles), s'est cependant longtemps prononcé et même écrit jamme {a nasal). De même fem(!)na (fem'na), qui avait d'abord donné feme {i atone tombé, ainsi que n-) dans le groupe 7nn), est devenu famé {e monté dans l'échelle des sons, et a devenu nasal). Pour mieux marquer la nasalité on redoubla la consonne dans
*) Pour la chute de \'n dans le groupe nin, comparons : koninem. (hominem), home, devenu homme {on anciennement nasal comme dans bonne, primitivement boue = bonam), dom'na (domina), dame [a non expliqué) ; damnare, daner, devenu inutilement damner, mais encore prononcé dâner et non dam.-ner; germ.(i)narc , germer; lum,(i)naria, lumière (lumiuaire, forme savante ; semfijnare, semer; an{i)ma, an-e-me {e médiat non prononcé), anme, ame, âme (1798); * carm(i)na (carmen), charme (masculin sous l'influence de carmen, neutre).
La chute de la voyelle atone rendait longue la voyelle précédente : as'mis (asinus), asne, âne (depuis le XlJe siècle Xs médial ne s'est plus prononcé dans les mots); an'ma (anima), ame, qui n'avait aucun besoin d'avoir l'accent sur a pour que la voyelle fût longue. Damner, venu après daner, s'est longtemps prononcé dam-ner (a nasal), se prononce maintenant drt'-ner {a fermé, tandis que
Accent circonflexe. 13
les mots où la syllabe avait un son nasal, mais, au lieu de famine on écrivit femme en reprenant Ve de f-e-mina iem nasal confondu de bonne heure dans la prononciation avec am, an). L'accent grave date de 1531. 11 s'employa d'abord pour distinguer \e muet de refermé: aimeè, tablé, guère, guerre, etc., et pour distinguer les mots /a, là; ça, çà; ou, où; des, dès; fa (terme de charretier) de j'a (d'où: déjà); a, à. L'accent grave servit ensuite à marquer Ve ouvert: le fer, V enfer, V hiver, le ctèl, fermeté, verdure, etc. Dans le Télémaque de F^énelon on ne trouve pas encore (1712) l'accent grave dans aimereiit, chantèrent, etc., liim,iere, Crète, dernière, etc., et l'on peut en dire autant de V Emile de Rousseau (1762).
Accent circonflexe.
L'accent circonflexe indique la suppression d'une voyelle ou d'une consonne:
Gaieié, gaîté ; remerciement., remercîment ; dévouetnent, dévoûment ; éternuement, êtemûment ; rester, arrêter; asne [as(ï)nus], âne; coste (Costa), côte (d'où côté, etc., mais coteau); stlr (securus, seûr, seur (lisez sur), siir (contraction), d'oii sûreté, mais ass-u-rer, etc.
Plus tard l'accent a été mis sur beaucoup de mots pour indiquer à tous que la voyelle était longue (l'accent n'est donc là, en réalité, que pour les yeux):
Pallidus, pale, pasle (s, non prononcé, indiquait que Va se prononçait long), pâle; tkromis, throne, throsne {o devenu long), trône. — Dans les mots grâce, infâme, âme, l'accent ne date que de 1798, mais \a y était long avant cette époque "1. — Extremtis, extrême, extresme, extrême; supremus, suprême.
a est ouvert dans condamner (con-da-ner). — Dans le latin pati Va est bref, et cependant nous écrivons pà-tir (mais com-pa-tir) ; nous écrivons il plaît (placet), mais il tait (tacet).
Aujourd'hui que l'on ne prononce plus ni dam-ner, ni femme {em nasal), il faudrait retourner à l'ancienne graphie daner ou dâner, famé.
■■■•) Le XVIIIe siècle ne s'occupant pas plus que le XVII»^ de l'histoire de notre langue, on n'a certainement pas pensé à remonter à anme (anima) pour arriver à âme; on a voulu tout simplement mieux indiquer, par l'accent, que Va était long, et il doit en avoir été de même pour grâce et pour infâme. — Les mots sans accent : axiome, idiome, arôme, tome (atome), zone, ont Vo long tout aussi bien que les mots ayant l'accent: Côme, il chôme, le dôme, Brantôme, fantôme, symptôme.
Pourquoi, dit Littré, l'Académie met-elle un accent sur cône, dôme, et non sur arôme, sone, etc., la prononciation de Vo étant la même dans ces mots?
14 Accent circonflexe.
supresme, suprême; rot(u)lus, rotle, rolle (/ assimilé) rosle, rôle; polus, pôle, devenu pôle, etc.
L'a est bref dans le latin pati (souffrir) et cependant nous avons pâtir*), à côté de compatir. Rabelais (1495 — 1553) écrivait patir et Brantôme (1540 — 1614) compatir. — Dans passion, sans qu'aucun accent nous l'indique. Va est fermé, mais il est ouvert dans patient, passible, -j-//" (même racine); Va est fermé dans tasse comme dans châsse, ouvert dans chasse — La terminaison eme dans extr-i^wze, supr-^We se prononce comme ème dans problème, %^%\.-èmt. Littré nous dit qu'il serait même préférable, d'écrire extrême, suprême, où l'accent grave se remplacerait mieux par l'accent aigu que l'accent circonflexe dans ex-lré-mité, su-pré-matie (cf. probl-è-me, probl-é-matique; syst-è-me, syst-é-matique). L'accent circonflexe ne rend pas l 'o long dans hôpital, et la voyelle n'est guère longue dans cô-té (cf. coteau), rô-X\x, 2\-mâ--m^%, ai-mâ-tes, ai-mât, fi-^z'-mes, ii-mAes, îi-mt; re-p?-mes, re-^z^-tes, re-ak, etc., etc (nos philologues demandent même que l'accent disparaisse dans tous ces derniers mots). La voyelle se prononce généralement brève dans: a-rê-te, ar-rê-te, ê-tes, il dî-ne, é-pî-tre, gî-te, bû-che, flû-te, croù-te, voû-it, hâ-ioX, quoique les grammaires donnent encore la voyelle comme longue dans ces derniers mots *j.
L'Académie française n'a pas de règle pour l'emploi de l'accent circonflexe dans les dérivés, tout se fait encore ici au petit bonheur. Elle écrit bât, bâtard, bâtardise-"}; fraîche, rafr<2/-chir, etc., g<9i'tre, goitreux, ihéàire, thé-â-tral; cr<?//te, -telette, -teux, -tier, -ton; châsse, -sis, enchâsser; crête, cfêté; pâle, pâlir, -leur, mais s/ir, as-su-rer, etc. ; cône, conique, diplôme, diplomatique, drôle, drolatique, acre, acrimonie, -nieux; grâce, gracieux, etc.-"-); infâme, infamie, diiîamer; jeûner, déieuner; pôle, polaire, môle, molécule; côte, côté, côtelette, côtoyer, mais coteau; lalrie, mais idolâtrie, iconolâtrie; je crûs (croître), que je crusse (croître) comme crusse (croire), dû, mais due, indu, indue; mû (mouvoir;, mais mtte, ému, promu ; ôoile, mais boiter, boiteux; /ât, mais futaie, -taille, -té. On écrit crtt (participe de croître) mais le cru, la crue (participes devenus substantifs). Nous avons l'accent dans voùle (" voluta, vol'ta, volte, voûte, voûte), mais non dans absoute (•■■ absoluta) ; l'accent est resté dans flûte (vieux fr. fleiite), mais est tombé dans chute (vieux fr. cheùte). Nous n'avons pas l'accent dans chas, mais
*) L'Académie, en 1694 (1ère édit. du Dict.), écrivait patir (sans accent) comme compatir.
**) A bâtard, comparer l'ang. bancard, engendré sur un banc; comparer aussi paillard. Voir Littré ou le Dict. Général.
***) En 1835, l'Académie écrivait ^a/«<', ^a^i'/z/<?r, ma\% dégainer-, dégaine; en 1878, elle écrit ces mots sans accent.
Accent circonflexe. 15
il est nécessaire dans les dérivés châsse'^)^ châssis, enchâsser, -stcre (capsa donne chasse, et non châsse); chaton (tête de bague), qui vient de l'ancien haut ail. chaste, (ail. moderne kasten) a perdu l'accent qu'il devrait avoir (le mot se confondant ainsi avec chaton, petit chat.). L'anglais toast (rôtie), to toast (griller, faire rôtir, porter un toast, toste) donnent en français toste, toster ou toast, toaster (même prononciation), tandis que la contraction devrait nous faire écrire toste, tôster, ce qui nous rapprocherait de la prononciation anglaise et de celle de Chateaubriand, qui écrivait toujours dans ses lettres toast, toaster.
Il n'y a pas d'accent sur racler, que l'on rapporte à rasiculare (ras'culare), mais on écrit râteau- de la même famille, et dans racler Va est fermé {racler). Le latin aurait dû donner rascler, mais dès les plus anciens textes le mot s'écrivait déjà sans s. Quelques-uns, conformément à la prononciation, écrivent racler, mais ce n'est pas académique et ne l'a jamais été. Quelques-uns écrivent ckûte qui, logiquement, a autant de droit à l'accent que flûte (voir quelques lignes plus haut).
A la fin du XVIP siècle, et même dans les trois premiers quarts du IS^ on trouve encore l'accent circonflexe au passé défini dans: il put (pouvoir) il reçût, ils purent, reçurent, il sçût (maintenant sut) ils sçûre^tt (surent), etc., etc. On peut dire que c'est Voltaire (Montesquieu a encore l'ancienne orthographe) qui, pour les accents, a amené l'orthographe actuelle. Montesquieu écrivait encore sçavoir, sçû, vu, reçu., Voltaire savoir, su, vu, reçu, etc. Pascal, dans ses Pensées, écrit : il fût, connu, fallu et falû, comme viï, pu, reçu, etc.
L'accent circonflexe a disparu à la fin du XVII^ siècle dans beaucoup de mots; sur quelques autres, déjà dans le courant du XVII*^:
Lasdi'e (Lazarus), ladre, ladre; osiage (* obsidaticum, influence de *hospitatictifn), otage, otage; côte, mais coteau; coustutne, coutume, coutume; coushire, couture, couture; tousjours (XVI^ siècle), toujours, toujours; plustost, plutôt, plutôt; vaslet (varlet), valet (pour vassalet); joustc, joute, joute (juxta, auprès), d'où jouster, jouter, jouter, ajouster, ajoiiter, ajouter; mousle (*muscula), moiile, la moule, la moule; mousche (musca), mouche; risposte (ital. risposta), riposte;
*) C'est certainement pour distinguer chasse et châsse que ce dernier mot a l'accent sur a, mais le contexte permettrait-il jamais de les confondre ? C'est aussi soi-disant pour éviter une confusion, que nous avons du et dti, la et là, des, dès, ozi, où, a et à (tous ces accents de distinction devraient disparaître).
16 Cédille.
rispaille (origine inconnue), ripaille ; rusche (mot celtique : ruscd) est devenu rouche, puis ruche ; piestre (pedester), piètre ; lotische (luscus), lonche ; sestier (sextarius), setier ; restif (restare, rester), rétif ; cotisdre {* cosere, cousuere), coudre; oustarde (avis tarda), oxitarde; ostruche, austruche (avis-struthio), autruche; Osterreich, Austriche, Autriche ; ministerhim (*min'sterium), mestier, métier {n tombe devant s dans le latin populaire), monasterhim (*mon'sterium, *mo'sterium), mostier, moustier, moûtier, luoutier; studere, estudier, étudier; siaèi/ire, establir, établir; spatha, espee, épée; spath(u)la, espalle, espaule, épaule; smaragdus (*smaraldum), esmeralde, esmeraude, émeraude; sicfejra, sisdre, cisdre, cidre; ail. Spierling, esperlenc, éperlenc, éperlan ; ail. Sporn (ancien h* ail. sporon), esperon, éperon; * boscum (bas-latin), bois, d'oii bosquet, bouquet, bocage ; ht ail. Sparvari [Sperber), esparvier, espervier, épervier, etc., etc.
Pacage (*pasc(u1aticum, de pascuum) s'écrivait anireiois pascage ou pasquage; panais, devenu masculin, a remplacé le féminin pasnaie (de pastinaca), et il en est de même ùe pasnage (*pastionaticum, formé snx pastionem; pasci, paître), devenu panag^e ; etc., etc.
Que de mots dont les amis de l'orthographe étymologique auraient à changer la graphie s'ils se mettaient d'accord avec leurs principes ! Voir plus loin les adverbes de manière.
C'est Etienne Dolet (1509 — 1546) qui, le premier, a employé l'accent circonflexe en 1540. Pierron s'en servit (1555) pour marquer la longueur d'une voyelle ou d'une syllabe. Dans le dernier cas, l'accent surmontait plusieurs lettres: «jz-se, bourg-^czsie, etc.*) Poisson, en 1609, mit l'accent circonflexe sur le / précédé d'une i- non prononcée: bas-t-on, tos-t, fores-t**^). C'est Godard (1564 — 1630), en 1618, qui inaugura enfin l'usage moderne en remplaçant par l'accent sur la voyelle précédente Xs amuïe: b-â-ton, b-â-tir, for-ê-t, t-ê-te; t-ô-t (tostum, d'oij viennent toste, toster; ang. toast, to toast, qui ont rendu ces mots au français d'oij ils avaient disparu). Cette manière d'écrire [bâton, tête, etc.) fut acceptée par l'Académie française en 1740 dans presque tous les mots ayant l'accent circonflexe par suite d'une voyelle ou d'une consonne disparue: gai-e-té, gaîté; fene-s-tre, fenêtre; etc. etc.
Cédille.
La cédille (esp. cedilla, zedilla^ diminutifs de céda, zeda), se met sous le c devant se prononcer comme s sourd [s russe) devant a, o, u: commen-ç-a, commen-ç-ons, re-ç-u. Le XVI''
*) Accent assez grand, surmontant aï, eoi. **) Accent circonflexe au-dessus du t dans ces mots.
Tréma. 17
siècle l'appelait le <; à queue {c caudatumj, l'usage de la cédille fut long à s'établir. Avant son emploi leçon s'écrivait ieczon ou kcon, mais avec deux ^- au dessus du c, d'où l'anglais a fait le-ss-on en négligeant le c (lectionem), ou l'on écrivait receoil, commencea, receiù (prononcé reçu), cza (ça); de cette graphie il nous reste dottceâire, qui devrait s'écrire dou-ç-âtre (douçâtre). Au lieu de maçon on écrivait masson, orthographe que l'on trouve dans les Pensées de Pascal (cf. l'ang. lesson =^ leçon).
Tréma.
Le tréma se met sur les voyelles e, i, u: Israël, Moïse, Saûl, Noël, haïr, naïf. On écrit ïambe, oii lé tréma est inutile depuis que le mot ne peut plus se lire jambe; inutile aussi dans Noël, que personne ne penserait jamais à prononcer Nœl)\ aïgnë, pour distinguer le mot de aiguë (aqua) dans aig'ue-marine (pierre précieuse; émeraude d'un vert d'eau de mer; ang. seawaier-green colour), cigiië, contïgiië; Staël (prononcé stàl: M™^ de Staël), faïence, glaïeul, aïeul, ouïr, 'S>di\ni- Sacns (= Saiiss), Maëstricht {= Mastricht). Pocme, poëte (1835) s'écrivent poème, poète depuis 1878; goéland (1835), goélette (1835), goéland, -lette (1878). Depuis 1901, dans les mots précédents finissant par ue l'Académie française permet la double graphie aiguë ou aigiie, ciguë ou cigûe; etc. Dans Fénelon (Télémaque) je trouve: les nues, jouet, epanouïe, et c'est ainsi qu'écrit encore Montesquieu. Dans nos grammaires et manuels en retard je trouve : nous suïons, vous suïez (suer), nous louïo7is, v. louïez (louer), que nous sillons, etc., que n. louïons, etc.; n. arguïons, vous arguïes, en donnant illogiquement arguer (sans tréma), qui se confond alors avec arguer (prononcé arghé). On ne met le tréma dans arguer que devant e muet (j'argu-ë, j'argu-ë-rai, -rais, etc., que fargttë, etc., chose bien inutile (comme tous les accents de distinction), puisqu'à tous les autres temps et aux autres personnes on laisse partout, quant à la graphie, se confondre arguer (ar-gu-er) et argiier (ar-gher). Depuis 1878 les verbes finissant par ouer, uerne prennent plus nulle part le tréma, on écrit: nous louions (louer), vous suiez (suer), etc., mais beaucoup de livres en sont encore à l'édition de 1835, qu'ils nous donnent comme la plus récente.
Le XVIII* siècle, jusque chez Montesquieu, écrivait: la nuë, la vi^ë, une somme dûë, la joué, il joué, il loué, etc.
18 Apostrophe.
Apostrophe.
L apostrophe indique la suppression d'une des voyelles a et e (1'/ ne s'élide que devant il, ils):
L'enfant (pour le enfant), l'histoire (la histoire), l'âme (la âme), s'il vient (si il vient), s'ils viennent.
L'article est resté agglutiné (comme soudé) au substantif dans plusieurs noms propres ou communs; dans deux ou trois mots il s'y est même agglutiné assez tard:
Lil/e (ville de France) est encore écrit l'Isie par Villon (XVe siècle), Lorient (ville) s'écrivait encore rOrieni au XVIII" siècle.
Comme noms propres, dans lesquels l'article est agglutiné, contentons-nous de citer:
Lallemand, Langlais, Loiseau, Lebrun, Lenoir, Lesage, écrit plus souvent Le Sage, Leroux, Leblanc, Lacaille, Lacroix, Ladvocat, Lemercier, Lebègue, etc. — Lafoniaine, vieille graphie de La Fontaine.
Comme noms communs, citons:
Lierre ^= l'ierre (hed(e)ra), iedre, ierre, d assimilé, Pierre, écrit anciennement lierre, l'apostrophe n'étant pas encore connue; dans le lierre il y a donc deux fois l'article: le lierre = le l'ierre); Inette = la uette (uveita, petit grain de raisin, par comparaison), loriot = le oriot (l'oiseau aux plumes couleur dor), lendit = le endit (indictum ; jour fi.xé comme foire, congé), laudier (ancien grand chenet) = le andier ; lingot = le ingot (mot anglais) ; lors = illa hora, avec Y s finale caractéristique de plusieurs adverbes *), alors = à l'ors = à cette heure-là ; lorsque = (à) l'heure que ; lendemain = le en de main (lat. mane, matin), le (jour) en demain ; alentour = à l'entour (encore écrit comme adverbe en 3 mots = à l'en tour); alarme ^ à la arme, aux armes (dans l'armée = ipesora), a/erte (ital. alPerta ^= ad illum erectum, sousentendu lociim, sur un lieu élevé pour faire le guet) ; amont (ad montem), aval (ad vallem), atour (dame d' — , les atours d'une femme), atout; doi'énavant (*dehora-in-ab-ante, de cette heure en avant), désormais (* de-ex-hora-magis, de cette heure plus (loin dans l'avenir); dont (*de-unde); dinde (dindon) = de l'Inde; dans (de-intus) on disait aussi en déans""^); davantage*).
*) Le passage de davantage (ou d avantage) à d'avantage et vice versa, se comprend facilement. La vieille langue aurait écrit: Je ne crois pas qu'en prenant cette place vous ayez plus davantage (d'avantage), hormis l'honneur, car vous ne recevrez pas davantage (plus d'argent qu'auparavant). Et le XVIe siècle, heureux de connaître l'apostrophe, aurait pu écrire: Vous ne recevez point là d'avantage (aucun avantage), car vous ne recevez pas d'avantage (plus qu'auparavant). — L'abus de l'apostrophe dans quelques mots au XVI» siècle se comprend très bien, elle en montrait la composition.
**) On trouve enz (intus, à l'intérieur) dans la Cantilène d'Eulalie: Enz enl (dedans en le) fou (feu) la getterent; et de dens dans Aucassiii et Nicoleite: Un pel (pieu) aiguisie que cil [(* ec)ce-illi] de denz avoient jeté (XVI, 25); on
Apostrophe. 19
Voici d'anciens exemples qui prouvent que dans l'ancienne langue l'article s'employait déjà devant les mots ainsi soudés (voir Littré):
Li rois out (eut) Besancon tout droit le lendemain (Girari de Ross., XlVe siècle). Le roy ne le voulut jusques au (= à le) lendemain (Bibl. des Chartes). Le lendemain du premier jour de may (Ch. d'Orléans). Estant arrivée à Limoges le lendemain (Marg. de Navarre). Netayer les sales et coupper le lyarre (lierre; XVe siècle). Dans la toute vieille langue on Irouve edre, eedre, eyre, herrc, y être ; on aura dit ensuite le ierre, lierre (soudure et contraction), et plus tard, la soudure ne se comprenant plus: le lierre; le oriol, loriol, le loriol (loriot), etc., etc.
Aux mots qui précèdent ajoutons:
ApuHa (l'Apulie), devenu, dans la langue vulgaire avec l'article agglutiné (soudé), puis séparé: Lapouille^ La Poiiille; Aratolia, Lanatolie, La Natolie (l'Anatolie forme savante) ; Aqttitania (l'Aquitaine, forme savante) , Laguienne {q changé en la consonne douce g au milieu du mot), La Guyenne.
Dans plusieurs des mots arabes introduits dans le français l'article al est aussi uni Csoudéj au substantif:
Alambic, alcade, alcali, alchimie, alcool, le coran ou l'alcoran, alcôve;
aldébaran (nom d'une des étoiles), algèbre (al -f- dj'eèr, réunion de termes),
alguazil (al -f- wazir = visir), aimée (al -f- ^^^'A savant) ; Koôa (alcôve) signifie : chambre à coticher.
— Davantage, oii de élidé était toujours uni (soudé) au substantif, est resté comme adverbe. Comme substantif, le mot racine, aussi facilement reconnaissable que enfant dans lenfant, que histoire dans Ihistoire (l'enfant, l'histoire) s'est séparé de la préposition, devenant ainsi d' avantage.
Froissard n'a pu écrire que davantage ou (1 avantage, en séparant les mots sans apostrophe. Froissard (XIV* siècle, écrivait comme on le faisait avant le XV!** siècle et comme nous écrivons le mot aujourd'hui (Littré se trompe en lui faisant écrire d'avantage (adverbe) et davantage; — avantage date du XIP siècle):
Se (si) nous fuions, nous sommes perdus dayantage {Chroniques, IV, 78). — Voir le Dict. général.
Au XVI* siècle, d'oili date l'emploi de l'apostrophe, on trouve parfois la graphie davantage pour l'' adverbe:
Et que peut d'avantage un homme de valeur? (Montchrestien, Hector éd. de 1604, p. 24). — C'est comme l'assiégé résiste d'avantage {ibid., p. 25),
voit ici de dans (dedans) en deux mots et dens (de -{- enz) sans apostrophe. — Je vous livrerai cette marchandise endéans les trois mois (le mot a vieilli; on le trouve dans Bescherelle, mais Littré et le Dict. général ne le donnent plus).
20 Apostrophe.
Je trouve dans Brantôme:
D'arantage (de plus) quel tort tient on à iMadame de Nemours (IV, 273). — Il lui en reste encore (l'aYantage (sens de stiffisammeiit) tant il estoit oppulant (II, 144).
Je trouve dans le lexique des œuvres de Brantôme (édition des Grands écrivains français, Iniroductïon, X, p. 159), cet exemple d'Henri Estienne:
Encore y a-t-il bien d'avantage d'hommes qui dépravent le langage.
L'apostrophe, nous le répétons, ne date, dans ce mot employé comme substantif précédé de de, que du XVI® siècle, le vieux français écrivait davantage, subst. (d'avantage) comme davantage (adv. = plus).
— Voici au XVI® siècle, r endemain, aujourd'hui lendemain r Luy (Guise) et M. le Prince coucharent ensemble, et l'eiideinaiii nous allasmes à son lever (Brantôme, IV, 350; la vieille langue eût écrit sans apostrophe: Et lendcmaijt nous allasmes etc.).
Mais Brantôme emploie déjà, comme nous le ferions, l'article le devant lenmafïn (= l'enmatin, l'en matin):
Je ne faillis pas de l'entretenir tout un soir à soupper et encore le lenmatin (III, 8 ; note 2).
A cet enmaiin (lenmatin avec l'article agglutiné) comparons einiity (in hodie = in hoc die, en ce jour ■=^ aujoitrd'hm')^. employé par Brantôme:
Nos vefves (veuves) d'ennuy (de maintenant, d'aujourd'hui) n'osent porter des pierreries (IX, 638, édition des Grands Ecrivains français).
On trouve aussi dans Brantôme enderier (au dernier moment), endevant (au devant).
A ces mots comparons encore comme resté de la toute vieille langue (préposition agglutinée en certains mots au substantif):
In odio, qui a donné enoi, emd {en nasal), ennui [n redoublé pour mieux marquer, disait-on, le son nasal de eit^ confondu de bonne heure, pour le son, avec an). — In-atnico (inimicus), enenii (cf. l'ang. eizemy), où en était nasal (= an) ; devenu également ennemi (an-ne-mi), prononcé maintenant ènn'mù — En est resté nasal devant une voyelle ou h muette dans: enivrer {Q.n Suisse j'ai souvent entendu é-nivrer), enorgueillir, énamourer, enharmonie^ enherber, et enôcher (qui a vieilli). — Dans en-n-^xn\, en est Vin négatif latin.
Voici des exemples tout opposés oii, par une compréhension également erronée des mots, VI initiale a été prise pour l'article élidé:
Lasur (mot d'origine persane, comme lasîili, lazuliie) est devenu aznr) : * lyncea (lynx, le lynx), prononcé luncea, a donné lonce, devenu once (sf. ; les naturalistes disent un once).
Apostrophe. 21
— * De-itnde donnait diinl {d devenu / à la fin du mot) et don/. Le mot, dans la vieille langue, ne s'est presque jamais écrit autrement et toujours sans apostrophe (on trouve don deux fois seulement dans les nombreux exemples que donne Littré) Ce n'est qu'au XV^ siècle, lorsque l'emploi de l'apostrophe entra en usage, que l'on trouve parfois d'ond avec le d de un-d-e:
Pour sortir d'oiid tu es entré (Marot). — D'oiid me vient le songer qui devers vous me maine? (Id.). — Et ailleurs: C'est un enfer dont jamais je ne sortiray (Id.). — Voir Littré.
On trouve déjà dont (IX^ siècle) dans la CanHlène de sainte Eulalie, oti il est employé comme pronom:
Et li enortet dont lei nonque chiet qued ele fuiet le nom christien (et il l'exhorte (à ce) dont ne lui chaut qu'elle fuie (abandonne) le nom chrétien {nonque =• nun-quam = ne onque, ne onc = ne jamais).
Dans le Voyage de Char/emagne à Jérusalem (XI® siècle) dont est employé comme adverbe et comme pronom:
Sire, dont (d'où) estes nez? (148). Savez (vous savez ce) dont (pronom) je vos pri (prie; 226). Sespee (s'espee) dont li ponz (la poignée) fut dor mier (merus, pur; 3). Un rei dont ai oït parler (72).
— Quant à à fenfoitr, ce n'est plus qu'une expression adverbiale, qui ne peut pas avoir de pluriel. Le mot entour est resté comme substantif qui ne s'emploie plus qu'au pluriel, et souvent avec le sens de parents^ amis intimes, serviteurs qui entourent une personne et ont sur elle de l'influence: Je crains les entours de cet homme. On dit cependant, avec le sens d'alentours rapprochés: Les entours des Tuileries (d'une ville, d'une forteresse, etc.).
Aleni02ir, d''alentour sont restés comme adverbes: rôder alentour, les villages d'alentour. — Comme substantif, le mot ne s'emploie qu'au pluriel: Les alentours de la ville. Cet homme est dominé par ses entours ou ses alentours. Je ne me fierais pas aux entours (aux alentours) de cet homme. Comme adverbes, on écrit indifféremment: il rôde à l'entour ou alentour. Devant la préposition de, c'est à Pentour qu'il faut écrire: Il rôde à l'entour de notre maison (voir Besche- Telle et le Dictionnaire général contre Littré).
Un mot curieux qui ne s'explique que par la vieille langue, c'est sens, dans sens dessus dessoîts, qui provient aussi d'une compréhension erronée de cette locution. Le XV® siècle écrivait <».en dessus dessous. Henri Estienne (XV® siècle), qui comprenait
22 Apostrophe.
ce que c'était, écrivait: cen dessus dessous. L'intelligence du mot cen s'étant perdue, Vaugelas (XVII* siècle) écrivait sans dessjis dessous.^ et M""* de Sévigné suivait cette orthographe. Chapelain et Ménage, d'accord avec Pasquier, écrivaient sens dessus dessous, en donnant à sens la signification de direction^ de côté^ comme qui dirait: le côté qui devrait être dessus est mis dessous, et c'est encore ainsi que nous écrivons. Or, la vieille locution devrait être, depuis l'emploi de l'apostrophe, comme H. Estienne l'aurait voulu: c'en dessus dessous, qui signifie: ce (qui devrait être) dessus (est) dessous. L'Académie, dit Littré, devrait rectifier l'orthographe vicieuse de sens pour reprendre la bonne graphie cen. Ce changement est d'autant plus facile à réaliser, ajoute-t-il, que cen et sens ont ici la même prononciation. — Même chose avec c'en devant derrière. Voici quelques exemples avec ce et cen^"):
Il metent ce devant deriere (Rutebeuf). Retournez la lamproie ce dessus dessoubs ou (au) pot (Menagier, I, 8). On tourna au duc ses armes ce dessus dessous (Froissart, II, 2, 117). Tout pour vous va cen devant derrière (Coquillart, XVI» siècle, Ballade cotitre les Princes). Renversez cen dessus dessous la terre (Gringoire, le Jeu du Prince des sotz). II les tastonnoyt cen dessus dessoTis, cen devant derrière (Rabelais, Gargantua, I, 11).
Amyot (XVI* siècle) écrivait déjà comme Vaugelas (XVII* siècle) sans dessus dessous. Paré écrit: s'en dessus dessous, ainsi que de Serres. L'Anglais Palsgrave**) écrit très bien cen desstts dessous. — Voir Littré.
— Les possessifs 7na, ta, sa, s'élidaient aussi devant les substantifs commençant par une voyelle ou une â muette, et, comme l'article défini, s'agglutinaient (se soudaient) au substantif*):
Mande (= ma amie), mamonr (== ma amour; amour toujours féminin dans le vieux français), tame (talme, tarme) pour ta ame (âme), sespee = sa espee (épée).
De la compréhension erronée des mots ainsi composés on a fait ma mie {ina pris erronément pour l'adjectif possessif); mamour est resté ou est devenu m'amour: faire des mamours
*) Les éditions sont mauvaises, qui font écrire c'en par Froissart, l'emploi de l'apostrophe ne datant que du XVIe siècle (Froissart, 1337 — 1410).
**) Paisgrave, né à Londres, mort en 1554, auteur de la première grammaire française, enseigna le français à la princesse Marie, sœur de Henri VIII, fiancée à Louis XIL
Apostrophe. 23
OU m'amours à quelqu'un. — Sespec (sa espée) çst aussi devenu parfois se (sa) spee, se initial pris pour le possessif élidé, et se pour sa, comme le employé souvent au féminin pour la.
Remarque. — Le mot mie, représentant amie, existait déjà au XIII'' siècle, longtemps, par conséquent, avant que l'emploi de l'apostrophe fût connu (preuve que ma, dans mamie, était déjà regardé comme étant le possessif ma). La graphie m'amie ne remonte, selon le Dictionnaire général, qu'à l'époque de Molière (on la trouve parfois cependant, je crois, dans la seconde moitié du XVI'' siècle):
Seignor, ne vos mentirai mie (miette*), mica), li doiens (doyen) avoit une mie (amicam, amie), dont il si fort jalons estoit toutes les fois que ostes (hospites, hôtes) avoit (Méon, Fabliaux et Contes, t. II, p. 4).
Lorsqu'on trouve inainie, m'amo/cr, etc., dans nos grammaires historiques et dans les éditions récentes faites sur les anciens textes, l'apostrophe n'est évidemment employée que pour une compréhension plus facile des mots toujours écrits sans apostrophe dans les textes originaux pour l'excellente raison que l'apostrophe était alors inconnue. Si mamie, tamie, samie s'étaient anciennement écrits mamie, f amie, -s' amie, le mot amie y est tellement reconnaissable que l'on n'en eût jamais fait ma mie en apocopant Va initial de amie"^), et il en est de même des mots où l'article le, la, s'est uni (soudé)) au mot suivant.
Le possessif est resté uni au substantif dans :
Monsieur, messieurs, monseigneur, messeigneurs (le sieur, seigneur), madame, mesdames, mademoiselle, mesdemoiselles. Dans la vieille langue on disait: le sire de Joinville, messire de Joinville. — Situi- vient de * seiorem.
*) Le premier mit-, employé dans la vieille langue pour déterminer la force de la négation, vient de mica {mie, avec le sens de miette: de ce pain, je n'ai mangé mie = je n'ai mangé miette, une seule miette). Le second mie, altération de amie, vient de arnica, amie.
Ce n'est qu'en 1878 que l'Académie a admis iiiamour, qu'elle écrit au pluriel m'amours: faire des m'amours à quelqu'un. Dans son édition de 1835 elle ne donne pas l'expression: faire des mamottrs ; elle dit seulement que mort amotir, en s'adressant à une femme qu'on aime, se disait anciennement aussi m'amour
**) Au XIV» siècle m,07i, ton, son remplacèrent en ces cas ma, ta, sa. Les grammairiens nous disent que ce changement fut amené pour l'euphonie, mais il me semble que ce fut bien plutôt pour faciliter l'intelligence des mots ainsi agglutinés (soudés). La compréhension de ces mots devait, en effet, être loin d'être toujours à la portée de tous. Il était, certes, bien réduit, même au
24 Apostrophe.
altération de seniorem, qui a donné seigneur; sire de *seior (senior), qui donne sieire, devenu sire {e médial disparu et contraction de si-ire en sire) ; dans les Serments de Strasbourg on trouve sendra pour senire (d intercalé entre n et r).
La vieille langue unissait (soudait) au substantif et au verbe commençant par une voyelle: l'article le, la, les possessifs ma, la, sa, les pronoms me, te, se, le, la; l'adverbe se = si; la négation ne, la préposition de, mais savait aussi les détacher*). Je trouve à la page gauche du double texte du Voyage de Charlemagne à Jérusalem (XI® siècle) :
Se (si) vos me avez mentit (24). La plume est de orioel (290). Le aguilon en main (286). Un escamel de argent (291). Ma espee dacer (d'acier ; 25). Sa espee (3, 458). Il le oust (il l'eiât) recatet (racheté, 451). Ele ue oset (826). A vos ai jo tornet ma amistet et ma amur (854). Si or ne sont remplit li gap que vos deïstes (646). Trancherai vos les testes od (avec = apud) ma spee (647).
Tandis que, page droite, l'article, le possessif, le pronom me, te, se, le, la, la négation ne, la préposition de sont soudés au substantif ou au verbe:
Se (si) vos mavez mentit (24). La plume est dorioel (290). Laguillon en main (286). Un eschame dargent (291). Mespee ' dacier (25). Il a ceinte sespee (3). Il loust (l'efît) achatet (451). Li reis me prest (praestet, subj. optatif) sespee (458). Ele noset (826). A vos ai jo tornet mamistet et mamur 854). Sor (si à cette heure) ne sont remplit li gap (646).
Au treizième siècle je trouve dans Berte ans grans pies, et l'on trouverait la même chose ailleurs:
Loa (l'on) doit bien reculer por le plus loing saillir (368).
Et au XV" chez Charles d'Orléans:
Tost serons au lieu que (je) vouldroye que len (l'on) appelle Nonchaloir {^Départie daniour).
commencement du XIX» siècle, le nombre de ceux qui eussent pu expliquer les mots lierre (i 'ferre), lingot (l'ingot), loriot (j'oriot) ou l'altération de lazur en Pazur et de lotice en Ponce.
*) Remarquons qu'à la page gauche les vers sont de 13 syllabes lorsque les mots cités plus haut sont détachés l'un de l'autre.
**) On vient de homo (cas stijet, nominatif), homincvi (cas régime, accu= satif) a donné ome {h latin disparu), plus tard omme, homme. On trouve déjà ont (homo) dans les Sermettts de Strasbourg (IX® siècle, en 842) : si cum cm per droit son fradra salvar dift (doit). Plus tard le mot devint oms par analogie avec les mots ayant s final au cas stijet, pour redevenir ensuite on {n final au lieu de ni).
Apostrophe. 25
Remarquons les mots séparés ou soudés dans le vers suivant (page gauche):
Plus est riche (h eniperere) de ayer (avoir) dor (d'or) et de dcners.
Corrigé, page droite, par:
Plus est riches daveir et dor et de deniers (27).
Les mots sont le plus souvent soudés dans le texte de la page gauche et séparés par l'apostrophe à la page droite pour l'intelligence des mots.
Menseinez (enseignez-moi; 19); mamistet (ma amitié; 54), mentendez (entendez-moi; 67); quant lot (l'entend) li patriarches si sen vait cunreer (141), il lat (l'a) conduit (245); quil (qu'il) nen partissent; 256); pus (puis) meu irai {472); iiert (non erit, ne sera; 536); maportez (apportez-moi; 604); je noi (non audivi, n'ai entendu) parler (577); il ni (n'y) a (617); mais nest (n'est) mie si pruz (28) ; Charles, ne tesmaer (ne pas t'effrayer, ne t'effraie pas, ne te mets pas en émoi; 674); etc., etc.*)
Page droite : m'enseigniez, m'amistet, m'entendez ; etc.
Dans le Voyage (XI® siècle) de Charlemagne on trouve souvent s pour se (= si) venant du sic (ainsi) latin ou du si (conditionnel):
Se (si) ne sont remplit li gap, trancherai lor les testes (633—34). — Sout (ainsi eut) prise corone (2). Si (ainsi y) seront (20). Nombreux exemples.
C'est sans doute de ce se, oij Ve peut s'élider, qu'il nous est resté comme vestige l'élision du i dans si devant il, ils. — Quant à selle (si elle), il aura dû être abandonné pour éviter une confusion de son avec celle. Voici se à côté de si:
Si vous le croyez, il vous mènera loin (langue moderne). Se (si) vos les pleist a recevoir (Marie de France, Lais, Prologtce, 51). Si matire (matière = sujet) bien est faite {ibid., Gziigeinar, 2). Se il damer (d'aimer) la requeist {id., 61 ; remarquons se non soudé à il). Nest (n'est) merveille se il sesmaie (s'esmaie, 197). Stms (si un) riches huem (homme) ci vos trovast (Id., fable I, 11).
Dans les plus anciens textes quand ço (ce) est suivi de est, c'est Ve de est, c-à-d. du second monosyllabe qui disparaît: cosi (co'stj = ce est. Il en est de même de si, qui, lui, suivis de en: sin, gin'n, luin = si en, lui en, qui en: Cost avis (= ce est avis. Voyage, etc., 37); sin (si :== ainsi en) donreit a Rodlant {Roland, 491); je luin (lui en) conquis {id., 2327—28-29). Cost (co r=: cc cst) l'arcevesques (voir la Chrest. par G. Paris et E. Langlois, p. 15, vers 25; 2240 de Roland). — '""In-illo (en le) se rendait par enl et par el, d'où le pluriel es (resté dans es lettres, etc.); ad-illos (à les) par as, devenu plus tard ans, aux, au {^'■ad-illum), al, auf /vocalisé en u devant les mots masculins
26 Adverbes de manière.
commençant par une consonne. Dans les pluriels els (en les)^ als (à les), IV tombe devant l's final (qui suit):
La corone el (en le) chief (* capum, -put, tête; Voyage, 10), les corones es chies (id., 20); il montèrent es mulz {id., 89). Devant el premier chief (= à la tête, par devant; 99). — ■ Al plus bel et al mielz {id., 6). Il volt li cheïr (cadere, tomber) as (à les) piez {l'd., 31). Il vont as ostels (418). As espondes (jusqu'aux bords ; ïd., 570). Enl (en le) fou (feu) la getterent (Cant. de Ste Eu/.). Il vint al patriarche {Voy., 134). Il est al rei alez {ïd., 144). Deus (Dieu) est encore el ciel {id., 213).
On trouve aussi iel (jel) pour je le, nel pour ne le, nés pour ne les:
Que iel (jel) die; iel (je le) dirai. Vos nés (ne les) recoverrez mie (Aimeri de Narbonne) • etc., etc.
Dans Aliscans, publié en Allemagne, les mots qui précèdent ne sont ni soudés, ni séparés par l'apostrophe comme on le fait ordinairement pour une compréhension plus facile des mots, mais la voyelle finale de l'article et des mots cités plus haut est aussi élidée en tout le poème. Les deux mots réunis ne se trouvent que dans nen; c'est à peine si deux ou trois fois on trouve n en pour nen:
L escut (il) ot frait (16). D escus et d armes (20). N a home (32); (II) nen (n'en) istra (143). Au bran d acier (77). S (si) a 1 escut embraciet (145). S en sont espoentant (228). L aubère c (qu') ot vestu (319). S espee (492). S aumosniere (son aumônière; 344). S iaume (son heaume; 1002). M espee (1148). Qui fist t espee mauvaise la foria (forgea; 1231). L espee au pon d or (1470). S a (ainsi a) la coulor muée (1703). (A Dieu) comandat s arme (son âme; n de anima remplacé par r; dans Rou on trouve plusieurs fois aime ; voir mon Précis de phonétique, p. 74).
Adverbes de manière.
La plupart des adverbes de majiière se composent d'un adjectif auquel on ajoute ment, qui vient de mens, mentis (esprit), qui a pris dans le latin de la décadence le sens de manière. Mens, étant féminin, les adverbes doivent venir du féminin de l'adjectif, et, en traduisant littéralement, nous aurons:
Heureuse-mcnt (cnacT.HHBbiM'b oCpasOM'b) ; lenic-mcnt (Mej.neHHbiM'b o6pasoMi), etc. (cMacTJiuBo, Me;i;ieHHo).
Font exception à cette règle:
Y les mots finissant par ant et ent, qui viennent de mots de la 3^ déclinaison latine, oîi le féminin est identique
Adverbes de manière. 27
au masculin. Le vieux français disait de même (langue et orthographe rajeunies) :
Mon père est constant, ma mère est constant, d'où l'adverbe consiatttmejtt, devenu constamment (/ médial tombé, et n assimilé devant mj; mon père est patient, ma mère est patient (d'où patientment, patiemment).
Ain, em, qui avaient anciennement le son de a nasal dans const-am-ment, pa-tieni-ment, (pa-ciam-man, etc.), ont perdu ce son nasal et se prononcent comme un simple a ouvert: cons-taman, pa-cia-man, etc., etc.
Présent (praesentem), véhément (vehementem) font cependant: présentement, véhémentement (et non: présemment, véhémemment).
Lentement ne forme pas une 3» exception à ces mots, car il vient de lent, lente de la seconde déclinaison latine (lentum, lentam), dont le féminin diffère du masculin.
Aux mots de la 3^ déclinaison [ans, antis; ens, entis) on peut ajouter gentihs, qui a donné gentil:
Mon frère est g'entil, ma sœur est gentil (vieille langue; maintenant: gentille), d'où l'adverbe gentilmejit, devenu : gentiment (/ tombé).
Grand, du latin grandis (3® déclinaison) faisait aussi grand au féminin comme au masculin:
Mon père est grand, ma mère est grand (vieille langue).
De ce féminin grand il nous est resté des vestiges dans grand'mère (grand'maman), grandchose, à grandpeine, etc., où le XVII^ siècle a eu grand tort de séparer les mots par une apostrophe [grand'mère, etc.), et non par un tiret comme dans les autres mots composés; la vieille langue disait grant mère, comme mère grant (consonne douce d du latin gran-d-is, remplacée par la forte / à la fin des mots; cf. de-un-de, don-t, dont).
Remarque. — Mais si l'emploi, de l'apostrophe, conservé jusqu'aujourd'hui, est ici une erreur, ce n'est pas une raison de lancer, comme le font nos grammaires, une diatribe virulente contre les grammairiens du XVII« siècle qui ont cru devoir remplacer par l'apostrophe le prétendu e final de grande [grande mère, grand'mère). On ne s'occupait pas encore de l'histoire de la langue, les grammairiens ne pouvaient pas savoir alors que grand, dans grand mère, était un vestige de notre vieille langue. Le repioche devrait être adressé, non aux grammairiens du XVII^ siècle — ils sont innocents, ne savaient pas ce qu'ils faisaient — mais à l'Académie française qui n'a pu nous donner
28 Adverbes de manière.
jusqu'ici grand-mère, comme elle nous donne grand-croix (et non g-rand'croix), L'Académie, qui devrait être au courant de l'histoire du français, et l'est sans doute, semble s'opiniâtrer à l'ignorer, elle ne se distingue nullement, en cette question, des grammairiens du XVIP siècle.
Et si la règle, donnée par le XVII® siècle, consacrée, à tort, par l'Académie, est erronée — absurde, disent les grammairiens indignés, — non moins erronée, non moins absurde est celle des grammaires nous disant encore aujourd'hui que pour former l'adverbe, des adjectifs terminés par ant et par ent, on retranche du féminin la syllabe te, et l'on change n en m par assimilation devant ment: Co7tstaiif, constan-te, constan-te-ment, constanment, constamment; pa/ienf, patien-te, patien-te-ment, patienment, patiemment, etc.
Cette syllabe fe n'est pas moins imagmaïre que le prétendu e dans grande de l'ancienne langue. — On le voit, les deux règles se valent l'une l'autre avec cette différence, en faveur des anciens grammairiens, qu'au XVIP siècle on ne pensait pas encore à s'occuper de l'histoire de la langue, tandis qu'au XX® nos faiseurs de grammaires ne devraient plus l'ignorer.
A l'exception des mots de la 3® déclinaison latine cités plus haut tous les autres adjectifs sont entrés dans la règle générale:
Grand (grande), granment, devenu : gj'-andement ; fort (fortis), forment, maintenant fortement {fort est une autre forme) ; vil (vilis), vilment et viument (/vocalisé en u), vilement; w?^;'A'/ (mortalis), mortelment, mortellement; subtil (vieux fr. sotil, soiitil), sotilment, soutilment, subtilement; brief (brevem ; e bref tonique libre donne le), bricfmcnt, briement (f tombé), brièvement, etc.
Le XVI® siècle essaya de faire entrer aussi dans la règle générale les adverbes finissant par amment, emment: constantement, patientement, obligeantement, mais la tentative ne réussit pas, l'ancienne forme se retrouve partout en usage au XVII® siècle :
Galantement s'exerçans le corps (Rabelais). 11 trouva la chèvre gentillement accroupie (Amyot). Il l'a fait mourir innocentement (Brantôme; ailleurs il écrit innoccnime7tt) je trouve aussi chez lui meschantement (au lieu de méchamment).
Voici quelques exemples du vieux français: Moult (multum, beaucoup) forment sont dolant la gent de son païs {Berie mis grans pies, 2358). Ou (au) bois avec les bestes, dont i avoit tfranment [id., TllA). Je dirai tout briement {id., 2259). — Il seroient
Adverbes de manière. 29
escoinmenie griemeiit (de *grivis, par analogie avec brevis, pour gravis ; grave est une forme savante; voir plus haut briement).
2) Par analogie avec les mots en enl venant de la o® déclinaison latine, quelques mots en enf venant de la 2" déclinaison latine forment aussi leurs adverbes par cmment, et non par enteinevt:
Opulent (opulentum), opulemment ; succulenf, succulommeiit ; turbii/ent, tur bille minent; violent, violeinineut, au lieu de opufentement, etc.
3) Font aussi exception à la règle générale les adjectifs finissant par é et par ï (son i), Ve du féminin ayant disparu:
Censé, censeement, censément ; aisé, -sèment ; précisé, -sèment ; réglé, -glément (règlement, subst.) ; forcé, -cément ; sensé, -sèment, etc. — Poli, polie, poliement, poliment; tmi, uniment; étotirdi, -diment; j'oti, -liment, etc.; mais impuni fait impunément.
4) Des deux adjectifs finissant par ar.
Gai (gaie) fait gaiement ou gaîinent (cf. gaieté, gaîté), mais vrai (vraie) fait vraiment {e de vraie disparu).
5) Quelques adjectifs finissant par e muet forment leurs adverbes par émeut:
Aveugle, aveuglément (aveuglement, subst.), commode, -dément ; conforme (uniforme), -mément ; énorme, -mément; immense, -sèment; opiniâtre, -trément. — Prodigue fait prodigalement sous l'influence de prodigalité (comparer l'ang. prodigal, mot français disparu : prodiguement a vieilli).
6) Quelques adjectifs finissant par une consonne au masculin forment aussi leurs adverbes en ément:
Confus {<X\\\\x?>, prof us), -sèment; profond, -dément; commtin, -nèment; exprès, expressément ; im.poriun (opportum) -nèment ; obscur, -rément. — On pourrait ajouter ici précis, -cise, -cisèment (voir plus haut précisé).
7) Quelques adjectifs finissant par tt forment aussi maintenant leurs adverbes en ttmetil, les autres en zhnenl:
Absohi, -Inment ; ambigu, -gument; dissohi, •Va.vts.^wX; éperdu, -dnment ; ingénu, -nument; résolu (irrésolu), -Inment; cru, crûment; du (indu), dûment (indûment). — Mzf fait nuement, et mieux: miment; assidu, -dûment; goulu, -lûment ; congru (incongru), -grùment (les adjectifs finissant par u, forment donc leurs adverbes par thnent ou ument à peu près en nombre égal).
Trailreiisemeiîi vient de l'adjectif iraîlretix peu employé dans la langue moderne, mais que l'on trouve encore chez A. Dumas (père; voir Bescherelle); les grammaires tirent le mot de traître.
Bon a pour adverbe bien, formé sur le latin bene, et mauvais, mal, du latin maie (mal, de malum, est aussi adjectif: cela est mal, ce n'est pas mal).
30 Orthographe de Fénelon.
L'adverbe régulier de bon est bonnement (npocTo, Ao6pocep;ïeMHo, npocTO^tymno) : il faut dire la chose tout bonnement (simplement) comme elle est.
Bo7i, mauvais sont employés comme adverbes dans: sentir bon, sentir mauyais, tenir bon, coûter bon; il fait mauvais ce matin; il fait mauvais marcher. Il fait mauvais (il est dangereux de) pousser les gens en colère.
Notamment (HMeHHO, ocoôenno) vient de 7wtant (participe présent de noter; Vaugelas aurait voulu le remplacer par nomméineiit (HMeHHo) ; nuitamment (HOHbio, hohhok) nopoio) s'est formé sur un adjectif factice nuitant; le vieux français disait niuiatitre (latin: noctanter) ; précipitamment vient du participe précipita7îi , et signifie d'une manière précipitée (TOponjiHBO, nocn-femno) ; sciemment s'est formé sur le latin scientent (sachant), qui a donné escient: à mon escient, à bon escient, etc. Le mot était déjà devenu substantif dans le bas latin, qui disait: meo sciente, au lieu de: me sciente (moi sachant).
Orthographe de Fénelon
(dans le Télé?naque, éditions de 1700, 1712, 1725).
Ce qui frappe surtout dans l'orthographe de Fénelon, c'est la disparition fréquente chez lui du redoublement des consonnes lorsqu'elles ne se font pas sentir dans la prononciation. Sous ce rapport on peut le regarder comme un des précurseurs de nos réformateurs d'aujourd'hui. Bien inspirée et sage eût été l'Académie française si elle eût ajouté cette importante réforme à celle de plus de 5000 mots dont elle a changé l'orthographe en 1740, une vingtaine d'années après la mort de Fénelon. Dans les dernières années du XVIII* siècle, dans la grammaire du célèbre Wailly surtout (2* éd. 1802), nous trouvons le même mouvement de réforme quant au redoublement des consonnes. La tentative resta malheureusement encore sans résultat; allaient venir les Noël et Chapsal qui devaient réussir à faire accepter l'orthographe de l'Académie comme un code de lois qu'il fallait aveuglément adopter. C'est depuis cette époque que l'Académie regarde comme un droit légitimement acquis un fait qui n'était qu'une concession consentie par les grammairiens, acceptée en-
Orthographe de Fénelon. 31
suite par les écrivains, et ce prétendu droit, elle ne veut plus s'en dessaisir ••'■).
Il faut avoir lu bien peu les ouvrages de la vieille langue et nos grammaires historiques pour ne pas comprendre toute la simplicité de notre vieille orthographe et toutes les bizarreries, les incohérences de celle d'aujourd'hui. Si l'orthographe de Fénelon n'est pas partout à approuver, elle se rapproche, du moins, beaucoup, quant au redoublement des consonnes, de celle que proposait Wailly, que proposent encore aujourd'hui les réformateurs. La question du redoublement des consonnes est la première que les partisans de la réforme voudraient voir résoudre, et Fénelon leur aurait certainement donné la main. Je trouve dans le Télémaque (édition de 1712):
Alonger (p. 90), amolir (47, 116; molesse, 32, 94), aplaudir (13), aporter (49), aprendre (29), apris (104), apuyer (125), aquerir (14, 73), aquis (73—90), batre (33), abatre (31), abatu (63, 119, 121); combatant (15, 104), coline (5), echaper(ll, 46, 71, 82), éfacer (119), embarasser (113), enflâmer (76, 121), faloir (13, 110, 123), falu (76), flater (27, 115), flateur (6, 23), elle vous flate (31), fraper (27), flote (10, 12, 17, 31); flotant (2, 11, 17), grote (1, 4, 5, 59), suplice (127), suporter (176), charue (153), couroux (184). J'ai cependant trouvé aussi: flâme et flamme, appaiser, appercevoir, appeller et apeller.
A propos de av-a«-ture, Sal-an-te, pancher, w-an-ger, que nous trouvons chez Fénelon, remarquons qu'au XVII« siècle on trouve encore souvent dans les mots an au lieu de en comme dans le vieux français ; on ne trouve nulle part £n chez Chrétien de Troyes. La Bruyère, Voltaire (XVlIIe siècle) écrivaient vanger comme revanche. Dans La Bruyère on trouve: soupante, parantkèse, Mme de Sévigné écrit: comancer, entandre, je suis contante, tandresse, confidance, Bossuet a atantat, cepandant, contanter, contant^ -terneni, attantif, atiantion, assamb/er, atandre, tandresse, pancher, comniancer (voir L. Clédat, Revue de philol.fr., 1892, 4e trimestre).
Le mot qui fait surtout jeter de hauts cris et couler le plus d'encre contre la réforme, c'est le moifajne (femme). Fem(i)na (fem'na) donnait cependant feme, ensuite faîne {e monté dans l'échelle des sons). Le bon roi Henri écrivait encore famé (XVI® siècle), et, ce faisant, il écrivait certes mieux que nous. — Dans fem(/)na, \'i atone tombe ainsi que n dans le groupe mn (* fem'na).
*) En s'adressant à l'Académie pour lui demander si elle approuvait les réformes orthographiques que proposait la Commission réunie à sa propre demande, le Ministre de l'Instruction publique (France) a abdiqué une autorité qu'il aurait dû, au contraire, revendiquer, ,et qu'il sera maintenant bien difficile à tout ministre de reprendre. Voilà donc des littérateurs qui ont le pas sur nos philologues; ce n'est pas ainsi que les choses se passent en Allemagne, ni qu'elles se sont passées en Espagne et en Italie.
32 Orthographe de Fénelon.
Voyons quelques autres mots. Fénelon écrit:
Garand, avanture, le verd gason (deux fois), horison, abiine, grâce, infâme, l'ame ; plutôt, soutenir, la gloire n'est dûë, toujours, sçavoir, sçû, il sçût, joiiet, il me reçût, fidèle, tu es, vous êtes, pu (pouvoir), païs, coutume, la plupart, aîle, enflâmer, nous trouvâmes, il se joue, réussir, eu (avoir), ils nous reçurent, fâcher, chute, ils dussent, otage, la joye, Troye, playe, que j'aye, que tu envoyés, vanger, épouventer, se pancher, fonds (plusieurs fois pour fond), elle demeuroit toute interdite (encore aujourd'hui très correct malgré nos grammaires), offencer (c comme en anglais), raisiné (pour résine), hazard, exemt de maladie, les differens (pour différends), tirannique, Ulisse, Olimpe, Salante, les chapitaux, tuer, loiier, l'armée greque (comme dans le Dict. de l'Acad., édition de 1694), veillir, une grêle de traits, promtement, authorité, je vous revoi, je sçay, mais j'atens, je répons, je sens, je cours; tems serain, etc.
Il écrit en deux mots liés par un tiret:
Bien-tôt, aussi-tôt, par-tout, quoi que (sans tiret pour quoique), mal-heureux, mal-faisant, long-temps.
Il écrit aussi:
Clairsemé, qui se trouve encore ainsi écrit dans le Dict. de l'Acad. ert 1835, et dans des grammaires en retard. Depuis 1878, on écrit en un mot; clairsemé. Pourboire s'écrivait déjà en un mot en 1835: Des orges clairsemées,, des pourboires (autre temps, autre orthographe).
Dans les verbes interrogatifs (3® personne du singulier) Fénelon, après le /, dit euphonique (mais plutôt analogique), emploie, comme Pascal dans ses Pensées, l'apostrophe, et non notre second tiret:
Donne-t'il, a-t'il joiié, viendra-t'il ? etc.
Légume, masculin, est employé au féminin: Les légumes qu'il avait semées. Dans l'Emile de Rousseau (éd. de 1762), je trouve pleurs (féminin): Les premières pleurs, des longues pleurs.
Fénelon laisse souvent, avec l'auxiliaire avoïr, le participe passé invariable, comme tout le monde le demande aujourd'hui (vox clamantis in deserto):
Préface : Pour vanger Enée des maux qu'Ulisse avoit fait devant Troye (p, XXV). — Une autre bévue que le critique a fait (p. XXVI). Le Telemaque est la plus belle Poésie qu'on ait YÛ depuis Homère. Toutes les éditions que l'on a vu (1725).
Corps du livre: Les rois qu'il avoit vaincu. J'ay reconnu la grandeur de la playe que l'amour m'avoit fait (éd. de 1700 et de 1725). La valeur et la sagesse qu'il avoit montré (1700), montrée (1725). Reparer les maux que j'avois fait (1700), faits (1725). Les dieux qui nous ont préservé des mechans (1700 et 1725). Les malheurs que j'ay senti en Crète. Parmi tous 'es maux que la fortune m'a f.nit (1712). Les torts qu'ils ont souffert (1712). Idomenée nous a forcé (contraint) de l'attaquer (1712).
Orthographe de Montesquieu. — Remarques sur l'orthographe. 33
Orthographe de Montesquieu.
Chez Montesquieu, dans la belle édition des Le/ircs Persanes, publiée sur celle de 1721 par L. Lacour (1869, Académie des Bibliophiles), on trouve une orthographe très capricieuse, le même mot n'étant pas toujours écrit de la même manière en une même page, défaut rare chez Fénelon. L'accent aigu ne se trouve guère employé que pour distinguer Vé fermé final {é fermé rendu au pluriel par ez: estimé, -mez, vérité, -tez, etc.); l'accent grave ne se trouve nulle part, excepté sur à préposition: la mère, severe, les ténèbres, ils trouvèrent, la regley je ine7ie, etc.
Il écrit plusieurs fois: prophète ou prophète; fidèle (nombre de fois) et fidelle (plus rarement). Il emploie le tréma sur les mots finissant par tie: ituë (nud, masculin), il attribue, la rue ; il écrit : feûil/e, bouillir, la boue, f avoue', Joiier, joiiet, les jolies, souiller. Il met l'accent circonflexe sur pu (pouvoir), vu, vîië, ajouter, plutôt, parure, enjlâmer (voir Fénelon), flâter (ailleurs flatter, -leur), soupirer, flétrir, vôtre mère, il naquit, toujours, tu recils, la plupart; l'accent aigu sur empêcher (une seule fois). Il écrit: ecbaper, aprobation, aprouver, rafiner, aprendre et apprendre, j'ai apris, abbattre, abbatu ; ernbarasser, une sale, le caffé, appeller, ils jetterent, je me lèverai, le fonds (comme Fénelon, pour fond), le moïen, le paî's, une boè'tie (ailleurs boëie), Jusques (toujours s final), le teins, les loix, sçavoir, le serrait, secrette (adj. fém.), que faye, que n. aions, \a joye,£^aye {ad], iém.), le bled, disscntion, licentieux, hasard; un différent (voir Fénelon), enyvrer, pancher, -chant, les ayeux, /cw^-tems, aussi-tôt; bien-tôt, par-tout, tu veille, tu nous manque, on jo7.tè aux echets, quoi que (pour quoique). Il n'y a que toi qui mérite d'être aimé ; serain (adj.), ame, grâce (toujours sans accent), gueres. Le roi a un Ministre qui n'a que dix-huit ans et une Maîtresse qui en a quatre-vingt (p. 71). Quoi qu'il fuïe le tumulte. Les nécessites de la vie, les reritez, les beauté?, ils sont aimes.
Remarques sur l'orthographe.
Par l'orthographe de Fénelon comparée à celle de JVlontesquieu, on voit que les écrivais, tout en ayant dans les grands traits, une orthographe commune, jouissaient encore d'une certaine liberté dans leur manière d'écrire et ne se piquaient pas de rester toujours d'accord avec eux-mêmes; le même mot est parfois écrit de deux manières différentes en une même page.
Dans les 40 dernières années du XVIII^ siècle, à partir des grammairiens d'Olivet, Condillac, Dumarsais, Beauzée, la grammaire prétendit régenter la langue, et nous donna la plupart des règles que nous trouvons encore aujourd'hui dans nos
34 Remarques sur l'orthographe.
manuels. Nous retrouvons le même esprit autoritaire, les mêmes préceptes arbitraires dans la grammaire de l'abbé Sicard (1801), dans celle de Siivestre de Sacy (1803), dans la Grammaire des Grammaires de Girauld-Duvivier (1811), dans la grammairecompilation de Noël et Chapsal (1823), qui se répandit bientôt dans toutes les écoles de la France et de l'étranger, grâce à la position qu'occupait son principal auteur, Noël, nommé Inspecteur général de l'enseignement en 1802*). Ancien commissaire général de police à Lyon, Noël voulut introduire dans la grammaire et l'orthographe la même discipline que dans la société qu'il avait eu auparavant à surveiller. A l'exception des quelques excellentes grammaires de M. M. Léon Clédat, Darmesteter- Sudre, F. Brunot, Larive (celle-ci avec restrictions), tous nos manuels sont encore à peu près copiés sur la grammaire de Noël et Chapsal; qui en a lu un, les a lus tous. Dans le JNTo du 18 novembre 1905 de la Revue des deux Mondes, M. Ferdinand Brunetière finissait sa belle étude sur les Transformations de la langue au XVIIF siècle, en parlant des prétentions des grammairiens, par le vœu suivant que l'on trouve presque littéralement exprimé dans l'épigraphe de mon étude sur le verbe (1896): le rôle de la grammaire est, non de régenter, mais de constater, nniquement de constater:
„ Obligeons les grammairiens, dit M. Brunetière, à se contenir dans leur rôle de greffiers de l'usage, et maintenons aux seuls écrivains un droit qui n'appartient qu'à eux sur l'évolution de la langue".
Ecoutons maintenant M. Paul Stapfer:
„L'usage, non la raison, a autorité sur les langues". Voir plus haut p. 7.
Voici un article de M. Auguste Renard, professeur au lycée de Caen, sur la réforme orthographique. Il est extrait de la Grande Revue; on le lira avec intérêt, car il est vraiment intéressant:
„ L'argument le plus employé peut-être, le plus capable d'émouvoir le public, toujours prêt à regimber quand on le dérange dans ses habitudes, c'est
*) Il suffit de lire une grammaire historique et les grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles pour se convaincre que les règles données par nos grammaires élémentaires n'ont souvent, ainsi que notre orthographe actuelle, aucunes racines profondes dans la langue.
Je recommande surtout les excellentes grammaires c/assî'qnc et raisonnéc de M. Léon Clédat, sa grammaire historique et celles de M. Ferdinand Brunot et de Darmesteter-Sudre.
Remarques sur l'orthographe. 35
cehii qui consiste à dire: „ Voyez comme la physionomie des mots sera changée; vous ne les reconnaîtrez plus. On écrira léâtre, filosofie, canionier! Quelle horreur! Comme la langue sera défigurée!" C'est ainsi que raisonnait Bossuet, il y a deux cent cinquante ans. Bossuet, qui avait l'habitude d'écrire ie connaissais, ils faisoienf, disait, avec une assurance qui nous fait sourire aujourd'hui: „Si on écrivoit je co7tnaissais^ ils faisaient ... , qui reconnoistroit ces mots?" C'est ce que dit encore aujourd'hui M. Harduin, qui n'a guère moins de bon sens que Bossuet, ni moins d'esprit, et qui est beaucoup plus amusant. Il ne pourra jamais, croit-il, s'habituer à manger du „beuf". Mais si! mais si! Il en mangera, au contraire, bien plus commodément, puisqu'il n'y aura plus ^o dans le betif. Et si nos pères du XVIII« siècle, à qui nous devons l'orthographe d'aujourdhui, avaient ainsi raisonné, où en serions-nous à l'heure actuelle? Nous continuerions à écrire characiere, phantaisie, chyntie, advocat, et à enseigner cette orthographe à nos enfants.
En tout cas, nos enfants, à qui on apprend la nouvelle orthographe, et qui, eux, n'en auront jamais connu d'autre, ne seront pas plus surpris de voir fcnomène avec/" que nous de \o\r frénésie — orthographié autrefois phrénésie. Et ils liront les chefs-d'œuvre de notre littérature dans leur orthographe, comme nous les lisons dans la nôtre. Aurions-nous la prétention d'enrayer pour eux le progrès, d'arrêter la science juste au point oili nos aïeux nous l'ont transmise?
J'entends bien qu'on nous crie: „Evolution, oui; mais révolution, non. La réforme doit être, non une mesure violente, le résultat d'un décret, mais l'œuvre lente du temps, le résultat de l'usage. Laissez faire l'usage".
Il a pu en être ainsi autrefois, lorsque l'orthographe était libre, lorsque chacun écrivait à sa guise, sans contrainte, et qu'il n'y avait ni examens, ni concours, ni sanction d'aucune sorte, lorsque Bossuet pouvait écrire, suivant l'inspiration du moment, phantôme ou fantôme, et le temps, le tctns ou le tans, (car on trouve ces trois formes dans ses manuscrits); La Bruyère, style ou stile, et Voltaire, jésuitte ou jésuite ; lorsque, au collège, du temps du bon Rollin, par exemple, les élèves avaient la faculté d'écrire poulmon et poumon, thrStte et trône, debvoir et devoir^ roy et roi. Les lettres alors pouvaient tomber et se modifier d'elles-mêmes, graduellement, sans décret.
Mais aujourd'hui, à l'école, aux examens, dans les concours pour les emplois publics, l'Etat permet-il aux écoliers, aux candidats, de modifier l'orthographe officielle, d'écrire alfabet ou dictionaire) La forme officielle n'est-elle pas devenue obligatoire? Qu'un candidat, dans n'importe quel examen, fût-ce au baccalauréat, ose appliquer l'orthographe préconisée par M. Gréard, ou celle M. J. S. Barés, l'érudit directeur du Réformiste, et vous verrez ce qu'il lui en coûtera.
Dès lors, n'est-ce pas une dérision, quand on impose à tous les Français, au nom de l'Etat, une orthographe sacro-sainte, quand on leur interdit toute dérogation à cette orthographe, qu'on leur refuse certificats, diplômes, emplois publics, s'ils y apportent la moindre modification ; n'est-ce pas, dis-je, une dérision, quand, par autorité, on maintient cette orthographe immuable, de dire: ^Laissez l'orthographe se modifier d'elle-même, laissez faire le temps, laissez faire l'usage!"
36 Lettre de M™» de Sévigné.
Comment veut-on, en effet, que l'usage puisse changer lorsque tous ceux qui écrivent sont rigoureusement obligés, sous peine de passer pour ignorants, de se conformer à l'orthographe du dict. de l'Académie, et lorsque le moindre écart que se permettrait un écrivain, est, à son insu, corrigé par les grandes imprimeries de France. C'est là un cercle vicieux dans lequel nous devons rester renfermés de par l'Académie et les amis de la routine.
Lettre de M"»® de Sévigné.
Voici, à titre de curiosité, la moitié d'une lettre de M"®' de Sévigné, où l'on trouve encore / représentant à la fois / et j et it ou V représentant // voyelle (//) et te consonne, z/^^). Au milieu des mots, c'est // qu'elle emploie pour v; comme lettre initiale des mots, c'est v qu'elle emploie souvent pour il et pour V. Nulle part on ne trouve encore l'apostrophe, connue cependant déjà et souvent employée dans la dernière moitié du XVP siècle; les noms, propres n'ont pas la majuscule (lettre initiale). \Js remplace souvent s h la seconde personne plurielle dans les verbes sans que Ve qui précède prenne l'accent aigu (ayes = ayez; soulages = soulagez; coures = courez, etc,), on trouve même iiayie pour n'ayez, oii d'autres auraient au moins écrit nayïé {é étant final, et l'apostrophe déjà connue); — voir plus haut ce qui a été dit des accents (pp. 9 à 18):
ie (je) vous escris auec (avec) vn (un) serrement de cœur qui me tue, ie suis incapable descrire a dautres que vous, parce quil ny a que vous, qui ayes la bonté dentrer dans mes extrêmes tandresses enfin voila le second ordinaire (courrier, poste) que ie ne recoy point de nouuelies de ma fille, ie tremble depuis la teste iusquaux pieds, ie nay pas lusage de raison, ie ne dors point et sy ie dors ie me reveille avec des sursauts qui sont pires que de ne pas dormir, ie ne puis comprendre ce qui empesche que je naye des lettres come iay acoustumé, dubois (Dubois) me parle de mes lettres quil envoyé très fidellement, mais il ne menvoye rien et ne me donne point de raison de celles de Provence (Provence), mais mon cher monsieur dou cela vientil, ma fille ne mecriteile plus, estelle malade, me prent on mes lettres, car pour les retardemens de la poste cela ne pouroit pas faire un tel desordre ha mon dieu que ie suis malheureuse de navoir personne auec qui pleurer iaurois cette consolation
*) On sait que c'est P. Corneille qui a fait admettre la distinction entre ti, qui serait voyelle, et v, qui serait consonne; même distinction entre i (voyelle), / (consonne).
Lettre de N[<^*> de Montespan au duc de Noailles. 37
auec vous, mais nayie pas raison destre en peine, soulages (soulagez) donc mon inquiétude et coures (courez) dans les lieux ou ma fille escrit
On le voit, pas de signes orthographiques, peu de signes de ponctuation. M""' de Sévigné écrivait currente calamo (la plume courant) sans même penser à séparer ses phrases. — Elle confond souvent s et c\ elle écrit: cïede, divercité, concequance, abcence, sertaïne, seremonie, perser (percer), consernant, grimasse, etc. — Elle écrit: assamhler, avanture, comancement, aparance, offance, landemain, vandredi, mais: emplemeni, epouvente, entipathie, encien, lenterne, etc. — Elle écrit: littiere, escritte, conduitte, suitte, datte (date), platte, apellons, ille (île), etc., mais: abé, ocasion, sucomber, eclesiastique, etofe, sufrage, tranquile, etc. etc.
Lettre de M'»^ de Montespan au duc de Noailles.
Et voici les libertés que prenait avec l'orthographe M""^ de Montespan dans les lettres qu'elle écrivait. Les grandes dames parlaient très bien leur langue au XVII® siècle — elles parlaient peut-être même mieux que les hommes, — mais l'écrivaient souvent plus mal que ne l'écrivent maintenant nos cuisinières. Pour M™® de Sévigné elle-même, la grammaire et l'usage n'étaient qu'une douce et facile discipline, n'exerçaient sur elle aucune étroite contrainte. L'orthographe au XVII® et au XVIII* siècles, n'était pas tyrannique comme elle l'est devenue vers les années 1815-1820 de par l'autorité des Noël et Chapsal et de l'Académie.
ie (je) suis si convinquue de voste amitié et ie vous ai ueu (vu) prandre tant de part a se qui me regarde que ie croy que vous serest bien ese de continuer a an oestre (à en être) instruit a mon retour le roy me dist quil lavet envoiie (qu'il avait envoyé) mr colbert {W Colbert) proposer a me (M™e) la contesse de se défaire de sa charge elle deit (dit) quel viendret le trouuer elle même sy vint anneffet hier et lui dist les mesme chose qui (qu'il) luy auet mandée elle demanda un iour pour an parler a me (Mm«) la princesse de carignan (Carignan) et lonna (l'on n'a) point ancore sa réponse du reste tout est fort pesible ysy (ici) le roy vient dans ma chambre caprest (qu'après) la messe et aprest soupey il vaut beaucoup mieus se voir peu auec dousceur que souuant auec de lanbaras me fM»"') de maintenon (Maintenon) est demeurée pour quelque lesgere indisposision le duc du maine (Maine) est auec elle voila toutte les nouuelle du logis ie vous prie de faire mest complimant a me (madame) la duchesse de nouaille (Noailles) vous maubligeries ausy de me chercher du uelours vert pour un casrosse (carrosse), meit (mais) ie voudret bien quil ne fust pas sy cher ca (qu'à) vostre ordinesre. — Pour madame (sic) le duc de nouaille (Noailles).
38 Imparfait de l'Indicatif.
Imparfait de l'indicatif.
Voir mon étude sur le verbe (2" partie, 1896); je me contenterai ici de quelques remarques que l'on ne trouve pas dans nos grammaires^").
1) L imparfait est relativement identique au présent. Le prése7tt, de sa nature, exprime ce qui se fait ou existe en ce moment (présent) ; r imparfait, de sa nature, exprime ce qui se faisait ou existait alors, c'est à dire au moment passé dont il est question dans le discours. Le présent répond donc à maintenant, à présent, en ce moment (oiî nous sommes), r imparfait répond à alors, e7i ce moment-là, en le temps (oii l'on était). L imparfait, comme le présent, raconte et dépeint (en faisant tableauj en mettant sous les yeux du lecteur ou de l'auditeur les faits qui sont ou étaient en train de se passer) :
On se trouve aux plus beaux On se trouvait aux plus beaux
jours de l'été : les haies sont couvertes de fleurs et la forêt retentit de mille chants d'oiseaux. Des bûcherons, campés
jours de l'été: les haies étaient couvertes de fleurs et la forêt retentissait de mille chants d'oiseaux. Des
dans des huttes, débitent le bois i bûcherons, campés dans des huttes, abattu et le transforment en différents j débitaient le bois abattu et le Irans-
ustensiies de ménage (d'après Souvestre, Au coin du feu; description et narration de ce qui est et de ce qui
formaient en différents ustensiles de ménage (Souvestre, Au coin du fe-u ; description de ce qui était et se faisait^
se fait). aussi bien que narration).
2) L imparfait s'emploie comme le présent pour un futur relatif prochain (rapproché), ou regardé comme tel. Ce futur relatif est le conditionnel (sans condition), futur de l'imparfait et de tous les temps passés (le passé indéfini seul parfois encepté. Voir mon étude sur le verbe, 1896, 2* partie, p. 57, § 3):
Mon père raconte en ce moment qu'il part (partira) demain pour Paris; il racontait ce matin qu'il ne partait (partirait) qu'après-demain.
*) Cantabam donne je ckanteve {6 changé en v, et a tonique libre donnant e), que l'on ne trouve guère que dans quelques textes bourguignons. Par * cantavjm, * caniauain {v vocalisé en «), le mot donna chantoc, chantoue, pour devenir ensuite chanteie par analogie avec rendeie (* rendebam, * rendeam reddebam; 6 tombé; et e long tonique libre donnant et). Chanteie est devenu chantoie (XII© siècle), chantoi (e final tombé), chantois (XVI» siècle, XVIK XYIII» et XIXe) jusqu'en 1835, où il s'est écrit chantais: La terre (il) aloent purpernant [Rou, 3385). Ariere (il) alouent et auant (avant; id, 292). Taillefer, qui mult (multum, beaucoup, très) bien chantout, sor un cheval qui tost (vite) alout, deuant (devant) le duc alout chantant {id, 8035—37).
Imparfait de l'indicatif. 39
3) Le pj'cseni et l' imparfail sont employés pour eux mêmes, dans :
Sa lettre mapprcnd qu'il est déjà en route, qu'il vient avec un ami. — Sa lettre me disait qu'il était déjà en route, qu'il venait avec un ami.
4) Le prése/i/ s'emploie pour le fiilur, et f ùnpar/ai/ pour le conditionnel (futur des temps passés), dans:
Vous a-t-on déjà dit que notre ami arrive (arrivera) ici à la fin de décembre et qu'il passe (passera) chez nous les fêtes de Noël et du Nouvel an? — Dans sa lettre il nous écrivait qu'il arrivait (arriverait ici) à la fin de décembre et qu'il passait (passerait) chez nous les fêtes de Noël.
5) Le présent et l'imparfait s'emploient pour eux-mêmes dans:
C'est là une chose qu'il ne faut jamais oublier; c'était là une chose qu'il ne fallait pas (qu'on ne (levait pas) oublier (qui n'était pas à oublier) en un pareil moment.
L'imparfait est aussi employé pour lui-même, et n'a pas le sens d'un condHionnel présent (futur des temps passés) comme le pensait d'abord M. L. Clédat, ou d'un conditionnel passé comme le dit M. L. Sudre en la grammaire dite de Darmesteter, dans cette phrase de La Bruyère (II, p. 186):
Maint est un mot qu'on ne devait pas (qu'on n'avait aucune raison d') abandonner (comme des écrivains du XYII» siècle l'ont fait en essayant, mais en vain, de gagner les autres à leur exemple).
Un temps simple ne peut jamais avoir le sens d'un temps composé; le présent peut remplacer un futur simple ou vice versa, le passé indéfini peut remplacer tin fninr antérieur ou vice versa, un plns-qne-parfaii peut remplacer un conditionnel passé ou vice versa, mais ce serait méconnaître la signification des temps que de dire, comme le fait M. Leôpold Sudre {Gram. Darniesieter, syntaxe, p. 135) „que la combinaison: Si je bougeais, on me tuait, est identique, pour le sens, à: Si j avais bougé, on m'aurait tué, ou: Si j'etfssc bougé, on ni eût tué'"''-').
Il y a ici deux manières de s'exprimer très correctes, mais présentant l'affirmation sous des points de vue tout différents: la première exprimant une futurition relativement au passé dont on parle: si je bougeais (moment passé), on allait me tuer (tout de suite après) ; l'autre, un passé relativement au moment de la parole: Si j'avais bougé (ou bougeais; moment
*) Même erreur dans la grammaire de D. Margot (7« édition, p. 132, Saint-Pétersbourg).
40 Imparfait de l'indicatif.
passé), on m'aurait (on m'eût) tué (avant le moment où je parle, avant le moment où je suis maintenant).
Citons ici quelques exemples assez curieux quant à l'emploi des temps:
J'ai pu (je pouvais) donner ta tête à Pompée (sous-entendu: et je ne rai pas fait , Corneille). — Certes, plus je médite, et moins je me figure que vous m'osiez compter pour votre créature, vous dont j'ai j)u (je pouvais) laisser vieillir l'ambition dans les honneurs obscurs de quelque légion (Racine, Britannictis). — Vous aTOZ dû (vous deviez) premièrement garder votre gouvernement; mais ne l'ayant pas fait, il vous devoit suffire que votre premier roi flît débonnaire et doux (La Fontaine). J'îii dû (je devais) l'imiter, mais enfin je suis mère (Voltaire, l'Orphelin de la Chine, III, 3).
Limparfaii, que je mets ici entre parenthèses, remplacet-il le passé indéfini dont il prendrait le sens? Evidemment non, les deux temps ont des significations différentes :
J'ai pu (dans un temps passé) faire cela, je ne puis plus le faire. — Je pouvais alors (en ce temps-là, à cette époque-là) le faire, je ne le puis plus aujourd'hui.
Dans les phrases qui précèdent on doit cependant reconnaître que si l'emploi du passé indéfini ou de rimparfait est très correct et se comprend facilement, c'est toutefois le coitditionnel passé qu'on s'attendrait plutôt à trouver:
J'aurais pu (j'eusse pu) donner ta tête à Pompée. Vous, que j'aurais pu laisser vieillir, etc. etc.
De même La Bruyère aurait pu dire, mais c'est ce qu'il n'a pas fait:
Maint est un mot qu'on n'aurait (n'eût) pas dû abandonner comme quelques-uns ont, du reste, en vain essayé de le faire.
Quinte- Curce a dit:
Deleri potuit exercilus, si quis ausus essct vincere: l'armée pouvait {en ce moment-là) être anéantie si quelqu'un (si l'on) avait (si l'on eût) osé la vaincre (l'aUaquer)
Et au point de vue du lemps où nous sommes maintenant ou de l'époque où il écrivait, Quinte-Curce aurait pu dire:
Deleri potuisset exercitus: l'armée aurait (eiît) pu être anéantie si.... Et nous pouvons, au lieu de pottvait, employer fimparfaitfutnr-périphr astique, en disant:
L'armée allait peut-être être anéantie si l'on avait (si on eitt) osé l'attaquer.
Tite-Live a dit de son côté:
Pons sublicius iter pêne hostibus dédit, ni unus vir fuisset; le pont de bois livra presque passage aux ennemis; heureusement un homme était là (pour les empêcher de passer), ou: le pont de bois livrait presque passage etc. 5i un homme n'avait (n'ezit) été là.
Imparfait de l'indicatif. 41
Et comme l'événement allai/ peut-être ai^rivi^r immédiatement après le moment passé dont on parle, on peut également traduire aussi, mais sous un autre point de vue:
Le pont de bois allait peut-être livrer passage aux ennemis si un homme Viuvait (n'eûif) été là.
Le vieux français connaissait déjà cette tournure: Uestruite esteit la vile se (si) conrei (il) n'en preneit; kar ja li reis de France ne s'en entremetreit {Roti., 413—419). La ville était (serait) détraite s'il ne prenait ses dispositions (s'il n'y prenait garde), car le roi etc. *)
Idée de fiUitrition prochaine relativement au montent passé dont il est question dans le Roman.
La ville aurait (eût) été détruite s'il n'y avait (eût) pas pris garde (aurait dit Wace qui a écrit plus tard le Roman de Rou (Rollon).
Tuit (tous) estoieut perdu (allaient être perdus, allaient périr) se (si) ne fûst (n'eût été) la li cuens (le comte; Joinville).
Idée de futiirition relativement au moment passé dont on parle: Ces hommes-là n'avaient pas encore péri, ils allaient périr si le comte vé avait (n'eût) été là. Et relativement au moment oiî il écrivait ce fait qui aurait pu se passer longtemps auparavant, Joinville eût pu dire:
Tous auraient (eussent) péri si le comte n'avait (y^eùt) été là.
Boileau, faisant allusion aux guerres de Louis XIV, écrit en parlant de Pyrrhus trop enclin aussi à guerroyer:
Pyrrhus vivoit heureux (allait vivre heureux) s'il eût écozi/é Cinéas — il allait commencer une vie plus heureuse qu'auparavant s'il avait (eût) écouté les conseils pacifiques de Cinéas.
Et Boileau, en pensant que ces faits s'étaient passés longtemps avant lui, pouvait dire:
Pyrrhus aurait vécu (aurait alors commencé une vie heureuse) s'il avait écouté (s'il eût écouté) Cinéas.
Les deux manières de s'exprimer (par l'imparfait-futurpériphrastique ou par le conditionnel passé) sont très correctes, je le répète, mais la signification de ces deux temps diffère comme diffère celle des deux mots passé et fittitr.
*) Pour bien comprendre cet imparfait ayant le sens d'un conditionnelfutur des temps passés, il faut voir les vers qui précèdent et ceux qui suivent, ce que n'a pas dû faire M. Sudre. Wace met ici en scène l'archevêque de Rouen attendant l'arrivée de Rollon, qui détruirait la ville comme Hastein l'avait détruite. Dans la pensée de l'archevêque la ville allait être (serait) détruite s'il ne se rendait auprès de Rollon pour l'adoucir. Il alla, en effet, trouver Rollon, qui fut adouci par l'or et l'argent qu'on lui offrit, et entra à Rouen sans y faire aucun mal.
42 Imparfait de l'Indicatif.
Cicéron a dit aussi:
Licuit otioso esse Themistocli: Il était (fut) loisible à Thémistocle de vivre dans le repos: Thémistocle pouvait (aurait pu) vivre dans le repos.
Le latin dit encore :
Si per Meteilum licitum essct, matres illorum, uxores, sorores veuitbant*) Romam: Si Métellus r avait (reùt) permis, leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs venaient ('allaient venir) à Rome (Cicéron, Contre Verres).
Lorsque devoir n'exprime aucune idée d^obligatioji et n'est qu'une sorte d'auxiliaire, on peut quelquefois, avec la même signification pour la phrase, employer le prescrit ou le passé indéfini, rimparjait ou le plns-que-parfait:
Ces messieurs doivent avoir passé par là avant nous, car nous ne les avons pas rencontrés; ils ont dû passer avant nous, car etc. — Ces messieurs devaient avoir passé avant nous, ces messieurs avaient dû passer avant nous, car ... .
Lorsque devoir exprime une idée d'obligation, les deux manières de parler expriment alors des idées différentes:
Il voulait partir hier soir, mais il a dû (il a été obligé de) partir plus tôt; il voulait partir hier matin mais il doit n'être parti que le soir (il n'est sans doute (= probablement) parti que le soir (sens différent).
Devoir n'exprimant alors aucune obligation, nous aurons des phrases équivalentes exprimant un fntiir, les premières au point de vue du présent, les secondes au point de vue du passé, dans:
1) Il raconte qu'il doit partir ce soir = il raconte qu'il va partir ce soir (qu'il parlira ce soir).
2) Il disait tantôt qu'il devait partir =^ qu'il allait partir ce soir (qu'il partirait); conditionnel, futur de l'imparfait et des temps passés\
7) Si l'imparfait est surtout appelé temps descriptif, il sait cependant aussi raconter et raconte m.ême mieux que les passés indéfini ou défiini, et avec plus de vivacité, parce qu'il raconte en faisant tableau comme le présent:
Nos troupes qnittèrent (quittent) le camp dès le lendemain matin, doublèrent (doublent) leur marche et à midi se trouvèrent (se trouvent)
Nos troupes quittaient (quittèrent) le camp dès le lendemain matin, doublaient (doublèrent) leur marche et à midi se trouvaient (se trouvèrent)
déjà en face de l'ennemi. déjà en face de l'ennemi.
Pendant qu'il parlait ainsi, son : Pendant qu'il parlait ainsi, son
frère ai'riva (arrive), lui dit quelques j frère arrivait (arriva), lui disait (dit)
mots à l'oreille, et tous deux quittèrent ; quelques mots à l'oreille, et tous deux
(quittent) la salle au grand étonnement : quittaient (quittèrent) la salle au grand
de l'assemblée. i étonnement de l'assemblée.
*) Certaines éditions disent venibajU (allaient être vendues).
Imparfait de l'Indicatif. 43
Voici les mêmes événements que Paul de Saint -Victor raconte très bien par r imparfait, et Voltaire par le passé défini:
En 1661, un prisonnier inconnu, portant un masque, était envoyé au château de l'île Sainte-Marguerite. Un jour le prisonnier écrivait, avec un couteau sur une assiette d'argent, et la jetait par la fenêtre. Un pêcheur, qui se trouvait là par hasard ramassait l'assiette qu'il porfa au gouverneur. — Quelques années après la mort du cardinal Mazarin il arriva un événement qui n'a point d'exemple. On envoya dans le plus grand secret au château de l'île Sainte-Marguerite un prisonnier inconnu. Un jour le prisonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent et jeta l'assiette par la fenêtre.... Un pêcheur qui se trouvait là par hasard ramassa l'assiette et la porta au gouverneur de l'île (Voltaire).
Voici d'autres faits qui prouvent encore que l' imparfait peut, tout aussi bien que le passé défini, raconter des événements qui se sont passés les uns après les autres:
A Wagram, Bernadotte ayant laissé passer notre ligne arrêtait (arrêta) avec cent bouches à feu le centre victorieux des ennemis et rétablissait (rétablit) le combat que Davout terminait (termina) en enlevant le plateau (Thiers, qui emploie l'imparfait).
Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait (a représenté, représenta) à Versailles les Femmes savantes de Molière; au mois d'août 1674 Bourdaloue y prêchait (a prêché, prêcha) le carême; le 11 juillet de la même année on y jouait (on a joué, on joua) le Malade imaginaire. Voyez, c'est par là que Marie-Antoinette, la malheureuse reine, s'échappait (s'est échappée, s'échappa) pour aller chercher un refuge auprès de Louis XVI (Imbert de Saint- Amand, qui emploie aussi l'imparjait). Q\x mettre ici le pendant que des grammaires de J. Fleury?
Le latin peut aussi dire avec l'imparfait au lieu du perfec/nm, notre passé défini
Pompeius in Cumanum venit. Ad eum postridie mane vadebam: Pompée vint à Cumanum, le lendemain matin je me rendais chez lui (j'allais le voir).
Et nous disons:
y arrivai (j'arrivais, je suis arrivé) le soir chez ces braves gens, le lendemain matin je partais déjà (je partis, je suis parti).
Les exemples suivants prouvent aussi que pendant que n'entraîne pas toujours l'emploi de l'imparfait, comme le dit J. Fleury, que la simnlianéiié peut s'exprimer par d'autres temps, comme je le dis déjà dans ma grammaire de 1878— 79--):
Je ne sais quelles idées agitèrent Charlemagne pendant que le pape l'a couronné (le couronna, le couronnait). (Ernest Lavisse, qui emploie le passé
*) Mon étude des temps de l'indicatif et du conditionnel a été publiée dans la Revue de philologie française par M. Léon Clédat, professeur-doyen à la Faculté des lettres de l'Université de Lyon.
44 Imparfait de l'indicatif.
indéfini). Astarbé avait jeté du poison dans la coupe pendant que le roi était allé à la porte (Fénelon, Téléniaquc). — Je n'ai pas dit un mot pendant que les deux hommes ont causé (caiisèreut, causaient) de leurs affaires. — Ecrives votre lettre pendant que je m'iiabillerai. — y ai bi pendant que mon frère a joué du piano.
7) Remarquons encore le présent et Vimparfaii, non moins descriptifs que 7tarratifs dans:
Nous voici près du château; remarquez comme les plantes grimpantes en tapissent tous les murs. — Nous arrivâmes près du château; des plantes grimpantes en tapissaient tous les murs. — Une tenture noire remplaçait l'antique tapisserie à personnages. Je contemplai encore une fois ce château que le lierre enveloppait de son tapis vert. — Le chemin était alors défoncé à la suite des pluies des jours précédents.
Si, au lieu de vouloir rendre la double idée d'action et d'état exprimée par le verbe {narration et description^, nous ne voulons exprimer que faction sente, mais laissant après elle un état qui existe encore au moment de la parole ou au moment passé dont on parle, nous dirons avec Chateaubriand, Mérimée et les autres écrivains :
Nous voici près du château, voyez comme les plantes grimpantes en out tapissé tous les murs. — Nous arrivâmes près du château; des plantes grimpantes en avaient tapissé tous les murs. — Une tenture noire avait remplacé l'antique tapisserie. — Quand nous arrivâmes en cet endroit, nous ne pîimes continuer notre route en voiture, les pluies avaient défoncé le chemin (le chemin avait été défoncé par les pluies des jours précédents (le chemin était donc encore défoncé).
Mais comme le verbe au passé indéfini ne laisse pas toujours après lui un état qui dure encore au moment de la parole, le plits-qite-parfait ne laisse pas non plus toujours après lui un état qui existait encore au moment passé dont on parle*):
Cet homme a toujours été aimé et l'est encore, — Cet homme a été autrefois très aimé, mais aujourd'hui tout le monde le déteste, il est détesté de tout le monde (cet homme n'est plus aimé). — On nous avait dit que les pluies avaient défoncé le chemin (que le chemin avait été défoncé par les pluies), mais quand nous arrivâmes à l'endroit désigné, nous pûmes continuer notre route, le chemin avait déjà été réparé (le chemin était déjà réparé; (le chemin n'était donc plus défoncé).
*) La grammaire de J. Delboeuf et Rœrsch, anciens professeurs à l'Université de Liège, nous dit que le plus-que-paj-fait de l'indicatif laisse toujours après lui un état qui durait encore au moment passé dont on parle. C'est une erreur.
Imparfait de l'indicatif. 45
8) V imparfait s'emploie comme le prése^tt, pour exprimer des habitudes et porter des jugements sur les mœurs, les coutumes, les actions répétées'.
Les Romains étaient braves, nos soldats le sont aussi. — Les Egyptiens étaient superstitieux, nos paysans le sont encore. — Autrefois je fnmais et pris^als, je ne fnmc plus, ne pri«e plus. — Dès que la souffrance laisse (laissait) quelque repos à cet homme, son esprit se réveille (se réveillait) radieux, et il montre (montrait) autant de lucidité que de sérénité (Thiers, jugement sur Napoléon I). — Dans nos conversations je lui répéiais toujours que son devoir était de respecter ses parents.
Si ce sont des faits que l'on veut exposer en disant ce qui fut ou ce que l'on fit dans le passé, et non ce qui était ou se faisait pendant une époque donnée, c'est le passé défini ou le passé indéfini qu'il faut alors employer:
Romulus fnt un roi belliqueux; Numa se montra toujours un roi pacifique. Les Romains furent braves. Rome était gouvernée par des consuls. Pendant les cinq cents ans que dura la république, Rome fnt gouvernée par des consuls.
Selon que l'écrivain veut exprimer que l'action ne se fait qu'une seule fois ou s'est produite plusieurs fois (répétition de l'acte), il peut employer dans la même phrase le passé défini (action faite une fois) et f imparfait (répétition des faits). Voici un exemple très correct que je trouve dans Eugénie Grandet de Balzac.
Dans l'année 1827, son père, sentant le poids des infirmités ftU forcé d'initier sa fille (Eugénie) au secret de sa fortune et lui disait, en cas de difficultés, de s'en rapporter à son notaire (homme de confiance) *).
9) Voici maintenant exprimée l'idée d'un futur prochain (rapproché) relativement au moment passé dont on parle dans ce que le latin appelle un imperfectîtm futurum periphrasticum (imparfait-futur-périphrastique), que la grammaire de J. Fleury appelle à grand tort un imparfait-passé-antérieur:
Il allait périr (perihirus erat), si je ne l'avais défendu. — II racontait liier matin qu'il allait partir (se profecturuiii esse) le soir (== qu'il partirait le soir); conditionnel, /?//« a des temps passés).
*) Une fois suffisait à Grandet pour initier sa fille au secret de sa fortune, ce que les avares tiennent même souvent caché en mourant, mais une fois sa fille initiée au secret, Grandet, excessivement craintif et soupçonneux, comme tous les avares, devait souvent donner ses conseils à sa fille. Lui disait, qui marque ici la répétition^ n'a nullement besoin d'être changé par Ivi dit, qui ne rendrait pas la pensée de Balzac.
46 Imparfait de l'indicatif.
Un ini parfait-passé antérieur n'a jamais exprimé l'idée ni ùt futur rapproché ni de futur éloigné; ce n'est pas malheureusement la seule grave erreur que l'on trouve dans les grammaires de J. Fleury*).
Finissons cette étude sur l'imparfait par quelques descriptions et récits dans lesquels on peut employer différents temps selon l'idée que l'on veut exprimer. Et puisque nous sommes en Russie commençons par un récit (texte russe) donné à traduire, avant Pâques 1894, à Riga, aux jeunes filles qui subissaient leur examen pour avoir le droit d'enseigner le français dans les écoles:
Imparfait. — Un laboureur vivait dans cette île avec ses trois fils. Pendant qu'il était jeune et qu'il jouissait d'une bonne santé, il travaillait pour nourrir ses enfants ; rien ne leur manquait (ils ne nianqnaieut de rien). Mais les années Payant abaihi, les ressources commencèrent à diminuer, le vieillard en était tout triste. Un jour que ses forces lui manquaient (qu'il sentait ses forces tout à fait épuisées), il fit appeler ses fils et leur pailla ainsi.
Les événements racontés par fimparfait sont mis en rapport avec une époque donnée du passé:
Pendant le temps que le laboureur était jeune, il travaillait.
Tout en racontant, on décrit, on dépeint la vie de cet homme, c'est un tableait qui se déroule devant nos yeux "••").
*) Dans une des éditions de sa grammaire J. Fleury, à l'appui d'une règle fausse, nous donne il y a eu comme étant un passé antérietty; dans une autre, que le passé du subjonctif exprime toujours une action d'une iongtie durée; dans une troisième, nous trouvons cette surprenante règle que, des deux temps (p. défini, p. indéfini), l'un s'emploie lorsque l'on raconte avec détail et l'autre quand on raconte sans détail. Ailleurs il fait venir dispei'ser de perdre, en conjuguant sans doute: perdo, persi, perstim, pcrsare, d'où dis-persare, disperser, et il donne attacher comme venant probablement du grec aptein (nouer, attacher). Un élève des 5e ou 6e classes de nos gymnases aurait appris à l'auteur que disperser vient du fréquentatif di-spersare, de di-spei'go, dispersi, dispersum, dispergere (dispersare, spargcre répondant au grec speirein, ctflTb, aacbBaTb; cbinaTb; paacbinaTb): des troupeaux épars dans la campagne ne sont pas des troupeaux perdus; des cheveux épars sont des cheveux dispersés, flottants et en désordre, mais ne sont nullement des cheveux perdus. ■ L'ancien verbe espardre, que l'on trouve encore dans des grammaires du XVIIe siècle, n'a rien à faire avec perdre (perdere; per -f- dare, donner).
**) Les demoiselles, qui avaient toutes traduit par r imparfait le récit du livre d'Alph. Hoppé (Exercices sur la grammaire de Hoppé et Dalloz), ont été blackboulées.
Imparfait de l'indicatif. 47
L'usage ancien, dit M. E. Etienne dans son Essa/ de grammaire du vieux français (1895) était déjà d'accord ici avec l'usage moderne; il cite un exemple de l'emploi de riuiparfait que la vieille langue, ajoute-t-il, aurait parfaitement accepté:
Cet homme était très honnête ; il se conduisait bien, travaillait, faisait un noble usage de l'argent qu'il g'agunit.
Ici, comme dans le récit qui précède, ce sont des réflexions, des jugements, le tableau de la vie d'un homme. — Les faits qui surviennent (commencèrent, fit appeler, leur parla) sont au passé défini.
Passé iadéftni. — Le vieillard vivait dans une île. Pendant qu'il a été jeune, que ses forces le lui ont permis, il a travaillé pour nourrir ses enfants ; les siens ont toujours été l'objet de sa sollicitude. Sentant un jour que ses forces saffaiblissaichit {étaient épuisées) il a fait appeler ses enfants et leur a parlé ainsi.
Les événements sont ici racontés comme s'étant passés avant le moment de la parole auquel on les rapporte: Il ne travaille plus, mais il a travaillé longtemps.
Remarquons, en passant, que le passé indéfini peut raconter tous les événements passés, quelque anciens qu'ils soient:
Il est évident que la campagne qui avait d'ailleurs commencé sous de malheureux auspices .;^«/V (p. déf.) mal pour les envahisseurs Israélites Ils ont dû (durent) subir une grande défaite et y ont éprouvé (éprouvèrent) de grandes pertes. A son tour, Mésa les a poursuivis (les poursuivit) et a envahi (envahit) les frontières d'Israël. La date de ces événements doit être marquée dans les années du règne de Joram, fils d'Achab, qui est monté (monta) sur le trône d'Israël en 896 avant Jésus-Christ (Revue scientifique).
Passé défini. — Cet homme vivait dans une île. Pendant tout le temps qu'il fut jeune et que ses forces le lui permirent, il travailla pour ses enfants, rien ne leur manqua (ils ne manquèrent de rien), mais lorsqu'il s'aperçut enfin qu'il devenait (était devenu) incapable de tout travail, il fit venir ses enfants et leur parla ainsi.
Les faits sont ici mis en rapport, non avec le présent, mais avec une époque passée qui n'a plus aucun rapport avec le p7'ésent. Le passé défini raconte les faits dans toute leur durée, avec leur cominencement et leur fin.
Plus-que-parfait. — Un fermier vivait dans une île avec ses enfants. Pendant (aussi longtemps) qu'il avait été jeune et que ses forces le lui avaient permis, il avait travaillé pour ses enfants. Rien ne leur avait manqué (ils n'avaient manqué de rien), mais quand enfin il avîiit (il eut) senti que ses forces s'étaient épuisées dans un rude travail (que ses forces étaient épuisées), il avait fait (il fit) venir ses enfants et leiir avait parlé ainsi.
48 Imparfait de l'indicatif. — Passés (défini, indéfini).
Le plus-que-parfait raconte les faits comme s'étant passés avant l'époque dont on parle ou qui est dans la pensée:
Il avait été jeune, il ne l'était plus au moment dont on parle. — Il avait traTalllé, il ne travaillait plus.
Voici un récit oii l'imparfait fait tableau tout en racontant:
Alors lentement, cherchant ses mois, comme si chacune des pensées anciennes lui perçait (lui avait percé) le cœur d'un fer rouge, Raymond dit (p. déf.) à sa mère comment les soupçons lui étaient venus (lui vinrent), comment le hasard, l'observation les avaient confirmés (les confirmèrent) dans la suite. Une première lettre tombait (était tombée) entre ses mains. 11 la copia (l'avait copiée) au crayon pensant bien que Bertrand était trop confiant (pour se méfier), et il envoyait {avait envoyé) au jeune homme l'avis périlleux qui devait (allait) le conduire à sa perte (qui le conduirait, l" avait condziit dans le piège tendu). A dix heures du soir Joseph (le domestique) se cachait {s'était cache') derrière des buissons, et dès qu'il voyait (qu'il avait vu) Bertrand, il revenait {était revenu) avertir son maître (Albert Delpit).
Le plits-qiie-parfait raconte les événements comme s'étant passés avant le crime ; le passé défini les narre comme étant survenus à une époque du passé, l' imparfait nous met devant les yeux le tableait de ce qui s'est passé.
Remarque. — La grande différence de signification entre le passé indéfijii et le passé défini, c'est qu'en racontant par le passé indéfini l'esprit du narrateur est dans le présent, et raconte les événements comme s'étant passés avant le moment de la parole. En racontant les faits par le passé défini, l'esprit du narrateur se porte dans un passé qui n'a plus rien à faire avec le présent (avec le moment de la parole). Le passé défini raconte les faits sttrven/ts au moment passé ou après le moment passé dont on parle. Aussi les récits commencent-ils ordinairement par l' imparfiait, qui montre rétat, la situation (des personnes ou des choses) au moment oti les événements vont arriver. On pourrait même, pour les faits isolés comme pour le premier événement d'un récit oîi les événements se suivent, enchaînés l'un après l'autre, sous-entendre toujours un imparfait-.
En 1702, la ville de Saint-Pétersbourg n'existait pas encore, mais en 1703 Pierre le Grand la fonda. — En telle année, Carthage existait encore et fiorissait, mais l'année suivante les Romains la détruisirent. — Il y a eu un temps où le monde Vi existait pas encore, mais à un mo^nent donné Dieu voulut créer le ciel et la terre. Le premier jour il fit la lumière. Le second jour il fit le firmament qu'il appela ciel (les événements se suivent comme les anneaux d'une chaîne).
Imparfait de l'indicatif. 49
Et le sens, avec le passé hidéfun, sera:
C'est avant le moment présent où nous sommes que Pierre le Grand a fondé la ville de Saint-Pétersbourg. C'est bien longtemps avant nous que les Romains ont détruit Carthage. // s''esi passé bien des siècles depuis que Dieu a créé le ciel et la terre. Le premier jour il a fait la lumière, le second jour il a fait le firmament qu'il a appelé ciel (événements qui ne forment aucune ciiaîne entre eux et qui sont tous rapportés au moment de la parole).
La différence n'est pas moins grande entre Inuparfait, qui exprime un clat ou des faits existant déjà depuis un certain temps à l'époque passée dont on parle et existant ou se faisant encore à ce moment-là, et le passé défini qui exprime les faits siirveîitts au moment passé ou après le moment passé dont on parle (voir la remarque qui termine notre opuscule).
Cette nouvelle que vous saviez déjà alors, je ne la sns (ne l'appris) que le lendemain. — La ville, vous vous trompez, n'était pas encore prise en janvier, elle ne fnt prise qu'en mars. — Les ennemis fuyaient déjà quand nos troupes parurent (jam fugiebant). Les ennemis ne s'enfuirent "que lorsqu'ils surent que nos troupes arrivaient. — César changea de dessein (mntavit consilium) car il voyait {videèat; il savait, il n'ig^norait pas) qu'il ne pouvait rien faire avec le peu de troupes qu'il avait. — Après avoir éprouvé un échec. César vit (vidit) qu'il avait avec lui trop peu d'hommes pour vaincre, et il dut changer son plan de campagne.
Avec le passé défini on part du passé pour se rapprocher du présent, mais sans y arriver, et dans un récit les faits se suivent l'un après l'autre; avec le passé indéfi^ii on part du présent i^OMx aller dans le passé; les faits racontés sont tous mis en rapport avec le présent sans avoir entre eux aucun enchaînement.
Au lieu ù\x pltts-qiee-par/ait (\\x\ commence le récit précédent, employons le passé défini (faits survenus dans le passé sans relation avec le présent) ou le passé indéfini (faits racontés comme ayant eu lieu avant le moment de la parole, nous aurons:
Raymond a {hier ou ce matin) tout raconté (raconta tout) à sa mère. Il lui a dit (lui dit) comment les soupçons lui sont venus (lui vinrent, lui étaient venus), comment le hasard, l'observation les ont (avaient) confirmés (les confirmèrent). Une première lettre est tombée (tomba) entre mes mains, je la copiai (l'ai copiée) et l'ai ensuite envoyée (et l'envoyai) à Bertrand pour l'attirer dans le piège. Le même jour, à dix heures du soir, Joseph s'est caclié (se caclia) derrière des buissons, et dès qu'il a vu (qu'il vit) passer Bertrand, il est venu (il vint) me le dire. Mère, c'est ainsi que le crime a été (fut) commis, je ne t'ai rien caclié.
50 Imparfait de l'indicatif.
Un Français du Centre et du Nord, dans la conversation, raconterait certainement ces faits par le passé indé/ïni, un Français du Sud par le passé défini. Donnons encore deux récits (passé dêfati^ passé indéfini), mêlés de descriptions (jugements, remarques, réflexions) rendus par r imparfait. C'est ici le cas 011 l'on peut dire avec le latin. Perfecto procedit, imperfecio insistit oratio: Par le parfait (notre passé défini) le discours avance, par V imparfait il s'arrête.
Le ciel était couvert {état du temps au moment où les faits vont commencer). L'instant d'après la pluie commença (a commencé). Je fus (j'ai été, je suis resté) quelque temps sans m'en apercevoir. Je m'en aperçus (je m'en suis aperçu) enfin, la pluie devenant (elle devenait) plus forte, et je me réfugiai (me suis réftigié) sous un arbre. En ce moment je vis (j'ai vu) venir un chiffonnier, la hotte au dos (il avait une hotte qu'il portait sur son dos), son crochet à la main (il tenait un crochet à la main). Il était suivi d'un roquet noir ruisscla7it (qui ruisselait) d'eau, il s'écria (s'est écrié) en passant (pendant qu'il passait, passa ou a passé) devant moi: Quel sacré temps! quelle sacrée vie! (Victor Cherbuliez).
Ce matin à 5 heures, le hennissement de quatre chevaux qui piaffaient (sans doute depuis quelque temps) sous ma fenêtre me réveilla (m'a réveillé). Je m'habillai (me suis liabillé) à la hâte et je descendis (suis descendu). Là, Hans achevait (il était eit train de travailler) de charger (il chargeait depuis un certain temps) nos bagages sans se remuer (il ne remuait pas; réflexion) pour ainsi dire. Cependant il opérait avec une adresse peu commune (réfle.\-io7i). Mon oncle, lui, faisait (réflexion) plus de bruit que de besogne, mais le guide paraissait se soucier peu (il ne se souciait guère) de ses recommandations. Tout fut (a été) terminé (tout était terminé) à six heures, et nous partîmes (nous sommes partis) (J. Verne).
On voit que pour raconter les événements de la journée oij l'on est, on peut, malgré nos grammaires, employer le passé défini. Il faut, pour cela, que le moment dont on parle soit tout à fait écoulé. Or le narrateur n'est plus ici dans la matinée du jour 011 il fait son récit. Voici le commencement d'un autre récit où il y a douze passés définis qui se suivent dans la Revue politique et littéraire :
Aujourd'hui nous étions encore endormis quand, à 5 heures du matin, il nous réveilla en nous priant de lui servir de témoins. Un vieillard, que nous apprîmes depuis être le comte de B., raccompagnait et ne le perdait pas de vue un moment. Ce fut dans la voiture du comte que nous nous rendîmes à l'endroit où le duel devait avoir lieu.
Conditionnel. 51
Conditionnel.
Voir mon étude sur le conditionnel (1895), pp. 56 62*).
1) Le conditionnel, comme mode, est appelé le mode de Virréalité, parce que, dépendant de condùiotis ou de suppositions douteuses, il exprime le plus souvent des faits sur la réalisation desquels on ne peut compter; souvent même le conditionnel exprime des choses irréalisables, impossibles:
Si je reçois demain cet ari^en/, comme Je Pespère, je partirai pour Paris. — Si je suis roi un jour, dira un prince hérUier, je travaillerai au bonheur de mes sujets {ftUur, exprimant des faits sur la réalisation desquels on peut compter).
Si ie 7'ecevais demain cet argent (fait dont on n'est pas sur), je partirais pour Paris. — Si j'étais roi, dira un homme quelconque, je travaillerais au bonheur du peuple. Si j'étais le soleil (souris, oiseau), je. . . (faits irréalisables) . . ,
2) Comme temps du verbe, le conditionnel est le futîir de rimparfait et, par extension, de tons les temps passés (le passé indéfini seul parfois excepté (voir mon étude de 1896, p. 57, § 3 et ma grammaire de 1878—79, P^« partie, pp. 131 et 133):
Mon père raconte qu'il fera bientôt un voyage en France; il racontait déjà ce matin qu'il partirait **).
Dans ces cas le conditionnel appartient au mode indicatif.
Reinarqne. — Les grammaires de M. M. Léon Clédat, Ferdinand Brunot (1899), Darmesteter-Sudre (1897) sont encore toutes d'accord avec mes grammaires de 1878 et 1881 pour reconnaître que le conditionnel est le /mur de tous les temps passés, et il en est de même de M. Adolphe Tobler, le savant romaniste de l'Université et de l'Acad. des sciences de Berlin. Le conditionnel est composé, on le sait, de l'infinitif du verbe à conjuguer et de l'imparfait de avoir: je chanier-(av)ais, chanter-ais (contraction); cf. je chanter-ai (infinitif + indicatif présent de avoir). — Cf. ama-bo (amabo), où bo répond à (ich) bin, au russe ôMTb; leg-am (legam) où am répond à l'ang. ain, au russe ecub. —
*) Le temps appelé dans les grammaires latines iinparfaitfntur-périphrastiqîie est équivalent à un conditionnel futur des temps passés dans: il disait ce matin qu'ii allait partir après le déjeuner = qu'il partirait après le déjeuner — Voir les grammaires de M. M. L. Clédat, L. Sudre, F. Brunot d'accord avec ma gram. de 1878—79 et avec mon étude sur le verbe de 1896.
**) Le conditionnel étant le fjitur des temps passés n'exprime aucune simultanéité, comme le dit la grammaire de J. Fleury. Dans une phrase comme: si je recevais (si f avais) cet argent, je serais heureux, l'idée de recevoir ou A^ avoir cet argent est antérieure à celle d'être heureux ; le conditionnel exprime ici, comme partout ailleurs, une idée de futjirition: Si je recevais cet argent, j'achèterais (après cela) des livres.
52 Conditionnel.
* Caniar-aio (cantare-habeo), chanter-ai; * can/a?'-a(è)cam (cantare-habe(b)ami je chanter-eie, chanter-oie, chanteroi, chanterois (XVI«, XVIIe, XVIIIe siècles et XIX« jusqu'en 1835, où il devint chanter-ais.
3) Au point de vue du passé ce sera encore le conditionnel qui sera employé comme fîtùir, comme c'est le futur qui est employé au point de vue du présent, dans:
Le jeune homme a été offensé, il veut une explication (présent), il l'aura. — Le jeune homme se trouvait offensé, il vou/ait une explication, il l'aurait (futur de l'imparfait et des temps passés).
Il n'y a là, pour le conditionnel, comme pour le futur, aucun sous-entendu comme le pense M. L. Sudre (Grammaire dite de Darmesteter, syntaxe, pp. 156 — 157), et le conditionnel s'emploie parfaitement ici dans des propositions indépendantes. M. L. Sudre, p. 156, nous dit que le conditionnel, futur dans le passé, ne s'emploie en français moderne que dans les propositions dépendantes. Nous avons cependant des futurs 7^elativement identiques dans les exemples suivants (futur après le présent, conditionnel, vrai futur, après les temps passés), où les propositions sont indépendantes l'une de l'autre:
La dame a beau admirer ses filles, elles n'hériteront pas du trône. Anne de Bretagne avait beau admirer ses filles, elles n'hériteraient pas du trône de France (fttiur au point de vue du passé, Revue pol. et /itt.J. — Voir les exemples qui se trouvent dans mon étude de 1896, syntaxe, p. 58.
Voici encore deux exemples que j'ai trouvés ces jours-ci en relisant les Contes de Guy de Maupassant:
Ils allaient lentement, côte à côte, sans parler. C'était fini, ils resteraient seuls, face à face, quatre ou cinq mois (L Auberge de la Geinmi, p. 301). — 11 voulait s'enfuir et n'osait point sortir; il n osait point et n'oserait plus désormais, car le fantôme resterait là, jour et nuit, autour de l'auberge, tant que le corps du vieux guide n'aurait pas été retrouvé (ne serait pas retrouvé) et déposé dans la terre bénie (ibid., p. 311; remarquons ici bénie là oîi nos grammaires voudraient bénite; voir mon étude sur le verbe de 1S96, lère partie, pp. 64—65).
Le conditionnel n'exprime-t-il pas encore un futur dans les exemples suivants, ou exprimerait-il la simultanéité comme le dit J. Fleury dans ses grammaires? et y a-t-il là quelque chose de sous-entendu?
Ils arrêtèrent qu'on enT errait au roi de Suède l'ambassade proposée dans la diète, que la pospolite monterait à cheval et se tiendrait prête à tout événement (Voltaire, Hist. de Charles XII; le russe emploie le futîir lorsque le français emploie ici le conditionnel). Richard (Cœur de lion) répoftdit qu'il ferait pendre toute la garnison après qu'il attrait pris la ville, et que l'archer qui l'avait blessé serait écorché (où est encore ici la simultanéité?)
Futur et conditionnel après si. 53
Futur et conditionnel après si.
Après SI (condition, supposition) on doit remplacer, en français, le fiitur simple par le préseui de l'indicatif, le Jittur antérieur par le passé i^idéfini, le cofiditionuei, dit présent, par I^imparfait de l'indicatif, et le conditionnel passé par le plusqite-parfait de l'indicatif, ou par le pliis-q ne-parfait du subjotictif, que les grammaires françaises appellent second conditionnel passé:
Si je finis (pour finirai) mon travail demain, je partii'ai pour la campagne. Si vous l'avez fini (pour aurez fini) avant 9 heures du soir, apportezle-moi. — Si je recevais (pour recevrais) cet argent demain, je partirais pour Moscou. Si j'avais (pour si j'aurais) reçu cet argent hier, je serais déjà en route pour Moscou (si j'eusse reçu cet argent hier, je serais (fusse) parti).
2) Lorsque si n'est que dubitatif, le futur et le conditionnel reprennent leur place:
Je ne sais s'il finira (s'il aura fini) son travail avant ce soir. — Je ne savais pas encore alors s'il finirait (s'il anrait fini) son travail pour la date qu'on lui avait fixée.
3) On peut aussi considérer si comme une sorte de si dubitatif dans les exemples suivants, oiî l'on peut souvent le remplacer par peut-être, sans doute (sens de probablement que sans doute a très souvent), sans aucini doute, comme, etc. Ce si, avec des expressions comme sans doute {probablement), etc., pourrait, je crois, être appelé un .9/ de modestie n'osant affirmer positivement comme vrai ce que l'on avance, autrement dit: un si restrictif de la pensée, un si employé dans la crainte d'être dans l'erreur en parlant:
Mammon n'est plus aujourd'hui omnipotent, n'est plus le seul maître, et s'il ne saurait se convertir, il est obligé, du moins, de faire l'hypocrite et de compter avec nos scrupules (A. Leroy-Beaulieu, le Règne de rargent, R. des D. M., 15 mai 1903, p. 308; effaçons si, et disons: il ne sait (sans doute) se convertir, mais il est toutefois obligé, etc. — S'il y aurait peu de courage à pousser un cri d'alarme, il serait également puéril de méconnaître la leçon que nous avons reçue (le Figaro; traduisons: Il y aurait^ selon nous, peu de
courage à mais sachons cependant reconnaître tout le sérieux de la
leçon. . . .). — S'il serait injuste de ne pas accorder dans ce succès une part au -gouvernement, il faut uire cependant que c'est à la France agricole que nous devons cette prospérité (L. Passy; traduisons encore: Il serait injuste — vous Je reconnaîtrez sans doute avec moi — de ne pas accorder.. .. mais sachons en même temps reconnaître que....).
54 Futur et conditionnel après si.
Ce sï rappelle beaucoup le si du vieux français, employé très souvent dans le sens de aùisï.
Voici des exemples de Molière et de Racine oii si peut être remplacé par comme:
Si (comme) vous auriez de la répugnance à me voir votre belle-mère, je n'en aurais pas moins à vous voir mon beau-fils (P Avare, III, 11). — St d'un sang trop vil ta main serait trempée (comme ta main serait trempée d'un sang trop vil), au défaut de ton bras, prête-moi ton épée {Phèdre, II, 5).
Il n'y a là, comme dans les exemples précédents, aucun sous-entendu; il n'y a pas davantage là de conditionnels provenant d' hypothèses reposant sur des sons-hypoihèses, comme l'a prétendu M. Waltzing dans la 3® livraison de la Revue de l'Inst. pub. en Belgique, 1896*).
Il y a évidemment dans les exemples qui précèdent et dans beaucoup de ceux qui vont suivre comme deux propositions coordonnées, la seconde ne dépendant nullement de la première. La conjonction si n'y est ni hypothétique ni conditionnelle^ mais une sorte de si dubitatif, qui, par son caractère de doute, ne fait exprimer à la phrase qu'une affirmation mitigée,. affirmation également adoucie par l'emploi du conditionnel.
Impossible de demander, avec certains commentateurs, qui trouvent ici le conditionnel fautif, que ce conditionnel soit remplacé par l'imparfait. Dans l'exemple de Molière l'imparfait ne pourrait être employé qu'en donnant un tout autre sens à la phrase, et dans celui de Racine comment continuer le premier vers en disant: Si d'un sang trop vil ta main était trempée))) Après avoir été frappée, ce que dirait l'imparfait, quel besoin Phèdre aurait-elle encore de demander à Hippolyte son épée?
Nous voudrions demander au savant professeur de l'Université de Liège comment il expliquerait par hypothèse, basée sur sous-hypothèse, l'exemple suivant qu'il a dtî lire dans la même Revue de Belgique (2* livraison 1902):
Comme si les violences et les déprédations ne suffiraient pas pour opprimer les paysans et les bourgeois, voici les échevins de Hulst poursuivis pour exactions sur les plaintes de leurs administrés.
*) Voir, contre l'opinion de Mr Waltzing, la Revue de philo f. fr. par M' Clédat (1891, 3^ trimestre) et sa Grammaire historique, la Syntaxe de la gram. de Darmesteter, p. 160, et la Revue: Zeitschrift fur romanische Philologie (1895, pp. 563—573).
Futur et conditionnel après si. 55
Voici encore un exemple de Molière {r Etourdi, IV, 2), oii si peut encore être changé par d'autres mots, et oii l'on trouve deux temps différents selon l'idée que l'écrivain a voulu exprimer:
Cela pourrait-il être si (puisque), lorsqu'il m'a pu voir, il (le jeune homme) n'avait que sept ans, et si (= que, lorsque) son précepteur aurait de la peine à me reconnaître?
Remplaçons aurait par avait, la phrase devient absurde.
4) Après si, le vieux français employait parfois le conditionnel, ce que nous ne pourrions plus faire dans des exemples comme ceux qui suivent:
Se (si) tu le porroies racheter, volentiers (je) le lairroie (Fierabras, 623). — Sire, je contereie, se (si) vos congie en avereie (en aurais; Marie de France).
Voici un exemple (donné par Estienne Pasquier) contenant le futur et le présent du subjonctif employé après si au XVI^ siècle:
Que Bee ! L'on me puisse prendre si je ne feray venir un sergent; mesavenir lui puisse s'il ne t'einprisonue.
Je trouve dans les Mémoires de Brantôme (les Darnes^ 2" partie, Discours VI; XV^ siècle):
Il jura que si Dieu luy donncroit un jour la paix ou la triefve avec l'Empereur, il iroit par ses galères en la mer de Toscane.
Et chez Voiture (XVII® siècle):
Je la prie pourtant de chois'ir les plus beaux et de vous les présenter de sa part, je dirois de la mienne si fosois, et si je ne sçanrois bien que vous ne prenez gueres de plaisir quand on vous donne (I, 247, 15). Si vous sçaiiriez de quelle sorte tout le monde est dechaisné contre vous, je suis asseuré que vous auriez honte (1, 439, 19).
Malherbe a dit:
Je meure si je saurols vous dire qui a le moins de jugement (il, 634).
Et Pascal:
S'ils anroient aimé ces promesses et qu'ils les eussent conservées.... leur tesmoignage n'eust pas eu de force [Pensées, I, 252).
Voici un exemple où un de nos meilleurs écrivains,
Larroumet, a employé le premier conditionnel passé au lieu
du second auquel on s'attendrait plutôt (plus-que-parfait du subjonctif) :
Si Boileau n'était pas toujours bien inspiré dans ses conseils, et, si, deux ou trois fois, nous aurions (eussions) beaucoup perdu à ce que Racine les suivît. Racine doit à Boileau l'habitude de la composition attentive et sévère.
Il y a, dans tous les exemples qui précèdent (voir un peu plus haut, p. 52, § 3) ou qui vont suivre, comme deux propositions
56 Futur et conditionnel après si.
coordonnées, la seconde ne dépendant pas de la première. La conjonction sï n'y est ni hypothétique, ni conditionnelle, mais une sorte de si dubitatif qui pourrait même disparaître, remplacé, comme nous l'avons dit plus haut, par comme, peiti-ctre, sans doute, sans aitctm doute, tous ces mots étant comme des apartés que l'on ajoute pour modifier le degré d'affirm^ation adouci par l'emploi du conditionnel. Et ce que nous disons du conditionnel peut aussi s'appliquer au fîdur qui n'exprime pas non plus toujours ce que l'on dit avec le même degré de certitude:
Je reviendrai demain chez vous, je reviendrai certainement, je reviendrai pctit-ê/re, je reviendrai sans doute (comprenez: probablement), je reviendrai ja/zjartcun doute, je reviendrai si le temps n'est pas si detestab/e qu'atijonrd'hni, etc., etc.
Lorsque si peut s'effacer, \t futur s'emploie après si, comme le conditionnel*):
Si Feuillet ne laissera pas dans l'histoire du théâtre la trace ineffaçable qu'il laissera dans l'histoire du roman contemporain, il ne faut pas regretter pour lui, ni nous plaindre qu'il ait fait du théâtre (F. Brunetière, R. des 1). M., 1er fév. 1891, p. 673).
Mettons peut-cire au lieu de si, nous aurons:
Feuillet ne laissera peut-^tre pas ici.... mais ne regrettons pas toutefois pour lui, et ne nous plaignons pas que ....
Dans son OtJwn, dans ron Attila, si Corneille compliquera, s'il enchevêtrera ses intrigues à plaisir, ce ne sera pas pour obéir à sa propre inspiration (Id. Mamiel de liif., 1898, p. 134, effaçons si, et mettons maii devant ce). — Et s'il sera délicat (c'est ou ce sera une question délicate) — dans ces thèses de doctorat de lettres — de déterminer l'influence que les qualités ou défauts de la littérature genevoise ont pu exercer sur le développement de la nôtre, au moins ne pourra-t-on contester que Genève (avec la Suisse française) occupe une place appréciable dans l'histoire de l'esprit français {Rev. hebd., 1er nov. 1902, pp. 62 — 63). — Il va de soi que si l'on démentira peut-être ces renseignements, nous saurons, s'il est besoin, les compléter (la Vie à Paris, Indép. Belge, 17 août 1898). — Le lyrisme de Théophile et de Racan, s'il devra être expulsé du drame tragique, n'aura-t-il pas contribué de quelque façon à lui donner son éclat et sa poésie? (Petit de Julleville, Litu fr., IV, p. 259). — Aucun de ces jugements n'est juste. Si le peuple anglais n'hésitera jamais à défendre par la force son honneur et ses intérêts, il n'a jamais pensé non plus à rompre une paix qui est nécessaire au bonheur de l'humanité (Le Figaro, 31 janv. 1899). — Les cavaliers ont la fougue, et, après tout, si, neuf fois sur
'") M. F. Brunetière est certainement celui de nos écrivains qui affectionne le plus cette tournure; elle se répète plusieurs fois dans sa Littérature française. Je l'ai rencontrée encore deux fois en relisant dernièrement son étude sur les Transformations de la langue au XVIIIe siècle {R. des D. M., 1891).
Indicatif et subjonctif après il semble. 57
dix, cela ne leur servira qu'à se faire tuer glorieusemeut, ils accompliront peutêtre un fait d'armes utile {Indcp. Bc/gi\ 7 juin 1899, lère colonne, p. 3),
Voici un exemple de fit/ur antérieur dans Balzac :
La saison où ces feuilles brillent sera bientôt passée, et si ma vie n'aura pas été longue, elle aura été calme, uniforme et sans inquiétude (voir l' Anthologie de M. Jules Hardan, p. 166; Riga, 1906, chez N. Kymmel).
Le fîitur antérieur ne remplace pas ici le passé indéfini, qui donnerait un autre sens à la phrase. On ne parle pas ici d'une vie qui n'a pas été longue, mais d'une vie qui ne sera peut-être pas longue.
Voici, dans le vieux français, le futur après si\
11 te garira se (si) tu de bon cuer (cœur) serviras (la Rose, 2047 — 49),
Et voici le latin:
Si orator erit in moribus ac voluntatibus civium suorum hospes, non multum ei loci proderunt illi, ex quibus argumenta promuntur (Cicéron, de Oratore, H, 30, 131).
Autres exemples du conditionnel après si'''-')\ Si tout fin diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel pourra-t-il en venir à bout? (Le Sage, le Diable ioiieux). Regardez votre fille, si l'on ne dirait pas qu'on nous l'a métamorphosée (M. Uchard, R. des D. M , 1er fév. 1884, p. 507: — Regardez votre fille, ne dirait-on pas etc.?) — Si je l'avais rencontré dans la rue, c'est tout au plus si je me serais douné la peine de traverser le ruisseau pour aller à iui (Fr; Soulié). — Je veux être pendu si nous ne les verrions pas sauter à notre cou (Molière, le Dépit amoureiix, IV. 1). Le diable m'emporte si je n'aimerais pas mieux vous savoir enterrée que moucharde (Mérimée). — C'est bien le diable si, au bourg, il n'y aurait pas quelqu'un qui claque {Rev. pol. ^£t litt., 1890). — Dieu me damne si l'on ne dirait pas que tu es arrivé de l'autre monde (E. Sue, les Enfants de Pamour). — S'ils ne sauraient nuire aux gens qu'ils attaquent, à qui nuisent-ils donc? (E. Zola, le Crapaud). — Et :s'il ne se trouverait personne pour affirmer cela, n'en faut-il pas conclure .... .(Rev. inttrn. de r Enstigncmcni. 15 fév. 1899, p. 123). — Comme si nous n'aurions pas pu nous passer de lui (Lecture, 15 juillet 1899, P Anneau). — 5i l'histoire de la Tragédie se pourrait, à la rigueur, résumer en un nom, il n'en va pas ainsi pour la Comédie {Litt. fr. par Petit de Julleville, VI, p. 559).
Indicatif et snblonctif après /'/ semble.
1) Après l'impersonnel il semble les grammairiens de la famille des Noël et Chapsal nous disent que le subjonctif est de rigueur.
•) Plusieurs de ces exemples se trouvent dans les Mélanges (Vermischte BeitrMge) du savant romaniste M. Adolphe Tobler de l'Acad. des sciences de Berlin.
58 Indicatif et subjonctif après il semble, on dirait.
Ils n'admettent, comme seule exception, que le cas où il semble (il semblait, etc.) est précédé d'un des pronoms me, te, nous,^ voHs, lin', leur, ou d'un substantif précédé de à:
Il tne semble que vous avez raison. — Il semble à ces vtessietirs que nous avons tort.
Mais Littré nous donne déjà la bonne règle dans son dictionnaire en disant qVi II semble, 2i^tz Vinci l'caù'f, alors l'équivalent de il paraît, présente les faits comme plus certains (quasicertitude), comme plus douteux avec le subjonctif, et il donne un assez grand nombre d'exemples:
Il semble, d'après ce qu'il dit, qu'il a raison. Il semble qu'il ait raison, mais peut-on le croire sur parole?
Les grammairiens veulent même le subjonctif après // me^ semble lorsque les faits sont présentés comme douteux, impossibles ou d'une réalité à laquelle on ne peut croire:
Il me semble que mon cœur veuille se fendre. — Il nous semblait quenous fussions seuls au monde (Montesquieu).
2) Après on dirait, on emploie aussi le subjonctif pour les faits très douteux ou impossibles, l'indicatif, dit Bescherelle, seulement, lorsqu'on a de fortes raisons de croire à la vérité des faits; mais on peut dire encore qu'à part quelques exemples, imitation de ceux que l'on trouve aux XVII® et XVIIP siècles, c'est rindicatif qu'on emploie presque toujours après // me sem,ble, comme après on dirait.
Voici des exemples que je trouve dans les Contes de Guy de Maupassant:
Il me sembla qu'on marchait derrière moi, qu'on allait me saisir par les épaules et m'emporter, ce qui était ridicule, car mon père et mon oncle me précédaient armés de leurs fusils (M^'e Perlé). — Il me semblait — quoique je ne l'eusse jamais vu — que je reconnaîtrais mon oncle du premier coup {Mon Oncle Jules; le jeune homme n'avait aucune bonne raison de penser ainsi, car il ne reconnut nullement son oncle après avoir eu tout le temps de le bien regarder). — Il me sembla que ma barque — qui était à l'ancre et le fleuve bien tranquille — faisait des embardées gigantesques, touchant tour à tour les deux berges du fleuve {Sur l'Eau, p. 4). — Il lui semblait que l'âme de son vieil ami rôdait autour de lui comme un oiseau de nuit {L'Atiberge de la Gemmi). Il me semble que ce cri (d'oiseau) est un soupir de l'âme du; monde {id., p. 322).
Indicatif et subjonctif après il semble, on dirait. 59
3) Pour // semble, suivi de l'indicatif, voir Littré et ajouter les exemples suivants à toute la demi-page de ceux que je donne dans mon étude sur le verbe de 1896 (syntaxe, p. 74):
Il semblait qu'avec peine aujourd'luii le monde s'éveillait (A. Dumas, Charles VII cites ses grands vassaux, III, 4). — Il sembla qu'elle 8'<*ffoiuIrait (Remy Saint-Maurice, Lecture, 5 mars 1898, p. 439). // semLle que Molière et Racine ont eiiteiidu le théâtre de la même manière, sauf les différences.... (Emile Faguet, les Grands- Maures du XVII« siècle, p. 168). — // semble bien qu'il (l'oncle de Richelieu) avait eu quelque pressentiment des événements qui se préparaient (Gabriel Hanotaux de l'Acad. fr. ; Richelieu à Blois, R. des D. M., 1»' nov. 1898, p. 47). — // semble bien que son activité (celle du père jésuite Cotton), jamais en repos, et son zèle pour la reine flnireut par le compromettre (Id., ibid., p. 777, 15 déc. 1898). — Il semble que les lettrés auraient dû être plus tolérants et moins injustes (G. Boissier de l'Acad. fr., R. des D. M., 1 déc. 1901, Jiigement de Tacite sur les Césars). — // semble qu'Orose aurait «lii être sévère aux païens (G. Boissier, Ettides d'hist. religieuse; R. des D. M.; 1890, p. 159). — Il semble que Louis XIV était le dernier des héros à mettre en opéra (R. des D. M., 15 juin 1903, la Carmélite, p. 445).
4) Voyons maintenant s'il taut toujours, comme le dit Bescherelle, avoir de bonnes raisons de croire à la réalité des faits pour employer l'indicatif après on dirait:
On dirait que ces gondoles sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile (M^e de Staël, Corinne).
M"'® de Staël avait-elle de bonnes raisons de croire que les gondoles sont des omh'-es.
Dans les exemples cités par Bescherelle, la règle qu'il donne permettrait d'employer tout aussi bien le subjonctif que rindicatif et f indicatif que le subjonctif:
Dieu me pardonne si l'on ne dirait pas que tu es arrivé de l'autre monde (E. Sue, les Enfants de l'amour). — On dirait qu'ils travaillent pour des années éternelles (peut-on travailler pour des années éternelles ?). — On dirait qu'ils ont seuls l'oreille d'Apollon (Boileau). On dirait qu'il soit devenu un autre David (Bossuet). On dirait que le ciel est soumis à sa loi. On dirait que le livre des destins ait été ouvert à ce prophète. — On dirait que l'ancienne Egypte ait craint que la postérité ignorât un jour ce que c'était que la mort, ce que prouveraient les momies qu'elle nous a laissées (Chateaubriand). — On dirait qu'il ne fasse rien au monde (Bossuet). On dirait que Ronsard vient encore fredonner ses idylles gothiques (Boileau). — On dirait, à vous voir assemblés en tumulte, que Rome des Gaulois craigne encore une insulte (Crébillon, Catilina).
Littré donne des exemples avec l'indicatif et le subjonctif,, mais sans donner de règles, et il a raison. Les écrivains
60 Ne explétif après avant que, sans que.
emploient r indicatif lorsque les faits ont pour eux un semblant de vérité, le subjonctif lorsqu'ils se les représentent comme Vi ayant rien de réel.
Ne explétif après avant que, sans que.
Après avant que, et surtout après sans que, qui est, en réalité, un mot négatif, on ne devrait jamais employer la négation ne, qui est alors explétivc, inutile; mais pour la condamner avec nos grammaires élémentaires, il faudrait aussi la condamner, au même titre, dans tous les cas oii elle est encore employée comme telle:
„Je crains qu'il ne vienne" devrait être condamné, remplacé par: je crains qu'il vienne; je ne nie pas que cela ue soit vrai par: je ne nie pas que cela soit vrai; évitez que cet homme ne vous fasse du mal, qu'il vous fasse du mal; cela n'empêche pas qu'il ne vienne (qu'il vienne) nous voir; je ne disconviens pas que cela ne soit arrivé (que cela soit arrivé); il est plus riche que vous ne le croyez (que vous le croyez); il agit autrement qu'il ne parle (autrement qu'il parle). Je ne sortirai pas à moins qu'il ue fasse beau temps {à moins qu'il fasse beau temps); Je ne doute pas qu'il ne vienne (qu'il vienne), etc., etc.
Lorsque que remplace avant que, sans que (ajoutons de crainte que, de peur que), l'emploi de la négation est de rigueur:
Ne partez pas qu'on ne vous l'ait permis, sans qu'on ne vous l'ait permis, ou (sans négation): avant qu'on vous l'ait permis, sans qu'on vous l'ait permis. — Je ne donnerai point la paix aux Polonais qu'ils n'aient élu un autre roi (Voltaire; avant qu'ils n'aient ou qu'ils aient élu etc.). — Sortez que je ne vous assomme (de crainte, de peur que je vous assomme ou que je ne vous assomme).
Aux nombreux exemples que je cite dans mon étude sur le verbe (1896) je me contente d'ajouter les suivants, tous pris dans les ouvrages de nos meilleurs écrivains contemporains, et que l'on peut tout aussi hardiment imiter que l'on imite encore ceux qui écrivent avec la négation: Je ne doute pas que ces auteurs (ne) soient recommandables; — il n'y a aucun doute qu'il (ne) fasse son devoir (il n'y a aucun doute qu'il fera son devoir ou qu'il fasse son devoir, etc., etc.).
L'heure exquise, c'est le crépuscule, un peu avant que les chasseurs n'arrivent (A. Daudet). Je ne pouvais parler sans qu'il ne m'interrompît (Boniface, qui se distingue ici heureusement des grammairiens). Sans que le rouge ue me montât au visage (F. Sarcey). Il rentre sans qu'un seul mot ne vienne adoucir ma blessure (A. Dumas, Char/cs VII chez ses Grands Vassaux, II, 2).
Ne explétif après avant que, sans que. 61
J'ai reçu deux lettres auxquelles je n'ai pas cru devoir répondre avant que la crise actuelle ne fût définitivement résolue (Marcel Prévost, M^i< Jaiijre, p. 116, édit. Fayard, 1889). Il était impossible que le Congrès se réunît à nouveau sans que la question espagnole ne devînt l'objet principal de ses délibérations et sans que l'accord fût complet entre les anciens alliés (Marquis de Gabriac, Chatcajtbriand cl la giierre d'Espagne, R. des D. M., le^ oct. 1897, p. 554, emploi et omission de la négation). — Nos chiens de berger savent rallier les moutons sans qu'aucune bête ne s'égare (C. Teyssandier, Inspecteur au Min. de l'agriculture). Mon lait a diminué sans que mon petit garçon ne s'en aperçût (G. Sand ; R. des D. M., 1er janv. 1881, p. 82). - Rien ne se fera désormais dans ces parages sans que les Etats-Unis n'aient leur mot à dire (Anna/es pol. et liit., 2 août 1898). Aucun concert ne s'y donnait sans que la reine n'y parût (Henri NicoUes, Annales pol. et litt., 9 oct. 1898: la Reine de Danemark). — Vient le jour oîi le danger vous paraît imminent sans que rien de providentiel ne se soit produit (Lecture, 8 juil. 1899, Louis Robert, r Anneau, p. 278), — Un chef d'armée ne peut être relevé de son commandement sans que l'opinion ne s'émeuve et ne demande les raisons d'une pareille et si grave mesure (Annales pol. et litt., 6 août 1899, Chronique politique). — Je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique sans que mes entrailles s'en soient émues, n'en aient tressailli et que les larmes m'en soient venues aux yeux (Petit de JuUeville, Litt. fr. VI, p. 370, emploi et omission de la négation, omission après qtie remplaçant sans que, ce qui est contraire à la règle acceptée, mais cette infraction passe ici à peu près inaperçue). — Peu de jours se passent sans qu'on n'amène à la lumière quelque merveille (Rev. hebd., 21 déc. 1901, les Fouilles de Pompéi, p. 332). — Il ne passe pas d'année sans que les patients observateurs du ciel n'ajoutent de nouvelles et nombreuses recrues au catalogue déjà imposant des astres minuscules (Camille Flammarion, dont le style est toujours si soigné, si recherché; Annales pol. et litt., 21 juin 1903). — Les enfants ont appris à lire avant que ne fût fixé notre alphabet latin (A. Leroy-Beaulieu, 15 juil. 1891, pp. 378-79, R. des D. M.). — Ce sont ces choses qui ont fait de lui un sage avant que Lessing ne l'ait pris pour modèle {R. des D. M., 15 juil. 1891, p. 495). — Bien avant que Marie- Antoinette ne montât sur les planches de son théâtre de Trianon [iiid., 15 av. 1891, p. 856). — On avait sans doute chargé le charbon avant qu'il ne fût complètement éteint (A. Theuriet, Raymonde, R. des D. M., 15 av. 1876, p. 753). — Ses bois et sa campagne mettent du vert dans notre art bien avant que Rousseau n'en mît dans notre littérature (Petit de Julleville, Litt. fr., VI, p. 782; r Art français au XVIIfi siècle). — Ces mots s'étaient incrustés dans son cœur bien avant qu'elle n'en comprît le sens [R. des D. AL, 15 mars 1891, p. 263). — Napoléon I disposait du Portugal avant qu'il ne fût conquis ièid., 1 juillet 1891, p. 132). — Avant que la musique n'eût rejoint le régiment {id., 1 déc. 1891, p. 608). — Cette loi prescrirait qu'aucune mère ne pourra quitter son enfant avant qu'il n'ait sept mois révolus [Annales pol. et litt., 3 mars 1901, p. 131 ; la Qztestion des nourrices). — Le privilège défendait d'imprimer aucun dictionnaire avant que celui de l'Académie n'eût paru (G. Boissier de l'Acad. fr., 15 juin 1897; LAcad. fr. au XVLL siècle). — Dites-moi votre secret avant que je ne vous quitte fV. Duruy, Annales pol, et litt., 10 janv. 1897,
62 Ne explétif après avant que, sans que.
p. 22). — Avant que je n'eusse terminé {Id., même page). — Je m'en doutais avant que vous ne m'eussiez rien dit (Robert de Bonnières, les Monach, Lecture, 29 juil. 1899, p. 547). — Il aura fini avant que vous n'arriviez (F. Brunot, Gram. couronnée par l'Acad. fr., 1889). — Si tu reviens jamais faire ton métier avant que je ne te l'ordonne moi-même, tu seras fouetté comme les autres (E. M. de Vogue de l'Acad. fr., le Temps du sen^agc en Russie, Lechire, 16 juil. 1898, p. 29).
Les règles éditées de leurs cabinets par les grammairiens n'effraient pas beaucoup, paraît-il, nos écrivains'-).
Voici deux exemples sans négation que je trouve dans r Anthologie de M. A, Pachalery (Odessa):
La hache, au lieu d'atteindre le cou, tomba sur le derrière de la tête et la blessa sans qu'elle proférât une plainte (Mignet, Exécnlion de Marie Shtari).
— Il est malaisé d'avoir le crucifix en la main sans que le cœur en soit touché (Id.). — Et voici un exemple pris dans Montesquieu : Les puissances s'élèvent sans qu'on s'en aperçoive.
Littré cite, sans la condamner, cette phrase de M""^ de Sévigné:
Ces cris de toute une armée (à la moit de Tureune) ne se peuvent pas représenter sans que l'on n'en soit touché.
Mais son collaborateur en grammaire, d'accord avec nos grammairiens, ne veut, en aucun cas, la négation après avait/ que, sans que. M. Jullien n'a évidemment pas assez lu nos écrivains contemporains.
Voilà donc nos meilleurs écrivains employant encore très souvent la négation explétive là oii elle peut être supprimée, et les voici commençant à omettre cette négation là oii les grammaires l'exigent encore le plus comme indispensable:
Elle paraissait encore plus triste qu'elle l'était la veille (Mi'e de Saint- Germain, rOiscan du bon Dieji). — Nous sommes assurément plus éclairés, plus doux que l'étaient nos pères (Julien de la Gravière, les Gneu.v de mer; R. des D. M., 15 janv. 1892, p. 402). — M. Anatole France nous montre le roi de Naples moins noir qu'on se le fait (R. des D. M., 1 janv. 1860). - Le Belge est moins casanier qu'on le croit (Clément Lyon, P Education populaire). — Ces fines impressions se ressentent plus facilement qu'elles s'expriment [Revue bleue, 6 fév. 1892, p. 189). — Ils sont moins infâmes que l'écrivain les a faits {id., 25 mars 1892, p. 412). — Dumas (père) a inventé ou exploité plus qu'on avait fait avant lui ce genre de pathétique (Lanson, Hist. de la litt.fr., 1895, p. 957).
— La composition du cabinet est beaucoup moins avancée qu'on le croyait hier
*) La négation, il faut le reconnaître, est beaucoup plus souvent omise après sans que, qui a un caractère négatif, qu'après avant que; nous trouverons plus loin la même différence entre plus . . .que et moins . . . .que.
Ne explétif après avant que, sans que. 63
(Cofrcsp. /r. de Plndcp. Belge, 23 juin 1898). — Le mot a repris plus de jeunesse qu'il en eut jamais {Annales pol. el IHt., p. 236, 9 oct. 1898). — L'empereur François Joseph a accordé de bonne grâce, à ses sujets, plus qu'ils eussent osé l'espérer (Annales pol. el litt , 11 déc. 1898). — Au point de vue de l'âge, le personnage d'Athalie, joué à Saint-Cyr., doit être plus parfait qu'il l'est généralement {Leclnre, 4 fév. 1899, p. 405, Saint Cyr, il y a deux siècles).
— En effet, Athalie est beaucoup plus jeune qu'on se le figure {id., même page). — Toutes les relations de Balzac avec la Presse furent beaucoup plus fréquentes et moins tendues qu'on pourrait le supposer d'après ses âpres sorties contre les journalistes {Leclnre, 18 mars, 1899, Léopold Courier). — Il juge plus encore qu'il raconte (Petit de JuUeville, LUI. fr., VII, p. 142). — Nous valons beaucoup mieux, déclare l'amiral Rieunier, que nous le croyons nous-mêmes {Correspondance de Paris de l'Indép. Belge, 21 juin 1900).
Les cas où la négation est omise sont beaucoup plus nombreux après moins, qui a un caractère négatif, qu'après plus *).
A côté de l'emploi de la négation très fréquent dans la vieille langue (voir mon étude sur le verbe, 1896, syntaxe, p. 186), on trouve aussi foule d'exemples sans la négation:
Mielz volt qu'a glaive muire u (ou) que en eue nit (se noie; subj.) qu'il s'umilit vers Rou, ne que de paiz le prit (* precet, subj. pour precetur, le prie; Rou, 335—36). — Mielz vueil morir que honte en seit retreite {id., reprochée).
— Qui mielz les cuevre (couvre) que je faz? (Fabliaux). — Mes (mais) le roi (au roi) ne agrée que plus (en) facet qu'il ont fait {Cligés, 4963 — 64). — Miauz (mieux) vosist (il eût voulu ou voudrait mieux) estre pris an (en) Perse qu'il fust leans (illac-intus, là-dedans) antre les murs {G'/ev. au lion, 6544—46). — Nombreux exemples chez Chrétien de Troyes.
Peut-on avancer, comme Horace l'a dit pour les viols, que les langues sont dans un perpétuel recoimnencenicjit ) Disons plutôt, avec A. Darmesteter, qu'elles sont en un perpétuel ■devenir ■■'^■).
L'usage, non la raison, a autorité sur les langues (P. Stapfer). — L'usage est le grand maître des langues (Bossuet). — Obligeons les grammairiens à se contenir dans leur rôle de greffiers de l'usage, et maintenons aux seuls écrivains un droit qui n'appartient qu'à eux sur l'évolution de la langue (F, Brunetière).
*) Comparer, plus haut, p. 62, avant que et sans que avec plus que, moins que relativement à l'emploi du ne explétif.
**) Nous nous refaisons archaïques, m'écrivait, il y a quelques années, M. L. Sudre, reconnaissant mauvaise la règle qu'il donne, d'accord avec les grammairiens (Gr. Darmesteter, Syntaxe, p. 51—52) disant: „que l'emploi de soi est restreint à un sujet indéterminé ou inanimé ; l'emploi de soi là où les grammairiens veulent //// ou elle a toujours été usité et devient, depuis une cinquantaine d'années, de jour en jour plus fréquent.
Lorsque M. Sudre, p. 20, nous dit que l'adjectif tout n'a été variable que jusqu'au XIX» siècle devant un adjectif féminin commençant par une voyelle
64 Concordance des temps du subjonctif.
Concordance des temps du sub]onctif.
Le temps du subjonctif à employer répond toujours au temps de l'indicatif que l'on mettrait dans la phrase correspondante demandant le mode indicatif'^'). En d'autres termes, le temps du subjonctif dépend, non du temps qu'a le verbe dans la proposition principale, mais de la pensée que l'on veut exprimer. Les temps du condifiomiel sont compris dans ceux de Vindicatif, le conditionnel, comme temps, étant le futur de l'imparfait et de tous les temps passés (le passé indéfini seul parfois excepté).
Les temps du subjonctif étant moins nombreux que ceux de l'indicatif, chacun des temps du subjonctif doit répondre à deux et parfois à trois temps de l'indicatif (voir mon étude sur le verbe, 1896; pp. 85 à 98; je serai ici très court).
1) Le présent du subjonctif répond au présent de l'indicatif et au futur simple:
Je crois que notre ami est déjà en route ou qu'il s'y mettra demain: je ne crois pas que notre ami soit déjà en route ni qu'il s'y mette demain.
(cette femme est tonte aimable, etc.; tout aimable, disent les grammaires), il n'a certainement pas lu la critique de la grammaire de Brachet par A. Darmesteter: La règle de Brachet, dit Darmesteter, n'est bonne que pour les grammaires les plus surannées (Revue critique, 19 décembre 1874).
Dans mes G/a7tures grammaticates de 1893 (Namur, chez Lambert-de- Roisin. rue de l'Ange, 26) je donne toute une page d'exemples du XIX® siècle oîi tout est variable, même devant entière (pp. 40—41).
Les quelques erreurs que je trouve chez M. Léopold Sudre n'empêchent pas cependant que sa syntaxe historique soit la meilleure de celles qui ont paru jusqu'ici (voir la grammaire dite de Darmesteter).
*) La théorie basée sur les règles de l'emploi des temps en latin n'est bonne que pour les grammaires les plus surannées. C'est celle que l'on trouve encore en Russie dans la grammaire de D. Margot, dans les manuels d'Ignatovitch et dans plusieurs autres grammaires qui ont vieilli. La grammaire de D. Margot retrouvera certainement tout le succès qu'elle mérite et dont elle jouissait autrefois dans les écoles si les éditeurs se décident à rajeunir le livre; une grammaire ne peut rester bonne que si elle est attentive à suivre les évolutions de la langue. Il y a cependant en Russie, reconnaissons-le, des grammaires qui donnent depuis quelques années les règles que je donnais déjà en 1878—79 d'après Girard, entre autres celles de A. Hoppé, N. Fenoult et Alph. Rancy (Saint-Pétersbourg), A. Cordey (Moscou), A. Pachalery (3» édition, texte français; Odessa).
Concordance des temps du subjonctif. 65
2) Le passé du subjonctif répond au passé indéfini, au passé défini et au futur antérieur:
Je crois que notre ami a écrit hier à sa mère: je ne crois pas que notre ami ait écrit hier à personne. — Je crois qu'il fit ce voyage l'an passé, qu'il alla même jusqu'en Orient: je ne crois pas qu'il ait fait ce voyage l'an passé et je doute qu'il soit jamais allé si loin (le passé défini ne s'emploie guère dans la conversation que chez les Français du sud). Je crois qu'il aura fini ce travail avant ce soir: je ne crois pas qu'il l'ait fini avant la fin de la semaine.
Observation. — Remarquons cependant que si le passé du subjonctif remplace parfois e7i pratique le passé dé/Liiï, la signification de ces deux te7nps n'est nullement la même. Le passé du subjonctif exprime un état ou une action qui ont eu lieu avant le moment présent où l'on est, c-à-d. avant le moment de la parole, tandis que le passé défini n'a rien à faire, nous l'avons déjà dit (p. 48 j, avec le présent. Comme idée, le passé du subjonctif ne répond qu'au passé indéfini et au futur antérieur.
3) L imparfait du subjonctif répond à l'imparfait de l'indicatif et au conditionnel présent ou futur:
Je crois que notre ami était malade à cette époque-là: je ne crois pas qu'il fût alors malade. — Je crois qu'il pourrait faire ce travail: je ne crois pas qu'il pût faire pareil travail. — J'espérais qu'il viendrait hier: vous ne pouviez pas espérer qu'il Tînt, il est trop occapé.
L imparfait du subjonctif répond aussi, en pratique, au passé défini:
Cet homme disparut un jour, et l'on ne sut jamais ce qu'il était devenu : il disparut sans que l'on sût jamais depuis lors ce qu'il était devenu. — Sylla, tout haï qu'il était (ou qu'il fût) à Rome, rentra une fois seul le soir chez lui, et personne n'osa l'attaquer: sans que personne osât l'attaquer.
Remplaçons ici l'imparfait par le passé du subjonctif, „sans que l'on ait jamais su, sans qu'on ait osé f attaqtier" , répondront mieux à: cet homme a disparu; on n'a pas osé attaquer Sylla.
\) Le plu s-que-par fait du subjonctif répond au plus-queparfait de l'indicatif et au conditionnel passé:
Il ne partait jamais qu'après qu'il avait fini ses devoirs: sans qu'il eût fini ses devoirs. — Vous croyez que je vous avais oublié : ne croyez pas que je vous eusse oublié. — Sans l'arrivée de mon ami ''^aurais certainement fini mon travail avant-hier soir, il n'est pas douteux que j'eusse fini mon travail si l'arrivée de mon ami ne m'avait (ne m'eût) fait perdre beaucoup de temps. — Serait-\\ parti sans la permission de ses parents? je ne puis croire qu'il se fût jamais permis de partir sans leur permission.
66 Concordance des temps du subjonctif.
Observation. — On sait que depuis 1901 l'Académie française permet, après le conditionnel, d'employer, à volonté, le présent ou l'imparfait du subjonctif:
Je voudrais qu'il vienne ou qu'il vînt demain.
Et si elle est devenue plus logique qu'elle ne l'a été jusqu'ici, elle permettra de dire aussi :
Je voudrais qu'il ait ou qu'il eût fini son travail avant demain soir.
5j Les règles sont les mêmes pour l'infinitif remplacé par le subjonctif, et l'emploi de l'infinitif, là où cet emploi est possible, est toujours préférable à celui de l'indicatif et du subjonctif :
1) Il ne part jamais sans finir ses devoirs (il les unit toujours avant de partir): il ne part jamais sans qu'il finisse tous ses devoirs. — Il ne partira pas sans finir (il \ts finira): il ne partira pas sans qu'il les finisse.
2) Il ne part jamais sans avoir fini ses devoirs (il les a toujours finis quand il part): il ne part jamais sans qu'il les ait finis. — Il ne partira pas sans les avoir finis (il les aura finis avant de partir): il ne partira pas sans qu'il les ait finis.
L'infinitif présent s'emploie, en ces cas, de préférence à l'infinitif passé.
3) Il ne partait jamais saits finir tous ses devoirs (il les finissait toujours avant de partir): il ne partait jamais sans qu'il les finît. — Pariiraii-il sans finir ses devoirs? il ne se déciderait jamais à partir sans qu'il les finît.
4) Il ne partait jamais sans avoir fini ses devoirs (il les avait toujours finis): il ne partait jamais sans qu'il les eût finis. — Serait-il parti sans les avoir finis (il ne les aurait donc ^2,% finis 1) Il ne serait jamais parti sans qu'il les eût finis.
6) D'après les règles qui précèdent nous dirons, comme on l'a toujours dit sans que la plupart des grammairiens s'en soient doutés:
Attila était-'-A. hai de ses sujets? je ne crois pas qu'Attila fût haï de ses sujets (Montesquieu). Jamais prince plus accompli n'a régné jusqu'ici: Nerva adopta Trajan, le prince le plus accompli qui ait régné jusqu'ici (Montesquieu). Jamais prince plus accompli n'avait régné jusque-là : à est (à était, ce fitit, c'a été) le prince le plus accompli qui eût régné jusque-là. — Je n'avais jamais connu de meilleur homme: c'était (c'est, ce fut) le meilleur homme que j'eusse jamais TU. — On ne peut (on ne pourrait) pas voir de plus belle fête; Ce /«/ (c'était, c'est) la plus belle fête que l'on puisse voir. — On n'a jamais vu plus belle fête que celle-là; c'est {c'était, cq fiut) la plus belle fête que l'on ait jamais Yue (que nous ayons jamais Tue, etc.). — Pourrait-on donner une plus belle fête? Celle que vous voulez faire sera certainement la plus belle que l'on piit (que vous pussiez) nous donner. — Ce garçon se plaint-\\ d'être mal soigné? Il ne se plaint pas (ne %'est jamais plaint) qu'il soit mal soigné. — Il se plaint
Le présent historique; verbes qui en dépendent. 67
é'avoir été (il dit qu'il avait été) mal soigné par son premier médecin, mais il ne se plaint pas d'avoir été mal soigne (il dit qu'il n'a pas été mal soigné) par le second: il se plaint qu'il eût été mal soigné par le premier médecin, mais il ne se plaint pas qu'il ait été mal soigné par le second. — Qest la meilleure chose que vous eussiez pu faire; vous n'auriez pu mieux agir.
Et selon l'idée à exprimer nous aurons dans la même phrase des temps différents (ce que J. Fleury traitait d'ignorance):
Je crois qu'il y a eu des Israélites en France sous Charlemagne, et même qu'ils étaient nombreux: je ne crois pas qu'il y ait en alors des Israélites en France et surtout qu'ils y fussent nombreux. — De ces deux nations, l'une était esclave avant que vous l'eussiez soumise; l'autre, libre avant qu'elle vous servît à remporter des victoires (Montesquieu). Vous finirez votre travail et vous ne partirez que lorsque vous en aurez reçu la permission : ne partez pas avant que vous finissiez entièrement votre travail et que vous ayez obtenu la permission de votre père. — Sa lettre m'apprend qu'il vient, qu'il a déjà quitté Paris: je ne crois pas qu'il vienne, et encore moins qu'il ait déjà quitté Paris. — On n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier d'intrigues, qui ait acquis plus d'honneurs que lui dans ce noble métier (Theuriet). — As-tu jamais douté qu'Hémon adorât la princesse, et qu'elle ait eu, de son côté pour le prince, une extrême tendresse? (Racine). — Que le chancelier eût la confiance de Louis XI, cela n'est que trop certain, mais qu'il ait oublié ses devoirs de ministre, c'est là un fait qui n'est nullement établi (R. des D. M., 1er déc. 1860, p. 705). Soit que le succès n'eût pas répondu à son attente, soit que d'autres écrivains l'aient distrait, de Visé abandonna son entreprise (E. de Montégut, Boursault; R. des D. M.).
Le présent historique; verbes qui en dépendent.
1) Quand on raconte au vrai présent, tous les faits présentés comme étant en train de se faire dans le même temps doivent naturellement être au pi'ésent (faits simiilianés); les faits à venir doivent être mis 2M futur; les \2i\\.'i passés (récit logique), au passé indéfini :
Ne voyez-vous pas que ce garçon est paresseux, qu'il ne travaille pas, qu'il se conduit très mal? — Je lis pendant que vous écrivez. — Je sais qu'il s'est mal conduit jusqu'ici, mais j'espère qu'il se conduira mieux à l'avenir. Pendant que vous écrivez votre lettre, je m'habillerai (fait présenté comme devant se faire).
2) Mais après le présent historique, qui n'a que la valeur d'un passé défini, on peut employer:
1 0 le présent ou Vimparfiaii pour les faits simultanés: César rassemble ses troupes qu'il voit (voyait) découragées et leur dit (présent historique) qu'elles n'ont (n'avaient) pas devant elles un ennemi qu'elles doivent (qu'elles devaient) craindre. — Bientôt à la poussière se joint une
68 Le présent historique; verbes qui en dépendent.
fumée épaisse qui trouble (troublait) l'air (Fénelon, qui emploie Ximpar/ait), Le général romain assure à César qu'il arrive (qu'il arrivait) de chez les Éburons et que tout est tranquille dans le pays (que tout y était tranquille).
2^ Le passé ùtdéfi^ii ou le plus-qtte-parfaii pour les événements qui se sont passés avant l'époque marquée par l'action du verbe de la proposition principale:
11 accoîirt, on lui apprend qu'un malheur est arrivé ou était arrivé. — César encourage ses soldats et leur dit (présent) qu'il a (qu'il avait) déjà donné des ordres pour lever en Italie de nouvelles troupes. On annonce à César que les Nerviens ont fui (avaient fui) sans combat. — Idoménée les remercie de ce qu'ils l'ont (de ce qu'ils l'avaient, de l'avoir) arraché à une terre qu'il a (qu'il avait) arrosée du sang de son fils (Fénelon). Les Romains battent le roi de Macédoine qui a fait (qui avait fait) une diversion en faveur d'Annibal (Montesquieu). — Le bourgmestre demande alors (présent historique) ce qu'ils ont (ce qu'ils avaient) résoin de répondre à Louis XIV.
Le latin dit aussi:
Quod jussi sunt (quod jussi erant) faciunt: ils font ce qu'on leur a (ce qu'on leur avait) ordonné; ils font ce qui leur a ou avait été ordonné.
Les Helvètes répofident qu'ils n'avaient (qu'ils n'ont) jamais eu l'intention d'offenser le peuple romain. On arrive dans le temple de Jupiter qu'Idomenée avait (a) orné avec beaucoup de magnificence (Fénelon). — Il fait mourir son fils qui avait (a) vaincu sans son ordre (Montesquieu).
30 Les 2iZ\\Q)X\% futures, après le présent historique, se mettent au fuiitr simple ou au conditionnel présent (futur) :
Il leur annonce qu'il partira (qu'il partirait) bientôt pour la Bretagne et qu'ils auront (qu'ils auraient) là l'occasion de montrer encore une fois leur bravoure. — Il leur proynet, pour les calmer, que la guerre finirait (finira) bientôt et que, sous peu, ils retotirneraient (ils retourneront) dans leurs foyers. — Le combat cesse, la paix est conclue: les deux peuples (romain et sabin) n'en formeront (n'en formeraient) plus qu'un seul, les deux rois se partageront (se partageraient) le commandement, il n'y aura (il n'y aurait) plus entre eux de discorde possible.
Comparons encore le latin avec le français:
Proctnnèiini (présent historique) omnibus Gallis ad pedes Bituriges, ne pulcherrimam prope totius Galliae urbem suis manibus succendere coa:erentur (imparfait du subjonctif ou conjonctif) : Les Bituriges totnèent aux pieds de tous les Gaulois (suppliant), qu'on ne les forçât (qu'on ne les force) pas de mettre (de leurs propres mains) le feu à la ville la plus belle de presque toute la Gaule (César, qui emploie Vimparfait lorsqu'il aurait pu employer tout aussi bien le présent du subjonctif).
Divico cum Caesare agit, Helvetios in eam partem ituros, ubi eos Caesar constituisset atque esse voluisset: Divicon dit (présent) à César que les Helvètes se rendront (le latin n'a ici qu'un seul temps) ou se rendraient et
Le présent historique ; verbes qui en dépendent. 69
s'établiraient ou s'établiront dans les lieux que César leur assignera (leur assignerait), leur anra assignés, leur aurait assignés (le français est plus riche en temps que le latin; nous donnons ici une traduction libre).
4° Le futur antérieur ou le co7iditionnel passé s'emploieront pour les événements qui seront passés avant répoque future dont il est question dans le discours, ou qui est dans la pensée:
César assure à ses soldats qu'ils auront (qu'ils auraient) pris la ville ■ avant que le secours promis aux ennemis leur arrive ou leur arrivât. — Les
Helvètes promettent qu'ils s'établiront (s'établiraient) dans les lieux que César leur aura ou leur aurait assignés.
3) Ce que nous disons de Vindicatif s'applique aussi au subjonctif:
César ne veut pas croire que tout soit (fût) tranquille chez les Éburons, que les Nerviens aient fai (eussent fui) sans combattre. César ne veut pas croire que les ennemis se soient (se fussent) éloignés sans combat. — César ordonne alors que des renforts soient envoyés (fussent envoyés) au plus tôt, afin que son lieutenant ne soit pas (ne fût pas) enveloppé par les ennemis. — Il se hâte alors de courir au secours de la ville assiégée, de peur que les ennemis ne s'en emparassent (ne s'en emparent) et ne profitassent (ne profitent) d'un premier succès pour répandre la consternation dans toute la province. — Le monarque est enchanté que sous son règne on crût (on croie) à la justice (Andrieux). Elle puise, elle ptiise encore jusqu'à ce que tout eût (ait) disparu. César ajoute qu'il ne doute nullement que les chefs et les soldats (n')aient fait ou (n')eussent fait leur devoir. — Cyrus le prie (le général grec) de ne point s'accorder avec ses adversaires, que ceux-ci (avant qu'ils) n'aient conféré avec lui (Traduction de l'Anabasis par des professeurs de lycées). — Cyrus promet qu'il ne désarmera point qu'il ne les eût (ait) rétablis dans leur patrie.
Remarque Iiistorique. — Le vieux français savait déjà employer les deux temps du subjonctif après le préserit historique :
11 osient les mantiaus ainz (avant) que devant le roi il venissent; que l'an (l'on) ne les tenist pas fos (fous; Cligés, 314—316). — Il ne dotent pas qu'il ne soient tuit (tous) fil (fils) de contes ou de roi (id., 322 — 23). — E par trieves (il) done congie (permission) que cil del Mont preïssent eue (de l'eau) et le Mont d'eue garnesissent ou (oii) qu'il volsissent (voudraient), la preïssent seurement, rien ne cremissent (craignissent; Rou, 9614—18).
4) Quand on raconte au vi^ai présent, on emploie cependant assez souvent le plus-que-parfait pour les actions passées, mais alors une autre action passée est sous-entendue entre les
70 Le présent historique; verbes qui en dépendent.
deux temps, et cette action sous-entcndue, si elle était exprimée, serait au passé indéfini:
Voyez ce beau terrain, cette belle vue : il y a dix ans je m'étais fait bâtir ici une charmante maison, maintenant c'est un modeste chalet qui la remplace (sous-entendu : je Vai fait démolir, ou elle a été détrtaie, et c'est maintenant, etc.).
5) En rapportant les actions au présent qui est dans la pensée, ou au passé exprimé dans la phrase, nous aurons des temps différents, soit à Vindicatif, soit au subjonctif
Il a sans doute traversé le pont avant nous, car nous ne l'avons pas aperçu. Nous avions sans doute traversé le pont avant lui, car nous ne l'avons pas aperçu. — Il paraît que la lettre a été lue (avait été lue) avant d'être remise à son destinataire. — Notre hôte m'a confié que vous aviez (que vous avez) agi avec ma fille d'une manière admirable (Voltaire, PÈcossaise, III, 3). Il est bien clair que Sirven n'a pas plus noyé sa fille que Calas n'avait (n'a) pendu son fils (Idem, Lettre 3). — Je ne crois pas qu'il ait (qu il eût) traversé le pont avant nous, etc. Je ne crois pas que la lettre ait (eût) été lue avant d'avoir été remise à son destinataire. Serait-il possible que vous eussiez (que vous ayez) agi comme notre hôte l'a raconté? Casimir m'a dit que vous aviez (avez) été malade (G. Sand, Lettre XVII). Il m'a dit que vous aviez (avez) éprouvé beaucoup de chagrins (même lettre).
L'antériorité est ici nettement exprimée par le contexte, ce qui permet d'employer le passé indéfini au lieu du plus-queparfait. Quelques grammairiens prétendent que, dans tous ces cas, c'est le plus-que-parfait qu'il faut employer; d'autres soutiennent que c'est l'emploi du passé indéfini qui est ici de rigueur. Concluons donc que l'emploi des deux temps est également permis, également correct dans les exemples qui viennent d'être donnés et autres semblables.
6) Selon que l'on veut mettre la proposition subordonnée en rapport avec le passé de la proposition principale, ou avec le moment de la parole, c-à-d. avec le 7nomeni présent oii nous sommes (le fait restant encore vrai), on emploiera rimparfait du subjonctif exprimant une idée ût futuriiion relativement au passé qui précède, OU le présent du stibjonctif exprimant alors une vérité de tous les temps'.
Dédit eadem natura belluis et sensum et appetitum, altero, ut conatum haberent (habeant) ad naturales pastus capessendos, altero secernerent (secernant) pestifera a salutaribus: La nature a donné (donna) aux bêtes le sentiment et l'appétit, afin que par celui-ci elles fussent (elles soient) excitées à prendre la nourriture qui leur convenait (qui leur convient), et que par celui là elles pussent
Subjonctif dans la proposition principale. 71
(elles puissent) discerner les choses nuisibles de celles qui pouvaient (peuvent) leur être bonnes ou salutaires (Cicéron).
Nous traduirons également par les deux temps ce passage de la Bible, qui emploie le passé du subjonctif:
Deus, in manu omnium liominum signât (signavit), ut uoverint singuli opéra sua ; Dieu a signé la main de tous les hommes afin qu'ils coininssent (qu'ils connaissent) chacun leur destinée par leurs œuvres (Livre de Jod, XXXVII, verset 7).
Subjonctif dans la proposition principale.
Le subjonctif s'emploie dans la proposition principale:
1» Pour exprimer un souhait, un désir-):
Pnigsiez-vous être heureux ! Dieu vous bénisse, vous sauve, vous soit en aide, vous ait en sa sainte garde ! Le Ciel vous entendi', exauce vos vœux ! Vive ou vivent les gens d'esprit, surtout les gens de cœur ! {vive, au singulier, est employé comme interjection). Grand bien vous fasse ! Sauve qui peut. Qui m'aime me suive. Aille qui voudra ; advienne que pourra ! Ecrive qui voudra! — Honni soit qui mal y pense! Grâces vous soient rendues! Le diable m'emporte ! Le diable soit du grec, nous n'en voulons plus ! A Dieu ne plaise ! Tombe Argos et ses murs ! Fasse le Ciel !
Tombe sur moi le Ciel, pourvu que je me venge (Corneille). Dui'e à jamais le mal s'il y faut ce remède (Idem). Je meure (que je meure) si je vous comprends (Idem). Fasse le Ciel (faxit Deus). Dieu veuille ; à Dieu ne plaise ! Plaise à Dieu que notre père soit encore en vie; — plût à Dieu que notre père fût encore en vie (il est mort). Qui m'aime me suive. Comprenne qui voudra ou qui pourra. Qui voudra mordre y morde.
2° Dans les propositions conditionnelles, oii la conjonction n'est pas exprimée:
Je le ferai, dussé-je périr. Fût-il plus puissant encore, on ne le reconnaîtra jamais pour un homme d'honneur. Tombât-il des pierres du ciel, je sortirai aujourd'hui pour aller voir mon ami.
30 Pour exprimer un ordre ou un conseil: Qu'il obéisse ou qu'il s'en aille. — Sauve qui peut (conseil), se sauve qui peut.
40 Une demande, dans l'expression:
Qui vive ? (die mihi quis vivat).
*) Il n'y a plus aucune de nos bonnes grammaires qui admette, en ces cas, une proposition principale sous-entendue, pas plus que l'on n'en admet maintenant dans :
Qu'avez-vous vu ? Rien. Qui avez-vous rencontré? Personne. Avez-vous rencontré des soldats ? Aucun. Allez-vous quelquefois au théâtre? Jamais. Avezvous fait cela? Pas (point) du tout. Avez-vous trouvé là des amis? Pas un.
72 Subjonctif dans la proposition principale.
50 Un événement qui peut arriver fortuitement:
Que votre père sache votre conduite, il ne sera pas enchanté. Adrienne que pourra. Le croie qui voudra. — Que je vous y prenne encore à faire de pareilles choses, et vous verrez -). ^
60 Une concession:
Vous le voulez, soit (verbe considéré comme adverbe). Qu'à cela ne tienne. Allons faire une promenade. Soit, je consens.
70 Une supposition:
Soit six à multiplier par huit.
8» Des événements à venir:
Notre fils aura quinze ans viennent les prunes (l'été), viennent les vendanges (Pautomne).
90 Dans:
Je ne sache pas (affirmation mitigée et parfois ironique) que ces deux messieurs soient de parfaits amis.
10" Dans quelques expressions comme:
Taille que vaille; coûte que coûte.
11° Nous avons aussi, en réalité, un plus-que-parfait du subjonctif, traduction du subjonctif conditïojtnel latin, dans notre soi-disant co7iditio7înel passé (seconde forme) :
S'il m'eût écouté, il n'eût pas fait de grammaire. — J'ensse fait une promenade si le temps eût été meilleur.
Remarque. — Comparons le français au latin dans les propositions opiafives :
Valeant cives mei, sint incolumes, sint beati. Ne Tivam, si hoc tibi concedo. — Vivas et gaudia longa feras.
On peut même regarder comme propositions principales les phrases commençant, en ces cas, par la conjonction que, ces phrases exprimant par elles-mêmes tout ce qu'elles veulent dire sans que l'on ait besoin de rien sous-entendre. A ces subjonctifs on peut comparer l'impératif latin, qui ne peut se rendre en français que par le subjonctif, à moins qu'avec certaines de nos
A part quelques exceptions, surtout dans les phrases négatives, interrogatives, dubitatives, ces mots sont devenus de vraies négations. — Autre temps, autre compréhension des mots (voir la Syntaxe de la grammaire de Darmesteter par M. L. Sudre, p. 120): Le subjonctif, dit M. Sudre, appartient essentiellement à la proposition dépendante; toutefois on le rencontre souvent dans la proposition simple, indépendante.
Subjonctif dans la proposition principale. 73
grammaires on ne regarde ces verbes comme des impératifs employés, à l'instar du latin, à la 3* personne:
Qu'il boive ou qu'il s'en aille. Que notre maintien, que notre démarche, notre visage, nos regards soient toujours conformes à la bienséance. Regio imperio duo suiito, iique consules appellantor : Que deux (magistrats) aient un pouvoir royal (soient rCTêtus, soient investis d'un pouvoir royal), et qu'ils soient nommés consuls, qu'ils portent le nom (le titre) de consuls. — Deos exteros, nisi publiée adscitos, ne colunto (Loi des douze Tables).
Le XVII* siècle employait beaucoup plus souvent que maintenant le subjonctif dans la proposition principale sans chercher, comme on l'a fait aux XVIII* et XIX* siècles, des sous-entendus qu'il n'y voyait pas. On en trouvera toute une page et demie d'exemples dans le beau livre de M"* Obert (la Syntaxe du XVII* siècle; Paris, chez A. Picard, 82, Rue Bonaparte):
A cela ne tienne (Balzac, Diss. chr. V). Je meure, si je vis jamais rien de pareil {M., Lettres, I. 5). Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable (Corn., Vetive, III, 1). La peste m'étouffe, si je le sais (Molière). Je sois exterminé, si je ne tiens parole (Id., Dépit amotireux, IV, 3). Il a fait son temps, d'autres fassent le leur! (La Font., PEunuqtie, V, 1). Son sang soit sur nous et sur nos enfants (Bossuet). T'adorent à jamais les esprits bienheureux! (Corneille). Me confonde l'enfer, si j'en connois aucun (Regnard, les Ménechmes, V, 3). Veuille ou non, il est contraint de le faire (Malherbe, II, 8). Soit une vérité, soit un conte, n'importe (Corneille). Teuille ou non, elle aura son affaire (La Font., Contes, III, 3).
La langue actuelle a conservé quelques-unes de ces expressions en employant que au commencement des phrases, mais a-t-elle, pour cela, changé la proposition principale en incidente?
Le XVII* siècle savait employer, au contraire, qtie devant le subjonctif là oîi on ne le fait plus aujourd'hui, dans:
Qne puisses-tu grand soleil. .. .faire sans fin le même cours (Malherbe, I, 196, 33). Que vive et meure qui voudra (Id., I, 287, 16). Qui se sent morveux, qu'il se mouche (Molière, P Avare, î, 3). Quiconque. .. .se croit hai des cieux, qu'il considère Hécube, il rendra grâce *) aux dieux (La Font., Fables, IX, 12). Que puisse Astrée être heureuse! (Idem.). Que puisse son ame être en paradis *).
*) A tous les exemples que je donne dans mon étude sur le verbe (1ère partie, p. 44, 1896), où le pronom sujet s'employait là où on ne le fait plus, ajoutons encore, à titre de curiosité: Qui trop despend, il s'endete (Rutebeuf, le Testament de Pasne, 56). Qui se loue, il s'emboue (vieux proverbe). Qui s'embarque sur l'eau, il n'est pas toujours noyé (proverbe). Quiconque dit a sa famé ses secrez, il en fait sa dame (dominatrice; la Rose, 17284—85). Qui se fie en famé, il se pert [id., 17313). Qui se fie en famé, il se lie les
74 Complément du verbe et de l'adjectif.
Voici des exemples de la vieille langue oili le subjonctif est déjà employé comme optatif:
Damnes (Dominus) Deus me le dninst (donne) vengier {Ro/atid, 1505). Dieus mal te dninst {Id., 1898). Pleiist au sovrain roi que fuisse (fusse) lassus (là-haut) o (avec; apud) toi [Ancassin et Nicoieite, XXV). Rois de gloire, soit ta mercis. . ..qu'enfant nous donnes {Alexis, p. 224). Se (si) jel (je le) di home, Diu en puisse jou (je) perdre {Id., p. 228). Faille me Diex, se (si) te fail a nul dit (p. 234). Dieus me laist (subi.) vivre tant qu'en soie vengiez {Raoul de Cambrai, 2697). Maït (m'ait = m'aide) Dieus (* adjutet, adjuvet me Deus; Id., 2796). Pitié te preigrne {id., 3080). Bel enfant, Dix (Dieu) vos i ait (aide; Aucassin et Nicoieite, XXII). Dix vos beueïe {Id., XXII). Dieu vous doiut très heureuse et longue vie (Brantôme, XVI« siècle; II, 406).
Complément du verbe et de l'adjectif.
Voir mon étude de 1896 sur le verbe, (syntaxe, pp. 20—27), je ne donnerai ici que quelques remarques.
Lorsqu'un verbe et un adjectif ont besoin d'un complément, il faut leur donner le complément qui leur convient.
Ainsi on ne dira pas:
Un enfant doit respecter et obéir à ses parents,
parce que respecter doit avoir après lui un complément direct et n'en a pas. Il faut dire:
Un enfant doit respecter ses parents et lezir obéir, respecter et obéir ayant ici, chacun, le complément qui leur convient.
Mais dans le cas où le premier verbe peut s'employer absoljtmeni (sans avoir besoin de complément), on peut parfaitement dire, en ne faisant rapporter le complément qu'au dernier verbe:
Lorsque la garde entendra la canonnade, elle avancera et attaquera le flanc des ennemis {avancer est ici intransitif et n'a pas besoin de complément). — Le jeune homme a répondu et a déjà fait ce qiie vous demandées {répondre est ici intransitif).
mains et se coupe la gorge {id., 17314 — 16). Charlemaignes de France, il fut levez en piez ( Voyage de Charlemagne à Jériisalem., 678). Li gentiz cuens (comte), il fut morz (tué) conquérant (Roland). Li roys de France, qui sot (sut) que il estoient la, il s'adreca tout droit la (Joinville, 85). Qui biaus moz set conter, il ne les doit pas escondire {Fabliaux, III, p. 58). Qui se taist, il se repose {Id., IV, p. 10). Qui promet quelque chose, il y doit satisfaire (Garnier, XVIe siècle, Hippolyte, 544). On trouve encore beaucoup de ces exemples au XVIIe siècle — Grâce, comme ame, n'a pris l'accent circonflexe qu'en 1798, l'a étant long sans accent comme avec l'accent.
Complément du verbe et de l'adjectif. 75
11 en est de même des adjectifs. On ne dira pas: C'est un homme enclin,
parce que eitclin ne peut pas s'employer sans complément:
C'est un homme enclin me bien, au mal, à médire, etc.
On dit:
C'est un enfant cher à ses pareizts; ce livre est cher; c'est un enfant qui m'est bien cher (que j'aime tendrement),
parce que certains adjectifs peuvent être suivis d'un complément ou être employés sans complément:
Voilà un homme disposé mi bien, on le trouve toujours bien disposé, mal disposé. — Je suis content de mon sort, je suis toujours content. Il est heureux d'avoir revu ses parents., c'est un homme heureux. — Ce long travail est nuisible à voire santé, tout excès est nuisible. — Son livre est une grammaire comparée ati latin, avec le latin. — J. F. n'a pas écrit une grammaire comparée, mais une grammaire pratique (A. Darniesteter). Une grammaire comparée au latin ne dit pas la même chose que grammaire comparée: M^ M. Bréal est professeur de grammaire comparée au Collège de France,
On trouve chez les auteurs une foule d'exemples où le complément ne se rapporte qu'au dernier adjectif, le premier adjectif s'employant absolument, sans avoir besoin de complément:
Henri Estienne a publié au XVI® siècle un ouvrage raisonné et basé sur le grec (Burnouf; raisonné n'a pas besoin de complément); c'est une grammaire raisonnée; une grammaire raisonnée juste; une grammaire r.iisonnée J ^-^^Joa^j dtc bon sens.
On ne peut pas dire:
Le savant Maetzner a écrit une excellente grammaire qu'il a comparée et basée sur le latin,
parce que le verbe comparer veut après lui, comme complément indirect, les prépositions à ou avec, mais le participeadjectif comparé, en parlant de grammaire, n'a nullement besoin de complément:
C'est un excellent livre de grammaire comparée. — C'est une grammaire comparée (de plusieurs langues entre elles) et basée sur le latin.
C'est là un pléonasme, dit-on, une grammaire française ne pouvant être co^nparée qu'au latïn et basée sur le latin (expressions équivalentes, tautologie). Il y en a cependant encore aujourd'hui qui, comme H. Estienne au XVP siècle, basent le français sur le grec, ce qu'a fait encore en 1896 l'abbé Espagnolle dans son Vrai Dictionnaire étymologique de la langue fra7içaise, et en Russie M. Tacchella dans son Dictionnaire. D'autres ont basé la langue française sur riiébreu; on pourrait
76 Complément du verbe et de l'adjectif.
même dire qu'en Russie les excellentes grammaires de Fenoult et Hoppé, par leurs fréquentes comparaisons, basent leurs livres sur la langue russe. „La légende de l'origine grecque du français, dit le savant romaniste Kr. Nyrop de l'Université de Copenhague, a encore d'autres défenseurs que l'abbé Espagnolle (voir Nyrop, Grain, hist., I, p. 423); d'autres encore font dériver le français du celtique, entre autres H. Lizeray dans son livre: La langjie française dérive dit celtique et non dît latin (voir Nyrop, p. 415). Au titre de grammaire comparée on peut donc ajouter: et basée sur le latin, ne fût-ce que pour montrer qu'on est dans la bonne voie.
Voyons d'autres exemples dans lesquels le complément ne se rapporte qu'au dernier adjectif; ils sont nombreux, pourraient être légion; les condamnera qui voudra:
Je l'ai trouvée repentante et prête à vous obéir (Mme de Maintenon). Il se livrera là des batailles intéressantes et préparées de longue vtain (Carrespondance fr. de l'Indép. Belge, 11 février 1894). La grâce a été agréée et notifiée diVi prisonnier (le «Temps"). Nos troupes ont été battaes et obligées de se retirer (Thiers). Ces élèves ont été punis et mis au cachot. Le sac fut ramassé et porté au bureau de police (A. Daudet). Elle se dit offensée et résolue à se venger (H. Malot). La foule se montrait menaçante et résolue à enfoncer la porte (C. Vigniol, Lecture). On se trouvait là devant un crime odieux et digne des galères (Gaboriau). C'est un homme religieux et fidèle à son prince (Fénelon). Vous trouverez en lui un homme sûr et dévoué à vos intérêts (A. Daudet). Je l'ai toujours trouvée sérieuse et étrangère à toute distraction (M^e de Genlis). Il avait un cœur tendre et ami du plaisir (B. Constant). Je me sens las et désireux de vous revoir (Id.). Je suis affamé et impatient de manger. Me voilà âgé et désireux de revoir la France (V. Hugo). Voilà un livre parfaitement écrit (style et pensées) et basé stir les documents les plus authentiques (Planche). Voilà un livre écrit et basé sur des documents authentiques (le complément se rapporte ici aux deux participes). C'était un homme infatigable et ennemi dît repos (Fénelon). Il levait vers le ciel ses mains et ses yeux baignés de larmes (Id.; les mains étaient-elles baignées de larmes?) Elle se sentait désarmée et incapable de lutter (Lecture, 25 avril 1894, p. 224). Ces enfants ont besoin de repos et d'air pur (R. des D. M., 1er juil. 1895, Villégiatîtré). Il y avait sur le piano deux arbustes inconnus, ronds et couverts de fleurs (Guy de Maupassant, Bel-Ami). Voilà un livre Cber et bon à rien (est-il cher à rien })
Il peut même arriver que le complément placé après deux adjectifs ne se rapporte à aucun des deux, mais au seul substantif qui précède:
C'était un railleur froid et sceptique de tout ce qui n'était pas conforme à son genre de vie (O. Feuillet, Hist. d'tme Parisienne).
Répétition du pronom sujet. 77
Le complément se rapporte évidemment ici à railleur, et non aux adjectifs :
C'était un froid et sceptique railleur de tout etc.
Pour finir, disons que feu A. Darmesteter, en parlant du titre : Grammaire comparée et basée sur le la/in, a dit que l'on pourrait peut-être voir quelquefois là un peu de prétention, mais que le titre, commt fra7tçais, était correct, qu'il n'y avait là rien contre la langue. Dans ma Grammaire, dont on trouvera peutêtre aussi le titre ambitieux, je me suis fait tout simplement, comme le veut M. F. Brunetière et comme l'a reconnu Darmesteter, „le greffier de l'usage", laissant aux écrivains tm droit qui n' appartient qu'à etix stir F évolution de la langue" . Mon livre ne régente pas, il constate, se basant sur la manière d'écrire de nos meilleurs auteurs, les seuls maîtres de la langue. Quelquesuns de mes collègues m'ont appelé un démolisseur de grammaires; je suis fier de ce titre si l'on n'entend parler par là que des mauvaises grammaires. Dans mon ouvrage de 1878—79 on trouvera des comparaisons avec les autres langues romanes, avec le latin, le vieux français, l'anglais, l'allemand, le russe. Il ne serait donc pas juste d'y voir une grammaire comparée seulement au latin et basée sur le latin, et encore moins : basée et comparée sur le latin comme quelques-uns interprètent le titre de mon livre. En sortant d'une école primaire d'un pays de langue française on sait déjà, tout aussi bien qu'en Normandie, que le français ne dit pas: comparer une langue sur une autre, mais comparer une langue à ou avec une autre.
Répétition dn pronom snjet.
Répétition ou omission du pronom sujet. Lorsque plusieurs propositions non-conjointes sont unies par des conjonctions, le pronom sujet doit être exprimé ou répété devant cfiaque verbe:
Il était respecté, parce qu'il était juste. Elle ne se vengeait pas, car elle savait que Dieu défend de se venger. Cet élève a manqué plusieurs leçons, parce qu'il était malade.
Mais dans les propositions conjointes, qui ne sont unies par aucune conjonction, ou qui sont reliées entre elles par une des conjonctions et, ou, ni, mais, on est libre de répéter ou de ne pas répéter le pronom devant le second verbe:
Je plie et je ne romps pas; je plie et ne romps pas.
78 Répétition du pronom sujet.
La règle reste la même, soit que l'on passe d'une proposition affirmative à une proposition 7iégative. ou vice-versa, d'une proposition négative à une proposition affirmative. La seule chose à éviter, c'est la dureté.
J. Fleury, s'appuyant sur le vers de La Fontaine: je plie et ne romps pas., a traité d'ignorance le passage, sans répéter ou employer le pronom sujet, d'une proposition négative à une proposition affirmative''''). Mais si La Fontaine a voulu nous donner par son vers la règle qu'en tire J. Fleury, il a été le premier à l'enfreindre, car on trouve chez lui des dizaines d'exemples oiî le pronom n'est nullement répété (voir ma grammaire de 1878—79, syntaxe, p. 25 — 26j, mes Glanures grammaticales de 1893 (une page et demie d'exemples) d'auteurs contemporains, et mo7i étude sur le verbe., 1896, pp. 16 — 20). Je ne citerai ici que quelques exemples en commençant par les œuvres d'Henri Gréville, un écrivain dont J. Fleury fait un brillant éloge parfaitement mérité:
Elle ne répondit rien, mais le regarda de ses beaux yeux mouillés de larmes (Cléopâtre). Il ne fit pas un pas vers elle, mais joignit devant lui les mains qu'il lui tendait {Folle Avoine, p. 48). Il ne répondit rien et retourna à son tableau {id., p. 141). Elle ne voulut point lui dire la vérité et se retrancha derrière d'assez bons prétextes [id , p. 165 ; foule d'exemples chez l'auteur).
Autres exemples:
Je ne suis point outrecuidant, et prie Dieu de ne l'être jamais (Bescherelle). — Elle ne dormait pas et songeait à son beau capitaine (V. Hugo, Notre-Dajne de Paris). Elle ne parlait pas, mais travaillait (Michelet). Elle ne répondit rien et demeurait étendue dans sa voiture (Guy de Maupassant, r Inutile beatite). — Le jeune homme ne se résigna point et atttrista plus d'une fois sa mère (P. Margueritte, Jours d'épreuve, p. 454, Lecture, 10 mars 1895).
*) Du vers de La Fontaine érigé en règle de grammaire — mais La Fontaine n'a jamais pensé à se faire grammairien — , on ne pourrait conclure que deux choses: c'est, qu'en passant d'une proposition affirmative à une négative on ne doit pas ou, du moins, on peut ne pas répéter le pronom sujet. Quant au passage d'une proposition négative à une affirmative, le vers cité ne prouve absolument rien: c'est un étrange raisonnement que celui de J. Fleury. Mais faisons aussi de La Fontaine un grammairien pour savoir ce qu'il pense de la question. Nous trouvons chez lui: Elle (Echo) ne répond point, et semble être assoupie. — Je n'aime point à rire et suis un peu jaloux. — Elle ne peut plus repasser et croit s'être méprise (où est ici la répétition du pronom sujet?) Et que d'autres exemples pareils chez La Fontaine!
Verbes forts, verbes faibles. 79
— Les voyageurs, certains d'être pillés, n'emportaient que le nécessaire, et mettaient leurs plus mauvais habits (Théophile Gautier, Histoire de voleurs dans le Voya^-e en Espagne; voir l'Anthologie de M. A. Pachalery, p. 296).
Nous ne dirons pas, pour éviter la dureté: Je ne plie pas, mais romps.
Mais nous dirons très bien et en très bon français: Ces clous ne pliaient pas, mais rompaient comme du verre.
Et nous ne traiterons pas d'ignorance les beaux vers suivants de P. Corneille:
Mes pareils à deux fois ne se font point connaître, et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître {Le Cid. II, 2).
S'il y a quelque chose à reprocher à ces vers, c'est un peu trop d'emphase, trop de déclamation, mais n'oublions pas que Rodrigue avait dans ses veines du sang espagnol.
Et ailleurs:
J'ai peint votre cœur dans une indifférence qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance, et.... attend l'ordre d'un père à choisir un époux (Le Cid, I, 1). — Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison {id„ III, 5).
Verbes foris, verbes hibks.
(Je reproduis ici ce que je disais déjà dans ma grammaire de 1878 — 79, 1ère partie, p. 128).
Quelques grammairiens ont voulu diviser les verbes français, à l'imitation des verbes allemands, en verbes forts, qui peuvent former leurs temps au moyen d'un changement de la voyelle du radical, et en verbes faibles, qui ont un radical invariable:
Re-cey-oir, je re-çoi-s, je re-çu-s, re-ç-u; ren-ir, je rien-s, je rin-s; voi-s, je vis (je pour-vus), tu; etc. — Cf. bieg-en (plier), bog, gebogen; bind-tn (lier), band, gobun-den ; etc. (ces verbes sont nombreux en allemand; le français n'en compte que quelques-uns; cette division ne peut donc s'appliquer à nos verbes).
D'autres, se basant sur la conjugaison des verbes latins, ont appelé verbes forts en français ceux qui ont l'accent tonique sur la première syllabe du radical au présent de l'indicatif, et verbes faibles ceux qui ont l'accent tonique au même temps sur la terminaison:
J'ai-me, je re-çoi-s, je di-s, je fai-s, je dor-s, je li-s, etc. (verbes /(?r/j) ; je fin-ls, j'é-cri-s, je me la-mente (ytxhts faibles).
80 Verbes forts, verbes faibles.
Mais cette division n'est pas plus acceptable que la première. J'ai-me, je re-çoi-s, je di-s, etc., sont des ïonnes /or/es, mais n. ai-mons. v. rece-vez, nous di-sons sont des iormes /azâ/es.
Quelques passés définis et quelques participes passés sont arrivés avec le temps à la forme forte, mais dans le vieux français ils appartenaient, comme les autres, à la classe des ^^x^iÇiS faibles:
Je dis, je /7j, je vis, 'j'eus (vieux fr. oi), etc., sont des formes foi'tes, ainsi que tout leur passé défini dans la langue moderne, mais tu desis, nous fesimes, vous vedisies, il oiirent, etc., étaient des Xoxmç:?, faibles (vieille langue).
11 en est de même de quelques participes passés; ici encore rexceptioii ne constitue pas la règle:
Eu, brait, fait, dit, ri, chu, pu (pouvoir), pu (paître), rarement employé, mais nous avons son composé repu (re-pii), cru (croire), crû (croître), plu (plaire), plu (pleuvoir), su (savoir), tu (taire), etc.
Mais la plupart de ces participes avaient aussi la forme faible dans le vieux français, ce qui se trouve encore parfaitement, avec les formes intermédiaires, dans mon Précis de phonétique (1905):
on, eii, eu; cheû, cheu (prononcez chu), chû, chu; leii, leu (lisez lu), lu, lu; etc., etc. Je dis même que eil, devenu eu (lisez u) aurait dû arriver à û, u, comme receil a passé par receu (lisez reçu), reçu (XVIJe siècle et les trois premiers quarts du XYIII») pour arriver enfin à reçu *). Dans ch-u, 1-u, p-u, pl-u, v-u, etc., il ne reste du radical que les consonnes initiales, u appartenant à la terminaison venant du latin uium.
Je n'avais pas à parler de ces quelques exceptions dans mon Précis de phonétique (1905), personne n'admettant la division des verbes français en verbes forts et en verbes faibles, et les quelques passés définis et participes qui précèdent
*) Au mot eti (avoir), qui s'est arrêté dans son évolution (û, u), on peut comparer *fahiimn (fatum, sort, destin), qui a donné fadut, fedut (t médial changé en la consonne douce d au milieu du mot), feu [t final tombé), devenu feu (fém. feue), sans devenir /?/, /zi? (cf. receû, reçu, reçu; etc., etc.). II en est de même dans * agurijem (augurium), aïlr (g disparu), etir, eur, devenu (hjeztr sous l'influence de heure (hora). La prononciation /2ur (de heur) a changé comme celle de ses composés bonhetir, ma/heur, prononcés autrefois ho-nur, mal-ur; feu, au XVI^ siècle, se prononçait aussi y«: feu (fu) mon oncle, feue (fu) ma tante.
Mots finissant par oir, oirc. 81
n'ayant reçu qu'assez tard la forme forte à laquelle ils sont arrivés.
Remarque. — En exigeant l'invariabilité du radical pour reconnaître un verbe comme rcgiilicr, il faut au moins rejeter comme irycguliei's tous les verbes en oir, où le radical change 3 ou 4 fois: re-cev-oir, re-çoi-s, re-çoiv-ent, re-ç-u; etc. etc. — Voir Margot, Gr. I, p. 89, § 39, et p. 98, § 42.
Mots finissant par oir, oire.
Nous avons d'assez nombreux substantifs, la plupart verbaux, finissant par oir, oire, venant du suffixe latin orinm, oriam. Je ne les fais pas venir de pariicipes présents comme me le fait dire M. Sudre. Une ligne plus haut que celle qu'il a lue (voir mon Précis de phonétique, p. 55), je dis que ma règle est toute pratique, je ne la donne nullement comme scientifique. Ces mots, pour leur genre et leur terminaison, font le désespoir des étrangers, et combien d'hommes, même très instruits, ne pourraient peut-être pas nous dire en France la différence de signification entre un grattoir et une grattoire, un racloir et une racloire, et pourquoi les premiers sont masculins et les derniers féminins, pourquoi on dit un polissoir et une polissoire, les deux formes ayant la même signification? Pourquoi (un) ciboire (ciborium) n'a-t-il qu'une orthographe, tandis que ostensoir [ostensoire) en a deux, le mot répondant à une forme non latine '-^ ostensoriuin (ostensum, montré)! Autrefois ostensoire était féminin, pourquoi est-il devenu masculin sous cette seconde graphie? Pourquoi terroir (* terratorium) sans e final et territoire (territorium)? On a: Un couloir et une couloire, un doloir, une doloire.
Ma règle, je le répète, est toute pratique, donnée pour réunir les mots en groupes. C'est la même règle pratique que donnent nos grammaires pour les mots en eur qui forment presque tous leur féminin en euse lorsqu'on peut les tirer d'un participe présent : mentant, men-teur, men-teuse, trom-pant, -peur, -peuse, etc. Si M. Sudre enseignait dans un pays étranger à la langue française, il aurait mieux compris pourquoi mon livre a été fait comme il est fait.
Pour contenter les pointilleux (mais ce ne sera pas non plus scientifique), disons qu'en remplaçant par oir, oire, la terminaison des infinitifs, nous avons plus de cent mots qui sont masculiîis, finissant par oir, et une vingtaine, féminins, terminés par oire.
82 Participe présent.
Les autres substantifs masculins finissant par oire sont:
Ciboire (ciborium), — déboire, pourboire (deux composés de boire), le mémoire (la mémoire), grimoire (autre forme de grammaire), compulsoire (terme de procédure), auditoire, conservatoire, consistoire (de consister, sens de: s'arrêter dans un lieu, séjourner, s'établir), directoire, interrogatoire, laboratoire, observatoire, offertoire, oratoire, prétoire, promontoire, purgatoire, réfectoire, répertoire, réquisitoire, territoire (cf. terroir), vomitoire (mot rarement employé).
A l'exception de consïsioire, compulsoire (formé sur compulsiim, mais que l'on peut tirer pratiquement de compulser), ces mots, comme on le voit, ne peuvent être tirés ni des infinitifs ni des participes présents *).
Pour les substantifs verbaux finissant par eur (féminin eitsè)^ on sait que Vr final ne se prononçant plus dans ces mots dès le XII® siècle, comme dans la plupart des polysyllabes, ces mots ont suivi, par analogie, la règle des mots finissant par eus (plus tard eux), euse.
Laàoriezis (-rieiix ; laboriosus), laborieuse, etc. d'où menten (-tenr) menteuse; trompeu (-peur), trompeuse; etc., etc.
Quelques-uns (ils étaient nombreux dans la vieille langue) font leur féminin en eresse:
Chasseresse (chasseuse), défenderesse, demanderesse (demandeuse), devineresse est le féminin de devin, devineuse de devinenr; enchanteresse, pécheresse, vengeresse.
Les mots finissant par leur forment leur féminin en euse lorsqu'on peut les tirer d'un participe présent, les autres forment leur féminin en trice (du latin torem, iricem, ou par analogie). Seules exceptions: inspecteur, -trice, inventeur. -trice; exécuteur, -trice, persécuteur, -trice (que l'on pourrait, règle pratique, tirer d'un participe présent).
Participe présent.
(Historique.)
Voici en quelques mots l'histoire du participe présent.
1) Comme gérondif précédé de en, et comme participe d'un verbe de mouvement, le participe présent était toujours invariable dans le vieux français :
Ils sont tombés en courant. Nous apprenons en enseignant. N'en i a nul ne voist (qui n'aille) esmaiant (défaillant; A/iscans, 3707). Les suriz s'en
*) Je serais cependant injuste si je ne reconnaissais encore ici, comme je l'ai déjà fait dans ma brochure sur les Voyelles latines, p. 23, toute la bienveillance, toute l'indulgence du compte rendu que M. Sudre a donné de mon Précis de phonétique dans la Revue criticjite.
Participe présent. 83
tiirnent fiihiiit (Marie de France, fable CI). Il vinrent llotaiit jusques au pont (Joinville).
2) Le participe préscni, exprimant l'action ou l'état, variait en nombre, mais non en genre aux X* et XI" siècles, le participe présent n'ayant, comme en latin, qu'une seule forme pour les deux genres (masculin et féminin):
Voilà des hommes (des femmes) aimants leurs enfants. — J'ai trouvé ces femmes maug-eants des confitures. — Il prenoit les nés (navires) toutes ardanz (brillants) a croc (Ville-Hardouin).
Au XII^ siècle, le participe présent varie déjà cependant parfois aussi en genre, et il en est de même au XIIP, — Du XIV* au XVI® siècle il s'accorde toujours en nombre, et il y a tendance à le faire accorder plus souvent en genre, mais ce dernier accord ne devint pas règle générale:
Il pensa voir ces filles plenrjintes a l'entour des sépultures et maudissantes les Lacedemoniens (Amyot, 1513 — 1593). Il avoit force lettres adressantes à plusieurs personnes (Malherbe, 1555 — 1628) — Nombreux exemples.
L'Anglais Palsgrave, qui nous a donné, en 1530, la première grammaire française, enseigne, comme règle, que l'adjectif verbal s'accorde, comme les autres adjectifs, en genre et en nombre, mais que le participe présent ne s'accorde qu'en nombre, excepté en poésie, oii il reçoit les deux genres comme les deux nombres. Mais Jacques Dubois (1531), dit Sylvius, donne, comme règle, que le participe présent s'accorde en genre et en nombre avec le substantif qu'il qualifie. Robert et Henri Estienne sont du même avis.
Au XVII* siècle, Vaugelas (1585—1650) nous dit, comme Palsgrave, qu'on écrit:
Ces femmes, je les ai trouvées mangeaus des confitures, biivans de la limonade, mais jamais: mangeantes des confitures, buvantes de la limonade.
Ménage, en 1672, regarde déjà comme une faute d'écrire, avec l'accord en nombre:
Des hommes lisans l'Escriture, des femmes lisans l'Escriture.
„Ce gérondif, dit-il, marquant l'action du verbe comme l'infinitif, est incapable de divers genres comme de divers nombres".
La règle de Ménage, appuyé par Port Royal, fut acceptée par l'Académie française le 3 juin 1679. L'Académie, par son décret, pensait mettre fin à toutes les divergences, à toutes les difficultés, mais elle n'a fait que rendre plus difficile encore la
84 Participe présent. Participe passé.
question du participe présent et de sa distinction avec l'adjectif verbal. On trouve encore au XVIP siècle une foule d'exemples où le participe présent s'accorde en genre et en nombre. L'Académie eût été sage en reprenant la règle si simple des X^ et
XI* siècles:
Les principaux, voyans l'occasion favorable, se levèrent (Vaugelas). 11 vit des bergers luaugeaus un agneau (La Fontaine). Gens difficiles et factieux, affectans une vertu austère (La Rochefoucault, Méinoircs, II, 26).
Madame de Sévigné écrit même encore:
Je vous trouve si méprisante les clioses du monde (VI, 336).
Fénelon, dans son Télémaque, a écrit:
Des cordages flotans sur la côte, et eût écrit également: des cordages flotans vers la côte.
Racine, soit qu'il ait voulu exprimer Vactio7i ou \étai^ dit aussi:
Et n'est-ce point, madame, un spectacle assez doux que la veuve d'Hector pleuraute à vos genoux. — Pleurante après son char, vous voulez qu'on me voie.
„La règle moderne, pour la distinction du participe présent et de l'adjectif verbal, dit l'excellente grammaire de Ayer (Neuchâtel), présente des difficultés inextricables. C'est une distinction dangereuse plutôt qu'utile que celle du participe présent et de l'adjectif verbal; en ce sens, ennnytiix est, tout aussi bien <\w' ennuyant, adjectif verbal". Toutes nos bonnes grammaires et Revues sont de l'avis de Ayer. — Voir mon étude sur le verbe (1896).
Remarque. — On regarde maintenant comme étant un participe, et non comme un gérondif, le participe précédé de en: Ils sont tombés en courant (participe présent).
On donne maintenant le nom de gérondif à l'infinitif précédé de la préposition à^ l'infinitif ayant alors la même valeur que l'ancien gérondif:
Nous avons passé la soirée à lire (= en lisant), à chanter (en chantant), à faire (en faisant) de la musique.
Participe passé.
Voici aussi, en quelques lignes, l'histoire du participe passé:
1) Le participe passé sans auxiliaire ou après le verbe
être (verbes passifs, verbes neutres), s'est toujours accordé comme
il le fait aujourd'hui. L'Académie permet maintenant de faire
Participe passé. 85
rentrer dans la règle générale les quelques exceptions que l'on admettait pour excepté, etc.
Tout le monde sortira, excepté ou exceptés les malades, etc., etc.
2) Jusqu'au XVI^ siècle le participe des verbes auideiitellemeni pronominaux, traité comme celui des verbes passifs, s'accordait avec le sujet du verbe. Au XVI", le participe des verbes pronominaux transitifs commence à s'accorder avec le complément direct du verbe, lorsque le complément précède:
Les cadeaux ^?^"ils se sont envoyés; ils se sont envoyé des cadeaux.
Dans les verbes essentiellement pronominaux le participe continua à s'accorder avec le sujet:
Ils se sont repentis. Elles se sont abstenues de toute nourriture.
Les grammaires modernes regardent ici à tort le second pronom comme complément direct, car les verbes essentiellement pronominaux ne sont nullement des verbes tvansitifs.
3) Conjugué avec avoir., on peut dire, qu'à de rares exceptions près, le participe passé ne fait pas encore avec l'auxiliaire une expression inséparable; il s'accorde, en conséquence, dans presque tous les cas (XP, X1I^ XIII'' siècles):
La lettre que j'ai reçue, j'ai reçue une lettre.
Au XÎV® siècle, les exceptions deviennent si nombreuses chez Froissart et les autres écrivains, qu'il serait impossible d'établir une règle pour l'accord ou l'inaccord, du participe conjugué avec avoir, et il en est de même pour le XV® siècle.
Au XVI* siècle, Marot demande que les écrivains se mettent d'accord, et propose la règle de position: Accord du participe précédé du complément direct du verbe, invariabilité lorsque le complément suivra, mais lui-même est loin, dans ses œuvres, de respecter toujours sa règle:
La lettre que j'ai reçue; j'ai reçu une lettre.
Rabelais et les autres écrivains font encore varier à volonté le participe ou le laissent invariable dans tous les cas, mais on peut cependant dire qu'il y a tendance à le laisser invariable lorsque le complément est après le verbe: Lorsque le complément direct précède le verbe, les écrivains ne sont nullement d'accord, et tous les grammairiens du XVII" siècle préfèrent l'invariabilité à la variabilité du participe. Au XVIIl* siècle, les cas d'invariabilité, lorsque le complément direct précède le verbe, deviennent plus rares, mais le participe compte encore beaucoup
86 Participe passé.
d'exemples d'invariabilité dans les œuvres même de Voltaire (voir mon étude sur le verbe, 1896). Ce n'est guère que vers les années 1815 — 1820 que se sont définitivement établies les règles que nous suivons encore aujourd'hui. A part quelques cas particuliers, un accord parfait s'est établi entre les écrivains et les grammairiens.
Pour le participe suivi d'un infinitif non précédé d'une préposition, le participe s'accorde le plus souvent (même le participe fait) jusque dans le courant du XIV*" siècle, mais à partir du XV** siècle, et surtout pendant le XVP, le participe est ordinairement invariable, et il en fut de même aux XVII'' et XVIII* siècles. Au XIX^ on fit rentrer ces participes dans la règle générale, excepté pour le verbe faire, dont le participe suivi d'un infinitif reste toujours invariable. Pour laissé, tousles grammairiens lui faisaient suivre la règle générale:
Ces enfants, je les ai laissés jouer au jardin; ces pièces de théâtre, je les ai laissé jouer.
Les écrivains étaient le plus souvent ici d'accord avec les grammairiens, mais on trouve d'assez nombreuses exceptions:
Ces enfants, je les ai laissés ou laissé jouer au jardin. Ces livres, je les ai laissés ou laissé tomber. — Ces enfants, je les ai laissés ou laissé battre leurs camarades, mais: je les ai laissé battre par leurs camarades.
Aujourd'hui l'Académie permet de faire varier ou de laisser invariable à volonté le participe suivi d'un infinitif non précédé d'une préposition:
Ces hommes, je les ai vus ou vu venir. Ces femmes, je les ai eutendnes ou entendu chanter (fait suivi d'un infinitif est toujours invariable).
Il en est de même lorsqu'un participe passé est suivi d'un participe présent ou d'un participe passé:
Les hommes que l'on a trouvés ou trouvé hier errant ou errants dans cette forêt. Nous nous sommes crus ou cru perdus.
Pour les verbes pronominaux, on suivra volontiers l'Académie lorsqu'elle permet d'écrire:
Ces hommes se sont laissés ou laissé aller à la boisson.
Mais on ne la suivra certes pas volontiers dans l'exemple qu'elle donne et autres semblables, en écrivant:
Les fruits que je me suis laissés ou laissé prendre.
Le participe, l'esprit de la langue le veut, doit rester, en ces cas, invariable; le verbe pronominal a alors pour complé-
Participe passé. 87
ment direct l'infinitif qui suit. Voir mon étude sur le verbe (1896) oiî se trouve toute l'histoire du participe passé.
Remarque. — Page 50, j'ai dit qu'au sud de la France on aime à raconter les faits par le passé défini, tandis qu'au centre et au nord on n'emploie guère que le passé fndê/îiif pour raconter les événements passés. Nos philologues disent même que le passé défini est en train de mourir de sa belle mort; on ne le trouve plus que dans les livres pour narrer les faits de l'histoire.
Il en est de même du passé antérieur défini, employé au sud, remplacé, au centre et au nord, par le passé antérieur indéfini. Voici, sur les passés, quelques exemples auxquels on peut ajouter tous ceux qui se trouvent plus haut dans les pages qui traitent de l'imparfait:
Dès que j'eus fini mes leçons, je partis (langage du sud); dès que j'ai eu fini mes leçons, je suis parti (centre et nord). — Dès qu'il fut parti, nous nous en allâmes aussi; dès qu'il a été parti, nous nous sommes aussi eu allés {nous nous en sotmnes allés ne se dit plus, c'est de l'histoire ancienne). — Vous saviez déjà alors la nouvelle; je ne l'appris (ne l'ai apprise) que plus tard. — La ville n'était pas encore prise en janvier; elle ne se rendit (ne s'est rendue) qu'en mars. — Le jeune homme racouta tout (a tout raconté) à sa mère; etc. etc. — Nous suspendîmes (nous avons suspendu) notre promenade et attendîmes (avons attendu) le retour de notre frère. — 11 fut (il a été) malade pendant toute sa vie). — Comme nous allions nous promener, nous rencontrâmes (nous avons rencontré) une vieille femme.
En tous ces cas, c'est le passé indéfini que l'on emploie aujourd'hui en racontant, et non le passé défini, qui prêterait même à sourire, et il en est de même du passé antérieur indéfini remplaçant le passé antérieur défini.
Quant à l'imparfait, tout ce qui a été dit prouve que ce ieinps est, en réalité, un présent relatif. 11 est impossible, vu ses divers emplois, de l'identifier avec le HecoBepmenHbiH là^K^ (l'aspect imparfait) de la langue russe.
P. 39, 2* ligne en bas de la page, lire: l'autre, un passé (au lieu de passe).
Les mots marqués d'un astérisque sont du latin vulgaire.
Table des matières.
Pages.
1) Ne rien moins que ; 3
2) Signes orthographiques 8
3) Accent aigu et remarques sur les accents 9
4) Accent grave 12
5) Accent circonflexe 13
6) Cédille v 16
7) Tréma 17
8) Apostrophe 18
9) Adverbes de manière 26
10) Orthographe de Fénelon 30
11) Orthographe de Montesquieu 33
12) Remarques sur l'orthographe 33
13) Lettre de M^e de Sévigné 36
14) Lettre de Mme de Montespan au duc de Noailles 37
15) Imparfait de l'indicatif 38
16) Conditionnel .... 51
17) Futur et conditionnel après si 53
18) Indicatif et subjonctif après il semble 57
19) Ne explétif après avant qtie, sans qiie 60
20) Concordance des temps du subjonctif 64
21) Le présent historique; verbes qui en dépendent 67
22) Subjonctif dans la proposition principale 71
23) Complément du verbe et de l'adjectif 74
24) Répétition du pronom sujet 77
25) Verbes forts, verbes faibles 79
26) Mots finissant par oir, oire 81
27) Participe présent 82
28) Participe passé 84
29) Remarques sur les passés défini, indéfini et sur l'imparfait 87
PC Bas tin, Jean
B3 cales