ECLAT ET RUPTURE
A l'automne , la troupe comique me demanda une pièce nouvelle pour l'ouverture de la saison, qui a lieu, comme on sait , dans la semaine de Noël. Des réparations importantes qu'on faisait k la salle Sau-Salvatore donnèrent aux ennemis de Sacchi l'occasion de répandre un bruit absurde. Les fondations, disait-on, menaçaient ruine , et quelque jour le théâtre pouvait s'écrouler. Il fallait exciter assez la curiosité du public pour lui faire oublier ses craintes. J'écrivis k cet effet ma comédie du Nègre blanc ^ qui eut un succès prodigieux; ce n'était qu'une extravagance peu littéraire, et je ne tire pas vanité des applaudissements qui l'accueillirent pendant vingt représentations. Théodora Ricci déploya un talent plein de grâce dans cette fantaisie burlesque.
Cependant je commençais k remarquer dans le ton et les allures de ma protégée des changements suspects. Chaque soir des domestiques et Aes gondoliers venaient frapper k la porte de sa loge. Les uns l'invitaient k se rendre chez telle dame qui l'attendait ; les autres lui remettaient quelque billet , ou quelque petit paquet soigneusement cacheté. Tandis qu'elle était en scène, ses œillades cherchaient certaines personnes. 11 y avait des échanges de sipes, des airs d'intelligence et des sou-
rires mystérieux ; je n'y faisais pas grande atteDtion et mettais tout cela sur le compte de la jeunesse et de la coquetterie.
La Ricci occupait depuis peu un petit appartement décent et commode , d'un prix modéré, dans une maison voisine du théâtre et dont la porte ouvrait sur une rue très-fréquentée. Ma commère m'annonça tui jour qu'elle voulait quitter cette maison. Son logement, disait-elle , était étroit et mesquin. Elle avait besoin d'espace , de pièces plus vastes , d'une chambre à coucher particulière pour son mari, dont la santé s'était rétablie a Bologne. Elle prit donc un autre appartement , situé dans une rue déserte , loin du théâtre , beaucoup plus beau que le précédent , et qui coûtait le double. Les peintres, décorateurs, menuisiers et tapissiers y faisaient une dépense effrénée. Dans les coulisses on chuchota sur ces changements. Les actrices se disaient avec des rires malins que le nouveau domicile de leur camarade semblait choisi tout exprès pour y recevoir des visites secrètes et faire entrer ou sortir commodément des amoureux. Je rompais des lances en faveur de ma commère. Je l'avertissais de ces méchants propos, et je la priais avec franchise de s'observer et de ne point me donner sujet de regretter mes frais d'éloquence îi la défendre. Elle ouvrait ses yeux candides eu m'écoutant, et me répondait seulement: c En vérité? Est-ce votre opinion , seigneur compère? >
A cette époque , je gagnai les fièvres , et je restai enfermé dans ma chambre pendant plusieurs semaines. Des amis me tenaient compagnie , et la Ricci venait
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souvent me voir avec son mari , arrivé récemment de Bologne en parfaite santé. Un jour , ma commère me demanda d'un air innocent si je connaissais le seigneur Pierre-Antoine Gratarol. Je répondis que je l'avais vu h la promenade : qu'k son habillement et k ses façons étrangères, je l'aurais pris plutôt pour un Anglais que pour un des secrétaires du grave sénat de Venise ; mais que, du reste, il passait pour un jeune homme d'esprit. J aurais pu ajouter que c'était un fat et un libertin de l'espèce la plus antipathique; je n'en fis rien par politesse.
— Ce jeune seigneur, reprit ma commère, a grande envie de vous être présenté. Cet honneur est ce qu'il désire le plus au monde, car il vous estime singulièrement. Il sera nommé bientôt ambassadeur k Naples, et il pourrait me rendre des services si j'allais jouer dans cette ville.
— Je croyais, répondis-je , que votre ambition était de monter sur le Théâtre-Italien de Paris.
— Mon Dieu, dit la rusée avec une fausse simplicité, je cherche k faire mon chemin , n'importe sur quel théâtre.
Je compris tout de suite que Théodora recevait des visites du seigneur Gratarol , et qu'elle voulait me préparer â le reocoDtrer chez elle, quand je serais guéri de ma fièvre. Je l'aurais rencontré sans peine partout ailleurs ; mais je ne voulais pas voir ce mauvais sujet chez une personne qui me donnait déjk beaucoup de besogne dans mes fonctions d'avocat de son honneur et de sa bonne réputation.
L'ennui me chassa de chez moi avant le temps prèscrit par ]^ médecins. Je me rendis k San-Salvaiore , et mon apparition causa une grande joie parmi mes chers comédiens. On ne recevait dans les coulisses qu*mi très-petit nombre d*amis intimes ; l'entrée en était rigoureusement fermée aux oisifs. La première figure que j'y aperçus fut celle du seigneur Gratarol , splendidement vêtu de soie rouge, avec une pelisse de fourrures du Nord, et distribuant aux actrices des fruits, des diablotins de Naples et autres douceurs. Il vint îi moi , en sautillant, et m'offrit ses dragées aussi gentiment que si j'eusse été une jolie fille. Je le remerciai d'un air de cérémonie , et je me gardai bien de rien dire h Sacchi au sujet de l'infraction faite au règlement des coulisses en faveur de cet intrus. Chaque soir la boite de dragées se présentait ouverte, et j'y puisais avec la même affectation de cérémonie, mais en évitant de faire plus amplement la connaissance du personnage. Lorsque j'allais chez la Ricci , je prenais mon temps de façon k n'y point rencontrer le seigneur Gratarol. Ma commère me voulait toujours parier de ce libertin , et je tournais constamment la conversation sur quelque autre objet. Enfin , elle me reprocha de ne pas me rendre aux avances de ce jeune homme de bonne maison, civil, bien élevé , qui m'estimait particulièrement , et qui , disaitelle, la traitait avec des égards dont une reine eût été flattée. A ces discours pompeux je répondais : « Je vous crois. Je verrais volontiers le seigneur Gratarol ailleurs que chez vous, pour des raisons que vous savez; mais ici , ne m'en parlez jamais, » J'espérais arriver ainsi à