CHAPITRE XXiU
Antoine se leva en bondissant et répétant avec une sorte de délire : c Inepties ! inepties ! > Maffei le saisit par les épaules en criant :
— Écoutez! écoutez! écoutez!
La scène était bouffonne. Je lus le prologue, ou il était dit que j'avais fait les Drogues de V Amour pour amuser le public, et non pour offenser d'honnêtes gens; que je suppliais mes concitoyens de ne plus chercher des allusions méchantes » indignes d'eux et de moi, et que je voulais, par un autre ouvrage, faire oublier ces malencontreuses Drogues.
— Bien ! bien ! s'écriait le Gratarol sans m'écouter. Tout ceci est de l'eau, de l'eau, de l'eau! Je désavoue vos projets, vos vers, votre prologue. Je vous en avertis : si la représentation annoncée pour le 18 a lieu, je ne compte plus mon existence pour rien... Non, signor comte, non , je ne compte plus mon existence pour rien, et vous le verrez bientôt.
Enfin , le raisonneur non-suppliant me fit ses adieux en mêlant de la plus comique façon les protocoles de civilité, les expressions de déférence et d'estime avec les jurements et menaces. Je regrettais fort mon pro« logue qu'il appelait de l'eau; car cette eau me semblait le seul remède au feu qui embrasait toute la ville. Maffei ^tait confus du pas de clerc de son ami ; il se repentait de l'avoir amené chez moi, et me disait, avec des soupirs :
«—L'insensé, le ridicule, le méchant personnage que ce Gratarol! Je ne vois plus qu'une seule démarche k faire, c'est d'aller présenter vos respects h son oncle le
patricien François Contarini. Ce grave sénateur réussira peut-être k calmer cette cervelle délirante.
Maffei me conduisit chez le sénateur Contarini . Ce bon patricien nous reçut avec bienveillance. D écouta patiemment le récit de mes ennuis et Texposé ingénu des embarras oii je me trouvais.
— Messieurs, nous dit-il, vous avez affaire k la léte la plus dure et la plus obstinée du monde. Mon neveu a du talent et de l'esprit; mais il n'est point de son pays, et je prévois que bien d'autres déboires l'attendent, s'il ne change d'idées. Je parlerai tout k l'heure à Pierre- Antoine. Trouvez-vous ce soir au café Berizzi; je vous irai dire le résultat de ma conversation avec mon neveu.
Le soir, au café Berizzi, je vois entrer le puissant seipeur François Contarini , le front haut , la mine sévère, le regard impérieux; en un mot, tout différent de ce qu'il était a midi.
— Au nom de mon neveu et au mien, dit-il de l'air d'un juge qui prononce un arrêt, je vous intime l'ordre d'empêcher que votre comédie soit jamais représentée. Si eUe reparaît sur la scène de Sau-Salvatore ou de tout autre théâtre, le 18 ou quelque autre jour que ce soit, ne vous en prenez qu k vous-même de ce qui arrivera.
En achevant ce discours, le bon seigneur, sans daigner faire un salut ni une inclination de tête, s'éloigne si majestueusement , que je croyais voir marcher devant lui les licteurs romains. Maffei et moi nous représentions au naturel les captifs chargés d'embellir le cortège du triomphateur par leur air abattu et piteux. La fièvre de Graurol avait gagné en un moment le sénateur Conta-