‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 118 sur 132 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

— Les bruits fâcheux qui courent dans la ville ; un sentiment de compassion pour le jeune Graiarol, dont les ridicules ne méritent pas une punition cruelle et odieuse; Tborreur que m'inspire la pensée du chagrin de ce jeune homme et de la tache que son malheur fait k mon nom et k mes innocents travaux.

— J'approuve ce bon esprit, dit la dame; mais, si vous étiez mieux informé, vous sauriez que votre compassion est mal placée; qu'hier encore, celui dont vous plaidez la cause vous a dénoncé pour la seconde fois au tribunal suprême. On n'ignore plus que vous n'avez aucune part k l'exécution qui se fera demain au théâtre. Est-ce votre faute si les sottises , les travers et les absurdes démarches de Gratarol ont attiré sur lui cette vengeance publique? La pièce ne vous appartient plus : elle se joue par autorité de justice. U faut vous en laver les mains comme Pilate.

— Il est vrai , repris-je, que les personnes éclairées connaissent le fond des choses ; mais le peuple n'en sait pas tant et me regardera toujours comme le bourreau du pauvre Gratarol. Je supplie Votre Excellence de venir h mon aide.

Eu parlant ainsi , je pris la main de la dame et je la baisai respectueusement cinq ou six fois ; mais elle continuait k rire etk se moquer de mes scrupules.

— Allons , ditrcUe enfin , il faut bien s'expliquer. Apprenez , mon cher poète, qu'en vous donnant tant de soins pour embrasser la défense de l'être le plus fou et le plus ridicule du monde, vous vous exposez a quelque correction morlifianlc. Abandonnez cet hommc-la, ou craignez d'allirer sur volro lole une disgrâce. Il y a au-

â7â MÉMOIRES DE CHARLES GOZZI.

dessus de nous une rëgion oii Ton a décidé que ce diàtiuient éclatant et démocratique servirait d'exemple aux autres jeunes gens vaniteux, libertins et infatués des modes et coutumes étrangères. Demain , avant rheure du spectacle, un émissaire de l'inquisition d'État doit se présenter au domicile de la Ricci , et , en cas de mauvaise volonté de la signera , la conduire par la main à San-Salvatore pour l'obliger k jouer son rôle. Une fois cette satisfaction donnée k la justice et h l'opinion publique, on pourra interrompre le cours des représentations. Dites k votre protégé Gratarol de s'estimer fort heureux d'en être quitte k si bon marché.

Je laisse au lecteur k juger si un pauvre rimeur avait mot k souffler contre les fanti envoyés par les trois inquisiteurs d'État. Benedetti sait bien , k la frayeur qu'il eut, si j'étais excusable de m'aller mettre au lit tout doucement sans discourir davantage, après ce petit avertissement.

Ce que la dame avait annoncé arriva : la représentation eut lieu , et la Théodora fut menée au théâtre par un fante, avec une galanterie digne des cours monarchiques. Combien il fallait que cette pauvre femme eût «V amour pour son Pierre-Antoine ! Quand elle se vit obligée de jouer cette maudite pièce, elle murmura son rôle d'une voix si basse qu'on ne l'entendait point, et ni les sifflets , ni les cris et injures du parterre ne purent la contraindre k élever le ton. C'est la seule fois , k ma connaissance , qu'une actrice ait bravé sur la scène la colère du public pour les intérêts d'un tiers. Afin de ne point voir ce triste spectacle, j'étais allé au théâtre Sainl- Jean-Chrysoslome, el je rentrai chez moi en évitant le^

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