‹ Nouvelles italiennes et siciliennes (volume 2)Chapitre 21 sur 132 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

les mains , elle ouvrait la fenêtre de sa chainbrelte , prenait son savon et se lavait aussi les mains, après quoi elle me saluait et fixait sur le jeune voisin des regards pénétrants, mêlés d'un peu de langueur. Ces grands yeux noirs exerçaient une puissance d'attraction qui me remuait le cœur. Il me fallait un quart d'heure de réflexions austères pour en éteindre l'iufluence; et, sans manquer de politesse, je dissimulais mon agitation sous le masque d'une gravité froide et philosophique. Une femme de Gênes, qui blanchissait mon linge , m'apporta un matin une corbeille remplie de chemises, et sur laquelle était déposé un œillet magnifique fraîchement cueilli.

— D'oii vient cette fleur? demandai-jeh la Génoise.

— Cet œillet, répondit-elle , a passé par les doigts d'une jolie personne du voisinage , et h laquelle votre seigneurie a la cruauté de ne faire aucune attention.

L'ambassade et le cadeau augmentèrent mon agitation ; mais j'ordonnai k l'ambassadrice de remercier la belle voisine, en lui disant que je ne savais pas apprécier le charme des fleurs. Tout en parlant avec cette rudesse, ma tête commençait k tourner et mon cœur h s'amollir. Retiré dans ma chambre , je me mis k réfléchir profondément k l'aventure : impossible de penser k un mariage ; loin de moi l'idée de ruiner la réputation d'une fiOe aimable. Je pesai d'ailleurs dans le creux de ma main la bourse légère qui enfermait tout mon pauvre avoir, et voyant avec horreur que je ne pouvais pas même secourir l'indigence de ma jcrfie voisine, j'étouffai impitoyablement la sympathie qui

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m*attirait vers elle. Je cessai de me laver les maios k la fenêtre pour éviter le regard des larrons d'yeux noirs. Inutile précaution !

Un officier de mes amis , nommé Âpergi , me fit appeler un jour. Il était au lit pour une indispo* sition qu'il avait bien méritée par ses excès , et me priait de lui venir tenir compagnie. Cet officier demeurait chez une vieille dame, épouse d*un notaire. La vieille dame commença par me morigéner au sujet de ma rusticité, disant qu'un bambin de dix-sept ans qui se donnait les airs sérieux d'un homme de cinquante ne faisait, en somme, qu'une caricature ridicule. EUe ajouta qu'en réduisant aux larmes et au dépit une charmante fille amoureuse de lui jusqu'à la passion, le philosophe sans barbe n'était plus un sage , mais un mal appris et un mauvais cœur. Pendant ce sermon édifiant , l'officier gémissait , se retournait dans son ht.

— Hélas ! disait-il , que n'ai-je vos dix-sept ans , votre santé, votre bonne mine, et que ne suis-je en pareille circonstance ! Je saurais bien en profiter.

Gomme je m'apprêtais à donner les raisons de ma conduite , on frappe k la porte , et je vois paraître la dangereuse beauté elle-même , qui venait chercher des nouvelles du malade. Â sa vue les paroles me rentrèrent dans la gorge, et le sang me monta violemment h la poitrine. On parla de choses générales. La jeune fille s'exprimait avec grâce et intelligence , en peu de paroles , mais sensées et fort modestement. Ses yeux éloquents me drcnt clairement et sans colère que j'étais un ingrat.

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