CHAPITRE VI
prélexte d*unc<Buvre de charité, et avec ce beau nom de fille d'âme qu'il me donne^lë vieux scélérat m'a débauchée, et veut encore k cette heure que je sois sa maîtresse. Sa surveillance n'est que jalousie; il me tourmente et m'obsède. Puisque je ne puis vivre innocente, je veux au moins un ami qui me plaise; tu es jeune, et je t'aime. Je prétends me dérober aux persécutions de cette bête de cinquante ans; voilk mon secret.
A cette triste révélation , j'appelai a mon aide toute ma sagesse pour secourir cette fille égarée ; mais le démon se souciait peu de mes avis et remontrances.
Le lendemain , en revoyant, à l'heure des repas , ce terrible papillon de nuit avec son maintien grave , ses yeux baissés , sa modestie édifiante , je demeurais saisi d'effroi, mais enlacé par je ne sais quel charme invinciljle. J'étais partagé entre les remords , la terreur et l'ivresse; et , sans comprendre ce que je faisais , j'imitais l'air sérieux , cauteleux et réservé de la jeune fille. Une puissance accablante me dominait. Après chaque visite de l'esprit follet, je me sentais plus garrotté, plus subjugué qu'auparavant, et un amour sauvage, plein de transports , entretenait dans mon âme un enivrement (jui m'inquiétait. Je devais bientôt quitter Zara pour retourner k Venise : mes trois années de service étaient expirées. J'aurais du me féliciter de voir ainsi finir, par force majeure, des relations pour lesquelles mon caractère et tout ce que j'avais d'expérience me disaient assez que je n'étais point fait; cependant, k l'idée d'abandonner cette fille, la vigueur de mon esprit succombait, et je me sentais pénétré d'une tristesse profonde. Je
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voyais approcher le moment du départ avec désespoir. Un incident comique vii|t heureusement me rappder a moi-même, me rendre instantanément la raison, et me faire bénir Theure de la séparation.
C'était trois jours avant mon embarquement dans la galère du provéditeur. Il faut savoir que la jeuue fille habitait seule au second étage de la maison , dans une chambrette oii Ton montait par un escalier de bois de trente degrés au moins. Au sommet de Tescalier se trouvait une lucarne ouvrant sur le toit. Le père adoptir ne se défiait point ëe moi ; mais ses soupçons étaient tournés sur un garçon du voisinage qui pouvait, en cheminant sur les gouUiëres, arriver de sa fenêtre jusqu'à la lucarne de l'escalier. Sans doute le vieux jaloux avait quelque sujet de croire ii une connivence entre le jeune voisin et sa fille d'àme. Le génie industrieux de la défiance lui inspira l'idée d'attacher, je ne sais comment , une grosse bûche k la lucarne , au moyen d'une ficelle , de telle façon qu'on ne pouvait ouvrir cette lucarne sans briser le fil et faire tomber la bûche dans l'escalier, avec un grand fracas. Ce piège devait être le réveille-matin du père, dont la férocité se promettait d'immoler les deux amants.
Une nuit que je dormais profondément, un vacarme infernal réveilla toute la maison. C'était la bûche énorme qui, ayant perdu son soutien, roulait lourdement de marche en marche dans l'escalier de bois. Je sautai hors du lit et j'accourus au bruit, ma lumière h la main. Je rencontrai le père adoptif en chemise, blasphémant, altéré de vengeance, et brandissant un long sabre. Sa