CHAPITRE VI
me dit que Gaspard, indolent, plongé dans ses fantaisies littéraires, n'était d'aucun secours k la famille; qu'il ne voulait poiut se mêler des embarras domestiques, et que sa paresse était la cause de tous nos maux. Je jouais le rôle d'un ministre k qui chacun vient présenter ses requêtes , en attendant que je fusse, k mon tour, le point de mire de tous les reproches. Dans ce conflit de récriminations , je voyais beaucoup d'amour-propre en mouvement, peu de sagesse, point de modération , les éléments les plus certains de l'aceroissement du désordre, des difficultés sans nombre pour le malheureux qui entreprendrait d'arrêter la ruine de cette maison.
Vers le milieu de novembre, notre retour k la ville «suffit k me faire comprendre ce que c'est qu'une famille de quatorze personnes. Je riais malgré moi , en voyant tous ces bagages énormes de riens féminins ; mon pauvre père immobile au milieu des paquets, ma mère préoccupée de quelque idée politique touchant ses prédilections, ma belle-sœur donnant des ordres, les jeunes filles veillant sur leurs colifichets, mon frère putné Almoro ne pensant qu'au chagrin de quitter sa volière d'oiseaux, qu'il recommandait au concierge; des servantes , des chats , des petits chiens complétaient ce tableau de voyage, qui ressemblait au départ d'une troupe de comédiens ambulants. Nous avions du moins le bonheur d'être gais. Le trajet se fit en badinant. Même bruit , même confusion a l'arrivée qu'au départ. On s'installa comme on put dans le palais de bonne mine au dehors, et si mal portant a l'intérieur. Je choisis dans les combles une petite chambre nue et solitaire ; j'y
plaçai deux chaises, une table mal afiermie sur Sl'^ jambes, quelques livres, du papier, une grosse écriloire de plomb ; el comme je me sentis maître de mes actions et de mes pensées, le courage me revint. Dans ce recoin isolé, je passai une espèce de revue de mes éUides, de mes connaissances, des fruits de mon expérience et de mes voyages, de mes instincts, de mes facultés et de mes diverses aptitudes. Quelque chose me disait que j'étais né pour produire, et que Foccasion s'offrirait tout k coup de sortir utilement de mon obscurité. C'était à moi qu'il appartenait de sauver la famille, de pourvoir a ses besoins, de réparer ses erreurs. Deux moyens se présentaient a mon esprit : arrêter le désastre, conserver le peu qui nous restait et gagner de l'argent. Mener les deux choses de front eût été trop de bonheur. Je commençai par me promettre de veiller au premier article, et pour préparer le second , je partageai mon temps entre le travail , les observations de mœurs , l'étude des caractères et la fréquentation des hommes; car je savais par intuition que dans la connaissance du cœur humain et la satire des ridicules résidaient mes forces , dont la poésie ne devait être que l'instrument. On verra bientôt quels orages mes grands projets attirèrent sur ma tête. Depuis lors ma vie ne iîit qu'un combat. Je oomptai plus de victoires que de défaites tant que j'eus affaire aux hommes ; mais devant les puissances occultes il faut bien baisser pavillon.