CHAPITRE VU
importantes. On considéra comme des actes d'hostilité mes démarches, mon entremise, et Jusqu'aux informations que je prenais par un zèle bien désintéressé. Les soupçons et les aigreurs ne me rebutèrent pas. Etant résolu d'avance k ne point me marier, à me sacrifier aux intérêts de naes frères et k vivre par moi-même, je me laissais accuser d'exigence ou d'avidité sans y prendre garde, pounu qu'en fin de compte il y eût réforme, meilleure administration, économie, et par conséquent plus de bien-être. Lorsque je demandai ce qu'étaient devenus cinq mille ducats , produit des biens vendus dans le Frioul; pourquoi cette somme n'avait pas été remise aux maris de mes deux sœurs aînées ; pourquoi on avait vendu les tableaux , bijoux et tapisseries; pourquoi on devait de l'argent aux acquéreurs de ces meubles, de qui on aurait dû, au contraire, avoir des créances à recouvrer, mon audace étonna les auteurs de ces mauvaises opérations jusqu'à l'horreur et au scandale. Malgré mes formes tendres et respectueuses , il fut avéré et dairement établi qu'un monstre, revenu de la Dalmatie, amenait la discorde et l'insubordination dans la famille. Sans m'effrayer de > mots ironiques , des allusions détournées, ni des regards colériques, je poursuivis ma tâche; je remontai au testament de mon grand-père; je m'armai de codicilles, de fidéi-commis, d'actes de donation , de titres notariés; j'écrivis a mon frère François de revenir de Corfou pour m'aider k faire valoir les droits des mâles et sauver les débris d'une fortune dont on pouvait encore recueillir quelques morceaux surnageant après le naufrage.
Nous étions au mois de mars de Tannée 174o, de douloureuse mémoire. Depuis le commencement du caraaval , je remarquais que ma mère et ma belle-soeur sortaient ensemble chaque matin avec un air inysté* rieux, et s'enfonçaient, le visage couvert du masque, dans un quartier peu fréquenté de la ville. J'attendais du temps Texplication de ce manège, lorsque mes trots jeunes sœurs, en âge d*étre mariées, entrèrent dans ma chambre, toutes trois en larmes et parlant h la fois. Elles m'appelaient à leur secours , disant que moi seul au monde je pouvais encore les arracher au désespoir ei à la honte. Après* bien des cris et des pleurs, j'appris enfin le sujet de leur chagrin et celui des sorties mystérieuses que j'avais observées. Sans en avertir personne, ma mère et ma belle-sœur venaient de passer contrat avec un certain François Zini , marchand de draps , par lequel contrat elles cédaient a cet homme notre palais Gozzi, pour le loyer de six cents ducats. U nous fallait quitter la maison paternelle pour aller habiter une autre maison située 2i Saint- Jacques de TOrio, c'est-a-dire dans un pays perdu; c'était afficher publiquement notre ruine, abdiquer toute relation mondaine, et renoncer à marier les jeunes filles d'une famille ainsi abattue. Je commençai par calmer les sanglots , et je renvoyai mes sœurs en leur commandant de ne point dire qu'elles fussent venues m'exposer le sujet de leurs plaintes.
Mon père et mes deux frères , Gaspard et Almoro , avaient déjh donné leur consentement a ce traité. On me réservait pour le dernier, comme étant plus difficUe à manier. Je me rendis chez le sieur Zini , et avec autant